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LIII Aurillac Space Cake

Feng Shui Cool

En lisant, grâce à une amie, un livre sur le feng shui, je découvris que j’avais appliqué chez moi, sans le savoir, des principes feng shui, éprouvant une insatisfaction durable devant au moins deux dispositions de mon appartement.

Tout d’abord, je fermai ma cuisine américaine, moins feng shui qu’une cuisine indépendante, avec un paravent. Car il faut maintenir séparés les différents espaces dédiés.

Ensuite, je plaçai un rideau de perles entre le vestibule et le salon pour couper une ligne droite beaucoup trop longue (allant jusqu’à la salle de bain). Cette dernière disposition est décrite dans le livre comme particulièrement mauvaise, car le chi s’engouffre dans ce tunnel comme un tourbillon impétueux.

À l’époque où je fumais du haschich, j’étais, sous l’effet de cette substance, particulièrement sensible à certaines choses, et je comprends aujourd’hui que c’étaient les « flèches empoisonnées » du feng shui. Ainsi, je me souviens parfaitement (et c’était il y a plus de vingt ans) de la véritable souffrance que me causèrent les lignes et les angles d’une commode trop massive, dans la chambre où j’avais un lit chez un ami. Cette souffrance était démesurément amplifiée par un sentiment de faiblesse, voire de débilité profonde causé par le fait d’éprouver du malaise devant un simple meuble.

Si j’avais eu ce livre entre les mains dès l’installation dans mon nouvel appartement, ou si j’avais continué de fumer du cannabis, j’aurais pu mieux aménager mon intérieur il y a longtemps ! Au lieu de quoi, j’ai vécu dans un piège à chi fatal pendant des années.

Et si j’avais lu ce livre quand j’étais un haschichin, j’aurais évité quelques mauvais trips à l’époque.

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Joli, joli petit Français…

Kant dit que les Anglais sont plus familiers avec le sublime et les Français plus familiers avec le joli – le joli plutôt que le beau, car le beau se rapproche davantage du sublime que du joli, d’où je traduirais différemment le titre de son essai Beobachtungen über das Gefühl des Schönen und Erhabenen, par Observations sur le sentiment du joli et du sublime.

L’emploi du mot Schön en allemand me donne raison : on lance un « Schön ! » comme, chez nous, un « Joli ! » Et les passages de l’essai de Kant qui parlent des Français montrent d’ailleurs bien qu’il n’est pas question du beau mais du joli. Eh oui, messieurs les traducteurs et professeurs de France…

(Pour être tout à fait précis, Kant oppose, d’un côté, Anglais, Allemands et Espagnols et, de l’autre côté, Français et Italiens.)

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Aurillac Space Cake

Je me souviens d’Anglaises au camping du festival d’Aurillac, festival du spectacle de rue, camping hippie : complètement délurées mais complètement supérieures, à déambuler pieds nus avec un air émancipé que je n’ai jamais vu nulle part ailleurs. À les voir, j’avais honte de moi, je me faisais l’effet d’être en toc.

Les Anglais, au rassemblement hippie d’Aurillac, étaient impressionnants. Ils arrivaient avec leurs caravanes comme des bohémiens, si ce n’est qu’au lieu de visages méridionaux on voyait des enchanteresses blondes comme les blés. Je me souviens de l’une d’elles en particulier, de seize ou dix-sept ans, assise devant sa caravane, pieds nus, non loin d’un grand gars qui lui ressemblait, et comme je passais avec un compagnon devant sa caravane elle nous adressa cette douce parole : « Space cake ! » Comme une harengère aurait dit : « Le bon poisson frais ! » À défaut de lui acheter un cake au cannabis, ce pour quoi je regrette d’ailleurs de m’être montré pusillanime en la circonstance, craignant peut-être que sa recette serait trop forte pour les projets immédiats que j’avais, ou plus simplement parce que j’étais déjà défoncé jusqu’aux yeux, je lui souris, et elle me sourit, et le grand gars avait l’air content, et je n’ai pas oublié.

Mais l’impression d’être en toc était bien là…

(D’ailleurs, ceux dont je parle n’étaient pas forcément tous Anglais, car ils pouvaient aussi bien être Allemands, Néerlandais, voire Scandinaves…, et je ne sais pas pourquoi ce sont dans mon souvenir des Anglais, ou plutôt des Anglaises.)

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Le fait que Kant soit une cible privilégiée des attaques du Cercle de Berlin, pro-Einstein, est la preuve, ou du moins un indice intéressant, que j’ai vu juste en écrivant les « fragments » Kantism & Astronomy (ici), qui datent de 2005. Kantisme, en l’occurrence l’esthétique transcendantale de la Critique de la raison pure, et relativité sont incompatibles : c’est la conclusion de mes fragments.

La possibilité d’une compatibilité entre les deux n’est toutefois pas complètement exclue. Si la masse n’a guère plus de réalité « en soi » que l’espace « en soi » (c’est-à-dire hors de nos perceptions), il est peut-être possible d’envisager que la masse torde l’espace. Apparemment, ce n’est pas l’optique du Cercle de Berlin, pour qui kantisme et relativité sont bel et bien incompatibles, ce qui signe selon eux la fin du kantisme, tandis qu’une telle incompatibilité signe selon moi la fin de la relativité.

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Les femmes intelligentes ont, selon Helmuth Nyborg (Hormones, Sex, and Society, 1997), plus de testostérone que les autres, et par conséquent un plus grand appétit sexuel. En revanche, la testostérone inhiberait les capacités intellectuelles chez l’homme. Cette lecture m’a fait du mal, car j’ai toujours pensé que j’étais à la fois intelligent et viril.

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J’aurais été un pirate heureux, et, quand je serais devenu trop vieux pour aborder les galions espagnols, je me serais retiré dans une belle malouinière avec une bow window sur la mer et une lattice window sur un jardin.

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Quand j’étais en Amérique, je suis parfois passé, à Cambridge, Massachusetts, non loin de l’Université d’Harvard, devant une église swedenborgienne posée au milieu de son boulingrin d’herbe planté d’arbres.

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Je voudrais faire quelque chose dont je sois absolument certain que ce n’est pas une distraction de l’essentiel, qui se trouve je ne sais où. « A man of too many hobbies », c’est ainsi que Thomas Hardy décrit l’un de ses personnages, et c’est peut-être une limitation plus grave encore que la spécialisation, forcément technique, qui régit la vie intellectuelle de tant d’hommes aujourd’hui.

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Si je vends mon appartement, je n’en rachèterai pas un autre : je vivrai libre pendant une douzaine d’années. Cela ne vaut-il pas le coup ? Comme Rolla qui flambe son héritage en quelques années puis se tire une balle. Douze ans de liberté ne valent-ils pas mieux qu’une vie de servitude ?

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Vous rappelez-vous cette parole de D’Ormesson, qu’il avait peur d’un hommage funèbre par Hollande ? Il vient d’être décoré par ce dernier. C’est arrivé hier, le 26 novembre 2014. Le pauvre…

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Dans un livre de 1989, Wilson Bryan Key donne le chiffre d’une exposition moyenne de 1.000 messages publicitaires par jour pour une personne.

Dans la présentation Amazon du livre Neuromarketing de Morin et Renvoisé (fondateurs de la société SalesBrain), livre publié en 2007, on lit : « People are inundated daily by an average of 10,000 sales messages. »

Une multiplication par dix en trente ans.

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Média cool

Mon blog compte actuellement (mars 2015) 26 billets dans la catégorie « Pensées ». Cela fait entre 50 et 60 pages Word, soit plus d’une centaine de pages d’imprimerie. C’est du super-concentré d’idées. Si je développe les concepts, j’ai un bouquin de 400 ou 500 pages. C’est ce produit qui pourrait présenter ma pensée avec le plus de précision et de clarté, pour répondre à certaines attentes. Mais il n’est pas envisageable de déposer un pavé de 500 pages sur un blog internet, média cool.

Chaque concept qui devrait être présenté et explicité dans un livre comporte virtuellement, sur un blog, un méta-lien vers sa définition quelque part dans le Web. Par exemple, quand j’écris « média cool », c’est comme si l’on pouvait cliquer sur ce binôme pour faire apparaître une nouvelle fenêtre sur l’écran avec plusieurs lignes ou plusieurs pages de définition. Celui qui a besoin de cliquer clique, celui qui n’en a pas besoin ne clique pas.

Comme on trouve tout sur le Web, les spécifications sont virtuellement superflues. Le style, la langue deviennent aphoristiques, comme l’avait anticipé Marshall McLuhan. C’est véritablement un média cool.

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Une introduction
à mes recherches (en anglais) sur la publicité subliminale
(voyez Index: Subliminals Series)

Notre cerveau se compose de différentes parties, correspondant aux différentes périodes de notre évolution. La partie la plus archaïque est ce qu’on appelle le « cerveau reptilien » (commun aux reptiles et aux oiseaux), les deux autres parties sont le cerveau limbique (siège des émotions) et le néocortex (siège des pensées). La distinction entre le cerveau reptilien et le cerveau limbique est moins saillante que celle entre le cerveau limbique et le néocortex, c’est pourquoi on se contente parfois de distinguer un cerveau ancien (reptilien+limbique) et un cerveau nouveau (néocortex).

Le cerveau reptilien est l’organe de la survie : dans les conditions primitives d’existence, c’est lui qui scanne en permanence le milieu, notamment pour détecter les menaces. Chez les primates et chez l’homme, il est surtout visuel. Des recherches ont montré qu’il visualise les choses avant que celles-ci entrent dans notre champ de conscience.

Le principe des images subliminales est qu’elles sont visualisées par le cerveau reptilien sans entrer dans notre champ de conscience. Les publicitaires croient que cela peut avoir un effet sur les comportements d’achat, et ils s’appuient en cela sur l’« effet Poetzl », du nom du psychologue qui l’a découvert. Certains, à commencer par W.B. Key, théorisent ces phénomènes en termes d’inconscient freudien.

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La façon dont certains « r » sont prononcés dans la chanson Hadir de la chanteuse malaisienne Nadia ne laisse pas de m’étonner, car ils semblent être prononcés à l’anglaise.

Ainsi, dans le premier couplet, « Biarlah air mata, Biarpun merah hati luka Terhapus segalanya Impian kasih yang berlumpur », j’entends les « r » de biarlah, air mata, biarpun et berlumpur prononcés normalement mais les « r » de merah et de terhapus prononcés comme des « r » anglais (un son qui n’existe à ma connaissance dans aucune autre langue que l’anglais). C’est particulièrement frappant dans le mot merah et d’autres de la chanson.

À défaut de chanter en anglais, elle chanterait en prononçant à l’anglaise !

Or j’ai remarqué le même phénomène dans certaines chansons de pop thaïlandaise. Cette anglicisation de la prononciation dans la musique pop serait-elle un nouvel avatar de la domination culturelle anglo-saxonne ?

Voici la réponse, très pertinente, de la présidente de l’Association franco-indonésienne Pasar Malam à ces remarques, que je lui avais envoyées :

Je ne connais pas du tout la chanson malaisienne, aussi je n’ai aucune idée sur les ‘r’ prononcés à l’anglaise, si ce n’est que la question que je me suis posée sur les origines de la chanteuse que vous citez. Est-elle d’origine chinoise ? Le ‘r’ en mandarin (?) se prononce comme une consonne rétroflexe, comme en américain, me semble-t-il. (juillet 2015)

J’ignore si la chanteuse Nadia est d’origine chinoise. Même si elle l’est, je n’ai pas perçu ce phénomène de prononciation dans toutes celles de ses chansons que j’ai écoutées. Qui plus est, dans Hadir, la logique de cette prononciation m’échappe : ce n’est pas une question de position du ‘r’ entre deux voyelles ou entre une consonne et une voyelle. De plus, dans un même couplet répété deux fois, j’entends seterusnya prononcé normalement la première fois et à l’anglaise/américaine la seconde…

Le mystère reste donc complet. Il se peut qu’une telle prononciation sans cohérence dans des chansons de pop malaisienne mais aussi thaïlandaise (par exemple dans คนพิเศษ de la chanteuse Mint มิ้นท์ อรรถวดี) rappelle, sciemment ou non, des origines chinoises, la communauté chinoise étant nombreuse en Asie du Sud-Est et particulièrement bien implantée dans le commerce en général.

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La biologie a réhabilité le vaudeville ; ceux qui le dénigraient pour son invraisemblance en sont pour leurs frais. Dans le monde anglo-saxon, les divorces et autres joies de la séparation conjugale ne se font plus sans qu’on administre force tests de paternité (pour des histoires de sous), et les résultats, à savoir les chiffres de ces pères qui ne le sont pas, sont éloquents.

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Selon P.N. Oak, essayiste et militant hindouiste, le Taj Mahal serait à l’origine un temple hindou, converti en palais, puis en mausolée, par les « maraudeurs » musulmans. Toute son oeuvre porte sur le thème d’une « guerre de mille ans » entre Arabes et Hindous dans la péninsule indienne, et elle a été jugée anticonstitutionnelle en Inde (la Constitution indienne repose sur le concept de « communalisme »).

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Aldous Huxley devotes a chapter of his book Brave New World Revisited (1958) to subliminals. A fact which I think escaped W. B. Key’s notice.

Among other things, Huxley writes that “in Britain … the process of manipulating minds below the level of consciousness is known as ‘strobonic injection’.” & “Poetzl was one of the portents which, when writing ‘Brave New World’, I somehow overlooked. There is no reference in my fable to subliminal projection. It is a mistake of omission which, if I were to rewrite the book today, I should most certainly correct.

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John qui ?

À mon éditeur et sa femme, les très gioniens Michel et Nicole Lombard

Octobre 2015. J’ai cru que j’allais voir au Palais de Tokyo une exposition sur Jean Giono pour touristes américains. C’était en fait une installation modern art sur le poète beat américain John Giorno… Ah, on ne m’y reprendra plus !

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À mon éditeur et sa femme

Venant de lire la Brève Relation de la Destruction des Indes par Bartolomé de Las Casas, le cœur brisé, je me demande comment j’ai pu rester sourd si longtemps au message de ce saint homme, et publier des poèmes ignorant sa voix. L’insuccès de mes recueils est mérité. Las Casas a jeté sur les conquistadores une malédiction éternelle. Après lui, je veux les maudire à mon tour, et expier mes fautes en servant jusqu’à la fin de mes jours les humbles descendants de ces hommes et femmes victimes innocentes de leurs atroces iniquités. Je suis désolé de vous avoir rendus complices de mon injustice.

La belle réponse de Nicole Lombard :

Cher Florent,

Vous n’êtes pas le seul poète à vous être laissé fasciner par l’image des conquistadores, cruels, hélas, pire que cruels, mais aventureux et, il faut le dire, courageux. Il fallait l’être, rien que pour mettre le pied à bord de ces caravelles. « Ivres d’un rêve héroïque et brutal », cela dit bien ce que cela veut dire. Il fallait le génie et pour tout dire la sainteté de Bartolomé de Las Casas pour voir, dès cette époque, l’envers de ce que vous êtes tout à fait pardonnable d’avoir considéré comme une épopée. La Controverse de Valladolid est un grand moment de l’aventure humaine, la seule qui compte, celle du cœur et de l’esprit. Plutôt que de vous morfondre, pourquoi ne pas écrire maintenant ce que vous inspire cette malédiction ? Ce peut être très beau. Vous voilà maintenant comme saint Paul sur le chemin de Damas. Est-ce qu’il s’est tu ?

Et pourquoi, aussi, chanter des louanges à Marie-Antoinette ?

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Mon révolutionnaire mexicain (x) ! Avec ses cartouchières croisées sur la poitrine, par-dessus son poncho de toile rude, il se sert de son fusil comme d’un bâton pour parer un coup de sabre ! Et son chapeau de sorcier !…

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Te conduzcan tus sueños al país encantado de las hadas con belleza y candiles mágicos.

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Tal vez necesitaría ser turista toda su vida para llegar a disfrutar su lugar de vida propiamente.

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I am no jessamine. I am an old, old tree with owls in its hollows, and my friends the squirrels are warm in the labyrinth behind my rind. They’re happy when it’s moon time, feeling so safe. I’m old, old, very old.

Oh squirrel friend, I’ll never let you leave my boughs!

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After trying to feel emotions for religion and nationality which I never had, I realized I could get none at all and stopped telling myself stories. What remains is a disgust for politicians and an opposition to the increasing accumulation of wealth and power in increasingly fewer hands. I am with the down and trodden, ¡los de abajo!

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L’adaptation cinématographique par Jack Clayton du Tour d’écrou trahit Henry James. J’allais développer, mais j’ai vu sur Wikipédia l’affiche du film « You’ll get the shock of your life! » Tout est dit : avec une réclame aussi vulgaire, il ne fallait pas s’attendre à du Henry James.

Juste un point sur la scène finale, un pur contresens. Dans le film, le petit Miles crie : « Quint, où es-tu, démon ? » et meurt. Ce qui signifie qu’il ne voit rien, aucun fantôme, et que la gouvernante est donc une frustrée (pour ne pas dire une mal baisée) qui hallucine. C’est l’interprétation à laquelle il faut s’attendre pour servir le plat à un public de porcs. Dans la nouvelle, les derniers mots du petit Miles sont « Quint, you devil! » mais l’insulte est adressée à la gouvernante et veut dire : « Oui, je vois Quint, espèce de diable (arrête de me torturer) ! » et il meurt.

Il faut dire que, si ce n’est pas une hallucination de la gouvernante, l’interprétation préalable de la présence des fantômes rend le film excessivement sulfureux puisqu’il s’agirait d’un cas de possession (et non seulement de visualisation ou quelque soit le terme technique en exorcisme) par lequel les deux amants morts cherchent à s’étreindre de nouveau. Ce qui nous conduit à l’inceste entre un frère et une sœur prépubères. Là encore, rien d’étonnant de la part d’Hollywood (même en noir et blanc), pour qui l’épaisseur glauque du cas social est l’élément, et jamais la psychologie transcendantale.

Je comprends mieux la préface savante et universitaire à la nouvelle, dans mon livre de poche, dont l’interprétation me semblait complètement tirée par les cheveux : c’est une critique du film et non de la nouvelle !

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La critique du Tour d’écrou s’est essentiellement concentrée sur la question de savoir s’il s’agit d’un récit fantastique. La « Nouvelle Critique » a beaucoup glosé sur ce qu’elle ne peut voir que comme des hallucinations de la narratrice. C’est le genre de débat qui me confirme dans l’idée que, bien que littéraire jusqu’au squelette, j’aurais peu goûté des études littéraires. Je ne peux tout simplement pas lire de critiques littéraires – sauf celles d’Oscar Wilde. A fortiori, impossible d’ouvrir un supplément littéraire. Comme le répondait le même Oscar Wilde à un journaliste qui voulait que l’on brulât son Dorian Gray, aux époques éclairées on ne jette plus les livres au feu, seulement les journaux.

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Gouverner, c’est prévoir. Aucun gouvernant n’a vu le Brexit venir. Ils n’en voulaient pas, donc ne pouvaient y croire, croyant que toutes leurs paroles ont la vertu des prédictions auto-réalisatrices, donc ne pouvaient prévoir, donc ne sont pas en mesure de gouverner.

Les Anglais se sont couchés sûrs et certains que le Brexit avait fait pschitt. Au réveil, ils n’étaient plus en Europe. C’est énaurme.

De même, personne ne croyait que Donald Trump gagnerait la primaire de son camp.

Les médias sont attristés, leur pouvoir résidait justement dans ce pouvoir de prédiction auto-réalisatrice. Maintenant, le plus sûr, pour prédire, c’est de chercher ce que les médias condamnent. Pour savoir ce qui va l’emporter.

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Un ami américain m’a demandé ce que je pensais des élections présidentielles aux États-Unis. J’ai répondu que j’ai toujours « voté » Républicain comme Kerouac.

Mais là je ne peux plus.

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Retour de Prague. Il y a deux musées d’art contemporain à Prague, l’un pour l’art moderne et contemporain, l’autre pour l’art contemporain. Les deux un peu excentrés. Le premier, le musée du Pelejrni Palac, sur quatre étages, le plus visité, comporte notamment la série de vingt tableaux monumentaux de Mucha L’Épopée slave. Le second, le DOX, se trouve dans un quartier assez miteux. Tu sors de la station de métro et te retrouves immédiatement sur un rebord d’autoroute, avec des autoroutes qui se croisent par des ponts. L’angoisse. J’avais seulement pris la mauvaise sortie. Un jeune homme qui passait par là eut la gentillesse de me conduire à bon port, par des tunnels souterrains.

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Of Joyce I only read Ulysses, but I read it twice (in French), at 16 and 23. It occupies a special place in my memories. There is a rather long sequence about a lame girl on a beach that is deeply moving, and beautiful. Then, there is the final unpuctuated soliloquy, which each time as much captivated as it incensed me. Once, long ago, I was talking about the novel with a friend; she had not read it but she said a boy of her acquaintance had told her about the finale: “This is Woman’s mind.” I said “No,” trying to remain cool, but really ‘twas a protest from me. That a boy, the boy of her acquaintance, dared say such a thing – was not what gave me a surge, not that alone… Now all we’ve got is lost baggages.

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Le silence
Que je n’entends pas
Acouphènes

Pensées XLVI : Le Diogène de Cordoue

Le Bon Albert

Certains de mes chers lecteurs (tout ce qui est rare est cher) se sont étonnés du mode de fabrication de mes recueils de poésie, de cet authentique travail artisanal, sur papier recyclé. Ils auraient bien vu à la place de l’elzévir, des couvertures montrant des mouettes dans les nuages… Je suis quant à moi très fier du travail du Bon Albert et je veux dire ici pourquoi. J’ai vu le Bon Albert travailler dans son atelier, qui fait également office d’entrepôt et de bureau, clair-obscur, avec sa machine et ses pots de colle, ses rames de papier recyclé, tel un cordonnier idéaliste et réfractaire qui serait en même temps un notable local, un « relais d’opinion » courtisé par les politiciens. (Vous connaissez beaucoup d’éditeurs sur l’Aubrac ?) Inspiré par Giono, qui formait le vœu, avant les babas-cool, que les éditeurs s’installent à la campagne, il décida un jour, après maintes vicissitudes avec ses imprimeurs, de se lancer lui-même dans la confection des livres qu’il édite. Et c’est ainsi qu’en publiant mes vers il devint le premier éditeur de poésie pulp, et moi-même, avec des alexandrins, un poète pulp. C’est moderne, c’est l’avenir, c’est nous.

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Le Cheval et l’Écrivain

Dans le domaine des rapprochements entre le cheval et l’écriture (les deux passions de l’écrivain Nicole Lombard), je trouve dans mon dictionnaire anglais Annandale la définition du mot hack, qui se rapporte à un cheval et à un écrivain. Un hack, en effet, peut être : 1 un cheval de louage (a horse kept for hire), 2 un cheval surmené (a horse much worked), 3 une personne surmenée (a person overworked), et 4 un écrivain employé aux basses tâches et au fignolage dans la production d’un livre (a writer employed in the drudgery and details of book-making). Je ne sais pas trop ce que recouvre cette fonction du hack, mais j’entrevois que les Anglo-Saxons ont poussé loin et tôt (le dictionnaire en question est relativement ancien) l’application des techniques industrielles au livre. J’avais déjà entendu parler du « carcassier », cet écrivain anonyme chargé d’écrire les scénarios, ou « carcasses », des pièces de théâtre. Ainsi, dans la production industrielle du livre, il y aurait l’auteur à proprement parler, qui ferait je ne sais trop quoi (dès lors qu’il n’aurait pas un nègre !), le carcassier, le hack writer, d’autres fonctions peut-être dont j’ignore l’existence et le nom. Tout un monde !

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Ce que vaut Paul-Loup Sulitzer sur le Boul Mich

Me promenant sur le Boul Mich, je me suis arrêté devant la librairie Boulinier, qui avait placé des bacs de livres d’occasion sur le trottoir. Il y avait des bacs à 1€, 0,50€, 0,20€. Je me suis penché quelques instants sur le bac à 20 centimes, rempli de livres en état de décomposition avancée. Parmi toutes ces ruines, j’ai noté qu’il y en avait aussi en assez bon état, d’auteurs inconnus, et même d’autres en bon état : des livres de Paul-Loup Sulitzer. C’étaient des romans dans la collection Le Livre de Poche, maquette des années 1980-1990. Cette collection était plus colorée que les autres. La tranche avait un cartouche bicolore, souvent attrayant. D’ailleurs, les couvertures des livres de PL Sulitzer, leur graphisme, sont pour la plupart vraiment réussis. Comme il est de surcroît notoire que ce sont des nègres qui ont écrit ces livres, ce n’est sans doute pas ce qu’il y a de pire à lire. Je quittai donc ce bac à moisissures absorbé dans des méditations profondes. Si les livres de PL Sulitzer, réussis comme objets et en bon état, sans doute distrayants et peut-être même agréables à lire, qui se sont bien vendus, finissent au rebut du rebut, c’est peut-être que tout cela était immoral et choquant.

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De la rime

C’est un mouvement international, toutes les littératures européennes ont connu un même abandon de la prosodie. Si bien qu’un Sartre a pu opposer, dans Qu’est-ce que la littérature ? (1947), à la prose « composition » la poésie « désordre spontané », alors que, pendant des siècles, la poésie a représenté le plus exigeant effort de composition.

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« Je vous remercie de m’avoir fait parvenir votre ouvrage Opales arlequines, récemment publié par les éditions du Bon Albert de nos amis de Nasbinals.Vous y faites preuve d’une remarquable et constante énergie, d’une vaste culture et d’une parfaite connaissance des règles de la versification française. Permettez-moi seulement de douter que la poésie puisse circuler dans des vers tournés sur le passé historique et mythologique. Ce qui fait appel plus directement à l’émotion des mots, au ressenti, à la pensée, à la rencontre avec les êtres, les événements contemporains, le quotidien de nos concitoyens (du monde), la beauté, le mal, la vie, la mort, etc. s’exprime d’autant mieux que les formes poétiques évoluent, sinon en avance du moins en osmose avec leur époque, ce qu’Arthur Rimbaud, René Char, Philippe Jaccottet aujourd’hui, tant d’autres ne cessent de nous rappeler. » (Lettre de Paul Badin, poète et directeur de la revue N4728, décembre 2012)

Cette « osmose » avec la présente époque va de pair – mais c’est sans doute purement fortuit – avec une indifférence assez générale de l’époque pour la production poétique, indifférence reconnue par Paul Badin lui-même, dans l’Appel de l’Union des poètes de novembre 2012 (« quasi absence dans les médias de référence », « méconnaissance générale de sa forme vivante », etc). Que nos concitoyens retrouvent leur quotidien dans la poésie contemporaine me paraît donc douteux, si c’est bien leur quotidien qu’ils recherchent dans la poésie et non un air plus pur.

2

Après que j’ai remercié Paul Badin de son envoi, celui-ci m’a réécrit pour insister plus longuement sur le fait que, selon lui, le vers régulier c’est du passé. Je me suis un peu vexé et lui ai répondu :

– que la forme classique existait toujours dans la chanson (rimes-assonances, rythme plus ou moins régulier des paroles) ;

– que la poésie (des revues) était désormais perçue comme le moindre effort de l’esprit humain, en laissant entendre que cela ne me paraissait pas tout à fait gratuit.

Il y a cette semaine (avril 2013) sur les murs du métro parisien des affiches pour un mégaconcert au Stade de France, avec plusieurs groupes de rap, dont le très célèbre IAM, et un autre dont le nom a attiré mon attention par les mots « de la rime », le groupe Psy4 (pour « psychiatre », je pense) de la rime. Il m’est revenu tout à coup que ce genre musical, dont je n’ai jamais été fan, pratique pourtant depuis toujours, non seulement la rime, mais aussi un véritable culte de la rime. Un agrégé de faribologie pourrait produire une thèse énorme sur ce passionnant sujet de la valorisation de la rime dans la culture hip-hop, avec des sous-parties sur la rime en verlan etc. Aussi, je ferais mieux d’envoyer mes recueils aux Psy4 de la rime et aux autres, avec une lettre-manifeste, plutôt qu’aux sociétés de gens de lettres ; je pense même qu’ils me répondraient, eux ! (J’ai pu constater à plusieurs reprises ce manque élémentaire de courtoisie à mon endroit.) Dans cette lettre-manifeste, je leur dirais que les poètes ont trahi leur art et que les muses ont fui vers les quartiers. Je serais une nouvelle Simone de Beauvoir, qui soutenait les Black Panthers et a même fait dans ses mémoires l’éloge du livre Soul on Ice d’Eldrige Cleaver qui, entre deux souvenirs de prison, théorise le viol militant.

3

Quel poète est l’auteur des vers suivants ?

Tends ta main pour l’allégeance
Et émigre vers ta terre,
Crie de tout ton coeur « vengeance »
Car tu ne peux plus te taire.

Nous perdons notre dignité
En vivant comme des lâches,
Nous renforçons notre unité
En combattant sans relâche. &c

Il ne s’agit ni plus ni moins que des paroles d’une chanson de l’Etat islamique, Daech, Tends ta main pour l’allégeance, disponible en ligne. Les rimes sont très riches.

4

Psy4 de la rime, Daech, Florent Boucharel : même combat !

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Le Cratès

Si je dis que je hais la société, l’insurgé m’entendra mal et voudra m’embrasser, alors que je hais tout autant sa société que celle de n’importe qui d’autre. Or je ne peux pas dire que je hais la société de mes semblables, car où sont mes semblables ? Je ne peux pas dire non plus que je hais la société des hommes, car je suis comme Diogène avec sa lanterne : « Je cherche un homme. »

Nu (2017) par Marc Andriot

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Même l’épicurien peut éprouver un attachement jaloux qui lui fera voir avec amertume l’épicurisme de celle qu’il aime un peu trop passionnément eu égard à son vœu de légèreté épicurienne, et dont la liberté indifférente à cette passion prend alors l’aspect d’une vile prostitution. Il haïra en elle le choix qu’il aura fait pour lui.

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Une des grandes injustices de ce monde, c’est le talent.

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Un jour, un ami me déçut grandement, après que je lui eus fait lire quelques-uns de mes poèmes, en me demandant si j’étais toujours un amoureux malheureux. J’aurais dû lui répondre que, si j’avais mis les mots qui lui ont fait poser cette question dans la bouche de personnages d’un roman, il ne les aurait pas pris pour un témoignage privé. Un poème d’amour malheureux peut être antérieur à toute expérience en la matière. Peut-être ai-je écrit de tels poèmes seulement pour me montrer un grand poète romantique. Ou peut-être que cet amour malheureux était nécessaire et fut donc suscité par moi-même pour que je devinsse à mes propres yeux ce poète-là : il fallait que j’aie la vie qui corresponde à ce que j’écrivais par imitation. Et, aujourd’hui, j’écris peut-être des poèmes d’amour malheureux alors que je suis en réalité frustré de ne pas être reconnu comme poète…

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Selon Schopenhauer, dans l’œuvre d’un poète les mauvais poèmes ne nuisent pas aux bons ; c’est pourquoi il est plus difficile d’être philosophe, car la philosophie est un tout.

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Autre pensée de Schopenhauer, une consolation pour tous ceux que leur époque traite indignement : c’est le fait qu’ils s’adressent à tous les temps à venir que le leur ne pardonne pas !

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Aujourd’hui on ne parle plus que de « judéo-christianisme ». Schopenhauer économisait son encre et son papier, et écrivait simplement « judaïsme ».

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Cumulards, revenez !

Si l’on admet qu’un élu peut cumuler une activité professionnelle et un mandat, il faut en déduire que le mandat n’est pas une activité à temps plein comme l’activité professionnelle. Ce cumul est donc a priori plus difficile qu’un cumul de deux mandats, comme il est plus difficile de cumuler un temps plein et un temps partiel que de cumuler deux temps partiels.

Par ailleurs, si l’on admet qu’un élu peut cumuler une activité professionnelle et un mandat, vu que rien n’interdit à une personne retraitée de se présenter à des élections, pourquoi lui interdire de cumuler des mandats ? Avec un mandat, elle aurait encore le temps d’avoir une activité professionnelle, selon l’hypothèse, donc elle a bien le temps d’exercer en même temps plusieurs mandats.

L’argument du temps qu’il faut consacrer à son mandat pour justifier le non-cumul ne tient donc absolument pas, car aucun élu ne pourrait travailler en dehors de son mandat.

Les gens ne sont pas élus pour leurs compétences de gestion ; ils sont élus sur des programmes généraux, voire philosophiques. Il faut qu’ils soient aidés dans leurs fonctions par des gens dont c’est le métier : les fonctionnaires. Ceux-ci travaillent à plein temps. La gestion d’une collectivité repose sur le travail à plein temps des fonctionnaires : les élus prennent les décisions, cela veut dire qu’ils siègent dans les organes délibérants pour voter ces décisions. C’est à peu près tout : le contrôle et le suivi sont déjà en grande partie assurés par des fonctionnaires. Voilà pourquoi on peut aussi être maire et travailler, et plus facilement encore maire et député.

Avec le non-cumul des mandats, la rémunération globale des élus se répartit entre un plus grand nombre de personnes, s’ils ne se votent pas des augmentations (et il est certain qu’ils le feront car personne n’y peut rien), mais toutes seront encartées à tel ou tel parti, dont nous pourrons alors voir briller les nullités les plus obscures, dont nous n’avons même pas idée en voyant la nullité de ceux qui brillent déjà devant nous.

Il y a un élu pour cent Français (640 000 élus en France). Avec le non-cumul, il y en aura un pour cinquante (plus d’un million, pour cinq millions et demi de fonctionnaires)…

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Les classiques passés à la moulinette des suppléments littéraires, c’est ce qui dégoûte de la culture classique. Heureusement, certaines lectures vous font comprendre votre erreur et vous conduisent vers les chefs-d’œuvre qui vous restent à découvrir.

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Certaines personnes pratiquent une forme de caractérologie à partir du nom. À l’intention des arabisants qui s’adonneraient à ce genre de science occulte, je voudrais peut-être adopter désormais le pseudonyme arabe suivant :

أبو شاعل

qui se prononce à peu près Abou Charel, et qui veut dire « le père du poète », ou « Maître poète » : dans les fables, on appelle par exemple un renard « le père du renard », en français « Maître renard ».

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Les sans-culottes, ce sont ceux qui exhibent leurs partis.

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Je viens d’envoyer un quatrain pour le prix de poésie de la RATP (2014) :

Ô toi, la compassion même,
Qui plains ceux qu’atteint le malheur,
Tu pleurerais de tout ton cœur
Si tu savais comme je t’aime !

Ce quatrain peut néanmoins avoir le défaut de laisser entendre que l’amour est un malheur. Plus primairement encore, il peut avoir le défaut de comporter le mot « malheur », qui n’a rien à faire, je suppose, dans une rame de métro, où les gens qui vont travailler dans leurs bureaux, ateliers et boutiques doivent lire qu’ils sont libres et heureux. Ces réflexions me sont venues alors que je venais d’envoyer le quatrain, ce n’est pas du mauvais esprit de ma part.

Ma mère me dit que ce qui peut rebuter la RATP serait plutôt le mot « compassion », à cause de la mendicité qui est (paraît-il) interdite dans les rames de métro.

Mon quatrain n’a pas été retenu parmi « les cent finalistes » du concours de la RATP.

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L’art soviétique est devenu parfaitement transparent, comme un tableau monochrome, et aussi politiquement correct que le mot « subversif », dont il est de rigueur qu’un critique d’art l’applique à tout ce qu’il entend louer. Cependant, le constructivisme soviétique, où l’artiste doit se faire mécanicien ou ingénieur, comme le futurisme fasciste, où il doit se faire ingénieur ou mécanicien, m’invite à méditer une pensée profonde, selon laquelle le processus de l’évolution humaine se caractérise principalement par un développement des facultés intellectuelles au détriment des autres, qui trouveraient leur élément dans de viles illusions indignes de l’homme doué de raison. Je n’ai encore aucune certitude quant à savoir si c’est un progrès ou si cela s’applique aux derniers hommes.

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Il me revient à l’esprit le mot d’un journaliste à propos d’un ami, ou plutôt de son couple : « Il a une très belle femme. » J’y vois aujourd’hui – le doute me ronge – une affreuse ironie, non pas que le journaliste ne fût pas saisi par la beauté de la femme de mon ami, mais parce qu’il se ferait le porte-parole du monde parisien sur un mariage qui est au point de vue social un ratage total, puisque sa femme, au point de vue social, n’apporte rien à mon ami. Un homme qui se fait à la force du poignet, encouragé par les multiples sacrifices de ses parents pour lui, voilà qu’il prend femme, non pas là où il arrive mais d’où il part ! C’est sanglant de cruauté, une telle ironie. Le journaliste aurait pu ajouter : « Et ils sont très heureux tous les deux, m’a-t-on dit. » Ç’aurait été monstrueusement parisien.

Or jugez de la situation. Mon ami se dit que V., où il a une maison (dans le bourg, avec murs mitoyens) avec femme et enfants, n’est pas le petit paradis qu’il croyait. Quand il me dit cela, je lui demande pourquoi ils ne revient pas à Paris. Il me dit qu’il ne pourrait acheter une surface suffisante dans un quartier qui conviendrait : « Pas d’apport financier. » Aussi, le journaliste sourit en coin, en pensant : « La plus belle fille du monde etc. »

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D’après certaines études, 75 % de l’emploi dans les pays industrialisés consiste en tâches répétitives, en d’autres termes en une affreuse routine. Comment les gens peuvent-ils supporter cela, si ce n’est que cette routine les sort de leur home sweet home ?

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Pour une femme, le mot « mariage » vaut tous les poèmes du monde.

Nicole Lombard : L’un n’empêche pas les autres, et réciproquement.

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Avant de trouver, selon la bonne vieille formule, chaussure à son pied, il faut avoir un peu pratiqué la chasse à la chaussure. À moins que ce soit la chaussure qui fasse tout le travail, ce qui est devenu moins rare.

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Quand on sait qu’il existe un Mondial du foot des robots, que l’on utilise encore des humains pour balayer les rues laisse rêveur… Il faut bien occuper cette pauvre humanité.

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Strindberg prenait Swedenborg très au sérieux : il ramassait des papiers dans la rue pour connaître les communications des esprits.

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Parmi les victimes de l’attentat de Charlie Hebdo, il y avait Bernard Maris, qui signait Oncle Bernard dans le journal, et que j’ai eu comme professeur d’économie à Sciences Po Toulouse. Les mauvaises notes qu’il me donnait ne lui ont pas porté chance…

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L’académie de poésie Renée Vivien a participé, en 2013, au festival de poésie de Creil, entre Amiens et Paris. Les poètes et les éditeurs étaient nombreux. Plus nombreux que le public. Je crois même que personne ne se trouvait là n’ayant rien à vendre. Il y a là une piquante métaphore, mais je ne suis pas sûr encore de quoi.

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McLuhan distingue deux formes de rhétorique : hot et cool. L’aphorisme est cool et correspond à notre culture d’écran. On ne peut pas lire un traité sur écran, mais on peut lire un ou deux aphorismes. C’est l’expression cool.

Les livres de la maturité de Nietzsche sont sous cette forme.

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Tout concept qui devrait être présenté et explicité dans un livre comporte virtuellement, sur un blog, un méta-lien vers sa définition quelque part dans le Web. Par exemple, si j’écris « média cool », c’est comme si l’on pouvait cliquer sur ce binôme pour faire apparaître une nouvelle fenêtre à l’écran, avec plusieurs lignes, ou pages, d’explications. Celui qui a besoin de cliquer clique, celui qui n’en a pas besoin ne clique pas. Comme on trouve tout sur le Web, les spécifications sont virtuellement superfétatoires. Le style, la langue deviennent aphoristiques. C’est un média cool.

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Notre culture a une tendance prononcée au pastiche et à la parodie. C’est notre façon de faire table rase du passé, mais c’est aussi la preuve d’un certain vide émotionnel. Le vide du consommateur anéanti. Les enfants ne rêvent plus : ils ricanent. Et consomment. C’est sinistre. Et c’est pourquoi McLuhan a écrit : « Un terroriste vous tuera pour voir si vous êtes réel. » (The Global Village) Il est en effet difficile de croire à la réalité des somnambules qui nous entourent, et s’ils ne possédaient encore le caractère ombrageux de l’envieux démocrate (Platon), on ne pourrait peut-être jamais croire à leur réalité.

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Cela fait des années et des années que je ne lis pas un livre sans faire une recherche systématique du vocabulaire, pour les langues étrangères mais aussi le français. Et après toutes ces années, il est encore bien rare que je lise un livre en français sans rencontrer des mots que je ne connais pas. Ainsi, je me rends compte que ceux qui n’ont pas fait ce travail perdent beaucoup d’information dans chaque livre qu’ils lisent, et c’est sans doute pourquoi, découragées, ils finissent pas ne plus lire que des livres simplistes, qui ne valent rien.

J’ai rempli des cahiers de vocabulaire. Ils sont dans ma bibliothèque. Un jour, la femme d’un ami les voit et me demande : « Ce sont tes œuvres ? » La poison ! Non, mes œuvres, ce sont trois ou quatre maigres recueils (j’ai balancé tous mes cahiers de vers livres !), et ces nombreux cahiers ne sont que du travail ingrat. Et, maintenant, chaque fois que je les vois, chaque fois que je les complète, je crois l’entendre : « Ce sont tes œuvres ? » Non !

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To Spark or Not To Spark

Après tant d’années d’abstination, ne serai-je pas dans la situation du novice, à qui les premiers joints ne font pas d’effet, un phénomène bien décrit par Howard Becker dans son livre Outsiders et qui permet de comprendre le fameux sketch de Pierre Palmade, à l’époque où il pouvait encore être drôle, sur le type qui dit « Ça me fait rien, votre truc » alors qu’il est en train de délirer grave ? Je me souviens de ma propre expérience : le premier joint n’a pas été le premier trip, et j’ai bien cru un moment que tout cela n’était qu’une immense simulation. Jusqu’au premier trip, au bout de quelques mois. La déception, si je devais revenir à la case départ, serait colossale.

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Papy Boom

Les vieux vivent des revenus de la retraite, très largement socialisés sous forme de cotisations sociales. La précédente génération, dite du baby boom, cotisait pour très peu de vieux, à la fois parce qu’ils étaient nombreux (baby boom) et parce que la génération qui les précédait avait été décimée par la guerre. Cette génération du baby boom a fait peu d’enfants : la pyramide s’est élargie au sommet et rétrécie au milieu, et, comme nous faisons peu d’enfants nous aussi, elle se rétrécit à la base. Ça devient une pyramide inversée. Du coup, à pensions de retraite égales, la part des revenus consacrés par les actifs à ces cotisations est plus importante. Et ce indépendamment du comportement des actifs et à cause des comportements de la génération précédente.

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Chère Nicole,

Grâces soient rendue à Allah le Miséricordieux, l’Omniscient par qui la fête du Bon Albert s’est bien passée.

Nous préparons la cérémonie [de remise du prix de poésie Stephen Liégeard] à Brochon. La lecture de pas moins de huit de mes poèmes est prévue, dont quatre par moi-même. Vu que nous sommes trois lauréats, j’espère que le public ne se lassera pas, d’autant plus qu’une classe de lycéens a été réquisitionnée pour l’occasion… Inch’Allah je saurai me montrer à la hauteur de cette épreuve redoutable et resterai ferme dans la voie droite à la manière du Prophète (sur Lui la Grâce et la Bénédiction d’Allah).

J’espère aussi vendre quelques exemplaires : Puisse Allah prêter prenne main forte à Michel pour les produire à temps.

A part ça, tout va bien, bismillah.

Amitiés. Wassalam’ualaikum. (5.9.15)

Réponse de Nicole Lombard : Trahir Apollon et les Muses pour… Enfin, on pourra vous accuser de tout sauf d’islamophobie, mon cher Florent. Michel me dit que vos livres partiront lundi, sauf contretemps du genre fermeture inopinée du bureau de poste ce jour-là (« merci pour votre compréhension ») ou passage d’une course cycliste dans le département. Allah vous permettra-t-il de faire honneur aux vignobles de Brochon ?

Il faut bien pratiquer l’étiquette en vue des changements prochains. Nous autres fonctionnaires sommes particulièrement exposés. Mais j’ai commencé tôt, bismillah.

Merci à Michel pour sa diligence, digne du Prophète (sur Lui la Grâce et la Bénédiction d’Allah). Qu’Allah le Miséricordieux, l’Omniscient ne l’oublie pas au Jour de la Discrimination (entre les croyants et les idolâtres).

Wassalam.

F. Abu Cha’il

PS. Apollon Les Muses est un nom arabe, Al-Buluh al-Mussa, ainsi que nous l’enseigne ce luminaire des sciences, Ibn al-Crouïa de Cordoue.

PS-2. Al-Hamdulillah ! (J’ai oublié de recourir à cette formule protocolaire indispensable : désolé.)

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« Paris est une ville de vieux. » Dans quelques années, je serai dans mon élément.

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