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Quand l’oiseau hennissait 2: Poèmes publiés dans la revue du Bon Albert (2008-2013)

Pour en savoir plus sur L’oiseau hennissant : La revue du Bon Albert, lecteur, rends-toi sur Quand l’oiseau hennissait : Articles pour la revue du Bon Albert (2011-2016) (ici).

La revue du Bon Albert n’est pas à proprement parler une revue de poésie. Le Bon Albert a choisi lui-même certains poèmes pour les y publier en vue de donner envie à ses abonnés de lire mes recueils. C’est ainsi que huit poèmes ont paru dans ses pages au fur et à mesure de la parution desdits recueils, poèmes qui sont ici pour la première fois rassemblés.

Comme pour mes autres publications poétiques sur ce blog, je profite de l’entière liberté éditoriale qui m’est ici permise pour ajouter en fin de ce billet une annexe comportant la manière dont doivent être lus, c’est-à-dire prononcés certains mots (dits à diérèse) pour que les vers dans lesquels ils figurent soient justes. Ces règles de prosodie classique (alexandrins et autres) n’étant plus aujourd’hui vraiment connues du grand public, il est important de les rappeler.

*

L’oiseau hennissant n° 10, mars 2008 (deux poèmes)

Méditerranéenne enfant des heures claires,
Sur les rivages d’or par où monte le jour,
Que ta beauté s’épanche en célestes lumières ;
Italie, apprends donc à cette âme l’amour !

Parmi les souvenirs d’un temps plus héroïque
Où le génie altier au divin s’appliqua,
Donneras-tu de voir au poète pudique
Une larme briller dans l’œil de Francesca ?

Déesse du bonheur, que disent les présages ?
Le romantique au front tourmenté par l’ennui,
Dans le temple d’azur et de vignes sauvages
Trouvera-t-il enfin ton magnanime appui ?

Ô pur rayonnement de mystère et de joie,
Diadème du monde, écrin de volupté,
Qu’enseigné la mesure un cœur ample se voie,
Rome, soupir d’amour, miroir de vérité !

*

En répandant ses feux fuchsia par le ciel,
Comme autant de rubis d’une main épuisée,
L’alcyon revêtu d’or immatériel
Passe les monts lointains, et l’ombre est diffusée.

La lumière et la nuit se disputent l’instant ;
De palpitants rayons traversent la nuée,
Vestiges fugitifs dans l’espace flottant,
Tandis que la pénombre entame sa ruée.

Dans la lutte du jour et de l’obscurité,
Se fait une pâleur, couvrant de lassitude
Les choses, et le cœur triste en est attristé,
Sentant profondément sa morne solitude.

Des larmes, le soleil éteint, veulent jaillir,
Car le miroitement du monde au crépuscule
Exalte l’espérance et provoque un soupir ;
La beauté grandissante, en même temps recule.

Il fait noir. Le connu devient mystérieux.
L’apparence des lieux tout autour est celée,
Mais un voile se lève, et paraît à nos yeux
Le drame étincelant de la voûte étoilée.

*

L’oiseau hennissant n° 22, mars 2011 (un poème)

Bougainville

Bougainville ! héros, Argonaute poudré,
La dentelle en délire et la perruque au vent,
Grand comme un albatros sur le gaillard d’avant,
Tu circonscris des yeux l’horizon azuré.

Où porte ton regard s’élance le vaisseau !
Sur la mer sans limite et sous le ciel sans fond,
Ta cabine dorée et haute de plafond
Cache ton rêve fou, comme son nid l’oiseau.

En voyant sur les flots l’astre roux se coucher,
Tu dis : « En ce moment peut-être qu’à la cour
Le roi Louis de moi parle à la Pompadour,
Impassible, posant pour l’illustre Boucher. »

Et quand ton cœur, parfois, se lasse de grandeur,
Qu’il s’accorde un instant de repos mérité,
La houle t’apportant sa décibélité
Fait un froufroutement d’une rare splendeur.

Te voilà sur la plage, où tes souliers vernis
Foulent un sable d’or qui trouve son seigneur.
Ton sourire promet un avenir meilleur,
Une félicité d’où les maux sont bannis.

Aussi, les archipels, les lagons éblouis,
Par des chants, des gâteaux, des plumes de coucou,
Des coquilles, des fleurs qu’on dépose à ton cou,
S’empressent d’honorer l’envoyé de Louis.

La foule dénudée entoure Pernety,
Le Swedenborgien qui compte dans le ciel
Les mondes habités par décret éternel,
Égaré, semble-t-il, sur cette O-Taïti.

Ce poème figure également sur le site internet de l’association des Amis de Bougainville (x).

*

L’oiseau hennissant n° 24, octobre 2011 (deux poèmes)

Le Château de Ressouches

Avec douceur, le Lot murmure en ce verger,
Sous les bois en gradins des riantes collines,
Dans la clarté mêlant ses notes cristallines
À la brise estivale, aux flûtes de berger.

Les lauzes, que le temps ne peut endommager,
Au ciel lozérien comme des tourmalines
Brillent de mille éclats de plumes hyalines.
Les tours vous salueront par leur essor léger.

Si de maintes splendeurs cette bastide est pleine,
Le plus bel ornement en est la châtelaine ;
Son ancêtre† a chanté des yeux comme les siens.

Roturier, que ne suis-je un abbé sous son aile
Pour jouir, en ce lieu retenu, de tous biens
Qui ne nous privent pas de la joie éternelle !

Son ancêtre Alphonse de Lamartine

*

Primo Amore

Car nous avions quinze ans et nul autre parti,
Nous nous aimions d’amour, goûtant des gelati.

Naples m’a vu pleurer par ta faute, et dans Rome,
J’ai su que je voudrais pour toi seule être un homme.

Louons Madame B., professeur de latin,
Qui nous permit de croire au bonheur, au destin.

Le petit troupeau blond sous sa docte houlette
A-t-il su notre joie innocente et complète ?

Nous vîmes, par un jour à tout jamais béni,
Capri. Depuis ce jour, ça n’a jamais fini.

Je revois les chemins sur la mer qui se dore ;
Cinq lustres vont passer, je crois t’aimer encore.

Quand le vent souleva ta robe à tes genoux,
Tu me vis devenir grave, car c’était doux.

Quand ta bouche en riant dit une phrase tendre,
En riant je pleurai du bonheur de l’entendre.

Et quand tu te serras contre mon bras tremblant,
Je crus que me fondrait cet abandon brûlant.

Car nous avions quinze ans sous le ciel d’Italie,
Nous connûmes l’amour et la mélancolie.

*

L’oiseau hennissant n° 27, juin 2012 (un poème)

Katmandou-sur-Aubrac

Mêmes plateaux à fleur de nuages, même onde
Cristalline des lacs, et mêmes vents mordants,
Nous pouvons au pays trouver des occidents
À refleurir, ailleurs qu’à l’autre bout du monde !

Mais foin de la cité riche et crasseuse, immonde,
Foin des clinquants cafés où les mots évidents
Font que votre voisin grince aussitôt des dents !
L’esprit pourrit le cœur que la grâce n’émonde.

C’est pourquoi j’ai connu, là-bas, haut sur l’Aubrac
– Je me cherchais un froc, dépouillé de mon frac –
Le Bon Albert fuyant les foules illettrées.

Car nous sentions, renés de quelque Vishnapur,
Qu’il n’est point de savoir loin des vaches sacrées
Et que le Dieu suprême entre en nous par l’air pur !

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L’oiseau hennissant n° 28, octobre 2012 (un poème)

Les Momies de Palerme

Certaines sont debout contre le mur glacé,
Fantômes, n’ayant plus qu’une ombre squelettique
En bure misérable ou riche dalmatique ;
D’autres, dans les enfeus, scrutent le temps passé.

L’impénétrable chœur, macabre et compassé,
Vers le trône céleste en un muet cantique
Exhale les secrets d’une occulte mystique,
Que ne déchiffre point qui n’a pas trépassé.

Par les baumes, la myrrhe aux parfums de glycine
Faite suave aux sens, la crypte capucine,
Abri pyramidal, tinte avec le clocher.

Le pèlerin remonte et découvre que tombe
Des vitraux un rayon couleur fleur de pêcher
Sur la pierre de lune où s’enchâsse la tombe.

Ce poème a également été publié dans la revue Florilège n° 167 de juin 2017.

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L’oiseau hennissant n° 32, octobre 2013 (un poème)

Souviens-toi du printemps de nos quatorze années.
Les lilas embaumaient le parc luxuriant,
Aux enfants amoureux tellement attrayant
Par ses bosquets profonds, ses vasques surannées.

D’être ensemble si bien deux âmes étonnées,
Souviens-toi, couverts d’ombre au clair-obscur brillant,
Nous vîmes dans nos yeux des pleurs, en souriant,
Partageant vœux secrets, promesses devinées.

En ce jour du printemps, tous les jardins de fleurs
Firent à notre amour don de mille couleurs
Afin que nous sachions quelle grâce est la vie.

Aujourd’hui me voilà sur ces lieux retourné,
Seul, séparé de toi par la route suivie.
Pardon pour le baiser que je n’ai pas donné !

*

Annexe
Diérèses (par ordre d’apparition)

Di-a-dème

Explication : le mot « diadème », s’il est prononcé selon l’habitude, se dira « dia-dèm », donc deux syllabes, or le « dia » doit se lire « di-a », deux syllabes et non une : c’est ce qu’on appelle une diérèse. L’« e » final est lui-même prononcé car le mot est suivi de « du », commençant par une consonne : « di-a-dè-me-du » (5 syllabes). L’« e » final de « monde » n’est quant à lui pas compté, car le mot qui le suit, « écrin », commence par une voyelle, donc l’« e » final de « monde » s’élide, comme on dit.

C’est seulement en suivant ces règles d’élocution que le vers est un alexandrin : « Di-a-dè-me-du-mond(e)-é-crin-de-vo-lup-té », douze syllabes (avec césure à l’hémistiche, mais c’est une autre histoire).

De nos jours, certains poètes qui continuent de versifier selon des règles ont renoncé aux diérèses : ils écriront un alexandrin dans lequel le « dia » du mot « diadème », par exemple, ne compte qu’une syllabe (au lieu de deux comme indiqué précédemment). Ce choix vise à rapprocher la lecture du vers, quand le lecteur ne connaît pas les règles de la prosodie, de ce qu’elle doit être ; cependant, ce même lecteur, dont l’ignorance est d’ailleurs pleinement excusée, ne connaît pas non plus les règles relatives à l’élision et quelques autres, et la plupart des vers continueront donc d’être lus « faux » par lui malgré cette adaptation des règles classiques relatives aux diérèses. (Il lira par exemple « écrin d’volupté », ce qui rend le vers faux.)

J’ai quant à moi décidé pour cette raison de m’en tenir aux règles telles qu’elles sont appliquées par nos grands poètes versificateurs dans leurs œuvres immortelles. Ceux qui savent lire ces poètes, c’est-à-dire ceux qui savent compter de manière juste les syllabes des vers pour ne point les lire « faux », connaissent les règles.

Ces règles ont leurs exceptions, le « dia » de « diable », par exemple, est une exception à la diérèse d’« ia » : on ne compte qu’un syllabe (c’est une synérèse).

Sans entrer dans un exposé de ces règles, avec leurs exceptions (il existe sur le marché des petits traités de prosodie très abordables), je me borne dans cette annexe à relever les diérèses inhabituelles dans la prononciation courante mais qui doivent être respectées. Si, dans un des poèmes ci-dessus se trouvait par exemple le mot « diable », celui-ci n’apparaîtrait donc pas dans la présente annexe, car son « dia » doit être lu selon l’habitude, comme une syllabe et non deux.

Je poursuis.

Fu-schi-a (3 syllabes)

Al-cy-on

Im-ma-té-ri-el

Mys-té-ri-eux

Lou-is

Swe-den-bor-gi-en

Lo-zé-ri-en

Hy-a-lines

Jou-ir

Su-ave

Lu-xu-ri-ant

(Ce mot me donne l’opportunité de souligner que la prononciation habituelle n’est pas toujours cohérente. Le mot « riant », dans « en riant » par exemple, se prononce deux syllabes, tandis que nous ne prononçons plus le « riant » de « luxuriant » qu’une seule syllabe. Ici, il faut lire lu-xu-ri-ant.)

Quand l’oiseau hennissait : Articles pour la revue du Bon Albert (2011-2016)

L’oiseau hennissant : La revue du Bon Albert est la revue des Éditions du Bon Albert (EdBA) animées par Michel et Nicole Lombard.

« L’oiseau hennissant », ce titre surréaliste est à la fois une allusion à Pégase, le cheval ailé qui sert de monture aux Muses de la poésie, et un oiseau mystérieux du Pré Célestine, chez les Lombard. Cet oiseau dont le chant ressemble au hennissement d’un cheval aurait d’ailleurs été identifié (l’espèce dont il s’agit) par un ami des Lombard : c’est dans un des numéros de la revue. Je possède l’intégralité des numéros 22, de mars 2011, à 54, de l’automne 2019, à la date d’aujourd’hui – une belle collection en libre consultation chez moi sur rendez-vous.

Je réunis ici les articles de ma plume qui y ont paru. Les recensions et notes de lecture y occupent une bonne place, notamment au sujet des livres de Nicole Lombard, de l’œuvre de qui le lecteur pourra se convaincre ainsi que je suis un bon connaisseur : je me tiens à la disposition des passionnés pour des conférences sur le sujet.

Le présent billet se divise en deux parties : tout d’abord, les articles parus dans la revue, ensuite les articles envoyés mais qui n’ont point paru dans la revue et sont restés inédits jusqu’à ce jour.

Si le titre de ce billet est au passé, c’est seulement en raison du fait que, après des années de fructueuse collaboration littéraire, mes liens avec le Bon Albert se sont quelque peu distendus en raison des nombreux aléas de la vie, mais cela ne signifie nullement que l’oiseau ne continue pas de hennir dans le Pré Célestine ni que le Bon Albert ne poursuit inlassablement ses activités, bon pied bon œil. Bon pied bon œil comme notre amitié.

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1/ Les articles parus

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L’oiseau hennissant n° 23, juin 2011

Florent Boucharel a découvert Étrangers sur l’Aubrac dans sa réédition du printemps 2011. Il a bien voulu nous faire part de ses impressions de lecture.

J’ai retrouvé avec plaisir le style Nicole Lombard à la lecture d’Étrangers sur l’Aubrac, premier opus de la trilogie dont les Affrontailles sont le dernier (et le premier que j’ai lu).

Il me semble constater, stylistiquement parlant, un affinement du premier au troisième : les images deviennent plus appuyées, mieux cernées, les dénonciations de Nicole portent plus loin, ses réflexions et ses sentiments y sont exposés avec une plus grande simplicité, qui est sans doute celle que donne le recul.

L’histoire de cette épreuve qui prend la forme d’un effort de réenracinement dans un pays qui, à bien des égards, ajoute à l’ordalie, cette histoire de pionniers, au fond, est des plus émouvantes.

Histoire de pionniers, en effet : pionniers d’un idéal de vie, d’une idée de ce que doit être l’intégrité de la vie de l’âme qui a reçu le dépôt de la culture, menacé par certaines tendances lourdes du monde moderne. Il n’y a pas déchéance tant que ce dépôt est sauvegardé, et c’est toujours aussi ce dépôt, quel que soit son véhicule, littérature ou art lyrique, qui console des moments les plus durs, en les justifiant.

Histoire de pionniers avérée dans ce besoin de préserver une liberté que la clochardisation « dans un carton » en ville rendrait impossible. C’est en maîtres, fût-ce d’un pré occupé par une ruine, que l’on maintient, perpétue et transmet l’idéal. Entre révolte et résignation, le livre témoigne de la nécessité supérieure qui conduit nos vies dès lors qu’elles ont été touchées par le mystérieux rayon.

Et, comme dans toutes les histoires de pionniers, les animaux sont des compagnons héroïques et le travail d’un coin de terre l’objet des plus grandes attentions comme si la nécessité de préserver la plus haute culture devait nous ramener toujours aux gestes antiques des fondateurs. Comme si le geste de planter contenait en soi le germe des plus hautes spéculations de la culture immatérielle.

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L’oiseau hennissant n° 24, octobre 2011

Florent Boucharel est reparti de Nasbinals, après la fête du Bon Albert, avec des livres dans son sac de voyage. De retour à Paris, il nous a fait parvenir quelques notes de lecture.

Commençons par le commencement : Le cheval au bord du lac. Je ne me lasse pas de lire le récit de la vie de Nicole sur le « haut plateau ». J’ai retrouvé dans ce second opus tout le charme de sa plume poétique, qui mêle l’émerveillement devant la nature et les réminiscences littéraires à la description des faits et gestes de deux étrangers en ce pays d’étrangeté qu’est l’Aubrac, découvert de l’intérieur.

Avec, dans ce livre, l’élément dramatique particulièrement fort de l’incendie, plus dramatique, semble-t-il – c’est l’impression qui m’est laissée – que l’événement lui-même qui l’a conduite avec Michel au Pré Célestine et qu’Étrangers sur l’Aubrac ne présente pas, à ce que je crois, avec une telle acuité de désespoir. C’est comme si la perte de la tente avait été une épreuve plus dure que la perte d’une maison. (Sans doute à imputer à un effet d’accumulation.)

Le vrai-mentir d’Aragon : Aragon et la France de Rémi Soulié me semble être un ouvrage important, voire très important, de l’histoire des idées, exposant de manière scrupuleuse (l’essai est tiré d’une thèse de doctorat), avec une lucidité critique, chez un de ses représentants les plus saillants, ce temps fort de la pensée marxiste qu’est… le nationalisme.

De la promenade de Rémi Decazeville est un livre de jeunesse prometteur qui foisonne d’effusions lyriques et d’aphorismes profonds. En revanche, le moment où le promeneur sort un « petit cigare » me coupe la chique : j’ai du mal à imaginer une pure extase devant la nature pour un fumeur de cigare.

Enfin, Un long dialogue avec les H’Mongs de Cathou Quivy est un témoignage très intéressant. Je m’étonne que l’accueil, qui me paraît tout ce qu’il y a de plus expérimental, de populations « premières », montagnardes et sylvicoles, en vue de les adapter à la vie occidentale, ait été confié à des fonctionnaires locaux sans l’aide d’aucun ethnologue connaisseur de ces ethnies. Cela aurait évité bien des malentendus, que Cathou Quivy raconte.

Les H’Mongs du Laos ont fui une dictature qui les a pris pour cible d’un génocide, y compris par le recours à des gaz toxiques à grande échelle. Or, alors que les pays occidentaux, États-Unis en tête, qui sont indirectement la cause de cette entreprise génocidaire en raison de leur politique au Vietnam, ne cessent de dénoncer la junte birmane voisine, jamais la dictature laotienne ne fait l’objet de telles dénonciations. Au contraire, les États-Unis semblent même la soutenir : en 2007, des exilés laotiens aux États-Unis ont été arrêtés et accusés de préparer un coup d’État contre le Laos ! Allez comprendre.

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L’oiseau hennissant n° 25, décembre 2011

La lecture de la nouvelle Où sont les âmes ? d’Hubert Calvet est un grand moment. Hubert Calvet a traité avec sensibilité les rapports complexes entre la foi et la vocation artistique, le devoir et l’amour, l’amour et la foi, les relations entre les âmes. La personnalité du narrateur, qui au dévouement et à l’élévation dans le monde du sentiment associe une réserve ironique, et humoristique, face aux conventions sociales, est très attachante. Le style, personnel et vivant, traduit bien les nuances de pensée et d’émotion qu’appelle la situation délicate, élement dramatique de la nouvelle, des personnages principaux. Enfin, il convient de citer ce – pardon pour le gros mot – trait de génie : « Dieu existe et il faut lui demander l’impossible. » (Je sais que le trait est là et je crois qu’il est dans « il faut ».)

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L’oiseau hennissant n° 26, mars 2012

L’heure du khanfous de Dominique Merle est un beau livre. Ce n’est pas seulement l’intérêt documentaire de ces souvenirs écrits par « un des derniers méharistes » qui le recommandent au lecteur, bien que cet intérêt soit évident au point de vue historique. La narration du mode de vie et d’opération de ces combattants à dos de chameau, à l’ère de l’aviation et des hélicoptères, avec lesquels ils conduisent leur action, a quelque chose de magique, et nous rappelle que le désert a ses règles et que ce n’est pas forcément la technologie la plus avancée qui en tire le meilleur parti.

Ce livre se recommande aussi par l’écriture. La sobriété est une vertu, et Dominique Merle sait en peu de mots dire beaucoup de choses, il dit toujours plus qu’il ne paraîtrait à un esprit peu attentif ; cette sobriété est la plus belle illustration du fait qu’il a été à l’école du désert ! Elle est tout le contraire de l’aridité. Certains tableaux ne jureraient pas aux côtés des plus belles pages de notre littérature animalière : chameaux, bien sûr, mais aussi gazelles, fennecs, ou encore cette rencontre inopinée avec une araignée des sables, racontée avec tout l’art requis pour un récit à suspense. De même, le souvenir des légions romaines, en présence de vestiges antiques au cœur des dunes, et le rappel des légendes, comme celle de la « goule », lorsque le méhariste désensable, à la stupéfaction de ses hommes, le crâne d’un dinosaure fossile, sont profondément évocateurs.

À l’heure où les événements qui servent de cadre à ces récits suscitent encore les passions des partis opposés, Dominique Merle a su rendre hommage à ceux qui furent ses compagnons, et témoigne du respect mutuel qu’ils avaient les uns pour les autres.

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L’oiseau hennissant n° 28, octobre 2012

Pour suivre un moment encore les pistes, que nous nous plaisons à conjuguer, du cheval et de l’écriture, Florent Boucharel nous a donné ce savoureux petit texte que nous sommes heureux de partager avec les lecteurs de l’Oiseau.

[Le texte s’appelait Le cheval et l’écrivain, mais le titre a sauté dans la revue.]

Dans le domaine des rapprochements entre le cheval et l’écriture, je trouve dans mon dictionnaire anglais Anandale la définition du mot hack, qui se rapporte à un cheval et à un écrivain. Un hack, en effet, peut être :

1.un cheval de louage (a horse kept for hire)
2.un cheval surmené (a horse much worked)
3.une personne surmenée (a person overworked)
4.et un écrivain employé aux basses tâches et au fignolage dans la production d’un livre (a writer employed in the drudgery and details of book-making).

Je ne sais pas trop ce que recouvre cette fonction du hack, mais j’entrevois que les Anglo-Saxons ont poussé loin et tôt (le dictionnaire en question est relativement ancien) l’application au livre des techniques industrielles.

J’avais déjà entendu parler du « carcassier », cet écrivain anonyme chargé d’écrire les scénarios, ou « carcasses », des pièces de théâtre. Ainsi, dans la production industrielle du livre, il y aurait l’auteur à proprement parler, qui ferait je ne sais trop quoi (dès lors qu’il n’aurait pas un nègre !), le carcassier, le hack writer, d’autres fonctions peut-être encore dont j’ignore les noms. Quel monde !

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Et dans le même numéro :

Poursuivant son exploration du catalogue Bon Albert, Florent Boucharel vient de faire un bout de chemin en compagnie du Cheval au pied nu. Il nous a confié ses impressions de lecture.

J’ai de nouveau admiré le brio, la maestria, mots italiens que notre langue a recueillis tels quels et qui me viennent naturellement sous la plume, de Nicole Lombard dans Le cheval au pied nu.

Au rebours de l’approche des professeurs de lettres, souvent, trop souvent entachée de pédantisme, de futilité même, approche pompeuse qui passe à côté de l’essentiel, à laquelle elle fait une discrète allusion (en page 88), Nicole Lombard entre dans les livres de ses auteurs favoris, ici Stendhal et Giono, avec une humilité passionnée qui parvient à éclairer une œuvre de l’intérieur tout en lui rendant le vibrant hommage de la reconnaissance.

Son vécu de la littérature, elle le donne à connaître comme intrinsèquement lié aux événements de son existence, et c’est en cela qu’elle fait œuvre d’écrivain, plus que de critique ou de professeur. C’est le propre de son style incomparable, le même que dans la trilogie, que de nous transporter sur le théâtre de tribulations vécues et parmi les pages des grands écrivains en une sorte de rêve conscient où le romanesque se diffuse partout, dans les événements de l’Histoire et dans la vie elle-même. C’est le style d’une vie dans l’art et dans la beauté, la beauté de ce qui est devant soi, autour de soi, et à l’intérieur de soi.

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L’oiseau hennissant n° 32, octobre 2013

Si Le printemps des petits chiens est un « livre un peu oublié », comme Nicole Lombard l’écrit dans la dédicace qu’elle a bien voulu m’adresser, il me semble que c’est injuste. Certes, par rapport aux livres qui ont suivi, elle concentre davantage la narration, en l’occurrence sur le monde assez spécial des éleveurs de « bêtes à concours », si je peux m’exprimer ainsi, un monde dont elle rend d’ailleurs le pittoresque à merveille, mais on reconnaît déjà son style, dont j’ai déjà dit le charme et l’élégance (elle l’a, depuis lors, encore affiné), la spontanéité et la justesse. On reconnaît déjà sa « patte », ou patoune, et même sa griffe, ou grifoune, pleine d’humour. Aussi même un total néophyte en cet univers, tel que moi, se laisse-t-il entraîner sans résistance dans les aventures et péripéties d’aspirants éleveurs, dans un monde pittoresque (je l’ai dit) mais aussi, compétition oblige, parfois dur (la scène des larmes cachées, au concours).

Par ailleurs, ce livre est  le point de départ de l’œuvre, qui explicite ses choix, entre amour des animaux, de la nature et d’une vie libre, face à l’incompréhension souvent hostile de « Sainte-Cacochyme » et autres, et expose les dilemmes de la conciliation dans cet émouvant projet de reconstitution d’un Éden autour de soi.

Je n’entrerai pas dans un débat d’idées qui m’entraînerait trop loin, devant quelques-uns de ces animaux un peu « dénaturés » qui ne peuvent coucher à même le sol, écrasent leurs petits, ou pratiquent l’inceste (par l’entremise de Mme Greig), puisque Nicole l’a déjà tranché en soulignant que les dogues aquitains, par exemple, ne sont pas dans l’état de nature, et n’ont donc aucune excuse d’être des assassins de chats : certes, mais que ne ferait-on pour avoir tout son cœur, et, à défaut, quelle amertume !

Ce Printemps, c’est aussi déjà l’apparition de l’Aubrac, dans de rafraîchissantes hauteurs, alors, contrastant avec les chaleurs caniculaires de la Provence et du « village au nom de souris », et qui deviendront, pour les « étrangers », les rigueurs de l’hiver montagnard… Lesquelles auront requis la pleine mobilisation des lettres et de la culture (car, dans le Printemps, Stendhal et Giono ne sont encore qu’une lecture de jeunesse…) pour ne pas sombrer avec les conditions matérielles de l’existence.

Le Printemps est un passage obligé de qui a suivi Nicole Lombard dans l’Aubrac de ses aventures et méditations.

[Je m’en veux d’avoir écrit, trop rapidement, que « Stendhal et Giono n’étaient encore qu’une lecture de jeunesse », sur la foi d’une phrase, car j’ai l’impression d’avoir manqué par là-même à Nicole : les lectures de jeunesse sont les lectures de toute la vie !]

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L’oiseau hennissant n° 34, avril 2014

[Sous le titre trouvé par le Bon Albert]

Un nouveau Soulié : Nietzche ou la sagesse dionysiaque

Le dialogue de Rémi Soulié avec le penseur allemand, en prenant pour fil conducteur la « sagesse dionysiaque », déclinée dans ses différentes facettes, dont, ce qui n’étonnera pas de la part du Félibre Soulié, lo gai saber, m’a permis de comprendre quelque chose d’important. Porté sur les études de sciences sociales, au détriment de mon activité poétique, laquelle ne souffre pas seulement du temps consacré à une activité professionnelle, j’ai récemment pris connaissance de diverses recherches contemporaines sur l’intelligence et sa mesure par des tests standardisés. Tout en admettant la validité de la pratique, je ne pouvais m’empêcher de penser, à la lecture de ces travaux, que quelque chose échappe à la mesure des tests, et des mots comme « pouvoir de l’imagination », « tempérament créatif », « art », « culture », me venaient à l’esprit. À présent, je comprends que c’est le terme « dionysiaque » qui décrirait le mieux ce qui n’est pas mesuré de cette façon.

Des pensées comme « Sans la musique la vie serait une erreur » (Le Crépuscule des idoles, in Soulié, p. 72) ou encore « Comparée à la musique, toute expression verbale a quelque chose d’indécent ; le verbe délaie et abêtit ; le verbe dépersonnalise » (La Volonté de puissance, Soulié, p. 71) témoignent d’une rationalité, d’une « sagesse », pour le moins étrangère à l’ensemble défini et mesuré par la psychologie factorielle. En même temps, cette sagesse semble assez fragile, et je n’en veux pour garant que Nietzsche lui-même. S’il est connu pour avoir dit que Dieu est mort, il a aussi écrit que l’art est mort. Car l’art repose sur l’illusion, et notre cerveau évolué est dans la démarche de déchirer tous les voiles des « mystères », de la religion, de la culture… Ce qui a fait déplorer au dionysiaque Oscar Wilde le « déclin du mensonge ».

Or, que l’art soit mort, que la sagesse dionysiaque soit confondue avec les élucubrations des aliénés ou qu’elle soit socialement circonscrite dans une « sphère de rationalité » esthétique (Max Weber), avec les bohèmes et les érotomanes, c’est ce que Nietzsche n’a jamais pu admettre, et sa philosophie est la tentative de sauver un type d’homme auquel, depuis des temps immémoriaux, mythologiques, l’attribut de grandeur fut conféré par une humanité reconnaissante. Je comprends, à la lecture du livre du dionysiaque Rémi Soulié, que l’alternative est aujourd’hui la suivante : ou bien se faire le thuriféraire du « mensonge » et de la Rome des Borgia, ou bien tuer le poète en soi ! Un choix impossible, tragique.

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Enfin, dans le courrier des lecteurs, Si le Bon Albert s’appelait Élise…, j’ai témoigné, dans l’oiseau hennissant n° 40 (hiver 2016), de mon appréciation des passages de l’écrivain ardéchois Régis Sahuc (1920-2009) cités dans le précédent numéro, réagissant en particulier aux tourtos évoqués par lui (« Nous avons un certain sens de l’éternité, de la fidélité, de la nostalgie de la ‘tourto’ de pain, de la chaumière, le goût venu par vingt filiations de paysans : de cuber les arbres, apprécier les fourrages ou discuter sur les bestiaux ») :

« Au sujet de la ‘tourto’ de pain qu’il évoque, nous mangions parfois en Corrèze, chez mes grands-parents, des ‘tourtous’, qui sont une espèce de galette épaisse faisant office de pain. »

Ce qui fit réagir Marie Ferrand dans le numéro suivant. Je la cite, tout en la remerciant :

« Que d’émotion à l’évocation, par Florent Boucharel, des ‘tourtous’ de sa grand-mère corrézienne, délicieux nature, pour accompagner les sauces de civet. Il s’agit d’une pâte levée au sarrazin, sans œufs ni lait, que l’on cuit dans une grande poêle. Bons galetous et bounas favas garissem toutas las malaudias. »

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2/ Textes non publiés

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J’ai beaucoup aimé le beau texte de Nicole sur « le petit cheval nourri de vieux bois » [dans un numéro de L’oiseau hennissant à retrouver]. Cela m’a rappelé un souvenir de lecture, qui va tout à fait dans son sens, le roman norvégien-américain (c’est-à-dire écrit en norvégien et publié aux États-Unis, dans le Dakota, à une époque où les émigrés scandinaves n’avaient pas encore perdu leur langue, en l’occurrence en 1889) de H.A. Foss, Amerikanske Saloon, qui a d’ailleurs inspiré mon poème Prohibition. L’auteur évoque ces fermiers qui se rendent au bourg en carriole, donc à cheval, pour des courses ou d’autres affaires, et qui finissent au saloon, sans parfois pouvoir rentrer chez eux après cela. L’un des aspects du problème, c’est le sort du cheval qui attend à l’entrée, exposé au froid et aux intempéries. Un reproche souvent fait au fermier « saloonard » par ses proches. Dans un passage du livre, un fermier qui comprend qu’il va s’attarder au saloon malgré ses bonnes résolutions demande à son fils, qui l’accompagne ce jour-là, d’aller mettre une couverture sur le cheval ! Mais ce sont sans doute, compte tenu des propos d’experts que rappelle Nicole et selon lesquels le cheval peut rester dehors sans inconvénient par toutes températures, seulement des culs-terreux du Midwest. (Décembre 2011)

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Avec Un Père que j’avais, Nicole Lombard atteint une élégance et une virtuosité de style extraordinaires, qui rendent la lecture des plus absorbantes ; il est bien difficile de se détacher du livre une fois commencé.

En ouverture de cette modeste note, je tiens à dire que je garderai le silence sur ce qui est politique dans ce livre. Il ne m’est en effet pas permis de rire au nom d’« André Vieux-Cabot », cette figure d’épouvantail en foin qui plane sur l’histoire du père, et qui remplit de « mouchards » les temples de la pensée, si bien que, la pensée ayant fui de tels parages, ces lieux ont mérité le nom de temples des mouchards… Il ne m’est malheureusement permis que de conseiller aux enfants et adolescents de se conformer en tout aux mouchards indélicats dont dépendent leurs notes en latin ou en dessin, donc un peu leur avenir, et de ne pas les récuser quand ceux-ci entreprennent de leur inculquer un « humanisme réalisé ».

Je me bornerai à relever la profondeur des notes psychologiques que Nicole nous présente sur les relations familiales au cours de différents âges de la vie, avec un final tout à fait spectaculaire ; je ne pense pas tant à Michel qui enlève la neige du toit et tombe et retombe dessus, qu’aux deux derniers paragraphes, inattendus, et roboratifs. Si la situation, la vie qu’elle décrit a des peines rares, elle prend, en conclusion, le parti d’en rire, et ce parti-pris m’a séduit car c’est la plus grande pudeur.

Pour ceux qui ont lu sa trilogie lozérienne, les présents souvenirs apportent un éclairage nouveau, essentiel à la compréhension de ce parcours si étonnant, et poétique. (Janvier 2012)

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Du lamartinisme de Nicole Lombard

Nul, parmi les lecteurs de Nicole Lombard, ne peut nier que la contemplation de la nature tient dans son œuvre une place importante. Ce n’est d’ailleurs pas quelque chose de si courant dans la littérature contemporaine, et c’est pourquoi l’on peut rattacher cette tendance à une époque antérieure de notre histoire littéraire, aux romantiques et, en particulier, Lamartine.

La littérature, aujourd’hui, verrait plutôt dans cette expression contemplative un abus de la description. Ceci ne peut s’appliquer au style de Nicole ; ainsi peut-on très bien recourir à une telle forme d’expression, témoigner de son émerveillement devant la nature, sans l’abus en question.

Je voudrais, car je crois que cela peut faire mieux comprendre les livres de Nicole, citer le philosophe Emmanuel Kant. Même si son style est grandement dépourvu de lyrisme, il exprime ce que de nombreux poètes ont dû percevoir intuitivement. Voici ce qu’il écrit du sentiment de la nature (que je cite seulement de façon fragmentaire), et que je tiens pour vrai.

 « J’accorderai volontiers que l’intérêt pour ce qui est beau dans l’art (j’y inclus également l’usage artificiel des beautés de la nature pour la parure, donc pour flatter la vanité) ne fournit aucune preuve d’une manière de penser attachée au bien moral, ou même qui n’y ferait qu’incliner. J’affirme en revanche qu’un intérêt immédiat pour la beauté de la nature (ce qui n’est pas simplement avoir du goût pour en juger) est toujours caractéristique d’une âme bonne, et que, si cet intérêt est habituel, il révèle au moins un état d’âme favorable au sentiment moral lorsque l’intérêt s’applique volontiers à la contemplation de la nature. »

 « Celui qui dans la solitude contemple pour les admirer et les aimer la belle forme d’une fleur sauvage, celle d’un oiseau, d’un insecte, etc., et regretterait qu’elles manquassent dans la nature en général, car loin d’y voir miroiter quelque avantage pour lui, il en subirait quelque dommage – celui-là prend un intérêt immédiat, d’ordre intellectuel, à la beauté de la nature. C’est-à-dire que lui plaisent non seulement la forme des produits de la nature, mais aussi leur existence, sans qu’y eût part une excitation sensorielle ou qu’il liât une quelconque finalité à ce plaisir. »

 « Le privilège de la beauté naturelle sur celle de l’art – même si cette dernière surpassait dans la forme la première –, qui en fait la seule à inspirer un intérêt immédiat, s’accorde avec la manière de penser éclairée et profonde de tous les hommes qui ont cultivé leur sentiment moral. Lorsqu’un homme, assez doué de goût pour juger les productions des beaux-arts avec la plus grande justesse et la plus grande finesse, quitte volontiers la pièce où se rencontrent ces beautés qui entretiennent la vanité et en tout cas des joies de société, et se tourne vers la beauté de la nature pour y trouver en quelque sorte une volupté d’esprit dans une méditation qu’il ne pourra jamais achever, nous considérerons avec respect son choix même, et nous lui supposerons une âme belle à laquelle ne peuvent prétendre aucun connaisseur d’art ni aucun amateur en raison de l’intérêt qu’ils portent à leurs objets. »

 « Dans la mesure où la raison est aussi intéressée à ce que les idées (pour lesquelles, dans le sentiment moral, elle suscite un intérêt immédiat) aient également une réalité objective – c’est-à-dire à ce que la nature laisse une trace ou livre un indice témoignant qu’elle contient en soi un quelconque principe qui permette de supposer qu’il existe un accord, conforme à une loi, entre ses produits et notre satisfaction indépendante de tout intérêt (satisfaction que nous reconnaissons a priori comme loi contraignante pour tous, sans pouvoir la fonder sur des preuves) –, la raison doit avoir un intérêt pour toute manifestation naturelle d’un tel accord ; par conséquent, l’esprit ne peut réfléchir sur la beauté de la nature sans s’y trouver du même coup intéressé. Or, de par ses attaches, cet intérêt est d’ordre moral ; et celui qui prend intérêt à la beauté de la nature ne peut le faire que dans la mesure où c’est au préalable sur le bien moral que son intérêt a été dûment fondé. On a donc quelque raison de supposer chez celui que la beauté de la nature intéresse immédiatement au moins une disposition à orienter son esprit vers le bien moral. »

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger

C’est une manière, comme je l’ai dit, d’éclairer l’œuvre de Nicole Lombard. (Mai 2013)

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Un mot pour évoquer le charmant livre de Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque, qui m’a ramené au bon moment passé ensemble à la parlerie. J’ai relevé bien des anecdotes intéressantes et savoureuses. Les péripéties de l’Homme qui plantait des arbres sont très drôles, rétrospectivement. Les promenades au bord du canal, avec des fragments de phrases jetés sur des bouts de papier à l’aide d’une allumette calcinée, très significatives, et racontées avec beaucoup de charme. Enfin, une phrase à la fois spirituelle et profonde : « Il préfère marcher sur les pas de Stendhal plutôt que de découvrir ses racines. » La littérature est un vice ! (Septembre 2013)

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C’est au cours d’une rentrée mouvementée que j’ai lu Pèlerinage au lac de Pont et Le Petit Livre des parleries, et la fatigue accumulée ne me permet pas d’écrire la note en bonne et due forme que j’envisageais. Ce seront donc quelques aperçus.

Toutes les qualités des autres livres sont présents dans ces deux-là, avec ce mariage si attachant de poésie, de culture, d’humour piquant et de pensée grave.

La ruralité : campagne technocratisée. « Plus on enlaidit le langage et plus on enlaidit la vie. » Oui, aux sous-préfets aux champs – c’était déjà quelque chose – ont succédé les ingénieurs dans les prés, et leur technique formation ne leur a pas enseigné les vertus du langage.

« Bonjour Nicole » et le portrait vivant de l’amie Danielle : je peux lui prêter quelques traités de Swedenborg, où elle découvrira peut-être que d’autres phénomènes, lors de ce pèlerinage, étaient autant de signes à elle adressés !

(N’étant point pratiquant, je ne peux pas vraiment en dire plus sur Swedenborg, qui parle de l’intervention des esprits en ce monde. Les parleries d’Aubrac ayant rendu hommage à Rilke, je me rappelle qu’il est question d’un serviteur swedenborgien dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge – ainsi d’ailleurs que des Gyldenlove que j’évoque dans mon poème Rosenborg. Strindberg prenait Swedenborg très au sérieux : il ramassait des bouts de papier dans la rue pour connaître, dit-il, les communications des esprits. Lorsque je vivais en Amérique, je suis parfois passé, à Cambridge, Massachusetts, non loin de l’Université d’Harvard, devant une église swedenborgienne, posée au milieu de son boulingrin d’herbe planté d’arbres ; le lieu possédait une atmosphère surnaturelle. Cependant, je ne suis pas absolument certain de ne pas envoyer Nicole sur une fausse piste, avec Swedenborg, d’autant plus qu’on trouve son nom cité dans Le Hussard sur le toit de manière péjorative, dans la bouche du vieux philosophe.)

J’aime la sensibilité de Nicole devant la condition du travailleur, en l’occurrence le conducteur de tracteur empoisonné par les pesticides pour avoir été forcé de vendre sa force de travail.

Les parleries ont été un lieu de rencontres rares, Michel et Nicole peuvent en être fiers. Dans l’introduction à ce « petit livre », Nicole se surpasse dans l’humour. (Septembre 2014)

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Certains exégètes se feront peut-être prier pour accepter cette pierre, Les volets verts du Paraïs de Nicole Lombard, dans l’édifice des études gioniennes, mais sans aucun doute le point de vue de Nicole l’emportera-t-il au final, et ce que le temps gardera ce ne sont pas les révélations tabloïdes de la critique, mais l’œuvre, et l’hommage des écrivains profonds à celle-ci.

Que Nicole se départisse, pour mettre les points sur les i en réponse à ces universitaires et graves travaux, de son autrement toujours exacte élégance n’est pas sans saveur, comme l’ironie mordante du propos. Un propos d’ailleurs fort et raisonné.

(Le fond de ma pensée, je dois tout de même à la franchise de le dire, est un brin d’envie pour celui qui put tout à la fois être un « père spirituel » pour de beaux (et belles) esprits et – si je comprends bien la critique universitaire – un satyre, car cela heurte un sens inné de la justice distributive en moi.)

Le lecteur suit Nicole Lombard à l’ombre des micocouliers et des cerisaies, de Charles Maurras à Eugène TerreBlanche, deux poètes maudits, en passant par un vibrant hommage à Pierre Bergé, l’homme aux deux chapeaux par jour.

Je n’insiste pas sur le plaisir d’avoir des nouvelles de Sylvie et des Amis de Giono que j’ai eu l’honneur de rencontrer en Aubrac, mais je note l’insistance de Chantal Detcherry et de Nicole elle-même sur les yeux bleus des uns et des autres – ce serait une vraie franc-maçonnerie si le signe de reconnaissance ne se voyait comme le nez au milieu de la figure. Un signe distinctif que – il me revient de le souligner – Nicole partage avec éclat. (Avril 2017)