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Les chants de la haine, de Leon Larsson

Leon Larsson (1883-1922) est un poète prolétarien suédois auteur de poésies révolutionnaires. À l’âge de quinze ans, il fut condamné à une année de travaux forcés pour l’incendie de la forge où il travaillait comme apprenti. Il rejoignit le mouvement anarchiste connu en Suède sous le nom de « jeunes socialistes » (Ungsocialisterna) – des gens qui n’étaient pas tous jeunes et dont le nom de socialistes a mal vieilli du fait des politiciens que nous avons connus sous une telle étiquette depuis cette époque.

Tout comme, du dix-neuvième siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, nombre de Suédois et autres Scandinaves, il émigra aux États-Unis, où il ne trouva pas ce qu’il cherchait et retourna bientôt en Suède. Peut-être suivait-il la trace de Joel Hägglund, alias Joe Hill, chansonnier et syndicaliste nord-américain originaire de Gävle, figure de proue de l’organisation des Travailleurs industriels du monde, les « Wobblies », exécuté pour homicide en 1915 dans l’Utah au terme d’un procès expéditif.

Au cours de sa carrière militante et littéraire, Leon Larsson passa par différentes idées, dénonçant en tant que social-démocrate les anarchistes dont il avait fait partie, dans son roman L’ennemi de la société (Samhällets fiende) de 1909, puis, dans son essai de 1916 Le syndicalisme : Avertissement d’un travailleur (Syndikalismen: Ett varningsord av en arbetare), dénonçant le syndicalisme en tant que « danger pour le prolétariat » (sans que je puisse dire si cette dénonciation est à la manière bourgeoise ou à la manière de Lénine, qui, comme on le sait, voyait dans les syndicats une forme d’action inférieure et nuisible, contrairement au parti révolutionnaire, ou bien si c’est un retour à l’anarchisme pur et dur opposé à l’organisation des travailleurs en syndicats et à l’anarcho-syndicalisme).

Les œuvres complètes de L. Larsson ont été publiées en 2011 aux éditions BookLund.

Pour le présent billet, nous avons traduit des poèmes de ses deux premiers recueils, tous les deux parus en 1906 : Les chants de la haine (Hatets sånger) et Du fond de l’abîme (Ur djupet). Il semble bien qu’il n’existât pas en Suède à ce moment-là de « lois scélérates » comme nous en avons en France depuis 1893 et qui visaient précisément, au moment de leur adoption, la littérature anarchiste. (Ces lois scélérates font toujours partie de notre corpus juridique et viennent de valoir à quelque six cents personnalités politiques et syndicalistes françaises, et non des moindres, des citations pour « apologie du terrorisme » après les événements du 7 octobre au Proche-Orient, du fait, semble-t-il, de plaintes en série par deux ou trois organisations – qui les finance ? –, ce qui semble être le premier cas de spamming juridictionnel de l’histoire de la justice française, qui a toutefois l’air, à ce stade, de trouver cela tout à fait normal.) La poésie anarchiste de Leon Larsson aurait peut-être subi le régime des lois scélérates si elle avait été publiée en France. Or ces lois sont toujours en vigueur : le moyen, je vous prie, d’être certain qu’elles ne s’appliqueront pas au traducteur que je suis ? Aucun moyen car, avec ces lois et les autres du même acabit, une seule chose est sûre, c’est que personne ne peut jamais être sûr de rien. Qu’il me soit permis de dire, pour ma défense, que ce travail de traduction se veut un travail éducatif.

Pour l’anecdote, parmi les quelques personnalités qui s’opposèrent aux lois scélérates, on nomme volontiers, voire surtout, Léon Blum. On oublie d’ajouter que, lorsque ce dernier dirigea le Front Populaire, il se garda bien de supprimer ces lois. Or c’est ce point-ci plutôt que celui-là qui nous fait savoir ce qu’il faut penser de la position de Blum vis-à-vis des lois scélérates.

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Les chants de la haine
(Hatets sånger, 1906)

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Chant de la haine (Hatets sång)

Mon chant, il chante la misère et l’injustice,
les durs coups de fouet et la tyrannie séculaire.
Je l’ai composé dans le sang, les longues nuits de souffrance,
et le chante avec tristesse, haine et colère.

Mon chant ne chante pas ceux qui souffrent avec patience.
Et ce n’est pas un chant de joie ni une chanson d’amour ;
non, il ne parle que d’orages et de temps difficiles,
de combats dans les steppes nues, de mort sur les chemins couverts de sang.

Mon chant retentira sauvagement dans les rues et sur les places.
Aussi sauvage que le rugissement de la tempête et le tonnerre.
C’est une chanson de détresse, de tourment et de chagrin.
Un cri de vengeance poussé par l’enfant affamé de la misère.

Je n’ai pas de place pour la paix, l’amour et le pardon,
je n’ai qu’un sentiment : une haine diabolique.
Et l’enfer a sa demeure dans mon âme elle-même,
c’est un feu de l’abîme, qui consume et détruit.

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Pas d’obole (Inga nådegåvor)

Tu viens vers nous en manteau noir
avec un regard souriant et pieux,
tu descends précautionneusement l’escalier moisi
conduisant à la cave de notre misère.

C’est ainsi que tu visites tes journaliers affamés
pour soulager les plaies de l’indigence,
mais tu oublies que c’est à nous que tu voles
tes écus depuis longtemps.

Avec l’argent volé nos tourments ne sont point apaisés,
c’est une goutte d’eau dans une mer infinie :
les tas d’or que tu dis être à toi
sont rouges de notre sang.

Avec le seul pain de la charité tu penses endormir
et tromper l’esclave sur sa propre terre, –
mais je préfère voler tes richesses
que de recevoir les miettes de ta table.

Non, va-t’en de notre sombre caverne !
N’essaye pas d’empêcher la détresse de tes serfs.
Car nous maudissons les miettes charitables
jetées depuis ton opulence.

Nous haïssons, haïssons cette engeance de pillards
qui conduit tant d’hommes au précipice.
Et nous maudissons ta main qui tend
dans l’antre de la misère un sou volé.

Nous ne voulons rien de l’opulence,
aucune obole de la table des riches ;
car ce que nous voulons, c’est tout le pain
– sans en rien retrancher – produit par notre terre.

*

Dans l’esclavage (I träldom)

Comment se peut-il que je sois né pour vivre dans les ténèbres,
pour fouler éternellement la boue dans cette vie,
condamné à vivre dans un trou sordide
où l’obscurité de la nuit ne s’éclaircit jamais ?

Je veux quitter ce brouillard ténébreux
et marcher sur la route ouverte,
laisser derrière moi ce désert d’ordures
qui me sépare de l’Éden de la vie.

Et je veux être purifié, laver mon âme
dans les rayons et les bains de la beauté,
que je puisse la contempler, claire et haute,
celle qui convie de toute éternité à la cité de la pulchritude.

Alors je suis parti des sombres vallées de la misère
vers la lumière solaire de la vie – loin de ma nuit épaisse.
Mais le gardien du temple lumineux,
ah ! avec un rire de mépris me repoussa.

« Tu n’atteindras jamais cette clarté
car tu es né pour être esclave de la nuit.
Souffre à jamais le froid et la faim,
sois pour toujours écrasé par le talon des puissants. »

Ainsi suis-je condamné à vivre dans l’abîme,
méprisé, battu, déchiré, dégradé.
Levant des mains calleuses vers le ciel,
je maudis le sort qui m’a fait naître esclave.

*

Soif de liberté (Frihetsbegär)

À l’origine des temps fut allumée
une étincelle, la soif de liberté ;
au plus profond de l’âme du peuple
cette étincelle luit et brûle.

De siècle en siècle elle a brûlé
dans les longues et noires années,
et elle brillera et flambera
aussi longtemps que dure le monde.

Cette étincelle donne à l’esclave
ses rêves du pays aryen†
et sa foi dans l’avenir
qui brisera la servitude.

Cette étincelle brillait chez Satan
quand il engagea sa lutte solitaire contre Dieu,
se rebella contre son maître,
refusant d’obéir à sa loi.

Cette étincelle nous pousse de l’avant
sur une route funèbre et difficile,
cette étincelle est la haine qui nous conduit
au combat dans la guerre de libération.

pays aryen : Traduction de « Ariens land », expression employée par le poète suédois Gustaf Fröding dans un célèbre poème de 1896, Un rêve du matin (En morgondröm), et qui pourrait avoir servi de lieu commun poétique : chez Fröding, ce « pays des Aryens » est une thématisation, fondée sur Nietzsche, du bonheur temporel par opposition au paradis post-mortem, ce qui est aussi le cas dans le présent poème de Larsson. (Nous reprenons ici l’analyse donnée par la page Wikipédia en suédois consacrée au poème de Fröding, tout en remarquant que « pays des Aryens » se dirait aujourd’hui « Arierns land » : si l’analyse en question n’est pas fantaisiste, l’anomalie est peut-être imputable à la réforme de l’orthographe suédoise.)

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La cloche de la tempête (Stormklockan)

Entends, ô entends dans la nuit
le sauvage badonguement de la cloche,
sa menace, son cri d’avertissement !
Entends le battement sourd résonner,
tantôt ascendant, tantôt descendant,
comme une mer déchaînée.

Les fondations de la tour vibrent
et lourdement tremblent et sourdement craquent
quand l’airain est mis en branle.
Qu’elle craque, la tour moisie,
qu’elle frémisse comme dans l’angoisse
aux coups que le battant assène.

Avant, elle chantait des chansons fausses
sur la convoitise et le repentir
et la grâce dans les bras de Jésus ;
et la misère grelottante, affamée
se voyait promettre après la mort
un bonheur éternel, havre de paix.

À présent, quand le son puissant de la cloche
monte dans les hauteurs du ciel,
c’est le psaume sauvage de la misère.
Car avec ces notes retentissantes
elle veut réveiller le monde entier
de l’étouffement du sommeil.

C’est dans la nuit obscure
que le peuple prend sa revanche
de l’iniquité des siècles dans le sang,
quand au cœur des villes
la multitude puissamment gronde
comme un fleuve impétueux et débordé.

Vois, le nid du mensonge est détruit !
Vois, la forteresse de la violence s’écroule
sous le chant sauvage de la cloche.
Et par la hache et par l’épée
le vieux monde sera bientôt conduit
à sa chute et disparition.

Que flambent les flammes ardentes,
qu’elles causent des ravages,
répandent la destruction !
Dans une mer de feu sans limites,
tous les pays de la terre
doivent être lavés du crime et de l’ignominie.

La cloche de la tempête retentit,
la tour tremble sourdement, oscille
aux coups puissants des cloches.
Que ses notes montent plus haut,
jusqu’à ce qu’elle sonne triomphalement
le jour rouge du jugement dernier.

*

Aux imbéciles ! (Till narrarna!)

Vous, frivoles imbéciles de la société
qui passez vos jours dans les plaisirs,
vous vous réveillerez quand la société tremblera,
entendant le badonguement des cloches.

Vous foulez d’un talon de fer
la poitrine gémissante des esclaves,
c’est avec l’acier et les balles sifflantes
que vous leur apportez soulagement et réconfort.

Pendant des siècles ils ont été dupés
et réduits à la pauvreté,
dépouillés du droit et du pain :
pour pain vous leur avez donné des pierres.

Mais les gens se réveillent de leur misère,
ils se rappellent les temps qui ne sont plus
et la haine que rien ne peut éteindre
flambe à nouveau dans leurs pupilles.

Oui, vous étiez des imbéciles qui pensiez
que la tempête n’arriverait jamais jusqu’à vous
et noyiez la peur des soulèvements
dans les plaisirs et le schnaps soporifique.

Oui, chantez et riez, imbéciles,
vivez dans la joie et le luxe ;
répondez aux larmes des affamés
avec des coups de bâton, la dérision et le mépris.

Et laissez vos chanteurs chanter
le vin dans les coupes dorées ;
que vos « salut ! » tonitruants résonnent
en longs échos dans les salons festivement décorés.

Oui, faites la fête, tous, et dansez,
tant qu’il peut dans vos fêtes y avoir de la joie
et que vous pouvez couronner vos fronts
de fleurs et verdoyantes feuilles.

Votre danse est une danse sur le volcan ;
elle a lieu au bord de la tombe, votre fête !
Le coq rouge va bientôt pousser son cocorico
et la mort sera votre convive.

Dans les villages, dans les rues des villes,
la pensée du peuple est en ébullition,
le monde, avec ses différents pays,
est au bord de l’effondrement.

Le tonnerre gronde, le vent siffle, les éclairs luisent
dans la tempête grandissante des esclaves.
Des vieilles formes de la société
elle va faire des décombres.

Il sera trop tard quand vous l’entendrez éclater
avec le sourd crépitement de la foudre,
vous verrez le feu se répandre
et réduire vos lares en cendres.

*

Un chant de l’abîme (En sång från djupet)

Dans l’abîme où nous vivons, nous ne voyons jamais le jour,
à la rouge lumière des torches nous avançons à tâtons
dans les galeries où se répercute le bruit sourd des marteaux
quand nous extrayons le minerai des entrailles de la montagne.

Lorsque le soleil se lève sur les champs et les vertes vallées,
et les oiseaux de l’air chantent leurs psaumes de joie,
dans les souterrains commence la quotidienne fatigue,
nous faisons monter à la surface le riche et lourd métal.

Enfants de l’inframonde, fils éreintés des ténèbres,
nous aspirons à la lumière, à la vie dans les contrées ensoleillées ;
c’est en vain que l’avons désiré car nul n’entend les prières
pleines de nostalgie montant du puits obscur de la mine.

Vous autres qui sur la terre marchez et folâtrez
dans les vastes plaines, les champs couverts de fleurs,
que savez-vous de la misère endurée par ces milliers d’âmes,
de la pauvreté souterraine, avec son froid et sa faim ?

De la pâle pauvreté des ténèbres, de cette Géhenne dans la vie,
de nos innombrables peines vous ne savez rien !
Vous ne voulez penser, deviner, sentir,
vous ne voulez entendre ces voix de l’inframonde !

Mais si depuis ces profondeurs obscures aucune voix ne s’entend,
et si nul œil ne voit notre détresse millénaire,
le tonnerre est pourtant perceptible, un tonnerre lourd et menaçant,
un grondement souterrain qui annonce la tempête et la mort.

Oui, entendez ce roulement dans les sombres couloirs de l’abîme,
qui tonne sourdement, retentit, jette éclair après éclair,
ce sont les enfants des ténèbres, vos milliers de prisonniers
qui font sauter leurs explosifs sous votre château !

Nous voulons sortir de la nuit et des terriers,
faire sauter tous les obstacles et toutes les chaînes ;
nous émergerons de l’ombre à la lumière et dans la liberté,
et nous bâtirons sur la terre l’avenir dont nous rêvons !

*

Tempête à l’est (Stormen i öster)

Ndt. Évocation des événements de 1905 en Russie.

Les bords du ciel luisent, flamboient,
des nuages de foudre s’amoncellent à l’est ;
la tempête avance du pays des tsars,
grondant de mille voix menaçantes.
Le signal est donné depuis la mer d’Asie
par les milliers de canons du Japon :
et les tyrans du peuple préparent leur sépulture
dans la crépitante musique de la guerre.

Mais le peuple dormait depuis des siècles
dans une nuit aux antres ténébreux
où le mensonge et la violence règnent
en maîtres sur la pauvreté,
ah, le peuple fut endormi par les chants de psaumes
qu’entonnaient les rangs de prêtres,
avec la Vierge Marie dans la pompe des cieux,
avec le tsar, leur père sur la terre.

Ils vivaient pour le tsar, payaient leur sou
au trésor qui engraisse les princes ;
ils étaient conduits par la faim au bord du gouffre
et saignaient à mort dans les guerres, patiemment.
Pieux comme des bœufs, ils portaient leur fardeau
et jamais ne se plaignaient dans le besoin :
ils rongeaient des os et buvaient leur kvas,
et allaient joyeux à la mort.

Et les héros de Russie dans la misère et le besoin
ont en vain combattu pour le droit.
Ils eurent en braves des morts de martyr,
agonisant sur les plaines enneigées.
Alors souffla depuis les ténèbres un vent d’aurore,
dans le brouillard des siècles splendit une lumière !
Le peuple est enfin sorti de son sommeil
pour l’heure frémissante de la révolution.

La tempête avance sur la mer, sur la terre,
sur les vastes étendues de la Russie ;
cela tonne, cela gronde sur le monde entier,
c’est la promesse de la lutte et du soulèvement :
c’est la vengeresse tempête de révolte des Russes
qui s’abat sur le pays ;
c’est le peuple qui se forme en communauté
pour la réalisation des idéaux séculaires.

Un coup de feu vient d’éclater, une bombe vient d’exploser,
et les chants frémissants de la tempête retentissent.
Bientôt le droit sera constitué, sur un reste de barricade,
et le trône est condamné.
Car quand le droit est étouffé et ne trouve d’interprète,
quand le peuple est accablé de chaînes,
alors seuls le poignard et la bombe peuvent parler –
alors la tempête surgit des cabanes des travailleurs.

*

Les pétroleuses (Petrolöser)

Nous ne combattons pas avec des canons et des fusils
dans les batailles où retentit le tonnerre ;
nous allumons le feu qui détruit les villes,
nous démolissons, dévastons et pillons.

D’abord ils voulurent rire de notre armée en jupons,
on fit des gorges chaudes de cette légion de femmes,
mais plus personne ne rit à présent : on pousse les hauts cris
contre la cohorte des tigresses affamées.

Nous ne marchons pas dans le tonnerre et le bruit
à la musique des tambours
mais les bourgeois crient et s’enfuient terrifiés
devant le bataillon des jupes.

Nous nous glissons derrière les maisons délabrées
dans l’obscurité des rues et des ruelles,
et nous laissons décombres et gravats derrière nous,
des cendres noires et fumantes.

Notre seule devise est : « Allumer, allumer,
frapper et détruire, ravager :
que la mer de feu monte haut dans le ciel,
que les flammes enfantent un monde ! »

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« Malheur aux vaincus » (« Ve de besegrade »)

« Malheur aux vaincus ! », les entend-on hurler,
quand les scribouillards des journaux poussent leurs cris vers le ciel.
Ils mâchent leur salive et crachent du venin,
jappent et glapissent dans une fureur sauvage.

Oui, chantez, petits scribouillards, pour les magnats de la monnaie
et louangez le vainqueur, et le bonheur et la paix.
Mais les soldats de la peine peuvent longtemps encore,
même affamés, continuer leur immense combat.

Oui, tombez à genoux et chantez, petits laquais,
faites monter vos cris de jubilation.
Car le maître paye en écus sonnants et trébuchants
les chansons – et les genoux douloureux.

Ô vermines, scribouillards, valets en esprit,
quand la bataille sera terminée, revenez
et vous verrez bouche bée comment un millier de plébéiens
se sont battus comme des lions, ont triomphé en hommes.

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Du fond de l’abîme
(Ur djupet, 1906)

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Ma Muse (Min sångmö)

Ma Muse n’est pas comme les autres
une jeune fille qui gazouille et rit ;
non, c’est une femme de l’obscurité,
une fille du froid et de la nuit.

Elle n’a jamais appris à rire,
n’a pas grandi en jouant,
et dans la vie elle n’a jamais connu
une heureuse caresse humaine.

Elle fut laissée à l’écart de la joie de chaque jour,
du soleil et du bleu du ciel,
et c’est pourquoi elle s’est tôt desséchée,
ses joues sont devenues grises et creuses.

Quand brille une rougeur sur ces joues,
d’un éclat hectique et cuisant,
c’est la fièvre de son sang
qui les rend sombres et rouges.

Avec son luth ma Muse vient
de milliers de chagrins ;
elle vient en guenilles,
avec un châle gris et râpé.

Elle joue du luth et chante
un chant triste et singulier ;
elle chante l’obscurité et la grisaille,
la pauvreté, la souffrance et les pleurs.

Elle chante les misères de la vie,
la disparition de la joie en ce monde,
l’Éden, le paradis des rêves
gardé par une épée de feu.

Mais qu’approche la tempête, la conflagration,
que le peuple se mette en mouvement,
alors elle marche derrière des drapeaux rouges
et chante le chant de la tempête.

Alors elle jette son luth
et s’empare d’un tambour et rataplan !
insurgée, elle fait retentir le tambour
quand le peuple déferle en vagues puissantes.

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Dans l’abîme (I avgrunden)

Dans les profondeurs de la terre
où n’atteint pas la caresse du soleil,
dans les domaines de la tristesse
où le dragon est couché sur son trésor
en repos éternel et menaçant ;
des formes courbées errent
par les sombres galeries du royaume des morts,
et des yeux injectés de sang scrutent
les vastes et claires régions
où les gens vivent dans le bonheur.

C’est l’engeance de la tristesse,
vivant ignorée des gens heureux
car elle fut condamnée à la souffrance
dans les donjons du désespoir,
à la pauvreté dans les régions du dénuement.
Et jamais ne parviennent les saluts de la lumière
aux cohortes dolentes de l’abîme,
qui espèrent, implorent leur délivrance
des maints pièges sournois
dressés dans les puits du dragon.

Ici est le mystère obscur
dont le voile ne peut être levé,
où des centaines de milliers pleurent,
se lamentent et soupirent éternellement
dans les tourments du désespoir.
Et résonne sourdement l’appel affligé
de ces gens criant dans l’angoisse,
car ici, dans l’obscurité, le froid,
se tisse une lugubre histoire
de malheurs par milliers.

Jamais le soleil ne brille
sur ces gens qui souffrent perpétuellement,
qui meurent de faim et de froid éternellement,
et glissent toujours plus bas,
plus loin des étoiles et du ciel.
Et cent millions plongent
dans les précipices plus obscurs,
dans les régions de la misère,
au fond de l’abîme
où les regards n’atteignent point.

Et au fond du désespoir
l’appel affligé des tourmentés meurt étouffé ;
d’innombrables mains maigres
se tendent, mais en vain,
vers les pays bienheureux du soleil.
Les prières de lèvres pâles,
les cris sauvages et sourds
résonnent perpétuellement
dans les royaumes lugubres,
montant vers les bords du ciel.

Des torrents de larmes coulent
sur les joues que la souffrance a creusées,
car nul d’entre eux ne trouvera jamais
le bonheur qui les fascine,
les appelle indistinctement de loin.
Et l’homme en vain serre
ses poings convulsivement
et rugit de colère
et de défi contre le sombre génie
qui règne sur la nuit du malheur.

Nul n’ose lever la main
contre le haï dragon de l’abîme
qui se repaît de sang ;
car il est toujours éveillé
et les menace tous de mort.
En larges cercles constricteurs,
il repose dans une crevasse grise
et apporte le malheur et la mort
à ceux qui vivent dans l’abîme,
dans les ténèbres et la détresse éternelle.

Les cohortes qui pantèlent accablées
sous le joug du dragon sont contraintes
de rapporter chaque jour du gouffre
les trésors au doux son métallique
pour accroître sa richesse.
Les sages deviennent imbéciles
à force de chagrin et d’épuisement sanglant,
et des torrents de larmes chaudes
coulent sans cesse autour de l’or
dans le sanctuaire de l’affliction.

***

Mais la mesure est comble
pour la race asphyxiée des misérables,
et les flammes rebelles de la vengeance
dévasteront les ergastules du dragon
en crépitements rouge sang.
Le dragon sera exterminé,
les fers rouillés seront brisés
et le feu se répandra sauvagement
quand les flammes avides flamboieront
et danseront autour de son cadavre.

Car le peuple qui souffre sans cesse
attend depuis des éternités
les temps heureux baignés de soleil
qu’ont vus les prophètes
au premier printemps des âges.
Alors le brouillard se dissipera
et le soleil versera sa lumière
sur l’armée des opprimés
qui depuis le gouffre sans fond
se répandra sur la terre lumineuse.

*

Tous les deux (Två människor)

Mon amie, je te vois à nouveau
dans le même abaissement que moi.
Je connais ton histoire
car tes yeux rouges d’avoir pleuré
parlent de souffrance et de coups.

Le feu est éteint dans ton regard,
ton visage est jaune, creusé.
Tu voulus te purifier aux rayons du soleil
et c’est pourquoi tu montas vers le jour,
mais tu es retombée dans la boue.

Peut-être un jour as-tu rêvé
que la vie était joies et chansons.
Mais il te fallut récolter la moisson des maux
et dans la sombre misère apprendre
que la fatigue et le chagrin durent longtemps.

Il t’aurait fallu apprendre à suivre
la voie large et par beaucoup suivie,
nous aurions dû écouter les autres
qui se gaussent, menacent et blâment
l’âme refusant de plier.

Oui, tu es comme moi une âme égarée,
jetée dans la misère et le besoin,
et maintenant tu hais le soleil et le jour
car tu es piétinée et battue,
tu es déjà une morte dans cette vie.

Le bon et le noble de ma pensée
furent accueillis avec dérision et ricanements,
et j’ai alors noyé mon amertume,
oui, j’ai jeté mes pensées et mes rêves
dans le vin soporatif des tavernes.

Autrefois nous étions jeunes tous les deux,
nous aimions folâtrer ensemble,
quand nous savions encore rire et chanter
et nos jours n’étaient point accablants
car les soucis cédaient devant la joie de vivre.

Oui, nos joues alors étaient chaudes
du sang bouillonnant dans nos veines
et nos regards brillaient
quand nous supportions joyeusement les fatigues
avec l’humeur désinvolte de la jeunesse.

Mais ce temps a vite passé
avec les jours et les ans pleins de chagrins ;
nous avons lutté contre les années et souffert,
en vain avons-nous combattu le destin :
le destin nous a infligé blessure sur blessure.

Cependant, mon amie, oublions
que le temps est passé, dévastateur.
Vidons notre verre d’eau-de-vie
et rêvons dans l’ivresse
au château détruit du bonheur.

*

Un destin (Ett öde)

La nuit est sinistre, les bourrasques mugissent
en forçant leur chemin
au-dessus de la ville en tourbillons
et les flocons de neige tombent
et scintillent dans la rue.

Un mendiant boitille l’échine courbée,
son chapeau tout élimé,
le corps frissonnant dans des guenilles ;
ses membres sont glacés,
ses pieds saignent à cause des pavés.

Il avance en titubant, ne peut s’arrêter,
il doit continuer de marcher,
le froid pousse ce vieillard
éreinté, affamé,
cherchant un lit sur son chemin d’errance.

Mais où fera-t-il son lit par une telle nuit,
peut-être dans cette eau là-bas,
dans le courant tonitruant, entre les blocs de glace,
car il pressent la fin
de tout, de son rêve humain anéanti.

Il voit la récompense des fatigues du travail,
de son sang rouge,
de sa loyauté, soumission et diligence,
de la sueur qui a coulé de son front
et des forces brisées par trente années de labeur.

Ses yeux sont injectés, son âme est convulsée
par des pensées contraires
qui le tourmentent plus encore que le froid et le vent,
et des larmes brûlent,
gelées, sur ses joues creuses.

Il entend les ondes tourbillonner,
elles appellent, offrent
à l’homme épuisé un refuge protecteur ;
il trouvera l’oubli dans les bras du fleuve,
et le repos et la paix.

***

Les eaux tonitruantes roulaient et bondissaient,
elles engloutirent le cri
de l’homme qui sauta hors de la vie,
et chantèrent lugubrement
un psaume funèbre, et le chant de la misère.

*

Dans la forêt (I skogen)

Viens, mon amie, allons marcher dans la forêt,
fuyons la dure musique des rues,
allons nous promener un moment
loin de l’atelier couvert de suie.

Là, dans l’ombre de la forêt, le vent murmure,
rassasié de repos et frais ;
cette fraîcheur, c’est tellement bon sur mes joues brûlantes
quand nous errons dans les chambres de la forêt.

Et je veux là-bas entendre ta voix
car tes paroles peuvent me faire du bien
et tes chansons m’apportent soulagement, réconfort,
chassent les maux de mon âme.

Pour un moment j’oublie la peine et le chagrin,
j’oublie que tout le reste est gris et sans espoir
et je crois que tu es une fée des rêves
qui me conduit vers un château de légende.

Quand nous marchons comme en rêve parmi les fleurs et l’herbe
sous les colonnades de la forêt,
je sais qu’il existe encore quelque chose
pouvant me donner de la joie.

Philo 28 Heidegger : Une introduction au Gestellilla

FR-EN

Un anarchisme tolérant envers la religion : Alain

Classiquement, c’est à la religion que l’éthique sert d’argument : la religion permet une éthique, entendue, de fait, comme utilité sociale. Mais l’éthique peut servir d’argument identique à l’irréligion : il faut prévenir les « massacres au nom du crucifix », cette paix civile suppose le matérialisme, voire le panurgisme.

Le panurgisme est du côté dominant : quand l’irréligion domine, elle est le panurgisme. C’est Alain qui disait que les curés étaient les libres penseurs de son temps.

De toute évidence, pour Alain, s’il y a un dogmatisme de la religion, il ne cède en rien à celui de l’irréligion quand cette dernière a le pouvoir ; la question se ramène donc à celle du pouvoir. Qui a du pouvoir tend à en abuser, en somme. Et quand la religion n’est pas une religion d’État, on ne pourrait même plus, si l’on développe un peu la pensée d’Alain, parler de dogmatisme à son égard : un curé, dans ce contexte, peut être libre penseur, ce n’est pas contradictoire. Aussi, quand nous disons que le panurgisme est du côté dominant, il faut entendre qu’il est du côté de l’État. Un État où alternent au gouvernement différents partis politiques est-il encore un État dans ce sens, dès lors que la politique conduite dépend du résultat des élections ? La réponse est évidente dans le cas français : l’insistance sur les « valeurs » intangibles est là pour rappeler tout ce qui ne saurait être remis en cause par la voie des élections, c’est-à-dire par une majorité qui aurait une tendance contraire à ces valeurs. Par ailleurs, le gouvernement est toujours plus ou moins supposé agir conformément à ces valeurs : c’est le désormais fameux « on ne peut pas employer les mots ‘violences policières’ dans un État de droit », alors que c’est évidemment en dictature qu’on ne peut pas employer ces mots.

Dire, à l’intérieur d’un État laïc comme la République française, que le panurgisme est du côté des religions, c’est donc ressortir le discours officiel, s’inscrire dans les valeurs de la laïcité (laïcité, qui plus est, « à la française », particulièrement intolérante pour toute forme d’expression de l’appartenance religieuse). Or, l’État étant par définition dominant, c’est le discours dominant, où nous situons le panurgisme. Dans cette vue, le dogmatisme religieux n’est, certes, pas considéré comme une qualité intrinsèque. Il ne nous paraît pas choquant que les enfants soient élevés dans la religion de leurs parents, et que les membres de telle ou telle religion l’aient tous plus ou moins reçue sans examen de leur éducation ne nous choque pas plus que quand, dans d’autres familles, on est laïcard ou communiste de père en fils, ou quand Brassens explique son anarchisme par le fait qu’il suit les traces de son père. Pour un observateur indifférent au contenu de ces diverses opinions, on a dans tous ces cas-là de bons fils de famille. Et si, par exemple, l’idée qui se transmet de père en fils est qu’il faut abolir la famille et le patriarcat, eh bien nous n’avons aucune raison non plus de vouloir mettre ces gens en accord avec leurs propres opinions, cela relève de leur conscience (nous n’interdisons pas non plus de promouvoir la dictature du prolétariat et son organisation militaire comme moyen de la liberté). En faisant de la pensée d’Alain une maxime universelle, on aboutit à l’anarchisme puisqu’il faut être contre l’État quel qu’il soit.

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Sur ce qu’est « une simple idée » pour Kant

Selon Kant, la science positive reposant sur l’induction (généralisation) n’offre que des « analogues de certitude » qui n’ont et ne peuvent avoir le caractère apodictique de la connaissance a priori. Par ailleurs, l’induction se produit dans une synthèse infinie ; c’est ce qu’on appelle la connaissance « cumulative » de la science mais c’est une feuille de vigne, cette connaissance est seulement incomplète et sa complétude une impossibilité. Par ailleurs, elle n’est même pas « asymptotique », comme l’affirment certains matérialistes (Lénine dans son seul ouvrage de philosophie) car on « n’approche » jamais de quoi que ce soit. Il n’y a donc, même, aucun progrès de civilisation fondé sur ces connaissances. Nous ne pensons pas qu’un matérialisme se laisse fonder sur autre chose.

L’idée régulatrice de type kantien est, par exemple, le monde. Le monde est une simple idée (eine bloße Idee), à savoir une idée régulatrice (qu’en français on traduit ordinairement par « Idée » avec une majuscule). Une simple Idée. Car ce « simple » n’a pas exactement une nuance diminutive ou privative, l’expression ne veut pas exactement dire que le monde est seulement une idée, bien que le monde soit seulement une idée car on ne perçoit pas le monde comme totalité avec ses sens et que c’est donc une simple idée : comme nous ne pouvons connaître le monde en tant que totalité autrement que comme une idée et que cette idée est impliquée dans toutes nos perceptions, cette idée est aussi réelle que le réel que nous percevons par nos sens, ainsi n’est-ce pas seulement une idée dans le sens de quelque chose de diminutif par rapport aux choses réelles. Les autres idées régulatrices ayant la même nature, la même fonction et la même réalité que le monde sont, pour Kant, l’âme humaine, la liberté humaine et Dieu.

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Heidegger : Une introduction au Gestellilla

Il existe au moins un matérialisme pour lequel il ne paraît guère possible de dire qu’il n’y a pas d’inconditionné, le marxisme, et cet inconditionné est le mouvement dialectique qui conduit à la fin de l’histoire au sein de la société communiste. Dans sa généalogie, la fin de l’histoire marxiste remonte à Hegel, qui avait besoin de cette notion pour le savoir absolu : le savoir absolu est celui que l’on trouve à la fin de l’histoire, selon Hegel. Quand l’humanité atteint le savoir absolu, elle atteint la fin de l’histoire ; et, en effet, on ne voit pas comment une fin de l’histoire serait possible tant qu’il reste de l’inconnu dont la découverte pourrait modifier encore le cours de l’histoire. Le marxisme abandonne, semble-t-il, le savoir absolu mais maintient la fin de l’histoire, laquelle se prépare dans un mouvement dialectique inconditionné. Ce savoir inconditionné n’est pas un savoir absolu, Lénine parle de connaissance « asymptotique » ; il est vrai qu’il ne peut le dire de manière rigoureuse pour son propre Diamat (Dialektischer Materialismus), car si ce dernier était lui-même asymptotique, ou pour reprendre l’expression consacrée dans le cadre de la philosophie des sciences positives, « cumulatif », la praxis révolutionnaire globale qu’il promeut serait en contradiction avec l’espèce d’humilité épistémologique qu’on attend de pensées qui, en se présentant comme cumulatives et donc incomplètes, se décrivent par là-même aussi comme insusceptibles de guider la moindre praxis sur le fondement de leurs résultats. On a donc avec le marxisme une fin de l’histoire théorique qui ne serait pas en même temps un état de savoir absolu, ce qui, pour Hegel, n’aurait eu aucun sens, et je pense qu’il aurait donc cherché à mettre le marxisme sur ses pieds pour qu’il puisse marcher un peu plus dialectiquement.

Or la fin de l’histoire est la condition de tout concept de progrès, c’est-à-dire que notre scientisme lui-même se fonde, au moins implicitement, sur une idée de fin de l’histoire. Dans l’image asymptotique à laquelle recourt Lénine, la ligne vers laquelle tend l’asymptote est la fin de l’histoire : le paradoxe, c’est que Lénine prétend que cette fin de l’histoire va se produire, donc la ligne sera non pas seulement approchée mais atteinte. Nous atteindrons la fin de l’histoire tandis que l’asymptote de la connaissance continuera de progresser vers la connaissance absolue. Les nouvelles connaissances qui apparaîtront à partir de la fin de l’histoire (l’avènement du communisme) ne pourront avoir aucune incidence historique. S’agit-il encore de connaissances dans ce cas ? Qu’est-ce qui permettrait de le penser ? Une connaissance qui ne change rien à rien, est-ce une connaissance ou une frivolité ? La fin de l’histoire ne suppose-t-elle pas plutôt que toutes les réponses ont été apportées à toutes les questions ? Il faut croire avec Hegel que la fin de l’histoire est l’avènement du savoir absolu.

Chez Hegel, le mouvement dialectique est inconditionné. Dans le scientisme, c’est le mouvement de la science comme progrès qui est inconditionné. Qu’en est-il de cet inconditionné ? Le scientisme n’a aucun moyen propre de poser une fin de l’histoire car son fondement est la pure science empirique dont nul scientiste sérieux ne prétend qu’elle puisse parvenir à un état de complétude sous forme de savoir absolu. Ce « progrès » ne tend donc pas vers un absolu mais marche à l’infini sans tendre vers rien : il a beau marcher, il ne réduit jamais la distance qui reste à parcourir. Dès lors que cette idée simple semble tellement contraire au bon sens, il est certain que la pensée scientiste qui est la philosophie de ce siècle n’est rien d’autre qu’une marche vers la fin de l’histoire : la fin de l’histoire est ce qui légitime, quand on pose la question, la poursuite incessante des avantages comparatifs de la technique, en d’autres termes la course aux armements et au profit. Cette recherche d’avantages comparatifs est le pur marché de la théorie économique individualiste, dont l’idéologie est la science comme progrès (sous-entendu vers la fin de l’histoire). Le Gestell (Heidegger) cumulé dans cette course individualiste crée le « problème anthropique », en mode autodéfense avec la barrière de Melilla : c’est le Gestellilla.

Si l’on s’accorde sur le fait que le Gestell est le concept qui donne à « l’oubli de l’être » de la critique heideggérienne sa traduction la plus immédiate, alors le Gestell est le problème numéro un. Cette violence à l’être peut être décrite comme « le problème anthropique » [cf. Philo 23 : Le Dasein comme problème anthropique], l’homme comme problème, ou l’étant comme problème (au sens de menace et violence) pour l’être. Il ne s’agit pas seulement du fantasme de l’apocalypse atomique mais d’un ensemble de données concrètes qui ne se laissent plus ignorer. Quand on « oublie », quand on ignore quelque chose, et que l’on a en même temps le pouvoir d’agir, ce quelque chose est menacé par l’agir du « on ». Pour ce quelque chose, le Gestell est ce qui doit être détruit, si ce quelque chose veut continuer à l’oublier, à ne pas le voir. L’homme occidental a, de tous les hommes, la plus grande part, collective et individuelle, au problème anthropique. (C’est même sa fierté, pour Giorgia Meloni mais pas seulement ; Heidegger, dans son interview posthume au Spiegel, pense cependant que la réponse à l’oubli de l’être et au Gestell ne peut venir que de la pensée occidentale qui en est la principale responsable.)

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Existentialisme

Une « preuve » du matérialisme naïf, c’est assez souvent l’argument psychologique selon lequel la croyance en une vie après la mort est déterminée par la peur de la mort via l’attachement pathologique au moi ; l’individu non adepte de la sagesse ne pourrait supporter l’idée de la disparition de son moi et s’inventerait donc une vie après la mort, idée consolatrice. Un instinct de survie dévoyé. C’est comme si le grand sommeil qui nous attendrait tous selon le matérialiste devrait être si choquant que la pensée en serait plus affreuse qu’une éternité de tourments possible pour la foi religieuse. Le grand sommeil qui met fin à tous les échecs, à toutes les frustrations, à tous les tourments, à tout l’absurde possibles de cette vie est plus affreux que l’idée de l’enfer, selon les matérialistes, puisque l’enfer aurait été inventé précisément pour nous consoler du sommeil délectable qui nous attend tous. Une logique très singulière. Or ce qui disparaît avec la mort, ce pourrait être seulement l’horizon de la mort : à savoir, après la mort il y a la vie éternelle. Nous avons dans cette vie un horizon qui est la mort, c’est tout ce que nous savons.

Les épicuriens, à présent (cf. « Pour Épicure, à la source des matérialismes, le raisonnement est le suivant : la mort n’est pas à craindre car vous n’êtes plus lorsqu’elle est (et elle n’est pas tant que vous êtes). Il n’y a donc nulle raison de craindre la superstition de l’enfer selon les épicuriens. » F.T.), veulent-ils dire que nous sommes nés avec l’idée de l’enfer ? Si nous ne sommes pas nés avec cette idée, nous ne craignions pas la mort avant cette idée ; la superstition ne semble être qu’une explication pour soi de la peur de la mort, contre laquelle le raisonnement ne peut rien, de même qu’un raisonnement ne peut rien pour la santé. Il y a donc avant tout raisonnement un état, lequel se rend un compte de soi par une superstition selon les épicuriens, mais les épicuriens ne répondent par leur raisonnement qu’à cette dérivation de l’état, non à l’état lui-même. En outre, en répondant que l’on n’est plus quand la mort est, on peut convaincre ainsi un matérialiste qui craindrait la mort, mais si quelqu’un croit à l’enfer, il croit aussi qu’il sera toujours après la mort, comment peut-on donc penser répondre à cette personne par ledit raisonnement ? Pourquoi avoir peur de la mort puisque l’on n’est plus quand elle est : cela tombe sous le sens, oui, mais en quoi cette déduction est-elle de nature à calmer celui qui ne croit pas qu’après la mort il ne sera plus ? Et pourquoi un matérialiste aurait-il peur de la mort s’il doit s’endormir un jour et tous ses maux prendront fin, que l’on dût lui présenter un raisonnement contre la peur de la mort ? Ou bien on croit que tout est fini avec la mort, et alors qu’est-ce qui peut bien faire peur en elle, on se le demande, ou bien on croit qu’il pourrait y avoir quelque chose après la mort et alors on a peur (car on se demande ce qui nous attend). La seule façon de calmer une telle peur serait de prouver que la vie après la mort n’existe pas.

ii

Si la mouche n’est pas libre, est-ce que le moustique est libre ? Est-ce que la guêpe est libre ? Y a-t-il des espèces animales qui soient libres en dehors de l’homme, dont on dit qu’il est libre, et si oui, lesquelles ? Sinon, la liberté est-elle une qualité essentielle ou bien est-elle une différence peu significative, voire insignifiante ? Nous employons le terme « insignifiant » au sens banal de « sans conséquences (du point de vue considéré) ». Autrement dit, la liberté est-elle sans conséquences ? Cette question se pose car si la mouche n’est pas libre tandis que l’homme est libre, et que nous sommes le fruit de l’évolution naturelle, la conclusion est que la liberté est une qualité émergente au cours de l’histoire naturelle des espèces, qui ne met fondamentalement rien en cause dans le schéma naturel ; c’est donc une qualité sans conséquences et parler de liberté ou n’en point parler c’est du pareil au même, c’est-à-dire qu’en toute rigueur il ne faudrait pas en parler car c’est inutile. C’est la simple liberté au sens juridique, un moyen d’imputation de responsabilité pénale, ou au sens civil, « liberté, égalité, etc. », nullement un caractère ontologique. Le matérialisme étant le point de vue qui conteste qu’il y ait quoi que ce soit hors de la nature n’est nullement fondé à parler d’autre chose que des lois de la nature, la nature étant l’ensemble des phénomènes qui se produisent d’après des lois, physiques, chimiques, etc. C’est pourquoi la science n’a pas d’autre choix que d’être matérialiste. L’anthropologie est matérialiste et déterministe. L’existentialisme, avec sa liberté ontologique, n’est nullement matérialiste.

L’existentialisme évite d’ailleurs de prononcer le nom de Darwin : je ne le trouve ni chez Heidegger ni chez Sartre. Il faut un Teilhard de Chardin pour affirmer que la théorie de l’évolution est vraie en même temps que les dogmes de la religion chrétienne, mais son argument se résumant en somme au fait que les voies de Dieu sont impénétrables est à la limite de la philosophie. Je ne vois pas comment un existentialiste peut poser une liberté ontologique dans la théorie de l’évolution, si ce n’est par le même genre d’évitement (évitement dans le traitement) que Chardin : « Les voies de la matière sont impénétrables. » L’être de l’homme, dans la théorie de l’évolution, et celui du singe sont le même : si l’un est libre ontologiquement, l’autre l’est tout autant. Il n’y a pas de Dasein. Une éthique matérialiste est aussi une éthique pour les singes, c’est bien dommage qu’ils ne puissent la comprendre.

Il est par ailleurs fabuleux que des esprits se plaçant dans une philosophie de l’histoire linéaire écartent sans difficulté toute la philosophie qui commence au moyen âge mais font leur miel de philosophies antiques ; cela sent beaucoup son « école laïque et obligatoire ».

Pour l’idéalisme rigoureux, qui peut être un existentialisme au contraire du matérialisme, la théorie de l’évolution est une fiction. Au sein même de l’anthropologie philosophique, le modèle n’est pas non plus monolithique. Prenons le développement de la technique : la technique compense des limites biologiques, l’homme n’a pas d’armes naturelles suffisantes (crocs, griffes, masse corporelle…), il développe donc la technique, un point de vue popularisé par Arnold Gehlen. Or il est impossible de penser dans le cadre de la théorie darwinienne de l’évolution une espèce animale fixée dans un état de Mängelwesen (Gehlen) : aucune mutation conduisant à un Mängelwesen ou être de manques ne peut se fixer car cette mutation ne confère par définition aucun avantage dans la lutte pour la vie (si elle produit un manque, c’est une mutation désavantageuse) et ne peut donc se maintenir de façon à fixer une telle espèce. Aussi, et par voie de conséquence, la théorie de l’évolution de Gehlen diffère-t-elle significativement de la théorie darwinienne, et si cette dernière est la seule connue en France, la théorie de Gehlen est loin d’être inconnue en Allemagne.

On a suggéré le clinamen pour expliquer le Dasein dans le contexte de la théorie de l’évolution. Une absurdité. Tout d’abord, le clinamen est hors de toute vérification expérimentale. L’intérêt des Anciens, en particulier du Lycée, pour le réel sous l’aspect de la nature, c’est-à-dire les « sciences » naturelles des Anciens, sont ce que nous pouvons le moins retenir d’eux dans la mesure où leur science ignorait largement la méthode expérimentale. C’est une remarque générale qui n’exclut pas quelques résultats positifs d’observation. Sur le point particulier du clinamen, l’hypothèse en tant que telle n’est pas non plus admissible au sein d’une théorie empirique (contrairement à certaines autres hypothèses non vérifiées dans les sciences) dans la mesure où elle comporte en outre une contradiction aux fondements épistémologiques même de la méthode et de la Weltanschaaung scientifiques, à savoir qu’elle introduit le hasard contre les lois de la nature. C’est le mot « contre » qui est important : car les sciences font parfois appel au « hasard » statistique, qui n’est pas en réalité un hasard mais simplement une façon de traiter par agrégats des données malaisément isolables, comme le mouvement brownien des particules. Ce « hasard » ne produit rien d’exogène aux principes, tandis que c’est ce que fait le clinamen s’il doit expliquer une déviation non par rapport à une simple trajectoire, comme chez Epicure et Lucrèce, mais par rapport aux lois de l’évolution, comme si une mutation au sens de la théorie de l’évolution (une mutation qui, dans la théorie, est également dite due au « hasard » mais là encore ce n’est pas un hasard tel qu’une ontologie distincte puisse en résulter, c’est simplement qu’untel naîtra avec tel avantage ou, le plus souvent, défaut génétique naturel), mutation qui est certes une déviation par rapport à l’héritage génétique transmissible, comme si une telle mutation, dis-je, pouvait faire éclater l’unité de la nature et produire non pas un monstre (la nature en produit) mais un « surmonstre » ou supermonstre, le Dasein surnaturel. À cette proposition l’on ne peut qu’opposer une fin de non-recevoir, en vertu des principes mêmes de la méthode.

Le matérialisme antique se bornait à constater une différence entre « l’animal politique » et les autres (logos, prohaïresis) ; il ne l’expliquait pas. La théologie en a donné une explication dans et par l’idéalisme : en tant que tentative d’explication, c’était un progrès. La science moderne explique quant à elle qu’il n’y a aucune différence, aucune spécificité ontico-ontologique du Dasein, et ce non seulement contre l’idéalisme mais aussi contre le matérialisme antique. En posant un Dasein, le matérialisme contemporain est, par un tel archaïsme, à contrecourant du mouvement de la science et de sa philosophie dominante, tout en cherchant clandestinement à se présenter comme son digne représentant, alors qu’il est encore plus éloigné d’elle que les théoriciens du « dessein intelligent » qui essaient de faire quelque chose selon la méthode.

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« L’homme est appelé, aux infinis, aux possibles. Il ne s’agit pas de transcender l’être dans un devoir-être » (F.T.). Il s’agit bien plutôt de nier le vouloir-être. La négation du vouloir-vivre. Que l’homme soit appelé aux infinis n’a rien de réjouissant, malgré le côté un peu « réclame » de la formule. « L’homme est appelé aux infinis, Pinocchio ! » C’est comme si d’un coup de baguette magique on était transporté dans un magasin de bonbons où tout est gratuit, mais quand on a goûté de cinq ou six variétés de bonbons on est rassasié, on cherche la sortie et il n’y en a pas. Le rêve tourne au cauchemar. L’aveugle vouloir-être est entièrement conditionné en même temps qu’absurde. C’est pourquoi l’homme n’a même aucun instinct de survie, tout au plus un réflexe de survie : quand une voiture fait une embardée et va l’écraser, il saute de côté pour l’éviter, même quand il marche vers le pont d’où il veut se jeter pour mettre fin à ses jours. L’éthique, l’héroïsme de la sagesse, est le mépris de la mort et le mépris de la vie. Hegel en a donné une idée intéressante avec sa lutte à mort de pur prestige : celui qui craint pour sa vie, tous ceux qui veulent « bien vivre » sont réduits en esclavage.

EN

On Categories

To the question “May one speculate that aliens have different Categories?” the answer is: Absolutely not. Aliens, that is, extraterrestrial intelligent beings, are, if they exist, from other planets but from the same world, the same nature. That the same laws of nature apply across the universe means that thinking obeys the same categories across the universe. To talk of “some Categories or others” implies that categories are shaped by empirical conditions, which is empiricism. In our experience, in which alien contact may or may not occur, there can be no mind with other categories than those that are our mind. Mind differences with aliens would be of degree, and small degree differences can have colossal effects, as when Europeans conquered America, with the collapse of the advanced civilizations of Aztecs and Incas in the process, but minds endowed with different categories would live in a different nature; we can imagine as many natures or parallel universes as we want: as they cannot meet it is idle speculation, some kind of empirically colored metaphysics.

If categories are contingent, as some successors of Kant claim, they are contingent upon what? I fail to see how an answer to this question would not lead into naked empiricism. For the same reason, I do not understand how it would be “a difficult position to maintain” that categories are invariant, as categories cannot be but invariant: What difficulties does this create? Does biological evolution, for instance, transform the categories? The ground for such claims is empiricism and the idea that frameworks are only means to an end and that the end justifies the means–that is, the experimental (instrumental) method one uses in the empirical synthesis but which is uncongenial beyond this quantitative field, quantitative because ingrained in the continuous, infinite (and “infinitable”) synthesis of our experience and irrelevant because apriori truths are not contingent upon measures of empirical data on infinite scales.

A logical contradiction presupposes the categories, yet contradictions are hardly the end of the story for empiricists: Relativistic black holes have a so-called “singularity” at their center, namely a point of infinite density. A blatant contradiction, but is it a logical one? Action at a distance in Newtonian gravity is also a contradiction. These contradictions of empirical models are from the quod (the daß, Sein), but a logical contradiction would be from the quid (the was, Wesen), to speak like Schelling. Empiricists are quite comfortable with contradictions, at least daß– or quod-contradictions: An infinite value is manageable in mathematical equations and the fact that it describes an empirical quality is hardly a problem in this context. For them, categories are malleable, prima-facie violations a mere convenience. Hence the idea that categories are not absolute. In this sense they are not absolute, but also these models are not “truths”; same as the violations they make use of, they are sheer conveniences for going on in the empirical synthesis. As to a was– or quid-contradiction, I am not sure it makes sense to ask for one when one denies that the rules according to which there can be talk of contradictions in the first place, namely the categories, are not invariant.

What would these successors’ answer be to the question: Is the proposition that there exists a point of infinite density at the center of a black hole a logical contradiction? If it is a logical contradiction, how is it possible to go along with it in current astrophysics? (Same can be said with Newtonian gravity, its action at a distance being acknowledged as a “singularity,” the presence of which leaving room for relativistic improvements, which shows, by the way, that “relativisters” are ill-inspired to dogmatize as they are doing, given that their frame leaves itself wide open to the same objections.) If it is not a logical contradiction, how does one reconcile it with the intuitive notion that there is something amiss here, such that one is led to speak of a singularity? Yes, if it is not a logical contradiction, how does one explain the very fact that it is not? The no-contradiction possibility is explainable in Kantian terms. Mathematics are intuitive or intuitional, they construct their notions in the apriori forms of intuition (Anschauung) that are space (geometry) and time (algebra). Logics, on the other hand, lies on the side of the invariant Categories (of understanding–if that’s how one translates Verstand in English–as opposed to or beside intuition or Anschauung). Mathematical construction in pure intuition (reine Anschauung) allows for infinite values, whereas in the apriority of Categories infinity is problematic and Verstand cannot decide by itself (cf. antinomies), it needs the support of “Ideas” of Reason (Vernunft), Ideas such as the world (there is, according to this mere [bloße] Idea, such a thing as “the world,” as the totality of phenomena of our perceptions). Therefore, if one discards Kantian Critic as antiquated (the lowest form of rejection being that Kantism related to Newtonian physics and therefore “fell,” that is, has been superseded together with it) and explains, like Bertrand Russell, mathematics as purely logical operations, then one must claims infinite density, in the mathematical model, is either logical or not logical, and good luck with that, because if it is not logical then one runs into science and if it is logical then one runs into good, common sense.

“The world is a mere idea” needed the German “bloße” as expletive to make understand that there is no privative or diminutive nuance in this “mere,” it does not exactly mean that the world is only an idea, albeit it is only an idea because one cannot perceive the world as totality through one’s senses so it is only an idea, but as we cannot know the world as totality except as an idea and as the idea is implied in all our perceptions the idea is as real as anything real we perceive through our senses, so it is not only an idea in this sense, that is, an idea as something diminutive in relation to something real. Other ideas of the very same nature and function and reality are, according to Kant, human soul, human freedom, and God.

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The crisis of multilateralism in international affairs:
A foundational problem

The rule-of-law issue of multilateralism is a foundational problem that, undealt with, can only escalate over time. When multilateral agreements become the law of nations, adopted democratically in multilateral bodies where representants are nationally elected officials, in any case we have a law whose implementation lacks a designed executive power. What is the executive power of the multilateral system(s)? The answer exists in some cases (UN Security Council for UN-mandated security operations, for instance, or the European Commission in Brussels) but not in all; if an answer could be found in all cases, then we would have multilateral governments, that is, sovereignty transfers and the making of national states into federations’ states. (Therefore, a form of integration like the EU, where a federal formula is present with the subsidiarity principle, which makes the EU competent on several predefined affairs, should not be treated as the same system of multilateralism as international organizations where the federalist formula is not extant.) In some cases, the organizations’ administration, whose function is normally to manage the internal affairs of the organization only, may see itself called to be the executive power of the system (in national states the arm of the executive is the administration, but here is a self-articulated arm); this, even if it were only a perception, is likely to create a feeling of alienation among populations. The “Brussels technocrats.” Likewise, international courts suppose an international separation of powers, yet we have international courts but no definite international separation of powers, so these courts work on fragile grounds at best; it cannot be said they act according to a spirit of judicial independence since the partition of powers inside which they take place is not known.

As a matter of fact, they tend to combine powers that should not be in the same hands according to the theory, both prosecuting and judging. The issue is about the relatively new criminal courts, not the traditional settlement courts. An international criminal court, as far as it is both prosecuting and judging, is not a court but a combination of executive and judicial power. The International Criminal Court (ICC) in The Hague (Rome Statute of 2002) has an “Office of the Prosecutor.” It both prosecutes and judges, no matter how both activities are distinct inside the court’s structure. In a system of fair and independent justice, criminal prosecution is a prerogative of the executive, which brings cases to the courts as a result of police investigation and screening of complaints. One fails to see how the judgment of a “court” with its own prosecutor is not already made at the prosecution stage.