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Cours de science du droit 3 & More

FR-EN-ES

Ce qui manque beaucoup aux intellectuels marxistes aujourd’hui, c’est une bureaucratie militaire qui leur dise ce qu’il faut dire.

La Corée du Nord n’est pas assez audible depuis la France.

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La bureaucratie chinoise ne les aide pas non plus car elle fait la révolution du prolétariat en gagnant des parts de marché, et nos intellectuels marxistes n’entendent rien à ces choses. Il faudrait qu’ils forment un parti confucéen pour qu’elle s’intéresse à eux.

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À la fin du bloc communiste, on a vu les « nouveaux riches » arriver en touristes depuis la Russie et les autres pays de l’autre côté du Rideau de fer, et tout le monde assure qu’ils étaient ignobles. Mais voilà, ce n’étaient pas des nouveaux riches, seulement des nouveaux capitalistes : les ex-apparatchiks communistes.

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Ce qui reste du marxisme : une haine de la liberté d’expression, car pourquoi avoir raison avec Marx quand on peut avoir tort sans être condamné par les tribunaux ?

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Si, écrivant en français sur internet, vous craignez pour la propriété intellectuelle de vos idées, alors il faut avoir des idées en faveur de la liberté, dont vous pouvez être sûrs qu’aucun Français ne les volera.

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Canadian Prime Minister Trudeau: “We do not have the right for example to shout fire in a movie theatre crowded with people” (Oct. 2020, in explaining to Canadians that caricatures of religions should be excluded from free speech protection – or rather why such caricatures are not protected under Canadian law already)

Trudeau v Brandenburg v Ohio 1969

“[Justice] Douglas dealt with the classic example of a man falsely shouting fire in a theater … In order to explain why someone could be legitimately prosecuted for this, Douglas called it an example in which speech is brigaded with action. In the view of Douglas and [Justice] Black, this was probably the only sort of case in which a person could be prosecuted for speech.” (Wkpd Brandenburg v Ohio, US Supreme Court) #Trudeau #LightMyFire

However, Sir Trudeau is only reminding us of Canadian law, as there exist hate speechstatutes in Canada. Yet the comparison with shouting fire in a crowded theater is wrong when being “brigaded with action” is lacking; Canadian hate speech laws cannot be justified on the shouting fire example.

Whereas freedom of speech is a constitutional right in the U.S., in Canada it is a bullshit right and Canadians are bullshit freemen. – If that’s hate speech, then come and get me: French police will be delighted to give a hand. #Trudeaublackface

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Les prêtres de l’idole aveugle

En France, les magistrats ne sont pas élus. Deux magistrats nous disent pourquoi : « Les outrances, avatars et péripéties de la campagne électorale risquent de déconsidérer la magistrature. » (Lemesle & Pansier) Ce n’est pas gentil pour le président, les députés, les élus locaux, etc. Si l’élection discrédite l’élu, la démocratie se discrédite elle-même. Et si c’est seulement un risque et que l’on a compris, pour le président, les députés, etc, comment l’éviter, on peut l’éviter aussi pour des magistrats élus. Quelle mentalité…

Aucune outrance, aucun avatar, aucune péripétie de campagne électorale ne pourrait jamais déconsidérer la magistrature autant que l’expression d’une telle opinion par deux magistrats.

La phrase est tirée d’un Que sais-je ? donc d’un livre plus grand public que la moyenne des ouvrages spécialisés.

Je ne vois pas comment elle ne voudrait pas dire qu’aux yeux de ses auteurs les fonctions électives sont déconsidérées, puisqu’elle sert à justifier la non-élection des magistrats et que si les fonctions électives actuelles n’étaient pas déconsidérées, le risque ne vaudrait pas la peine d’être mentionné car il serait sans conséquences. Si le risque sert d’argument, c’est que les auteurs croient le tirer de l’expérience, qui serait donc la déconsidération attachée aux fonctions électives actuelles, dont il faut prémunir la magistrature.

En jetant ainsi l’opprobre sur l’élection, nos deux magistrats le jettent aussi sur les fonctions électives, par là décrites comme déconsidérées, sans autorité réelle, inutiles. Car, puisque pour eux la déconsidération liée à l’élection est un fait d’expérience, il faudrait qu’avant d’appeler à repousser l’élection des magistrats, actuellement non élus, ils demandent de renoncer à élire les organes actuellement élus, s’ils étaient convaincus que la déconsidération devait avoir quelque effet préjudiciable. Or, comme ils ne le demandent pas, ils jugent donc que la déconsidération des organes actuellement élus est sans gravité, et cela ne se laisser penser que si les organes en question sont insignifiants et inutiles.

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Si vous entendez parler de la jurisprudence du tribunal administratif TA Paris, 14 juin 2007, BOUCHAREL n° 0412723 (il arrive qu’elle soit citée dans son contentieux un peu spécialisé), sachez que c’est moi. À 31 ans j’avais déjà une jurisprudence à mon nom.

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Explosion de la délinquance en col d’hermine

Explain to me how come, after the previous generation’s ‘LSD craze’ –millions of Westerners (according to Tim Leary) turning on with lysergic acid –, the Western world is still as cramped as ever, even more so. (Boucharel, Aug. 2018)

En raison de leur usage de cannabis et LSD, les hippies apparaissent comme un mouvement délinquant de masse dans les statistiques policières et judiciaires. Quand on parle d’« explosion de la délinquance » dans les années 70, c’est le phénomène hippie ! C’est Tonton Maurice qui portait les cheveux longs et fumait des pétards. Or c’est cette « explosion » qui a justifié la mise en place de procédures pénales expéditives : les peines alternatives prononcées par le procureur sans jugement.

Comme Tonton Maurice faisait exploser la délinquance, il fallait « désengorger » les tribunaux et l’on a confié les sanctions au procureur, un super-flic qui appartient non pas au pouvoir judiciaire mais à l’exécutif, un Punisher expéditif, un vigilante aux pleins pouvoirs, incontrôlé.

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Toutefois, on dit que « dans la pratique » le procureur est indépendant de l’exécutif. Or il est selon les textes indépendant du judiciaire. C’est donc un quatrième pouvoir ! Et ce pouvoir a la caractéristique formelle d’être irresponsable et de ne rendre de comptes à personne.

Ni exécutif ni judiciaire : c’est pourquoi je l’appelle un vigilante (de l’espagnol via l’anglais), car il n’agit qu’en son propre nom.

On voit mal comment l’existence d’une telle chose pourrait être constitutionnelle et conforme à « nos valeurs républicaines ».

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Une logique floue du droit

Le droit américain comme le droit français appliquent le principe non bis in idem (en anglais, double jeopardy). Aux États-Unis, la conséquence en est que le ministère public (attorney general) ne peut faire appel d’une relaxe ou d’un acquittement, mais en France le ministère public (procureur) peut faire appel.

L’un de ces régimes juridiques est logique, l’autre non. En effet, d’une même prémisse (le principe non bis in idem), on ne peut logiquement inférer une chose et son contraire. Il faut donc que l’une de ces inférences soit logiquement construite et que l’autre soit une faute logique. Or, comme rejuger une affaire après une relaxe est, de quelque façon qu’on le tourne, bis in idem, c’est-à-dire le contraire du principe admis, c’est le droit français qui est irrationnel (et par là-même arbitraire).

C’est la « logique » de cerveaux suradministrés, malades.

Des cerveaux suradministrés, oui, suradmnistrés par cette administration « sans cesse active et stérile », dont parle Tocqueville, qui prolifère en France depuis le 17e siècle et l’absolutisme, et dont la Révolution de 1789 n’a pu nous débarrasser. (cf L’ancien régime et la Révolution, 1856)

Nos valeurs, « nos valeurs républicaines », ce sont des principes comme non bis in idem. Un principe, deux législations diamétralement opposées ! De même qu’il y a des fous qui se prennent pour Napoléon, il y a des pays de fous qui se croient républicains.

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« Cette administration sans cesse active et stérile » (Tocqueville).

Quand l’administration (fiscale) veut prélever 100 sur un particulier ou une entreprise, il y a une infinité de possibilités.

La plus simple, elle prélève 100.

Sinon, elle peut aussi donner 100 et prélever 200, donner 200 et prélever 300, donner 300 et prélever 400, etc, etc.

Mais même si elle opte fermement pour « donner 100 et prélever 200 », elle peut le faire de mille manières différentes. Simple : donner 100 par un bureau et prélever 200 par un autre bureau, mais elle peut encore donner 50 et 50 par deux bureaux, et prélever 100 et 100 par deux autres bureaux, ou donner par trois bureaux et prélever par trois bureaux, ou par dix ou vingt ou mille…

Au bout du compte, l’administration ne fait jamais que « prélever 100 » mais dans un cas nous avons un bureau et dans l’autre un nombre infini de bureaux.

« Sans cesse active et stérile ».

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Existe una tendencia al monopolio universitario en la publicación por «impreso» de poesía, es decir hay algo de conventículos y entre-unos-mismos, con inspiración bastante letárgica y polvorienta, dicho sea de paso, y no ven con particular benevolencia trayectorias propias y contacto con la realidad como fuente de arte, ya que ellos mismos son bastante fuera de realidad.

El catedrático poeta. Cuando ha escrito el primer verso de su poema, recuerda que existe una teoría semioticológica sobre los versos acabando en -uta y, en vez de escribir el segundo verso, desarrolla una nota de pie de pagina sobre la teoría famosa y polémica. Al fin del més, cuando ha acabado su nota de pie de pagina, se trata de un nuevo tratado de neosemioticología estructuroespacial y lo publica en las prensas universitarias. Mas nunca alcanza el segundo verso de ningún poema, a causa de su patología.

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Un vientre manantial es tema obligatorio entre devotos de la fertilidad. Pero Nietzsche, o sea su Zarathustra, dice: «‘¡Yo quiero herederos, quiero niños, no me quiero a mi!’ Así hablan en el rebaño. Mas el creador nunca dice tales cosas.»

Y por eso un vientre manantial tiene ,,so zu sagen’’ dos caras, una sonriente para el devoto de la fertilidad, y otra goyesca. ¡Vientre de dos caras!

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Montesquieu vs Ibn Khaldun

Montesquieu is the first, in his Spirit of the Laws (1748), to have disproved a few of Ibn Khaldun’s views, albeit without seeming aware of the latter’s writings. (Not sure when Ibn Khaldun –14th c.– became known in the Western world). The idea that civilized people, because of the crippling effects of luxury, must fall prey to more warlike Barbarians, is formally said by Montesquieu to not obtain in modern times (eighteenth century).

Ibn Khaldun’s idea is a historical law according to which civilized people, through the corrupting influence of luxury, with time must fall at a disadvantage compared to Barbarian people, who then conquer them. He discusses several instances of this, such as Almoravids and Almohads’ conquests in Al-Andalus. Montesquieu wrote on the same topic and confirmed it (I believe, independently) as far as pastimes are concerned but disproved the view as far as 18th-century Europe is. He writes that in the past poverty would give people a military advantage –this is exactly what Ibn Khaldun states, as Barbarians are poor– because, he argues, in the past governments relied on armies formed of their own citizens and when these citizens were softened by luxury they would evince poor military capabilities. But in 18th-century Europe, things had changed wholly: Now armies were, Montesquieu says, composed of the scum of every society and permanently maintained by the sovereign’s treasury. Hence, no matter how citizens are lenified by luxury, standing armies can be at no disadvantage when facing warlike but poor Barbarians.

That one of Ibn Khaldun’s historical laws was already confuted by one of our great authors when it first became known on our shores. And I believe I am the first to write down the fact.

Montesquieu’s depiction of ferocious nations rushing en masse “out of their deserts” against wealthy and mollified civilizations strikes a chord to anyone who has Ibn Khaldun’s views in mind, but, as he argues, this depiction did obtain no more.

« Autrefois la pauvreté pouvait donner à un Peuple de grands avantages : voici comment. Les Villes ne se servant dans leurs guerres que de leurs Citoyens, les Armées de celles qui étaient riches étaient composées de gens perdus par la mollesse, l’oisiveté, et les plaisirs ; ainsi elles étaient souvent détruites par celles de leurs voisins qui, accoutumés à une vie pénible et dure, étaient plus propres à la guerre et aux exercices militaires de ces temps-là. Mais il n’en est pas de même aujourd’hui que les Soldats, la plus vile partie de toutes les Nations, n’ont pas plus de luxe les uns que les autres, qu’on n’a plus besoin dans les exercices militaires de la même force et de la même adresse, et qu’il est plus aisé de former des troupes réglées.

Souvent un Peuple pauvre se rendait formidable à tous les autres, parce qu’il était féroce, et que, sortant de ses déserts, il paraissait tout entier et tout à coup devant une Nation qui n’avait de force que par le respect que l’on avait pour elle. Mais aujourd’hui que les Peuples tous policés sont, pour ainsi dire, les Membres d’une grande République, ce sont les richesses qui font la puissance, n’y ayant point aujourd’hui de Nation qui ait des avantages qu’une plus riche ne puisse presque toujours avoir. »

(Réflexions sur la monarchie universelle en Europe, ch. II, repris dans De l’Esprit des lois)

Cours de philosophie 4

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Philosophie du droit

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La prosopopée des lois, dans le dialogue du Criton, est fondée sur un étrange culte des lois. Car le citoyen n’est pas le serviteur passif des lois mais leur auteur, et au fond les lois sont faites pour être changées, car leurs défauts deviennent toujours plus manifestes à mesure qu’elles subissent l’épreuve du temps, qui révèle leurs imperfections. En rendant un culte passif aux lois, le citoyen renonce à son autonomie de législateur, il ne s’en fait plus que le serviteur. Il faudrait être naïf pour y voir la seule attitude possible, au prétexte que le législateur serait en contradiction avec lui-même s’il refusait de se faire le serviteur passif des lois dont il est l’auteur, car il tombe en contradiction avec lui-même précisément quand il se lie par sa création au point de lui donner une éternité qui ne peut être l’objet de sa volonté, c’est-à-dire quand son acte légiférant le priverait en même temps du pouvoir de légiférer à l’avenir, ce qui serait renoncer à son pouvoir et non l’exercer.

C’est pourquoi chaque jugement au nom de la loi doit être précédé, non pas du seul examen des faits de l’espèce en vue de déterminer s’ils tombent sous le coup de la loi, mais aussi d’un débat sur la pertinence de la loi même. Au plan pratique, cela signifie que les démocraties où le contrôle de constitutionnalité des lois, avec son débat de fond, son débat fondationnel, est le plus répandu dans les contentieux, sont les plus avancées, et chacun sait que ce sont les démocraties de droit anglo-saxon, et que la France est au contraire à cet égard un pays arriéré – et ce depuis toujours, car chaque régime avance selon la dynamique qu’il se donne, et tant que la France ne reconnaîtra pas que ses choix lui nuisent et que les choix des Anglo-Saxons leur conservent leur supériorité, nous continuerons de péricliter relativement à eux, tandis qu’en faisant le seul choix rationnel nous subirons certes, un moment, l’humiliation de paraître emprunter à l’étranger quelque chose d’essentiel, parce que historiquement nous avons fait des choix différents, mais nous nous doterons d’une dynamique bien meilleure et, le temps passant, comme il s’agit du seul choix rationnel, nous oublierons la notion d’avoir fait un emprunt étranger, parce que le modèle est en réalité, comme la raison, universel.

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Si l’interdiction de filmer un procès a pour but de protéger « le droit à l’image de chacun », c’est aux justiciables qu’il appartient de dire s’ils souhaitent être filmés ou non, de la même manière que leur droit à l’assistance d’un avocat ne les contraint nullement d’y recourir. Dès lors qu’ils souhaiteraient que le procès soit filmé, mais que cela n’est point permis, il ne convient pas de dire que l’interdiction de filmer a pour but de protéger leur droit. C’est un mensonge.

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La distinction, encore trop répandue, entre le sujet de droit du droit interne, le citoyen, et celui du droit international, l’État souverain, est bancale et fausse. Ce n’est point parce qu’il est dans la servitude que le citoyen obéit à la loi interne, mais parce qu’elle est l’expression de sa volonté (dans la volonté générale). Le droit international, expression des États souverains, ne peut donc pas être moins contraignant que le droit interne, expression de la volonté souveraine du corps politique des citoyens.

L’inexistence de la loi internationale fragilise le respect de la loi interne car, dans l’anarchie internationale, le citoyen perçoit par contrecoup la fiction de sa souveraineté dans l’ordre interne, son état de servitude.

Par son absolutisation de l’État, la philosophie politique de Hegel est une régression par rapport au kantisme, où l’État doit, pour qu’il soit mis fin à l’état de nature entre États, adopter par accord des États le droit international, « droit des peuples » (Völkerrecht), qui seul est la perfection de l’État même : ,,Die Natur wirkt hier eben so, um einen Völkerbunde zu treiben. Durch den allgemeinen Frieden allein kann auch das Innere der bürgerlichen Verfassung allein ihre Vollkommenheit gewinnen.’’ (Kant, Nachlaß)

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Le muet du sérail. Le fonctionnaire français est jugé sur son attachement formel à des libertés auxquelles il a renoncées pour lui-même. (Depuis la création jurisprudentielle du devoir de réserve en 1919.)

,,Ein jeder Mensch hat einen Hang sein Urteil und seine Meinungen andern bekannt zu machen, und das ist keinem zu verdenken. Die Störung darin wäre ein Eingriff in die menschlichen Rechte.’’ (Kant, Vorlesungen über die philosophische Enzyklopädie)

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De même qu’un régime politique, le régime populaire, est à l’exclusion des autres conforme à la vocation de l’humanité, on se rendra compte un jour que, parmi les modalités de fonctionnement de ce régime, les modalités de la séparation des pouvoirs, une seule est conforme à cette vocation, et que les autres doivent disparaître.

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Alors que la conviction du juge, historiquement, a reposé de plus en plus sur les éléments matériels de préférence aux témoignages (cf. Hans Gross, ,,das Gift der Zeugenaussage’’), l’allongement des durées de prescription, voire la suppression paralégale de toute prescription des crimes et délits, ne peut, du fait de la disparition des indices matériels avec le temps, que reconduire le système judiciaire au seul témoignage. Or le témoignage est aussi de moins en moins fiable à mesure que le temps passe.

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La coutume primitive d’imputer la mort de qui que ce soit – sauf en cas d’homicide pur et simple, auquel cas la mort était évidemment imputée à la personne homicide – aux maléfices d’un sorcier, le fait d’y voir toujours un homicide surnaturel, la croyance, donc, qu’il n’est pas de mort naturelle (croyance que l’on trouve encore de nos jours, par exemple dans la religion des Rastafariens, qui croient à l’immortalité de l’homme dans cette vie, n’était le fait qu’il subit le plus souvent des dommages irréversibles au cours de son existence), conduit à rechercher toujours un coupable. Sera condamné celui qui passe pour sorcier (l’excentrique) et/ou dont les relations avec le mort étaient inamicales. La fonction de cette coutume est donc d’inciter les individus au conformisme ainsi qu’à la bienveillance réciproque, de crainte d’être mis à mort comme sorcier ou sorcière au moment où quelqu’un décèdera.

Il semblerait qu’une telle coutume dût impliquer par voie de conséquence qu’un individu ne mourait jamais seul, puisque la tribu le vengeait en cherchant et tuant un sorcier (un sorcier de la même tribu mais aussi parfois d’une autre, au terme d’une guerre de représailles) – sauf si la mort pouvait être imputée à quelque esprit invisible. Ainsi, la mort violente, que la psychologie évolutionniste a démontré être la règle parmi les peuples primitifs, serait surtout une mort pénale, par condamnation dans les formes ou bien encore par ordalie judiciaire (comme l’ingestion de poison, mortelle le plus souvent, et qui disculpait autrement le sorcier présumé).

Il faut donc croire que c’est l’appareil judiciaire plus que toute autre chose qui maintenait la démographie de ces populations dans un état statique : l’appareil judiciaire comme moyen de contrôle démographique. (On en trouve la relique chez nous encore – bien que ce fossile ne remplisse plus du tout une telle fonction – dans les absurdes « contentieux de masse », une invention de monstre froid.)

Dans le contexte primitif de chasse pénale aux sorciers, plus une société croyait aux esprits invisibles, lesquels pouvaient passer pour coupables des décès naturels que la tribu ne concevait jamais comme « naturels », moins le massacre judiciaire faisait rage, et plus la tribu pouvait croître démographiquement. L’animisme possédait un avantage évolutif sur le matérialisme qui le précéda.

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L’Europe est une fiction qui n’a jamais surmonté, non point les caractères nationaux, mais l’opposition entre droit romain continental et droit anglo-saxon, tyrannie et liberté. – L’Europe est une île ratée. Les États-Unis sont la seule véritable île du monde.

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Negative parliamentarism : le gouvernement qui gagne les élections gouverne, même minoritaire, tant que l’absence de soutien ne rend pas son impuissance manifeste. – Par conséquent, ma critique du multipartisme (comme moins démocratique que le bipartisme, et même en réalité comme antidémocratique, voyez ici et ici) doit être précisée par ce fait : dans cette situation, le parti minoritaire gouverne seul et sans tractations ténébreuses avant la formation du gouvernement (mais sa recherche permanente de soutiens revient de fait au même : il appliquera une politique tirée non de son programme directement mais de ce qu’il en restera au terme d’accords politiques imprévisibles).

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La différence entre « l’avocat général » français et le witchfinder general des procès de sorcellerie en Angleterre au XVIIe siècle, c’est que le second n’existe plus.

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Autres choses

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Archimède tué par un soldat : tout est dit.

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Le Dieu de Kant est le vrai Dieu.

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La « danse » (philosophique) = yoga. L’obsession de Nietzsche pour la danse tient à sa vocation de yogi, contre « l’esprit de lourdeur ».

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« Ce livre a dix ans, il est dépassé. » Dans la synthèse empirique, tous les états sont dépassés, que ce soit en acte (les états passés) ou en puissance (l’état actuel). Or des états dépassés se valent tous.

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Chrétienté. – Ce qu’on jette à juste titre à la poubelle s’appelle un détritus, même après qu’il en ressort.

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L’intérêt de devenir pauvre, c’est qu’on n’a plus d’amis.

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Le contentement moral de soi-même est supérieur au contentement intellectuel, et c’est encore une preuve, selon Schopenhauer, que la volonté est première et l’intellect second. Or l’action morale est à rebours de la volonté : comment, dès lors, appuyer le contentement moral sur cette dernière ?

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Que la connaissance soit un ressouvenir, c’est la réponse de Socrate à Ménon exposant la théorie selon laquelle on ne peut chercher ni ce qu’on connaît ni ce qu’on ne connaît pas. Mais la réponse de Socrate est fautive, car même si l’âme a déjà vécu plusieurs vies, au cas où la théorie de Ménon serait juste, l’âme en serait à la n-ième vie au même point qu’à la première. En effet, si la théorie est juste, au terme de sa première vie l’âme ne connaît pas plus de choses qu’au commencement et ne peut donc jamais en savoir plus qu’au commencement. La métempsycose ne saurait donc être une objection à la théorie, car elle la suppose réfutée plutôt qu’elle n’en apporte la démonstration.

C’est seulement habile, de la part de Socrate, car la connaissance comme souvenir permet de répondre au fait qu’avec ce qu’on ne connaît pas on ne sait pas non plus ce que l’on doit chercher, la réponse de Socrate étant qu’on le sait car on l’a su. Mais s’il est vrai qu’on ne sait pas ce que l’on doit chercher quand on ne le connaît pas, la conclusion inévitable est que l’on n’a jamais pu le savoir non plus, et que si on l’a su ce n’est donc pas comme un ressouvenir. On ne peut pas se souvenir de quelque chose que l’on n’a jamais autrement connu que comme un souvenir : avant une « connaissance-souvenir », il faut une « connaissance-autre chose ».

La réponse à Ménon est : l’étonnement. On n’est pas conduit à la connaissance par la connaissance qu’il y aurait à connaître quelque chose mais par un instinct que l’étonnement met en branle. C’est la réponse à Ménon, via Schopenhauer et le primat de la volonté. Si la connaissance est première (l’âme connaissante plutôt que l’aveugle volonté), le paradoxe de Ménon est sans réponse.

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Socrate répond à Alcibiade qu’il supporte Xanthippe tout comme Alcibiade supporte ses oies criardes : parce que les oies donnent des œufs à Alcibiade, et Xanthippe des enfants à Socrate. Or les œufs se mangent, mais des enfants ? Ils sont une charge, à mettre au passif au même titre que l’acariâtre Xanthippe. Jean Brun, qui rapporte cette conversation, précise : avoir des enfants « lui était nécessaire [à Socrate] pour accomplir son devoir de paternité ». Quel rapport avec les œufs d’une oie ? D’un côté, un bien, de l’autre une charge prescrite sous peine de représailles civiques.

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On parle souvent de la tête de faune de Socrate, dont on n’a qu’un portrait assez peu convaincant de statuaire (actuellement au Louvre), mais jamais de celle de Descartes, pourtant bel et bien immortalisée sur toile (par Frans Hals). Enfant, j’étais frappé de cette laideur insigne.

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Que pouvaient bien se dire Schopenhauer et son coiffeur ?

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Quel plaisir un homme d’esprit peut-il trouver à des enfants, fussent-ils les siens ? En bas âge ils n’ont pas d’esprit, une fois grands ils n’en ont pas autant que lui. Quel plaisir ? (En lisant Paul Valéry, qui éleva trois enfants, dont la chronique des lettres et de la pensée ne sait rien.)

Une assurance de postérité ? Une certaine Judith Robinson-Valéry – sa fille ? petite-fille ? – participa, dit-on, à l’édition des Cahiers. Un homme d’esprit n’a que faire de la postérité de sa pensée puisque le génie est sa propre récompense ; le reste est surérogatoire, et si le monde veut l’oublier, veut ne jamais le connaître, tant pis pour le monde.

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« Le fils de Mozart » : existe-t-il une expression plus dépourvue de sens ?

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L’académicien Paul Valéry s’inquiète de la possible influence du disque et de la radio sur la littérature, qui redeviendrait orale. Dans une conférence qu’il fit publier.

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Liberté, « mot à tout faire », selon l’académicien Paul Valéry. Il explique qu’on se dit libre tantôt quand on peut se livrer à une séduction tantôt quand on y résiste. La conclusion reste pourtant la même dans les deux cas ; pour résister à une séduction par ma volonté propre, il faut qu’aucune contrainte extérieure ne s’oppose à ce que je m’y livre. L’une et l’autre libertés recherchent donc le même état de liberté extérieure (politique).

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L’opium a bien un pouvoir ou une vertu dormitive. C’est un jugement entièrement valable, parmi les autres jugements analytiques relatifs à l’opium.

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Ce n’est point parce que les fonctionnaires votent à gauche qu’ils ont de la sympathie pour les prolétaires.

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La tertiarisation de l’économie est une réatomisation du prolétariat. (En France, l’industrie représente en 2020 12 % du PIB, contre 20 % en Allemagne, l’agriculture entre 1 et 2 %, le tertiaire plus de 85 %.)

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Le vide n’est pas vide, les étoiles fixes ne sont pas fixes, etc.

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« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. » C’est justement parce qu’il « ne peut pas » que l’homme mûr « sait », c’est-à-dire, s’il jouit d’une certaine situation matérielle, les femmes comprennent que ses faveurs matérielles ne seront pas cher payées (cher, c’est-à-dire par des rapports sexuels fréquents), qu’elles sont à prix cassé, et c’est pourquoi s’ouvrent à lui des perspectives nouvelles, en plus grand nombre que lorsque sa jeunesse rendait ses faveurs matérielles bien plus chères en termes de faveurs sexuelles.

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Aucune philosophie ne peut rendre la vie désirable à l’intellect (la connaissance), cette vie, l’objet du désir aveugle de la volonté. La philosophie de Nietzsche se mord la queue.

Nietzsche a défendu les buts de l’espèce contre ceux de l’individu (sans les réconcilier : il avoue que l’homme qui vit le plus connaît les plus grandes souffrances), d’où l’incohérence de son hédonisme contre la « moraline ».

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La métaphysique schopenhauerienne de l’amour découle du fixisme de Schopenhauer : l’amour vise la procréation du type le plus pur et le plus exact possible de l’espèce, une notion qui n’a guère de sens dans une conception transformiste.

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La théorie de la monarchie de Schopenhauer est en contradiction avec sa morale. Dans la seconde, un désir satisfait en fait naître un autre. Dans la première, un roi se trouve dans la situation de ne plus rien souhaiter pour lui-même (et donc de pouvoir travailler au bien public), or c’est ce qu’il est impossible d’affirmer en vertu de la seconde, même l’homme qui aurait « tout, tout, tout » (Asturias) désirerait encore autre chose.

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Le fondateur de la philosophie et premier utilisateur du mot n’est pas, selon Jamblique, le laid et plébéien Socrate mais le beau Pythagore de la noblesse de Samos. Que nous raconte donc Nietzsche ? – Et la philosophie de Pythagore est-elle si différente de celle de Socrate ou ne présente-t-elle pas au contraire les mêmes tendances « décadentes » que Nietzsche dénonce chez le laid et plébéien Socrate ?

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Toujours selon Jamblique, Pythagore professait un enseignement ésotérique afin de ne pas faire comme les sophistes. Et son enseignement rendait ses élèves, sinon « sages », car il inventa le mot philosophie, du moins « parfaits ».

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A-t-on jamais entendu un réalisateur de films dire quoi que ce soit d’intelligent ou de mémorable ?

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Une belle apologie de la liberté dans le style bureaucratique.

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Tocqueville nous dit que c’est dans les sociétés aristocratiques que les gens sont contents de leur sort – la figure du valet glorieux de la famille qu’il sert –, tandis que la démocratie est le régime où les gens sont insatisfaits. Le paradoxe est que, toujours selon Tocqueville, c’est dans les sociétés démocratiques que les révolutions sont le moins probables, en raison de l’individualisme de ces sociétés.

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On entre en contact à l’école avec de grands esprits, dans les livres que l’on nous donne à lire. Comme le diplôme est le moyen de s’élever dans la société, on croit trouver dans les hautes sphères des esprits intelligents qui goûtent et comprennent ces grands esprits, vivent avec eux, mais il n’en est rien. Comment est-ce possible ?

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Clair de lune sur les toits de Saint-Jal, par Pierre Boucharel (1925-2011)