Philosophie 13 : Kierkegaard contre la science de la bêtise

Autour de Kierkegaard

Tout ce qui est « idéalisme allemand » dans Kierkegaard est sans élévation, laborieux et controuvé.

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L’amoureux « puise dans cet état la conscience de sa liberté ». (Kierkegaard, Ou bien… ou bien…, Le journal du séducteur, Introduction)

Je crois que l’amoureux pense à tout autre chose qu’à sa liberté et qu’au mieux celle-ci n’occupe guère plus sa conscience qu’à l’ordinaire. À moins, évidemment, que des forces ne s’opposent à son amour, auquel cas il cherche à le faire prévaloir contre elles et c’est alors une affirmation de liberté. Mais en l’absence d’obstacles je ne vois rien qui dans l’amour rende plus saillante la conscience de la liberté.

Ainsi ne vois-je guère un amoureux s’exclamer, dans l’exaltation de son sentiment : « Je suis libre ! oui, libre ! Ah ! » Si celui qu’on entendrait prononcer de telles paroles nous expliquait alors qu’il le doit à son amour, on se demanderait quel amoureux c’est là, que son amour ramène à sa liberté, comme si c’était l’important ici.

Dès lors que l’amoureux est, au fond, prêt à supporter toutes les contraintes imaginables du moment qu’elles n’empêchent pas la pleine réalisation de son amour, devenu pour lui la seule chose qui compte, en réalité la liberté est le cadet de ses soucis dans l’hypothèse générale. Bien au contraire, il veut se mettre au service de l’aimée, à laquelle sa plus grande joie serait de sacrifier sa liberté. Certes, on peut toujours dire que l’amoureux choisit ce sacrifice et que c’est en faisant ce choix qu’il éprouve la plus complète liberté : oui, on peut le dire, de manière abstraite, mais du moins ne peut-on le lui dire, à lui, car il se sentirait insulté. Ce serait en effet ironiser sur son sacrifice, si l’on n’y voulait voir qu’une affirmation de liberté, un rapport de soi à sa propre conscience avant d’être le pur don de soi qu’implique ce sacrifice. S’il faut que je sois ton esclave pour trouver, par là-même, ma liberté, qu’avant cet acte je ne connais point, dont je n’ai qu’une vague, qu’une imparfaite notion, eh bien soit ! j’accepte de te faire, en devenant ton esclave, le moyen pour moi de m’assurer de ma liberté. Ce discours, à voix haute, serait absurde ; le seul discours possible est au contraire que je veux être ton esclave car la liberté ne vaut pas ton amour et ce que l’on attend d’un amoureux est qu’il sacrifie sa liberté. Celui qui parle de liberté n’a pas aimé. Celui qui ne s’est pas tenu un discours semblable, dans une totale candeur, non plus. Aussi ce passage me rend-il douteux l’amour de Kierkegaard pour Régine Olsen…

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Dans les Miettes philosophiques, « Dieu n’est pas un nom, mais un concept, et c’est peut-être pour cela que son essentia involvit existentiam » ?! Or 1/ Dieu n’est pas un concept (de l’entendement) mais une Idée (de la raison). 2/ Un concept de l’entendement n’implique nullement l’existence, qui ne s’avère que dans l’intuition. 3/ « Peut-être » !

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Si la tentation du mal n’est pas un vain mot, il arrive nécessairement que la conscience religieuse, inégalement partagée, crée des gardiens de la moralité parmi ceux chez qui cette conscience est plus aiguë. Ils deviennent des aînés, des « pères » pour ceux qui ne peuvent percevoir aussi clairement les dangers de la tentation. Un Kierkegaard, avec ses chevaliers incognito de la foi, « chevaliers de l’intériorité », un Jaspers, ne savent pas de quoi ils parlent : ils sont les purs et simples porte-parole d’une conscience collective irréligieuse.

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L’impératif subjectif de Kierkegaard ne diffère pas du primat de la raison pratique chez Kant.

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Un journaliste, rédacteur en chef d’une revue de psychologie, vient de publier un ouvrage intitulé Psychologie de la connerie. Que m’inspire une telle science de la bêtise ? (Je préfère laisser à cette personnalité des médias le langage vulgaire qu’elle affectionne.) Je pense à ce qu’a dit Kierkegaard sur les scientifiques objectifs et « la pointe » : dans le discours de ce scientifique, il y a le monde entier sauf la pointe sur laquelle ce monde repose, le scientifique lui-même. Si je lisais son livre, je sais d’avance que j’y trouverais des interprétations de l’actualité ou de l’histoire qui le feront passer pour un imbécile à mes yeux de même qu’aux yeux de bien d’autres, y compris de savants tout aussi diplômés que lui. Pour Kierkegaard, cette attitude scientifique est le summum de l’imbécillité.

Le scientifique est un cas d’existence ratée. Un esprit entièrement consacré au monde objectif est la proie des fantômes. Nous n’avons affaire dans l’existence qu’au subjectif, dont nous recevons le monde ou ce qui passe pour le monde, et par conséquent notre seule véritable passion, à son paroxysme, est le salut de notre âme. La connaissance objective fait l’impasse sur l’éthique, qui n’existe pas pour elle.

Du point de vue de la science, et même de la Science, avec un grand « s », il n’y a rien de plus imbécile que l’éthique. La société a besoin de règles mais, si on peut les enfreindre dans son intérêt bien compris sans crainte de représailles, et qu’on ne le fait pas, alors on est un imbécile.

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Peut-on croire au progrès quand on voit ce que fut l’art et quand on voit ce qu’il est ? On ne peut y croire que si le sentiment esthétique doit être passé par pertes et profits, comme un « stade » à dépasser : Kierkegaard (mais aussi Hegel).

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Dans Victor Hugo comme dans Schopenhauer, on trouve des arguments contre la lecture. Hugo parle ainsi de « submersion ». Autant il paraît évident que Hugo a peu lu, autant l’affirmation est plus difficile à comprendre de la part de Schopenhauer, qui a visiblement beaucoup lu.

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Boileau se réclame beaucoup du public contre ses détracteurs mais le public peut bien avoir été ébloui, plus que par ses vers, par la faveur du roi. C’est vraisemblablement au goût du roi qu’il faut imputer la faveur du public pour Boileau de son vivant ; et s’il avait vécu en régime républicain, il faut croire qu’il aurait au mieux rencontré, de son vivant, un succès d’estime chez quelques connaisseurs.

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Dans une chronologie du poète Adonis :

« Lit Char et Michaux. » Beaucoup de Char et peu de Michaux…

« Il n’est guère prisé par les pouvoirs en place [dans les pays arabes]. » Comme si c’était une recommandation. En France, le « pouvoir en place » prise un Matzneff, qui recevait jusqu’à il y a peu une pension d’État : est-ce une recommandation ? La seule question, c’est de savoir si Adonis est prisé du public, et connaissant le goût exquis des Arabes pour la poésie, il me paraît que non.

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Si la bonne poésie peut être ennuyeuse, alors la poésie de Reverdy n’est pas mauvaise. – Il essaye de sortir de la légèreté française.

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Le monde de la culture

L’histoire de Minou Drouet, au sujet de qui l’on a parlé de « Mozart assassiné », est bien triste. Ses parents, en rendant publics ses écrits, croyaient bien faire. Il y avait chez cet enfant quelque chose de prodigieux, sans doute quintessencié par sa quasi-cécité dans les premières années de sa vie et puis l’opération qui, à l’âge de six ans, lui permit de recouvrer la vue. L’attitude de certains noms de la culture, dont Cocteau (« tous les enfants sont poètes, sauf Minou Drouet »), fut inhumaine. C’est comme pour le chanteur Jordy. Passant sur scène devant je ne sais plus quel public choisi, il se fit siffler. Ils ont sifflé un gamin de cinq ans.

Cocteau ignorait peut-être, car Wikipédia n’existait pas, ce que nous savons de Minou Drouet, à savoir la quasi-cécité de ses premières années, mais s’il le savait je veux cracher sur sa tombe. Il paraît tellement évident que la vue donnée à ce petit être qui avait intériorisé dans son esprit en formation une vie coupée du monde, à moitié végétative, a dû paraître un miracle inouï et que c’était de nature à libérer en elle des forces incroyables. Qui plus est, elle gardait de ses années de quasi-cécité l’acuité acoustique propre aux aveugles et malvoyants et sa nouvelle capacité visuelle devait nécessairement se combiner avec cela pour former une facilité musicale prodigieuse, ce que Minou Drouet possédait également. Il faut être borné comme un poète décadent pour ne pas comprendre ces choses (si – encore une fois – il savait).

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Les Mozart assassinés, oui. Sauf que Mozart, lui, n’a pas été assassiné. L’enfant prodige n’a pas suscité un tel ressentiment, un tel fiel qu’il fallait qu’il meure, on l’a laissé grandir et il a eu droit aux honneurs jusqu’à la fin de sa vie (certes assez prématurée).

Depuis lors, il semble que ce soit trop demander aux gens de culture, le respect le plus élémentaire de l’humanité.

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Le monde de l’art

Vous me demandez ce que je pense de l’art dégénéré… pardon : contemporain. C’est une question piège et je ne sais ce que vous visez en particulier, tout en pensant que vous auriez tort de tout mettre dans le même sac. Il existe cependant un phénomène de spéculation sur le marché de l’art : comme le prix est de toute façon déconnecté de la valeur d’usage, nous avons là le lieu idéal-typique de la spéculation, mais j’irai plus loin : c’est vrai de toute la culture. Il suffit de créer des engouements, des phénomènes de masse par la publicité (selon le principe « j’aime ce que tout le monde aime car ‘tout le monde’ ne peut pas se tromper ») pour créer des bulles et spéculer. J’ai bien ri en apprenant qu’une banque néerlandaise avait littéralement fait faillite en spéculant sur le marché de l’art contemporain. Elle était de toute évidence dans la partie manipulée alors que seuls les manipulateurs peuvent gagner, à savoir, ceux qui ont un levier dans les médias.

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La peinture n’est dans l’art contemporain que la partie congrue. Ce dernier est multisupport : de grandes salles avec des objets éparpillés au sol, des rideaux de douche qui pendouillent et des bruitages dissonants dans les coins. C’est souvent immersif, conceptuel, gratuit (sauf le billet d’entrée), dans l’ensemble peu convaincant, mais aussi parfois ingénieux, anarchisant, antibourgeois (ni plus ni moins révolutionnaire que Brassens, qui vendait des disques). Si vous me disiez : « Oui mais ces antibourgeois sont subventionnés (par l’État bourgeois) », je vous répondrais : Qu’est-ce qui n’est pas subventionné en France ? Je pense être le seul à demander la séparation de la culture et de l’État (voyez mon essai Rimbaud négrier ici).

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Un cas de régression esthétique objective. Un article de Télérama de 2013 confirme mon point de vue sur un problème du cinéma. L’article emploie le même terme « stroboscopique » dont je me suis servi (c’est donc plutôt moi, venant après, qui employait alors ce même terme) dans une critique du remake de Robocop par le Brésilien José Padilha, sorti en 2014 (quelque trente ans après le film de Paul Verhoeven, de 1987) : le phénomène shaky cam propre « au début du 21e siècle » : « Tremblements incontrôlés, gros plans disgracieux, montage stroboscopique : depuis le début du XXIe siècle, les scènes d’action souffrent d’un mal terrible et sont devenues salement illisibles. Penchons-nous sur cette curieuse maladie qui donne la tremblote et voyons si elle est incurable… » (Shaky cam : Le cancer des scènes d’action est-il incurable ? 14 octobre 2013)

Avec ce phénomène plus les images de synthèse perdues dans l’uncanny valley (phénomène dont j’ai amplement parlé sur ce blog, voyez en particulier « La ‘vallée inquiétante’ [Masahiro Mori] » ici [La transparence et le silence]), le cinéma passe par une période qui correspond de fait à une régression au niveau des sensations pour ceux qui ont connu le cinéma antérieur.

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Le Français : ce n’est guère difficile de prendre les choses de très haut, de la hauteur du ciel, quand on est une baudruche.

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Je lis : « La doctrine hégélienne qui concilie dans son sein tous les courants issus de l’idéalisme kantien… » (Pierre Mesnard). Non : ce qu’on appelle l’idéalisme allemand n’est pas kantien et n’en est issu que comme un contre-pied.

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Rappel à moi-même : je dois traduire le passage de la dialectique du maître et de l’esclave dans la Phénoménologie de Hegel et publier cette traduction en regard d’un exemple d’exégèse courante. Pour éclairer le public.

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Ce n’est pas parce qu’un État est laïque qu’il a le droit de parler de la foi comme d’une affaire privée, qu’il peut obliger les gens à considérer leur foi comme une affaire privée, car les religions sont des communautés et, dans ces communautés, dont l’État laïque n’a pas à se mêler, la foi n’est nullement une affaire privée. Ceux qui, au nom de l’État laïque, affirment que la religion est une affaire privée, parce qu’elle n’est pas une affaire d’État, ont une vue fausse de la religion, ainsi qu’une vue fausse et répugnante de l’État où c’est ce dernier seulement qui est le collectif, face aux individus.

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L’Occident est avancé – mais bas.

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« Montaigne, c’est l’homme devenu parfaitement indépendant et qui ne veut plus rien réaliser dans le monde » (Jaspers). Du moment qu’il était maire de Bordeaux…

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Je suis riche parce que mes grands-parents, qui ne l’étaient pas, ne possédaient pas tous ces objets que je possède. – Dans ce cas, tout le monde est riche.

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En aidant les insurgés américains, Louis XVI a plus fait pour la liberté que tous les révolutionnaires français réunis.

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Coups et Dignité

Si condamner une personne à recevoir des coups est dégradant, que faut-il penser des coups de matraque assénés à des personnes non jugées ?

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« Pays-Bas : Heurts entre la police et des manifestants à Amsterdam. »

Quand un magistrat condamne une personne jugée coupable à des coups de baguette (je pense que vous voyez de quoi je parle), c’est barbare, mais quand la police matraque à l’aveugle et fait attaquer ses chiens, c’est civilisé ?

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Pour éviter le retour des heures sombres, il faut supprimer toute opposition.

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Philosophie du droit : Note sur la guerre civile en Algérie

Le Front islamique du salut (FIS) aurait dû entrer au gouvernement puisqu’il avait été élu démocratiquement. L’armée et le gouvernement algériens sont les seuls responsables de la guerre civile. Dès lors que les élections étaient confisquées par l’armée, le parti légal qui fut ainsi spolié n’avait plus de possibilité démocratique d’exprimer son point de vue dans la société. Sa violence est alors, aux termes du droit international, insurrectionnelle, ce qui veut dire légitime. Toutes les violences commises dans ce contexte insurrectionnel ne seraient pas reconnues comme légitimes : les assassinats ciblés d’intellectuels ne sont sans doute pas couverts dans ce cadre, mais de fait la paternité de plusieurs de ces assassinats est incertaine. Simplement, c’est l’armée et le gouvernement algériens qui sont responsables de la guerre civile en droit.

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Quelle est la valeur de la langue française ?

« Un symbole de la force de la clarté latine. »

Prenons cette expression pour examiner les mérites de la langue française : « un … de la … de la … ». Pas plus de trois compléments du nom à la suite, disait Flaubert, mais deux n’est-ce pas déjà trop ? Relisez cette expression, elle est lourde.

En allemand, nous pourrions écrire (je ne dis pas que ce serait de l’allemand bien tourné, mais c’est un exemple) : Ein Symbol der Lateinklarheit Macht. On a plusieurs façons d’introduire un complément du nom. En quoi le français, qui n’en a qu’une, est-il supérieur ?

Pour parler des mérites d’une langue, il faut la comparer à d’autres langues. Or, si l’on compare le français et les autres langues vulgaires avec le latin et le grec, beaucoup d’auteurs classiques considèrent qu’il n’y a pas photo. C’est le premier point. Le second, c’est que je ne trouve pas d’éléments de comparaison des langues vulgaires entre elles chez ceux qui défendent la langue française sur la base de prétendus mérites intrinsèques, et leurs affirmations sont par conséquent gratuites.

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« C’est un de mes vos recueils préférés. »

« Un de mes vos » ? Cela se dit en allemand –Ein mir liebster ihrer Bänden, quelque chose comme ça– grâce aux déclinaisons. Comme en latin. Donc, si le latin est supérieur au français, alors l’allemand est supérieur au français puisque l’allemand se situe entre le français et le latin.

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On peut considérer qu’il n’y a que des jugements esthétiques sur les langues et que les jugements soi-disant rationnels-objectifs sur les mérites relatifs des unes et des autres sont erronés. Je dis que la phrase avec « un … de la … de la … » est lourde, mais ce ressenti n’est pas non plus démontré. En réalité, je trouve que c’est plutôt chantant. Mais si ce n’est pas lourd, alors je ne vois pas non plus pourquoi ce serait une faute de multiplier les « de la » et autres successifs, comme veut nous l’imposer Flaubert. Je pense qu’il a dit une bêtise : ou bien deux c’est déjà trop ou bien ce n’est jamais trop.

Figures du Grand Siècle: Sonnets

Ces sept sonnets sont tirés de mon recueil Le Bougainvillier (EdBA, 2011) (x). Je les publie ici sous une forme remaniée, la seule que je souhaite donner à connaître.

Ce qui m’intéressait, dans ces sujets, c’est le contraste : le contraste avec notre propre époque, bien sûr, mais aussi et surtout le contraste à l’intérieur même du Grand Siècle et spécifiquement de l’histoire de France, avec des faits peu connus touchant à la présence et donc à l’esprit scandinaves parmi nous. J’ai voulu peindre un Versailles cosmopolite – oui, une Cosmopolis européenne dont une historiographie sommaire ne dit quasiment rien alors que ces éléments sont peut-être plus saillants et marquants qu’on ne le pense, plus déterminants du Grand Siècle que ne peut le laisser paraître une histoire à vues étroites, qui, par défaut d’esprit européen, ne verrait pas ces choses comme je les voyais et dont j’étais enthousiaste. J’ai voulu ni plus ni moins enrichir notre vue historique. Si bien que l’enthousiasme dont je fais preuve à l’endroit des personnages eux-mêmes, dont les gloires lointaines, en particulier militaires, ne sont à vrai dire en soi plus guère propres à nous transporter, est à peine forcé car il s’agissait de l’enthousiasme inspiré d’une découverte.

C’est ainsi que j’évoque la présence de peintres suédois à la cour de Versailles (La Suède à Versailles) ; nos outre-mer avec Saint-Barthélemy, dont la capitale n’est autre que Gustavia, nom qui rappelle immanquablement la Suède, et pour cause, Louis XVI en fit don aux Suédois, Saint-Barth ayant ainsi été suédoise de 1784 jusqu’à sa rétrocession en 1877 (Gustavia) ; et puis des figures de grands guerriers, d’origine scandinave en France, Conrad von Rosen, d’origine suédo-livonienne (Conrad de Rose), le comte de Lowendal, qui donne son nom à une avenue parisienne (Lovendal), ou bien d’origine française en Scandinavie (Pontus de la Gardie, d’ailleurs antérieur au Grand Siècle), ou d’origine scandinave au service des Doges de Venise, à savoir Cort Sivertsen Adeler (Corsaire vénitien), appelé Adelar Siversteen pour l’occasion, d’après la leçon du Grand Larousse du dix-neuvième siècle. Je fais aussi dans la spéculation historique, à propos du nom Beaupoil de la vieille noblesse du Limousin (qui s’est illustrée dans les choses de l’esprit, nous apprend Voltaire, par un poète s’étant mit à chanter après soixante-dix ans et qui écrivit ses plus belles œuvres à quatre-vingt-dix ans passés, mais de ces faits singuliers mon sonnet ne parle point).

On y trouvera encore le Suédois Fersen, surtout connu pour la fuite à Varenne mais qui fut avant cela officier du corps expéditionnaire français dans la guerre d’indépendance américaine, La Fayette, illustre en Amérique (« La Fayette, nous voilà ! », pour autant que la parole soit authentique), et d’autres figures du Grand Siècle.

L’improbabilité de nos jours d’un tel thème poétique rendait la vigueur et coloratura de l’expression d’autant plus nécessaires, et si je donne à lire ces poèmes comme un exercice avant tout, c’est bien parce que la froideur pour nous de ces époques demandait, pour être animée d’une flamme un peu vivante, un significatif déploiement de force. Je ne prétends pas y avoir réussi, ne fût-ce que parce que, hors de l’enthousiasme dont j’ai parlé, demeure un relent d’imitation, fâcheux surtout quand il s’agit d’imiter un genre passablement ennuyeux du point de vue contemporain (et qui l’était déjà pour le grand Boileau, qui ne s’y livre qu’en s’excusant ou, pire, en plaisantant).

J’ai traité ce contraste également dans mon recueil paru après le Bougainvillier, à savoir Les Pégasides, dans des poèmes que je laisse pour le moment de côté.

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La Suède à Versailles

Au temps de Louis XV et de la Pompadour,
La France imagina l’héroïsme en dentelles,
Ou l’art de s’acquérir des pompes immortelles
En aimant la beauté, l’élégance et l’amour.

Du monde nos vaisseaux alors faisaient le tour,
Et nous étions aimés, non pour des bagatelles
Mais la Muse de France avait des grâces telles
Qu’il fallait bien finir par s’en éprendre un jour.

C’est ainsi qu’à la Cour nous vîmes la Suède
Apporter à nos dons étincelants son aide :
Lundberg campant le Roi puis le fameux Boucher,

Plus tard Wertemüller peignant la Reine heureuse,
Hall, Roslin, d’autres noms qui savent me toucher
En nous parlant d’un temps dont la fin fut affreuse†.

Des personnalités aussi différentes que Talleyrand et Nietzsche s’accordent sur le fait que la fin du Grand Siècle marque la disparition historique de la douceur de vivre.

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Gustavia

C’est le plus grand hameau de Saint-Barthélemy,
Où se bercent au vent les plus hautes mâtures.
L’onde saphiréenne irise ses toitures
Quand à l’ombre des fleurs tout paraît endormi.

Cet Eden cependant de grands feux a frémi :
Quand Louis envoya, contraire aux impostures,
La Fayette sceller les franchises futures,
L’île accepta sa part contre notre ennemi.

Sans doute en souvenir de Fersen, héroïque,
Pour complaire au doux vœu de leur cœur bucolique,
Sa Majesté remit Saint-Barth aux Suédois.

Dans sa gangue de lys fadette aérienne,
Gustavia, qui parle un de nos vieux patois,
Pratique depuis lors la foi luthérienne.

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Conrad de Rose

Tourbillon débordant du nébuleux hiver,
Conrad le Suédois au fier blason de roses,
Ne sachant de bonheur que dans les grandes choses,
Au Royaume des lys offrit son gant de fer.

À d’autres qu’aux Bourbons son souvenir est cher :
Louis, l’associant à ses illustres causes,
L’approcha du Stuart aux peines grandioses,
Qui le fit commandeur contre le Stathouder.

S’il ne put vaincre seul face à des myriades,
Que pèse un insuccès, après tant d’Iliades ?
Rien, son nom éclatant dans le marbre est écrit :

Neerwinden, Charleroi, Mons, notre délivrance !
Avant de mériter la croix du Saint-Esprit,
Thor, seigneur de l’éclair, fut maréchal de France.

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Lovendal

Descendant des Vikings conquérants et corsaires,
Lovendal s’illustra par tout le continent.
Pour le tsar il fendit l’orgueil impertinent
Des pachas de Crimée et de leurs janissaires ;

Sur les vaisseaux danois ses talents nécessaires
Créèrent en Gothie un danger permanent ;
Alors le prince Eugène à cet homme éminent
Confia des dragons contre mille adversaires.

Mais c’est le Bien-Aimé du Royaume des lys
Qui, charmé par le jarl, l’accueillit comme un fils,
Et Berg-op-Zoom allait sacrer ce chef immense.

Par ce lion toujours heureux, partout vainqueurs,
Célébrons comme il sied, avec feu, véhémence,
Le blason triomphal de fauves et de cœurs.

“Le blason triomphal de fauves et de cœurs”

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Pontus de la Gardie

Ce nom au coin de France est illustre en Gothie.
Ponce de la Gardie, enfant du Minervois,
Pour sa valeur hissé haut sur le grand pavois,
Commanda la splendeur qui lui fut impartie.

Contre du tsar Ivan la poigne appesantie,
Sur les golfes glacés il mène ses convois ;
L’aquilon furieux ne couvre point sa voix.
– Narva, ta citadelle est par Ponce investie !

Ces faits démesurés couchés dans le portor,
Le reçut comme époux Sophia Casque-d’Or,
Pour que, fixant son nom, grandît un sang de maître.

Liée aux Oxenstiern, aux Sparre, aux Königsmark,
Sa souche a répété les exploits de l’ancêtre,
Tel qu’à Stymphale Hercule écartillant son arc.

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Beaupoil du Limousin

Conduisant au travers des bois, des cols herbus,
Dans les méandres longs leurs naufs draconiennes,
Les Normands se frayaient dans les terres chrétiennes
Un chemin de butins, de gloire et de tributs.

Débarqués les chevaux, ces colosses barbus,
Centaures blonds surgis des légendes anciennes,
Même aux provinces d’Oc, même aux corréziennes,
Sans Hercule à braver riaient aux cris d’abus.

Les moinillons latins, fulminant maint grimoire,
De ces vaillants guerriers ont flétri la mémoire ;
La France a reployé son norse gonfanon.

Beaupoil, qu’en le Gotha céans il sied d’inclure,
Honneur du Limousin, est pourtant bien le nom
De Harald Hårfagre à la belle chevelure.

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Corsaire vénitien

Adelar Siversteen, l’aigle des nuits solaires
Aux golfes émaillés d’aurore en écusson,
Reprenant le flambeau de l’insigne Aubusson,
Pour les doges surgit des tempêtes polaires.

Et, volant sur la houle aux essaims de galères
Où sa témérité jette un morne frisson,
De vaisseaux il s’apprête à faire une moisson,
Dont les débris en feu paveront les eaux claires.

Aux yeux épouvantés du capitan-pacha,
À qui l’exploit des cris d’impuissance arracha,
Sa proue, estoc vengeur, perce les Dardanelles.

La citadelle turque est perdue, il la prend,
Tu triomphes, Venise aux splendeurs éternelles.
Honore comme il sied le nom qui te les rend.