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Philosophie 13 : Kierkegaard contre la science de la bêtise

Autour de Kierkegaard

Tout ce qui est « idéalisme allemand » dans Kierkegaard est sans élévation, laborieux et controuvé.

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L’amoureux « puise dans cet état la conscience de sa liberté ». (Kierkegaard, Ou bien… ou bien…, Le journal du séducteur, Introduction)

Je crois que l’amoureux pense à tout autre chose qu’à sa liberté et qu’au mieux celle-ci n’occupe guère plus sa conscience qu’à l’ordinaire. À moins, évidemment, que des forces ne s’opposent à son amour, auquel cas il cherche à le faire prévaloir contre elles et c’est alors une affirmation de liberté. Mais en l’absence d’obstacles je ne vois rien qui dans l’amour rende plus saillante la conscience de la liberté.

Ainsi ne vois-je guère un amoureux s’exclamer, dans l’exaltation de son sentiment : « Je suis libre ! oui, libre ! Ah ! » Si celui qu’on entendrait prononcer de telles paroles nous expliquait alors qu’il le doit à son amour, on se demanderait quel amoureux c’est là, que son amour ramène à sa liberté, comme si c’était l’important ici.

Dès lors que l’amoureux est, au fond, prêt à supporter toutes les contraintes imaginables du moment qu’elles n’empêchent pas la pleine réalisation de son amour, devenu pour lui la seule chose qui compte, en réalité la liberté est le cadet de ses soucis dans l’hypothèse générale. Bien au contraire, il veut se mettre au service de l’aimée, à laquelle sa plus grande joie serait de sacrifier sa liberté. Certes, on peut toujours dire que l’amoureux choisit ce sacrifice et que c’est en faisant ce choix qu’il éprouve la plus complète liberté : oui, on peut le dire, de manière abstraite, mais du moins ne peut-on le lui dire, à lui, car il se sentirait insulté.

Ce serait en effet ironiser sur son sacrifice, si l’on n’y voulait voir qu’une affirmation de liberté, un rapport de soi à sa propre conscience avant d’être le pur don de soi qu’implique ce sacrifice. S’il faut que je sois ton esclave pour trouver, par là-même, ma liberté, qu’avant cet acte je ne connais point, dont je n’ai qu’une vague, qu’une imparfaite notion, eh bien soit ! j’accepte de te faire, en devenant ton esclave, le moyen pour moi de m’assurer de ma liberté. Ce discours, à voix haute, serait absurde ; le seul discours possible est au contraire que je veux être ton esclave car la liberté ne vaut pas ton amour et ce que l’on attend d’un amoureux est qu’il sacrifie sa liberté. Celui qui parle de liberté n’a pas aimé. Celui qui ne s’est pas tenu un discours semblable, dans une totale candeur, non plus. Aussi ce passage me rend-il douteux l’amour de Kierkegaard pour Régine Olsen…

iii

Dans les Miettes philosophiques, « Dieu n’est pas un nom, mais un concept, et c’est peut-être pour cela que son essentia involvit existentiam » ?!

1/ Dieu n’est pas un concept (de l’entendement) mais une Idée (de la raison). 2/ Un concept de l’entendement n’implique nullement l’existence, qui ne s’avère que dans l’intuition. 3/ « Peut-être » !

iv

Si la tentation du mal n’est pas un vain mot, il arrive nécessairement que la conscience religieuse, inégalement partagée, crée des gardiens de la moralité parmi ceux chez qui cette conscience est plus aiguë. Ils deviennent des aînés, des « pères » pour ceux qui ne peuvent percevoir aussi clairement les dangers de la tentation. Un Kierkegaard, avec ses chevaliers incognito de la foi, « chevaliers de l’intériorité », un Jaspers, ne savent pas de quoi ils parlent : ils sont les purs et simples porte-parole d’une conscience collective irréligieuse.

v

L’impératif subjectif de Kierkegaard ne diffère pas du primat de la raison pratique chez Kant.

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Un journaliste, rédacteur en chef d’une revue de psychologie, vient de publier un ouvrage intitulé Psychologie de la connerie.

Que m’inspire une telle science de la bêtise ? (Je préfère laisser à cette éminente personnalité invitée des médias le langage vulgaire qu’elle semble affectionner – entre autres parce que je suis loin d’être sûr que les robots censeurs d’internet ne sont pas plus sévères.) Je pense à ce qu’a dit Kierkegaard sur les scientifiques objectifs et « la pointe » : dans le discours de ce scientifique, il y a le monde entier sauf la pointe sur laquelle ce monde repose, le scientifique lui-même. Si je lisais son livre, je sais d’avance que j’y trouverais des interprétations de l’actualité ou de l’histoire qui le feront passer pour un imbécile à mes yeux de même qu’aux yeux de bien d’autres, y compris de savants tout aussi diplômés que lui. Pour Kierkegaard, cette attitude scientifique est le summum de l’imbécillité.

Le scientifique est un cas d’existence ratée. Un esprit entièrement consacré au monde objectif est la proie des fantômes. Nous n’avons affaire dans l’existence qu’au subjectif, dont nous recevons le monde ou ce qui passe pour le monde, et par conséquent notre seule véritable passion, à son paroxysme, est le salut de notre âme. La connaissance objective fait l’impasse sur l’éthique, qui n’existe pas pour elle.

Du point de vue de la science, et même de la Science, avec un grand « s », il n’y a rien de plus imbécile que l’éthique. La société a besoin de règles mais, si on peut les enfreindre dans son intérêt bien compris sans crainte de représailles, et qu’on ne le fait pas, alors on est un imbécile.

vii

Peut-on croire au progrès quand on voit ce que fut l’art et quand on voit ce qu’il est ?

On ne peut y croire que si le sentiment esthétique doit être passé par pertes et profits, comme un « stade » à dépasser : Kierkegaard (mais aussi Hegel).

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Dans Victor Hugo comme dans Schopenhauer, on trouve des arguments contre la lecture. Hugo parle ainsi de « submersion ». Autant il paraît évident que Hugo a peu lu, autant l’affirmation est plus difficile à comprendre de la part de Schopenhauer, qui a visiblement beaucoup lu.

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Boileau se réclame beaucoup du public (contre ses détracteurs) mais le public peut bien avoir été ébloui, plus que par ses vers, par la faveur du roi. C’est vraisemblablement au goût du roi qu’il faut imputer la faveur du public pour Boileau de son vivant ; et s’il avait vécu en régime républicain, il faut croire qu’il aurait au mieux rencontré, de son vivant, un succès d’estime chez quelques connaisseurs (ce qui n’est déjà pas si mal).

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Dans une chronologie du poète Adonis :

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« Lit Char et Michaux. » Beaucoup de Char et peu de Michaux.

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« Il n’est guère prisé par les pouvoirs en place [dans les pays arabes]. » Comme si c’était une recommandation. En France, le « pouvoir en place » prise un Matzneff (qui recevait jusqu’à il y a peu une pension d’État) : est-ce une recommandation ? La seule question, c’est de savoir si Adonis est prisé du public, et connaissant le goût exquis des Arabes pour la poésie, il me paraît que non.

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Si la bonne poésie peut être ennuyeuse, alors la poésie de Reverdy n’est pas mauvaise. – Il essaye de sortir de la légèreté française.

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Le monde de la culture

L’histoire de Minou Drouet, au sujet de qui l’on a parlé de « Mozart assassiné », est bien triste. Ses parents, en rendant publics ses écrits, croyaient bien faire. Il y avait chez cet enfant quelque chose de prodigieux, sans doute quintessencié par sa quasi-cécité dans les premières années de sa vie et puis l’opération qui, à l’âge de six ans, lui permit de recouvrer la vue. L’attitude de certains noms de la culture, dont Cocteau (« tous les enfants sont poètes, sauf Minou Drouet »), fut inhumaine.

C’est comme pour le chanteur Jordy. Passant sur scène devant je ne sais plus quel public choisi, il se fit siffler. Ils ont sifflé un gamin de cinq ans.

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Les Mozart assassinés, oui. Sauf que Mozart, lui, n’a pas été assassiné. L’enfant prodige n’a pas suscité un tel ressentiment, un tel fiel qu’il fallait qu’il meure, on l’a laissé grandir et il a eu droit aux honneurs jusqu’à la fin de sa vie (certes assez prématurée).

Depuis lors, il semble que ce soit trop demander aux gens de culture, le respect le plus élémentaire de l’humanité.

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Cocteau ignorait peut-être, car Wikipédia n’existait pas, ce que nous savons de Minou Drouet, à savoir la quasi-cécité de ses premières années, mais s’il le savait je veux cracher sur sa tombe.

Il paraît tellement évident que la vue donnée à ce petit être qui avait intériorisé dans son esprit en formation une vie coupée du monde, à moitié végétative, a dû paraître un miracle inouï et que c’était de nature à libérer en elle des forces incroyables. Qui plus est, elle gardait de ses années de quasi-cécité l’acuité acoustique propre aux aveugles et malvoyants et sa nouvelle capacité visuelle devait nécessairement se combiner avec cela pour former une facilité musicale prodigieuse, ce que Minou Drouet possédait également. Il faut être borné comme un poète décadent pour ne pas comprendre ces choses (si – encore une fois – il savait).

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Le monde de l’art

Vous me demandez ce que je pense de l’art dégénéré… pardon : contemporain. C’est une question piège et je ne sais ce que vous visez en particulier, tout en pensant que vous auriez tort de tout mettre dans le même sac. Il existe cependant un phénomène de spéculation sur le marché de l’art : comme le prix est de toute façon déconnecté de la valeur d’usage, nous avons là le lieu idéal-typique de la spéculation, mais j’irai plus loin : c’est vrai de toute la culture. Il suffit de créer des engouements, des phénomènes de masse par la publicité (selon le principe « j’aime ce que tout le monde aime car ‘tout le monde’ ne peut pas se tromper ») pour créer des bulles et spéculer. J’ai bien ri en apprenant qu’une banque néerlandaise avait littéralement fait faillite en spéculant sur le marché de l’art contemporain. Elle était de toute évidence dans la partie manipulée alors que seuls les manipulateurs peuvent gagner, à savoir, ceux qui ont un levier dans les médias.

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La peinture n’est dans l’art contemporain que la partie congrue. C’est multisupport : de grandes salles avec des objets éparpillés au sol, des rideaux de douche qui pendouillent et des bruitages dissonants dans les coins. C’est souvent immersif, conceptuel, gratuit (sauf le billet d’entrée), dans l’ensemble peu convaincant, mais aussi parfois ingénieux, anarchisant, antibourgeois (ni plus ni moins révolutionnaire que Brassens, qui vendait des disques).

Si vous me disiez : « Oui mais ces antibourgeois sont subventionnés (par l’État bourgeois) », je vous répondrais : Qu’est-ce qui n’est pas subventionné en France ? Je pense être le seul à demander la séparation de la culture et de l’État (voyez mon essai Rimbaud négrier ici).

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Un cas de régression esthétique objective

Un article de Télérama de 2013 confirme mon point de vue sur un problème du cinéma. L’article emploie le même terme « stroboscopique » dont je me suis servi (c’est donc plutôt moi, venant après, qui employait alors ce même terme) dans une critique du remake de Robocop par le Brésilien José Padilha, sorti en 2014 (quelque trente ans après le film de Paul Verhoeven, de 1987) : le phénomène shaky cam propre « au début du 21e siècle » :

« Tremblements incontrôlés, gros plans disgracieux, montage stroboscopique : depuis le début du XXIe siècle, les scènes d’action souffrent d’un mal terrible et sont devenues salement illisibles. Penchons-nous sur cette curieuse maladie qui donne la tremblote et voyons si elle est incurable… » (Shaky cam : Le cancer des scènes d’action est-il incurable ? 14 octobre 2013)

Avec ce phénomène plus les images de synthèse perdues dans l’uncanny valley (phénomène dont j’ai amplement parlé sur ce blog, voyez en particulier « La ‘vallée inquiétante’ [Masahiro Mori] » ici [La transparence et le silence]), le cinéma passe par une période qui correspond de fait à une régression au niveau des sensations pour ceux qui ont connu le cinéma antérieur.

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Le Français : ce n’est guère difficile de prendre les choses de très haut, de la hauteur du ciel, quand on est une baudruche.

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Je lis : « La doctrine hégélienne qui concilie dans son sein tous les courants issus de l’idéalisme kantien… » (Pierre Mesnard). Non : ce qu’on appelle l’idéalisme allemand n’est pas kantien et n’en est issu que comme un contre-pied.

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Rappel à moi-même : je dois traduire le passage de la dialectique du maître et de l’esclave dans la Phénoménologie de Hegel et publier cette traduction en regard d’un exemple d’exégèse courante. Pour éclairer le public.

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Ce n’est pas parce qu’un État est laïque qu’il a le droit de parler de la foi comme d’une affaire privée, qu’il peut obliger les gens à considérer leur foi comme une affaire privée, car les religions sont des communautés et, dans ces communautés, dont l’État laïque n’a pas à se mêler, la foi n’est nullement une affaire privée. Ceux qui, au nom de l’État laïque, affirment que la religion est une affaire privée, parce qu’elle n’est pas une affaire d’État, ont une vue fausse de la religion, ainsi qu’une vue fausse et répugnante de l’État où c’est ce dernier seulement qui est le collectif, face aux individus.

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L’Occident est avancé – mais bas.

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« Montaigne, c’est l’homme devenu parfaitement indépendant et qui ne veut plus rien réaliser dans le monde » (Jaspers). Du moment qu’il était maire de Bordeaux…

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Je suis riche parce que mes grands-parents, qui ne l’étaient pas, ne possédaient pas tous ces objets que je possède. – Dans ce cas, tout le monde est riche.

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En aidant les insurgés américains, Louis XVI a plus fait pour la liberté que tous les révolutionnaires français réunis.

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Coups et Dignité

Si condamner une personne à recevoir des coups est dégradant, que faut-il penser des coups de matraque assénés à des personnes non jugées ?

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« Pays-Bas : Heurts entre la police et des manifestants à Amsterdam. »

Quand un magistrat condamne une personne jugée coupable à des coups de baguette (je pense que vous voyez de quoi je parle), c’est barbare, mais quand la police matraque à l’aveugle et fait attaquer ses chiens, c’est civilisé ?

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Pour éviter le retour des heures sombres, il faut supprimer toute opposition.

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Philosophie du droit : Note sur la guerre civile en Algérie

Le Front islamique du salut (FIS) aurait dû entrer au gouvernement puisqu’il avait été élu démocratiquement. L’armée et le gouvernement algériens sont les seuls responsables de la guerre civile.

Dès lors que les élections étaient confisquées par l’armée, le parti légal qui fut ainsi spolié n’avait plus de possibilité démocratique d’exprimer son point de vue dans la société. Sa violence est alors, aux termes du droit international, insurrectionnelle, ce qui veut dire légitime.

Toutes les violences commises dans ce contexte insurrectionnel ne seraient pas reconnues comme légitimes : les assassinats ciblés d’intellectuels ne sont sans doute pas couverts dans ce cadre, mais de fait la paternité de plusieurs de ces assassinats est incertaine. Simplement, c’est l’armée et le gouvernement algériens qui sont responsables de la guerre civile en droit.

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Quelle est la valeur de la langue française ?

« Un symbole de la force de la clarté latine. »

Prenons cette expression pour examiner les mérites de la langue française : « un … de la … de la … ». Pas plus de trois compléments du nom à la suite, disait Flaubert, mais deux n’est-ce pas déjà trop ? Relisez cette expression, elle est lourde.

En allemand, nous pourrions écrire (je ne dis pas que ce serait de l’allemand bien tourné, mais c’est un exemple) : Ein Symbol der Lateinklarheit Macht. On a plusieurs façons d’introduire un complément du nom. En quoi le français, qui n’en a qu’une, est-il supérieur ?

Pour parler des mérites d’une langue, il faut la comparer à d’autres langues. Or, si l’on compare le français et les autres langues vulgaires avec le latin et le grec, beaucoup d’auteurs classiques considèrent qu’il n’y a pas photo. C’est le premier point. Le second, c’est que je ne trouve pas d’éléments de comparaison des langues vulgaires entre elles chez ceux qui défendent la langue française sur la base de prétendus mérites intrinsèques, et leurs affirmations sont par conséquent gratuites.

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« C’est un de mes vos recueils préférés. »

« Un de mes vos » ?! Cela se dit en allemand –Ein mir liebster ihrer Bänden, quelque chose comme ça– grâce aux déclinaisons. Comme en latin. Donc, si le latin est supérieur au français, alors l’allemand est supérieur au français puisque l’allemand se situe entre le français et le latin.

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On peut considérer qu’il n’y a que des jugements esthétiques sur une langue et que les jugements soi-disant rationnels-objectifs sur les mérites relatifs des unes et des autres sont erronés. Je dis que la phrase avec « un … de la … de la … » est lourde, mais ce ressenti n’est pas non plus démontré. En réalité, je trouve que c’est plutôt chantant. Mais si ce n’est pas lourd, alors je ne vois pas non plus pourquoi ce serait une faute de multiplier les « de la » et autres successifs, comme veut nous l’imposer Flaubert. Je pense qu’il a dit une bêtise : ou bien deux c’est déjà trop ou bien ce n’est jamais trop.

Cours de philosophie 2

Après une introduction assez substantielle (Cours de philo), un cours de mise en jambe avant du plus lourd.

Ce cours, tiré de mon activité de blogueur, est composé de quelques réactions qui furent les miennes à la lecture de textes philosophiques de deux autres blogueurs.

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Tout d’abord, une réponse à un blog qui n’a pas daigné ou osé publier cette réponse et dont j’oublie le nom, réponse à une présentation de la pensée du philosophe Hans Vaihinger (1852-1933).

Je ne suis pas certain – et cela rend d’autant plus intriguant pour moi le fait que ses sources soient « principalement Kant et Schopenhauer » – que l’espèce d’utilité cognitive que dessine Vaihinger ait vraiment un sens. De prime abord, je crois retrouver des échos du « Tout est bon » qui caractérise l’anarchisme épistémologique de Feyerabend (c’est-à-dire que c’est la pensée de Feyerabend qui en serait l’écho, car plus tardive, bien que Feyerabend ne me paraisse pas citer Vaihinger dans son Contre la méthode).

Kant, de son côté, souligne certes l’utilité des sciences positives (empiriques), ce qui a néanmoins chez lui deux sens qu’il convient de distinguer.

Le premier, le plus connu, est que ce terme d’utilité vise à souligner a contrario les fruits d’une critique de la métaphysique dévoyée – toute la métaphysique traditionnelle –, en indiquant l’intérêt d’un usage empirique de la raison dans les sciences positives, à savoir que cet usage est utile.

Le second sens est que la science empirique est utile même si en soi la connaissance empirique est à jamais incomplète dans la synthèse continue des connaissances relatives à la nature. (À cet égard, l’expression de « connaissances cumulatives » est une feuille de vigne, une pudeur de l’entendement, car la réalité est simplement qu’il n’y a rien d’apodictique et donc rien d’autre qu’une roue de hamster intellective dans ce domaine de la pensée.) Kant ne valorise donc pas cet utile, et la remarque de Carnap selon laquelle Kant, penseur des sciences, n’a pas cherché grand-chose dans les sciences et la méthode scientifique elles-mêmes (à part une théorie des nébuleuses dont les savants lui font encore crédit), est très pertinente, plus même que Carnap ne s’en doutait.

L’utile, en dehors de domaines particuliers considérés, ne peut être défini que par le biologique et est donc en philosophie une notion complètement bogus. La science n’est même pas utile : les primitifs se reproduisent tout autant et même plus, donc leur état est caractérisé par une plus grande utilité que l’état civilisé. – Et la rhétorique kantienne de l’utilité de la science est palpablement un artifice, une ficelle dans le projet de Kant d’éloigner les esprits de l’étude de la métaphysique traditionnelle.

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Les autres textes qui suivent, en anglais, sont tirés d’échanges avec la blogueuse maylynno (Lien vers son blog), professeur de philosophie et poétesse libanaise (qui blogue en anglais). Les citations sans indications d’auteur sont de maylynno.

Perhaps it’s secondary to the content, the length and the style in philosophical writings is still a dilemma. What are the reasons behind this issue and is there a mold to respect?

From Alain’s extremely short and concise Propos to Kant’s ponderous yet not verbose in the least bit Critique of Pure Reason, all formats may indeed do in philosophy.

Yet there’s a domain where long-windedness seems to be the rule, and a detrimental (but inevitable?) one:

‘’Dijksterhuis and van Knippenberg (2000) demonstrated behavioral effects of activation of the stereotype of politicians. In pilot testing, they had established that politicians are associated with longwindedness. People generally think that politicians talk a lot without saying much. In an experiment, Dijksterhuis and van Knippenberg activated the stereotype of politicians with the use of a scrambled sentence procedure for half of their participants. Subsequently, participants were asked to write an essay in which they argued against the French nuclear testing program in the Pacific (this experiment was carried out in 1996). As expected, participants primed with politician-related stimuli wrote essays that were considerably longer than did control participants.’’ (Dijksterhuis, Chartrand & Aarts, in Social Psychology and the Unconscious, 2007, John A. Bargh ed.)

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Whether global warming needs urgent and immediate actions, it is high time we let go of the past in order to face the future. What past are we talking about? Traditions and religions.

Let’s call tradition your ‘’traditions and religions.’’ Your programmatic call has already been taken up: By science – the very hard science that is burning our planet Earth to ashes. Science has assumed a dogmatic guise wholly uncongenial to its very essence; scientism is in truth the hopeless and embittered realization that the relativity of empirical knowledge (in the continuous synthesis of empirism) cannot fulfill the metaphysical functions of tradition.

In Heideggerian terms, science is not even so much relativism as outright nihilism. In that view, tradition would have to be re-understood, which means two things. First, tradition must be re-understood over the nihilism of hard science that has colonized modern Man. Second, to re-understand tradition means to understand its dialectics, which is to say that the actual tradition of our traditional past and present is not tradition yet.

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One might consider that thoughts or “a thought” is not a philosophical object to begin with, but a sociological one, what German psychologist Karl Marbe called a ,,Fremdeinstellung,’’ or borrowed attitude/disposition (ingrained, customary or transitive, through suggestion, priming, education, hypnosis and what not): More often than not a thought we call ours (‘’My thought is…’’) is a replicate of a thought from amidst the group we live in. These are thoughts in the sociological sense; philosophy being, in this context, meta-cognition, the way one deals with one’s sociological thoughts – which dealing, as Heidegger stressed, is bound to remain impractical in every sense of the word.

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That there be any individual benefits in reading philosophy is a moot point, and my conclusion is that this is why it should be made compulsory reading at one stage or other of one’s schooling.

The most obvious answer to the question about what the benefits of reading philosophy are, is, following Heidegger, that there are none for the individual: He or she will be no worse a cog in the machine if he or she completely lacks philosophical culture (or even, plain and simple, culture, as philosophy is part of culture). Yet when one gets acquainted with culture and philosophy, one needs it as one needs oxygen. There are no benefits but only one more need, and this is the need to be a human in the full sense of the word. Were it not compulsory during one’s education to read philosophy and work on these readings, in most cases one would not wish to get acquainted with it, precisely because the benefits of it are immaterial on the monetary market that we tend to see as “our future” in this life. Even when compulsory at some point, philosophy is discarded by many when the subject is no longer required for grades (and for getting in the marketplace). One underlying reason may be that, as the Hungarian economist Tibor Scitovsky once put it, “Culture is the occupation of the leisure class.” Where one’s vocation is to be a cog in the machine, philosophy has no place.

That the activity of thinking should make some people roll their eyes is no surprise, as it comes as no surprise either that sometimes feathers fly when a wealthy bank manager hears his son telling him he wants a degree in philosophy or in other “humanities.”

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‘‘I think philosophy should be marketed in order to be read/learned. Philosophers never really market themselves because they are above this and I agree with them. However the world today functions with marketing. While some silly stuff are followed by millions, I don’t see why we should not market philosophy and make it (look) accessible.’’

It happens already – philosophy is marketed – and I’ll tell you how this is done. There is that wealthy banker or industrialist; his son had his own way and studied philosophy instead of the business of trading bonds and securities. This son of his, not too brilliant as a matter of fact, has got his degree in philosophy anyway. What is he going to do now? His daddy picks up the phone, calls the manager of the weekly newspaper that his bank or holding owns, and tells him or her: “I want a column for my son in your paper.” Aussitôt dit, aussitôt fait! A new “influencer” is born, an abortive mind of rabidly conservative tendencies.

People who ask what the point of studying philosophy is, deserve no reply, or the reply of one’s shoulders shrugging. Among the very few things I find good in my country is that philosophy is (well, not sure that I shouldn’t have to say ‘’was’’ in fact, this is something I must check) compulsory for all students at least a couple of years till the baccalauréat.

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Xennials

Thank you for introducing this new object, Xennials, to my noetic sphere.

Albeit I am no buyer generally speaking of such overgeneralizations, I tend to see a statement like “Xennials are described as having had an analog childhood and a digital adulthood” as relevant, being under deep influences from the side of Marshall and Eric McLuhan (media ecology). Yet, although I understand that a characteristic such as multitasking skills may be logically inferred from statements about technological environments, I fail to see the link with “ambition,” or the alleged “unbridled optimism” of Millenials, an optimism I do not observe (especially since dispositions acquired during childhood are always subject to adjustments to current situations and in many countries such dispositions are bound to be blasted by events such as skyrocketing levels of poverty).

As to the present technological environment, my own view is that today’s kids are growing up along a virtual reality at the stage of the ”uncanny valley” (Masahiro Mori), that is, too realistic to be taken as the pixelated fairy tale it used to be when I was a kid (bordering with Xennials on the older side) and yet not realistic enough to be interchangeable with non-virtual reality. This uncaniness of computer-generated imagery (CGI), Actroids, etc, may be warping their tender minds, perhaps creating in the long run a deep-seated hatred toward all things virtual, and a willingness, so to speak from the cradle, to develop Blade-Runner tests for the ultimate sparks of uncaniness in the insurpassable Androids of the future, while, on the other hand, all animal life will have disappeared in repeated megafires, animal life in the mirror of which human minds find a neverending spring of emotional upheavals. When nature won’t be surrounding us anymore but we will be surrounding nature, owning it like a fish tank in a living room furniture, we will have lost, as Kant would say, our sense of the sublime, all generations alike from that time on to the end of times. Paradoxically, when there is no nature (natura naturata) any longer but a ‘’fish tank’’ zoo, Man is bound to lose all sight of his supernatural vocation.

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Aesthetics 1

Colors are the antidote to a modern world of greyness. This especially has been, after years of classicism militancy in the fine arts, what led me to modify my appreciation of contemporary art, namely its colourness as antidote (as well as its abstractness as antidote to perceptual overload).

As often, though, Kant’s philosophy serves as a mitigating factor here again, as he describes the value of fine arts as being in the drawing, colours being the lure (inferior). Quoth:

“En peinture, dans la sculpture, et d’une façon générale dans tous les arts plastiques … c’est le dessin qui est l’essentiel : en lui, ce n’est pas ce qui fait plaisir dans la sensation, mais seulement ce qui plaît par sa forme, qui est au principe de tout ce qui s’adresse au goût. Les couleurs, qui éclairent le dessin, font partie des attraits : elles peuvent certes rendre l’objet lui-même plus vivant pour la sensation, mais non pas beau et digne d’être contemplé.” (Critique de la faculté de juger)

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Aesthetics 2

I used to worship Beauty. I was young.

Now whenever she shows up I am hurt.

Beauty makes me feel sad for the life I’m living.

Beauty, what have I done to you that I can’t look at you in the eyes?

It is a betrayal of Beauty when one feels called to it and yet withholds the offering, as with time passing by one looks ever more deeply into the inescapable. Sometimes, then, when a grown-up man hears a song, a simple song from a simple heart, he is deeply shaken, as he remembers the days when a song was all he needed and yet he turned his back on the song, letting the song pass by that was the meaning of his life. What’s worth the song, he asks to himself. He looks around and comes to the conclusion: None of this. Beauty blinds him again. Always.

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All in all, I don’t think this Covid-19 pandemic will change anything in depth, that is, we will not stand corrected. We’ll find a vax and then conclude that quarantines aren’t needed anymore, even though vaccination campaigns won’t prevent relatively high rates of yearly deaths in case the coronavirus becomes recurrent like the flu. The flu is killing between 300.000 and 650.000 people every year (10.000 in a country like France where the vax is available for free); did governements impose quarantines each year, the death toll of the flu would be far less (say 200 in France), but the economy would stand still. So the choice is made (although no one were asked their opinion about it) to sacrifice human lives each year so the economy can go on. We’ll simply add the death toll of Covid-19 to the figure (in case it too becomes periodic) and will have business as usual.

People who will have experienced hunger and participated in food riots, like in Lebanon and South Italy, and in lootings in the US, certainly are not likely to forget these days soon. But – perhaps because, as some social scientists would argue, I have an alienated personality – I don’t think the future will be shaped by the people themselves, unless a revolution occurs, as business interests are always in the mood of keeping things as they are. Of course even business interests will have to make some adjustments, for instance in the way they brace for such so-called black swan events like Covid-19 in the future (black swan event theory is a brainchild of Lebanese-American economist Nassim Taleb), or in the short run to the hyperinflation that some see coming, and if things go awry, then it means collapse, and then again, revolution.

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1 Philosophy and Psychology
2 ,,Universätsphilosophie’’ and Philosophy

1/ The main difference between philosophy and psychology is that psychology being a positive science it is empirical throughout, whereas there is no such thing as a philosophy empirical throughout.

2/ “Philosophy is the study of the fundamental nature of knowledge, reality, and existence, especially when considered as an academic discipline.

True as far as the first part of the sentence is concerned, extremely dubious as to the rest.

As a matter of fact, the expression ,,Universitätsphilosophie’’ (university philosophy) reminds us that there is no congenial bond between the two. True enough, as early as the Antiquity philosophers taught at so-called Schools: Plato’s Academia, Aristotle’s Lyceum, the Stoics’ Portico… Yet at the same time, since Socrates they criticized the Sophists’ practice of having their teachings financially compensated. Which, I assume, means that a philosopher in, say, the Academia would not be paid. University professors being paid, they are the Sophists of our days. And the other distinction made by Schopenhauer, which overlaps the former, between those who live for philosophy and those who live of philosophy, stands. As was to be expected from these facts, Schopenhauer is hardly considered a philosopher by university “philosophers.” – All this bears no relation to anyone’s own personal situation, and I believe my readers are above taking my views as being personal regarding their situation. Kant was a professor too. (Schopenhauer explains that Kant could be a professor and a philosopher at the same time due to the ruling of an enlightened monarch in Prussia; and by this he was not meaning that in a democracy, then, university teachings would be free by mere virtue of a democratic Constitution.)

1 – I  may agree that psychology is not quite on par with physics, but this is only on a superficial level, given, at the core, the incompleteness of all empirical knowledge, its incrementality. As empirical sciences, both physics and psychology suffer from the same defect of being incremental knowledge providing at best an ,,analogon” of certainty.

Predictions based on exact sciences are in fact much more limited than usually acknowledged. True, when you start your car, you know it will go at your command, and this is due to scientific predictions upon which the apparatus is built up. Yet this is all we can do with exact science: to make technique out of it, that is, to harness forces in a predictable way — until the prediction is contradicted (by black swan events). It happens from time to time that a powder magazine explodes for no apparent reason, because of the particles’ Brownian movement which cannot be detected at the present stage of our technique; so these explosions are unpredictable, yet we are closing our eyes on the danger on which we stand. In the future we will find a way to predict these movements, but then still other events will escape our knowledge, ad infinitum, so progress amounts to nothing, it is only a change in conditions, not a progress in the true sense of the word, and that is true of the whole empirical field.

In this context, psychology is no different, and only ethical considerations have (allegedly) prevented us so far from designing apparata to predict and control human behavior based on the empirical knowledge of our psyche. Such apparata would, I believe, work as satisfactorily as a car does (only, we would have to deal with casualties there too, as we are dealing with road traffic casualties).

2 – When universities and schools are not free from all influences, philosophy professors are sophists because not only do they hold a remunerated tenure but also they make believe philosophy is what the government, the authorities, the “Prince,” or any other interest-holding influencer, says it is.

If we look at the history of relationships between university and philosophy beyond the controversy involving Greek philosophers and sophists, we see that universities were created in the middle ages and that the philosophy taught in these institutions then was scholasticism, as the ‘‘ancilla’’ (maid-servant) of theology. Modern philosophy developed against Scholastics (Hobbes et al) and from outside the university. As far as modern philosophy is concerned, the connexion with university is therefore not foundational, but a late evolution, the turning point of which is Hegelianism. Yet the relationship remains shaky at best. To take only a couple of examples, Nietzsche left university at an early stage in his professoral life as an uncongenial environment, and Sartre, although his curriculum was the via regia to holding a tenure, chose quite another path (namely, a literary career and journalism), leaving no doubt, in a couple of his novels, as to the paramount existential importance of this choice. Conversely, Heidegger made a brave attempt at justifying the position of tenured professor for a philosopher, namely, that “To teach is the best way to learn.” And I already talked about Kant. Kant and, in a lesser measure, Heidegger are the reason why I see the two distinctions, that is, between ,,Universitätsphilosophie’’ and philosophy, and between those who live of philosophy and those who live for philosophy, as overlapping greatly but not quite perfectly.

Thank you for your attention.