En sortant de la fac, je marche vers la gare Montparnasse et passe devant des prosélytes bouddhistes. Ils sont vêtus de robes gris perle, ce qui, me semble-t-il, indique une secte bouddhiste chinoise ou japonaise. Ils se tiennent droits et immobiles, en rang comme à l’armée, devant un prédicateur qui leur tient un discours en allant et venant et qui, me voyant, cherche à s’approcher de moi dans l’intention de m’intéresser à leurs activités. Il a le type mongoloïde, contrairement aux autres qui sont occidentaux. Tout en m’approchant, il poursuit sa prédication. Je fais un crochet très net pour montrer que je ne souhaite pas avoir affaire avec eux, et le prédicateur cesse de s’approcher. Les seules paroles que j’entends de son prêche sont, quand il est au plus près de moi : « Mon fils travaille chez SFR. » Je dis en mon for intérieur : « Prêche, brave homme. Ton fils travaille chez SFR et tes prêches sont un passe-temps de retraité content de soi, mais moi qui suis la voie de l’éthique, donc du spirituel, avec tout ce que cela suppose de détachement, renoncement et sacrifice, je passe mon chemin. »
Devant la gare, je passe ensuite entre deux rangées, à droite et à gauche, de prosélytes du sikhisme nirankari. Les Nirankaris sont une secte hétérodoxe du sikhisme qui continue d’avoir des gourous vivants tandis que pour les Sikhs orthodoxes il n’y a plus d’autre gourou sur cette terre que le Livre, le Guru Granth Sahib, que les gourous sikhs des temps passés ont transmis à la postérité. Les Nirankaris me font l’effet d’être relativement prosélytes, new age et tournés vers l’Occident, et la pensée exprimée par leurs gourous vivants est sans doute parfaitement insipide à moins d’être convaincu de leur mission surnaturelle. Les prosélytes devant qui je passe sont pour la plupart occidentaux ; ils attendent que quelqu’un s’approche de l’un d’eux pour lui porter la bonne parole. Ce sont surtout des femmes, dont certaines ont un sourire exalté déplaisant ; ce n’est pas un sourire forcé mais ce sourire caractéristique qui viendrait du contentement spirituel et que l’on ne peut s’empêcher de mépriser car il faut, pour connaître ce contentement, avoir raté sa vie au sens bourgeois ou tout simplement au sens de la nature humaine.
Dans la gare, après avoir croisé d’autres Sikhs, des immigrés cette fois, dont nombre de femmes avec leurs saris très colorés, je descends l’escalator vers les couloirs du métro. Passant devant une sandwicherie, je me laisse tenter par un sandwich au saucisson que je vois dans le présentoir. Au moment où je veux payer, le vendeur me dit qu’il doit s’absenter un instant ; il laisse un garçonnet blond garder la caisse pour lui. Comme je demande au garçon, en attendant le retour du vendeur seul capable d’opérer la caisse enregistreuse, s’il y a bien des cornichons dans le sandwich, celui-ci ne trouve rien de mieux pour s’en assurer que de croquer dedans, ce dont je suis consterné.
Pour passer le temps, je lui demande si le vendeur est allé faire de la monnaie. Il répond qu’il devait se rendre aux toilettes. « C’est bien naturel », dis-je, songeant que c’est là sans doute un problème d’organisation compliqué pour ces employés de sandwicherie, mais le garçon saisit la balle au bond pour parler de ce que l’on fait aux toilettes, et j’essaie de ne pas l’entendre afin qu’il ne me coupe point l’appétit.
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Je travaille en Thaïlande pour une société de traduction, la société Saïbhoon (en long Saïbhoon Komsangsatt). Un jour, une collègue thaïe est retrouvée morte : assassinée. Dans un ascenseur noir d’un immeuble de bureaux aux murs noirs, un riche homme d’affaires thaï, pour la société duquel notre collègue travaillait au nom de la société Saïbhoon, me remet une lettre pour, me dit-il, présenter ses condoléances à la suite de ce décès tragique. En prenant connaissance de la lettre dans mon appartement, je remarque tout d’abord qu’elle est bardée d’avertissements légaux, comme un contrat ou de la littérature institutionnelle. Il est notamment rappelé que la connaissance de faits criminels sans signalement à la police est répréhensible et que par ailleurs le dévoilement d’informations confidentielles communiquées à titre privé est un délit. Ce genre de choses. Enfin, quand j’en viens au contenu de la lettre proprement dit, j’y trouve un aveu à peine voilé de l’assassinat, et le tout sonne comme une menace : cet homme m’informe que je suis sa prochaine victime.
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Pour entrer par effraction dans une grande maison où se trouve un ennemi que nous devons affronter, nous n’avons d’autre choix, après délibération, que de confier le commandement de notre petite troupe à la seule femme parmi nous, en raison, nous convainc-t-elle, des « qualités domestiques » des femmes. Une fois à l’intérieur, elle nous conduit par les escaliers sur le toit de la maison car des enfants y jouent et l’un d’eux, trop petit pour comprendre ce qui se produit et donc alerter les autres, est en train de glisser sur la partie inclinée de la toiture. Notre cheffe le rattrape alors qu’il venait d’entamer une chute mortelle dans le vide. Nous la félicitons.
Cela se passait la nuit. L’aube point alors que nous sommes toujours sur la grande terrasse du toit. Comme je regardais les étoiles dans le ciel, avec l’aube je les vois disparaître ; à leur place se montrent de nombreux vaisseaux spatiaux de différentes tailles et formes, que j’admire en disant à qui veut l’entendre que nous ne devrions plus guère tarder à entrer en contact avec des extraterrestres.
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Dans la campagne où je vis dans ce rêve, le gouvernement annonce à la population, qui ne doit pas s’en inquiéter, des manœuvres de la flotte spatiale secrète. Quelques heures plus tard, nous voyons dans le ciel au-dessus des champs et des bois des aéronefs impressionnants aux dimensions colossales, certains aux formes aérodynamiques, d’autres sphériques et d’autres encore polyédriques. Nous comprenons que ces grandes manœuvres annoncent une guerre défensive contre des envahisseurs extraterrestres.
La nuit, entendant du bruit au dehors, je sors et perçois au loin des explosions dans le noir : la guerre a commencé. Une énorme boule de lumière tombe du ciel, dont la trajectoire indique qu’elle vient droit sur nous. Nous allons être rayés de la carte, me dis-je. Or la boule explose en hauteur, formant un disque de lumière dans la nuit. Il en sort un guerrier extraterrestre qui atterrit sur ses pieds non loin de l’endroit où je me trouve. N’ayant pas le temps de courir me cacher, je me recroqueville au sol contre le panneau publicitaire d’un arrêt de bus. Ou bien l’extraterrestre me verra, pensé-je, et me tuera sans attendre ou bien il ne me verra pas et passera son chemin, ce que je ne vais pas tarder à savoir. Or l’extraterrestre reste immobile. En jetant un coup d’œil dans le reflet du panneau, je crois voir qu’il m’observe : il m’a donc vu mais ne me tue pas tout de suite. Finalement, il appelle tous les gens plus ou moins cachés comme moi dans les parages et nous demande, en langue humaine, de lui donner nos noms afin que nous fassions connaissance. Cela détend l’atmosphère. L’extraterrestre est une femme corpulente en armure. Mes amis ont tous des prénoms anglo-saxons monosyllabiques, Mitch, Ann…, et je suis le seul à donner un nom dissyllabique, ce dont je suis contrit. Si l’extraterrestre a compris que j’étais un étranger parmi les autres, elle n’en laisse cependant rien paraître.
Deux d’entre nous veulent aller libérer une de nos amies, une délinquante juvénile mentalement attardée, qui se trouve au poste de police et je les accompagne avec d’autres pour faire diversion. Au poste, un vieux coroner noir nous interpelle et demande qui d’entre nous porte des anneaux aux doigts, car en examinant le cadavre d’une personne assassinée il a découvert un anneau suspect. Alors que je suis le seul à ne porter aucun anneau, c’est de ma main que le coroner s’empare, cherchant sans ménagement à me passer l’anneau à un doigt puis à l’autre, ce qui me blesse les doigts car l’anneau n’est pas du tout à la taille. Je lui fais remarquer qu’il a choisi comme par hasard le seul à ne pas porter d’anneau.
Sur ce, la fille est libérée. Il fait jour. Elle lance un marteau derrière elle dans une dune de sable gris sombre. C’est un jeu local, comme nous l’expliquons à des touristes qui s’étonnent de ce geste. Je ramasse le marteau, avec lequel, couché, je me mets à frapper dans le sable, dont les éboulements me distraient. Un des coups de marteau porte sur un objet enfoui. La dune se situe au sommet d’une falaise à pic sur la mer. Le coup de marteau ouvre une trappe dans l’objet, ce mouvement repoussant le sable du côté de la mer. L’objet inconnu, dont nous observons l’intérieur par la trappe ouverte, semble être de technologie extraterrestre. Alors que nous cherchons à le désensabler, nous provoquons sa chute dans la mer, où nous allons le repêcher. Si l’eau n’a pas endommagé son mécanisme, nous espérons pouvoir nous en servir contre ses propriétaires, à savoir les extraterrestres, pour prendre notre part dans la guerre interplanétaire.
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Le salon de thé de la reine maléfique
C’est un jeu vidéo d’un genre nouveau. On me dit pour commencer que je vais jouer au niveau nommé le salon de thé de la reine maléfique. Aussitôt je me retrouve, en personne, dans un salon de thé désert. Le sol est en parquet. Au fond de la pièce se trouve un présentoir avec des pâtisseries derrière lequel des serveuses attendent. En m’approchant, je vois que je peux orienter une mire sur les objets et les gens, comme dans un jeu vidéo, mais il ne serait pas pertinent de tirer dès maintenant et je fais disparaître la mire.
Je suis devant le présentoir et l’une des serveuses, une femme d’âge mûr, me demande ce que je désire. Je ne sais quoi répondre, ni même quoi faire, déconcerté par ce gameplay. Alors la serveuse prend l’initiative de me servir, sur une petite assiette, un cookie violet, spécialité de la maison. En attendant de voir si ce que je dois faire va finir par m’apparaître, je mange le cookie à même le présentoir. Derrière les serveuses se trouvent des cuisines ou du moins une arrière-salle, à l’intérieur de laquelle je vois des hommes. Pendant que je prends le temps de manger mon cookie, il se produit un va-et-vient entre l’arrière-salle et l’aire de travail derrière le présentoir, mais toujours aucun client. Le personnel et moi nous observons du coin de l’œil, tout le monde attendant, je suppose, la fusillade que j’ai retardée et dont je ne sais toujours pas ce qui doit la déclencher. En même temps, un autre genre de réflexion s’empare de moi : c’est que ces acteurs payés n’ont pas une vie enviable, répétant la même comédie tous les jours.
Je marche ensuite dans la rue avec l’actrice d’âge mûr. On dirait que nous avons quitté le jeu. Je lui parle cependant du prix du cookie et des autres produits du salon de thé, que je trouve beaucoup trop chers. Elle répond que le salon se trouve sur la ligne 13 et que les gens susceptibles de le fréquenter ont donc les moyens. Après avoir dit que j’habite moi-même à l’un des deux terminus de la ligne 13, je m’insurge contre ce raisonnement trop répandu : le prix d’un produit ne devrait pas dépendre de la profondeur des poches des clients mais de sa qualité, or le cookie auquel j’ai goûté n’était pas, même violet, extraordinaire quant au goût. Je crains cependant de la froisser en parlant de la sorte et n’insiste pas. Je ne sais pourquoi je marche avec cette femme qui, vers la fin de sa vie active, n’est qu’une actrice sous-payée dans un jeu médiocre.
Je dois tout de même lui payer les 15 euros demandés pour le cookie et fouille dans mon porte-monnaie plein de pièces. Quand j’ai la somme en main, je lui fais tendre la sienne pour qu’elle la reçoive, et, comme il fallait s’y attendre, des pièces tombent au sol, trois très exactement, que nous ramassons.
Nous continuons de marcher et parvenons à sa voiture, garée dans la rue. Elle a tout de même une voiture, me dis-je, alors que je n’en ai pas. C’est une voiture très vétuste. Une amie l’attend, avec son chien, qui me fait fête pendant que l’actrice manœuvre pour sortir du stationnement. C’est alors que l’actrice me dit qu’elle ne peut prendre tout le monde dans la voiture, qui ne supporterait pas une telle charge ; son amie et le chien montent et je reste seul.
Comme j’ai son adresse, je vais y jeter un œil. C’est un immeuble miteux. Dans le hall, le concierge est aux prises avec des habitants du quartier qui veulent régler son compte à l’un des locataires qu’ils accusent de pédophilie. Sans me mêler à cette histoire, je monte à l’étage où se trouve l’appartement. C’est la porte au fond d’un couloir étroit, tellement étroit qu’en revenant sur mes pas je constate que c’est à peine si je peux avancer. Je me demande bien comment on peut vivre dans un taudis avec des couloirs si resserrés, surtout l’actrice, plus corpulente que moi.
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Dans le train, mon voisin de siège, un étranger, devient visiblement nerveux quand les employés de la compagnie annoncent le contrôle des billets dans le wagon. Le passager devant nous lui passe discrètement un faux billet. Mon voisin m’explique alors qu’il est kurde et je comprends qu’il se fait facilement des amis chez nous, étant d’un peuple ennemi de plusieurs États que nous avons nous-mêmes pour ennemis, l’Iran, l’Irak, la Turquie. Il me vante les qualités spéciales des Kurdes, acquises au cours de siècles de vie au milieu de populations hostiles. Ces qualités lui permettent en tout cas de voyager sans payer. D’autres passagers se mêlent à la conversation, en particulier une femme qui n’a pas de mots assez durs contre l’Iran.
Or je suis un espion pour l’Iran et c’est ma destination, où je me rends, la nuit, sur un chantier d’assemblage de missiles nucléaires. On y travaille de nuit pour plus de discrétion. Je suis conduit vers un général à qui je remets des documents importants.
Puis je retourne en France, où je peux m’adonner à l’oisiveté le temps que l’on me confie une nouvelle mission. Pendant ces longues plages de loisir, je suis un tueur en série. Alors que le soir tombe, caché dans un parc par la végétation, j’observe une femme lire près de sa fenêtre sur le parc. J’attends qu’elle quitte sa place pour pouvoir entrer par la fenêtre. Cette attente, ces prémisses de l’acte me sont très plaisantes. Finalement, elle quitte la fenêtre et la voie est libre. Mais je me réveille.
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Il est impossible de parvenir à l’équilibre économique dans une économie ubérisée, à cause des livraisons.
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Nous descendons dans des cavernes qui sont en fait les décombres d’un ensemble d’immeubles à la suite d’un tremblement de terre. Nous sommes l’équipe de sauvetage. Cela fait deux semaines que la catastrophe s’est produite et nous ne croyons plus guère trouver de vivants. Cependant, quand je frappe sur une paroi, on répond par de faibles coups de l’autre côté : quelqu’un est en vie et je crois que c’est une femme que j’ai naguère aimée. Il faut creuser la paroi pour l’atteindre mais, compte tenu de la dureté des matériaux, cela va prendre du temps, un temps qui risque d’être trop long pour que nous puissions la sauver. D’autre part, il y a toujours le risque d’une coulée de boue, dans laquelle, vu son état physique, elle ne pourra pas éviter la noyade.
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On utilise des chimpanzés, ou plutôt des bonobos, c’est-à-dire des chimpanzés nains, en uniforme dans les aéroports pour aider les gens à déplacer leurs bagages. Ils transportent les valises d’un point à l’autre tandis que les usagers peuvent flâner. Cela m’attriste car je me demande ce que ces bonobos peuvent comprendre à tout cela, et surtout je crains qu’on ne les maltraite, leurs employeurs, le personnel de l’aéroport, les usagers, tant ils sont innocents.
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Expatrié dans un pays d’Afrique noire, je suis provisoirement accueilli avec N., également expatrié, dans la maison de son père, qui vit dans le pays depuis plusieurs années. Le lendemain de notre arrivée, nous sommes conduits en ville par le chauffeur du père. Les maisons que je vois le long de la route, étalées sur une colline boisée, sont magnifiques. Au moment où j’exprime mon admiration, la voiture passe cependant devant quelques maisons étranges – luxueuses mais d’une architecture grotesque. Aussi, N., qui n’avait pas jusque-là prêté attention aux maisons, me raille. Je lui dis de regarder plus attentivement sur la colline, celle-ci constituant sûrement le quartier chic de la ville, où vit d’ailleurs son père.
Quand le chauffeur nous dépose, je souhaite me promener seul. Je ne cesse alors d’être importuné par des natifs, qui veulent tous s’attacher à moi, évidemment pour l’argent qu’ils me supposent en raison de ma race. L’un de ces importuns va même jusqu’à m’enserrer –plutôt que serrer– dans ses bras pour que je ne le quitte plus. Conscient de la force musculaire de mon agresseur, je ne souhaite pas me débattre car cela lui donnerait une idée précise de sa supériorité physique ; je cherche plutôt à le contraindre à me lâcher par des menaces verbales et cela réussit.
Je retourne au plus vite au club des Français, avec lesquels je vais devoir rester pour éviter de revivre ce que je viens de subir. Cette cohabitation forcée ne m’enchante guère, ces gens étant incultes et cyniques. Un jour, A., lui-même expatrié, me dit, quand j’arrive au club : « Les dames sont là », et m’introduit dans un salon où, avec quelques autres Français déjà présents, se trouve un groupe de prostituées blanches. L’idée de me commettre avec ces gens vulgaires me répugne mais je ne souhaite pas non plus faire de vagues, par amitié pour A. mais aussi pour ne pas m’attirer l’hostilité de ceux avec qui je suis contraint de vivre. Pendant que je réfléchis au moyen de sortir de là, j’observe les prostituées. À l’exception d’une ou deux, déjà choisies, ce sont des femmes vieillies et quasiment défigurées par la drogue. Dire que je ne souhaite pas rester car aucune de ces femmes n’est à mon goût ne serait cependant pas accepté comme une raison valable.
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Avec S. et E. je me rends à une réunion de service sollicitée par le Directeur. Nous sommes en retard et restons debout près de la porte, avec d’autres. Le Directeur est assis à son énorme bureau. Devant lui, comme une classe d’écoliers vis-à-vis du maître, des collègues sont assis sur les quelques chaises, d’autres debout ici et là comme nous autres. Le Directeur parle dans le plus grand silence, dit des choses à la fois plates et menaçantes. Embarrassé par le fait que je le serre de trop près, S. nous quitte brusquement pour trouver une autre place dans la salle. Je reste donc avec E. mais me rends compte qu’il est sur un tabouret en train de remplacer un rideau dans sa tringle à la fenêtre et qu’il ne fait donc pas partie de la réunion.
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Je lui ai fait lire le cahier de mes œuvres inédites mais elle l’a posé, ouvert, sur le rebord du balcon et puis s’en est allée. Je vois le cahier depuis le salon, par la fenêtre ouverte. Le moindre coup de vent peut l’envoyer dans la rue, le faire disparaître à tout jamais, trempé dans le ruisseau, piétiné par des passants indifférents. Et je ne peux m’approcher car je sais que, près du vide, je serai pris de vertige – je l’éprouve rien que d’y penser – et risque de tomber du balcon – une chute mortelle – avec le cahier dans la main.
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J’ai rédigé une lettre d’adhésion à mon syndicat pour mon ami D. et elle a été acceptée. Immédiatement après cela, dans un de ses tracts le syndicat a cité un écrit de D. : « Comme le dit D. G… » J’invite D. au restaurant d’entreprise. Alors que nous faisons la queue, il me parle de la lettre, me reprochant à mots couverts d’avoir écrit une ou deux fois le pronom « nous » ou « notre », ce qui peut laisser comprendre aux responsables du syndicat qu’il n’est pas le seul ni même le véritable auteur de la lettre. Cela me fait réfléchir : en supposant que le syndicat ait vu ma plume dans la lettre signée D., se pourrait-il qu’ils aient cité ses écrits en croyant qu’ils sont de ma plume (sachant que j’apporte de temps à autre des conseils d’écriture à D.) tout en n’ayant pas à me citer nommément ?
Au moment de payer, je me rends compte que j’ai oublié les tickets repas et par conséquent, bien que je l’aie invité, D. doit payer son plateau, à savoir la coquette somme de 29,90 euros, tout comme moi.
Une fois à table, je lui réponds au sujet de la lettre que, dans certaines occasions formelles, un « nous » doit être lu comme un « je » et que c’est bien le sens de ce « nous » dans la lettre.
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Interrogé comme suspect par la police, je perds mon sang-froid et l’interrogatoire dégénère, le ton montant de part et d’autre. Quand ils me laissent partir, non sans m’avoir auparavant menacé de me placer en garde à vue pour outrage, je me dis que je suis cuit, qu’ils vont trouver le moyen de m’inculper en pures représailles.
Je me rends au gymnase. À peine suis-je arrivé qu’un mouvement de foule se produit parmi les gens présents car on annonce qu’un juge vient d’entrer, et dans la société que décrit ce rêve les gens ont peur de la magistrature même quand ils n’ont rien à se reprocher. Le bruit se répand que ce juge est venu chercher « Florent Boucharel ». Je vais donc à sa rencontre et il me tend un papier indiquant mon placement en détention provisoire, non pour les faits graves qui m’ont valu d’être entendu par la police mais pour avoir haussé le ton lors de l’interrogatoire et tenu des propos « indécents ». « Vous allez m’enfermer pour indécence ? », dis-je, mi-incrédule, mi-sardonique, dégoûté mais en même temps soulagé par ces chefs d’inculpation relativement bénins. Sans relever les implications outrageantes de ma question, le juge répond oui d’un air calme et me demande de le suivre.
Je suis conduit dans un autre gymnase, dans lequel se trouvent des cages. On me dit d’entrer dans l’une d’elles, où m’attend une fonctionnaire assise à son bureau. Aussitôt que je suis à l’intérieur, un appareil est projeté contre moi, me plaquant le corps contre les barreaux de la cage tout en m’introduisant deux tubes dans les narines et me pressant contre les yeux ces instruments dont se servent les ophtalmologistes pour faire des fonds de l’œil. L’interrogatoire peut commencer.
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Une communauté de hippies cherche à s’agrandir. Ils veulent plus de terres car ils se sentent encore trop près, avec le terrain qu’ils possèdent actuellement, de la société qu’ils ont voulu quitter.
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J’accomplis un pèlerinage qui se tient régulièrement en Afrique noire sous la forme d’un biathlon. Dans la première partie, le groupe de pèlerins nage en groupe sur une certaine distance. Comme nous nageons les uns contre les autres, j’ai toujours peur d’envoyer mon pied dans la figure du pèlerin qui me suit et me retourne sans arrêt. Dans la seconde partie, il faut monter les escaliers d’une tour jusqu’au sommet. On voit donc que le pèlerinage est méritoire. Devant moi dans l’escalier se trouve une Africaine dont le physique me charme. Je passe une main sous sa robe et lui caresses les jambes. Comme elle se laisse faire, je la conduis, au quarante-neuvième étage, dans un appartement que j’espère vide. Mais le propriétaire, un vieillard de race blanche, nous surprend et je lui raconte alors que nous sommes des pèlerins égarés. Tandis qu’il nous reconduit à l’escalier, je lui demande si le sommet est encore loin : plus que deux étages.
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Dans le train en Suède, parmi les instructions aux passagers écrites au-dessus des sièges sur la cloison du compartiment, je vois, sans les comprendre car dans ce rêve je ne parle pas le suédois, les mots : « Sücker le bigger », ce que je trouve très amusant. Quand le train arrive à destination, la jeune femme derrière moi me demande si je viens pour les Jeux olympiques – car il se tient des Jeux en ce moment dans le pays. (Comme elle me parle en suédois, je ne la comprends pas mais j’ai tout de même reconnu le mot « olympique » et peux en déduire le sens de sa question.) Ne résistant pas à une bonne plaisanterie, je lui réponds : « Nej (non) : Sücker le bigger. »
Cet émir inquiétant… D’abord, il y a quelque chose de dyslexique dans sa composition, une partie du keffieh est noire et le bisht couleur chair, du moins de la couleur de la partie claire du visage. Ensuite, il y a cette ombre sur la figure, une plaque grise qui fait l’effet d’une lèpre ou bien du mécanisme mis à nu d’un cyborg, mi-homme mi-machine. Le caractère clivé est renforcé par les lunettes, dont un verre est noir comme la nuit et l’autre réfléchit des lumières étranges. L’aspect de lèpre, voire de décomposition post-mortem commençante est accentué non seulement par les taches à l’éponge mais aussi par la quasi-imperceptibilité des traits du visage, à peine marqués, en contraste avec la bouche livide. Le nez paraît manquer au premier regard mais il est droit et indique la volonté. Ce mage lépreux ou cette momie aux pouvoirs magiques ressort sur un fond ondoyant dont quelques bavures d’encre annoncent la décomposition prochaine. De ces ferments de pourriture physique et mentale se dégage pourtant l’éternelle jeunesse dont parle le philosophe danois et qu’il attribue à ceux qui restent sûrs d’eux-mêmes quoi que leur inflige le sort.
Portrait du poète en émir Abdoullah, par Marc Andriot
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TABLE DES MATIÈRES
1/ Le dictateur et les poètes 2/ Émir 3/ Éléphant noir 4/ Je baise les pieds de la Palestine et autres poèmes
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Or quant à l’antiquité de ces vers que nous appelons rimés, et que les autres [langues] vulgaires ont emprunté de nous, si on ajoute foi à Jean le Maire de Belges, diligent rechercheur de l’antiquité, Bardus V, roi des Gaules, en fut inventeur : et introduisit une secte de poètes nommés bardes, lesquels chantaient mélodieusement leurs rimes avec instruments, louant les uns et blâmant les autres, et étaient (comme témoigne Diodore Sicilien en son sixième livre) de si grande estime entre les Gaulois que si deux armées ennemies étaient prêtes à combattre, et lesdits poètes se missent entre eux, la bataille cessait, et modérait chacun son ire.
Joachim du Bellay, La Défense et Illustration de la langue française
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LE DICTATEUR ET LES POÈTES
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Le premier de ces poèmes est le LV du recueil Le zircon et le nard (ici), qu’il conclut en annonçant le présent chapitre.
Le dictateur tuait chaque jour un poète De sa main, pénétrant dans la prison secrète, Exact, à la même heure en fin d’après-midi. On avait ficelé sur un siège, étourdi, Insulté, bâillonné l’espion communiste Dans une salle basse où, le visage triste, Ce dernier languissait de connaître son sort. C’est alors que, rompant le silence de mort, Entrait majestueux le président à vie En personne : un honneur qu’en principe on envie. Le dictateur voulait, un pistolet en main, Au prisonnier, vieillard, homme mûr ou gamin, Tenir quelques propos lui dévoilant son âme – Il fallait cependant être homme, et non point femme, Le sexe étant la chose afférente aux geôliers. Ensuite il remontait la paire d’escaliers Et pressait son chauffeur de le conduire en ville, Au cotillon offert quelque lâche édile.
Un copiste inconnu, pour la postérité A pu transcrire un choix de cette cruauté.
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I
Qui peut être poète et des Muses veillé Quand, dénué de goût, il flâne débraillé ? Regarde-moi plutôt, admire cette coupe Du manteau dont chacun de mes pas se chaloupe, Laissant voir la tunique aux nuances feldgrau Que saura distinguer un vrai caballero, Le baudrier, l’éclat des médailles sans nombre Sur la poitrine mâle, et l’élégance sombre De la toile de drap cousu de fil d’argent, Le ceinturon de cuir et d’acier réfulgent, Les plis du pantalon à l’exorde des bottes Qui, si tu les couvrais d’instances idiotes, Te feraient un miroir où contempler ton groin, mon lieutenant les cire avec le plus grand soin, Et sur le front saillant la casquette juchée Obombre mon regard de gemme panachée. Quel peut être le goût d’un inné loqueteux, Et quels relents sinon de fiel eczémateux Sortira du caquet bègue de ce paillasse ? Ce nez que je te vois encor, seule la crasse Le séduit-il ? Ces yeux mornes, ces yeux glacés Que mes geôliers bénins jusqu’ici t’ont laissés, Ne goûtent que l’aspect sordide des guenilles ? Tu chantes la Beauté, les pieds en espadrilles ? Vois donc ce révolver, mon loyal Beretta : Crosse de nacre et d’or, en étui magenta. Les effets martiaux, le fuselé des armes Te sont indifférents, tu n’en vois point les charmes Et tu te crois poète ? Arrête, où sommes-nous ? L’art est aux seuls clochards en ce monde de fous ? Et c’est en soprano que l’anarchiste braille, En ténor du futur ?
Va, meurs !
Ah, la canaille !
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II
Mouvement littéraire, autant dire une école, Ses cahiers, ses bons points, sa sotte gloriole, Ses loustics dont le mot d’ordre est la Liberté, Ce délire entendu, ce trouble concerté, Une école de clowns qui déclament leurs rôles D’un air très convaincu, sérieux, et pas drôles, Et que l’on canonise à la fin en donnant Leurs noms à des dortoirs de dégoût lancinant…
Comme ces histrions nomment dans leurs poèmes Les savons dernier cri de France, essences, crèmes À bronzer, pantalons, fourrures, chapeaux mous, Tes compagnons et toi, métis à demi fous, Vous bêlez à l’extase, à l’art pour l’art, au rêve Quand vous lisez des mots exempts de toute sève Sur le papier glacé d’un imprimé bourgeois, Mais c’est le mannequin nu de la page trois Qui parle à vos instincts, plus que ces mornes pitres !
Mes paroles te font du mal, tu récalcitres. Or je n’ai pas fini. Tout cela serait bon, Ferait d’un loqueteux studieux un mouton À mon goût, mais voilà, l’ignoble communisme Captive ces crapauds d’un pressant magnétisme ; Se contempler en face est pour eux si cruel S’ils ne peuvent raser gratis, être du ciel Quand ils vendent leur kif, avoir des ailes d’ange En jetant autour d’eux une fétide fange. Il faut à ces clampins sublimer le travail Comme il faut des complots aux muets du sérail, Il faut à ces pervers des lendemains qui chantent, Car la haine, l’envie et le crime les hantent.
Quand le marchand d’oignons n’aura plus besoin d’eux, Leurs bronzes lèveront des fronts bas vers les cieux. Quand nous n’entendrons plus le latin de leurs messes, On lancera des prix en hommage à leurs fesses. Quand des bouffons nouveaux, plus jeunes, surgiront, Les siècles de leur voix grêle se souviendront. Quand perdront leur impur pouvoir leurs sodomies, On les embaumera dans des académies. Mais jamais, moi vivant, sur vos corps élevé, On ne verra l’État nuire au contrat privé.
*
III
Pourquoi ne pas entendre, un jour au moins, Platon ? Si tu n’écrivais pas des vers de mirliton Mais une œuvre tout feu tout flamme, impérissable, Un monument plutôt que des pâtés de sable, Tu n’aurais pas encore ici droit de cité. Le doigt du Philosophe est contre vous pointé, Poètes, vous croyez être l’intelligence Mais elle vous bannit sans la moindre indulgence. Le canon de mon arme est son bras séculier, Mettre fin à tes jours pour elle est régulier. L’intelligence abhorre et blâme, énergumènes, La bouche qui répand des paroles malsaines. Vous êtes si certains de l’arrêt du futur Mais l’avenir vomit votre tumulte impur, C’est moi qu’il couvrira de lauriers enviables Pour vous avoir chassés de nos murs vénérables, Et pour chacun de vous dont j’éteindrai la voix, Une palme m’attend au ciel sur un pavois. Tu m’appelles tyran, ta clique me défie, Or je tiens mon pouvoir de la Philosophie. L’esprit vous a maudits, qu’êtes-vous, imposteurs ? Arrêtez d’insulter le Vrai.
Maintenant, meurs.
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IV
Quoi de plus saugrenu qu’étudier la rime Et les inversions d’un sonnet pousse-au-crime ? Voyez ce connaisseur en ponctuation Étaler longuement sa délectation Devant les hiatus novateurs d’un bigame Célébrant l’esclavage au bordel de la femme : Est-ce un homme ou bien est-ce un pantin magistral, Ce phraseur dénué de sentiment moral ? Que fait au genre humain l’audace virtuose D’un froid technicien au bord de l’overdose, S’il chante pour flatter la bestialité ? Sous son aspect chétif, c’est la brutalité La plus écœurante qui grogne, et le peuple s’écrie Là-contre durement, veut que je pilorie Cette canaille obscène, en demande la mort Pour apaiser la Loi morale, sans déport. Voilà pourquoi je viens te voir dans ta cellule, De ce noble courroux étant le véhicule ; L’Homme, que tu disais libérer par tes vers, T’expulse comme un pou hors de son univers.
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V
En écrivant des vers tu te vois à Paris, Tu vas dans les cafés, c’est la fête et tu ris, Tu fais rire, surtout, une blonde compagne, On te sert des cocktails d’absinthe et de champagne, D’élégants inconnus te tirent leur chapeau, Tout le monde te dit que le teint bistre est beau, Que l’on n’a jamais vu de plus brillant métèque Depuis Heredia dépeindre l’âme aztèque D’un ton si précieux et si français aussi : « Merci de nous singer, vraiment c’est réussi. Je suis ému de voir comme est universelle La plate gaudriole où moi, Gaulois, j’excelle. Voici, Poète, au nom du baron de Feuillac, Une invitation à jouer au trictrac. Mademoiselle Élise en sera, c’est tout dire. Faites-nous cet honneur, après lequel soupire Tout Paris, alias l’Univers tout entier ! »
Je t’épargnerai donc, enfant de savetier, La désillusion amère qui te guette Quand là-bas sans amis, flanqué par la disette, En fait de cotillons tu suivras dans la nuit La soubrette d’un bouge horrible qui te fuit, Et que son céladon, fâché par ta figure, Saura te l’arranger dans une impasse obscure.
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VI
Le comte de Feuillac aurait beaucoup aimé Rencontrer, c’est certain, poète si famé Car en homme du monde il a le goût des lettres Et lui-même a produit quelques dodécamètres. Mais il aurait fallu qu’il connaisse ton nom Et cela se peut-il ? À l’évidence non. Le faubourg Saint-Germain souffre de myopie : Même des vers français, même une queue-de-pie D’aussi loin ne lui font qu’un effet sans vigueur, Il ne peut supposer dans ce smoking un cœur Ni sous ce chapeau mou de la matière grise Dans le goût distingué suffisamment assise. Le comte n’eût jamais eu de temps pour ton art Mais l’un de ses neveux, te donnant du jobard, T’aurait lancé son gant de suède au visage Avant de te loger du plomb, selon l’usage, Entre les yeux. Crois-en ma parole, ce tir Ne t’aurait pas laissé jeter même un soupir. Ne regrette donc point ce dessein téméraire, Mieux vaut martyr ici que là-bas pauvre hère.
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VII
C’est Paris, à toi s’ouvre un vaste labyrinthe, On te sert des cocktails de champagne et d’absinthe, Ton talent fait valser les cœurs, ton bras les corps, Tu voles éperdu des baisers que tu mords, L’éternel féminin sur ton œillet se presse, T’entendre zézayer des vers, quelle allégresse, On n’a jamais rien vu de tel depuis Feuillet, Si tu poudrais ton slip ça serait Rambouillet, Ton œil flou d’Indien sagacement pétille, Le comte de Feuillac va te donner sa fille, Et la comtesse veut se donner, elle, à toi, Ton désir souverain fait à présent la loi, Qu’ai-je donc oublié ?
Tout ça pour des poèmes ? Explique à mon banquier les puissants stratagèmes Par lesquels tu parviens à ce beau résultat, Je te nomme aussitôt bienfaiteur de l’État. Tu ne dis rien ? Tant pis, je m’en veux de ce rêve ; Poète, nous comptions sur toi. Maintenant, crève.
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VIII
La coupe des forêts où coule la rosée (Pierre Reverdy)
Tous ces arbres tombés pour que tu souilles l’âme, Tout ce papier couvert de muflerie infâme, Tant d’encre dégorgée en blasphèmes bouffons, En hystériques pleurs et farces de bas-fonds, Vont s’économiser avec un doigt de poudre. Vois-le comme, tombant de l’Olympe, la foudre Qui frappe sans colère un ennemi des dieux. Et moi, pour nos forêts, je me sentirai mieux. Vois le faonneau téter la biche affectueuse Dans les bosquets profonds à la mousse odoreuse, Au chant des rossignols qui charme ses ébats ; Tu veux y détacher les scieurs scélérats, L’algide tronçonneuse aux hurlements sinistres Pour qu’un livre attendu par un caveau de cuistres Te pare de lauriers égoïstes et vains ! Que ces mesquins loisirs sont lâches. Inhumains. N’entends-tu pas la voix des nymphes, qui m’appelle : « Sauve-nous, sauve-nous, noble cœur, âme belle ! Sauve-nous du méchant qui va, dans son mépris, En ravageant les bois saccager nos abris ! Diane t’a livré le fat qui nous agresse : Ô presse la gâchette avec orgueil, ô presse ! »
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IX
Il n’y a point aujourd’hui de censure, mais c’est que nous avons perfectionné tout cela. (Aragon)
Pourquoi donc accuser notre État de censure Quand ton fétiche a dit qu’en France elle perdure Sous d’autres avatars, qu’il ne veut point nommer Et qu’il ne paraît pas non plus bien fort blâmer ? Nous sommes fatigués de votre hypocrisie, De l’embrigadement de votre poésie. Mais je dois faire court car je suis en retard Chez un vieux sénateur qui lance son bâtard. Il se trouvera là mon ministre des cultes Et de l’instruction, entre autres gens incultes, Et je veux lui toucher un mot du traitement Que doit verser l’État par son département À notre bonne amie écrivain, la Goulue, Dont je me doute bien que tu ne l’as pas lue. Nous censurons, c’est vrai, tout comme tes amis Dès que l’État leur est entièrement soumis, Car c’est vous contre nous, et non quelque autre chose. Ce sont nos libertés au prix de votre cause. Quel intérêt de vivre, aussi, privé de voix ? Un oiseau doit chanter.
Je vais tirer à trois.
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ÉMIR
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X
Cet amour, Abdoullah, ne finira jamais, Tant que tu me comprends et que tu te soumets. Quand je repousse avec horreur ta main velue, Cette injure, c’est toi – toi seul – qui l’as voulue. Quand je suis sur ton dos à chaque heure du jour, Tu dois me divertir et me faire la cour, Et surtout ne dis pas que le devoir t’appelle Ou je fracasserai de nouveau la vaisselle. Refais à mes dépens une fois de l’esprit, Tu sais comment ma main sur ta face atterrit. Ne rien tenir pour vrai, c’est être philosophe Quand je me contredis à la moindre apostrophe, Mais chercher à savoir le vrai dans mes propos, C’est être au plus haut point borné, le roi des sots. Et si tu veux entendre un serpent qui crécelle, Tu n’as qu’à me parler en bien d’une pucelle.
Tant que tu me comprends et que tu te soumets, Abdoullah, cet amour ne finira jamais.
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XI
Abdoullah, je souris de ton désir souffrant. Si loin, tu n’es pas là. Je marche, t’adorant. J’ai vu le rossignol glisser dans les ramures Mais en moi n’entendais que tes aimants murmures. J’aime les souvenirs dont mon cœur est comblé Car je vis avec eux un rêve constellé : Je parle à chaque objet familier en silence Et redis tous les mots de notre connivence ; Chacun de tes regards, illuminé, profond, Est une étoile au ciel, un bonheur, qui viendront À chaque instant du jour et de la nuit me dire Que l’amour est un oued que rien ne peut réduire.
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XII
Abdoullah, ô je ris de ton désir pressant, Je ris de ces mots doux que tu dis, rougissant, Car ton front emperlé se plisse et se replisse, Tu tends des doigts crochus vers l’ambre du calice Et ton keffiyeh plonge informe sur tes yeux, Son agal† pendouillant penaud, disgracieux ; Où s’en est donc allée, amir, ta contenance, La princière hauteur de ta belle prestance, Et qu’ai-je devant moi ? Les soubresauts bouffons D’un chaton empêtré dans un tas de chiffons. Veux-tu donc que j’appelle avec nous ma servante Et que, pour prévenir un choc, elle t’évente ?
†L’agal est le cordon qui maintient le keffiyeh ajusté sur la tête.
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XIII
Dans le Chinatown de Djeddah
Messieurs, nous le savons, l’État est en danger Et l’honneur des Saoud par nous se doit venger : Sur notre sol un nid de vipères sifflantes Que notre aménité rend bien trop insolentes Sue un mortel bouillon de venin corrupteur Sous les dehors bénins d’un commerce imposteur.
Las ! pas plus tard qu’hier un fret de cardamomes Conduisit mon sergent aux éclatants prodromes D’un désastre imminent pour notre Royauté ; Dans les miasmes du porc ! et du tofu sauté, Le keffieh sur le nez, j’enquêtais ; à peine eus-je Mis la main sur le cou d’un suspect qu’un déluge De nunchakus pleuvait sur nous de toute part. Et voyez donc mon bisht – améthyste, à brocart – Lacéré par le jet d’un trident de coolie. Dieu merci, mon HK confondit cette lie, Mon agal ne bougea que d’un chouïa deux-tiers.
Messieurs, ne laissez point quelques greffiers amers Oser dans les bureaux critiquer ces méthodes. Moi, l’émir Abdoullah, je dédaigne leurs codes Et n’ai d’autre souci que les bons résultats. D’avoir sauvé ma vie en tirant dans le tas Je n’ai pas à rougir devant ces veules scribes Qui vivent aux crochets de l’État, en amibes, Pas plus qu’émir doué de saine tempérance Je ne dois aux toqués la moindre tolérance.
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XIV
La connexion Zanzibar
Messieurs, vous le savez, le Royaume est la cible D’un malfaisant complot contre l’Un infaillible. Vous mandez un rapport vous récapitulant Notre opération Dromadaire volant. Voici donc.
Quand j’appris de mes sources secrètes Que des pirates noirs aux haïssables traites S’apprêtaient à passer un fret délictueux Sur notre territoire enclosant les Saints Lieux, Je lançai la marine et mon hélicoptère – Où je pris place armé d’un HK militaire – Contre les Zandj félons. Me voyant, ces derniers Poussèrent de hauts cris, des blasphèmes grossiers, Et depuis leur vaisseau, dans une aigreur hostile, Lancèrent vers le ciel un fulminant missile. J’étais déjà sur eux et sautai dans les airs, Sentant contre mon dos les débris, les éclairs De mon engin détruit, mais sauf et plein de rage Contre les ennemis défiant mon courage Et les autorités du Royaume très saint. Je tirais sur ces gueux avant d’avoir atteint Le pont de leur esquif, terme et but de ma chute, Où je roulai, courus, me jetai dans la lutte Au corps à corps parfois, les balles bombinant Autour de moi, de tous les côtés, lancinant Stroboscope de tirs. Mais j’en ai l’habitude. Sans me laisser fléchir devant leur négritude, J’abattis un à un ces délinquants retors. La marine suivant, put recompter les morts. Et c’est ainsi, messieurs, dis-je sans hâblerie, Qu’en farouche opposant de la piraterie Notre pays gardien de la religion Fit la plus grosse prise à ce jour de jambon.
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XV
L’émir Abdoullah contre les Thugs de Bénarès
Vous le savez, messieurs, pour notre économie Nous employons chez nous une tourbe ennemie Qu’il nous faut surveiller opiniâtrement Sous peine de subir un cruel châtiment : Loin de nous savoir gré de nos sollicitudes, Ces esprits indévots aux sales habitudes Couvent dans leur poitrine une animosité Que le relâchement de notre fermeté Rendrait pernicieuse au trône des Saoud, Et pendant que nos fils se parfument à l’oud En pensant aux yeux noirs et doux de leurs amies, Ignorant le serpent fomenteur d’infamies, Nous avons le devoir austère et rigoureux De tenir en respect ces immondes lépreux.
Vous eûtes vent, bien sûr, d’une cabale ancienne, Aujourd’hui trafiquante et politicienne, Infiltrée en tous lieux du pouvoir, un Satan Régnant sur ce cancer qu’on nomme l’Hindoustan, Je parle – veuille Allah me prêter assistance – Des Thugs de Bénarès : cette maudite engeance, Selon tous les rapports de nombreux espions, Aurait jusque chez nous avancé des pions, Détournant à ses fins nos besoins de main-d’œuvre. Voyant se resserrer les bras de cette pieuvre, Je partis aussitôt pour la sombre cité Où le koufr dément, sabbat surexcité, À toute heure du jour et de la nuit aboie En jetant ses défunts dans mille feux de joie. En arrivant, je fus, malgré l’incognito Dont je me croyais sûr, attaqué subito Par une abjecte foule, ivre, populacière, Tandis que je faisais fervemment ma prière. Cela se déroulait à quelques pas des ghats ; Je les massacrai tous entre les deux rakats.
L’ennemi consterné, changeant de stratagème, Supposa qu’il pourrait liquider son problème Avec une bibi, qui m’empoisonnerait. La danseuse était belle et vous enchanterait, De sorte que Brahim aussitôt, à mon geste, Saisit et m’emporta ce corps agile et preste. Et c’est dans mon harem que l’on connut l’horreur : La belle avait voulu me congeler le cœur. Vous avouerez, messieurs, jugeant cette offensive, Qu’il faut garder le sens de l’initiative.
Enfin, je pénétrai dans l’antre des démons. Un monstrueux eunuque aux géants mamelons Me barra le chemin ; à son collier de crânes Je crus voir attachés mes bijoux, diaphanes, Car son grand cimeterre aveuglant fendait l’air Comme dans la nuit noire un fulminant éclair. Mais puisque, pour l’islam, une technologie Est permise dès lors que ce n’est point magie, J’abattis ce poussah au fusil-mitrailleur.
Et l’avenir, messieurs, nous paraît bien meilleur Depuis que je rasai cette maison maudite, Ce repaire de djinns à coups de dynamite, Ayant avant cela pris soin d’y renfermer Ses habitants.
Ils ont fini de blasphémer.
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XVI
L’émir Arachide contre le gendarme de Saint-Tropez
Vous le savez, messieurs, sur la Côte d’Azur Où l’hiver est clément et l’été point trop dur, J’ai quelques cabanons et manoirs en pinède Où loin du Tadawul† nerveux qui nous obsède, J’aime passer des jours indolents – mais princiers –, Spéculant un chouïa sur les marchés fonciers, Plus pour jouer, d’ailleurs, comme sur quelques chiffes, Avec mes garnements, qu’ils se fassent les griffes.
Mais voilà, je fais face à l’imbécillité D’un gendarme du cru, simple et surexcité. On lit sur son faciès le profond crétinisme D’un avorton produit au sein du paganisme, Rendu plus ridicule encore par l’habit Que Dieu marque sans doute à l’éternel débit De ses sots concepteurs, sans goût ni main habile – Et dire que ces gens osent parler de style, S’y croyant les premiers, c’en est désespérant, Mais pour un œil pieux plutôt corroborant. Je ne puis rendre compte au bon sens d’hommes sages Des grimaces sans nombre et des cabotinages, Des mimiques de singe et de femme et de nain, Ni des contorsions de pygmée inhumain Dont cet individu contrefait est capable. Plus qu’un homme, je vois un djinn abominable.
N’aimant pas les Bédouins, il veut me provoquer. Dans mon quiet bercail, je le vois m’attaquer Avec tous les moyens de l’ignoble chicane Dont ce pays regorge, et la plèbe ricane De voir un noble émir à la merci d’un pou, Parce qu’il est français et que ce peuple est fou.
Messieurs, c’en est assez, notre droit intangible Au climat tempéré pour nous irrésistible Ne saurait plus longtemps être ainsi méprisé. Je demande avec force et droit qu’il soit puisé Dans notre fonds secret pour régler le problème Et ne veux plus revoir ce trépignant blasphème. Car vous avez goûté les agréments de Fez Et connaissez le prix de ceux de Saint-Tropez.
†Tadawul : la Bourse saoudienne, à Riyad.
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XVII
Essence du téléphone d’or
Le téléphone d’or est, vous l’aurez compris, Un appareil filaire.
Importé de Paris, Où firent ce bijou, sur les fonds du royaume, Les meilleurs joailliers de la place Vendôme, Son combiné se pose, élégant instrument, Sur le support coquet horizontalement. Son cadran rotatif est composé d’un disque Que l’on tourne du doigt, c’est charmant, et sans risque, Je le dis à tous ceux qui n’ont jamais connu Que les touches sans art d’un clavier convenu ; Sans doute est-ce dauber le présent mais personne N’a vu si bel engin, plus riant téléphone Que – personne ici-bas ! – le téléphone en or De l’émir Abdoullah Aladdin Almanzor.
Et cette émotion augmente sans mesure Quand je songe aux poteaux, un à chaque encablure, Traversant les déserts de sable à l’infini, Ainsi que le néant au gratuit réuni…
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XVIII
La vie ne tient qu’à un fil
Vous ai-je raconté, messieurs, comment un jour, Prisonnier du mogul zandj Mamadi Mansour Dans son hélicoptère au-dessus de Médine, Je pus, en me sauvant, tuer cette vermine ? Écoutez donc.
J’étais ligoté dans l’engin Qui devait m’emporter vers une triste fin. Deux Zandj plus Mamadi Mansour, dont le pilote, Trois hommes donc en tout, trois bandits de Mayotte, Étaient là. Je brisai mes liens promptement, Puis, m’étant dégagé de son embrassement, Jetai le premier Zandj blasphémant dans le vide. Le pilote suivit d’un coup de pied rapide. L’engin ne volait plus qu’en zigzags cahoteux, Si bien que Mamadi manqua son coup, piteux ; Je saisis son kandjar et lui trouai la panse, Le jetai dans un siège, il perdit conscience, Je bouclai la ceinture autour de l’embonpoint Et tirai de la plaie, entre le gras disjoint, Un boyau, me lançant avec ça dans l’abîme. Cette inspiration démente fut sublime –Sans affectation : Dieu fut l’inspirateur, Gloire à Lui–, le sanglant boyau libérateur Déroulé tout au long ne brisa pas de suite, Si bien que ma vitesse en tombant fut réduite, Assez pour que je pusse atteindre un toit clément Sans détriment majeur ; c’est alors seulement Que, tendu, le viscère éclata. C’est limpide : Ce criminel avait l’estomac très solide.
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XIX
Mamadi Mansour le Zandj démoniaque
De tous les Zandj félons issus du Zanguebar, C’est Mamadi Mansour mon plus grand cauchemar.
Tout commença le jour où Mayotte, aux Comores, Par la plus grande offense à ses ancêtres Maures Refusa de quitter le giron des koufar. Pour Mamadi ce fut un vrai coup de kandjar Dans le dos ; il entrait alors en résistance Contre cet ogre obèse, efféminé, la France. Jeune encore, il connut les geôles de Satan. Géhenné de longs mois sous le drapeau tyran, Toujours il refusa de céder aux eunuques Dont il abominait les licences caduques. Avec des compagnons, un jour, il s’éclipsa, Quitta le sol aimé dans un kwassa-kwassa Pour depuis Moroni continuer la lutte. Ce fut l’occasion fatale de sa chute Dans les dédales noirs du crime organisé, Car pour faire la guerre en Zandj civilisé, Qui plus est contre un djinn de saindoux en friture, Il faut beaucoup d’argent et vite, et la gageure, Voyez-vous, ne connaît aucun autre chemin Que la géhenne où trône Iblis, monstre inhumain.
Maudite soit la France, effrayante est sa coulpe. Il enserre nos bishts en ses longs bras de poulpe : De tous les Zandj félons issus du Zanguebar, C’est Mamadi Mansour mon plus grand cauchemar.
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XX
L’émir Abdoullah dans la pyramide du Rub al-Khali
Messieurs, vous demandez un rapport exhaustif De faits par nous tenus secrets non sans motif. Entendez par ma voix ce récit pittoresque, Singulier et non moins abracadabrantesque.
Quand notre CubeSat Taqnia « Tripoli » Découvrit un beau jour dans le Rub al-Khali Un objet inconnu comme surgi du vide Et qui paraissait bien être une pyramide, Concevez ce que fut d’abord notre stupeur. Dans les plaines de sable un mirage trompeur Est pour la caravane usuelle magie, Mais non pour le tractus de la technologie ! L’analyse fractale indiquait le travail D’êtres rationnels, c’était comme un sérail – Me disais-je, devant cette image irréelle Dont je voyais ému l’aura surnaturelle – Élevé par des djinns en une seule nuit, Loin des regards gênants, du mouvement, du bruit, Et non l’empilement de roches éboulées, De dunes par le vent puissant accumulées. Il fallut aller voir sur place.
À l’horizon, Comme un déblai d’Iram relevé sans raison, Se dressait devant nous, gigantesque, le prisme, Augure de quel drame ou de quel cataclysme ? La pierre scintillait blanche, ivoire éclatant. Nous ne pouvions manquer ce détail important : Les siècles n’avaient point patiné sa surface. Qui donc osait ainsi, scandaleuse menace, S’inviter au pays trois fois saint des Saoud ? J’entendis, semblait-il, une musique d’oud Depuis l’intérieur lointain de la structure, Et quand, en la cherchant, nous vîmes l’ouverture, Sans hésiter j’entrai le premier dans ce trou. Que direz-vous, messieurs ? je crus devenir fou Quand se ferma le mur aussitôt à ma suite Et je me trouvai seul dans cet antre d’afrite.
Car nous n’avions point pris avec nous d’explosifs Et je ne voyais donc quels moyens positifs Pourraient être employés, avant de longues heures, Pour me tirer de là : « Abdoullah, que tu meures, Pensai-je, ce serait certes grande pitié, Mais puisque te voilà du jour congédié, Apprends donc à connaître un peu cette bâtisse Où t’a voulu mener ton esprit de service. »
J’avais ma lampe – las ! non celle d’Aladdin Mais une lampe torche – et perçus un chemin, Que je suivis ; nul oud n’égayait mon oreille Mais un bruit de turbine ou de ronron d’abeille Amplifié ; je vis au loin une clarté, Éteignis, m’approchai, qu’avisai-je, hébété ? Dans une salle haute aux murs dans les ténèbres, Mille scintillements inquiétants et guèbres : Tout comme au Tadawul d’innombrables écrans Clignotaient, recouverts de glyphes aberrants, Étincelants rébus, l’alphabet hérétique De djinns abandonnés dans l’abîme hermétique, Et j’eusse bien en vain cherché dans ces listings La cote d’Aramco, Sabic, nos stock-holdings, Car c’était magie noire et science farouche. Je vis alors un nain à figure de mouche – Plutôt un serviteur maudit de Bal Zebub, Idole de grès noir, qu’un honnête Querub –, Qui semblait consulter je ne sais quelle courbe D’un indice inconnu, clignant d’un air très fourbe. Ses gros yeux globuleux, sombrement irisés, Réticules de grains quartzeux entrecroisés, Suintaient l’abstraction vide d’un infidèle Et la méchanceté rare d’un anophèle. Quand il leva sur moi ces organes hideux, Je risquai bravement un exorde hasardeux : « Étranger, quel que soit le but de ta visite, Tu ne peux sans permis prolonger en ce site Ton clandestin séjour car c’est contre nos lois, Nos services n’ayant point reçu les envois Prescrits dans les délais, ni le mémoire idoine Avec timbre fiscal pour contreseing en douane Et l’attestation du double bordereau, Présent le formulaire autographe au bureau Des colligements près la chambre des épices, Ayant posé son sceau la cour des bénéfices. Fort de ces condensés mais clairs abrègements Valant de par statut dus éclaircissements, Veuille donc, étranger, me suivre sans attendre Pour plus ample examen des mesures à prendre. » Après ce peu de mots, je me vis au milieu D’un amas de ces nains, et me remis à Dieu.
Tirant au pistolet dans un globe de verre, Je parvins à créer un chaos salutaire. Courant je ne sais où, vif comme l’ouragan, Tout à coup je glissai le long d’un toboggan Et chutai dans le noir sur un pouf en matière Élastique émettant une vague lumière. Je sentis les cloisons autour de moi trembler, La pyramide était en train de s’envoler ! Et puis quelle ne fut encore ma surprise, Le flan gélatineux, mon improbable assise, Commença de ramper, tel un être vivant. Une trappe s’ouvrit et dans un coup de vent, Jetés hors du vaisseau qui s’élevait rapide, Le pouf et moi dessus tombâmes dans le vide. Allah est pour les siens miséricordieux : Je planais sur mon pouf dans la sphère des cieux Plus que je ne tombais, et nous touchâmes terre Sains et saufs. Gloire à Lui qui connaît le mystère.
Messieurs, vous savez tout. Nous avons établi Un institut secret d’étude à Roswali Où nous nous occupons, afin de le connaître, Du Blob auquel je dois devant vous de paraître.
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XXI
L’émir Abdoullah est l’invité du maréchal Amin Bobo
La délégation des bishts noirs et dorés Du royaume gardien des monuments sacrés, Sortant des cadillacs aux drapeaux couleur jade Flottants enluminés dans l’air chaud en cascade, Agitent les longs plis de leur sombre appareil Comme un nid de corbeaux s’ébrouant au soleil. L’émir Abdoullah songe à Djeddah dans la brise. C’est le fardeau de l’homme au keffiyeh cerise.
Le maréchal Amin, ogresque, colossal, Rutilant de sueur, ce vernis tropical, Et son plastron couvert d’innombrables médailles, Souvenir de non moins abondantes batailles, Comme une poule avec, la pressant, ses poussins, Entouré de soldats, séides, spadassins, Est avec les émirs pour leur faire la grâce De partager sa table insigne et son palace.
Tyran Amin Bobo, suréminent golgoth, Est-ce toi qu’on appelle, à Job, le Béhémoth ? Ô combien d’ennemis t’es-tu mis dans la panse Pour étaler si belle et bonne corpulence ? Ton pays tout entier a-t-il assez de bras Pour soulever ton pied ? Je ne le pense pas. Un négrillon, ce n’est, pour ta sublime bouche Et ton grand appétit, guère plus qu’une mouche. Mais je sais, mon Amin, que tandis que l’émir Admire en ton château d’ivoire et de saphir, D’ébène et d’or, les œufs cyclopéens d’autruche, Les défenses, les peaux, le chat-pard, la guenuche, Les esclaves, en route – à peine un freluquet Près de toi, l’éléphant – vers la salle au banquet, Sous ton air martial, exécutif et roide, Tu mousses en passant devant la chambre froide.
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ÉLÉPHANT NOIR
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XXII
Maréchal, voilà le maître-queux !
Par Hadji Lamouche, poète lauréat
Grand Amin, l’univers est ton œuf, et l’Afrique Est ton œuf à la coque, et c’est grâce à la trique Dans ton poing de babouin que le monde va droit, Grâce à l’engrais des forts que la justice croît. Tous les diamants bleus que des griffes tu touches Se changent aussitôt en gluants nids de mouches. Si tu mettais les pieds dans la source du Nil, On ne parlerait plus du Caire, peuple vil. Les femmes, bel Amin, ne peuvent se contraindre Quand tu roules des yeux : il faut ou les étreindre Ou les faire punir par tes maîtres d’hôtel. Qui dira que cela n’est point surnaturel ? Mais tu sais délecter ton sang, ton oxygène Par de meilleurs moyens de tendres corps d’ébène. Il ne te suffit point d’écraser sous ton poids Des cuisses où fermente un équivoque empois ; D’où croit-on que te vienne une telle sagesse, Dépassant ce qu’a vu le monde, dans ta graisse ? Et qui ne sait les bancs vides des facultés, Pleine ta chambre froide avec ses voluptés ? Oui, les meilleurs cerveaux du pays sont, je pense, Depuis longtemps passés par le fond de ta panse. – Mon lecteur goûtera ce fin oxymoron : Ta panse est un abîme et non pas un chaudron. – Et c’est avec bonheur, non face de carême, Que je chante aujourd’hui mon tout dernier poème. Amin Bobo, salut, voilà le maître-queux Pour trancher dans mon lard croustillant et musqueux.
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XXIII
Maréchal Bobo, l’éléphant noir
Par un autre poète lauréat
Dieu, dans sa bienfaisance infinie, a voulu Que tu règnes, aussi prodigue que goulu, Au principe du Nil, paradis sur la terre, Grand éléphant d’ébène en habit militaire ! Sois gros ! sois devant nous le vrai Léviathan Dont parlent les babouins dans leur Kafiristan. Sois sur le monde un poids énorme, un monolithe, Pyramide vivante et sphinx hétéroclite. Sois composé de tout le sang, de tous les nerfs, De tout le gras, de tous les muscles de nos chairs. Brise nos os trop secs et suces-en la moelle. Saisis notre seul bien, nos enfants, à la poêle. Sois gros ! bois des cocktails de nos gluants cerveaux, Nous voulons que les plis de ta panse soient beaux, Que par ta voix nous parle, embelli, le génie De notre race : sois la sagesse infinie. Dévore ce qui vit sous ton autorité, Car nous ne voulons pas d’un totem déjeté. Aplatis sous ton sac la morgue de nos femmes, Les singes aux sourcils d’argent sont omnigames, Et quel meilleur levain que le tien, éléphant Qui manges la forêt, pour pétrir un enfant ? Amin Bobo, sois gros, ô sois la corpulence Incarnée : épandage, énergie, opulence !
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XXIV
L’éléphant noir des marécages
Par le poète lauréat Jean-Bedel Toto
Grand éléphant Amin, si tu vois l’éléphante Remuer devant toi sa trompe, alors enfante ! Couvre d’éléphanteaux le limon volatil Du bocage enchanté sur les sources du Nil. Tu les verras jouer avec les flamants roses À les faire s’enfuir comme des vols de roses Dans le doux crépuscule incarnat des marais. Tu les verras, prenant sous les palmes le frais, Vers les chauves-souris tête en bas suspendues, Dans toute la ramure épaisse répandues, Lever inquisiteurs leurs trompettes, serrés L’un contre l’autre et prêts à courir effarés. Et tu les entendras klaxonner : « Notre père, Nous louons tes hauts faits d’éléphant militaire. Apprends-nous à fouler le vulgaire ahuri. »
Même quand tu sais bien qu’un autre est son mari, Grand éléphant Bobo, si tu vois l’éléphante Remuer devant toi sa trompe, alors enfante !
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XXV
Le laurier de la chambre froide
Par le poète lauréat Jean-Bedel Toto
Maréchal éléphant, zébu pharaonique, Amin Bobo, c’est toi, notre bombe atomique ! Tu fais peur aux toubabs avec tes grosses dents Et pèses comme vingt de leurs nains présidents. Ça sent, dans leurs journaux, la miction des chèvres Quand ils parlent des plis de tes énormes lèvres. Leurs maîtres sont contrits en voyant ton harem, En voyant ton pouvoir sans limites idem ; Nous rions avec toi de leurs mélancolies, C’est nous qui triomphons quand tu les humilies.
Et ta panse est le terme éternel, sépulcral, Labyrinthique, ancien, profond, pyramidal, De nos jours sans valeur, notre nuit de momies. Pour repousser toujours les forces ennemies, Nous aimons enrichir ton sang en zinc, en fer, En tungstène, en titane, alimenter ta chair, Nous fondre dans le gras de l’union mystique Éléphantesque, en or tomate hiérophantique. C’est mon tour, j’ai chanté ta grandeur, tes cheveux Crépus, ton biceps dur, tes pieds fatals : je veux Le laurier qui m’attend, pour que ma viande roide Se parfume à ton goût exquis, la chambre froide !
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XXVI
Jean-Bedel Toto, poète lauréat, espion
Le maréchal Bobo s’étant calé la panse Et fait des bons morceaux du poète bombance, Se sentit ballonné quand un rapport secret L’informa de l’affront : Jean-Bedel, indiscret, N’était rien qu’un mouchard, un sale communiste, Et c’est sans doute encore ironie anarchiste De sa part s’il s’était laissé glorifié Par l’État souverain ainsi mystifié Qui venait d’assurer, pour son apothéose, Le transfert de sa moelle à la glacière close. Le malaise d’Amin ne dura cependant Pas plus que le quartier le moins long d’un instant : Une éructation le fit tôt disparaître – Suffit à déloger de ses boyaux le traître.
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XXVII
Le maréchal Bobo et les femmes
C’est un sujet sensible, on n’ose en murmurer. Ce torchon qu’est la presse aime se censurer, Souvent le directeur songe à la chambre froide, Cela lui rend la nuque usuellement roide Car il n’espère point, ce clown, l’insigne honneur D’être jamais – pourtant c’est un beau flagorneur – Convié comme une huile au banquet délectable, Si ce n’est dans le plat et très méconnaissable. D’ailleurs, Fatoumata, sa femme, lui redit : « À quoi bon remuer tout ça ? Sois érudit, Un intellectuel qui voit loin, dans la brume, Ne trempe pas dans l’eau croupissante ta plume, Ne va point avilir ton stylo compassé. » En outre, pour Fatou, le bon temps est passé. Naguère, en son printemps, elle connut la panse – où sa fière beauté trouvait sa récompense – Qui dans la terre meuble enfouissait son corps Sous son poids merveilleux, les sublimes accords De ses os aplatis, ses hanches démanchées, Écartelés ses seins et ses bronches bouchées, Avec l’énorme sac du maréchal Bobo. C’était comme au palace-hôtel sans lavabo. Dans la fosse excavée à coups de panse pleine, C’était voir contenter son rêve d’être reine. Comment oublierait-elle, ô non ! qu’elle eut un jour Entre les bras un peu de l’immense contour De graisse et de replis du Nautonier suprême, Son levain écumeux à ras bord. Quel poème ! Elle n’oubliera pas. « À quoi bon, directeur, Colporter des ragots sur notre Dictateur ? Qu’il fasse son métier avec la compétence Que nous lui connaissons. Les bruits, quelle importance ? »
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XXVIII
Un banquet sur le Nil
Le maréchal Bobo qui buvait du zython Pour arroser le riz au singe et le python, Le méchoui de zèbre et le couscous d’autruche, Se rinçait le gosier vidant cruche après cruche, Quand un de ses jongleurs, pétulant comme un chat, Tomba dans le Nil blanc au cours d’un entrechat, Oyant les hurlements du pauvre pour sa vie Et voyant les crocos, sourit : « Je les envie. »
Ô barde Jean-Bedel, que ce bon mot glaça, Tu gémis : « Si Joseph Staline voyait ça… »
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XXIX
Les nuits de Jean-Bedel
Je voudrais vous parler de Jean-Bedel Toto, Poète lauréat du maréchal Bobo. Jean-Bedel composait d’hétéroclites odes, Fruit d’un labeur constant, d’innombrables maraudes, De rapines sans fin dans les champs grands ouverts De la littérature occidentale en vers. Mais son plus grand amour, mais son unique Muse, Et pour ses plagiats sa véritable excuse – Car que ne ferait-on par l’amour qui rend fou ? –, C’était Olivia, noire comme un cachou. Il disait que son sort, des lundis aux dimanches, Était entre ses mains dont les paumes sont blanches. Olivia, le Nil blanc, clair et transparent, Enveloppe ton col nu, noir et sidérant, L’entendait-on encore halluciner, fébrile, Et cela ne manquait en somme pas de style. Las ! Pauvre Jean-Bedel ! Frivole Olivia, Par ta faute un rêveur dans Engels s’oublia, Un poète, vaincu par ton immoralisme, Expia son amour dans le fauve marxisme. Car, en sortant du Nil avec ton domino, Tu reçus les baisers du maréchal Bobo.
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XXX
Maréchal Bobo Bombe
Par le poète lauréat Abdoulie Jallow
Quand tu lèves la main pour saluer ta race, C’est comme un récepteur aiguillé vers l’espace, Une antenne-relais qui diffuse sur nous Les lasers des novas traversant nos boubous, Ô maréchal Amin, la force des étoiles ! Sur l’estrade géante, à tes fils tu dévoiles Les mystères du ciel et du temps, des volcans, Du Nil bleu, du nickel, du sang, des diamants, Du pétrole et du gaz qui sous terre bouillonnent Dans les gouffres des djinns où leurs flots tourbillonnent Et qui font des geysers de feu sur l’océan Dont je ne sais quel diable est l’étrange artisan. Nous saluons l’émir Abdoullah, ton convive, Au thobé très seyant, au bisht élégant : Vive Le maréchal Bobo, qui nous fait des amis Chez les peuples les plus fiers, libres, insoumis ! Quand tu brandis le poing contre le diabolisme Inique et répugnant de l’impérialisme†, Quand tu montres les dents aux tortueux vautours, Ils retournent glacés aux cailloux de leurs tours Dans les nuages noirs, mais ton poing est la bombe Qui fera de ces nids jonchés d’os une tombe. Face aux Zorros haineux ton ventre triomphal Est notre bastion. Vive le Maréchal !
†Le poète lauréat Abdoulie Jallow souhaite apporter la précision suivante au sujet de la diphtongue dans les mots diabolisme et impérialisme. Dans ce dernier mot, la diphtongue « ia » est une diérèse (comptée deux syllabes), conformément à la règle la plus classique. Dans diabolisme, Abdoulie a voulu suivre l’exemple du mot diable, dont il dérive et où, par exception, la diphtongue est une synérèse (comptée une syllabe). Le mot diable apparaît au vers 12 et se compte, selon l’exception elle-même classique, deux syllabes (dia-ble) ; en comptant une synérèse dans diabolisme comme dans son mot-racine diable, Abdoulie est conscient de faire un choix audacieux ; il espère que cela contribuera sans tarder à lui faire une réputation d’innovateur.
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XXXI
Ma négritude
Elle ne cache pas son jeu, ma négritude. C’est l’autre nom que porte ici ma solitude. On m’appelle négro, je dis : spiritual ! On me dit : la forêt ! je dis : le Maréchal ! Là-bas au paradis, au ciel, nous serons frères, Ici je ne dois rien aux faux humanitaires. Je parle au « négrophone », on est habitué : Bonjour, le numéro n’est pas attribué. Vous trouvez mon propos un peu trop didactique, Ma révolution pas assez extatique ? Allô, monsieur, pardon mais qui demandez-vous ? Le singe est dans son arbre, avez-vous rendez-vous ? Il ne peut recevoir qu’avec un bon prétexte, Peaufinez bien le ton enjoué dans le texte. Ta négritude est belge, ô mon vieux Léopold, Et ton nom, d’un vieux roi qui m’étiquette : Sold. Ma négritude à moi, le poète Abdoulie Jallow, sans général d’opérette accomplie, Va repasser l’histoire au charbon qui noircit : C’est l’histoire du singe à qui tout réussit.
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XXXII
La coupe de zython
Par Adboulie Jallow
Je te lève, ma coupe, aux bords sombres du Styx. Pour que je vive encore il n’existe aucun ptyx. Aux jeux de l’Hélicon se pressent les trouvères, Parmi lesquels, hélas, beaucoup de pauvres hères. Nul Boileau, de nos jours, pour siffler ces marauds, Dont personne n’entend les cantiques lourdauds ; On ne peut abaisser ce qui rampe sur terre Dans le trou dont il est fondé propriétaire. Ils vivent malheureux et cependant cachés, Dans un anonymat dont ils sont très fâchés. Mais que Victor Hugo pût siffler ce grand maître, C’est une balourdise à ne point s’en remettre. Si l’on veut juger bien de son discernement, Ce sifflet dit l’absence, et surabondamment. Sa force, qu’il osa croire contemplative, Fut grande pour un clown mais pour penser chétive. Voilà ce qu’attendant Charon je dis : Victor, Boileau fut génial et toi, Hugo, butor. Et je lève ma coupe à la belle mémoire Du poète où cueillit notre verbe sa gloire. Qu’un paillasse lui plaigne un jargon ampoulé Indique la curure où ce drôle a roulé. Qu’il dénigre l’« ancien » parce qu’il est « moderne », C’est le fiel attendu d’une vieille baderne. Je t’ai vengé, Boileau ! Content, je peux mourir.
Ce poème plaira, j’en suis sûr, à l’émir.
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XXXIII
Poète dont le nom est Abdouli Jallow, Que ton chant à la bouche, ainsi qu’un chamallow, Soit moelleux, délicat, fondant, mielleux et rose, Et que Fatou l’entende en baisant une rose.
Poète dont le nom est Jallow Abdouli, Que ton chant soit pour l’œil comme de la jelly, Transparent, opalin, miroitant, diaphane, Fatou l’écoutera mangeant une banane.
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JE BAISE LES PIEDS DE LA PALESTINE ET AUTRES POÈMES
Ceci n’est pas un nettoyage ethnique.
XXXIV
Je baise les pieds de la Palestine
En un siècle sali, nauséabond, infâme, Rien ne saurait donner au dégoût de mon âme Plus grand apaisement que ce baiser contrit. Et tant mieux si le fou dans sa bêtise rit, Si me tournent le dos les grandeurs irritées, Si le fiel se répand de biles dépitées, Tant mieux si l’injustice inhumaine, aux abois, Abuse de sa force en profanant les lois : Je baiserai ces pieds, baiserai leur poussière, Je lave mes péchés dans ce baiser sincère. Je dis : Gloire aux martyrs de ce siècle odieux, Ils gagnent en souffrant le royaume des cieux. Gloire au martyr debout face à l’ignoble outrage, Tout éclat, au soleil de son sang, est mirage. Et tel qui croit gagner lâchement, a perdu, Son néant par le sang des martyrs confondu. Je baise la poussière et gagne l’or des justes, Je baise avec respect tes blessures augustes.
Palestine martyre, enfant des oliviers, En ce monde je baise humilié tes pieds.
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XXXV
Intifada
Contre les chars blindés et l’escadron vampire, Ton sang se fait cailloux, Palestine martyre, Et ta poussière monte au ciel comme un drapeau Fait de tes ossements épars et de ta peau ; Ton sang se fait cailloux, l’occupant pétrophage, Et l’olivier tombé, dans les méandres nage Des larmes que n’ont plus les yeux de tes enfants.
Ton sang vole, ababil narguant les éléphants, Ton sang crie à l’assaut sur les murs des ruines Et ton sang marche droit sur un chemin de mines.
Ton sang ne coule pas : dans le jardin rasé La terre ne boit plus, le nuage est brisé.
Ce caillou blanc, cristal de larmes héroïques, Poème fulminant que jamais tu n’abdiques, C’est un bourgeon de fleur poussé dans un charnier, Le pigeon qui retourne à l’eau du colombier, Et c’est le chant d’amour du sang pour ses racines Lancé sur la terreur des balles assassines.
Ce caillou, c’est ton sang fait pluie et chant fécond, C’est la clef de la porte oscillant sur un gond Dans le pré qui n’est plus qu’un trou, qu’un cimetière, C’est ton sang fait tempête, éclatante lumière.
Ce caillou, cette pierre aveugle, est la beauté Qui montre à l’univers ce qu’est l’Humanité. De ce germe semé par ton cri, Palestine, Graine persécutée, immense, clandestine, Naîtront sur ces déblais de nouvelles moissons, De nouveaux oliviers, de plus belles chansons.
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XXXVI
Territoires occupés, ou Le haillon de sang
Les soldats, bons robots, font le travail des flics, Les flics font le travail, mais en étant moins chics, Des muets croque-morts, et ce métier là-bas, Pour le gouvernement du moins, n’existe pas Car personne ne meurt en terres occupées.
Où les prisons high-tech sont des villas huppées – On y retrouve goût à la vie, à l’amour –, Où les fils barbelés que l’on a mis autour Servent à retenir chiens et chats domestiques Mais surtout à garder au dehors les moustiques, Oui, ce lacis crochu par tant de sang rouillé, De snipers, miradors, projecteurs émaillé, Est une moustiquaire immense et géniale, Un cadeau pour montrer l’amitié spéciale Liant à l’habitant primitif son docteur, Expert en psychotisme et malaises du cœur. Territoire occupé, paradis sur la terre !
On entend bien parfois le mot « sécuritaire », C’est, je pense, une erreur de la traduction : Il ne s’agit ici que de compassion Et d’amour du prochain par relais satellite, Vidéosurveillance et mitrailleurs d’élite, Actroïdes, cyborgs députés, couvre-feu, Check-points, état d’urgence, intox, espions, jeu De guerre, électrochocs, colons, loi martiale, Censure, bulldozers et guerre spatiale, Assassinats ciblés et massacres gratuits†, Des hectares de champs et de vergers détruits, Une terre indomptable à ses bourreaux livrée Qui jure d’être un jour de ses maux libérée.
Palestine au cœur haut, du sang de ta douleur Tu te fais un haillon et couvres ta pudeur.
†Voyez les rapports de l’ONU.
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XXXVII
La belle Ahed
Parce que les jasmins sur ton cœur ont saigné, Ton doigt contre la bombe atomique a gagné. L’astronaute foulant les cailloux de Naplouse A grimacé devant ta faconde andalouse. Les maréchaux d’empire, angoissés par tes yeux, Ont envoyé des taons zigzaguer dans les cieux. Les cyborgs entraînés à la guerre d’usure Prennent peur quand le vent touche ta chevelure. Les éléphants d’acier, en criant « Ababil ! », Ont voulu se jeter effrayés dans le Nil. Le bulldozer sanglant a revomi sa proie Et s’est souillé, craignant que ton poing ne le broie. Le Mur a dit au ciel : « Envoie un ouragan Avant que me détruise Ahed d’un rude vlan ! » Les snipers étendus, sinueuses vipères, N’ont pu que s’enfouir dans leurs viles ornières. Parce que les jasmins sur ton cœur ont saigné, Ton doigt contre la bombe atomique a gagné.
Ahed, ô belle enfant de la terre martyre, Accepte cet hommage et lyrique délire. Moi, ce pauvre poète où saigne le jasmin,
Aux souverains martyrs je demande ta main.
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XXXVIII
Intifada 2
Prends ce caillou bien dur dans les dents, sale tank. Va pleurer au guichet de la Goldman Sachs Bank Et ne reviens qu’avec des mégatonnes d’armes, Supersoniques jets, bombes, robots gendarmes, L’Oncle Sam en inox pour ta sécurité, Tous les brevets du monde en destructivité, La bénédiction de Wall Street à la hausse, Sinon tu finiras le nez dans une fosse.
Va pleurer tout ton saoul devant tout parlement Pour qu’ils votent des lois brisant virilement Notre haine antichar, ou sinon tes oreilles Siffleront jour et nuit comme un essaim d’abeilles. C’est bien d’avoir beaucoup d’avions rutilants Mais mieux vaut empêcher les discours trop cinglants.
Et toi, le bulldozer à la gueule flétrie, La terre est devenue une Rachel Corrie Sur laquelle tu cours comme un vil puceron. Tu submerges les morts et le sang de goudron, Et les courts de tennis sont un grand cimetière, La balle rebondit sur la blanche poussière Des crânes concassés, broyés d’enfants martyrs. On entend dans le vent des jardins leurs soupirs. Ton rire cache mal, si jaune, les tortures Qui couvrent ton État comme un dépôt d’ordures.
Et toi, le satellite, orbitant œil de lynx, Va requérir d’E.T. les mystères du Sphinx !
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XXXIX
Asmaa
Asmaa, je vais te lire : ô ne me déçois pas ! J’aurai pour déchiffrer le sens de tes combats Un masque étanche ainsi qu’une paire de palmes Et j’irai près des rocs bercés par les vents calmes Pour contempler le fond de la mer en nageant. Les étoiles d’onyx et les oursins d’argent, Les poissons colorés et les blancs coquillages Me subjugueront-ils plus que du bord des plages Quand, seul et suspendu sur le hallier brillant, Je laisserai chanter leur silence accueillant ? Asmaa, pour deviner ton ire, quelles larmes Par toi vais-je verser, moi qui voudrais des armes Pour empêcher la nuit de cacher ta douleur, Asmaa, car il faudrait qu’ils s’enlèvent le cœur Pour vivre en te voyant couverte de ténèbres, Et c’est le cœur qui tient ensemble les vertèbres. Qu’ils se bouchent les yeux, qu’ils vivent sans te voir, C’est tout ce qui pourra leur donner le pouvoir Sur la terre qui boit ton sang par tant de plaies Et les étouffera dans ses oliveraies Désertes, où murmure un fantôme glacé, Sauvages, où la main d’Astaroth a passé, La terre qui te boit comme un vin qui l’enivre, Marécage de sang où lasse tu dois vivre. Tu seras de ces eaux mortes le feu-follet, Un phare sur le Styx et dans le serpolet. Que l’on ne dise pas que cette ombre de terre Est un grand casino, car c’est un cimetière. Asmaa, quelle clef d’or pour déchiffrer ton ire ? Quelle clef ? Quelle épée ? Asmaa, je vais te lire…
*
XL
Mon Asmaa
Asmaa, si tu lisais les mots de ma folie, Si tu voyais ton nom dans ma tête abolie, Tu saurais que la terre où se posent tes yeux A pour elle une place – un trône – dans les cieux.
Tu vivais avant toi sur une terre ailée ; Quand d’autres l’ont voulue, elle s’est écroulée. Tu vivais comme un arbre avec tes longs cheveux Dans le vent, tu vivais comme l’eau dans le creux De la main, vivais-tu comme l’oiseau qui chante Et puis meurt enfermé dans une main méchante ? Tu vivais sur la terre aux reflets de ciel bleu, Dans le miroir du vent, des nuages, de Dieu, Sur le flanc d’une mer toute circonférence Qui te tendait les bras de son aimant silence. L’ombre des oliviers t’abritait de ses fleurs. Fenêtres aux carreaux de toutes les couleurs, À toi venaient les nuits de roses effeuillées Sous les étoiles d’or au ciel éparpillées.
Asmaa, tu n’as aimé qu’en rêve, ton amour S’est envolé sans bruit avant le point du jour, Apprends de son départ qu’à ton seuil est la peste. Ton amour est parti sans demander son reste, Avec la clef des champs dans son bec ; chère Asmaa, Ce rêve sans espoir, sans fin est un coma, Tu ne vis point, tu crois pousser avec les heures Que ton cœur te redit mais en fait tu demeures Prise en cette statue au regard effacé Dont le soleil en vain touche le front glacé. Car comment vivrais-tu quand tes faibles racines N’ont plus où s’enfoncer que trappes assassines ? Comme ils ont pris la terre à tes pieds, et tu vas Dans le vide où jamais tu ne te retrouvas.
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XLI
La revanche des agomphes
Agomphe : (Zoologie) Dépourvu de dents. Épithète appliquée par Christian Gottfried Ehrenberg aux infusoires rotifères dont les mâchoires sont dépourvues de dents.
Du haut de votre sens bureaucratique et fat Vomi de Belzébuth – de peur qu’il n’étouffât On lui fit expulser cette vile immondice De son gosier puant : vous fûtes le calice –, Vous avez contemplé d’un œil incompétent Ce siècle et décrété bigrement important Qu’admirent ébahis la tourbe des agomphes, Sur leurs droits piétinés, vos vulgaires triomphes.
Et vous voilà céans arbitres du bon goût. Vous dont ne voudrait point le ruisseau de l’égout, Tout rampe agenouillé devant vos borborygmes, Vos gris gargouillements d’estomac, paradigmes Que de graves penseurs colligent en traités ; Tout ce qui parle dit à vos acidités Un oui tonitruant de grasse mouche bleue, Qu’on sert en haut-parleurs aux morts de banlieue.
Il est écrit qu’un jour les morts se lèveront ; Ce jour-là les sans-dents aphones rêveront Qu’un dentier est possible, et ce non point pour mordre Mais pour être compris. Quel angoissant désordre Quand on aura cessé de cuider que vos vents Sont un esprit subtil !
– Quels peuples décevants, Qui ne veulent plus être otages de nos urnes, Les gueux, les malappris, les sans-dents, les sans-b*** !
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XLII
Distiques 1
Quand plane l’esprit l’homme en bas va tituber Ne prends cet escalier que si tu veux tomber
Ce n’est pas un bon jour mais demain sera pire Ne demande pas trop d’éclat à ton sourire
Quand tu veux vers le ciel infini faire un bond Tu tombes en toi-même et ce n’est pas profond
Dans ton jardin durcit ses épines la rose C’est le sang de ta main rien d’autre qui l’arrose
Quand tu te fais bien mal imagine un passant Qui le voit pour qu’au moins ce soit divertissant
Je tire mon chapeau claque à tous les poètes Qui firent bon ménage avec de fortes têtes
*
XLIII
Vous qui toujours avez un goût de chère en bouche, Que voulez-vous de moi ? Que voulez-vous qu’un homme énonce qui vous touche, Vous dont le ventre est roi ?
Gardez pour les mignons que votre panse admire Ces lauriers dans vos mains : Nous n’avons, eux et moi portant la même lyre, Pas les mêmes chemins.
Gardez pour vos amis efféminés et lâches Vos flétrissants lauriers Ou couvrez-en le front docile de vos vaches, Ils seront oubliés.
Je vais seul et n’ai point besoin de vos lumières Pour assurer mes pas. Je ne veux point avoir de part en vos affaires, Je ne vous aime pas.
*
XLIV
Distiques 2
Devant la porte close à quoi bon te parler C’est un mauvais miroir et mieux vaut s’en aller
Dès lors que l’on ne meurt d’un amour noble et triste C’est qu’on en redemande et qu’on est masochiste
Pour ne plus jamais voir chez nous un dictateur La moitié des Français sont des flics ça fait peur
Au jardin je voulus te cueillir une rose Mais j’en fus détourné par une théraphose
Je parle dans le noir te pensant près de moi J’allume et ton squelette a l’air tout en émoi
Si l’hyène voyait ta cruauté hideuse Elle perdrait bientôt le beau nom de rieuse
Le seul petit problème avec le grand amour Mais le seul c’est qu’il manque entièrement d’humour
Quel bonheur de t’avoir aimée et puis quittée Vivre avec moi t’aurait tellement contristée
Ce grand esprit a dit à son fils un vaurien Qu’on peut se marier sans renoncer à rien
L’étrange passion le singulier orage Quand on se dit que c’est pour former un ménage
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XLV
Je suis venue au point du jour te démunir De tout ce qui pouvait cet amour désunir
Je te suis revenue ainsi qu’une colombe Qui retourne au boulin alors que la nuit tombe
Je suis devenue oie et vole dans le ciel Car j’entends des ardents rivages ton appel
Je me sais bienvenue au jardin de la source Où tu captes l’eau fraîche au milieu de sa course
Je ne suis contenue en aucun parchemin Et je vais avec toi jusqu’au bout du chemin
Je suis tenue et toi dans mes bras tu te laisses Aimer par mes baisers aimer par mes caresses
Ô je suis retenue au sommet de l’azur En tes mains retiens-moi car le sol est si dur
Comme je m’insinue en racines et sève Jusqu’à cette oasis que cache notre rêve
Je vais t’être connue en ce que tu renais Du feu que dans ton cœur si grand je reconnais
Ma joie est si complète et forte et continue Je suis à toi je suis à toi seul JE SUIS NUE
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XLVI
Le paon ingrat
Comment donc vivrais-tu, séduisant volatile, Amorti pesamment par ta roue inutile Qui doit son merveilleux au goût exagéré Des paonnes pour le luxe et l’art dégénéré, Si nous ne te gardions en nos jardins paisibles, Aux sanglants prédateurs scellés, inaccessibles ? C’est donc bien plutôt nous et notre amour du beau Qui sommes le jouet de ton charme d’oiseau : C’est à nous que tu tends tes joyaux, tes ocelles, Tes plumes de lapis-lazulis en ombelles, Pour que nous t’enclosions parmi nos doux loisirs Avec paonne et paonneaux comblant tous tes désirs. Mais toi, plumeux bellâtre ingrat, emmi les treilles Pavané, tu te ris de nos pauvres oreilles Et, tout en fascinant nos yeux de ton azur, Tu lances le brocard railleur de ton cri dur.
*
XLVII
À Lucy, la première femme
Si c’est toi la première femme, Ta mère était une guenon ; Toi, tu possédais donc une âme, Mais ta mère, la pauvre, non.
Elle ne put jamais comprendre Pourquoi tu lui parlais de Dieu Et puis de recueillir sa cendre, Ayant imaginé le feu.
Comme c’était toi la première, Il commit une impiété, Ton stéatopyge derrière, Car c’était bestialité :
Étant seule de ton espèce, Tu ne pouvais avoir d’époux. Un mâle à la fourrure épaisse Te couvrit pourtant de ses poux.
Tu le trouvas abominable, Pourtant tu prodiguas des soins À l’enfant tombé dans le sable Depuis tes viscères disjoints.
Lucy, comme il avait pour mère Une femme, ton bambin blond Sut vous sortir de la misère, Te mit sur la tête un plafond.
Quels jours heureux quand à la chasse De son fusil il tuait tout. Tu pris du gras. Mais le temps passe, Un jour notre corps se dissout :
Comme toi, ton enfant prodige N’avait en ce monde d’égal ; Il prit pour épouse une stryge Et fut un père très banal.
Hélas, Lucy, fervente mère, La première femme tu fus Et fatalement la dernière. Qui pourrait n’en être confus ?
*
XLVIII
Le putride Occident veut celer ses poisons Sous un exosquelette en fils électroniques ; Il meurt asphyxié dans ses exhalaisons En écrasant le monde avec des poings iniques.
*
XLIX
À l’inconnue
À la fin de l’été, dans, je crois bien, Narbonne, À moins que ce ne fût peut-être à Carcassonne, De retour de la mer où ma famille et moi Avions passé des jours légers d’oubli de soi, Nous marchions, moi pensif, à l’ombre des platanes, Quand la plus belle alors, la perle des sultanes, Sans voile tu passas ; ce souvenir si clair, Je le garde aussi beau que si c’était hier. Tu passais, toi que j’aime, et nos yeux se trouvèrent, Et mes yeux, toi passée, épris me désespèrent Toujours trente ans plus tard ; je n’ai pas oublié Et ne me suis jamais, pauvre fou, marié.
*
L
Butor Hugo
Je serai bref. Butor, tu n’as aucun humour. Et Despréaux en a trop pour faire la cour ; S’il essaye, pour voir, sa belle dulcinée, Couverte par un flot de bons mots, consternée, Sent pâlir son éclat auprès de cet esprit Qui loin de vénérer semble se jouer, rit Et fleuretant compose une satire encore, Si bien que le moment de dire qu’il adore, Bien forcé, se conclut par un cuisant soufflet. Et c’est pour le poète un fiasco complet. Or toi, Hugo, tu viens accabler son génie ? Mépriser ce colosse est de la vésanie : Tu pris un ton douteux pour abattre un géant Mais il se porte bien, qu’en dis-tu maintenant ? Tu lui dois le stylet dont tu voulus l’occire, Avec Pradon ligué, Quinault, quelque autre sbire : Il faut donc ajouter au pitoyable index Des Panites perdus ton nom –oui, Dura lex Sed lex, Butor Hugo, vieille et funeste souche–, Et cela quoi qu’en dise –ou pas– l’ombre de bouche !
*
LI
Le muet du sérail
Comme une gourgandine abjecte emperlousée, Ce triste faquin va la panse punaisée De frivoles rubans : Pour quels hauts faits, dit-on, Pense être distingué cet obscur avorton Exhibant si flagrant insigne de bassesse ? Il a vendu, muet toujours, son droit d’aînesse Contre un vulgaire plat de lentilles sans goût Et porte l’appareil de sa honte partout Tel un dandy raté qui ne verrait la tache De son plastron, le bout de gras sur sa moustache, S’imaginant permis de tout prendre de haut Pour avoir bien soufflé sur le potage chaud D’un plus maraud que lui. Le moindre esprit qui passe Voit là ce qui périt sans conserver de trace. Mais le faquin ricane : « On a besoin d’appuis ; L’esprit va, sans rubans, au-devant des ennuis, Sur sa poitrine nue on sent que l’arbitraire Veut claquer à grands coups de knout judiciaire, Et, même si l’on hait ce clinquant attirail, On ne peut mépriser le muet du sérail. »
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LII
Il faut savoir finir un amour éternel
Il faut savoir finir un amour éternel Pour fumer son cigare au goût impersonnel Et trouver à ce monde un peu de sens pratique, Faire bonne figure au miroir apathique Pour aux cartes jouer l’insondable chagrin Et gagner un ulcère aigu de mandarin, Pour perdre à la roulette, enlisé dans un bouge, Son âme au désespoir en misant sur le rouge Quand on aurait voulu tout miser sur le noir, Pour cacher ce malheur que l’on ne saurait voir En portant un smoking fané sur un cilice, Et pour, le poing cassé, vouloir entrer en lice : Triomphe, ô l’invalide armé de pied en cap, Au Barnum où ton pied lève à tous un hanap ! Il faut savoir finir une sotte amourette.
– L’amour ne meurt jamais, c’est toi qui meurs, poète.
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LIII
La microcéphale
Casting partiel du film Freaks (La monstrueuse parade) de Tod Browning : sont assises sur les marches de la roulotte Zip et Flip, deux sœurs microcéphales américaines, dont c’étaient là les noms de scène au temps des freak shows. Je pense que c’est le visage de Zip que j’ai entouré, et c’est de ce sourire que je parle. Zip était l’aînée des deux, d’une douzaine d’années, croit-on savoir (mais l’histoire ne connaît pas la date exacte de la naissance de Flip).
Ton souris enfantin, chère microcéphale, Me rappelle quelqu’un : une femme fatale Dont je fus la victime et qui fait son malheur, Ne pouvant accuser un bon mot sans douleur. Enfant unique, un rien la transportait hors d’elle. En elle rien n’était si vrai que le faux, quelle Tristesse ! Et le départ du père avait laissé Dans son âme ombrageuse un orage blessé, Une haine de l’homme au fond de sa tendresse, Un désir de stylet dans la moindre caresse. C’est pourquoi lui venaient, faciles, les serments : D’autant plus emportés que simples boniments. Mais j’étais trop au fait pour cuider sans réserve, Et découvrant le peu de fruit de cette verve, Sa chaleur excitait en retour le dépit Dont s’aigrissait son cœur, par l’humeur décrépit. Abandonnée aux soins d’une mère débile, Elle avait vu navrer ses rets d’enfant habile L’objet d’un sentiment innocent et profond. Au tragique parfois le sordide répond : L’homme veut en partant les jeter sur la paille, Un ignoble procès change en gouffre la faille. Elle entrait dans le monde avec des rêves morts.
Elle chercha quelqu’un pour redresser les torts, Un chevalier servant champion de sa Dame, Qu’elle aurait adoré comme aucune autre femme. Mais un oiseau pareil, cela n’existe plus, Elle fut un fléau pour les heureux élus. J’aurais pu, quant à moi qui rédige ces lignes, Sur le berceau de qui se montrèrent des signes, Stopper cette spirale, avec un parchemin ; Encore eût-il fallu qu’elle donnât sa main. Mais au lieu de chercher à dissiper mes doutes, Elle voulut briser sa lance dans des joutes, Comme si je devais accueillir sous mon toit Un concurrent plutôt qu’un appui ferme et droit.
Aux temps de décadence implacable, de cendre, Non, Adam et Hawa ne peuvent pas s’entendre. Les femmes, ces sans-cœur, pour un plat de faux cils Se sont payé nos droits d’aînesse et droits virils. En ce Kali-Yuga de millions d’années, À nous faire souffrir elles sont condamnées.
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LIV
Repousse loin de toi cette charge maudite Où des sots se complaît la vanité séduite. Le coût de cet éclat est pour l’âme trop cher, À ce piteux orgueil s’abaisse un esprit fier. Tu n’as jamais reçu de cette panoplie Qu’incurable dégoût et que mélancolie, Et même un sentiment cuisant d’indignité, D’être au-dessous de toi dans cette gravité.