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Poésie révolutionnaire d’Equateur : Le mouvement tzantique
Les poètes du tzantzisme (tzantzismo) tirent le nom de leur mouvement du mot de la langue shuar (jivaro) tzantza, qui désigne les fameuses têtes réduites que confectionnaient les guerriers de cette ethnie amazonienne avec le chef (caput) de leurs ennemis vaincus. C’est pourquoi ces poètes étaient également connus sous le doux nom de « coupeurs de tête ».
Le mouvement tzantique (tzántzico, tzántico) est un mouvement littéraire et artistique contestataire apparu dans les années soixante en Équateur. Ses jeunes protagonistes arboraient de longues barbes en hommage à Fidel Castro et ses barbudos, et je n’ose croire que cela aurait pu être une influence sur le style de la culture hippie nord-américaine et européenne… Il y a cependant antériorité des tzantiques sur les hippies, puisque, si ce dernier phénomène est dit avoir émergé en 1964, les barbus tzantiques signaient leur premier manifeste en août 1962 (trois ans après la révolution cubaine). Les deux mouvements partagent un même rejet des valeurs bourgeoises.
J’ai ici traduit de l’espagnol trois poètes. Euler Granda, aujourd’hui le poète le plus connu du tzantzisme et, selon moi, un des grands noms de la littérature latino-américaine et mondiale, est représenté avec douze poèmes choisis dans son Antología personal (Casa de la Cultura Ecuatoriana Benjamín Carrión, 2005) (Anthologie personnelle). Alfonso Murriagui, est représenté avec trois poèmes de son recueil 33 abajo de 1965, qui passe pour être le premier recueil publié par un représentant du tzantzisme, les poètes publiant avant cette date dans les revues et journaux du mouvement. Enfin, Ulises Estrella, considéré comme le fondateur du mouvement tzantique, est représenté par un choix de poèmes de son recueil Convulsionario (1974) (Convulsionnaire). (Le tzantzisme en tant que mouvement actif est dissous en 1969 ; par conséquent, ce recueil d’Estrella, tout comme un certain nombre de poèmes tirés de l’anthologie d’Euler Granda, n’ont pas été écrits pendant la durée de vie du mouvement. Les œuvres de ces poètes, comme celles des autres représentants du mouvement omis ici, ne sont pas forcément faciles à trouver, même avec un internet mondialisé, et j’ai donc travaillé avec le matériel dont je disposais au terme de mes recherches.)
*
Poème sans larmes (Poema sin llanto) par Euler Granda
Aujourd’hui a été tué Juan le serviteur indien,
tué à coups de bâton en plein jour,
tué parce qu’Indien,
parce qu’il travaillait comme trois
et jamais n’apaisait sa faim,
parce qu’il tirait avec les bœufs la charrue,
parce qu’il dormait à même le sol
se couvrant de sa mauvaise fortune,
parce qu’il aimait la terre
comme l’aiment les arbres ;
il a été tué parce qu’il était bon,
parce que c’était un animal de trait.
Il est resté là
ensanglanté de l’âme aux pieds,
il est resté là face contre terre
pour que les champs de blé ne voient pas
son visage démoli,
il est resté
comme l’herbe
après le passage des chevaux
et personne ne dit rien ;
il a été tué sans que personne s’en aperçoive,
sans que cela importe à qui que ce soit.
Le vent poursuit ses vagabondages,
comme toujours les oiseaux volent en rond,
le pré solitaire reste impassible.
Rien de plus,
le patron l’a tué
parce que l’envie lui en avait pris.
*
Soliloque (Soliloquio) par Euler Granda
Doigts contemporains,
doigts marâtres,
cousins, voisins ou étrangers,
doigts sans parenté,
faméliques doigts,
doigts en général accordez-moi un instant d’attention :
la mer et moi
étions comme deux doigts de la main,
mais il se passe des choses
comme si rien ne se passait.
Oreilles
sans oreilles,
sans yeux,
sans tête
– Pauline, je te déteste
quand tu me déranges
alors que je vais dire quelque chose d’important –,
oreilles de la rue,
du club, des porcheries…
Il y a dans ma peau un trou de serrure
à travers lequel vous pouvez regarder.
Dents omnipotentes,
dents vulgaires,
crocs sans problèmes,
je vous invite à regarder,
parce que – tout comme de riz –
vous aimez vous repaître d’intimités.
À l’unisson approchez tous,
plus près,
plus près,
extraordinairement plus près,
jusqu’à ce qu’entre vous et moi
ne puisse plus passer un ongle ;
écoutez-moi :
J’ai tué la mer.
Car tous les jours
il y avait un œil de mer sur les murs,
un bras de mer me saisissait
la mer pêchait des pêcheurs,
dans chaque porte, la mer ;
tête de chat la mer,
tête de trou ;
faite de mer
la semelle de mes chaussures.
Elle ne me laissait en paix,
je n’en pouvais plus de la mer,
jusqu’au jour où
– sur le point d’éclater –
je descendis effréné vers la mer
et dans ma bouche c’est-à-dire au bord de la mer
je submergeai la mer
et la noyai.
……………Je vous assure,
……………j’ai vu la mer à l’agonie
……………et pourtant
……………dans la chambre d’à côté
……………la mer mugit.
C’est pourquoi,
sans y réfléchir à deux fois,
j’ouvre de nouveau la mer,
je cherche
et cherche encore,
je fouille dans ses tiroirs ;
je m’immerge dans le sel,
j’affronte les vagues.
J’ai besoin de savoir,
où diable es-tu,
attachée à quelle madrépore,
où sont l’huître perlière
et les Néréides ;
mais c’est inutile,
hier des bombes ont été lancées,
la mer est brûlée,
et au milieu des arêtes de poisson
et des coraux exsangues,
sinistrement,
surnage l’eau morte.
……………Inéluctablement,
……………lassent les paroles,
……………il vient un moment
……………où la moitié d’un mot est de trop.
Je dois me taire,
me tourner le dos,
colmater les brèches
par où me sortent les mots ;
peut-être
vaudrait-il mieux
que je me tire un coup de harpon ;
mais la mer me noie,
sur mon sang planent les albatros
et quand je m’enfonce dans le silence
l’eau salée me râpe la gorge.
La mer et moi,
bien que je n’aime pas la mer,
la mer ma maison,
mon squelette,
le vert couvre-lit qui me fait défaut ;
la mer faite cravate,
la mer sous mon complet veston,
la mer qui porte mon nom,
la mer c’est moi.
……………Mais une fois de plus
……………à nouveau le malgré tout ;
……………il ne resterait aucune place où poser le pied,
……………où poser un coquillage,
……………si tout à coup
……………il n’y avait un malgré tout…
À bord de novembre,
tandis que s’écaillent les heures,
sans que personne s’en aperçoive,
sans que cela n’intéresse personne,
tranquillement je dis :
je ne suis pas triste,
je ne suis pas non plus joyeux,
je suis simplement
comme un lézard.
Et une fois de plus
malgré tout,
sans savoir pourquoi je le fais :
peut-être parce que peut-être,
peut-être
pour me convaincre que je suis vivant
je me mords la tête et me remords,
je lâche un requin contre mon cou ;
parce que jamais peut-être,
peut-être
pour fournir des explications
pour la première et dernière fois
écoute-moi :
il ne me reste qu’un nénuphar,
il n’y a pas de place pour toi,
mieux vaut que tu partes :
ici la mort a faim.
……………À propos de la mer,
……………mieux vaudrait dire :
……………à propos de la vie.
……………Aujourd’hui je dirai la vérité
……………même s’il m’en coûte mon sang.
Il est faux que fût une amie
la rose des vents,
il n’est pas certain que je fusse navire
ni qu’il y eût des nymphéas
quand je m’échouai ce soir-là ;
jamais à aucun moment un quai,
un oiseau,
un rien.
Il est si facile de dire :
j’ai des algues dans l’âme ;
la réalité est tout autre.
J’ai voulu traverser la mer
à pied,
c’est tout.
Je ne connais d’autre mer
que le verre d’eau.
*
S.O.S. par Euler Granda
Ici Équateur
blessure de la terre,
os pelé
par le vent et les chiens.
Ici le sang absorbé par le sable,
des pierres tombant de nous.
Ici
montagnes au ventre mis à sac,
mer
aux poissons étrangers.
Ici
la faim,
Indiens battus à coups de pied comme des bêtes,
prés sauvages,
peau à la belle étoile.
Ici
même notre propre sol
n’est pas à nous ;
rien ne nous appartient,
notre eau
nous est vendue en bouteilles,
le pain nous coûte les yeux de la tête
et même pour mourir
il faut payer des impôts.
Le long de l’air,
à mi-rêve,
dans la bouchée interrompue
du déjeuner,
pour nous faire tomber
ils creusent des trous.
Ici,
vite un fusil
pour abattre les corbeaux.
*
Histoire n° 13 (Historia N° 13) par Euler Granda
Dans une ville
il y avait un homme
plongé jusqu’à la moelle
dans la vie,
il avait l’habitude de porter
un espoir brisé
en guise de chemise,
des yeux ictériques,
un anneau,
un coquillage bleu dans l’oreille
et un billet de voyage
entre ses livres.
Comme l’eau qui court
il était simple
et aimait une femme
semblable aux lys ;
il se battait pour un peu de pain dans chaque bouche
et à chaque porte
un peu de joie.
Il aimait attendre l’aube
et s’accouder au bord du soir
pour composer des chansons
aux blés.
En dépit des douleurs et des revers de fortune
jamais on ne le vit le visage triste.
Un jour il fut tué
au coin d’une rue,
il fut tué continuellement,
à coups de vie…
Je suis cet homme.
*
Le tourisme source de richesse (El turismo fuente de riqueza) par Euler Granda
Apprends à connaître l’Équateur,
cher touriste,
le pays du printemps perpétuel,
le pays des Andes
aux miroirs,
le collier
à la ligne équinoxiale.
À pied sec,
en voilier,
en turbopropulseur
ou sur roues,
viens, cher touriste,
ne reste pas indécis,
divertis-toi sans frein.
Ce n’est pas de la propagande,
bien que la majorité d’entre nous
n’aient pas de quoi vivre,
nous avons des logements à offrir,
tu n’as qu’à lire le journal :
« loue maison pour étrangers »,
« loue chalet confortable
pour Nord-Américains et Européens ».
Dans la vitrine brisée
de la patrie,
pour quelques piécettes
tu pourras admirer
toute la collection de gestes
du paysage.
En plus grande quantité que les écoles,
que les services médicaux,
nous avons de nombreuses églises coloniales,
de nombreuses églises de pierre
taillées par les ongles des Indiens.
S’il est vrai
que l’on commet des crimes
pour moins qu’un repas,
les autels
sont dorés à la feuille ;
il y a des oligarques,
gras et chrétiens,
il y a beaucoup de soleil
bien que parfois
tout devienne sombre
d’avoir à vivre
sous les gradins.
Le gouvernement est dynastique
et en outre généreux,
si tu es de la Gulf
ou de la Texaco
il te fera cadeau de la terre
et du pétrole.
Quand le peuple
se risque à la lutte
ce sont toujours les riches qui gagnent
et l’armée.
N’hésite plus,
cher touriste,
viens sur le toit du monde ;
il y a du foot,
des corridas,
les militaires jouent au volley.
Viens connaître l’Équateur,
cher touriste,
c’est un beau pays,
si tu n’as pas faim
tu n’auras jamais de problème ;
même si de temps à autre
untel tombe malade,
tombe gravement malade d’intégrité
et il lui prend alors l’envie
de jeter de l’essence partout.
*
Les porteurs (Los cargadores) par Euler Granda
Fini de dormir sous les arcades,
quittez le taudis,
laissez le froid,
courez à l’abattoir,
rendez-vous au marché San Roque,
descendez en enfer,
car c’est l’heure de travailler,
de vous moudre les vertèbres,
de porter la planète sur vos dos.
De tant agoniser,
de tant tomber et vous relever,
de tant soutenir sur vos épaules
les jours de gangrène,
les grands vents,
les averses,
ô véritables mules,
mules sans une goutte de venin
campant dans cette vie
sous un feuillage sec de sanglots.
Traînez-vous c’est tout par les flaques
car le rivage est loin ;
couvrez-vous de boue ;
lacérez sur les cailloux vos talons fendus,
et tout cela avec célérité
car la faim
vous pointe son poignard dans le dos
et au mieux elle vous abattra
au beau milieu de la rue
et les rues sont étrangères
et si cela doit arriver
les maîtres de ces rues
se renfrogneront.
Au mieux elle vous tuera dans la ville,
et la ville sera incommodée,
perdra de son élégance
et ce n’est guère fair-play.
Au mieux elle vous poignardera
au pied de la basilique,
devant l’église de la Paix,
au pied de l’aula magna de l’illustre
et pontificale
Université catholique de Quito,
ou dans un quartier résidentiel du nord
et c’est quelque chose de pénible
et de presque outrageant
pour les bons citoyens éduqués ;
parce qu’un Indien qui meurt
en pleine rue
offre un spectacle grotesque
et de mauvais goût ;
c’est un signe de mauvaise éducation ;
que diront les touristes ;
c’est un attentat sacrilège
à la bienséance publique.
Ne restez pas là comme des statues
étiques porteurs indiens ;
descendez des trottoirs
car si quelqu’un vous heurte
il risque de se salir.
Pouilleux porteurs indiens,
haletez,
poussez,
poussez c’est tout
quand bien même la force vous manquerait.
Grimpez les rudes pentes des rues de San Juan :
suez ;
pour ne pas glisser à l’abîme
enfoncez les ongles dans les côtes ;
brisez-vous le dos,
brisez-vous la nuque ;
suez jusqu’à la dessication,
qu’ainsi,
même si elle ne peuvent couler,
vous viennent des larmes aux yeux.
Portez,
poussez avec votre sang,
usée,
décrépite,
la roue carrée de la vie.
Portez pour les patrons
les paniers de légumes,
les caisses pleines de nouveaux oripeaux,
porteurs sans âme.
Portez
tout ce que vous n’avez jamais eu.
Attachez-vous la corde au cou,
aidez-vous de la tête ;
ployez sous le fardeau,
portez les vieux fauteuils,
les cocottes de soupe,
les journaux avec de la merde ;
que grince votre squelette,
que dans ce cheminement perpétuel
vos muscles aillent jusqu’à la planète Mars.
Courez,
sans vous arrêter courez,
courez
car la mort
est à vos trousses
et vous n’avez nulle part
où tomber morts.
*
Il ne faut pas exagérer (No hay que ser exagerados) par Euler Granda
Tout n’est pas noir
il y a aussi de bonnes choses.
Bonne est l’apparence
des taudis cinq étoiles,
bonne la jet-set des sans-abri ;
pour les gens cultivés
la culture est bonne,
l’amour est bon
même s’il brille par son absence,
bonnes sont les vaches,
elles ne sont pas consuméristes
ni ne se teignent en blond,
la corde est bonne au pendu,
bien qu’elle craque toujours
du côté faible
c’est-à-dire notre côté,
la privatisation est bonne
pour ceux qui jamais ne se privent
de nous pressurer.
Saine,
bonne la justice
avec laquelle ils commettent
des injustices envers nous.
Les bovins sabots des puissants sont bons
pour piétiner
notre impuissance.
Bon le pouvoir de l’argent,
que je sache
nous avons toujours été sans pouvoir
bonnes les « bonnes gens »
jusqu’à ce que se présente l’occasion
de t’arracher la tête.
*
Ce fut un plaisir de faire votre connaissance (Fue un placer conocerles) par Euler Granda
Vous,
oui vous,
les grands noms,
vous les oints
qui vous droguez avec les émanations
des aisselles de Dieu,
vous les maîtres du pays
et des capitaux.
Vous les politiciens,
les commerçants prospères,
les gagnants,
les aigles d’entreprise, les proéminents,
les intouchables, les hommes de poids.
Vous les privilégiés,
les vernis,
les « cinq étoiles »,
les « gens de goût »,
les habiles à flairer
les bonnes affaires.
Vous les artisans
des grandes fortunes.
Nous les inaptes,
artisans seulement de la banqueroute,
les moins que rien,
les bons à rien,
les envieux, les réprouvés, les mauvais,
les inutiles pour l’achat et la vente,
les condamnés à vie,
les abjects
qui n’avons jamais eu d’amis influents
ni de compères,
nous qui souffrons de vomissements incoercibles
devant nos dirigeants,
qui sommes nés sans courage,
qui grattons sous les choses.
Ô vous bien-aimés de la Divine Providence,
ceux qui vont mourir vous crachent à la figure†.
† Détournement de la parole des gladiateurs romains, morituri te salutant, « ceux qui vont mourir te saluent (César) ».
*
À propos du cinquième centenaire du pillage, génocide et dévastation de l’Amérique par la très aimante mère Espagne (A propósito del quinto centenario del saqueo genocidio y devastación de América por la amantísima madre España) par Euler Granda
Il faudra qu’ils disent si Dieu leur a donné la permission de nous assassiner tous sans que nous ayons voix au chapitre. (Texte maya)
Sur notre propre terre
ils nous ont exterminés
et après cinq cents ans
exigent encore que nous nous réjouissions.
Ils nous ont massacrés sans le moindre scrupule
nous ont forcés à manger des scorpions ;
entre tant de méchancetés ils nous ont convertis au christianisme
nous étranglèrent nous réduisirent en bouillie à coups de bâton,
pour nous souiller encore plus ils nous donnèrent leurs noms.
Sans voir la poutre dans leurs propres yeux
ils nous lapidèrent comme idolâtres,
nous écorchèrent brûlèrent vifs
et se proposent aujourd’hui de nous le faire célébrer.
Déversant des torrents de haine
ils ont clamé aux quatre vents
que nous n’étions pas des êtres humains
mais des animaux.
Sans se troubler le moins du monde,
comme si de rien n’était,
ils nous ont dépouillé de notre terre,
du doux capuli de la joie,
ils ont semé des plaies dans nos âmes
et nous ont jetés comme appas à la Mort.
Ils nous ont fait travailler
jusqu’à ce que nous dévore la tuberculose
jusqu’à ce que la famine et la variole
nous effacent de la carte.
Ils ne pouvaient se rassasier la panse
et avec la machette de la Bible
de soixante millions que nous étions
ils nous laissèrent à peine quelques-uns
pour nous compter sur les doigts d’une main.
Nous ne sommes pas allés les chercher
ce sont eux qui sont venus nous sucer le sang
dans notre propre maison.
Ils nous enfermèrent dans des enclos à bétail
nous transmirent leurs poux nous crachèrent dessus
et aujourd’hui nous traitent d’Indiens aigris,
saboteurs des festivités,
ennemis de Dieu et de la mère Espagne.
Ils nous ont empalés coupé les mains
et veulent encore que nous nous réjouissions
et nous exclamions :
ainsi fûmes-nous heureux et nous mangeâmes des perdrix !
Le pillage et le massacre,
ils l’appellent aujourd’hui « rencontre de deux cultures »,
« embrassement amoureux de deux civilisations »,
« miracle de la christianisation ».
Ils croient
que de tant de tourments et de meurtres au garrot
nous avons perdu la mémoire.
*
Le dresseur de fauves (El domador) par Euler Granda
Entre tant d’occupations et d’activités
que je fis miennes pour survivre,
je travaillai dans un cirque.
Le corps en sueur,
durant de longues sessions,
tabouret à la main,
seul avec les mots
je m’enfermais dans la cage.
Des mots léonins voulaient me dévorer,
des mots tigres me lançaient des coups de griffe,
des mots suspicieux cherchaient à me tromper ;
d’autres mots je les prenais
verbatim
en pleine figure
Mots blancs, suaves,
sédatifs et toxiques,
des mots pour tous les goûts et toutes les bourses,
des mots de toutes les tailles et toutes les mensurations
pour les occasions les plus variées ;
mais nous avons tous un point faible
et certains mots savaient jouer de la musique
c’est ainsi que je restais endormi
et tandis que ces choses se passaient
le monde me marchait dessus
me réduisant en bouillie.
*
Les émigrés (Los emigrantes) par Euler Granda
À la débandade
ils fuient les gangsters
qui laissent le pays pat.
Le chômage les ronge,
la pauvreté les dévore,
autour d’eux pullulent
les mouches vertes des offres d’emploi,
mais la faim ne se nourrit guère de paroles.
Ils se déracinent de leurs vies
et de leurs familles
et vont mourir sous d’autres cieux
où leur sont chicanés
l’eau et l’oxygène,
où ils s’entassent dans des ghettos pestilentiels
et en viennent à valoir moins qu’un chien.
Ils parviennent à filtrer
à travers les douanes de la mort,
la peau brûlée,
le regard farouche
et restent là-bas
dans des emplois de serviteurs
étrangers à la science et à la culture,
lavant le cul des Blancs.
Et ils restent là-bas
assiette après assiette,
boulon après boulon,
dans des emplois de sous-fifres :
water-closet, cuisine, balai,
invalides, détritus, crasse,
se consumant dans des trous,
tandis qu’au-dessus d’eux éructe
la forêt de ciment.
*
Histoire de braves (Historia de valientes) par Euler Granda
Surprotégé
par des avions furtifs,
des bombes INTELLIGENTES
et 340.000 MARINES IMBÉCILES.
Avec le poison du vieux Titane
avec l’hallucinogène de la télévision,
le chacal menaça le lapin :
Désarme !
je ne veux courir aucun risque,
arrache-toi jusqu’à la dernière dent.
Une fois l’ordre accompli,
il le boulotta.
*
TZ–2 par Alfonso Murriagui
Ndt. La série de poèmes TZ dans le recueil 33 abajo est de toute évidence nommée d’après le nom du mouvement tzantique.
(Janvier 29)
Agite ton pistolet,
bouche de mort attends ;
les balles chantent
tâtant le chemin.
(Tais-toi étudiant
tu pourrais être l’élu.)
Lève ton fusil,
vise à soixante-sept
centimètres au-dessus du sol
et attends ;
le plomb a des ailes.
(Ne crie pas, cordonnier,
la mort pourrait te repriser
les intestins.)
Des tanks
de rue en rue,
fourmis préhistoriques
les antennes en l’air,
et en chaussons.
(Ne cours pas dans les rues, la mère,
ils peuvent te moudre
la chair.)
Bombes dans le ciel,
nuages,
fumée jaune
capturant l’air.
(Ferme les yeux, enfant,
ne sème pas dans le jardin
tes prunelles mouillées.)
Quatre pièces de monnaie égales
multipliées par cent
tournent autour de la rue.
En cercle se meut
une langue brillante.
(Sauve ton pain, tes journaux,
efface-toi dans l’obscurité
ou la griffe luisante
va t’arracher la peau.)
Tank, mitraille, bombe ;
la liberté coagulée
continue d’attendre un poing
au milieu de la rue.
*
TZ–3 par Alfonso Murriagui
Dans ce continent
aux blessures multiples,
baignées dans la saumure
pour lui retirer son odeur de pourriture ;
dans ce continent,
neuf jusqu’à la misère,
il faut se taire, frères,
il faut se cacher le visage,
dire okay,
c’est très bien, continuons,
langue à langue muets
et main dans la main,
nous tapant dans le dos
pour ne pas nous rebeller.
Dans ce continent
il faut crier muets ;
cri et voix rentrés,
poing et larmes rentrés.
Dans ce continent,
triangle vert,
labouré et semé
par le yes et l’okay
il faut mourir muets.
Ne pas élever la voix,
c’est le maître qui le dit ;
dire seulement okay,
c’est le maître qui le dit.
Dans ce continent
par le dollar étouffé,
nouveau dans sa voix,
dans sa pupille et son poing,
nous devons semer
à fleur de terre,
pour que tous voient,
semence de fusils
et se réveiller en criant :
c’est très bien, continuons,
mais sans yes ni okay,
seuls et maintenant,
enterrant dans les sillons
le cadavre du maître.
*
TZ–14 par Alfonso Murriagui
Demain, non ;
d’ici là
ils nous auront mutilés.
Il faut que ce soit maintenant,
dites à tout le monde
qu’il faut que ce soit maintenant.
Sans mains
que frapperons-nous demain ?
Sans langue
que crierons-nous demain ?
Il faut que ce soit maintenant ;
Demain, non ;
dites à tout le monde
qu’il faut que ce soit maintenant.
Demain, non.
Maintenant, MAINTENANT.
*
Convulsionnaire (Convulsionario) par Ulises Estrella (Choix)
Pour s’enfoncer dans le puits
le poids de tout notre corps
est nécessaire
mais pour sortir
seulement une décision dans la tête.
*
au train où tu vas
ferme
il faudrait que tu ajustes tes pas
à ta tête
pour ne pas t’enfoncer
*
mesurant chaque silence
penche-toi
sur la Mère qui fut
et lentement
apprête le grand saut
sous la mère qui sera
*
il ôta son chapeau
et sur sa tête brillait la vie
un
comme celui qui vint sur la terre
et un
comme le fils qui naquit de lui
pour ne jamais l’accompagner.
*
Il fait fuir des papillons :
l’horizon paraît libre.
Avec l’index il trace le chemin
et part.
Dehors est le tourbillon :
pour chaque voix
une cloche fermée,
devant le saut
immédiatement une muraille,
toujours plus d’énigmes
pour ne pas sortir du labyrinthe.
Mais le sang court,
pense : « Rien ne sera inutile ! »
et les choses s’unissent :
la lumière et l’ombre entre le bout des doigts,
le poème renversé froid et chaleur sans doute,
additions et différences,
la terre et l’eau prisonniers et délivrés,
tout en contact.
Il se met à courir
et son amour siffle
avec le fracas des papillons qui reviennent.
Maintenant,
attaché au monde,
il est lui-même sa propre boussole.
*
voyageant dans les airs
comme on chemine sur la terre
il est prêt
à prendre d’assaut
les vents
qui s’échappent des tempes
tandis qu’ils sont davantage augure
ou la pluie
persistante et radicale
au lieu
de la révolte humaine incontrôlable
voyageant par les airs
il n’est pas prêt
à cheminer sur la terre
et il meurt
et il pleut
*
je dis :
MONDE
et des gouttières s’ouvrent
dans ma maison
Pensées L (50) La transparence et le silence
Bassesse infuse du haut fonctionnaire
Dans l’échelle des êtres vivants, le haut fonctionnaire de la République française est situé particulièrement bas. Je ne prends pas pour critère celui de sa rémunération, qui le conduit à quitter l’administration dès qu’il le peut, pour aller « planter » les fleurons de l’industrie nationale ; je parle de la vie qu’il mène, au service non pas d’idées mais des maîtres politiques que lui désigne le scrutin.
Dans le système administratif républicain, il est impératif que le haut fonctionnaire, ce « technicien de la chose publique », ne conçoive pas son existence comme étant au service d’idées. Car il est au service de celles des hommes politiques qui alternent au pouvoir. Or, si la définition d’une existence moralement élevée est qu’elle est au service d’idées ou d’idéaux, celle du haut fonctionnaire est tout le contraire d’une vie moralement élevée.
Nous devons un tel système au général de Gaulle, qui l’a repris du régime de Vichy et de son École d’Uriage. Ce système avait été conçu dans un cadre non démocratique n’ayant pas vocation à organiser l’alternance politique des pouvoirs suprêmes. J’ignore si de Gaulle, qui avait bien mal à propos gardé de sa jeunesse un vieux fonds monarchiste, imaginait une république, une démocratie sans alternance. J’aurais peine à croire à une telle aberration mentale si plusieurs autres de ses idées ne le faisaient penser.
Le haut fonctionnaire mène une vie basse. La seule justification qu’il pourrait avancer pour nier ce fait serait d’affirmer qu’il vit au service de certaines idées qui ne sont jamais remises en cause par l’alternance. Ce faisant, il dirait aux électeurs que la politique ne porte que sur des questions de détail et que, l’important étant intangible, ils peuvent bien rester chez eux plutôt que d’aller voter pour des broutilles. C’est d’ailleurs ce à quoi tend, en démocratie, tout discours sur les valeurs : si « nos valeurs » sont intangibles, le droit de vote est une bien misérable conquête, et la « liberté » ne se conçoit que comme une accumulation d’interdits et de tabous qu’il n’est permis à aucune formation politique d’enfreindre sous peine d’excommunication.
Comme ce n’est évidemment et naturellement et bien évidemment pas le cas, il faut empêcher que davantage de Français ne se vouent à une vie de technocrate si accablante et vile en dépit de la « culture générale » de concours qu’elle suppose. L’intégration européenne doit, en bonne gestion, laminer les hautes administrations nationales. Pourquoi une telle pléthore encore aujourd’hui en France ? Poursuivons la révision générale des politiques publiques, dite RGPP, le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite, en veillant à ce que, dans ce rapport d’un sur deux, il y ait neuf hauts fonctionnaires sur dix. (avril 2012)
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Pensée dionysiaque et tests de QI
Porté sur les études de sciences sociales, au détriment de mon activité poétique, j’ai pris connaissance de diverses recherches sur l’intelligence et sa mesure par des tests standardisés. Tout en admettant la validité de la pratique, je ne pouvais m’empêcher de penser, à la lecture de ces travaux, que quelque chose échappe à la mesure des tests, et des mots comme « pouvoir de l’imagination », « tempérament créatif », « art », « culture », me venaient à l’esprit. C’est le terme « dionysiaque » qui décrit le mieux ce qui n’est pas mesuré de cette manière.
Des pensées de Nietzsche comme « Sans la musique la vie serait une erreur » (Le Crépuscule des idoles) ou encore « Comparée à la musique, toute expression verbale a quelque chose d’indécent ; le verbe délaie et abêtit ; le verbe dépersonnalise » (La Volonté de puissance) témoignent d’une rationalité, d’une sagesse, étrangère à l’ensemble défini et mesuré par la psychologie factorielle. En même temps, cette sagesse semble assez fragile, et la preuve s’en trouve dans la pensée de Nietzsche lui-même. S’il est connu pour avoir dit que Dieu est mort, il a aussi écrit, après Hegel, que l’art est mort. Car l’art repose sur l’illusion, et notre cerveau évolué est dans la démarche de déchirer tous les voiles des « mystères », de la religion, de la culture… Ce qui a fait déplorer au dionysiaque Oscar Wilde le « déclin du mensonge ».
Or, que l’art soit mort, que la sagesse dionysiaque soit confondue avec les élucubrations des aliénés ou qu’elle soit socialement circonscrite dans une « sphère de rationalité » esthétique (Max Weber), chez les bohèmes et les érotomanes, c’est ce que Nietzsche n’a jamais pu admettre, et sa philosophie est la tentative de sauver un type d’homme auquel, depuis des temps immémoriaux, mythologiques, l’attribut de grandeur fut conféré par une humanité reconnaissante. L’alternative est aujourd’hui la suivante : ou bien se faire le thuriféraire du « mensonge » et de la Rome des Borgia (L’Antéchrist), ou bien tuer le poète en soi. Un choix impossible, tragique. (février 2014)
[Je suis pourtant la preuve que le choix est possible puisque j’ai tué le poète en moi : cf « l’autodafé » des Fragments de jeunesse échappés à l’autodafé (2018)]
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Schopenhauer et la théorie de l’évolution
Si Kant a raison et si l’esthétique transcendantale est valide, l’évolution du monde avant l’apparition de l’homme qui s’en fait une représentation n’est qu’une fable. Or c’est bien ce que dit Schopenhauer. Ce dernier a écrit avant Darwin, mais Darwin n’a pas découvert l’évolution du monde et de l’homme, il a découvert la sélection naturelle, qui l’explique. Schopenhauer décrit l’évolution du monde et l’apparition tardive de l’homme, à partir de primates, tout en précisant que cette évolution est un scénario nécessaire mais imaginaire. En effet, si le principe d’individuation soumis à l’espace et au temps n’existe pas dans la « chose en soi » mais seulement dans notre représentation, il en résulte qu’il ne peut y avoir d’évolution dans l’espace et le temps avant qu’existe notre représentation. Or, d’après Schopenhauer, si ce que notre représentation nous offre à voir dans le monde conduit à l’idée d’évolution, c’est-à-dire à un scénario d’après lequel notre représentation apparaît au cours d’une évolution dans l’espace et le temps, l’esthétique transcendantale (selon laquelle le temps et l’espace sont les formes a priori de notre entendement) dément la réalité en soi de ce scénario.
Schopenhauer traite à peine de ce point me semble-t-il crucial, comme si l’objection n’était pas de nature à exploser tout le système. Dans l’ensemble de son œuvre on ne trouve que quelques lignes, dans Parerga et Paralipomena (et, plus exactement, Paralipomena, Kapitel 6: Zur Philosophie und Wissenschaft der Natur), qui disent « oui, l’évolution » mais « elle est purement phénoménale, das heißt imaginaire ». (Quelques lignes du Monde comme volonté et comme représentation peuvent même affaiblir son point de vue car Schopenhauer semble évoquer une première vague représentation chez un animal primitif, ce qui laisse entendre qu’au détriment de l’esthétique transcendantale cette représentation est le produit d’une évolution dans l’espace et le temps, et donc que l’évolution précède la représentation et non l’inverse.)
Sauver l’esthétique transcendantale, sur laquelle repose entièrement la saine critique de la raison consciente de ses limites et antinomies, implique de ne laisser aucune ambiguïté sur le fait que la représentation ne peut être le produit d’une évolution dans l’espace et le temps, à savoir être elle-même purement phénoménale.
À suivre.
Encore une fois, je vous parle d’un temps où Darwin n’avait pas encore écrit L’Origine des espèces. (juillet 2014)
[Les citations allemandes originales de Schopenhauer sur le sujet dans les Paralipomena peuvent être lues sur cette autre page de mon blog .]
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Extrait d’une lettre à un jeune poète : … Je t’invite également à lire quelques auteurs anarchistes, pour le jour où tu te diras, vers le milieu de ta vie, que tu l’as ratée, et tu sauras alors que la cause en est dans une société qui brise les hommes. Les artistes qui vivent aujourd’hui de leur art sont des parasites du travailleur.
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Singuliers trous noirs
Sur la singularité du trou noir, cette citation : “gravitational force is only theoretically infinite at the zero-size center of the black hole. At any location that could actually be measured, the forces are finite, although extremely large.” (Ray Kurzweil 2005). Questions : Quelque chose qui n’existe que théoriquement existe-t-il ? Quel peut être l’effet réel d’une chose qui n’a qu’une existence théorique ? Si la densité infinie n’est réellement nulle part dans le trou noir, alors que sa présence définit le trou noir, il n’existe aucun trou noir.
Ce qu’on observe n’est pas un trou noir si la définition du trou noir implique une densité infinie. Les astrophysiciens n’ont pas une dérogation pour s’affranchir des lois de la pensée. Si le trou noir existe, la densité infinie ne peut pas être seulement théorique : il faut qu’elle existe aussi. Le problème, c’est qu’on ne peut même pas la penser, au sens que les lois de notre pensée nous l’interdisent. Appliquer le raisonnement mathématique abstrait de cette façon à un objet de l’intuition (un objet de l’espace physique) est absurde.
De sorte que, par nécessité absolue, plus notre observation des phénomènes astrophysiques se perfectionnera, plus il apparaîtra clairement qu’une théorie comprenant une densité infinie n’est pas valide, et que le phénomène s’explique autrement, d’une manière conforme aux lois de notre pensée. Notre pensée est actuellement prise en défaut pour expliquer un phénomène : elle tente de violer ses propres lois pour surmonter le problème, mais c’est complètement vain. C’est même le contraire de l’intelligence.
Il faut dire, pour être précis, qu’un trou noir « relativiste » n’existe pas. Pas plus qu’un Big Bang relativiste (avec singularité).
La notion de singularité est moins acceptable que celle de Dieu. Je perçois qu’elle commence à devenir gênante : cf la citation supra, où l’auteur croit bon de préciser que la singularité est seulement théorique – une précision nullement satisfaisante car on ne peut pas accepter, pour décrire la réalité, une théorie qui mettrait dogmatiquement à l’abri certaines de ses parties du contrôle de la réalité. Or une densité infinie n’est pas vérifiable empiriquement, pas plus que la notion de Dieu (à ceci près que la notion de Dieu ne viole pas les lois de la pensée humaine de façon si flagrante). La science ne doit pas être une religion ; c’est pourtant ce qu’elle devient si elle recourt à des notions invérifiables car s’affranchissant des lois de la pensée humaine.
Le paradoxe de Zénon apporte de l’eau à mon moulin : on peut, par un raisonnement abstrait et en apparence formellement rigoureux, aboutir à une absurdité. L’absurdité du paradoxe de Zénon est manifeste, celle de la singularité l’est tout autant, mais Zénon présente son paradoxe comme un paradoxe, pour demander que les conditions d’une pensée juste soient définies, tandis que la relativité présente sa singularité comme un résultat nécessaire. (octobre 2015)
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La transparence et le silence
Un e-mail du 29 juin 2016 au secrétariat de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, qui reçoit et examine les déclarations de revenus des députés (secretariat.declarations@hatvp.fr) :
Madame, Monsieur,
Les « déclarations d’intérêts et d’activité » des députés publiées sur le site de la Haute Autorité sont peu lisibles, car il semble que vous ne précisiez pas sur quels montants portent les demandes. Ainsi, on trouve pour les revenus, selon les déclarations des uns et des autres, des montants « nets », « bruts », « avant impôt », « après impôt », bref on trouve de tout, et quand aucune mention n’est faite par le député en vue de préciser sur quoi portent les chiffres qu’il déclare, comment faut-il lire ces chiffres ? Merci d’avance pour les explications que vous voudrez bien m’apporter.
Pas de réponse.
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La « vallée inquiétante » (Masahiro Mori)
Je partage le point de vue de Gunpei Yokoi sur les choix de débauche technologique versus les idées simples et originales qui ont fait le succès des jeux Nintendo quand il en dirigeait la conception. Il y a sans doute aussi, dans le jeu vidéo actuel, un phénomène « uncanny valley » : la simulation s’est rapprochée du réel mais n’étant pas encore parfaite elle produit un effet d’étrangeté rebutante (dès lors que ce sont des personnages humains qui sont représentés et non des monstres, auquel cas le phénomène ne s’applique pas, et les monstres peuvent être très réussis dans la mesure même où ils n’appellent pas notre empathie ou dans une bien moindre mesure). Le personnage virtuel nous est désagréable car l’imitation du réel est trop bonne pour être du dessin animé et pas assez bonne pour être hors de la vallée inquiétante. Tandis qu’un bon vieux Mario, ça reste du dessin animé.
L’uncanny valley est un concept majeur exposé par le roboticien japonais Masahiro Mori dans les années soixante-dix. On peut penser qu’en plus de détecter, dans le futur, les robots avec des tests de Turing ou des tests à la Blade Runner, le test de l’uncanny valley sera peut-être toujours valide : les robots ne sortiront peut-être jamais de la vallée, même si les signaux étranges qu’ils émettent malgré eux (gestes saccadés etc.) deviennent de plus en plus infimes.
Exposé par un roboticien, le concept est utilisé en robotique mais on peut l’appliquer à toute technologie qui tente de simuler la réalité biologique humaine, sur quelque support que ce soit : effets spéciaux de films, images de synthèse, graphisme des jeux vidéos… Les personnages en image de synthèse ne sont pas encore des acteurs crédibles à cause de l’uncanny valley. Il y a d’ailleurs un film (j’ai oublié lequel car je ne l’ai pas vu) dont on attendait un grand succès et qui a fait un flop à cause de ses personnages en image de synthèse qui ont fait une mauvaise (uncanny) impression sur le public.
C’est pourquoi les hôtels robotisés au Japon remplacent leurs Actroïdes par des… robots dinosaures. Voici un lien vers une vidéo YouTube qui montre un de ces hôtels. Il y a bien quelques Actroïdes, en réalité, mais aussi un dinosaure, qu’on ne s’attendrait pas à trouver dans un hôtel, et ce n’est pas non plus un délire des managers, car le dinosaure est une interface de service plus plaisante que l’Actroïde avec son visage humain et ses mouvements saccadés. Ces Actroïdes ont quelque chose du musée de cire. C’est très uncanny, peut-être que vous en ferez des cauchemars la nuit dans votre chambre d’hôtel… Dans la même veine, le robot Lakshmi (de conception française : il s’agit en fait du robot NAO créé en 2006 par la société Aldebaran Electronics), qui répond aux questions des clients d’agences bancaires en Inde, bien qu’humanoïde ne s’embarrasse pas d’apparence humaine : on dirait un jouet. (janvier 2017)
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L’islam est pacifique
L’histoire de l’expansion de l’islam présente deux faces, l’une guerrière, l’autre pacifique. Si « la guerre de mille ans » (P.N. Oak) est une manière des Hindous les plus extrémistes de décrire leur relation avec l’islam, il y a aussi le cas de l’Asie du Sud-Est, où l’islam s’est répandu sans une goutte de sang versée.
Le livre d’Ignacio Olagüe publié en 1974 (sous le patronage de Fernand Braudel), La revolución islámica en Occidente, remet en cause l’historiographie officielle de la « conquête » de l’Espagne par les Maures, sur la base des recherches du général Édouard Brémond, le « Lawrence français », (Berbères et Arabes, 1942), (c’est malheureusement Brémond qui est le Lawrence français et non Lawrence le Brémond anglais), qui fait état de l’impossibilité technique d’une telle conquête. La base des Arabes pour la conquête de l’Espagne était l’Égypte, non l’Afrique du Nord, qu’ils ne contrôlaient pas au moment de l’« invasion » de l’Espagne, ce qui suppose une logistique qui dépassait largement leurs moyens. Et l’Espagne aurait été conquise en trois ou quatre années, tandis que la Reconquête aurait pris 800 ans…
En réalité, ces faits, tels qu’ils ont été déformés par des chroniqueurs arabes ultérieurs inspirés par la muse épique, et dont les histoires ont été reprises telles quelles par les historiens occidentaux, renvoient à des luttes intestines entre Wisigoths, avec intervention de troupes berbères d’Afrique du Nord sous domination wisigothique, commandées par des Goths. La lutte opposait ariens unitaires et catholiques trinitaires. Les Ariens partageant une conception unitarienne avec l’Islam, cette dernière conception commença à se répandre, via les Berbères, en Afrique du Nord puis dans la péninsule ibérique. Un Abderraman, célèbre roi andalou, est selon toutes les descriptions connues, un Germain, blond aux yeux bleus, un Goth et non un Arabe ni même un Berbère. La pénétration de l’Islam en Ibérie a été pacifique, par prédication unitarienne, et non le fruit d’une invasion militaire arabe.
Le mouvement a été porté par une immigration berbère en grande partie causée par la désertification de l’Afrique du Nord (les peintures rupestres du Sahara montrent une faune de paysages agrestes, ce qui prouve l’extension du désert au sud du Maghreb), désertification qui s’est d’ailleurs étendue et continue de s’étendre en Espagne et dans le Midi de la France.
Par la suite, l’Afrique du Nord a connu une « contre-réforme » islamique avec les Almohades et Almoravides de Mauritanie, et ces derniers ont été les véritables envahisseurs militaires de l’Espagne (les batailles du Cid), mais nous parlons là des 12e et 13e siècles…
Les mêmes erreurs d’interprétation sont peut-être commises dans d’autres régions du monde. Olagüe souligne que l’Afrique noire, où les Arabes étaient présents depuis longtemps, a commencé à s’islamiser massivement pendant la colonisation européenne (peut-être en réaction)+. Je pense aussi à la Crimée et au Caucase ; je ne connais pas les circonstances exactes de leur islamisation mais je vois très clairement que l’envahisseur, là-bas, s’appelle le Tsar de la Sainte Russie et que cette invasion a été horriblement sanglante. Le terme « cosaquer » (pour décrire les viols de masse et le passage au fil de l’épée de populations entières), aujourd’hui tombé en désuétude, l’atteste. (octobre 2017)
+ La remarque d’Olagüe sur l’Afrique noire est de nature à contredire une pensée exprimée dans mon poème La Chute des Arabes du Congo (recueil La Lune chryséléphantine), selon laquelle l’impérialisme européen en Afrique barra la route à l’impérialisme arabe. Elle la contredit dans la mesure où ce serait en fait l’impérialisme européen qui aurait « armé » en Afrique l’expansion islamique, par réaction. Sans ce colonialisme occidental, les négriers arabes auraient continué à faire la traite depuis la côte orientale, les négriers européens et américains depuis la côte occidentale, et les Africains auraient conservé leurs traditions locales.
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Helgi Pjeturss
Je lus il y a quelques années sur internet un essai en anglais sur l’interprétation des rêves par le savant islandais Helgi Pjeturss (1872-1949), géologue de réputation internationale également féru de sciences plus ésotériques, une des sources d’inspiration du mouvement Asatru, et dont le prix Nobel de littérature islandais Halldor Laxness aurait fait l’éloge.
Pjeturss affirme que les habitants d’autres planètes communiquent avec nous dans nos rêves et recommande de noter ses rêves pour parvenir à déchiffrer leur message. (Aussi parce que je trouvais que je commençais à manquer de pratique dans l’écriture créative) je suivis ce conseil. Je me rendis alors compte rapidement que beaucoup de mes rêves, si ce n’est tous, bricolaient classiquement avec des éléments de ma vie, qu’un extraterrestre ne doit pas connaître, et j’arrêtai rapidement. Mais peut-être que l’extraterrestre introduit son message occulte dans la matière familière du rêve.
Je cherchai donc tout de même à en savoir plus et j’ai commandé un de ses livres, le premier dans la série de collections d’essais Nýall (éditions Félag Nýalsinna) à la librairie universitaire de Reykjavík, que je contactai par e-mail et qui, sans doute mise en joie par une demande inattendue (une commande depuis un pays aussi exotique que la France), m’offrit tout bonnement le livre, en me laissant payer les seuls frais d’expédition. Que la librairie en soit ici remerciée.
Le livre a une belle couverture en (simili-)cuir noir avec lettrage doré, et l’intérieur –c’est original– est imprimé à l’encre bleu marine.
Je pensais que je ferais d’une pierre deux coups : découvrir la pensée de cet auteur et, faisant fond sur mes connaissances en suédois, apprendre l’islandais. J’ai vite déchanté (car le suédois est une version très simplifiée du vieux norrois dont l’islandais actuel est quant à lui très proche) et ce livre conserve donc encore tous ses mystères pour moi.
Il existe toutefois un site internet de l’Institut Pjeturss qui comporte quelques textes en anglais, bien plus que la dernière fois que je l’ai consulté, il y a quelques années, au moment de lire l’essai sur les rêves (un texte trouvé sur ce même site). Si vous googlez le nom du savant, le site de cet institut est le premier résultat que vous verrez apparaître.
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Un décret très subliminal ayant échappé à l’attention de tout le monde
(La transparence et le silence II)
L’article 10 du décret n° 92-280 du 27 mars 1992 dispose : « La publicité ne doit pas utiliser des techniques subliminales. »
L’article 1er dispose quant à lui : « Le présent décret est applicable aux éditeurs de services de télévision. » Par conséquent, la loi française n’interdit pas la publicité subliminale sur tout autre support de médias : journaux, radio, livres, cinéma, internet…
En ce qui concerne le cas particulier du visage subliminal de François Mitterrand dans le générique du journal TV en 1988, au moment de la campagne pour les élections présidentielles, il est probable que ce décret, s’il avait existé à ce moment-là, aurait été d’application trop restreinte : puisqu’il est question de publicité (art.10) à la télévision (art.1er), cela vise a priori les spots publicitaires, peut-être aussi la promotion commerciale de produits dans certaines émissions, et non un générique de journal TV.
Toujours est-il que ceux qui écrivent « en 1992, une loi a été votée pour interdire l’usage des images subliminales à des fins publicitaires » se trompent. Ce n’est pas à proprement parler une loi mais un texte d’application d’une loi : la loi 86-1067 du 30 septembre 1986. Une recherche sur Légifrance montre que cette loi ne contient même pas le mot « subliminal ». Autrement dit, la question des techniques subliminales a très bien pu ne pas être discutée du tout au Parlement.
La loi contient dix-sept fois le mot « publicité » et je pense que l’interdiction de la publicité subliminale à la télé par le décret de 1992 est en application de l’article 43 de la loi de 1986 : « Toute forme de publicité accessible par un service de communication audiovisuelle doit être clairement identifiée comme telle. Elle doit également permettre d’identifier la personne pour le compte de laquelle elle est réalisée. » Mais c’est tout de même un saut qualitatif important car l’article 43 couvre aussi des pratiques qui sont très éloignées des techniques subliminales au sens strict.
Ce décret est resté lettre morte, il n’a eu aucune conséquence dans notre ordre juridique. Il a donné lieu à une, et une seule, recommandation du CSA, le 27 février 2002 : « En application de l’article 10 dudit décret ‘la publicité ne doit pas utiliser des techniques subliminales’ entendues comme visant à atteindre le subconscient du téléspectateur par l’exposition très brève d’images. Or, le Conseil supérieur de l’audiovisuel a récemment pu relever sur l’antenne d’un service de télévision la présence d’images subliminales, introduites lors des opérations de montage mettant en œuvre des technologies numériques. La présence de telles images n’est pas conforme aux dispositions précitées. » (texte entier)
Dans son exposé public, le CSA indique : « Cette recommandation a été adressée à M6 accompagnée d’un courrier spécifique. » (voir site du CSA)
Le décret de 1992 qui crée le délit de publicité subliminale à la télévision (et je répète que cela ne concerne que la publicité et que la télévision) ne prévoit aucune peine pour ceux qui ne respectent pas l’interdiction. De sorte que le CSA, quand il a constaté que M6 avait enfreint l’interdiction, en 2002, n’a pu qu’adresser une « recommandation » à la chaîne privée, sans valeur contraignante et sans saisine de la justice, et sans même nous dire sur son site si M6 a obtempéré. Et depuis lors, plus rien. C’est ce qui s’appelle une parodie de législation et de justice. (mars 2018)
J’ai donc écrit au CSA (par e-mail le 5 mars 2018). Je lui ai adressé un premier e-mail alors que je connaissais l’existence du décret de 1992 mais non l’avis de 2002. En voici le contenu :
Madame, monsieur,
Aux termes du décret n° 92-280 du 27 mars 1992 applicable aux services de télévision, ‘La publicité ne doit pas utiliser des techniques subliminales.’ (article 10)
Je souhaiterais connaître les réflexions du CSA au sujet des techniques subliminales et si des cas de publicité utilisant des techniques subliminales ont déjà été soumis à l’attention du régulateur.
Quels sont les critères retenus par le CSA, ou le législateur (mais je ne connais pas d’autre texte normatif évoquant ces techniques, et la loi de 1986 dont le décret de 1992 est un texte d’application ne comporte pas le mot « subliminal »), pour caractériser ces techniques subliminales ?
Peut-on vous soumettre des cas et quelles suites y donnez-vous ? Peut-on saisir la justice et quelles suites donne-t-elle à ces saisines ?
Je ne reçois pas de réponse. Entretemps, je découvre l’existence de son avis de 2002 et lui récris donc (le 17 mars) :
Madame, Monsieur,
Oh, quelle interessante recommandation du CSA en 2002 à la chaîne M6 qui s’est rendue coupable de diffuser des images subliminales en violation du règlement de 1992 ! J’espère que vous avez un dossier annexe à cette recommandation, détaillant les faits, car je voudrais le consulter.
Je vous appelle un de ces jours pour prendre rendez-vous.
Pas de réponse. À suivre pour vous raconter mon expédition subliminale au CSA « un de ces jours ».
Le décret a été pris par l’administration après que le Parlement a voté une loi dont aucun article n’évoque la publicité subliminale et donc sans que le Parlement, les partis politiques aient débattu du sujet. Le décret sert à faire passer le message que la thématique est prise en considération, puis un avis est pris par le CSA pour rendre le même service, et la mascarade est jouée, les choses peuvent s’arrêter là. Les esprits peu profonds qui ont fait une vague recherche sur le sujet vont assurer leurs lecteurs que le droit français les protège contre des techniques mystérieuses et inquiétantes, et que, par un simple décret sorti de la manche du gouvernement et un avis dont les détails ne sont connus de personne, toute entreprise de manipulation a été étouffée dans l’œuf. Autrement dit, le titre que j’ai choisi, « un décret ayant échappé à l’attention de tout le monde », est inexact : peu de gens ont certes entendu parler du décret mais ceux qui ont cherché à savoir l’ont trouvé, ainsi que l’avis du CSA, sur leur chemin, et la confiance innée du bon citoyen dans les institutions de son pays fait le reste.
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Au chanteur Benoît Carré, laissé sur son blog :
Vous avouez utiliser des techniques subliminales (« voix cachée ») dans la dernière chanson de l’album Fermé pour la saison. Je suppose que l’on ne peut pas déchiffrer à l’oreille ce que dit cette voix « cachée ». Pourquoi ne pas nous révéler ici les paroles qu’elle prononce, pour être sûr qu’elle n’incite pas à se droguer ou à commettre des meurtres ?
J’ai repéré une technique de voix « cachées », c’est-à-dire audibles mais dont il est impossible de saisir à l’oreille les paroles, dans les chansons Something Got Me Started de Simply Red et I Love the Dead d’Alice Cooper. Je n’ai pas réussi à faire réagir le responsable d’un compte Twitter d’Alice Cooper quand je lui ai demandé la même chose qu’à Benoît Carré, à savoir de révéler les paroles enregistrées en « voix cachée ».
Et Benoît Carré n’a pas non plus répondu (ni publié mon commentaire sur son blog).
Si un ingénieur du son ne prend pas spontanément contact avec moi en lisant ces lignes pour que nous déchiffrions ensemble les paroles mystérieuses de ces « voix cachées » et cachottières, j’en contacterai un pour recourir à ses services.
Donc, là aussi, à suivre.


