Poésie révolutionnaire du Suriname

Je ne sais s’il existe au monde un pays plus étrange que le Suriname (capitale : Paramaribo). Pays à la population principalement noire, qui parle néerlandais, en Amérique du Sud. À quoi l’on peut ajouter que c’est le seul pays d’Amérique marqué par les cartographes de l’islam, en raison d’une proportion de Musulmans estimée entre 15 et 20 %, l’islam ayant été importé là par les travailleurs malais venus des Indes néerlandaises, l’actuelle Indonésie.

Ancienne colonie des Pays-Bas, comme quelques îles-confettis caribéennes, le pays, voisin de la Guyane française, n’est devenu indépendant qu’en 1975. Sa langue officielle est le néerlandais mais la population pratique aussi – surtout les Afro-Surinamiens – le sranan ou sranantongo, créole national. Plusieurs des poèmes qui suivent ont été écrits dans cette langue et je les ai traduits depuis une version en néerlandais.

L’histoire du pays depuis l’indépendance est marquée par un coup d’État en 1980 et une dictature militaire jusqu’en 1991. L’ex-dictateur Desi Bouterse fut reconduit à la tête du pays en 2010 à la suite d’élections libres (la population ne semblait donc pas trop lui en vouloir). Le régime militaire qu’il dirigea établit des relations avec Cuba, avant de s’en distancier au moment de l’intervention de l’armée nord-américaine à la Grenade (événement que je relate brièvement en introduction à la Poésie révolutionnaire de la Grenade ici). En tant que président démocratiquement élu, il conduisit une politique internationale « bolivarienne », cherchant l’appui des États qui suivent cette orientation. Le contexte posé, je ne voudrais pas que l’on comprenne le titre de ce billet, à savoir l’expression de poésie révolutionnaire, autrement que comme désignant une sensibilité révolutionnaire, car je n’ai pas vraiment cherché à savoir si l’engagement des uns et des autres reflétait bien ce qualificatif. Parmi les poètes que j’ai traduits, certains, comme Eddy Pinas et Trudi Guda, ont soutenu le coup d’État et le régime militaire, d’autres en ont été les victimes, comme Jozef Slagveer, qui fut éliminé physiquement, après avoir été, cependant, le porte-parole civil de la junte, c’est-à-dire qu’il en était devenu un dissident.

Les poèmes sont tirés de l’anthologie Spiegel van de Surinaamse Poëzie (Miroir de la poésie surinamienne) compilée et présentée par Michiel van Kempen (Meulenhoff Amsterdam, 1995).

Les poètes sont : Eugène Rellum (trois poèmes), Johanna Schouten-Elsenhout (2), Henri Frans de Ziel connu sous le nom de plume Trefossa (3), Kwame Dandillo (2), Shrinivási (1), Orlando Emanuels (2), Bernardo Ashetu (1), Michaël Slory (3), Rudi Kross (2), Eddy Pinas (1), Trudi Guda (3), Jozef Slagveer (2), Dorothee Wong Loi Sing (1) et André Pakosie (1). Sur ces vingt-sept poèmes, dix-huit ont été écrits en néerlandais, neuf en sranan.

*

Négritude (Negerschap) par Eugène Rellum

La négritude
est vanille en fleur
haut dans les arbres de la forêt ;
sur une vaste étendue
l’odeur s’en répand,
forçant chacun
à la chercher des yeux
autour de soi.

Elle m’enveloppe
dans des pensées chaudes, parfumées,
je lui trouve plus de saveur
qu’au plus riche banquet.

Elle m’est source
de fierté :
c’est mon drapeau,
mon poing,
mon soleil.

*

Franchissement (Doorbraak) par Eugène Rellum

Quand viendront les crues
les rivières gonfleront
comme les belles poitrines
des femmes de Kaiman-Kondre.

Alors mon bateau
enfin pourra se rendre là

les bancs de boue
ferment à présent tout accès.

Quand viendront les crues
j’espère voguer
sur la crête de la vague de tête
pour
accompagné du tambour apinti
porter le message
depuis longtemps murmuré
mais encore incompris.

*

La grenouille noire (De zwarte kikker) par Eugène Rellum

Il aimait être avec eux
dans la mare de boue ;
ils étaient gris sale,
il était noir ;
ils disaient :
pas de problème, aucun souci,
nous sommes tous
des grenouilles dans la boue.

Mais certains ne pouvaient
s’empêcher
de remplir l’air
toute la nuit,
et parfois tout le jour,
de leur chant de grenouille ainsi :
nikker…
nikkerrr…
krrr…1

1 Le chant des grenouilles est ici rendu par le mot nikker, anglicisme qui signifie nègre dans un sens péjoratif. Le mot désigne également, de manière plus ancienne, une sorte d’ondin, un esprit malfaisant des eaux.

*

Mon rêve (original en sranan : Mi tren, néerl. Mijn droom) par Johanna Shouten-Elsenhout

Entends ma voix
crier comme une mouette
derrière les rochers.
Mon cœur bat dans une angoisse mortelle.
Je cherche un endroit pour me cacher
où vive l’amour.
Je vole comme un oiseau de paradis
dans la tempête
au-dessus des hautes montagnes.
Les rapides de la rivière m’entendent appeler.
Mon corps tourne et vire de-ci de-là.
Seul le ciel voit
mon tourment.
Ô mon pays, mon buisson de roses,
mon nid !
Quand soudain la mort m’atteint
dans mon rêve.

*

Kodyo (original en sranan) par Johanna Schouten-Elsenhout

Je n’en peux plus,
terre-mère,
de ce que je vois.
Je ne veux plus
entendre d’histoires
qui me fendent le cœur.

Je n’en peux plus
de mes errances affamées
parmi l’abondance
qui n’a qu’une prière à donner :
Pardonne-moi,
mon Dieu,
les pauvres ne sont point voraces.

Je n’en peux plus,
Maisa2,
du poisson des pauvres au temps de l’esclavage
qui nage tous les jours dans mon sang.

Je n’en peux plus,
tambours apinti,
de danser cachée
pour ne pas perdre courage.
Je ne le fais plus.

Je veux vivre à la lumière du jour
en libre citoyenne.

Entendez-le ô gens
pour que
je puisse être moi-même.

2 Maisa : Terre-mère.

*

terre-mère (sranan : gronmama, néerl. : grondmoeder) par Trefossa

je ne suis pas moi
tant que mon sang
n’est par toi possédé
dans toutes les veines de mon corps.

je ne suis pas moi
tant que mes racines
ne descendent, poussent,
ma terre-mère, jusqu’à ton cœur.

je ne suis pas moi
tant qu’il ne m’est donné
de conserver, porter ton image
dans mon âme.

je ne suis pas moi
tant que je ne l’ai pas crié
de joie ou de peine
par ma voix.

*

Granaki (original sranan) par Trefossa

la rivière coule
au bord du débarcadère de mon cœur,
la nuit tombe
mais ce soir
les lampes brilleront.

sur mon ponton
les lanternes brilleront aussi
pour montrer
les coins pourris,
afin que les pieds suivent
les endroits secs.

Viendras-tu ce soir,
Granaki ?

car si tu ne viens pas,
à nouveau je devrai
marcher sur les pierres et les souches,
marcher et chercher
des ponts cachés
pour arriver jusqu’à
ton seuil.

*

indépendance (sranan : srefidensi, néerl. : zelfstandigheid) par Trefossa

connais-tu la force
des nombreux siècles
derrière toi
qui poussent tes descendants
vers les nombreux siècles
à venir ?

peuple,
toi qui lèches le miel des mensonges
au point que tes chromosomes eux-mêmes en sont pleins,
quel en sera le bénéfice
à la fin ?

après les mois
qui terminent l’année
d’autres commencent
qui tendront l’oreille
à l’appel de quelque chose de nouveau.

peuple,
lave-toi
avant qu’un nouveau serment sacré
passe tes lèvres.

peuple,
lave-toi
pour qu’une société nouvelle
remplisse la terre
– à craquer –
d’un avenir rouge.

*

L’Histoire se répète (titre en français dans l’original néerlandais) par Kwame Dandillo

Avec la peau du serpent sacré
tu as fait une ceinture
pour ton pantalon.
Avec le bois de mon kapokier
tu as fait une batte de base-ball
et tu m’as interdit
de servir mes dieux.
Tu as fait sauter mes montagnes saintes
à la dynamite
et au-dessus de mes lieux consacrés
tu as franchi le mur du son.
Et tu as donné mes dieux à des musées.

Oui, je t’ai laissé faire tout cela.
Mais à présent, avec le bois
de tes bancs d’église
je fais mon tambour et ses maillets.
Et du bronze fondu de tes cloches
je forge des fers pour ma sagaie.
Autour de tes autels dansent à présent mes chants de guerre.
Qu’ils osent un peu l’interdire !
Mon peuple appelle en kromanti le winti3.
Nous sommes libres de te rendre la pareille
ou… d’y renoncer par décence.

3 Kromanti et winti : Dans la religion afro-surinamienne du winti, où ce terme désigne l’esprit surnaturel, le kromanti est un langage rituel secret.

*

Paramaribo (original néerlandais) par Kwame Dandillo

Perdu je marche
le long de tes belles avenues
et vois les taudis
comme une série de trous
dans une dentition parfaitement blanche

Les gens déambulent en sueur
sous un soleil de plomb
et je me demande très étonné
pourquoi ils rient,
où trouvent-ils la force
de continuer
alors que la température grimpe
et que tout ce qui vit halète

Je sens un besoin de liberté
me prendre à la gorge

Pardonnez-moi si
dans mon désespoir j’en viens à penser
qu’œil pour œil dent pour dent
doit être la loi de tout pays
où des foules de pauvres paradent sans fin
entre les limousines
de leurs nouveaux maîtres

*

Deháti (original néerlandais ; le titre signifie « villageois » selon l’anthologie) par Shrinivási

Balayé
depuis la fange
et de la bouse de vache
aux talons
j’ai franchi le seuil
de la Ville.

Je professais une foi nouvelle
de Caritas
Justitia.
Mais les patriciens
jamais ne rompirent le pain
avec un paria.

Alors je suis retourné
à la paille
des étables
étranger
et repoussé
parmi mes propres gens.

*

Agriculteur (Landbouwer) par Orlando Emanuels

Dis-leur
que je
ne veux pas
mourir
Le champ
est planté
jusqu’au toit
de padi contre la faim
Bientôt
mes mains vont
éclore
dans le champ de boue
Déjà le riz
et la révolution
pierres angulaires
sont nés de notre sang
tandis que le convoi de coolies
trace encore
des sillons
dans le bran
Dis-leur
que je
ne veux pas
mourir
Dis-leur

*

Processus (Proces) par Orlando Emanuels

Voilà qu’avec
les années
mes cheveux grisonnent
mes pas et mes pensées
vont plus souvent le long de l’herbe et des fleurs
voilà que dans un dialogue de silence
j’apprends à mieux comprendre les choses
cela me va d’aller
seul
sous des étoiles amies
peut-être ai-je trop cherché
trop loin
et je n’ai rien trouvé que je
pusse garder comme saint
la seule chose qui reste
est l’amitié
je deviens plus sage
avec les ans

*

Asamar (original en néerl.) par Bernardo Ashetu

Pourquoi aucun profit, Asamar ?
Je t’ai donné les plus belles bananes.
Tu es restée dehors tout le jour.
Tu as parcouru la ville caniculaire,
tu as crié et cherché querelle
alors que tes paniers étaient jaunes des
plus belles bananes que je t’avais données pour
les vendre avec profit.
Maintenant te voilà de retour, pâle,
fatiguée, tu t’assois sur une pierre
les yeux vers le jour qui se retire
au crépuscule. Tu n’as rien vendu.
Tu restes indifférente, insatisfaite et
apathique. Tu veux mourir mais tu sais
que demain encore le jour
reviendra avec l’insoutenable
rayonnement de son cœur.

*

Orfeu negro (original en sranan) par Michaël Slory

Je chanterai
pour faire venir
le soleil
quand les étoiles seront effacées
du ciel.
Je chanterai
dans des nuages orange,
pagnes tachetés de violet,
de noir, qui ne pourront rester
quand mon soleil se lèvera ;
un message jaune
à ceux qui sont encore couchés dans leurs campements,
tous les aveugles de sommeil…
Je chanterai
pour faire monter
le soleil
de l’eau
si infiniment vaste,
jusqu’à ce que vous sortiez
pour écouter
le récit qui sourd
de mon cœur :
quelques gouttes de soleil du matin.

*

Nous les nègres (sranan : Wi nengre, néerl. : Wij negers) par Michaël Slory

Ô nègres !
Quand nous regardons derrière nous
pour voir ce qui s’est passé
nous nous
recroquevillons : « Oublie. »
Mais quand je me suis retourné
j’ai vu la mer
avancer à pas chancelants vers les racines des palétuviers,
dans l’écume blanche,
longue, longue larme,
et je murmurai en moi-même :
Ô nègres !
Comment devons-nous regarder
dans le miroir
de l’Histoire, sombre, si sombre ?

*

À Djewal Persad (Gi Dyewal Persad / Voor Djewal Persad) par Michaël Slory

Tu es rose,
tes habits sont roses
comme la lueur de l’aurore sur les plates-bandes de haricots,
humides mais seulement de rosée.
Un clair soleil du matin
illumine
tout ton corps.
La Holi4
joue de son tambour
jusqu’au soir.
Mon dos est bleu
encore, les cicatrices
ne veulent pas disparaître.
Mais nous verrons bien.

4 Holi : Il s’agit du festival hindou connu sous ce nom, également appelé fête des couleurs, où les gens se jettent de l’eau colorée. Il existe au Suriname une communauté indienne relativement importante, dont le poète Shrinivási (supra) est un représentant. Michaël Slory, Afro-Surinamien, donc descendant d’esclaves, décrit ici une participation à la fête des couleurs, supposant poétiquement que l’aspersion d’eau colorée fera peut-être disparaître les traces des coups subis par ses ancêtres.

*

Les bombardements ont repris sur le Nord-Vietnam (Bombardementen op Noord-Vietnam hervat) par Rudi Kross

31 janvier 1966 : ce poing
sur le journal en train déjà de s’oxyder
ressemble au mien, mais les
masures sont brûlées, je vois les os blancs
entre les plis de la peau et entre
les lignes de la première page.

Cette cicatrice
je l’ai reçue du vieux couteau
trop grand pour le désespérément
maigre pain à l’eau sur la table,
mais trop petit pour le corps de

– voyez comme son nom tombe
entre les couteaux de bambou de ces lignes –
Lyndon Baines Johnson, U.S.A.

Tout comme le nom Quang Ngai paraît soudain
sous ma plume comme s’il
avait toujours été là :

dans la province de Quang Ngai
le millionième cadavre montre son rictus
à la terre entre les éclats d’obus dispersés,
les cratères, les rats des marais
mais surtout les avions de chasse supersoniques abattus
et les corps en parachute qui fument le sol.

lequel de nous, poursuivi
par un bombardier
comme un mauvais rêve, est tombé
et fut détruit en même temps qu’une usinee d’armement ?

ou bien, est-ce toi
qui fus jeté comme un sac d’ordures
d’une hauteur de 2.000 pieds
sur la province de Quang Ngai
depuis un hélicoptère LD-7
de la Bell Corporation ?

Pour pouvoir te couvrir avec
la batterie antiaérienne je n’ai pas besoin
de voyager loin, Nguyen
la ligne de front est vaste comme le monde
nous passons à l’attaque

*

Lamento pour Hugo Olijfveld le 19 juin 1967 (Lamento voor Hugo Olijfveld op 19 juni 1967) par Rudi Kross

NdT. Hugo Olijfveld, mort à la date indiquée dans un accident de voiture à Amsterdam, était secrétaire de l’Union « Notre Suriname » (Vereniging Ons Suriname, VOS), organisation militant pour l’indépendance nationale.

Où tu te posas et puis disparus
la lumière s’est allumée au-dessus des carreaux de la salle d’attente
dans le djebel du Sinaï
sur la traîtrise des sables mouvants où amis
nous avons louvoyé en route vers notre pays,
entre des tanks fumants pleins d’huile et de crânes
à présent tourne non-stop la roue crevée de la voiture d’Amsterdam
avec laquelle tu es resté sur ce champ de bataille.

Vivant comme si seule ta mort pouvait nous faire vivre.

Tirés de notre trou par les mêmes balles
nous avons respiré ton nom de bouche en bouche :
pourquoi ne t’es-tu réveillé, pourquoi n’as-tu pas continué.
Combien de temps va durer le long moment
où nous demanderons entre nos dents pétrifiées :
Hugo, que devons-nous faire de nos mains
qui t’ont salué, toi et le policier
qui rédigea le rapport sur ta dernière manœuvre temporelle

dans un pays où seules les eaux souterraines
font écho à ton propre pays ?

Peux-tu entendre tes propres chutes d’eau
dans ce sol étranger où se colle ton oreille ?
Plus silencieux que jamais tu répondras qu’on s’y habitue
comme nous apprenons à le faire avec
ce premier impact de mortier dans nos positions
qui s’étendent d’Ismaïlia à Wanica jusqu’au Vietnam.

Aucune loi ne dit que tout le monde doit mourir en héros ;
on peut mourir de manière neutre dans un fossé en Hollande
pour que d’autres meurent en héros
Il fallait toujours te trouver entre les mots
et les mots qui t’appellent de ta mort
ricochent détruits vers nous depuis ce terrible tombeau
comme une tranchée perdue ;
mots dans un auditorium ingrat,
mots comme des guêpes de juin desséchées dans une morte saison
mots autour de ta tombe qui s’enfonce entre les cyprès
et mots entre de plus étranges encore peupliers du Canada
et les fleurs que nous avons louées pour ta couronne.
Sur le fer sans soudure de ta mort s’étiolent
les mots avec lesquels les amis mourants et blessés
s’aimaient sur les champs de bataille.

Nous apprenons à travailler en silence comme toi
quand tu étais encore parmi nous.

*

Hollandais synthétique (Synthetische Nederlander) par Eddy Pinas

produit d’importation d’Occident
libre de droits d’entrée
assujetti à la redevance statistique et KLM
droit de commercialisation exclusif TVA
copyright
La Haye
1863
moi synthétique ambulant
fabriqué sous licence
en 1954
à Paramaribo (la vieille)
bientôt
importations limitées – ou interdiction –
à prévoir

*

Sans titre (original néerlandais) par Trudi Guda

Si nos bouches
n’étaient pas fermées,
si nos héros
n’étaient pas oubliés,
tu vivrais encore.

Tu accorderais doucement
ta guitare sur la montagne,
tu savourerais les saisons et les récoltes.

Nous entendrions
le vent
à tous les coins de rue,
comme Gudu-Gudu Thijm5,
enfant et oracle,
tu rirais encore.

À présent
je plante
un frangipanier
sur une tombe.

5 Gudu-Gudu Thijm : Selon l’anthologie, il s’agit de « L.E. Thijm, chanteur de rue surinamien (1891-1966) ».

*

Sans titre (original néerlandais) par Trudi Guda

Où le sable
se répand
dans la mer,
ligne fragile
de bois et de galets,
où les mangroves égratignent l’air
où le rivage reflète
le vol
des oiseaux

C’est là que nous vivons.

Quand la végétation
s’ébouriffe
en couleurs,
sauvages entourent la forêt
de mourantes odeurs
de bois, d’humidité
bronze vert-de-grisé, fougères.

Cette forêt est la seule terre.
Entrons.

Quand la végétation parade,
paon
sur les collines,
fantasques se meuvent
les arbres peau-de-serpent et les cèdres,

le bruit de la pluie
parmi les montagnes
voix rauque,
dans les terres comme
sur la côte,
le souffle d’un continent.

C’est
la seule terre.

Entrons.

Tout ici est à sa place,
les rivières, les forêts, les marais,
tels qu’ils sont.

*

L’heure du chien (Uur van de hond) par Trudi Guda

Entre des vies fissurées
se trouve ma maison
Mon chien galeux maraude
et ne hurle plus
quand un voyageur s’affaisse
et de ses mains froides
tâtonne contre les murs
Sans dire au revoir un mort est emporté

Inlassablement mon chien pleure
pour du Pain.
Large, grinçante, sa gueule peigne l’air
Nous buvons de l’eau
où se décomposent des cadavres

Nous sommes lépreux et aveugles
Parfois le vent apporte encore
aux enfants un peu de santé
Mais la peste meurtrit l’air
avant que le Pain
soit trouvé

Découragé mon chien demande de la lumière.

*

in memoriam dr hendrik verwoerd (in memoriam doctor hendrik verwoerd, original en néerl.) par Jozef Slagveer

au commencement était la blancheur
et le blanc était avec dieu
et le blanc était dieu
tel fut le commencement avec dieu

toutes choses furent créées par les blancs
et sans les blancs rien n’eût été
de ce qui fut créé

dans le blanc était la vie
et cette vie un nègre ne l’a pas
le nègre vint au monde
et le monde ne l’accepta pas

un homme apparut
(un élu de dieu)
son nom était verwoerd
il venait comme témoin
pour témoigner du blanc

il était la lumière véritable
qui éclaire chaque blanc sud-africain
il vint en afrique du sud
l’afrique du sud qui fut créée par lui
et pourtant les nègres ne le reconnurent point

mais à tous ceux
qui le reçurent
à ceux qui crurent en son nom
il donna la richesse et la faculté
d’être des enfants de dieu
ils ne sont pas nés du sang
ni des passions de la chair
(comme les noirs)
ils sont nés de dieu

la parole s’est faite chair
et a vécu parmi nous
nous avons contemplé sa gloire
une gloire
que reçut l’enfant unique d’afrique du sud
pleine de grâce et de vérité

nous avons écouté verwoerd témoigner
quand il proclama
celui qui est devant moi
est derrière moi
(et le nègre était devant lui)

de verwoerd nous avons tous reçu
la plénitude radieuse
grâces sur grâces
il nous a donné une nouvelle loi
une loi d’apartheid

personne n’a jamais vu dieu
le dieu enfant unique
pas même verwoerd (peut-être)
mais il l’a entendu –
et témoigne avec des mots de chair

*

averse (sranan : sibibusi, néerl. : plensregen) par Jozef Slagveer

averse viens
et lave notre corps

averse viens
libère notre esprit

mettons de nouveaux habits
averse viens

travaillons pour un nouveau Suriname
averse viens

soyons nous-mêmes
averse viens

viens, averse
lave-nous
de la pensée esclave
lave le chemin
averse
viens
fais le Suriname beau !

*

Avertissement (Waarschuwing) par Dorothee Wong Loi Sing 

Pour Ro et Jeanette

Attention ! je ne suis pas une poétesse
je suis l’instigatrice intentionnelle
des cloques de votre cul.
Faites place à l’inondation de mots
quand la digue en moi sera percée
car je vous emporterai,
tel est mon but.

Ne cherchez pas dans mon poème
des signes extérieurs de compassion
cherchez-les dans l’effet des informations
sur mon esprit réceptif
quand dans le journal encore une fois des corps démembrés
gisent dans les rues de Palestine,
quand à la télé des ventres affamés
d’enfants du tiers-monde gonflent à nouveau
une tique s’accroche à ma gorge
Vietnam, avez-vous oublié ?
J’étais dans une plantation de riz du village
les maisons de bois partaient en fumée
les grenades déchiraient les corps en lambeaux
et les survivants étaient mis de côté
pour servir plus tard de cibles à l’entraînement.
Cris angoissés de mères et d’enfants
malédictions désespérées dans leur dernier souffle,
un enfançon qui ne comprenait pas était là
à regarder jusqu’à ce que le sang jaillît
des flancs de sa mère
et j’étais là, je cherchais mon père, ma mère
non, je n’étais pas là,
c’était dans le journal.
Informatif et d’actualité dit-on
à quoi bon
être tous les jours la victime ou,
si vous préférez, l’assassin
dans une identification avec le bien et le mal.
Cessez de participer :
ne regardez plus la télé
ne lisez plus les journaux
mais surtout :
écrivez des lettres de protestation
au consulat
de la poésie.

*

Sans titre (original néerlandais) par André Pakosie

NdT. André Pakosie est un représentant de la communauté des Noirs marrons du Suriname. Il a fondé aux Pays-Bas un centre de documentation sur la culture marronne, la fondation (stichting) Sabanapeti.

un moment encore
un moment encore et il n’y aura plus de chanson

un moment encore
un moment encore et il ne pourra plus y avoir de joie
la lumière va se cacher derrière les arbres
il fera noir

un moment encore
un moment encore et il n’y aura plus de rire
la bouche et les dents vont oublier de s’occuper du ventre
les sourcils vont trembler

un moment encore
et les joues seront fatiguées
la bouche ne pourra plus s’ouvrir

un moment encore et le cou refusera de porter la tête
songez-y
les choses vont mal tourner
des choses effrayantes vont se produire

les dents et la langue vont se battre
les dents et la langue vont se battre

Philosophie 16 : Paraphrases de Kant & Autre

L’homme est un être de passion : ceux qui n’ont pas de hautes passions ont des passions basses.

*

Le talent pâtit de la proximité de la médiocrité, mais pas la pensée.

*

Le concept de l’homme compris philosophiquement, c’est qu’il vit devant un Dieu. (Voyez Le Hegel de Kojève x)

*

Un progrès infini signifie que nous souffrirons toujours et toujours autant.

*

La croyance à la perfection dans le temps est plus contraire à la négation du vouloir-vivre que la foi en Dieu. (Même si Hegel montre que des dogmes religieux peuvent avoir un effet contraire à la morale : par exemple, l’idée de rétribution peut conduire une personne à considérer le moindre de ses échecs comme une injustice.)

*

Le caractère étranger du christianisme chagrine le jeune Hegel (cf, entre autres, les Fragmente über Volksreligion und Christentum).

*

La positivité de la religion chrétienne (1795/96) de Hegel

Une secte philosophique (philosophische Sekte) a des enseignements religieux (religiöse Lehren) mais dont la raison seule est juge, au contraire d’une « secte positive », c’est-à-dire d’une religion positive, rendue telle par des cérémonies etc. qui prennent la place de la loi morale. Le titre de l’essai, Die Positivität der christlichen Religion, peut donc se lire : ce qu’il y a de mauvais dans la situation historique de la religion chrétienne.

ii

Religion positive =/= religion naturelle. Cette distinction issue de l’Aufklärung est remise en question par Hegel en ce qu’elle tend à liquider toute religion positive : Hegel s’y oppose car toute religion est forcément positive (car l’idée de religion naturelle repose sur le concept, non vivant, de l’humanité plutôt que sur un idéal de l’humanité) et en même temps on ne peut liquider les « besoins supérieurs de la religiosité » (höhere Bedürfnisse der Religiosität) en l’homme, précisément en tant qu’être rationnel (vernünftiges Wesen).

iii

[I]hnen die Vollmacht mitzugeben, nach ihrer Einsicht den Glauben der Gemeine zu bestimmen und diesen der Mehrheit der Stimmen zu unterwerfen, würde eine repräsentative Republik bilden, die dem Rechte der Menschen, ihre Meinungen nicht einem fremden Autorität zu unterwerfen, ganz und gar widerspräche und sie in den gleichen Fall setzte, in dem sie bei dem soeben betrachteten Vertrag wären, – welche Konstitution man eine reine Demokratie nenne könnte.

Ce que je traduis : « Leur conférer [aux représentants élus d’un concile ou consistoire] le pouvoir absolu de déterminer la foi de la communauté selon leurs vues et de soumettre celle-ci à la majorité des voix reviendrait à constituer une république représentative qui contredirait entièrement le droit des individus de ne soumettre leurs opinions à aucune autorité extérieure et les placerait dans le cas considéré à l’instant, à savoir une Constitution que l’on pourrait qualifier de pure démocratie. »

Une « pure démocratie » a une connotation négative car elle permet à une majorité de décider de questions qui ne regardent pas les lois de l’État, ainsi dans le domaine de la conscience. Pure car absolue.

*

Le contentement moral peut être éprouvé, connu, le bonheur jamais.

*

Je ne me connais pas comme vivant (dans la nature) mais comme pensant (comme un être métaphysique).

Je ne connais dans la nature que des objets mais je ne me connais pas comme objet, donc je ne me connais pas comme étant dans et de la nature.

*

Le dogme spécifiquement chrétien n’est pas l’immortalité de l’âme mais la résurrection des corps : le maintien de la personnalité. Or c’est bien cette limitation qui m’importe, tandis que je vis. Une conscience qui n’est plus dans les limites de l’individuation, qui retourne à la conscience-en-soi, ne m’intéresse pas plus que la poussière à laquelle retourne mon cadavre.

*

Puisque le monde en tant que totalité de la nature n’existe que comme idée, la frontière du monde est notre esprit.

*

Pour résumer l’interprétation de Copenhague, ce n’est pas la faute de la science mais celle de la nature.

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Le pessimisme, en philosophie, c’est ne pas croire que l’empire napoléonien est la fin de l’histoire.

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Le Dr Tissot est, nous le savons, risible : la masturbation ne rend pas malade, seulement dépendant à la pornographie.

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Il n’y a pas d’estoppel en droit administratif français (jurisprudence du Conseil d’État, tribunal administratif suprême). Ce qui signifie que l’administration française a le droit de se contredire.

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Les institutions françaises étant ce qu’elles sont, la question de l’homosexualité ne se pose pas en termes de « vivre et laisser vivre » : l’État impose de fait une propagande homosexuelle massive à laquelle il ne permet pas de s’opposer (le risque que fait peser sur la prise de parole la législation « anti-haineuse » est trop élevé).

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Dire que la liberté d’expression n’est pas garantie, c’est, si l’on est entendu, vouloir subir les foudres des « commentateurs ».

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L’écologie est une science, un parti écologiste n’a donc pas plus de sens que n’en aurait un parti chimiste ou un parti biologiste.

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Les auteurs à succès sont testostéronisés (c’est l’effet de tout succès), ce qui fait qu’ils restent, précisément, de simples auteurs à succès. Au cas où l’explication par la médiocrité des goûts du public ne suffit pas.

Notre esprit se forme en lisant des auteurs à succès, accessibles à notre immaturité. Prendre ces auteurs pour de grands esprits est l’erreur d’esprits immatures.

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L’absence de toute lifeview, la grossière incohérence de pensées et de sentiments qui en résulte, c’est ce que les sots appellent une personnalité mesurée.

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Des « échanges commerciaux » n’impliquent pas forcément une classe marchande. Les historiens parlent partout d’échanges commerciaux, y compris pour des peuples et des sociétés sans classe marchande.

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La classe politique est à l’image de ceux qui votent – mais pas des abstentionnistes.

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Quand l’Inquisition faisait condamner des individus pour leurs écrits, par exemple un Giordano Bruno, on voit bien qu’elle n’exerçait pas une censure au sens technique de censure préalable. Le modèle de notre « garantie » de la liberté d’expression est l’Inquisition moyenâgeuse : c’est un instrument de répression amplement suffisant, sans avoir à s’embarrasser de bureaux de censure. (Aujourd’hui, un Giordano Bruno n’est certes pas, en France par exemple, brûlé vif mais seulement emprisonné, cependant cette différence ne tient pas à une philosophie juridique distincte mais à une évolution des mœurs en général.)

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Puisque les libertés « ne sont pas absolues », la différence entre un État totalitaire et un État dit libre n’est que dans ce que les uns et les autres interdisent, dans ce qu’ils appellent respectivement le bien et le mal. Pour un individu que ses tendances profondes poussent vers le domaine proscrit par l’État dit libre dont il est citoyen, cet État est un véritable État totalitaire, qui lui fait d’ailleurs comprendre sans ambigüité qu’il a pour vocation d’éliminer les individus tels que lui.

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Quand la Cour européenne des droits de l’homme valide, en 2014, l’interdiction par la loi française de se couvrir le visage dans l’espace public, interdiction qui n’avait, sans le dire dans le texte même de la loi, d’autre objet de censure que le niqab islamique, elle recourt à la notion de « vivre ensemble » : cette interdiction se justifie selon la Cour par l’objectif du « vivre ensemble » avancé par les autorités françaises. C’est ainsi que nous apprenons que les « droits de l’homme » sont un droit de la société sur les hommes, sur les individus, et que nous revenons grâce aux droits de l’homme – et grâce à cette Cour – au Léviathan que le concept de droits de l’homme avait pour but de dépasser.

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Paraphrases de Kant

Critique de la raison pure

Les concepts ne permettent pas de connaissance synthétique a priori ; il faut, pour une connaissance synthétique a priori, le recours à l’intuition (Anschauung) et à ses formes, l’espace et le temps (exemple de la géométrie pour l’espace, de la computation pour le temps). C’est parce que l’espace est une forme a priori de l’intuition que la géométrie a des axiomes apodictiques. Ce ne serait pas possible si l’espace et le temps étaient objectifs, étaient des conditions objectives de la possibilité des choses en soi. (Reproduire la démonstration.)

Il n’y a pas de définition possible des concepts (empiriques comme a priori) mais seulement une explicitation ou exposition, sauf dans les mathématiques (géométrie et calcul).

Une figure géométrique quelconque, dessinée sur le papier, est le schéma du concept de cette figure. Le concept d’un triangle est sa pure et simple définition, et les énoncés qui exposent celle-ci sont analytiques. Synthétiques et a priori sont les énoncés qui exposent les propriétés du triangle.

La construction de concepts n’est possible que pour le donné de l’intuition a priori, à savoir la forme pure des phénomènes, espace et temps, sous l’aspect de quanta de ces formes : la figure géométrique (leur qualité) et le nombre (leur quantité).

Le temps et l’espace sont les formes de l’intuition, les catégories sont les formes de l’entendement, faculté des concepts.

L’Idée de la raison pure d’un auteur originel du monde est utile en ce qu’elle permet d’expliquer les phénomènes par des lois téléologiques, par un Nexus finalis (teleologischer Zusammenhang) à côté d’un Nexus effectivus (mechanischer oder physischer Zusammenhang).

Critique de la raison pratique

Une proposition synthétique a priori n’est fondée sur aucune intuition, ni pure ni empirique. Au plan pratique, c’est-à-dire au plan de la raison pratique, une telle proposition synthétique a priori est « la conscience de cette loi fondamentale » de la raison pure pratique : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse en même temps toujours valoir comme principe d’une législation universelle. »

Les déterminations empiriques de la volonté sont dites quant à elles « pathologiques ».

Critique de la faculté de juger

Le temps n’a qu’une dimension : d’où le principe a priori de la continuité de tous les changements. Le temps n’est donc pas une dimension (la quatrième). L’espace a trois dimensions, le temps une. (Que le temps ait une dimension signifie qu’il est représenté par une ligne dont les limites sont des points.)

Le goût de contempler la nature témoigne d’une âme bonne, de la qualité du sentiment moral.

Il y a un « manque d’urbanité » de la musique car elle s’impose au voisinage (et la force parfois à laisser en plan son travail intellectuel). De même, la remémoration de la musique est le plus souvent importune.

Ne pas croire en Dieu ne délie pas des commandements de la loi morale, mais cela rend nul « le seul but idéal conforme à la haute exigence de cette loi », qui est le bonheur des êtres raisonnables conformément à leur qualité morale. – Remarque : Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs et la Critique de la raison pratique, le bonheur est la satisfaction des inclinations sensibles, à laquelle la raison fait par elle-même obstacle ; et Schopenhauer : Depuis Kant, l’éthique n’est plus un eudémonisme.

Kant et le problème de la métaphysique (Heidegger)

L’espace est la forme intuitive pure du sens externe, le temps la forme du sens interne (succession d’états de conscience).

Principes de la théologie naturelle et de la morale

Toute démonstration est un syllogisme : elle va du sujet au prédicat par un membre intermédiaire. Est indémontrable toute proposition dans laquelle « l’identité ou la contradiction se trouve immédiatement dans les concepts ».

On procède par définitions quand l’objet est connu par sa définition, ce qui est le cas des objets construits dans l’intuition pure : les objets mathématiques. Or les objets de la physique sont déjà en dehors de ce cas. Aussi Kant fait-il remarquer que ce sont, parmi les objets des sciences empiriques, les corps célestes qui sont le plus propres à la connaissance par définitions, car le moins dissemblables des objets construits des mathématiques.

La religion dans les limites de la simple raison

L’amour de soi, pris comme principe de nos maximes, est l’origine du mal, car c’est subordonner l’accomplissement de la loi morale aux inclinations sensibles.

Les mystères de la religion (mystère de la vocation, mystère de la satisfaction, mystère de l’élection) ne peuvent être compris de l’homme, mais leur compréhension n’est pas à compter parmi les besoins universels de l’humanité. – Remarque : L’absence de réponse à ces questions (par exemple, pourquoi certains sont-ils élus et d’autres non ?) est pourtant une cause majeure de doute et d’incrédulité, même parmi des hommes convaincus de la sublimité de la loi morale.

Kant est par principe contre le célibat et le monachisme parce que ce sont des pratiques qui lèsent le monde. Voir pourtant ce qu’il dit du sort de l’homme vertueux, persécuté dans le monde.

Kant emploie aussi, et alternativement, le mot « liberté » dans une acception juridique, au sens du droit de chacun à chercher son bonheur suivant le chemin qui lui paraît être le bon. Ce n’est pas la liberté d’obéir à la loi morale abstraction faite des conditions sensibles (du bonheur).

Métaphysique des mœurs

La conscience est représentée comme une dualité de l’homme, jugeant-jugé, comme un dialogue avec un être qui sonde les cœurs, dialogue qui donne l’idée de Dieu (de l’existence duquel je ne puis par ailleurs avoir aucune preuve en raison pure).

Le conflit des facultés

La diversité des religions au sein de l’État n’est nullement une bonne chose, la religion rationnelle a vocation à l’universalité.

Progrès de la métaphysique depuis le temps de Leibniz et Wolff

Le sujet de l’aperception (le moi intellectuel) est différent du sujet de la perception (le moi intuitionnant). Le second est réceptivité, le premier pure spontanéité. Dit autrement, l’aperception est aperception pure, la perception est aperception empirique.

Prolégomènes à toute métaphysique future

Selon Hume, dans le principe de causalité, l’entendement fait passer une nécessité subjective (l’habitude d’une certaine relation) pour une nécessité objective, dont il lui est en fait impossible de savoir qu’elle est objectivement, dans le monde des objets.

Les intuitions a priori sont les formes de la sensibilité. – Ce n’est pas de l’idéalisme, malgré l’appellation « idéalisme transcendantal » : il existe des choses hors des sujets pensants mais nous ignorons ce qu’elles sont en soi.

Locke et d’autres nient, d’une « multitude de prédicats », qu’elles appartiennent aux choses hors de nos représentations ; Kant ajoute à ces prédicats qui n’appartiennent pas aux choses les « qualités premières » : l’étendue, le lieu et l’espace en général avec tout ce qui lui est inhérent (impénétrabilité ou matérialité, forme, etc.).

Des choses hors de nos représentations et qui ne sont pas dans l’espace puisque l’espace n’est que dans nos représentations.

Le fonctionnement de l’appareil cognitif est un fonctionnement par formes de la sensibilité et concepts purs de l’entendement (substance, causalité…), ces derniers a priori et non tirés de l’expérience comme chez Hume.

Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine

Pour Kant, le progrès a une valeur morale : c’est, comme les Idées de la raison, une notion « régulatrice » et non « constitutive ». Il faut croire au progrès pour ne pas être découragé et renoncer à se perfectionner soi-même ; ne point croire au progrès aurait un effet négatif sur la moralité. – Pour répondre à cette exigence morale, le progrès doit être un progrès continu, même lent : donc, pas de révolutions. Pourtant, dans Le conflit des facultés, la Révolution française est considérée comme un événement justifiant la foi dans le progrès, et même prouvant la tendance morale de l’espèce humaine.

S’orienter dans la pensée

La superstition se laisse au moins ramener à une forme de légalité, donc de stabilité (par opposition à un usage anarchique de la raison). – Remarque : L’attachement rigide du néophyte aux formes rituelles de la religion tient au ressenti profond d’une urgente nécessité de stabilité qu’il oppose à l’usage anarchique de la raison dans son expérience, usage qui ne fait droit à aucune religion.

La religion rationnelle est universelle comme la loi morale.