Autres Écrits du baron de Saxy-Beaulieu

Devant l’insistance de plusieurs amis et lecteurs de ce blog pour que je continue de publier les papiers laissés par feu mon distant cousin le baron de Saxy-Beaulieu, j’ai décidé de répondre à leur attente, non sans avoir longtemps hésité. Après avoir rendu publique (ici) une correspondance intime dont nous – sa famille – ignorions tout, je me suis en effet demandé si je n’étais pas allé trop loin, et si le baron ne se retournait pas dans sa tombe, cherchant à décrocher un téléphone funèbre en vue de me poursuivre pour atteinte à sa vie privée. Certes, l’hypothèse qu’il s’agissait là d’une ébauche de roman épistolaire plutôt que d’une correspondance réelle continue de me paraître plausible, même si le baron, aussi excentrique fût-il, ne passa jamais pour un esprit littéraire, mais je ne peux me libérer du doute à cet égard, du moins en l’état d’avancement où je suis dans l’étude de ses papiers, lesquels finiront peut-être par apporter la clé de ce mystère.

Malgré ce scrupule, je reconnais l’importance de nombre des feuillets que le baron a toute sa vie gardés pour lui et que ce travail met aujourd’hui devant mes yeux, et je remercie mes amis et lecteurs d’avoir insisté pour que je continue de mieux faire connaître ce mien parent.

FB

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Bönorna är ett klassiskt namn på Filistéerna, hvilka dyrkade Dagon eller Fiskguden och Beelsebul eller Dyngherren. (Strindberg, En blå bok) « Les ‘fayots’ sont un nom classique des Philistins, qui vénéraient Dagon, le Dieu poisson, et Beelsebul, le Seigneur des ordures. »

Ce passage est tiré d’un livre de Strindberg qu’il n’est pas possible de trouver à l’heure actuelle en Suède sinon chez quelques bouquinistes, dans de vieilles éditions. Plusieurs œuvres de l’écrivain n’existent ainsi en édition récente que dans la compilation de ses œuvres complètes, inaccessible au grand public.

J’ai pu faire une constatation semblable aux Pays-Bas en ce qui concerne Hugo de Groot, dit Grotius. Alors que celui-ci est partout reconnu comme le père du droit international, que sa dépouille repose à côté de celle de Guillaume d’Orange dans la Nieuwe Kerk de Delft, que sa statue domine la place principale de cette même ville, centre universitaire important, il est à peu près impossible de se procurer dans une librairie hollandaise la moindre de ses œuvres et, surtout, sa Dissertatio de origine Gentium Americanarum y est complètement inconnue et n’a selon toute vraisemblance jamais même été traduite en une langue quelconque, ce qui est d’autant plus regrettable que cet ouvrage présente des faits et documents à l’appui de l’affirmation selon laquelle l’Amérique précolombienne a connu des foyers de peuplement aryens, à l’origine de plusieurs civilisations.

La situation faite dans leurs pays respectifs à deux écrivains parmi les plus illustres représentants de leur nation est un bon indice de l’état de la culture en Europe aujourd’hui.

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Qui a jamais possédé un objet de valeur sans la crainte de le perdre, sans craindre la violence que l’on pourrait commettre pour s’en emparer ? Qui a jamais possédé une femme sans la crainte d’être déshonoré par un autre, pour peu qu’elle soit belle ? Le patriarche biblique présenta son épouse comme sa sœur, afin d’échapper au poignard effilé de la convoitise – sauvant sa vie au prix de son honneur.

Mais ce n’est pas tout. Celui qui porte dans le monde les marques de la dignité doit s’attendre à des attaques de toutes parts. De sorte qu’il ressemble plus à une de ces pipes des stands de tir, dans les foires.

Qui, pour échapper aux attaques des vicieux, s’abaisse au vice, en supporte toutes les conséquences, avec en outre le cruel souvenir de sa dignité perdue.

La société qui ménage à l’une de ses parties des jouissances enviables allume le feu de la révolution. Quant à celle qui s’efforce d’en gratifier tout le monde, elle ne ressemble plus à rien.

Chacun de nous, au sortir de ses jours d’insouciance, peut faire deux comptes : celui de ses fautes et celui des humiliations subies.

L’homme d’honneur, après avoir reçu une éducation policée, vit dans l’angoisse de la mort violente qui l’attend dans un monde plein d’affronts. L’homme vertueux qui a renoncé pour sa tranquillité aux biens de ce monde est haï pour son inhumanité. Luther écrit qu’il valait mieux subir l’injustice que la commettre. Je ne sais s’il ajoute qu’il n’y a nulle autre alternative.

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Croyez-vous que soit approprié le silence quand adviennent les conséquences ? Qui a souri comme vous l’avez fait ? Qui a lancé les regards que vous avez lancés ? Qui a caché son sourire à l’approche d’un tiers ? Qui m’a plongé dans un abîme de perplexité ? Qu’attendez-vous de moi ? Que je vienne vous chercher ? Que se passera-t-il ? Si j’acquérais des droits sur vous, comment remplirais-je les devoirs qui en sont la contrepartie ? Comment vous protégerais-je de l’injure et de l’offense dont je suis la cible ? Comment avez-vous pu croire que j’aurais jamais les moyens d’acquérir des droits sur vous ? Si je me promenais avec vous et qu’un infâme quelconque vînt à vous manquer d’égards, ne serait-ce que par pur désœuvrement, comment ne l’étendrais-je pas raide mort sur le champ ? Et comment le pourrais-je ? Comment vous aimer sans se résoudre à la violence la plus implacable ? Vous rendez-vous compte de votre légèreté ? N’essayez pas de m’opposer la peur d’une âme timide car il est trop tard pour avoir peur.

Vous m’avez rempli de mépris pour mes études philosophiques. Quels plans échafauderai-je ? Qui m’aidera ? Croyez-vous que j’aie des domestiques, à l’instar de Don Juan ? Ha, vous mériteriez, pardonnez-moi, de recevoir un soufflet de votre noble père, un soufflet d’autant plus émouvant qu’il serait administré par un père rempli d’indulgence pour votre faute. Car l’amour est un souverain bien-aimé de tous. Et les idoles que nous révérons font pâle figure en sa présence, même arrosées du sang expiatoire des victimes amoureuses.

Vous vous êtes fait des idées trop hautes de mes capacités pour le rapt, sans doute, et ceci devra finir par le triomphe du cynisme… et des apparences sauvées. Ou bien alors une part de vous se doutait que je serais lâche, et cela finira de la même manière.

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Ce jour où je cachais à votre vue, ostensiblement, un certain breuvage euphorisant, je me doutais que cet hommage rendu à la vertu attirerait votre attention, vous si sérieuse… Notamment parce que c’était l’hommage rendu par le vice ! Il ne vous déplairait pas de supposer, m’imaginais-je – et c’était odieux – qu’un tel hommage était trop ostensible pour être parfaitement sincère. Si l’hommage vous agréait, l’ostentation l’accompagnant ne serait pas non plus dépourvue d’une autre forme de charme.

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Le satyre de …

Plût au ciel que je pusse me promener avec à mon bras …, car cela fait partie des plaisirs de l’amour que d’exhiber sa conquête.

Sois comme l’Argonaute en quête de la Toison d’or, par allusion à …

Te rappelles-tu que Zeus s’est une fois transformé en pluie d’or ? Les dieux le peuvent. Fais en sorte que tombe sur toi la pluie d’or de …

Comment ? vous avez cru qu’une nymphe passerait sa vie sans un satyre auprès ? C’était bien mal connaître les lois qui régissent cet univers ; à votre place, je ne m’en vanterais pas. Quant à moi, je me réjouis d’être le satyre de cette légende. Une nymphe comme ça, sans satyre ? Jamais ! Dans quel monde vivons-nous pour que de pareilles idées germent dans l’esprit des gens ? Pas de nymphe sans satyre. C’est moi, le satyre de … !

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Il vous sera peut-être venu à l’esprit, si vous pensez parfois à ces choses, que la véritable fonction du condom, dont les distributeurs automatiques sont aujourd’hui partout, des stations de métro aux toilettes de collège, est d’empêcher le phénomène d’imprégnation ou télégonie. Vous n’auriez sans doute pas tort de le penser, dans le cas où les affirmations de certains virologues éminents, tels que P. Duesberg et le Prix Nobel K. Mullis, pour qui le virus du sida n’existe pas, étaient vraies. Croyant sauver sa vie, l’utilisateur de condoms participerait en fait à cette volonté collective d’empêcher la pollution génétique ressortissant à l’imprégnation. De même que le droit de cuissage doit être perçu davantage comme une institution « instinctive » que comme l’application de connaissances positives, le condom est une réponse de l’instinct collectif sur le même sujet. Les conditions n’étant pas réunies pour traiter ce problème de la pollution génétique par la morale individuelle, l’application instrumentale a dû paraître, collectivement, plus appropriée, et sans doute aussi plus sûre.

Il vous paraît peut-être injustifié de mettre préservatif et droit de cuissage sur le même plan. Rien de plus naturel, pourtant. Si vous doutez, tout d’abord, de l’origine germanique de l’aristocratie française, je me permets de vous renvoyer aux Lettres sur les Parlements de Boulainvilliers, à Montesquieu, à Gobineau, ainsi qu’à l’ensemble de la controverse du 17e siècle sur les deux races en France. Le droit de cuissage était un moyen pour la race aristocratique d’élever la race autochtone aux vertus de l’élite germanique et de conduire ainsi le pays sur la voie du progrès, grâce à l’imprégnation. Le déclin de cette institution, avec le délitement de l’ordre féodal, l’apparition de la noblesse de cour et la vénalisation des titres, n’est pas pour rien dans certains phénomènes du temps de la Révolution française. Rappelez-vous que la revendication populaire au moment de la Révolution était portée par les « sans-culottes ». Un nom dont ils étaient fiers ! et que je traduis par « ceux qui exhibent leurs parties ». Le moment où ces satyres portèrent dans Paris, ainsi qu’un trophée, au bout d’une pique, la matrice d’une dame de l’aristocratie qu’ils venaient de massacrer, la princesse de Lamballe, est révélateur de leur revendication réelle. Le noble ne payant plus de sa personne pour aider la race autochtone à s’élever, celle-ci allait prendre les devants et se payer sur la femme germanique.

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Pour me consoler de ma solitude, je pense à celle des êtres tels que vous, en ce monde, au milieu de gens moins beaux, moins intelligents, moins bons, et que l’on nous demande de plaindre, alors que c’est vous qui êtes à plaindre. Quelle amitié pouvez-vous espérer de la part de tant de fourbes et d’insensés, de la part de ceux, par exemple, qui sont nés intoxiqués des poisons qu’absorbent leurs parents, ou de ceux dont les mères ou grands-mères dévergondées se sont fait imprégner par leurs chiens (,,Das Handel und die Zucht der Sodomsprösslinge war ein äußert gewinnbringender Geschäftszweig und besonders die Tempelpriester erwarben sich dadurch ungeheure Reichtümer, da Männer und Weiber den Sodomsgenuß um schweres Geld erkaufen mußten.’’ LvL) ?

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Frater August (Strindberg), der auch ein großer Naturphilosoph war, erklärt wie manche Leiche als sie sich zersetzen, so gut wie Blumen duften. Hier handelt es sich um reine Arier, aufgrund ihres besonderen Stoffwechsels.

[C’est « l’odeur de sainteté », un phénomène connu de l’Église catholique depuis des siècles. Je m’étonne que le baron ne le mentionne pas et se contente à ce sujet d’une simple remarque de l’écrivain Strindberg. FB]

In Verbindung soll ich auch hinzufügen, daß wegen der Anwesenheit des Gottes riecht der Ausscheidungskanal der nordischen Weiber schlecht überhaupt nicht, sondern im Gegensatz dazu zwar wie Veilchensträuße duftet! Davon bin ich fest überzeugt und möchte alle möglicherweise auf Erfahrung basierten Einwände mit der Tatsache beseitigen, daß diese Reinheit, in der durch Sodomie und Telegonie entarteten Gottmenschheit heutzutage fast erschöpft ist.

Um diese Wahrheit zum Griff zu kommen, darf man das ,,biogenetische Gesetz’’ Haeckels – die Ontogenese rekapituliert die Phylogenese – in Betracht ziehen. Daß so viele Kinder allerlei Rassen helle Haut, Haar und Augen haben und ihre eigentümliche Dunkelheit nur beim Wachstum erwerben, muß dem Gesetz nach durch die Tatsache erklärt worden sein, daß der ursprüngliche Mensch Arier war.

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Dans un roman de Knut Hamsun, on trouve l’observation suivante : « Au fond, elle est plus magnifique que belle. » C’est alors que j’écrivis dans mes mémoires : « Il fallut donc que je la pervertisse et la souillasse pour qu’elle devînt moins magnifique et plus belle. » Je lui fis part un jour de cette réflexion. Plus tard, lui trouvant un air méphistophélique qui me la rendit momentanément méconnaissable, je me reprochai de tels propos, et de l’avoir induite en des pensées impures. La réflexion me vint qu’un malheur la rendrait aussi « magnifique » qu’elle l’avait été. Le lendemain, j’apprenais un horrible événement. [Ce fragment est pour moi mystérieux ; je n’ai trouvé à ce jour aucune trace de ces mémoires dans les papiers du baron. FB]

Autre Poésie du Suriname

Pour compléter mes traductions de Poésie révolutionnaire du Suriname (ici) à partir de la même anthologie, Spiegel van de Surinaamse Poëzie (Miroir de la poésie surinamienne), compilée et présentée par Michiel van Kempen (Meulenhoff Amsterdam, 1995).

Les habitués de ce blog connaissent déjà Shrinivási et Orlando Emanuels, dont les noms apparaissent dans le billet précédent.

Les poètes ici présents, tous du vingtième siècle, sont Marcel de Bruin, nom de plume de René de Rooy (un poème), Shrinivási (avec trois poèmes, soit quatre en tout avec le précédent billet), Orlando Emanuels (un poème, donc trois en tout), Corly Verlooghen (1), Bhai (James Ramlall) (3), R. Dobru (1), la poétesse Mechtelly (1), Ruud Mungroo (2), Kamala Sukul (1), Dorus Vrede (2), Chitra Gajadin (1), Romeo Grot (1) et Rabin Gangadin (1).

Comme plusieurs noms l’indiquent, certains de ces poètes sont originaires du sous-continent indien. Ce sont Shrinivási, Bhai, Kamala Sukul, Chitra Gajadin et Rabin Gangadin. Les autres sont Afro-Surinamiens.

Je crois percevoir – et il me plaît d’imaginer – une influence de la poésie indienne sur la poésie afro-surinamienne. Cette poésie indienne qui tire ses racines de la plus haute antiquité sanskrite et que le philosophe Hegel a décrite à sa façon dans un passage plein de lyrisme tout en cherchant à la déprécier (voyez à ce sujet la note en annexe du présent billet), est intérieure-mystique : elle parle de la divinité comme d’un ami attendu pour la fête des couleurs (la holi) ou qui appelle, la nuit, depuis le jardin sans qu’on le voie, une absence toujours présente, comme une chambre vide dans la maison, ou comme si la beauté du monde était une chambre vide dont l’occupant aimé doit bientôt revenir. Je crois retrouver cette façon de dialogue mystique dans le poème Granaki de l’Afro-Surinamien Trefossa (cf. billet précédent) : « Viendras-tu ce soir, Granaki ? » Granaki n’est pas là mais le poète lui demande s’il vient : il y aura des lanternes sur le pont de bois pour éclairer le chemin et, s’il ne vient pas, il faudra partir à sa recherche, trouver enfin et franchir le seuil de sa maison. – Il semble par ailleurs que la culture afro-surinamienne ait éclairé de son propre univers symbolique, notamment via la religion du winti, la poésie de la communauté indienne du Suriname, mais c’est peut-être moins évident.

Sur les dix-neuf poèmes, seize ont été écrits en néerlandais, un en sranan ou créole surinamien, un en hindi et un en saramakaans (créole marron).

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Sans titre (original néerlandais) par Marcel de Bruin

De nouveau le rythme a retenti
dans la jungle de mon sang,
le rythme qui va me posséder,
ivre et traqué, entièrement.

L’instinct m’a rattrapé,
ne me lâche plus :
secoué par d’anciennes chansons
des nègres de ma forêt.

Je suis à nouveau saisi,
éclairé à nouveau,
rêvant sous les arbres
dans la jungle de mon sang.

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L’appel dans la nuit (De roep in de nacht) par Shrinivási

Qui m’a cette nuit appelé
Le bruit en est venu d’au-dehors à peine audible
Je n’ai pas entendu de qui c’était la voix
Pourquoi est-il venu chez moi ?

Était-ce peut-être le náu1 avec le message connu
Qui sait ? il serait donc reparti déconcerté
Plein de honte je n’ai pas bougé, moi le flegmatique.
Mais qui m’a donc appelé dans la nuit ?

Dans l’obscurité, la lampe à la main
Il appela depuis le talus entre les rizières
J’ai répondu d’un cœur joyeux
Lui, mon Bhagwan.

1 Le náu : Ce terme désigne un barbier et l’anthologie l’explique par le fait que le barbier était le premier à répandre des informations dans un village.

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Sans titre (original néerlandais) par Shrinivási

Dans la maison de mon fiancé
j’écris sans fin des mots
comme la mer
au bord du monde
comme le soleil
le long d’un chemin autour de la maison
comme le vent
enfant effréné dans ses jeux
mais je sais bien
que j’écris
à rebours du bonheur

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Sans titre (original néerlandais) par Shrinivási

Tu n’es pas venu
juillet s’est paré
pour célébrer la fête des couleurs
les fleurs ont été piquées dans la soie la plus précieuse
mais tu n’es pas venu.

Les jours ont rallongé
Le flamboyant a rallumé ses feux
les joies en riant ont baisé les fleurs
mais tu n’es pas venu.

Le ciel est gros de nuages
la terre dans ses mains ouvertes
a bu sa compassion
mais tu n’es pas venu.

Lavé reluit le vert des arbres
grands ouverts sont les anglos2 d’or
pleine de bleu contentement la mer est montée
éparpillant des fleurs sur le rivage
mais tu n’es pas venu.

Tu n’es pas venu
les nuages sont repartis
timidement le vent  murmure dans les arbres
sur les collines les cactus sont figés
sans espoir les mains tendues
mais toi tu n’es pas venu.

En éclats dorés
ce seul jour
que j’ai
nommé innommable
est épars
dans toutes les années
passées
comme à venir.

2 « wijdopen staan de gouden anglo’s » lit-on dans l’original, et la seule définition que j’ai trouvée pour « anglo » est « réchaud » (komfoor) dans un Indisch Lexicon: Indische woorden in de nederlandse literatuur (2005) en ligne. Sans pouvoir formellement exclure que cette traduction soit correcte, cela me paraît cependant peu probable et je verrais bien plutôt le nom vernaculaire d’une plante, dont je ne trouve cependant aucune trace (il faut dire que « anglo » donne sur internet, même en néerlandais, de nombreux résultats, ce qui est de nature à rendre particulièrement ardue une recherche plus précise). Je présente mes plus plates excuses au lecteur, tout en invitant ceux qui auraient des lumières à ce sujet à me contacter.

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Air (Lucht) par Orlando Emanuels

Je veux attraper
le visage
de l’eau
dans les plis
de ma haine
Une grimace sardonique
qui toujours rit
de ma peur
Eau repoussante
visage d’eau
que je hais
J’aime le sol
la terre froide
où le manioc
a sa chaise
aux pieds
bien plantés
comme ceux d’un bœuf
J’aime la terre
sol qui de son sein
fait naître de verts enfants
fleurs
arbres
forêts
Mais si je devais choisir
je me perdrais
dans l’air
je deviendrais de l’air
avec l’air
je jouerais en volant
j’irais caresser
le soleil dans son berceau
j’irais cueillir des étoiles
pour les épingler
dans le chignon
de la terre
et peut-être
peut-être pourrais-je
rire
de ma peur
du visage toujours fuyant
de l’eau
Je veux être de l’air
de l’air
un souffle
rien

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Devenir vieux (Oud worden) par Corly Verlooghen

Après tant d’années
il ne reste pas grand-chose :
les rêves s’amenuisent
les amis retournent à la poussière

On ne sait pas qui suivre
ni ce que l’on doit croire
On ne sait si l’on vit
ou si l’on fait semblant.

*

Douleur du riz (Rijste-Smart) par Bhai

Seuls ceux qui sont nés du riz
Seuls ceux qui ont grandi dans le riz
Seuls ceux qui sont morts du riz
Connaissent les lamentations des épis.
Car sache-le croître
c’est en substance mourir
et toute efflorescence passe.
Donc sache aussi que toute récolte
est douloureuse.

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Sans titre (original néerlandais) par Bhai

Je vis au fond
De la mer
Loin des hommes
Caché
Entre les coquillages
Sans yeux
Sans bouche
Ma langue est
Le sombre repos
Ma voix
Est le silence infini
De la mer
Je vis ainsi
Caché parmi les coquillages
Au fond
De la mer

*

Sans titre (original néerlandais) par Bhai

Je suis
Un solitaire
Une feuille
Sur un arbre
Un silence
Dans le silence
Un œil
À l’intérieur d’un œil
Un secret
À l’intérieur d’un secret

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Sans titre (original néerlandais) par R. Dobru

J’ai reçu en héritage
ce pays et ses habitants
les arbres, les fruits et le soleil
il m’en a fait don
en rendant son dernier souffle
il m’a tendu la main
ses doigts devinrent rivières
sa paume une plage
il m’a regardé
et ses yeux se sont fait pluie
il ouvrit la bouche
des cascades lancèrent tonnants
écumants des appels aux vivants
alors j’embrassai le soleil

*

Poème pour toi (sranan : Puwema gi yu, néerl. : Gedicht voor jou) par Mechtelly

Envoie des paroles de l’autre côté
laisse-les mûrir au soleil
la pluie les lavera
tandis qu’elles reposent dans l’herbe

Envoie des paroles mon frère
laisse-les s’ouvrir au soleil
la pluie les lavera
tandis qu’elles reposent dans la forêt

Envoie des paroles Iman
mais penses-y bien
appelle tous les esprits
répandus sur le sol
vers la cime des arbres

Envoie des paroles ruisselantes
car sont assoiffés
ceux qui doivent les répandre

*

Sans titre (original néerlandais) par Ruud Mungroo

Par une fente dans le mur
la lumière me trouve
en train de dormir
te cherchant
toi qui m’a visité
dans mon rêve

Encore
émerveillé je me réveille
et pleure
car tu
as disparu
par la fente du mur

*

Sans titre (original néerlandais) par Ruud Mungroo

Dans un tourbillon
de joie effrayante
je voulus près de toi
être foudroyé
par la musique ininterrompue
Les souvenirs passaient avec toi
en cascades sans fin
Perdus dans des pensées
nous nous sommes rencontrés un instant
et brièvement
très brièvement
mon cœur en silence te salua

Donne-moi un jour nouveau
clair comme un sourire
brûlant comme le soleil des tropiques
pour tout oublier
perdre ce que j’ai gagné
Donne-moi un jour nouveau
une plage sombre
avec des vagues de lumière
Ne m’ôte pas déjà mon rêve
Ne détruis pas de tes doutes
les restes de mon amour
Tire-moi
avec une corde de patience
des rapides de ma solitude

C’est
peut-être la dernière fois
que je pense à toi
Peut-être la dernière fois
que je te donne mes lèvres
Peut-être la dernière fois
que je t’aime
avant de ne plus t’aimer
peut-être la dernière fois
que je dis
peut-être la dernière fois
peut-être…

*

Sans retour (Hindi : Nahi lautegá, néerl. : Geen terugkeer) par Kamala Sukul

Dans la solitude
les souvenirs reviendront
les choses
tourmenteront la conscience
l’histoire oubliée
sera remémorée
mais qui s’en va
ne revient jamais.

La page tournée
fera pleurer
le récit sera
de nouveau raconté
quelque effort
que l’on fasse
mais qui s’en va
ne revient jamais.

*

Pour Sisi (Voor Sisi) par Dorus Vrede

Le vieux chemin de forêt
qui me conduisait vers ta rivière
est toujours là
Les empreintes de mes pas
sont sèches et craquelées
La racine du gbé-gbé
sur la rive
– ta place préférée –
est vide
Aux rayons du soleil
d’après-midi
ton dos nu manque
ils dansent dans
l’eau ondoyante
Parfois consumé
de nostalgie
je crois encore te voir
penchée sur ta vaisselle

*

Les jeunes filles dansent (saramakaans [un autre créole du Suriname, parlé par certains groupes marrons, auxquels appartient le poète Dorus Vrede] : Dee muyemii ta baya, néerl. : De meisjes dansen) par Dorus Vrede

À la ville
je vois les jeunes filles
danser
Mais elles ne savent pas
bouger
et leurs pieds
se soulèvent
incertains
Leur danse
ne ressemble pas
à chez nous
Elles dansent seulement
parce qu’elles doivent

Chez nous
elles dansaient
au clair de lune
Les anciens et
les étoiles
étaient avec elles

Mais ici
à la ville
elles dansent
entre les différentes lumières
et la pénombre du crépuscule
ce qui leur donne le vertige
si bien qu’après
la fête
elles ne sont plus les mêmes

*

Sans titre (original néerlandais) par Chitra Gajadin

les courtes averses
alternent avec des éclaircies momentanées
l’eau remplit les citernes
le drapeau du KTPI3
flotte fièrement au-dessus des maisons des Javanais
assis à croupetons
sous leurs auvents
à regarder la pluie

quand c’est fini
ils se lèvent
vaquent à leurs occupations
puis fument tranquillement
leur tabac parfumé au clou de girofle.
quand la pluie recommence
dans un lieu à l’abri
leur démarche est imperturbable
leur être impénétrable

les nuages passent lentement
sans laisser filtrer le soleil
dont ce matin a tant besoin
quand la pluie s’arrête
on est accablé
par le silence
le repos partout
le calme
le temps ici ne s’arrête pas mais
n’apporte aucun changement non plus

une femme marche avec un sac de jute
sur les épaules
la main droite le long du corps
sa démarche est le mouvement
d’une vie
qui connaît son chemin
quand elle tourne le regard vers moi
elle sourit
sans me voir
je la salue en silence
sur cette page

3 KTPI : Kerukunan Tulodo Pranatan Inggil, parti politique ethnique javanais du Suriname, fondé en 1949. Son drapeau porte un personnage du wayang (théâtre d’ombres) javanais.

*

Ma petite sœur Sosi (Mijn zusje Sosi) par Romeo Grot

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
est la dernière enfant
de ma mère

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
à cause de ses attaques d’asthme
n’est pas beaucoup allée à l’école

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
travaillait au début pour une usine d’allumettes
puis comme domestique
aujourd’hui au bureau de poste

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
a cinq enfant
de trois pères différents

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
n’a jamais pu garder longtemps
un homme
pour beaucoup elle était
trop susceptible

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
ne laissera personne
lui dire ce qu’elle doit faire

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
est une grande fille
une grande fille
est une grande fille maintenant

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Sans titre (original néerlandais) par Rabin Gangadin

Je plane dehors dans la pluie,
la pluie tombe à travers moi.
Chaque goutte un petit point scintillant,
un tourbillon de petits points scintillants.

Je regarde dans une vitrine, je plane jusqu’à moi-même.
je soupire, respire profondément. Je demande : « Où est le temps ? »
Le temps est au-dessous de moi, le temps est au-dessus de moi.
Je ne suis pas moi. Je ne vis pas, je ne suis pas mort.
Je suis sous la pluie comme un nuage sombre en habit.

*

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Remarque sur un passage relatif à la poésie du sous-continent indien
dans la Philosophie de l’histoire de Hegel

,,Solche Schönheit finden wir auch in der lieblichsten Gestalt bei der indischen Welt – eine Schönheit der Nervenschwäche, in welcher alles Unebene, Starre und Widerstrebende aufgelöst ist und nur die empfindende Seele erscheint, aber eine Seele, in welcher der Tod des freien und in sich begründeten Geistes erkennbar is. – Denn würden wir die phantasie- und geistvolle Anmut dieses Blumenlebens, worin alle Umgebung, alle Verhältnisse vom Rosenhauch der Seele durchzogen sind und die Welt zu einem Garten der Liebe umgestaltet ist, näher ins Auge fassen und mit dem Begriff der Würdigkeit des Menschen und der Freiheit daran treten, so dürfen wir, je mehr uns der erste Anblick bestochen hat, desto größere Verworfenheit nach allen Seiten hin finden.’’ (Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte: Die orientalische Welt)

Ce que je traduis : « Nous trouvons une beauté de cette sorte [comparable à celle qui, nous dit Hegel, illumine le visage d’une femme en couches], sous la forme la plus délectable, dans le monde indien – une beauté de l’affaiblissement nerveux, dans laquelle tout ce qui est irrégulier, figé et disparate se dissout et où seule transparaît l’âme sensible, mais une âme où se perçoit la mort de l’esprit libre se constituant en soi-même. – Car si nous regardons de plus près la grâce pleine d’imagination et de spiritualité de cette vie de fleurs, où toute circonstance, toutes relations sont imprégnées d’un spirituel parfum de rose et où le monde est changé en jardin de l’amour, et si nous l’examinons à l’aune du concept de dignité humaine et de liberté, alors plus nous aurons été séduits au premier abord et plus de toutes parts nous trouverons là d’abjection. »

La beauté spéciale d’une femme en couches : c’est déjà une observation digne d’intérêt. Cette beauté est celle de la poésie indienne : voilà qui devient extraordinaire. Ce passage, une condamnation sans appel comme l’ensemble du cours de Hegel pour tout ce qui n’est pas le christianisme protestant germanique triomphant à la fin de l’histoire, me donne en même temps la meilleure clé que je connaisse pour entrer dans cette poésie et cette culture indiennes. Il n’est pas aisé de rejeter une pensée comme un simple préjugé quand ce préjugé fait fond sur des arguments plus abondants et vigoureux que le point de vue contraire soi-disant libre de préjugé, et qu’il paraît en outre mieux faire comprendre l’objet en question de façon que la forme du dénigrement ne peut pas être considérée comme l’essentiel quant au fond de cet objet. – Car Hegel veut-il dire autre chose que : ce n’est pas la poésie qui fait l’Histoire (en conduisant celle-ci à son terme) ? La poésie « la plus délectable » est destinée à céder devant les conquêtes de l’esprit « libre se constituant en soi-même ». Ce passage est une clé pour comprendre la mort historique de l’art selon la pensée hégélienne.

Dès lors, pour en revenir à la question du préjugé ou du dénigrement (on a souvent tendance, sous l’effet de lois répressives de la pensée, à considérer qu’un dénigrement est forcément un préjugé, mais c’est là une proposition à la généralité de laquelle fait défaut le moindre fondement, et c’est bien plutôt le point de vue selon lequel tout se vaut qui est un préjugé), le point de vue hégélien ne discute pas les mérites respectifs de telle ou telle culture poétique, lesquelles se valent en tant qu’objets sans avenir vis-à-vis de la culture supérieure de l’esprit. On me dira que cette conclusion contredit ma parenthèse, or je prétends que l’intérêt supérieur de l’État libéral qui demande la tolérance entre différentes cultures au sein de la population qui le constitue ne peut aller, précisément, au-delà de ce concept de « tolérance », qui consiste en ce que, même au cas où l’on juge une culture de manière critique ou négative, on la tolère : tolérer quelque chose n’implique pas d’aimer cette chose (fondamentalement, on ne dit d’ailleurs tolérer une chose que quand on trouve à redire à cette chose). La tolérance est tout ce que peut demander un État libéral et cela n’implique pas de s’abstenir de penser et d’exprimer sa pensée.