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Poésie révolutionnaire des Caraïbes néerlandophones: Curaçao, Aruba, Suriname

Le titre que j’ai retenu pour ce billet est, il convient de le dire d’emblée, quelque peu paradoxal puisque les courants révolutionnaires marquants dans les Antilles néerlandaises ont parmi leurs revendications la reconnaissance du créole papiamento allant de pair avec une « dénéerlandisation » ou « débatavisation », dans un contexte de décolonisation.

Les Antilles ne désignant pas en français, me semble-t-il, les terres de la masse continentale de la région des Caraïbes et n’incluant donc pas le Suriname, le nom de Caraïbes néerlandophones m’a par ailleurs semblé plus exact que celui d’Antilles néerlandophones.

Les Antilles néerlandaises sont un ensemble d’îles des Caraïbes qui font toujours partie, contrairement au Suriname indépendant depuis 1975, du royaume des Pays-Bas, de manière plus ou moins autonome. Ces îles sont Curaçao, Aruba, Bonaire, Saint-Eustache (Sint Eustatius), Saba et la partie néerlandaise de Saint-Martin (Sint Maarten) dont l’autre partie est le territoire d’outre-mer français du même nom. Ces îles sont encore aujourd’hui des territoires ultramarins des Pays-Bas.

Les Îles-sous-le-Vent que sont Curaçao, Aruba et Bonaire se situent dans la plus étroite proximité géographique avec la République bolivarienne du Venezuela. La presse conservatrice de Curaçao voit dans le Venezuela un danger permanent et la base militaire nord-américaine établie sur l’île depuis les années quatre-vingt-dix a été l’objet de quelques tensions avec le voisin bolivarien. Le Partido Laboral Krusada Popular (PLKP) et le Frente Obrero Liberashon (FOL) poussent au contraire à une « intégration » avec le Venezuela comme seule voie possible d’une décolonisation réelle. Selon l’écrivain curacien Frank Martinus Arion (époux de la poétesse surinamienne Trudi Guda, dont j’ai précédemment traduit trois poèmes) : « Il y a quarante ans, nous avions encore cette vue néerlandaise des Antilles comme territoire néerlandais susceptible d’être chipé par le Venezuela. Nous ne connaissions pas notre histoire, n’entendions parler que des Bataves. Mais avec la conscience croissante de notre place dans le monde, l’orientation absolue vers les Pays-Bas a de moins en moins de sens pour Curaçao. » (Cité dans un article du journal De Groene Amsterdammer : « Chavez is een virus » du 14 avril 2006, en ligne : « Veertig jaar geleden hadden wij ook nog die Nederlandse blik van de Antillen als Nederlands grondgebied dat door Venezuela kon worden afgepakt. We kenden onze geschiedenis niet, leerden alleen over de Batavieren. Maar door het groeiende bewustzijn van onze plaats in de wereld wordt de absolute oriëntatie op Nederland steeds onzinniger voor Curaçao. »)

Le FOL cité plus haut, dont le nom entier est Frente Obrero Liberashon 30 di Mei en souvenir des grèves massives du 30 mai 1969 à Curaçao, fut créé par des leaders de cette insurrection, à savoir Wilson « Papa » Godett, Amador Nita et Stanley Brown. C’est Papa Godett qui figure ci-dessous sur la peinture murale (photo) réalisée par l’artiste Ras Elijah (un nom rastafarien) dans la Bajonetstraat d’Otrobanda à Curaçao. L’uniforme kaki avec casquette adopté par les insurgés curaciens en mai 1969 montre l’inspiration que furent pour eux Fidel Castro et les révolutionnaires cubains.

Peinture murale sur la Bajonetstraat à Willemstad, Curaçao: Papa Godett et le Trinta di Mei 69

Les poèmes qui suivent sont tirés de l’anthologie Album van de Caraïbische poëzie (Album de la poésie caribéenne) compilée par Michiel van Kempen et Bert Paasman avec la collaboration de Norally Beyer (Éd. Rubinstein, 2022). Michiel van Kempen est le responsable de l’anthologie dont nous nous sommes servis pour nos précédentes traductions de poésie du Suriname : Poésie révolutionnaire du Suriname (x) et Autre Poésie du Suriname (x). Le Suriname est de nouveau à l’honneur en tant que partie des Caraïbes néerlandophones. On retrouve par exemple le poète Bernardo Ashetu, dont c’est ici le second poème que je traduis.

Les poètes ici présents sont, avec un poème chacun :

–pour le Suriname : Bernardo Ashetu, Marius Atmoredjo, Eddy Bruma (qui fut aussi un homme politique, militant de l’indépendance du Suriname et partisan du coup d’État de Desi Bouterse en 1980 : pour des éléments relatifs au Suriname révolutionnaire, voyez l’introduction de mon autre billet) et Rudi Pinas (à ne pas confondre avec Eddy Pinas déjà traduit) ;

–pour Curaçao : Elis Juliana, Fred de Haas, Harry van Tienen, Tip Marugg et Walter Palm (note : Fred de Haas et Harry van Tienen sont des Européens ayant vécu dans les Antilles et dont les poèmes figurent dans l’anthologie en raison de leurs thémes) ;

–pour Aruba : Frida Winklaar Domacassé, Nicolás Piña Lampe et Ramon Todd Dandaré.

Les poèmes ici recueillis ne sont pas tous révolutionnaires quant à leurs thèmes et certains poètes trouveraient peut-être à redire à l’étiquette que je leur applique sans avoir forcément des éléments biographiques précis à ma disposition. Ce n’est pas la première fois que je fais une telle remarque dans cette série, qui commence à devenir assez substantielle, de traductions de poésie révolutionnaire. Disons que c’est le genre de poésie qu’aime un traducteur révolutionnaire.

Les poèmes ont été écrits en diverses langues, à savoir le néerlandais (5 poèmes), le papiamento (4 poèmes), le sranantongo (Suriname : 1 poème), l’espagnol (Aruba : 1 poème), l’aukaans (un dialecte marron du Suriname : 1 poème), et tous ceux qui n’ont pas été écrits en néerlandais se trouvent traduits dans cette langue dans l’anthologie. C’est donc, dans le cas de ces derniers, de la traduction néerlandaise que je me suis servi sauf pour le poème de Piña Lampe, que j’ai traduit à partir de l’original espagnol. Par ailleurs, le papiamento est assez proche de l’espagnol pour m’avoir permis dans certains cas de contrôler la traduction néerlandaise avec l’original.

Sint Maarten est représentée dans l’anthologie par un poème en anglais de Lasana M. Sekou, poète que j’ai déjà traduit à Poésie révolutionnaire de la Grenade (x) car il a consacré un recueil entier à la révolution grenadienne.

*

Tropiques (Tropen, original néerlandais) par Bernardo Ashetu

Tropi-cal
Tro-pical
Tropical,
qu’on l’appelle comme on veut,
dans quelque langue que ce soit,
cela veut dire : danse
cela veut dire : chaleur.
Cela veut dire :
forêt de fleurs
de plantes.
Cela veut dire :
profonde obscure
impénétrable forêt
de fleurs et
de plantes.
Cela veut dire :
danse, chaleur
et
cela veut dire :
alcool
poignard
malédiction.
Cela veut dire :
haine parmi la profusion
de fleurs,
dans l’obscurité des
plantes noires,
de cette inconsolable végétation.

*

Curaçao : île délicieuse (original papiamento : Dushi Kòrsou, néerl. Curaçao : verrukkelijk eiland) par Elis Juliana

NdT. Le titre papiamento est celui de l’hymne de Curaçao.

Ah que cette maudite île peut être délicieuse !
Avec son soleil rogue qui arde sans pitié
jusqu’à ce que la terre voie crever la peau de son ventre.
Avec son vent impudent qui dénude la nature
et fait honteusement pencher la tête aux arbres.
Avec ses fidèles cactus qui soldats muets
regardent avec mépris les indisciplinés nuages
jouant à cache-cache sous la véranda bleue du ciel.
Avec ses blocs de rochers torréfiés qui
s’émiettent sous les pattes de maigres chèvres
se battant pour une feuille chétive
tandis que les buissons d’épines jouent une
chanson triste sur leurs cages thoraciques
et leurs flancs caves.
Avec l’humble mer de la côte méridionale
qui lui lave les pieds en éternelle onction
et les vagues forcenées de la septentrionale
qui lui administrent des claques puissantes.
Avec ses nuits étouffantes
infestées par le chant monotone des grillons
et les mystérieuses étincelles des vers luisants.
Que cette maudite île peut être délicieuse !

*

Souvenir de Bonaire (Herinnering aan Bonaire) par Fred de Haas

pattes roses
molle croûte de sel
vent
le long de côtes en miettes

solitude
adossée
à des monticules de coquillages
au bord d’une mer
où des pêcheurs
jettent leur appât dans l’eau

coquillages :
spirales vers l’intérieur
où naguère la vie bavait
dans des mollusques

fraternellement
une caverne se penche
sur des peintures indiennes

soleil et sel et
lézards, iguane :
fidèles à la terre desséchée

un homme est là,
étonné par le silence

*

La cabane de Bah Sari (De hut van Bah Sari) par Marius Atmoredjo

NdT. Bah Sari, ou grand-mère Sari, est un nom javanais.

Dans une petite cabane vit Bah Sari
mangeant avec une cuillère en aluminium brillant
dans une assiette en émail
ornée de petites fleurs rouges

Elle se lève le matin tôt
La fumée de son feu
traverse les murs de petit bois
et le toit de feuilles de palmier
comme si sa cabane prenait feu

Sous le bois fumant
elle met une cassave et une banane
et en a fini pour le matin

À l’échoppe la plus proche
elle achète une tasse d’huile piquante
et une chopine de pétrole
pour préparer son dîner

Tandis qu’à moitié endormie
elle mâchonne son repas
ses amis les cafards et les souris
se partagent les restes à la dérobée
tandis que l’araignée regarde avec un rictus depuis le plafond

*

Boni est là (original sranantongo : Boni doro, néerl. : Boni aangekomen) par Eddy Bruma

Ndt. Note de l’anthologie pour Boni : « chef marron de la seconde moitié du dix-huitième siècle, combattant de la liberté contre le gouvernement néerlandais. »

ciel sombre vent lourd
au fond de la rivière repose Boni
des piranhas affamés filent en riant
quand je demande à voir Boni qui repose sous la surface

écoute les rames fendre les eaux
de la rivière profonde où repose Boni
écoute l’entraînante chanson des noirs
mère raconte que les enfants de Boni sont là

papa Boni, père des guerriers
père des hommes qui ont fui les plantations
ouvre les yeux et regarde autour de toi
ancêtre Boni, enfant du boa

un vieillard noir qui connaît la rivière
et qui était allé s’assoir sur un rocher
tendit les oreilles et cria
camarade, écoute écoute les tambours

écoute les tambours écoute le grondement
dans le creux où Boni repose
écoute l’apinti écoute le bongo
ô notre ancêtre Boni, tes enfants sont là

le chant arde fier
écoute nous étions là quand
les blancs gagnèrent beaucoup de sang coula
avant que nous apportassions la tête de Boni en ville

alors papa Boni père du peuple guerrier
père des esclaves qui fuirent les plantations
tourna son regard vers le ciel
ô notre ancêtre Boni, enfant du boa

je pris peur et criai
ami, maître Boni est parti
les soldats blancs commencèrent à tirer
on n’y peut rien, la tête de Boni a disparu

sur les eaux une tache rouge
comme si du sang avait coulé sur du pétrole
alors un éclair rasa les eaux
un cri puissant fit trembler la terre

papa Boni, père du peuple guerrier
père des hommes qui fuirent les plantations
à nouveau s’élève au-dessus des eaux
puis y replonge pour toujours

un vieillard noir qui connaît la rivière
père de milliers d’enfants noirs
pleure… les rameurs s’immobilisent telles de noires statues
et regardent regardent regardent son corps

de la profondeur des eaux tendu et pérenne
avec le grondement des tambours s’élève l’appel
rapide comme le serpent qui mue
une peau blanche tourbillonne sur les flancs du bateau

papa Boni, père du peuple combattant
père des noirs qui fuirent les plantations
des barques brisées glissent sur la rivière
qui aide les blancs deviendra un blanc

ciel sombre vent lourd
au-dessus de la rivière où seul Boni
laisse entrer qui il veut
ô sage de la rivière qui vit là

et papa Boni, à présent son cœur s’apaise
ancêtre des hommes qui firent la traversée
menacés moquant riant voyageant sur les eaux
qui aide mon ennemi court à sa perte

*

Rêves de liberté (original papiamento : Soña di libertat, néerl. : Dromen van vrijheid) par Frida Winklaar Domacassé

NdT. Tula est un autre chef marron.

lune, parle-moi de Tula
tu as lu son livre

tu as vu son combat
tu l’as entendu rêver sous les étoiles

des rêves de liberté
la liberté de l’oiseau warawara dans l’air libre

la liberté du troupiale sur le cactus
la liberté de l’aigle pêcheur

lune, dis-moi quelle était sa constance
pour que je garde en mémoire son exemple

pour que je puisse me tenir droite sans tomber
sans tomber dans une perspective sans avenir

pour que je puisse accomplir cela
chaque jour qui me reste à vivre
que je puisse persévérer sous le fouet de la vie

*

Je porte en moi mille poèmes (Llevo en mi mil poemas) par Nicolás Piña Lampe

Je porte en moi mille poèmes
que je n’ai pas écrits
mille poèmes que je n’écrirai jamais
car j’en souffre et m’en délecte
avec la délectation et la douleur
de ce que l’on porte caché en soi
car je vis avec eux
avec cette peine et ce bonheur
qui toujours me guettent
menacent et séduisent
depuis les étoiles
avec cette peine et ce bonheur
auxquels je ne donne aucun commencement
pour ne pas en voir la fin

*

Après le 30 mai 1969 (Na 30 mei 1969) par Harry van Tienen

Les lances à incendie près du monument sur le boulevard de l’unité de l’Empire
non loin de l’école Reine Juliana pour jeunes filles
étaient tout aussi crevées que la symbolique du monument.

Si bien que flambaient haut alimentées au whisky des flammes
de poêle dans les deux moitiés de Willemstad,
qui furent plus tard rebaptisées Plundra et Otrabranda1, reliées
par le pont articulé Reine Emma.
Les poings de Papa Diamante Negro2, qui avaient fait de lui un champion,
ne purent contrer les balles mais le firent entrer
au Parlement, flanqué de son Vito, Stanley Brown.
Mon père m’emmena à Berg Altena et l’image
de ce qui en restait quand Jésus fut soumis aux séductions
de Satan s’est marquée comme sur un polaroïd
dans ma rétine, comme gravée sur cuivre par Gustave Doré.
Cependant la vue de la prière du colibri
n’a cessé de m’émouvoir,
malgré la coquille de la Royal Shell qui continue
de projeter son ombre de suie en maints lieux de la terre.

1 Plundra et Otrabranda : altération du nom des quartiers Punda et Otrabanda de Willemstad, capitale de Curaçao. L’altération évoque les pillages (plunderen) et incendies (branden) survenus pendant le Trinta di Mei, l’insurrection de 69.

2 Papa Diamante Negro : le syndicaliste afro-curacien Wilson Godett, meneur de l’insurrection de 69, avait été boxeur sous le nom de Papa Diamante Negro. « Son Vito, Stanley Brown », deux vers plus loin, est un autre meneur de l’insurrection, qui publiait un journal appelé Vito. Les deux fondèrent quelques mois plus tard la même année, avec Amador Nita, le Frente Obrero Liberashon (FOL).

Wilson “Papa” Godett pendant le Trinta di Mei 69
Journal Vitó de Curaçao, numéro du 10 mai 69 avec en titre “Welga Welga Welga Welga” (welga est le papiamento pour grève, de l’espagnol huelga). Source: International Instituut voor sociale geschiedenis.

*

Mon île (papiamento : Isla de mi, néerl. : Eiland von mij) par Ramon Todd Dandaré

Mon île, je veux
changer ton visage

Je veux aller m’assoir
près du phare de California,
avec une pierre
écrire
mon nom dans le sable
et laisser les vagues
l’effacer

Je veux grimper jusqu’à
ton nombril
et jeter en l’air la fleur de kibra-hacha
pour que tu puisses
retomber en tourbillonnant avec le vent
et te couvrir d’or.

Je veux pencher l’arbre watapana
vers l’est
et presser toute sa sève
pour me nourrir de la force
de l’Indien primitif.

Je veux prendre ton corps
et le rouler sens dessus dessous
pour jouer avec le trésor
qui se cache au plus profond de toi.

Je veux pénétrer ton cerveau
comme une idée d’hier
comme un fait de demain
comme un acte sexuel.

Je veux être en toi
pour que tu puisses être en moi.

Je veux être un,
ne faire qu’un avec toi
et je veux te conduire
comme un pêcheur conduit sa barque
pour lancer son filet.

Je veux t’en retirer
et m’évader avec toi
jusqu’au soleil
pour te placer au-dessus du monde
sur la plus haute cime
afin que tu sois comme un dieu
qui crée les hommes
et puis les détruit,
le planter profondément
au plus intime de ta chaleur.

Mon île, je veux
changer ton visage.

*

Viens voir d’où je suis (original aukaans : Kon luku pe nkomoto, néerl. : Kom kijken waar ik vandaan kom) par Rudi Pinas

Écarte le rideau vert
des arbres
et tu verras d’où je suis
Dans les grandes rivières je nage
au milieu des dangers :
les piranhas et bien d’autres
menaces des eaux
Au milieu des cascades
et des grands rochers
je conduis ma barque
pleine des produits de la ville ;
rien ne peut me nuire.
Dans la forêt vierge je marche à côté
de la gueule empoisonnée des serpents
mortels pour les hommes :
mais nulle chose ne me fera de mal
car nulle chose ne fit du mal à mes ancêtres
qui vivaient là,
et c’est pourquoi je vivrai là
jusqu’à ma mort.

*

La saison des pluies (papiamento : Den tempu di áwaseru, néerl. : In de regentijd) par Tip Marugg

à la saison des pluies
les rigoles parlent doucement
avec des paroles d’écume

l’angoisse produit la force
la peur prospère
l’âme entrave l’espoir
les mauvaises herbes poussent partout

dans la trop grande maison
dans le lit trop froid
depuis si loin revient
se poser la vieille ombre :

dieu a coupé le courant
le monde est privé de lumière
il n’y a pas de croix sur le calvaire

qui va là dans le noir ?
qui erre là sans but
et fait ami-ami avec les lucioles ?

qui entend le décompte final
de dieu
ou de l’arbitre de boxe ?

*

Non plus ultra (original néerlandais) par Walter Palm

Pour Jules de Palm

Pour les habitants des îles
l’île est l’univers,
l’univers est l’île.

Là où meurent les vagues,
finit aussi le monde
des habitants des îles.

Après la plage il y a
seulement la mer introvertie
au clapotis indifférent.

Et là où le regard
n’atteint pas, c’est l’horizon,
la fin, la mort.

Autre Poésie du Suriname

Pour compléter mes traductions de Poésie révolutionnaire du Suriname (ici) à partir de la même anthologie, Spiegel van de Surinaamse Poëzie (Miroir de la poésie surinamienne), compilée et présentée par Michiel van Kempen (Meulenhoff Amsterdam, 1995).

Les habitués de ce blog connaissent déjà Shrinivási et Orlando Emanuels, dont les noms apparaissent dans le billet précédent.

Les poètes ici présents, tous du vingtième siècle, sont : Marcel de Bruin, nom de plume de René de Rooy (un poème), Shrinivási (avec trois poèmes, soit quatre en tout avec le précédent billet), Orlando Emanuels (un poème, donc trois en tout), Corly Verlooghen (1), Bhai (James Ramlall) (3), R. Dobru (1), la poétesse Mechtelly (1), Ruud Mungroo (2), Kamala Sukul (1), Dorus Vrede (2), Chitra Gajadin (1), Romeo Grot (1) et Rabin Gangadin (1).

Comme plusieurs noms l’indiquent, certains de ces poètes sont originaires du sous-continent indien. Ce sont Shrinivási, Bhai, Kamala Sukul, Chitra Gajadin et Rabin Gangadin. Les autres sont Afro-Surinamiens.

Je crois percevoir – et il me plaît d’imaginer – une influence de la poésie indienne sur la poésie afro-surinamienne. Cette poésie indienne qui tire ses racines de la plus haute antiquité sanskrite et que le philosophe Hegel a décrite à sa façon dans un passage plein de lyrisme tout en cherchant à la déprécier (voyez à ce sujet la note en annexe), est intérieure-mystique : elle parle de la divinité comme d’un ami attendu pour la fête des couleurs (la holi) ou qui appelle, la nuit, depuis le jardin sans qu’on le voie, une absence toujours présente, comme une chambre vide dans la maison, ou comme si la beauté du monde était une chambre vide dont l’occupant aimé doit revenir bientôt. Je crois retrouver cette façon de dialogue mystique dans le poème Granaki de l’Afro-Surinamien Trefossa (cf. billet précédent) : « Viendras-tu ce soir, Granaki ? » Granaki n’est pas là mais le poète lui demande s’il vient : il y aura des lanternes sur le pont de bois pour éclairer le chemin et, s’il ne vient pas, il faudra partir à sa recherche, trouver enfin et franchir le seuil de sa maison. – Il semble par ailleurs évident que la culture afro-surinamienne a éclairé de son propre univers symbolique, notamment via la religion du winti, la poésie de la communauté indienne du Suriname.

Sur les dix-neuf poèmes, seize ont été écrits en néerlandais, un en sranan ou créole surinamien, un en hindi et un en saramakaans (créole marron).

*

Sans titre (original néerlandais) par Marcel de Bruin

De nouveau le rythme a résonné
dans la jungle de mon sang,
le rythme qui va me posséder,
ivre et traqué, entièrement.

L’instinct m’a rattrapé,
ne me lâche plus :
ballotté par d’anciennes chansons
des nègres de ma forêt.

Je suis à nouveau saisi,
éclairé de nouveau,
rêvant sous les arbres
dans la jungle de mon sang.

*

L’appel dans la nuit (De roep in de nacht) par Shrinivási

Qui m’a dans la nuit appelé
Le bruit est venu d’au-dehors à peine audible
Je n’ai pas entendu de qui c’était la voix
Pourquoi est-il venu chez moi ?

Était-ce peut-être le náu1 avec le message connu
Qui sait il serait donc reparti déconcerté
Plein de honte je n’ai pas bougé, moi le flegmatique.
Mais qui m’a donc appelé dans la nuit ?

Dans l’obscurité, la lampe à la main
Il appela depuis le talus entre les rizières
J’ai répondu d’un cœur joyeux
Lui, mon Bhagwan.

1 Le náu : Ce terme désigne un barbier et l’anthologie l’explique par le fait que le barbier était le premier à répandre des informations dans un village.

*

Sans titre (original néerlandais) par Shrinivási

Dans la maison de mon fiancé
j’écris des mots sans discontinuer
comme la mer
contre le bord du monde
comme le soleil
le long d’un chemin autour de la maison
comme le vent
enfant effréné dans ses jeux
mais je sais bien
que j’écris
à rebours du bonheur

*

Sans titre (original néerlandais) par Shrinivási

Tu n’es pas venu
juillet s’est paré
pour célébrer la fête des couleurs
dans la soie la plus chère ont été piquées les fleurs
mais tu n’es pas venu.

Les jours sont devenus plus longs
Le flamboyant a rallumé ses feux
en riant les joies ont baisé les fleurs
mais tu n’es pas venu.

Le ciel est gros de nuages
la terre dans ses mains ouvertes
a bu sa compassion
mais tu n’es pas venu.

Lavé luit le vert des arbres
grands ouverts sont les anglos2 d’or
pleine de bleu contentement est montée la mer
éparpillant des fleurs sur le rivage
mais tu n’es pas venu.

Tu n’es pas venu
les nuages sont repartis
timidement murmure le vent dans les arbres
sur les collines les cactus sont figés
sans espoir les mains tendues
mais toi tu n’es pas venu.

En éclats dorés
ce seul jour
que j’ai
nommé innommable
est épars
dans toutes les années
passées
comme à venir.

2 « wijdopen staan de gouden anglo’s » lit-on dans l’original, et la seule définition que j’ai trouvée pour « anglo » est « réchaud » (komfoor) dans un Indisch Lexicon: Indische woorden in de nederlandse literatuur (2005) en ligne. Sans pouvoir formellement exclure que cette traduction soit correcte, cela me paraît cependant peu probable et je verrais bien plutôt le nom vernaculaire d’une plante, dont je ne trouve cependant aucune trace (il faut dire que « anglo » donne sur internet, même en néerlandais, de nombreux résultats, ce qui est de nature à rendre particulièrement ardue une recherche plus précise). Je présente mes plus plates excuses au lecteur, tout en appelant ceux qui auraient des lumières à ce sujet à me contacter.

*

Air (Lucht) par Orlando Emanuels

Je veux attraper
le visage
de l’eau
dans les plis
de ma haine
Une grimace sardonique
qui toujours rit
de ma peur
Eau repoussante
visage d’eau
que je hais
J’aime le sol
la terre froide
où le manioc
a sa chaise
aux pieds
bien plantés
comme ceux d’un bœuf
J’aime la terre
sol qui de son sein
fait naître de verts enfants
fleurs
arbres
forêts
Mais si je devais choisir
je me perdrais
dans l’air
je deviendrais de l’air
avec l’air
je jouerais en volant
j’irais caresser
le soleil dans son berceau
j’irais cueillir des étoiles
pour les épingler
dans le chignon
de la terre
et peut-être
peut-être pourrais-je
rire
de ma peur
du visage toujours fuyant
de l’eau
Je veux être de l’air
de l’air
un souffle
rien

*

Devenir vieux (Oud worden) par Corly Verlooghen

Après tant d’années
ne reste pas grand-chose :
Les rêves s’amenuisent
les amis retournent à la poussière

On ne sait pas qui l’on doit suivre
ni ce que l’on doit croire
On ne sait pas si l’on vit
ou si l’on fait semblant.

*

Douleur du riz (Rijste-Smart) par Bhai

Seuls ceux qui sont nés du riz
Seuls ceux qui ont grandi dans le riz
Seuls ceux qui sont morts du riz
Connaissent les lamentations des épis.
Car sache-le croître
c’est en substance mourir
et toute efflorescence passe.
Donc sache aussi que toute récolte
est douloureuse.

*

Sans titre (original néerlandais) par Bhai

Je vis au fond
De la mer
Loin des hommes
Caché
Entre les coquillages
Sans yeux
Sans bouche
Ma langue est
Le sombre repos
Ma voix
Est le silence infini
De la mer
Je vis ainsi
Caché entre les coquillages
Au fond
De la mer

*

Sans titre (original néerlandais) par Bhai

Je suis
Un solitaire
Une feuille
Sur un arbre
Un silence
Dans le silence
Un œil
À l’intérieur d’un œil
Un secret
À l’intérieur d’un secret

*

Sans titre (original néerlandais) par R. Dobru

J’ai reçu en héritage
ce pays et ses habitants
les arbres, les fruits et le soleil
il m’en a fait don
en rendant son dernier souffle
il m’a tendu sa main
les doigts devinrent des rivières
la paume une plage
il m’a regardé
et les yeux se sont fait pluie
il ouvrit la bouche
des cascades lancèrent tonnant et
écumant des appels aux vivants
alors j’embrassai le soleil

*

Poème pour toi (sranan : Puwema gi yu, néerl. : Gedicht voor jou) par Mechtelly

Envoie des paroles de l’autre côté
laisse-les mûrir au soleil
la pluie les lavera
tandis qu’elles reposent dans l’herbe

Envoie des paroles mon frère
laisse-les s’ouvrir au soleil
la pluie les lavera
tandis qu’elles reposent dans la forêt

Envoie des paroles Iman
mais penses-y bien
appelle tous les esprits
répandus sur le sol
vers la cime des arbres

Envoie des paroles ruisselantes
car sont assoiffés
ceux qui doivent les répandre

*

Sans titre (original néerlandais) par Ruud Mungroo

Par une fente dans le mur
la lumière me trouve
en train de dormir
te cherchant
toi qui m’a visité
dans mon rêve

Encore
émerveillé je me réveille
et je pleure
car tu
as disparu
par la fente du mur

*

Sans titre (original néerlandais) par Ruud Mungroo

Dans un tourbillon
de joie effrayante
je voulus près de toi
être foudroyé
par la musique ininterrompue
Les souvenirs passaient avec toi
en cascades sans fin
Perdus dans des pensées
nous nous sommes rencontrés un instant
et brièvement
très brièvement
mon cœur en silence te salua

Donne-moi un jour nouveau
clair comme un sourire
brûlant comme le soleil des tropiques
pour tout oublier
perdre ce que j’ai gagné
Donne-moi un jour nouveau
une plage sombre
avec des vagues de lumière
Ne m’ôte pas déjà mon rêve
Ne démolis pas de tes doutes
les restes de mon amour
Tire-moi
avec une corde de patience
des rapides de ma solitude

C’est
peut-être la dernière fois
que je pense à toi
Peut-être la dernière fois
que je te donne mes lèvres
Peut-être la dernière fois
que je t’aime
avant que je ne t’aime plus
peut-être la dernière fois
que je dis
peut-être la dernière fois
peut-être…

*

Sans retour (Hindi : Nahi lautegá, néerl. : Geen terugkeer) par Kamala Sukul

Dans la solitude
les souvenirs reviendront
les choses
tourmenteront la conscience
l’histoire oubliée
sera remémorée
mais qui part
ne revient jamais.

La page tournée
fera pleurer
le récit sera
de nouveau raconté
quelque effort
que l’on fasse
mais qui part
ne revient jamais.

*

Pour Sisi (Voor Sisi) par Dorus Vrede

Le vieux chemin de forêt
qui me conduisait vers ta rivière
est toujours là
Les empreintes de mes pas
sont sèches et craquelées
La racine du gbé-gbé
sur la rive
– ta place préférée –
est vide
Aux rayons du soleil
d’après-midi
manque ton dos nu
ils dansent dans
l’eau ondoyante
Parfois quand la nostalgie
me consume
je crois encore te voir
penchée sur ta vaisselle

*

Les jeunes filles dansent (saramakaans [un autre créole du Suriname, parlé par certains groupes marrons, auxquels appartient le poète Dorus Vrede] : Dee muyemii ta baya, néerl. : De meisjes dansen) par Dorus Vrede

À la ville
je vois les jeunes filles
danser
Mais elles ne savent pas
bouger
et leurs pieds
se détachent
du sol incertains
Leur danse
ne ressemble pas
à chez nous
Elles dansent seulement
parce qu’elles doivent

Chez nous
elles dansaient
à la lumière de
la lune
les anciens et
les étoiles
étaient avec elles

Mais ici
à la ville
elles dansent
entre les différentes lumières
et la pénombre du crépuscule
ce qui leur donne le vertige
si bien qu’après
la fête
elles ne sont plus les mêmes

*

Sans titre (original néerlandais) par Chitra Gajadin

les courtes averses
alternent avec des éclaircies momentanées
l’eau remplit les citernes
le drapeau du KTPI3
flotte bravement sur les maisons des Javanais
assis accroupis
sous leurs auvents
à regarder la pluie

quand c’est fini
ils se lèvent
vaquent à leurs occupations
puis fument tranquillement
leur tabac parfumé au clou de girofle.
quand la pluie recommence
dans un lieu à l’abri
leur démarche est imperturbable
leur être impénétrable

les nuages passent lentement
sans laisser filtrer le soleil
dont ce matin a tant besoin
quand la pluie s’arrête
on est accablé
par le silence
le repos partout
le calme
le temps ici ne s’arrête pas mais
n’apporte aucun changement non plus

une femme marche avec un sac de jute
sur les épaules
la main droite le long du corps
sa démarche est le mouvement
d’une vie
qui connaît son chemin
quand elle tourne le regard vers moi
elle sourit
sans me voir
je la salue en silence
dans cette page

3 KTPI : Kerukunan Tulodo Pranatan Inggil, parti politique ethnique javanais du Suriname, fondé en 1949. Son drapeau porte un personnage du wayang (théâtre d’ombres) javanais.

*

Ma petite sœur Sosi (Mijn zusje Sosi) par Romeo Grot

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
est la dernière enfant
de ma mère

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
à cause de ses attaques d’asthme
n’est pas beaucoup allée à l’école

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
travaillait au début pour une usine d’allumettes
puis comme domestique
aujourd’hui au bureau de poste

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
a cinq enfant
de trois pères différents

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
n’a jamais pu garder longtemps
un homme
pour beaucoup elle était
trop susceptible

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
ne laissera personne
lui dire ce qu’elle doit faire

Ma petite sœur Sosi
ma sœur
est une grande fille
…une grande fille
…est une grande fille maintenant

*

Sans titre (original néerlandais) par Rabin Gangadin

Je plane dehors dans la pluie,
la pluie tombe à travers moi.
Chaque goutte un petit point scintillant,
un tourbillon de petits points scintillants.

Je regarde dans une vitrine, je plane jusqu’à moi-même.
je soupire, respire profondément. Je demande : « Où est le temps ? »
Le temps est au-dessous de moi, le temps est au-dessus de moi.
Je ne suis pas moi. Je ne vis pas, je ne suis pas mort.
Je suis sous la pluie comme un nuage sombre en habits.

*

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Remarque sur un passage relatif à la poésie du sous-continent indien
dans la Philosophie de l’histoire de Hegel

,,Solche Schönheit finden wir auch in der lieblichsten Gestalt bei der indischen Welt – eine Schönheit der Nervenschwäche, in welcher alles Unebene, Starre und Widerstrebende aufgelöst ist und nur die empfindende Seele erscheint, aber eine Seele, in welcher der Tod des freien und in sich begründeten Geistes erkennbar is. – Denn würden wir die phantasie- und geistvolle Anmut dieses Blumenlebens, worin alle Umgebung, alle Verhältnisse vom Rosenhauch der Seele durchzogen sind und die Welt zu einem Garten der Liebe umgestaltet ist, näher ins Auge fassen und mit dem Begriff der Würdigkeit des Menschen und der Freiheit daran treten, so dürfen wir, je mehr uns der erste Anblick bestochen hat, desto größere Verworfenheit nach allen Seiten hin finden.’’ (Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte: Die orientalische Welt)

Ce que je traduis : « Nous trouvons une beauté de cette sorte [comparable à celle qui, nous dit Hegel, illumine le visage d’une femme en couches], sous la forme la plus délectable, dans le monde indien – une beauté de l’affaiblissement nerveux, dans laquelle tout ce qui est irrégulier, figé et disparate se dissout et où seule transparaît l’âme sensible, mais une âme où se perçoit la mort de l’esprit libre se constituant en soi-même. – Car si nous regardons de plus près la grâce pleine d’imagination et de spiritualité de cette vie de fleurs, où toute circonstance, toutes relations sont imprégnées d’un spirituel parfum de rose et où le monde est changé en jardin de l’amour, et si nous l’examinons à l’aune du concept de dignité humaine et de liberté, alors plus nous aurons été séduits au premier abord et plus nous trouverons là, de toutes parts, d’abjection. »

La beauté spéciale d’une femme en couches : c’est déjà une observation digne d’intérêt. Cette beauté est celle de la poésie indienne : voilà qui devient extraordinaire. Ce passage, une condamnation sans appel comme l’ensemble du cours de Hegel pour tout ce qui n’est pas le christianisme protestant germanique triomphant à la fin de l’histoire, me donne en même temps la meilleure clé que je connaisse pour entrer dans cette poésie et cette culture indiennes. Il n’est pas aisé de rejeter une pensée comme un simple préjugé quand ce préjugé fait fond sur des arguments plus abondants et vigoureux que le point de vue contraire soi-disant libre de préjugé, et qu’il paraît en outre mieux faire comprendre l’objet en question de façon que la forme du dénigrement ne peut pas être considérée comme l’essentiel quant au fond de cet objet. – Car Hegel veut-il dire autre chose que : Ce n’est pas la poésie qui fait l’Histoire (en conduisant celle-ci à son terme) ? La poésie « la plus délectable » est destinée à céder devant les conquêtes de l’esprit « libre se constituant en soi-même ». Ce passage est une clé pour comprendre la mort historique de l’art selon la pensée hégélienne.

Dès lors, pour en revenir à la question du préjugé ou du dénigrement (on a souvent tendance, sous l’effet de lois répressives de la pensée, à considérer qu’un dénigrement est forcément un préjugé, mais c’est là une proposition à la généralité de laquelle fait défaut le moindre fondement, et c’est bien plutôt le point de vue selon lequel tout se vaut qui est un préjugé), le point de vue hégélien ne discute pas les mérites respectifs de telle ou telle culture poétique, lesquelles se valent en tant qu’objets sans avenir vis-à-vis de la culture supérieure de l’esprit. On me dira que cette conclusion contredit ma parenthèse, or je prétends que l’intérêt supérieur de l’État libéral qui demande la tolérance entre différentes cultures au sein de la population qui le constitue ne peut aller, précisément, au-delà de ce concept de « tolérance », qui consiste en ce que, même au cas où l’on juge une culture de manière critique ou négative, on la tolère : tolérer quelque chose n’implique pas d’aimer cette chose (fondamentalement, on ne dit d’ailleurs tolérer une chose que quand on trouve à redire à cette chose). La tolérance est tout ce que peut demander un État libéral et cela n’implique pas de s’abstenir de penser et d’exprimer sa pensée.