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L’eau sombre : Poésie d’Aletta Beaujon (Curaçao)
Aletta Clémence Beaujon (1933-2001) est une poétesse née à Curaçao, dans les Antilles néerlandophones. Elle a écrit de la poésie en néerlandais, anglais et papiamento, le créole d’Aruba, Bonaire et Curaçao. C’était la nièce de l’écrivain Nicolaas « Cola » Debrot, qui a laissé son nom au prix littéraire de Curaçao. Elle publia son premier et seul recueil, Gedichten aan de baai en elders (Poèmes au bord de la baie et ailleurs) comportant principalement des poèmes en néerlandais et quelques poèmes en anglais, d’abord dans la revue Antilliaanse Cahiers lancée à Curaçao par Debrot (consultable en ligne sur le site DBNL Digitale bibliotheek voor de Nederlandse letteren). Les autres poèmes publiés de son vivant parurent en revue seulement. Du côté paternel, son grand-père Otto Beaujon fut gouverneur d’Aruba de 1911 à 1920. Cola Debrot fut quant à lui gouverneur des Indes néerlandaises de 1962 à 1970.
Psychologue de formation, Aletta exerça son métier, à Amsterdam et dans les Antilles, auprès de la jeunesse.
Ses poèmes réunis ont été publiés de manière posthume en 2009 dans un volume intitulé De schoonheid van blauw – The Beauty of Blue. Le critique littéraire Michiel van Kempen raconte une anecdote à ce sujet, dans un article de 2010, « 3 x Aletta Beaujon, of de treurnis van het Nederlandse bibliotheekwezen » (Trois exemplaires d’Aletta Beaujon, ou Misère des bibliothèques néerlandaises). Van Kempen, une autorité en matière de littérature ultramarine de langue néerlandaise, considère Aletta Beaujon comme un des cinq grands poètes des Antilles néerlandophones. Il rapporte que, lorsque l’organisme Biblion, chargé de rédiger à destination des bibliothèques publiques des présentations de livres nouvellement parus, envoya une note concernant la sortie des poésies complètes d’Aletta aux 1.100 bibliothèques des Pays-Bas, cela suscita en tout et pour tout la commande de trois exemplaires. Ce dont il se montre indigné.
Les poèmes qui suivent, dans une traduction française par nos soins, sont tirés du recueil cité d’Aletta Beaujon publié de son vivant. Nous n’avons pas retenu les textes en anglais, quelle que puisse être leur valeur : nous n’avons souhaité travailler que sur le néerlandais. Ces traductions complètent nos travaux d’introduction à la poésie des Antilles néerlandophones ici.
*
Gedichten aan de baai en elders
Antilliaanse Cahiers. Jaargang 1-2 (1955-1956)
.
Slagbaai
Ndt. Nom de lieu.
Quand l’après-midi le soleil
fut moins intense
nous sommes
allés nager
dans l’étincelante eau salée
au-dessus de récifs rouges
et de sable blanc
Ce n’est qu’à la tombée du soir
que nous sommes allés nous laver
sous la pompe
entre les deux maisons
au souffle de l’alizé déjà frais
Nous nous sommes assis
dehors
les cheveux encore mouillés
et la brise du soir
était une fraîche caresse
incroyablement suave
après la chaleur salée
de la journée
Je me sens comme Orphée
dans un délire
de volupté
au-delà même des étoiles
à des années-lumière
La mer murmure continûment
en rimes
rythmiques
Elle a dans l’après-midi finissant
couvert la plage
de grandes vagues
d’écume et de sable
Quand on bouge
la chaise crisse
sur le gravier blanc
qui entoure la maison
Nous comprenons
ce moment infini
de notre union
à travers d’innombrables instants
d’être et de devenir
*
Squelette (Geraamte)
Squelette
de ma maison
tourmenté
par le vent
ne succombe pas
à la colère frénétique
à la gémissante douleur
et
à la danse orgiastique
des vagues
devant ta porte
Squelette
de ma vie
de mon corps
de mon savoir
ne brise pas l’harmonie
de sa chair
contre ma chair
Squelette
de ma maison
sur les rochers
follement suppliants
j’ai la nostalgie
de la cadence
et du rythme
de la houle
dans ton giron
*
Exil (Balling)
Le silence timide de la grande plaine
baptisa les alentours
de mes rêves une seconde fois
la chaude solitude salée
d’une imagination d’enfant
La nostalgie insensée
et un trio non rassasié
rendirent les hommes
pour les dieux de ce pays
essentiellement
funestes
La chaleur étouffante
d’un soleil de plomb
me chassa de cette extravagante
et pieuse Atlantide
où je me prélassais souvent
avec mes rêves
plus d’une fois vécus
*
Blessure (Verwonding)
Une poupée malade
roule contre les marches de pierre
jaillit toujours plus loin
et a déjà changé de forme
quand approchent des pas
Du papier et l’illusion
ombres de ma pensée
ont provoqué la fusion sombre
de l’être et de la maladie poids
de la vie parfois sans couleur
comme cette vieille rose
*
Jeu (Spel)
Je parlai
de vagues désirs
de papillons
qui nous effleurent étonnés
tremblants
laissant glisser leurs ailes
le long
de fleurs
Alors je jouais
avec la pensée
quand je voyais des fleurs rougir
J’ai caressé
la simplicité
du premier rêve
*
Aurores (Vroege morgen)
J’ai vu là de nombreux matins libres
à l’aurore
monter
depuis les arbres humides
sur les rochers
Dans les vagues
en désordre
sur le sable
j’appelais
des poissons au loin
qui venaient jouer
le matin
avec les petits et tardifs
enfants de pierre
de la plage
C’étaient des branches en éventail
des touffes de fleurs tropicales
dans le flux de l’hiver et du vent
ballottant doucement
dans la douce mer
entre mes orteils
Et je n’eus pas le courage
de pleurer
en l’instant cruel
qui vint y mettre fin
Je ne fends plus à présent
les vagues au matin
je me réveille la nuit
avec des rêves moins beaux
et je suis nostalgique
du sable joueur
coulant sur mes jambes
des brumeuses algues sirènes
loques de cheveux
venues du bleu sombre et profond
un folâtrement innocent
de chaos ensoleillé dans un peu d’eau
*
Rêve de midi (Middagdroom)
La lointaine lumière solitaire du matin
soufflait sur les rivages de mon rêve
et s’y réduisait en cendre
le soleil de midi reposait dans les arbres
au bord des baies
avant de disparaître
Le rythme des champs d’ombre sales
dans les lacs bleus des nuages le soir
éveille la nostalgie
des douces religieuses
mais le cœur ici ne peut
se défendre
et je me suis réveillée dans les sources de l’enfer
Chaudes douces misères dans le sommeil
dissimulées sous les draps trempés
sourde léthargie du rêve
et l’aujourd’hui glacé s’apaise
par un triste ennui
jamais conscient
Dans la lutte contre les actes sombres
un passé cruel
ne s’éclaircit pas
mais rampe au fond du cœur
et dans les eaux profondes
jusqu’à ce que l’on soit captif de la douleur
de ne plus jamais vouloir
se réveiller
*
Le poète (De dichter)
Le poète n’est pas enfant des hommes
il a reçu son cœur
en enfer
pour y être humain
creusant de ses écrits
un purgatoire
d’enfant des dieux qui crie
les poings serrés
cherchant le bien
Le poète un jour
lavera le mal
en lui
né avec lui
c’est à quoi tend
sa pensée divine
et elle l’aide à de nouveau savoir
et vouloir de nouveau
Sa tâche est difficile
souvent il n’y parvient pas
et plus d’un petit poète s’effondre
pour ne jamais
se relever
du sol où rampe
le danger du serpent
Les poètes savent créer des paroles
avec leur force et tentent aussi par-là
de trouver leur salut
d’abattre le mal
en ne voulant pas penser avec leur temps
Il ne mûrit jamais non plus
et n’aidera pas les hommes mais
les engloutira dans la lourde nostalgie
de son âme
ils cracheront des mots peints en noir
les tristes poètes traînés dans une colère
de larmes et jamais répandue
sur les tabernacles des dieux
et de cruels déserts et des pères vertébrés
l’ont fertilisé de haine
Plus tard avec amour il fera des baumes
pour les faibles qui ne vivent pas eux-mêmes
mais savent pourtant se défendre
des paroles
du poète
ils ne savent pas ce qu’ils font
pardonnez aux poètes
*
Froid et brillant (Koud en helder)
Ndt. Évocation d’Amsterdam aux fameux canaux, les grachten.
Quand dehors
il fait bien froid
que le vent souffle
et que les canaux clapotent
les maisons en face
ont de brillants habits d’étincelles
Gemmes chatoyantes
des plus belles femmes
du bal
arrivées un peu tard
Champagne frais
écumant
dans les longues flûtes
au bord de l’eau
Joyaux bras verres
scintillent
dans cette douce illumination
en mille reflets
L’eau joue
avec les lumières
les renvoie
et les reprend badine
en éclats
tintant dans la brise
*
L’eau sombre (Het donkere water)
Tel un étranger
dans son propre pays d’eau
profond et sombre
l’animal de néon joue
avec les désirs humains
en bas où il fait noir
sous les vagues brillantes
de la nuit
Quand je marche le long
des froids canaux hurlants
la bête rampe derrière moi
sous le miroir
des lampadaires
dans le ciel sans lune
Ma pensée entre
dans l’eau
et parle à des animaux d’ombre
en bas
où la lumière n’atteint pas
mais nous est rendue
dans l’écrit
de chaque être
*
Le jeune poète (De jonge dichter)
Le monde a vu en toi
seulement
de nouvelles paroles
qui
assassinent
les légendes de la vie
et font oublier
plus qu’elles ne donnent de joie
Les douleurs sont
mieux rendues
par les mythes
que tu n’es prêt
à poétiser
La vue dans l’espace
est diluée
pourtant
par les mots
et pardonnez-nous nos
offenses
que nous apportons
en règles pleines d’impatience
Tu veux régner
hautainement
avec tes écrits
et penses
avoir vu
le vrai
avec les yeux
de ta pensée
*
Cactus (Cactus)
Les arbres ici
sont des danses persanes
dans la nuit des
misères vertes
Arbres qui accumulent la sève
et poussent des épines
Croix cruelles où un
chrétien
souffre bien plus
dans la vague du péché
tremblant sous un ciel clair
blette existence d’images dans le vent
La chair rugueuse est pour les gens
et la sève pour les animaux des solitudes
ces arbres n’offrent
aucune ombre au Samaritain
du désert
vinrent
les piliers de Samson
qu’il ne peut abattre
ils continuent de vivre en autrui
La sève verte
glisse le long des flancs vers le sol
l’animal
se déplace dans le vent
des rats crient dans le vent
sur ses gonds s’ouvre grand
une porte dans la lune
C’est le bruit
du cactus nu dans le vent
Voici l’arbre du serpent
de la tristesse
Un oiseau solitaire
y chante
sa dernière chanson dans la nuit
et dans la haute blancheur méridienne du soleil
Les rochers nourrissent
l’arbre
de larmes
et
il dure
mord dans le vent
mille fois dans le désert
*
Le figuier (De vijgeboom)
Les feuilles chantantes
du figuier
où Nérée engendra les nymphes
tremblent sur les pas
d’Adam
étranger qui dérange
le secret de l’arbre
le secret du créateur
de mythes
Les fleurs chantantes
du figuier
couleurs silencieuses
du secret de l’arbre
le secret du créateur
de mythes
Les fruits chantants
du figuier
induisent l’homme en tentation
quand il renie les nymphes
et veut connaître
le secret de l’arbre
le secret du créateur
de mythes
La graine chantante
du figuier
le secret de l’arbre
le secret du créateur
de mythes
*
L’humanité (De mens)
L’humanité est forte
quand elle ne cherche à connaître
sa force
et qu’elle voit
les couleurs de l’arbre comme
une chose excellente
que Zeus créa pour les femmes
et oublia
quand le père de tous les hommes-dieux
fit peindre et profaner ses temples
Pourquoi le faible Zeus se venge-t-il
et ne crée-t-il à nouveau
de grandes couleurs dans l’arc-en-ciel
pour les hommes
qui de lui firent un Abel
et de leur dieu un Caïn
pourquoi ne danse-t-on pas
en groupes
jusqu’à la fin dans la tradition
étouffée
vers ce père unique
de tous ?
Et les rêveries
des poètes
ne sont plus le Verbe
la création est la crucifixion
de son propre Enfant
une souffrance indicible
la vengeance de Zeus
*
Sa fenêtre (Haar venster)
Elle vivait à sa fenêtre
familière
amicale
elle contemplait les oiseaux
de l’autre côté
les moineaux s’accouplaient et chantaient
la joie de chanter
la terre tournait et elle
tournait avec
La vie depuis sa fenêtre
lui paraissait
familière
amicale
et elle tournait avec la terre
avec tous les hommes et moineaux
qui dehors s’accouplaient
et chantaient
la joie de chanter
La vie à sa fenêtre
s’écoulait sans incidents
familière
amicale
au long des siècles
et des événements des hommes
et des moineaux qui s’accouplent et chantent
la joie de chanter
et elle tournait avec
la rotation de la terre
*
Des pas dans la rue (Stappen in de steeg)
Les pas étrangers dans la rue
en bas
montent jusqu’à ma croisée
dans la nuit
Je suis couchée dans mon lit
à regarder dans le vide
et je pense à celui
qui au milieu de la nuit
marche dehors
dans la rue
Il avance prudemment
sa peur est humaine
seul dans la nuit
où les fenêtres
sont les oreilles
de gens couchés dans leur lit
qui ne dorment pas
et regardent dans le vide
et marchent avec lui
dans la nuit
en bas dans la rue
*
Pluie et soleil (Regen en zon)
Ici nous avons peur de la pluie
si familiers du tyran soleil
des montagnes l’eau descend
laissant des plantes vertes derrière elle
et tout se met à supplier
les champs de lave sont fertilisés
Nous marchons dans le sable rouge
tout est brûlé redevient cendre
cavernes dans les rochers où
les grands poissons vont et viennent
nous sommes les champs de couleurs
dans ce cristal de sel blanc séché
*
Monades (Monaden)
J’ai lu des choses à ce sujet
et plus tôt hier les ai vécues
tout ce que disent les poètes
n’as-tu pas remarqué
que le connaître dans sa vie
nous économise des forces
pour rien
Je te l’ai dit
et rien de plus
dans les bulles de l’air
nous éclatons
sans fin
mais nous pouvons regarder
une bulle dans ce fluide
n’est jamais complètement finie
c’est là que je suis vois-tu
et toi aussi
L’eau bout à présent
vois comme nous nous précipitons tous
tu n’arriveras pas là-haut pourtant
pauvre fou
une goutte dans l’air
était d’abord une bulle dans l’eau
est-ce ta vie après la mort
c’est quelque chose de très différent
ton âme s’est refroidie
tu en savais trop
et tu montas trop vite
*
Dunes (Duinen)
Sur la plage le soir
je voyais
des fleurs fanées à l’horizon
les nuages étaient des pages blanches
surprises dans le feu
du soleil sur les grandes
mers plates
Mon souffle est salin et plein de suie
de poêles de mansarde
mais
l’air marin est trop fort
et j’ai vu ici d’autres
plages
où je suis presque restée
Je ne reviendrai jamais
dans les dunes froides
où il fait noir
et si près
de la mer
*
Brandaris
Ndt. L’auteur ou l’éditeur précise que Brandaris est le « sommet le plus élevé de Bonaire » (hoogste top van Bonaire).
Le murmure des plantes
au vent aride
d’une vallée haut au-dessus de la mer
une solitude immobile
de pierres et de nuages
dont j’ai tant rêvé
existe là-haut
Je n’y ai pas joué
j’étais seulement assise
tout flottait
et je pensais
à la difficulté de redescendre
vers la mer
Je n’avais pas ma place ici
mais je sentais bien
que je voulais rester
passer la nuit
près de la lune
être la première à m’éveiller dans le soleil
Quand plus tard je redescends
les pierres roulent vers le fond
je suis si lasse et j’ai si peur
de continuer
pourquoi ne puis-je rester
aucun autre lieu n’est si calme
le vent vrombit
contre le sommet des rochers
m’apporte de temps à autre
le cri des oiseaux
dans les arbres en bas
le coup de feu d’un chasseur
un écho devient un soupir
dans la montagne
Je voudrais connaître le moindre lieu
de ces distances
.
Poésie révolutionnaire des Caraïbes néerlandophones: Curaçao, Aruba, Suriname
Le titre que j’ai retenu pour ce billet est, il convient de le dire d’emblée, quelque peu paradoxal puisque les courants révolutionnaires marquants dans les Antilles néerlandaises ont parmi leurs revendications la reconnaissance du créole papiamento allant de pair avec une « dénéerlandisation » ou « débatavisation », dans un contexte de décolonisation.
Les Antilles ne désignant pas en français, me semble-t-il, les terres de la masse continentale de la région des Caraïbes et n’incluant donc pas le Suriname, le nom de Caraïbes néerlandophones m’a par ailleurs semblé plus exact que celui d’Antilles néerlandophones.
Les Antilles néerlandaises sont un ensemble d’îles des Caraïbes qui font toujours partie, contrairement au Suriname indépendant depuis 1975, du royaume des Pays-Bas, de manière plus ou moins autonome. Ces îles sont Curaçao, Aruba, Bonaire, Saint-Eustache (Sint Eustatius), Saba et la partie néerlandaise de Saint-Martin (Sint Maarten) dont l’autre partie est le territoire d’outre-mer français du même nom. Ces îles sont encore aujourd’hui des territoires ultramarins des Pays-Bas.
Les Îles-sous-le-Vent que sont Curaçao, Aruba et Bonaire se situent dans la plus étroite proximité géographique avec la République bolivarienne du Venezuela. La presse conservatrice de Curaçao voit dans le Venezuela un danger permanent et la base militaire nord-américaine établie sur l’île depuis les années quatre-vingt-dix a été l’objet de quelques tensions avec le voisin bolivarien. Le Partido Laboral Krusada Popular (PLKP) et le Frente Obrero Liberashon (FOL) poussent au contraire à une « intégration » avec le Venezuela comme seule voie possible d’une décolonisation réelle. Selon l’écrivain curacien Frank Martinus Arion (époux de la poétesse surinamienne Trudi Guda, dont j’ai précédemment traduit trois poèmes) : « Il y a quarante ans, nous avions encore cette vue néerlandaise des Antilles comme territoire néerlandais susceptible d’être chipé par le Venezuela. Nous ne connaissions pas notre histoire, n’entendions parler que des Bataves. Mais avec la conscience croissante de notre place dans le monde, l’orientation absolue vers les Pays-Bas a de moins en moins de sens pour Curaçao. » (Cité dans un article du journal De Groene Amsterdammer : « Chavez is een virus » du 14 avril 2006, en ligne : « Veertig jaar geleden hadden wij ook nog die Nederlandse blik van de Antillen als Nederlands grondgebied dat door Venezuela kon worden afgepakt. We kenden onze geschiedenis niet, leerden alleen over de Batavieren. Maar door het groeiende bewustzijn van onze plaats in de wereld wordt de absolute oriëntatie op Nederland steeds onzinniger voor Curaçao. »)
Le FOL cité plus haut, dont le nom entier est « Frente Obrero Liberashon 30 di Mei » en souvenir des grèves massives du 30 mai 1969 à Curaçao, fut créé par des leaders de cette insurrection, à savoir Wilson « Papa » Godett, Amador Nita et Stanley Brown. C’est Papa Godett qui figure ci-dessous sur la peinture murale (photo) réalisée par l’artiste Ras Elijah (un nom rastafarien) dans la Bajonetstraat d’Otrobanda à Curaçao. L’uniforme kaki avec casquette adopté par les insurgés curaciens en mai 1969 montre l’inspiration que furent pour eux Fidel Castro et les révolutionnaires cubains.
Les poèmes qui suivent sont tirés de l’anthologie Album van de Caraïbische poëzie (Album de la poésie caribéenne) compilée par Michiel van Kempen et Bert Paasman avec la collaboration de Norally Beyer (Éd. Rubinstein, 2022). Michiel van Kempen est le responsable de l’anthologie dont nous nous sommes servi pour nos précédentes traductions de poésie du Suriname : Poésie révolutionnaire du Suriname (x) et Autre Poésie du Suriname (x). Le Suriname est de nouveau à l’honneur en tant que partie des Caraïbes néerlandophones. On retrouve par exemple le poète Bernardo Ashetu, dont c’est ici le second poème que je traduis.
Les poètes ici présents sont, avec un poème chacun :
– pour le Suriname : Bernardo Ashetu, Marius Atmoredjo, Eddy Bruma (qui fut aussi un homme politique, militant de l’indépendance du Suriname et partisan du coup d’État de Desi Bouterse en 1980 : pour des éléments relatifs au Suriname révolutionnaire, voyez l’introduction de mon autre billet) et Rudi Pinas (à ne pas confondre avec Eddy Pinas déjà traduit) ;
– pour Curaçao : Elis Juliana, Fred de Haas, Harry van Tienen, Tip Marugg et Walter Palm (note : Fred de Haas et Harry van Tienen sont des Européens ayant vécu dans les Antilles et dont les poèmes figurent dans l’anthologie en raison de leurs thèmes) ;
– pour Aruba : Frida Winklaar Domacassé, Nicolás Piña Lampe et Ramon Todd Dandaré.
Les poèmes ici recueillis ne sont pas tous révolutionnaires quant à leurs thèmes et certains poètes trouveraient peut-être à redire à l’étiquette que je leur applique sans avoir forcément des éléments biographiques précis à ma disposition. Ce n’est pas la première fois que je fais une telle remarque dans cette série, qui commence à devenir assez substantielle, de traductions de poésie révolutionnaire. Disons que c’est le genre de poésie qu’aime un traducteur révolutionnaire.
Les poèmes ont été écrits en diverses langues, à savoir le néerlandais (5 poèmes), le papiamento (4 poèmes), le sranantongo (Suriname : 1 poème), l’espagnol (Aruba : 1 poème), l’aukaans (un dialecte marron du Suriname : 1 poème), et tous ceux qui n’ont pas été écrits en néerlandais se trouvent traduits dans cette langue dans l’anthologie. C’est, dans le cas de ces derniers, de la traduction néerlandaise que je me suis servi sauf pour le poème de Piña Lampe, que j’ai traduit à partir de l’original espagnol. Par ailleurs, le papiamento est assez proche de l’espagnol pour m’avoir permis dans certains cas de contrôler la traduction néerlandaise avec l’original.
Sint Maarten est représentée dans l’anthologie par un poème en anglais de Lasana M. Sekou, poète que j’ai traduit dans Poésie révolutionnaire de la Grenade (x) car il a consacré un recueil entier à la révolution grenadienne.
*
Tropiques (Tropen, original néerlandais) par Bernardo Ashetu
Tropi-cal
Tro-pical
Tropical,
qu’on l’appelle comme on veut,
dans quelque langue que ce soit,
cela veut dire : danse
cela veut dire : chaleur.
Cela veut dire :
forêt de fleurs
de plantes.
Cela veut dire :
profonde obscure
impénétrable forêt
de fleurs et
de plantes.
Cela veut dire :
danse, chaleur
et
cela veut dire :
alcool
poignard
malédiction.
Cela veut dire :
haine parmi la profusion
des fleurs,
dans l’obscurité des
plantes noires,
de cette inconsolable végétation.
*
Curaçao : île délicieuse (original papiamento : Dushi Kòrsou, néerl. Curaçao : verrukkelijk eiland) par Elis Juliana
NdT. Le titre papiamento est celui de l’hymne de Curaçao.
Ah ! que cette maudite île peut être délicieuse.
Avec son soleil rogue qui brûle sans pitié
jusqu’à ce que la terre voie crever la peau de son ventre.
Avec son vent impudent qui dénude la nature
et fait pencher honteusement la tête aux arbres.
Avec ses fidèles cactus qui soldats muets
regardent méprisants les indisciplinés nuages
jouer à cache-cache sous la véranda bleue du ciel.
Avec ses blocs de roche torréfiés qui
s’émiettent sous les pattes de maigres chèvres
se battant pour une feuille chétive
tandis que les buissons d’épines jouent une
chanson triste sur leurs cages thoraciques
et leurs flancs caves.
Avec l’humble mer de la côte méridionale
qui lui lave les pieds en éternelle onction
et les vagues forcenées de la septentrionale
qui lui administrent des claques puissantes.
Avec ses nuits étouffantes
envahies par le chant monotone des grillons
et les mystérieuses étincelles des vers luisants.
Que cette maudite île peut être délicieuse !
*
Souvenir de Bonaire (Herinnering aan Bonaire) par Fred de Haas
pattes roses
molle croûte de sel
vent
le long de côtes en miettes
solitude
adossée
à des monticules de coquillages
au bord d’une mer
où des pêcheurs
jettent leur appât dans l’eau
coquillages :
spirales vers l’intérieur
où naguère la vie bavait
dans des mollusques
fraternellement
une caverne se penche
sur des peintures indiennes
soleil et sel et
lézards, iguane :
fidèles à la terre desséchée
un homme est là,
étonné par le silence
*
La cabane de Bah Sari (De hut van Bah Sari) par Marius Atmoredjo
NdT. Bah Sari, ou grand-mère Sari, est un nom javanais.
Dans une petite cabane vit Bah Sari
qui mange avec une cuiller en aluminium brillant
dans une assiette en émail
ornée de petites fleurs rouges
Elle se lève le matin tôt
La fumée de son feu
traverse les murs de petit bois
et le toit de feuilles de palmier
comme si sa cabane prenait feu
Sous le bois fumant
elle met une cassave et une banane
et en a fini pour le matin
À l’échoppe la plus proche
elle achète une tasse d’huile piquante
et une chopine de pétrole
pour préparer son dîner
Tandis qu’à moitié endormie
elle mâchonne son repas
ses amis les cafards et les souris
se partagent les restes à la dérobée
et l’araignée regarde avec un rictus depuis le plafond
*
Boni est arrivé (original sranantongo : Boni doro, néerl. : Boni aangekomen) par Eddy Bruma
Ndt. Note de l’anthologie pour Boni : « Chef marron de la seconde moitié du dix-huitième siècle, combattant de la liberté contre le gouvernement néerlandais. »
Une remarque sur le vers « Qui aide les Blancs deviendra un Blanc » : plusieurs communautés marrons contemporaines continuent de vivre isolées, ce qui se traduit notamment par le fait qu’elles n’acceptent pas la présence de personnes de race blanche en leur sein.
ciel sombre vent humide
au fond de la rivière Boni repose
des piranhas voraces s’enfuient en riant
quand je demande à voir Boni qui repose sous la surface
écoute les rames fendre les eaux
de la rivière profonde où Boni repose
écoute l’entraînante chanson des Noirs
mère raconte que les enfants de Boni sont là
papa Boni, père des guerriers
père des hommes ont fui les plantations
ouvre les yeux et regarde autour de toi
ancêtre Boni, enfant du boa
un vieillard noir qui connaît la rivière
et qui était allé s’assoir sur un rocher
tendit les oreilles et cria
camarade, écoute écoute les tambours
écoute les tambours écoute le grondement
dans le creux où Boni repose
écoute l’apinti écoute le bongo
ô notre ancêtre Boni, tes enfants sont là
le chant flambe fièrement
écoute nous étions là quand
les Blancs gagnèrent beaucoup de sang coula
avant que nous apportions en ville la tête de Boni
alors papa Boni père du peuple guerrier
père des esclaves qui ont fui les plantations
tourna son regard vers le ciel
ô notre ancêtre Boni, enfant du boa
je pris peur et criai
ami, maître Boni est parti
les soldats blancs commencèrent à tirer
on n’y peut rien, la tête de Boni a disparu
sur les eaux une tache rouge
comme si du sang avait coulé sur du pétrole
alors un éclair rasa les eaux
un cri puissant fit trembler la terre
papa Boni, père du peuple guerrier
père des hommes qui ont fui les plantations
à nouveau s’élève au-dessus des eaux
puis y replonge pour toujours
un vieillard noir qui connaît la rivière
père de milliers d’enfants noirs
pleure… les rameurs s’immobilisent telles des statues noires
et regardent regardent regardent son corps
de la profondeur des eaux tendu et long
avec le grondement des tambours monte l’appel
rapide comme le serpent qui mue
une peau blanche tourbillonne contre les flancs du bateau
papa Boni, père du peuple combattant
père des Noirs qui ont fui les plantations
des barques brisées flottent sur la rivière
qui aide les Blancs deviendra un Blanc
ciel sombre vent humide
au-dessus de la rivière où seul Boni
laisse entrer qui il veut
ô sage de la rivière qui vit là
et papa Boni, à présent son cœur s’apaise
ancêtre des hommes qui firent la traversée
menacés moquant riant voyageant sur les eaux
qui aide mon ennemi court à sa perte
*
Rêves de liberté (original papiamento : Soña di libertat, néerl. : Dromen van vrijheid) par Frida Winklaar Domacassé
NdT. Tula est un autre chef marron.
lune, parle-moi de Tula
tu as lu son livre
tu as vu son combat
tu l’as entendu rêver sous les étoiles
des rêves de liberté
la liberté de l’oiseau warawara dans l’air libre
la liberté du troupiale sur le cactus
la liberté de l’aigle pêcheur
lune, dis-moi quelle était sa constance
pour que je garde son exemple à l’esprit
pour que je puisse me tenir droite sans tomber
sans tomber dans une perspective sans avenir
pour que je puisse accomplir cela
chaque jour qui me reste à vivre
que je puisse persévérer sous le fouet de la vie
*
Je porte en moi mille poèmes (Llevo en mi mil poemas) par Nicolás Piña Lampe
Je porte en moi mille poèmes
que je n’ai pas écrits
mille poèmes que je n’écrirai jamais
car j’en souffre et m’en délecte
avec la délectation et la douleur
de ce qu’on porte caché en soi
car je vis avec eux
avec cette peine et ce bonheur
qui toujours me guettent
menacent et séduisent
depuis les étoiles
avec cette peine et ce bonheur
auxquels je ne donne aucun commencement
pour ne pas en voir la fin
*
Après le 30 mai 1969 (Na 30 mei 1969) par Harry van Tienen
Les lances à incendie près du monument sur le boulevard de l’unité de l’Empire
non loin de l’école Reine Juliana pour jeunes filles
étaient tout aussi crevées que la symbolique du monument.
Si bien que flambaient haut, alimentées au whisky, des flammes
de poêle dans les deux moitiés de Willemstad
qui furent plus tard rebaptisées Plundra et Otrabranda1, reliées
par le pont articulé Reine Emma.
Les poings de Papa Diamante Negro2, qui avaient fait de lui un champion,
ne purent contrer les balles mais le firent entrer
au Parlement, flanqué de son Vito, Stanley Brown.
Mon père m’emmena à Berg Altena et l’image
de ce qui en restait quand Jésus fut soumis aux séductions
de Satan s’est marquée comme sur un polaroïd
dans ma rétine, comme gravée sur cuivre par Gustave Doré.
Cependant la vue de la prière du colibri
n’a cessé de m’émouvoir
malgré la coquille de la Royal Shell3 qui continue
de projeter son ombre de suie en maints lieux de la terre.
1 Plundra et Otrabranda : Altération du nom des quartiers Punda et Otrabanda de Willemstad, capitale de Curaçao. L’altération évoque les pillages (plunderen) et incendies (branden) survenus pendant le Trinta di Mei, l’insurrection de 69.
2 Papa Diamante Negro : Le syndicaliste afro-curacien Wilson Godett, meneur de l’insurrection de 69, avait été boxeur sous le nom de Papa Diamante Negro. « Son Vito, Stanley Brown », deux vers plus loin, est un autre meneur de l’insurrection, qui publiait un journal appelé Vito. Les deux fondèrent quelques mois plus tard la même année, avec Amador Nita, le Frente Obrero Liberashon (FOL).
3 Royal Shell : Shell est une multinationale néerlandaise.

*
Mon île (papiamento : Isla di mi, néerl. : Eiland von mij) par Ramon Todd Dandaré
Mon île, je veux
changer ton visage
Je veux aller m’assoir
près du phare de California,
avec une pierre
écrire
mon nom dans le sable
et laisser les vagues
l’effacer
Je veux grimper jusqu’à
ton nombril
et jeter en l’air la fleur de kibra-hacha
pour que tu puisses
retomber en tourbillonnant avec le vent
et te couvrir d’or.
Je veux pencher l’arbre watapana
en direction de l’est
exprimer toute sa sève
pour me nourrir de la force
de l’Indien primitif.
Je veux prendre ton corps
et le rouler sens dessus dessous
pour jouer avec le trésor
qui se cache au fond de toi.
Je veux pénétrer ton cerveau
comme une idée d’hier
comme un fait de demain
comme un acte charnel.
Je veux être en toi
pour que tu puisses être en moi.
Je veux être un,
ne faire qu’un avec toi
et je veux te conduire
comme un pêcheur conduit sa barque
pour lancer son filet.
Je veux t’en retirer
et m’échapper avec toi
jusqu’au soleil
pour te placer au-dessus du monde
sur la plus haute cime
afin que tu sois comme un dieu
qui crée les hommes
et puis les détruit,
le planter profondément
au plus intime de ta chaleur.
Mon île, je veux
changer ton visage.
*
Viens voir d’où je viens (original aukaans : Kon luku pe nkomoto, néerl. : Kom kijken waar ik vandaan kom) par Rudi Pinas
Écarte le rideau vert
des arbres
et tu verras d’où je viens
Dans les grandes rivières je nage
au milieu du danger :
piranhas et bien d’autres
menaces des eaux
Au milieu des cascades
et des grands rochers
je conduis ma barque
chargée de produits de la ville ;
rien ne peut me nuire.
Dans la forêt vierge je marche à côté
de la gueule empoisonnée des serpents
mortelle aux hommes :
mais rien ne me fera de mal
car rien ne fit de mal à mes ancêtres
qui vivaient là,
et c’est pourquoi je vivrai là
jusqu’à ma mort.
*
La saison des pluies (papiamento : Den tempu di áwaseru, néerl. : In de regentijd) par Tip Marugg
à la saison des pluies
les rigoles parlent doucement
avec des paroles d’écume
l’angoisse produit la force
la peur prospère
l’âme entrave l’espoir
les mauvaises herbes poussent partout
dans la trop grande maison
dans le lit trop froid
depuis si loin revient
se poser la vieille ombre :
dieu a coupé le courant
le monde est privé de lumière
il n’y a pas de croix sur le calvaire
qui va là dans le noir ?
qui erre là sans but
et fait ami-ami avec les lucioles ?
qui entend le décompte final
de dieu
ou de l’arbitre de boxe ?
*
Non plus ultra (original néerlandais) par Walter Palm
Pour Jules de Palm
Pour les habitants des îles
leur île est l’univers,
l’univers est leur île.
Là où meurent les vagues
finit aussi le monde
des habitants des îles.
Après la plage il y a
seulement la mer introvertie
au clapotis indifférent.
Et là où le regard
n’atteint pas, c’est l’horizon,
la fin, la mort.




