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L’eau sombre : Poésie d’Aletta Beaujon (Curaçao)
Aletta Clémence Beaujon (1933-2001) est une poétesse née à Curaçao, dans les Antilles néerlandophones. Elle a écrit de la poésie en néerlandais, anglais et papiamento, le créole d’Aruba, Bonaire et Curaçao. C’était la nièce de l’écrivain Nicolaas « Cola » Debrot, qui a laissé son nom au grand prix littéraire de Curaçao. Elle publia son premier et seul recueil, Gedichten aan de baai en elders (Poèmes au bord de la baie et ailleurs) comportant principalement des poèmes en néerlandais et quelques poèmes en anglais, d’abord dans la revue Antilliaanse Cahiers lancée à Curaçao par Debrot (consultable en ligne sur le site DBNL Digitale bibliotheek voor de Nederlandse letteren). Les autres poèmes publiés de son vivant parurent en revue seulement. Du côté paternel, son grand-père Otto Beaujon fut gouverneur d’Aruba de 1911 à 1920. Cola Debrot fut quant à lui gouverneur des Indes néerlandaises de 1962 à 1970.
Psychologue de formation, Aletta exerça son métier, à Amsterdam et dans les Antilles, auprès de la jeunesse.
Ses poèmes réunis ont été publiés de manière posthume en 2009 dans un volume intitulé De schoonheid van blauw – The Beauty of Blue. Le critique littéraire Michiel van Kempen raconte une anecdote à ce sujet, dans un article de 2010, « 3 x Aletta Beaujon, of de treurnis van het Nederlandse bibliotheekwezen » (Trois exemplaires d’Aletta Beaujon, ou Misère des bibliothèques néerlandaises). Van Kempen, une autorité en matière de littérature ultramarine de langue néerlandaise, considère Aletta Beaujon comme un des cinq grands poètes des Antilles néerlandophones. Il rapporte que, lorsque l’organisme Biblion, chargé de rédiger à destination des bibliothèques publiques des présentations de livres nouvellement parus, envoya une note concernant la sortie des poésies complètes d’Aletta aux 1.100 bibliothèques des Pays-Bas, cela suscita en tout et pour tout la commande de trois exemplaires. Ce dont il se montre indigné.
Les poèmes qui suivent, dans une traduction française par nos soins, sont tirés du recueil cité d’Aletta Beaujon publié de son vivant. Nous n’avons pas retenu les textes en anglais, quelle que puisse être leur valeur : nous n’avons souhaité travailler que sur le néerlandais. Ces traductions complètent nos travaux d’introduction à la poésie des Antilles néerlandophones ici.
*
Gedichten aan de baai en elders
Antilliaanse Cahiers. Jaargang 1-2 (1955-1956)
.
Slagbaai
Ndt. Nom de lieu.
Quand l’après-midi le soleil
fut moins intense
nous sommes
allés nager
dans l’étincelante eau salée
au-dessus de récifs rouges
et de sable blanc
Ce n’est qu’à la tombée du soir
que nous sommes allés nous laver
sous la pompe
entre les deux maisons
au souffle de l’alizé déjà frais
Nous nous sommes assis
dehors
les cheveux encore mouillés
et la brise du soir
était une fraîche caresse
incroyablement suave
après la chaleur salée
de la journée
Je me sens comme Orphée
dans un délire
de volupté
au-delà même des étoiles
à des années-lumière
La mer murmure continûment
en rimes
rythmiques
Elle a dans l’après-midi finissant
couvert la plage
de grandes vagues
d’écume et de sable
Quand on bouge
la chaise crisse
sur le gravier blanc
qui entoure la maison
Nous comprenons
ce moment infini
de notre union
à travers d’innombrables instants
d’être et de devenir
*
Squelette (Geraamte)
Squelette
de ma maison
tourmenté
par le vent
ne succombe pas
à la colère frénétique
à la gémissante douleur
et
à la danse orgiastique
des vagues
devant ta porte
Squelette
de ma vie
de mon corps
mon savoir
ne brise pas l’harmonie
de sa chair
contre ma chair
Squelette
de ma maison
sur les rochers
follement suppliants
j’ai la nostalgie
de la cadence
et du rythme
de la houle
dans ton giron
*
Exil (Balling)
Le silence timide de la grande plaine
baptisa les alentours
de mes rêves une seconde fois
la chaude solitude salée
d’une imagination d’enfant
La nostalgie insensée
et un trio non rassasié
rendirent les hommes
pour les dieux de ce pays
essentiellement
funestes
La chaleur étouffante
d’un soleil de plomb
me chassa de cette extravagante
et pieuse Atlantide
où je me prélassais souvent
avec mes rêves
plus d’une fois vécus
*
Blessure (Verwonding)
Une poupée malade
roule contre les marches de pierre
jaillit toujours plus loin
et a déjà changé de forme
quand approchent des pas
Du papier et l’illusion
ombres de ma pensée
ont provoqué la fusion sombre
de l’être et de la maladie poids
de la vie parfois sans couleur
comme cette vieille rose
*
Jeu (Spel)
Je parlai
de vagues désirs
de papillons
qui nous effleurent étonnés
tremblants
laissant glisser leurs ailes
le long
de fleurs
Alors je jouais
avec la pensée
quand je voyais des fleurs rougir
J’ai caressé
la simplicité
du premier rêve
*
Aurores (Vroege morgen)
J’ai vu là de nombreux matins libres
à l’aurore
monter
depuis les arbres humides
sur les rochers
Dans les vagues
en désordre
sur le sable
j’appelais
des poissons au loin
qui venaient jouer
le matin
avec les petits et tardifs
enfants de pierre
de la plage
C’étaient des branches en éventail
des touffes de fleurs tropicales
dans le flux de l’hiver et du vent
ballottant doucement
dans la douce mer
entre mes orteils
Et je n’eus pas le courage
de pleurer
en l’instant cruel
qui vint y mettre fin
Je ne fends plus à présent
les vagues au matin
je me réveille la nuit
avec des rêves moins beaux
et je suis nostalgique
du sable joueur
coulant sur mes jambes
des brumeuses algues sirènes
brassées de cheveux
venues du bleu sombre et profond
un folâtrement innocent
de chaos ensoleillé dans un peu d’eau
*
Rêve de midi (Middagdroom)
La lointaine lumière solitaire du matin
soufflait sur les rivages de mon rêve
et s’y réduisait en cendre
le soleil de midi reposait dans les arbres
au bord des baies
avant de disparaître
Le rythme des champs d’ombre sales
dans les lacs bleus des nuages le soir
éveille la nostalgie
des douces religieuses
mais le cœur ici ne peut
se défendre
et je me suis réveillée dans les sources de l’enfer
Chaudes douces misères dans le sommeil
dissimulées sous les draps trempés
sourde léthargie du rêve
et l’aujourd’hui glacé s’apaise
par un triste ennui
jamais conscient
Dans la lutte contre les actes sombres
un passé cruel
ne s’éclaircit pas
mais rampe au fond du cœur
et dans les eaux profondes
jusqu’à ce que l’on soit captif de la douleur
de ne plus jamais vouloir
se réveiller
*
Le poète (De dichter)
Le poète n’est pas enfant des hommes
il a reçu son cœur
en enfer
pour y être humain
creusant de ses écrits
un purgatoire
d’enfant des dieux qui crie
les poings serrés
cherchant le bien
Le poète un jour
lavera le mal
en lui
né avec lui
c’est à quoi tend
sa pensée divine
et elle l’aide à de nouveau savoir
et vouloir de nouveau
Sa tâche est difficile
souvent il n’y parvient pas
et plus d’un petit poète s’effondre
pour ne jamais
se relever
du sol où rampe
le danger du serpent
Les poètes savent créer des paroles
avec leur force et tentent aussi par-là
de trouver leur salut
d’abattre le mal
en ne voulant pas penser avec leur temps
Il ne mûrit jamais non plus
et n’aidera pas les hommes mais
les engloutira dans la lourde nostalgie
de son âme
ils cracheront des mots peints en noir
les tristes poètes traînés dans une colère
de larmes et jamais répandue
sur les tabernacles des dieux
et de cruels déserts et des pères vertébrés
l’ont fertilisé de haine
Plus tard il fera des baumes avec amour
pour les faibles qui ne vivent pas eux-mêmes
mais savent pourtant se défendre
des paroles
du poète
ils ne savent pas ce qu’ils font
pardonnez aux poètes
*
Froid et brillant (Koud en helder)
Ndt. Évocation d’Amsterdam aux fameux canaux, les grachten.
Quand dehors
il fait bien froid
que le vent souffle
et babille sur les canaux
les maisons en face
ont de brillants habits d’étincelles
Gemmes chatoyantes
des plus belles femmes
du bal
arrivées un peu tard
Champagne frais
écumant
dans les longues flûtes
au bord de l’eau
Joyaux bras verres
scintillent
dans cette douce illumination
en mille reflets
L’eau joue
avec les lumières
les renvoie
et les reprend badine
en éclats
tintant dans la brise
*
L’eau sombre (Het donkere water)
Tel un étranger
dans son propre pays d’eau
profond et sombre
l’animal de néon joue
avec les désirs humains
en bas où il fait noir
sous les vagues brillantes
de la nuit
Quand je marche le long
des froids canaux hurlants
la bête rampe derrière moi
sous le miroir
des lampadaires
dans le ciel sans lune
Ma pensée entre
dans l’eau
et parle à des animaux d’ombre
en bas
où la lumière n’atteint pas
mais nous est rendue
dans l’écrit
de chaque être
*
Le jeune poète (De jonge dichter)
Le monde a vu en toi
seulement
de nouvelles paroles
qui
assassinent
les légendes de la vie
et font oublier
plus qu’elles ne donnent de joie
Les douleurs sont
mieux rendues
par les mythes
que tu n’es prêt
à poétiser
La vue dans l’espace
est diluée
pourtant
par les mots
et pardonnez-nous nos
offenses
que nous apportons
en règles pleines d’impatience
Tu veux régner
hautainement
avec tes écrits
et penses
avoir vu
le vrai
avec les yeux
de ta pensée
*
Cactus (Cactus)
Les arbres ici
sont des danses persanes
dans la nuit des
misères vertes
Arbres qui accumulent la sève
et poussent des épines
Croix cruelles où un
chrétien
souffre bien plus
dans la vague du péché
tremblant sous un ciel clair
blette existence d’images dans le vent
La chair rugueuse est pour les gens
et la sève pour les animaux des solitudes
ces arbres n’offrent
aucune ombre au Samaritain
du désert
vinrent
les piliers de Samson
qu’il ne peut abattre
ils continuent de vivre en autrui
La sève verte
glisse le long des flancs vers le sol
l’animal
se déplace dans le vent
des rats crient dans le vent
sur ses gonds s’ouvre grand
une porte dans la lune
C’est le bruit
du cactus nu dans le vent
Voici l’arbre du serpent
de la tristesse
Un oiseau solitaire
y chante
sa dernière chanson dans la nuit
et dans la haute blancheur méridienne du soleil
Les rochers nourrissent
l’arbre
de larmes
et
il dure
mord dans le vent
mille fois dans le désert
*
Le figuier (De vijgeboom)
Les feuilles chantantes
du figuier
où Nérée engendra les nymphes
tremblent sur les pas
d’Adam
étranger qui dérange
le secret de l’arbre
le secret du créateur
de mythes
Les fleurs chantantes
du figuier
couleurs silencieuses
du secret de l’arbre
le secret du créateur
de mythes
Les fruits chantants
du figuier
induisent l’homme en tentation
quand il renie les nymphes
et veut connaître
le secret de l’arbre
le secret du créateur
de mythes
La graine chantante
du figuier
le secret de l’arbre
le secret du créateur
de mythes
*
L’humanité (De mens)
L’humanité est forte
quand elle ne cherche à connaître
sa force
et qu’elle voit
les couleurs de l’arbre comme
une chose excellente
que Zeus créa pour les femmes
et oublia
quand le père de tous les hommes-dieux
fit peindre et profaner ses temples
Pourquoi le faible Zeus se venge-t-il
et ne crée-t-il à nouveau
de grandes couleurs dans l’arc-en-ciel
pour les hommes
qui de lui firent un Abel
et de leur dieu un Caïn
pourquoi ne danse-t-on pas
en groupes
jusqu’à la fin dans la tradition
étouffée
vers ce père unique
de tous ?
Et les rêveries
des poètes
ne sont plus le Verbe
la création est la crucifixion
de son propre Enfant
une souffrance indicible
la vengeance de Zeus
*
Sa fenêtre (Haar venster)
Elle vivait à sa fenêtre
familière
amicale
elle contemplait les oiseaux
de l’autre côté
les moineaux s’accouplaient et chantaient
la joie de chanter
la terre tournait et elle
tournait avec
La vie depuis sa fenêtre
lui paraissait
familière
amicale
et elle tournait avec la terre
avec tous les hommes et moineaux
qui dehors s’accouplaient
et chantaient
la joie de chanter
La vie à sa fenêtre
s’écoulait sans incidents
familière
amicale
au long des siècles
et des événements des hommes
et des moineaux qui s’accouplent et chantent
la joie de chanter
et elle tournait avec
la rotation de la terre
*
Des pas dans l’allée (Stappen in de steeg)
Les pas étrangers dans l’allée
en bas
montent jusqu’à ma croisée
dans la nuit
Je suis couchée dans mon lit
à regarder dans le vide
et je pense à celui
qui au milieu de la nuit
marche dehors
dans l’allée
Il avance prudemment
sa peur est humaine
seul dans la nuit
où les fenêtres
sont les oreilles
de gens couchés dans leur lit
qui ne dorment pas
et regardent dans le vide
et marchent avec lui
dans la nuit
en bas dans l’allée
*
Pluie et soleil (Regen en zon)
Ici nous avons peur de la pluie
si familiers du tyran soleil
des montagnes l’eau descend
laissant des plantes vertes derrière elle
et tout se met à supplier
les champs de lave sont fertilisés
Nous marchons dans le sable rouge
tout est brûlé redevient cendre
cavernes dans les rochers où
les grands poissons vont et viennent
nous sommes les champs de couleurs
dans ce cristal de sel blanc séché
*
Monades (Monaden)
J’ai lu des choses à ce sujet
et plus tôt hier les ai vécues
tout ce que disent les poètes
n’as-tu pas remarqué
que le connaître dans sa vie
nous économise des forces
pour rien
Je te l’ai dit
et rien de plus
dans les bulles de l’air
nous éclatons
sans fin
mais nous pouvons regarder
une bulle dans ce fluide
n’est jamais complètement finie
c’est là que je suis vois-tu
et toi aussi
L’eau bout à présent
vois comme nous nous précipitons tous
tu n’arriveras pas là-haut pourtant
pauvre fou
une goutte dans l’air
était d’abord une bulle dans l’eau
est-ce ta vie après la mort
c’est quelque chose de très différent
ton âme s’est refroidie
tu en savais trop
et tu montas trop vite
*
Dunes (Duinen)
Sur la plage le soir
je voyais
des fleurs fanées à l’horizon
les nuages étaient des pages blanches
surprises dans le feu
du soleil sur les grandes
mers plates
Mon souffle est salin et plein de suie
de poêles de mansarde
mais
l’air marin est trop fort
et j’ai vu ici d’autres
plages
où je suis presque restée
Je ne reviendrai jamais
dans les dunes froides
où il fait noir
et si près
de la mer
*
Brandaris
Ndt. L’auteur ou l’éditeur précise que Brandaris est le « sommet le plus élevé de Bonaire » (hoogste top van Bonaire).
Le murmure des plantes
au vent aride
dans une vallée haut au-dessus de la mer
une solitude immobile
de pierres et de nuages
dont j’ai tant rêvé
existe là-haut
Je n’y ai pas joué
j’étais seulement assise
tout flottait
et je pensais
à la difficulté de redescendre
vers la mer
Je n’avais pas ma place ici
mais je sentais bien
que je voulais rester
passer la nuit
près de la lune
être la première à m’éveiller dans le soleil
Quand plus tard je redescends
les pierres roulent vers le fond
je suis si lasse et j’ai si peur
d’aller plus avant
pourquoi ne puis-je rester
aucun autre lieu n’est aussi calme
le vent vrombit
contre le sommet des rochers
m’apporte de temps à autre
le cri des oiseaux
dans les arbres en bas
le coup de feu d’un chasseur
un écho devient un soupir
dans la montagne
Je voudrais connaître le moindre lieu
de ces distances
.


