Tagged: Trinta di Mei
Lettre be-bop et autres poèmes de Cola Debrot (Curaçao)
Nous avons déjà cité le nom de Nicolaas « Cola » Debrot sur ce blog, dans un billet de traduction consacré à sa nièce, la poétesse Aletta Beaujon (ici).
Cola Debrot (1902-1981) est un écrivain et poète né aux Antilles néerlandophones, à Bonaire, et particulièrement associé à Curaçao, dont il fut gouverneur de 1962 à 1970. Un prix portant son nom est remis chaque année à Curaçao depuis 1968 à une œuvre littéraire, musicale ou scientifique.
Les traductions qui suivent sont tirées des œuvres complètes de Debrot, Verzameld werk. Deel 2. Gedichten (1985) (Œuvres complètes, 2e partie : Les poèmes), et sont classées par recueil. Debrot a pratiqué la versification classique tout au long de sa vie, et le vers libre est la partie congrue de son œuvre poétique : des poèmes par nous ici traduits, seul celui qui donne son titre au présent billet est en vers libres dans l’original.
Auteur néerlandophone, Debrot écrivit occasionnellement en papiamento, le créole des îles ABC (Aruba, Bonaire, Curaçao), et en espagnol. Il a également traduit en néerlandais de la poésie de ces deux langues, par exemple des poèmes du Curacien Pierre Lauffer, de Pablo Neruba, du Portoricain Luis Palés Matos.
*
Confession à Tolède
(Bekentenis in Toledo, 1945)
.
Jérôme Bosch (Jeroen Bosch)
C’est la souffrance des souffrances,
le cœur, hâve, glacé,
est ensorcelé de rayons de lune,
fantomale lumière de la onzième heure.
Sur une arantèle de rayons de lune
est suspendu le crucifié.
La canaille, sauvage, livide,
tout autour, l’outrage.
Ô Christ, Homme de Douleur,
délivre-nous de l’enfer,
protège les cœurs humains
du jeu dément du diable,
où, souffrance des souffrances,
ils se consument dans le feu
des froids rayons de lune,
fantomale lumière de la onzième heure.
*
L’anachorète mourant (De stervende kluizenaar)
Je suis libéré des poussées de Satan,
cause motrice du duel intérieur,
tandis que le dépôt du dernier Amen
protège mon âme du trou béant de l’enfer.
Qui n’espère, quand vient sa dernière heure,
que l’orage, la nuit et le péril
feront place à la clarté céleste d’un éternel printemps
où l’on trouve une harmonie de fleurs ?
Ou bien le crâne aux orbites ténébreuses
que j’ai si souvent tenu dans la main
contemplera-t-il bientôt un anachorète mort,
et verra-t-il, avec un choc glacé,
dans le silence de la chambre, à la mort semblable,
le rictus de qui voulait échapper à la mort ?
*
Portrait tolédan (Toledaans portret)
Où Satan et la Nonne blanche préméditent
de faire du monde un enfer de souillure,
je suis né de l’adultère
et porte un des plus vieux noms de Tolède.
Que je sente la mélancolie plonger toujours plus
profondément dans les puits de mon âme obscure,
cela ne signifie, même si je tombe à genoux avec ferveur,
que mon incapacité à réfléchir la lumière de l’œil divin.
Si n’était, il y a plus de mille six cents ans,
né, pleurant, l’enfant à Bethléhem,
la sombre angoisse n’aurait guère poussé mon cœur
à tenter de vivre une vie pure et noble,
bien que constamment en péril
d’écouter Satan et la Nonne blanche.
*
Véronique (Veronica)
Ce n’est point parce que la Face que je contemplais,
ayant à nouveau le suaire devant les yeux,
était altérée comme celle d’un désespéré,
que son image ne me quitte plus.
Mais ce n’est pas non plus sa douceur
qui m’est restée, depuis l’heure de mon infortune,
car ce qui revient toujours devant mes yeux,
ce sont ses yeux seulement, un court instant levés.
Ils me regardaient comme criant
la parole devant laquelle mes sens ont défailli :
« Bien que je paraisse accablé de désespoir,
bien que je semble compter parmi les réprouvés,
Véronique, Véronique, je suis
la Voie, le sombre, ensanglanté Signe de Dieu. »
*
La mort de Marie (Maria’s dood)
Quand je tendis les bras au ciel,
car pour moi aussi l’heure de la mort avait sonné
– je n’avais plus qu’un instant à vivre
séparée du cœur souffrant de mon fils –,
quand les bancs de nuages s’ouvrirent
– entendais-je déjà les chœurs angéliques ? –
je revis les jours de ma jeunesse : vertes prairies,
quelques fossés, les vaches au pré, les toits de ferme.
Alors, répétant continuellement le Notre Père,
je vis comment un point blanc au loin
enfin me soulagea de mon angoisse de mère.
Il s’approcha, j’en aurais pleuré.
Je sentis sur ma joue la fraîcheur de sa lèvre
quand mes bras s’ouvrirent à Lui.
.
Été navrant
(Navrante zomer, 1946)
.
Blanches floraisons (Witte bloesems)
Je vais bientôt voir les plis de sa robe de bal,
quand elle émergera de l’ombre.
Et je regarde à présent l’agitation de ses lèvres,
l’éclat de la lune sur sa joue et son cou.
Nous voudrions sangloter passionnément,
touchés par la faveur du bonheur,
jusqu’à ce que je cueille pour elle,
illuminé de lune, un blanc rameau de jasmin.
Gages d’amour sont échangés,
bien que nous soyons silencieux sous le clair de lune,
car c’est seulement avec l’écho des paroles
que s’assortit la solitude de notre existence ennuagée.
*
Le fumeur d’opium (De opiumschuiver)
Je ne vis plus des événements
qui nous viennent du monde extérieur.
Si quelque chose de triste, ou de merveilleux comme un conte,
m’arrive, cela vient de mon âme, où les frontières se confondent.
Je croyais, mais j’étais alors dans l’erreur,
que le bonheur jamais ne reviendrait,
or je ne me laisse pas blesser par la vie
et je ne me passerai plus, même, de liberté.
Qui me revoit ne voit plus le laborieux chercheur
d’un idéal éternel, ce par quoi, dans le passé,
je tentais de me garder du désespoir.
Je n’espère plus résoudre aucun dilemme,
même si je vois, soupirant parmi mes visions,
me regarder l’œil de la Folie.
*
Fin de la chanson (Einde van het lied)
Je ne fis guère preuve de saine raison
en nouant des liens d’amour avec toi.
On ne peut forcer un soldat à la fidélité :
celui qui ne meurt pas retourne dans son pays.
Où ton baiser s’est posé, s’ouvre à présent
une plaie au bord rouge et charnu,
un trou constamment purulent, parce que
je t’aimais sans pouvoir espérer.
Bien que mon corps aux baraquements soit attaché,
bien que je paraisse atteint au plus profond de mon âme,
je ris par moments de la folie de ton destin.
Chantes-tu, maintenant, au milieu d’autres femmes,
ou bien le soleil, dans l’aube grise, te trouve-t-il
gisant, tout aussi pourrie, au milieu des chardons ?
*
Venus Kalipygos
Callipyge Aphrodite des Grecs,
sois équitable envers qui, dans un siècle ultérieur,
est ébranlé par son angoisse et le cri
des oiseaux aveugles aux ailes d’or.
Ce n’est plus ton Hellas ni l’aurore
de la lumière qui nous enveloppe.
Le chant qui monte de cœurs serrés
fuse comme une flèche vers des sommets de neige.
Sois équitable, nous aspirons de même
à ce moment où nous quittera la peur,
et ce qui reste sera la fraîcheur d’un monde hellène,
bâti d’après les nombres de Pythagore.
Sois équitable, Vénus. Non pas bientôt mais tout de suite,
pour que retentissent aussitôt les chants nouveaux.
*
Souffrance (Pijn)
Ah ! tous les chemins des hommes
mènent à la souffrance.
Je dois la soigner,
moi qui voulais qu’on me soigne.
J’écoute ses sanglots,
bruyants comme ceux d’un enfant :
« Tout le monde ne peut s’adapter,
on ne vit pas toujours aveugle.
Jamais ne se laisse saisir
le rêve de flamme et de péché
qui rayonne devant les yeux
comme s’il était pur azur. »
Elle dit bien d’autres choses encore,
parfois avec violence, parfois presque calmement,
de temps en temps interrompue
par le silence comme par un écho.
Ah ! tous les chemins des hommes
mènent à la souffrance.
Je dois la soigner,
moi qui voulais qu’on me soigne.
*
Awa sa
Ndt. Awa sa, contraction de Awa salu, « eau salée » en papiamento, est le nom local du front de mer dans le quartier Otrobanda de la capitale de Curaçao, Willemstad.
1
Préparé à mourir, j’ai quitté
celle qui ne m’a donné que des chagrins,
mais, parce que je l’aimais,
je ne suis pas préparé à ruminer mes souvenirs.
2
La place où, avec des amis paisibles,
j’avais l’habitude de discuter les questions du jour,
j’y ai de même entendu les ricanements
de ceux que ma jalousie insensée n’épargna point.
3
De longues années vivant loin l’un de l’autre,
nous nous sommes entremêlés dans nos rêves,
bien décidés, mon amour, à la pire des vengeances,
celle qu’on accomplit dans un torrent de larmes.
4
Nous étions jeunes, commencions à peine à mûrir,
nous étions beaucoup trop jeunes pour comprendre
que jouer avec le feu des mots d’amour
était un dangereux aiguisement de couteaux.
5
À l’approche des amertumes de l’heure ultime,
puisse Dieu, qui éteint le feu torturant de la vie,
nous accorder de sentir encore sur nos lèvres
le premier baiser, durant enfin éternellement.
*
Un amour (Een liefde)
Pour E.
C’était le début d’un amour
n’allant à l’encontre d’aucune loi.
Prudents irréfléchis
ils allèrent de l’avant.
Ils ne parlaient pas,
mais entendaient, avec insistance,
presque pas discontinuée,
une belle voix profonde,
qui parlait de sombres contrées,
avec des reflets dans le ciel,
comme si brûlaient les maisons
d’un hameau tout proche,
et où les eaux brillaient
sous les grands nuages,
et ils coulèrent ensemble
au plus profond tourbillon.
Prudents irréfléchis
ils marchèrent dans le soir,
eux qui trouvèrent en l’amour
leur désespoir intact.
.
Les absents
(De afwezigen, 1952)
.
En mineur (In mineur) [trois fragments sur cinq]
Bohème
Tu es cette femme aux traits fins
que j’adore jour et nuit, heure après heure.
Nous vivons sans parler dans la ruelle humide.
Tant de gens passent et lèvent les yeux
sans avoir idée du bonheur insensé
que je tire jour et nuit de ta tristesse.
Le septième commandement
Les lianes noires pendent comme autant de nœuds torves
qui doivent étrangler ceux qui restent pour s’embrasser.
Nous marchons à travers, le désir brûlant nos os,
et dans le cœur l’envie de pleurer sur notre destin.
Qui sait ? il est peut-être un Dieu sachant quelque chose de la vie
et qui, le jour du jugement, à tous pardonnera.
Le poète
Le monde n’est pas un endroit où rester plus longtemps,
bien qu’à l’occasion se laisse écarter ce chagrin
que tu aies, tard en une nuit profonde, disparu,
une nuit argentée par un doux clair de lune,
qui désormais éclaire le papier
sur lequel j’écris, entre les lignes grises.
.
Entre les lignes grises et autres poèmes
(Tussen de grijze lijnen en andere gedichten, 1970)
.
In memoriam
Cela dure une éternité, la lune est basse,
pâle comme la mort, déjà vouée à ne plus exister bientôt.
Nous marchons dans le brouillard l’un vers l’autre,
tandis que son vague éclat gagne un halo surnaturel.
Toujours l’un vers l’autre, il n’y a pas de fin à ce jeu,
qui flotte entre la revoyure et un déchirant adieu.
*
Lettre be-bop (Be-bop brief)
Au Dr. Christiaan Engels à Curaçao
Ndt. Chris Engels (1907-1980), médecin de formation, était peintre, poète (sous le pseudonyme de Luc Tournier) et musicien, et le fondateur en 1948 du Musée de Curaçao (Curaçaosch Museum, Museo di Kòrsou).
Que fais-tu, Engels, quand les jours viennent à toi
avec une irritation des yeux,
avec une enflure
à la patte arrière,
avec une pensée
de paille
et de poutre
dans son œil irrité ?
Car, tu le comprends bien, Engels,
c’est la question primordiale
qui se pose chaque jour
et, chaque jour sans réponse,
est de nouveau remise
au vieux petit tiroir
où sont gardées
les choses étranges,
les choses les plus étranges ;
la douteuse chevalière
(preuve de ton marquisat),
la transparente coquille mauve
de l’araignée de mer
(preuve de tes délassements sur la plage),
le fin,
fin comme un fil, bikini
(preuve d’immoralité sommaire),
le plan quinquennal manuscrit sur un bout de papier
(preuve de mégalomanie).
Je ne donne que quelques exemples
pour ne rien dire du reste
et ne pas me répéter.
Que dois-tu faire ?
Que dois-tu faire ?
Quo vadis
sur le dos du jouet de verre ?
La réponse est toute prête,
si tu n’en connais pas de meilleure,
si tu sais la wittern1,
comme disent les Allemands
(non sans complaisance).
La réponse est prête.
Il te faut juste composer :
des tumbas, des rumbas,
des punyas,
des marches militaires, des poèmes
et d’autres objets interchangeables.
La réponse est prête.
Il s’agit de réparer :
des patients, des hôpitaux,
des maisons de campagne
et d’autres sujets interchangeables.
La réponse à la fin
se vide.
Il s’agit de concevoir
des jumeaux robustes
et des êtres uniques équivalents.
Ainsi soit-il2,
disent les Français
avec leur Pernod et leur argot.
Ta importami un bledo3.
C’est du papiamento
de Conseil insulaire4.
Het mot maar,
dit l’Amstellodamois
des logements pauvres.
Mais sois attentif,
c’est le moment du tour de magie.
De tout ce composer,
réparer
et concevoir,
il ne reste rien
que la mince fumée,
la plus mince fumée,
la presque invisible fumée
du sacrifice d’Abel
l’après-midi
où les bêtes du troupeau
sont renfermées dans le kraal.
Peut-être vois-tu dans la lointaine distance
les mots encore
de l’Ecclésiaste.
Vanité des vanités
ou la bien plus belle parole
de Paul Verlaine :
Je suis plus pauvre que personne
mais tout ce que j’ai je vous le donne5.
Des mots prononcés
à Sodome.
Aussi sont-ils faux,
mais sur le tas de fumier de Job
ils sont vrais.
1 wittern : « Flairer » en allemand ; le terme possède un sens plus intellectuel, qui fait l’objet de la remarque entre parenthèses deux vers plus loin, sur une certaine complaisance des Allemands à employer ce terme pour l’intellect humain, ce qui sous-entend, semble-t-il, que l’on ne saurait imputer à notre intellect l’acuité du flair animal – qu’il faille entendre ceci de manière philosophique ou simplement humoristique.
2 En français dans le texte.
3 Une note de l’auteur explique que cela signifie « Je m’en fiche » en papiamento. Ce qui signifie que le « Ainsi soit-il » français, précédemment, est entendu dans ce sens-là, à savoir dans un usage colloquial un peu suranné aujourd’hui. La citation du parler amstellodamois populaire qui suit, « Het mot maar », s’entend dans le même sens : « Faute de mieux », « On fera avec »…
4 Conseil insulaire : Traduction de « Eilandsraad », gouvernement local dans les Antilles néerlandaises.
5 Citation approximative d’un poème du recueil Sagesse. En français dans le texte.
*
Quatrains depuis le fort Amsterdam (Kwatrijnen uit Fort Amsterdam)
Ndt. Le fort Amsterdam est la résidence des gouverneurs de Curaçao. Debrot était gouverneur en 1969, au moment des événements du Trinta di Mei, dont nous avons parlé dans notre billet de traduction de « Poésie révolutionnaire des Caraïbes néerlandophones » (ici).
Son portrait en tête du présent billet, par Carel Willink, est allé rejoindre ceux de ses prédécesseurs dans la galerie dont il est question au dernier quatrain.
Pardon
Pardonnez-moi quand je refuse ceci ou cela.
Pardonnez-moi quand je réfléchis avant d’agir.
Chacun tend au moment sublime.
Mais un moment ne dure qu’un instant.
Décembre 1969
Île triste peuple triste
île triste dans le tourbillon
du maelström du maelström
île triste sans interprète
Le jardin
Ancien bastion, devenu jardin luxuriant
avec des tuiles grises de grès et de pierre bleue.
Le troupiale chante son amour et sa peine.
La vue est encore celle d’une ville en ruine.
La galerie
Le gouverneur marche dans la galerie.
Là sont ses prédécesseurs, côte à côte,
presque oubliés sans distinction.
Il rêve toujours plus de néant.
.
Poèmes épars
(Verspreide gedichten)
.
Sans titre
Depuis longtemps j’en ai assez du Sein zum Tode6.
En tant que mort, je tends toujours vers ces portes
dont nous entendons si souvent parler sur la terre
quand, de la chaire, avec son gazouillis insouciant,
le prêtre, moitié furibond, moitié polisson,
incite les dimanches au meurtre
du Christ, après une belle résurrection
de Dieu, comme avant mais avec une tête de Baal.
Ce n’est pas si déplaisant, ici, dans l’Hadès,
bien qu’on y soit évidemment sans conjoint.
On y connaît la mélancolie, le tourment.
Mais si l’on réfléchit sérieusement sur soi,
on parvient même à trahir les lombrics.
L’âme reste fidèle à soi-même, ne cherche que l’étourdissement.
6 Sein zum Tode : Concept heideggérien : « l’être-pour-la-mort ».
*
À l’enterrement du ministre Kernkamp (Bij de begrafenis van Minister Kernkamp)
Bilthoven, 21 juillet 1956
Ndt. Le chrétien-démocrate Willem Kernkamp était ministre des colonies au moment où les Pays-Bas conférèrent leur autonomie au Suriname et aux Antilles néerlandaises, en 1954. Cette autonomie, il convient de le relever, n’était pas l’indépendance. Le Suriname ne devint indépendant qu’en 1975, et les Antilles néerlandaises continuent de faire partie du royaume des Pays-Bas. À l’époque où il écrivit ce poème, Debrot était « ministre plénipotentiaire » des Antilles néerlandaises à La Haye, c’est-à-dire qu’il représentait ce territoire au Conseil des ministres des Pays-Bas. Il prit une part active à la préparation du statut de 1954.
Qu’il serait bon
de rester encore un moment ici,
entre les rangées de pins
dont le sommet décrit
des mouvements délicats
dans le bleu du ciel,
un balancement d’avant en arrière
de la tête, en signe de deuil
pour celui qui nous a quittés,
un homme comme rarement
on en voit paraître
dans les milieux politiques,
au milieu de la menace constante
d’explosion atomique,
et de l’aspiration à l’autonomie
qui ne se tait point
et qui, dans les heures du soir,
s’exprime avec une douce assurance
en faveur d’une administration honnête,
en faveur, même si succombe
un combattant, intègre et droit,
du nouveau statut
– le droit à l’autodétermination ! –
au Parlement néerlandais,
malgré la perfidie
de la fourbe clique d’affairistes,
misérable écholalie
de politique corrompue…
Mais silence, ne sied ici
qu’un hommage chaleureux.
La parole qui choque et trouble,
personne ne la tolérera
à présent que tombe le soir
et que les pensées deviennent audibles
dans cette verte vallée,
avant de s’estomper à nouveau
entre les rangées de pins
qui, dans leur odeur de baume,
portent le rouge soleil vespéral
de la mémoire…
Nous retournons en hâte
aux affaires de l’État,
et te laissons seul,
où l’on doit rester seul.
Poésie révolutionnaire des Caraïbes néerlandophones: Curaçao, Aruba, Suriname
Le titre que j’ai retenu pour ce billet est, il convient de le dire d’emblée, quelque peu paradoxal puisque les courants révolutionnaires marquants dans les Antilles néerlandaises ont parmi leurs revendications la reconnaissance du créole papiamento allant de pair avec une « dénéerlandisation » ou « débatavisation », dans un contexte de décolonisation.
Les Antilles ne désignant pas en français, me semble-t-il, les terres de la masse continentale de la région des Caraïbes et n’incluant donc pas le Suriname, le nom de Caraïbes néerlandophones m’a par ailleurs semblé plus exact que celui d’Antilles néerlandophones.
Les Antilles néerlandaises sont un ensemble d’îles des Caraïbes qui font toujours partie, contrairement au Suriname indépendant depuis 1975, du royaume des Pays-Bas, de manière plus ou moins autonome. Ces îles sont Curaçao, Aruba, Bonaire, Saint-Eustache (Sint Eustatius), Saba et la partie néerlandaise de Saint-Martin (Sint Maarten) dont l’autre partie est le territoire d’outre-mer français du même nom. Ces îles sont encore aujourd’hui des territoires ultramarins des Pays-Bas.
Les Îles-sous-le-Vent que sont Curaçao, Aruba et Bonaire se situent dans la plus étroite proximité géographique avec la République bolivarienne du Venezuela. La presse conservatrice de Curaçao voit dans le Venezuela un danger permanent et la base militaire nord-américaine établie sur l’île depuis les années quatre-vingt-dix a été l’objet de quelques tensions avec le voisin bolivarien. Le Partido Laboral Krusada Popular (PLKP) et le Frente Obrero Liberashon (FOL) poussent au contraire à une « intégration » avec le Venezuela comme seule voie possible d’une décolonisation réelle. Selon l’écrivain curacien Frank Martinus Arion (époux de la poétesse surinamienne Trudi Guda, dont j’ai précédemment traduit trois poèmes) : « Il y a quarante ans, nous avions encore cette vue néerlandaise des Antilles comme territoire néerlandais susceptible d’être chipé par le Venezuela. Nous ne connaissions pas notre histoire, n’entendions parler que des Bataves. Mais avec la conscience croissante de notre place dans le monde, l’orientation absolue vers les Pays-Bas a de moins en moins de sens pour Curaçao. » (Cité dans un article du journal De Groene Amsterdammer : « Chavez is een virus » du 14 avril 2006, en ligne : « Veertig jaar geleden hadden wij ook nog die Nederlandse blik van de Antillen als Nederlands grondgebied dat door Venezuela kon worden afgepakt. We kenden onze geschiedenis niet, leerden alleen over de Batavieren. Maar door het groeiende bewustzijn van onze plaats in de wereld wordt de absolute oriëntatie op Nederland steeds onzinniger voor Curaçao. »)
Le FOL cité plus haut, dont le nom entier est « Frente Obrero Liberashon 30 di Mei » en souvenir des grèves massives du 30 mai 1969 à Curaçao, fut créé par des leaders de cette insurrection, à savoir Wilson « Papa » Godett, Amador Nita et Stanley Brown. C’est Papa Godett qui figure ci-dessous sur la peinture murale (photo) réalisée par l’artiste Ras Elijah (un nom rastafarien) dans la Bajonetstraat d’Otrobanda à Curaçao. L’uniforme kaki avec casquette adopté par les insurgés curaciens en mai 1969 montre l’inspiration que furent pour eux Fidel Castro et les révolutionnaires cubains.
Les poèmes qui suivent sont tirés de l’anthologie Album van de Caraïbische poëzie (Album de la poésie caribéenne) compilée par Michiel van Kempen et Bert Paasman avec la collaboration de Norally Beyer (Éd. Rubinstein, 2022). Michiel van Kempen est le responsable de l’anthologie dont nous nous sommes servi pour nos précédentes traductions de poésie du Suriname : Poésie révolutionnaire du Suriname (x) et Autre Poésie du Suriname (x). Le Suriname est de nouveau à l’honneur en tant que partie des Caraïbes néerlandophones. On retrouve par exemple le poète Bernardo Ashetu, dont c’est ici le second poème que je traduis.
Les poètes ici présents sont, avec un poème chacun :
– pour le Suriname : Bernardo Ashetu, Marius Atmoredjo, Eddy Bruma (qui fut aussi un homme politique, militant de l’indépendance du Suriname et partisan du coup d’État de Desi Bouterse en 1980 : pour des éléments relatifs au Suriname révolutionnaire, voyez l’introduction de mon autre billet) et Rudi Pinas (à ne pas confondre avec Eddy Pinas déjà traduit) ;
– pour Curaçao : Elis Juliana, Fred de Haas, Harry van Tienen, Tip Marugg et Walter Palm (note : Fred de Haas et Harry van Tienen sont des Européens ayant vécu dans les Antilles et dont les poèmes figurent dans l’anthologie en raison de leurs thèmes) ;
– pour Aruba : Frida Winklaar Domacassé, Nicolás Piña Lampe et Ramon Todd Dandaré.
Les poèmes ici recueillis ne sont pas tous révolutionnaires quant à leurs thèmes et certains poètes trouveraient peut-être à redire à l’étiquette que je leur applique sans avoir forcément des éléments biographiques précis à ma disposition. Ce n’est pas la première fois que je fais une telle remarque dans cette série, qui commence à devenir assez substantielle, de traductions de poésie révolutionnaire. Disons que c’est le genre de poésie qu’aime un traducteur révolutionnaire.
Les poèmes ont été écrits en diverses langues, à savoir le néerlandais (5 poèmes), le papiamento (4 poèmes), le sranantongo (Suriname : 1 poème), l’espagnol (Aruba : 1 poème), l’aukaans (un dialecte marron du Suriname : 1 poème), et tous ceux qui n’ont pas été écrits en néerlandais se trouvent traduits dans cette langue dans l’anthologie. C’est, dans le cas de ces derniers, de la traduction néerlandaise que je me suis servi sauf pour le poème de Piña Lampe, que j’ai traduit à partir de l’original espagnol. Par ailleurs, le papiamento est assez proche de l’espagnol pour m’avoir permis dans certains cas de contrôler la traduction néerlandaise avec l’original.
Sint Maarten est représentée dans l’anthologie par un poème en anglais de Lasana M. Sekou, poète que j’ai traduit dans Poésie révolutionnaire de la Grenade (x) car il a consacré un recueil entier à la révolution grenadienne.
*
Tropiques (Tropen, original néerlandais) par Bernardo Ashetu
Tropi-cal
Tro-pical
Tropical,
qu’on l’appelle comme on veut,
dans quelque langue que ce soit,
cela veut dire : danse
cela veut dire : chaleur.
Cela veut dire :
forêt de fleurs
de plantes.
Cela veut dire :
profonde obscure
impénétrable forêt
de fleurs et
de plantes.
Cela veut dire :
danse, chaleur
et
cela veut dire :
alcool
poignard
malédiction.
Cela veut dire :
haine parmi la profusion
des fleurs,
dans l’obscurité des
plantes noires,
de cette inconsolable végétation.
*
Curaçao : île délicieuse (original papiamento : Dushi Kòrsou, néerl. Curaçao : verrukkelijk eiland) par Elis Juliana
NdT. Le titre papiamento est celui de l’hymne de Curaçao.
Ah ! que cette maudite île peut être délicieuse.
Avec son soleil rogue qui brûle sans pitié
jusqu’à ce que la terre voie crever la peau de son ventre.
Avec son vent impudent qui dénude la nature
et fait pencher honteusement la tête aux arbres.
Avec ses fidèles cactus qui soldats muets
regardent méprisants les indisciplinés nuages
jouer à cache-cache sous la véranda bleue du ciel.
Avec ses blocs de roche torréfiés qui
s’émiettent sous les pattes de maigres chèvres
se battant pour une feuille chétive
tandis que les buissons d’épines jouent une
chanson triste sur leurs cages thoraciques
et leurs flancs caves.
Avec l’humble mer de la côte méridionale
qui lui lave les pieds en éternelle onction
et les vagues forcenées de la septentrionale
qui lui administrent des claques puissantes.
Avec ses nuits étouffantes
envahies par le chant monotone des grillons
et les mystérieuses étincelles des vers luisants.
Que cette maudite île peut être délicieuse !
*
Souvenir de Bonaire (Herinnering aan Bonaire) par Fred de Haas
pattes roses
molle croûte de sel
vent
le long de côtes en miettes
solitude
adossée
à des monticules de coquillages
au bord d’une mer
où des pêcheurs
jettent leur appât dans l’eau
coquillages :
spirales vers l’intérieur
où naguère la vie bavait
dans des mollusques
fraternellement
une caverne se penche
sur des peintures indiennes
soleil et sel et
lézards, iguane :
fidèles à la terre desséchée
un homme est là,
étonné par le silence
*
La cabane de Bah Sari (De hut van Bah Sari) par Marius Atmoredjo
NdT. Bah Sari, ou grand-mère Sari, est un nom javanais.
Dans une petite cabane vit Bah Sari
qui mange avec une cuiller en aluminium brillant
dans une assiette en émail
ornée de petites fleurs rouges
Elle se lève le matin tôt
La fumée de son feu
traverse les murs de petit bois
et le toit de feuilles de palmier
comme si sa cabane prenait feu
Sous le bois fumant
elle met une cassave et une banane
et en a fini pour le matin
À l’échoppe la plus proche
elle achète une tasse d’huile piquante
et une chopine de pétrole
pour préparer son dîner
Tandis qu’à moitié endormie
elle mâchonne son repas
ses amis les cafards et les souris
se partagent les restes à la dérobée
et l’araignée regarde avec un rictus depuis le plafond
*
Boni est arrivé (original sranantongo : Boni doro, néerl. : Boni aangekomen) par Eddy Bruma
Ndt. Note de l’anthologie pour Boni : « Chef marron de la seconde moitié du dix-huitième siècle, combattant de la liberté contre le gouvernement néerlandais. »
Une remarque sur le vers « Qui aide les Blancs deviendra un Blanc » : plusieurs communautés marrons contemporaines continuent de vivre isolées, ce qui se traduit notamment par le fait qu’elles n’acceptent pas la présence de personnes de race blanche en leur sein.
ciel sombre vent humide
au fond de la rivière Boni repose
des piranhas voraces s’enfuient en riant
quand je demande à voir Boni qui repose sous la surface
écoute les rames fendre les eaux
de la rivière profonde où Boni repose
écoute l’entraînante chanson des Noirs
mère raconte que les enfants de Boni sont là
papa Boni, père des guerriers
père des hommes ont fui les plantations
ouvre les yeux et regarde autour de toi
ancêtre Boni, enfant du boa
un vieillard noir qui connaît la rivière
et qui était allé s’assoir sur un rocher
tendit les oreilles et cria
camarade, écoute écoute les tambours
écoute les tambours écoute le grondement
dans le creux où Boni repose
écoute l’apinti écoute le bongo
ô notre ancêtre Boni, tes enfants sont là
le chant flambe fièrement
écoute nous étions là quand
les Blancs gagnèrent beaucoup de sang coula
avant que nous apportions en ville la tête de Boni
alors papa Boni père du peuple guerrier
père des esclaves qui ont fui les plantations
tourna son regard vers le ciel
ô notre ancêtre Boni, enfant du boa
je pris peur et criai
ami, maître Boni est parti
les soldats blancs commencèrent à tirer
on n’y peut rien, la tête de Boni a disparu
sur les eaux une tache rouge
comme si du sang avait coulé sur du pétrole
alors un éclair rasa les eaux
un cri puissant fit trembler la terre
papa Boni, père du peuple guerrier
père des hommes qui ont fui les plantations
à nouveau s’élève au-dessus des eaux
puis y replonge pour toujours
un vieillard noir qui connaît la rivière
père de milliers d’enfants noirs
pleure… les rameurs s’immobilisent telles des statues noires
et regardent regardent regardent son corps
de la profondeur des eaux tendu et long
avec le grondement des tambours monte l’appel
rapide comme le serpent qui mue
une peau blanche tourbillonne contre les flancs du bateau
papa Boni, père du peuple combattant
père des Noirs qui ont fui les plantations
des barques brisées flottent sur la rivière
qui aide les Blancs deviendra un Blanc
ciel sombre vent humide
au-dessus de la rivière où seul Boni
laisse entrer qui il veut
ô sage de la rivière qui vit là
et papa Boni, à présent son cœur s’apaise
ancêtre des hommes qui firent la traversée
menacés moquant riant voyageant sur les eaux
qui aide mon ennemi court à sa perte
*
Rêves de liberté (original papiamento : Soña di libertat, néerl. : Dromen van vrijheid) par Frida Winklaar Domacassé
NdT. Tula est un autre chef marron.
lune, parle-moi de Tula
tu as lu son livre
tu as vu son combat
tu l’as entendu rêver sous les étoiles
des rêves de liberté
la liberté de l’oiseau warawara dans l’air libre
la liberté du troupiale sur le cactus
la liberté de l’aigle pêcheur
lune, dis-moi quelle était sa constance
pour que je garde son exemple à l’esprit
pour que je puisse me tenir droite sans tomber
sans tomber dans une perspective sans avenir
pour que je puisse accomplir cela
chaque jour qui me reste à vivre
que je puisse persévérer sous le fouet de la vie
*
Je porte en moi mille poèmes (Llevo en mi mil poemas) par Nicolás Piña Lampe
Je porte en moi mille poèmes
que je n’ai pas écrits
mille poèmes que je n’écrirai jamais
car j’en souffre et m’en délecte
avec la délectation et la douleur
de ce qu’on porte caché en soi
car je vis avec eux
avec cette peine et ce bonheur
qui toujours me guettent
menacent et séduisent
depuis les étoiles
avec cette peine et ce bonheur
auxquels je ne donne aucun commencement
pour ne pas en voir la fin
*
Après le 30 mai 1969 (Na 30 mei 1969) par Harry van Tienen
Les lances à incendie près du monument sur le boulevard de l’unité de l’Empire
non loin de l’école Reine Juliana pour jeunes filles
étaient tout aussi crevées que la symbolique du monument.
Si bien que flambaient haut, alimentées au whisky, des flammes
de poêle dans les deux moitiés de Willemstad
qui furent plus tard rebaptisées Plundra et Otrabranda1, reliées
par le pont articulé Reine Emma.
Les poings de Papa Diamante Negro2, qui avaient fait de lui un champion,
ne purent contrer les balles mais le firent entrer
au Parlement, flanqué de son Vito, Stanley Brown.
Mon père m’emmena à Berg Altena et l’image
de ce qui en restait quand Jésus fut soumis aux séductions
de Satan s’est marquée comme sur un polaroïd
dans ma rétine, comme gravée sur cuivre par Gustave Doré.
Cependant la vue de la prière du colibri
n’a cessé de m’émouvoir
malgré la coquille de la Royal Shell3 qui continue
de projeter son ombre de suie en maints lieux de la terre.
1 Plundra et Otrabranda : Altération du nom des quartiers Punda et Otrabanda de Willemstad, capitale de Curaçao. L’altération évoque les pillages (plunderen) et incendies (branden) survenus pendant le Trinta di Mei, l’insurrection de 69.
2 Papa Diamante Negro : Le syndicaliste afro-curacien Wilson Godett, meneur de l’insurrection de 69, avait été boxeur sous le nom de Papa Diamante Negro. « Son Vito, Stanley Brown », deux vers plus loin, est un autre meneur de l’insurrection, qui publiait un journal appelé Vito. Les deux fondèrent quelques mois plus tard la même année, avec Amador Nita, le Frente Obrero Liberashon (FOL).
3 Royal Shell : Shell est une multinationale néerlandaise.

*
Mon île (papiamento : Isla di mi, néerl. : Eiland von mij) par Ramon Todd Dandaré
Mon île, je veux
changer ton visage
Je veux aller m’assoir
près du phare de California,
avec une pierre
écrire
mon nom dans le sable
et laisser les vagues
l’effacer
Je veux grimper jusqu’à
ton nombril
et jeter en l’air la fleur de kibra-hacha
pour que tu puisses
retomber en tourbillonnant avec le vent
et te couvrir d’or.
Je veux pencher l’arbre watapana
en direction de l’est
exprimer toute sa sève
pour me nourrir de la force
de l’Indien primitif.
Je veux prendre ton corps
et le rouler sens dessus dessous
pour jouer avec le trésor
qui se cache au fond de toi.
Je veux pénétrer ton cerveau
comme une idée d’hier
comme un fait de demain
comme un acte charnel.
Je veux être en toi
pour que tu puisses être en moi.
Je veux être un,
ne faire qu’un avec toi
et je veux te conduire
comme un pêcheur conduit sa barque
pour lancer son filet.
Je veux t’en retirer
et m’échapper avec toi
jusqu’au soleil
pour te placer au-dessus du monde
sur la plus haute cime
afin que tu sois comme un dieu
qui crée les hommes
et puis les détruit,
le planter profondément
au plus intime de ta chaleur.
Mon île, je veux
changer ton visage.
*
Viens voir d’où je viens (original aukaans : Kon luku pe nkomoto, néerl. : Kom kijken waar ik vandaan kom) par Rudi Pinas
Écarte le rideau vert
des arbres
et tu verras d’où je viens
Dans les grandes rivières je nage
au milieu du danger :
piranhas et bien d’autres
menaces des eaux
Au milieu des cascades
et des grands rochers
je conduis ma barque
chargée de produits de la ville ;
rien ne peut me nuire.
Dans la forêt vierge je marche à côté
de la gueule empoisonnée des serpents
mortelle aux hommes :
mais rien ne me fera de mal
car rien ne fit de mal à mes ancêtres
qui vivaient là,
et c’est pourquoi je vivrai là
jusqu’à ma mort.
*
La saison des pluies (papiamento : Den tempu di áwaseru, néerl. : In de regentijd) par Tip Marugg
à la saison des pluies
les rigoles parlent doucement
avec des paroles d’écume
l’angoisse produit la force
la peur prospère
l’âme entrave l’espoir
les mauvaises herbes poussent partout
dans la trop grande maison
dans le lit trop froid
depuis si loin revient
se poser la vieille ombre :
dieu a coupé le courant
le monde est privé de lumière
il n’y a pas de croix sur le calvaire
qui va là dans le noir ?
qui erre là sans but
et fait ami-ami avec les lucioles ?
qui entend le décompte final
de dieu
ou de l’arbitre de boxe ?
*
Non plus ultra (original néerlandais) par Walter Palm
Pour Jules de Palm
Pour les habitants des îles
leur île est l’univers,
l’univers est leur île.
Là où meurent les vagues
finit aussi le monde
des habitants des îles.
Après la plage il y a
seulement la mer introvertie
au clapotis indifférent.
Et là où le regard
n’atteint pas, c’est l’horizon,
la fin, la mort.




