Category: Español
LIII Aurillac Space Cake
Feng Shui Cool
En lisant, sur le conseil d’une connaissance, un livre sur le feng shui, je découvris que j’avais appliqué chez moi sans le savoir des principes feng shui, éprouvant une insatisfaction durable devant au moins deux dispositions de mon appartement.
Tout d’abord, je fermai ma cuisine américaine, moins feng shui qu’une cuisine indépendante, avec un paravent. Car il faut maintenir séparés les différents espaces dédiés.
Ensuite, je plaçai un rideau de perles entre le vestibule et le salon pour couper une ligne droite beaucoup trop longue (allant jusqu’à la salle de bain). Cette dernière disposition est décrite dans le livre comme particulièrement mauvaise, car le chi s’engouffre dans ce tunnel comme un tourbillon impétueux.
À l’époque où je fumais du hasch, j’étais, sous l’effet de cette substance, particulièrement sensible à certaines choses, et je comprends aujourd’hui que c’étaient les « flèches empoisonnées » du feng shui. Ainsi, je me souviens parfaitement (et c’était il y a plus de vingt ans) de la véritable souffrance que me causèrent les lignes et les angles d’une commode trop massive, dans la chambre où j’avais un lit chez un ami. Cette souffrance était démesurément amplifiée par un sentiment de faiblesse, voire de débilité profonde causé par le fait d’éprouver du malaise devant un simple meuble.
Si j’avais eu ce livre entre les mains dès l’installation dans mon nouvel appartement, ou si j’avais continué de fumer du cannabis, j’aurais pu mieux aménager mon intérieur il y a longtemps ! Au lieu de quoi, j’ai vécu dans un piège à chi fatal pendant des années. Et si j’avais lu ce livre quand j’étais haschichin, j’aurais évité quelques mauvais trips à l’époque.
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Joli, joli petit Français…
Kant dit que les Anglais sont plus familiers avec le sublime et les Français plus familiers avec le joli – le joli plutôt que le beau, car le beau se rapproche davantage du sublime que du joli, d’où je traduirais différemment le titre de son essai Beobachtungen über das Gefühl des Schönen und Erhabenen, par Observations sur le sentiment du joli et du sublime.
L’emploi du mot Schön en allemand me donne raison : on lance un « Schön ! » comme, chez nous, un « Joli ! » Et les passages de l’essai de Kant qui parlent des Français montrent d’ailleurs bien qu’il n’est pas question du beau mais du joli. Eh oui, messieurs les traducteurs et professeurs de France…
(Pour être tout à fait précis, Kant oppose, d’un côté, Anglais, Allemands et Espagnols et, de l’autre côté, Français et Italiens.)
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Aurillac Space Cake
Je me souviens d’Anglaises au camping du festival d’Aurillac, festival du spectacle de rue, camping hippie : complètement délurées mais complètement supérieures, à déambuler pieds nus avec un air émancipé que je n’ai jamais vu nulle part ailleurs. À les voir, j’avais honte de moi, je me faisais l’effet d’être en toc.
Les Anglais, au rassemblement hippie d’Aurillac, étaient impressionnants. Ils arrivaient avec leurs caravanes comme des bohémiens, si ce n’est qu’au lieu de visages méridionaux on voyait des enchanteresses blondes comme les blés. Je me souviens de l’une d’elles en particulier, de seize ou dix-sept ans, assise devant sa caravane, pieds nus, non loin d’un grand gars qui lui ressemblait, et comme je passais avec un compagnon devant sa caravane elle nous adressa cette douce parole : « Space cake ! » Comme une harengère aurait dit : « Le bon poisson frais ! » À défaut de lui acheter un cake au cannabis, ce pour quoi je regrette d’ailleurs de m’être montré pusillanime en la circonstance, craignant peut-être que sa recette serait trop forte pour les projets immédiats que j’avais, ou plus simplement parce que j’étais déjà défoncé jusqu’aux yeux, je lui souris, et elle me sourit, et le grand gars avait l’air content, et je n’ai pas oublié.
Mais l’impression d’être en toc était bien là…
(D’ailleurs, ceux dont je parle n’étaient pas forcément tous Anglais, car ils pouvaient aussi bien être Allemands, Néerlandais, voire Scandinaves…, et je ne sais pas pourquoi ce sont dans mon souvenir des Anglais, ou plutôt des Anglaises.)
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Le fait que Kant soit une cible privilégiée des attaques du Cercle de Berlin, pro-Einstein, est la preuve, ou du moins un indice intéressant, que j’ai vu juste en écrivant les « fragments » Kantism & Astronomy (ici), qui datent de 2005. Kantisme, en l’occurrence l’esthétique transcendantale de la Critique de la raison pure, et relativité sont incompatibles : c’est la conclusion de mes fragments.
La possibilité d’une compatibilité entre les deux n’est toutefois pas complètement exclue. Si la masse n’a guère plus de réalité « en soi » que l’espace « en soi » (c’est-à-dire hors de nos perceptions), il est peut-être possible d’envisager que la masse torde l’espace. Apparemment, ce n’est pas l’optique du Cercle de Berlin, pour qui kantisme et relativité sont bel et bien incompatibles, ce qui signe selon eux la fin du kantisme, tandis qu’une telle incompatibilité signe selon moi la fin de la relativité.
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Les femmes intelligentes ont, selon Helmuth Nyborg (Hormones, Sex, and Society, 1997), plus de testostérone que les autres, et par conséquent un plus grand appétit sexuel. En revanche, la testostérone inhiberait les capacités intellectuelles chez l’homme. Cette lecture m’a fait du mal, car j’ai toujours pensé que j’étais à la fois intelligent et viril.
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J’aurais été un pirate heureux, et, quand je serais devenu trop vieux pour aborder les galions espagnols, je me serais retiré dans une belle malouinière avec une bow window sur la mer et une lattice window sur un jardin.
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Quand j’étais en Amérique, je suis parfois passé, à Cambridge, Massachusetts, non loin de l’Université Harvard, devant une église swedenborgienne posée au milieu de son boulingrin d’herbe planté d’arbres.
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Je voudrais faire quelque chose dont je sois absolument certain que ce n’est pas une distraction de l’essentiel, qui se trouve je ne sais où. « A man of too many hobbies », c’est ainsi que Thomas Hardy décrit l’un de ses personnages, et c’est peut-être une limitation plus grave encore que la spécialisation, forcément technique, qui régit la vie intellectuelle de tant d’hommes aujourd’hui.
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Si je vends mon appartement, je n’en rachèterai pas un autre : je vivrai libre pendant une douzaine d’années. Cela ne vaut-il pas le coup ? Comme Rolla qui flambe son héritage en quelques années puis se tire une balle. Douze ans de liberté ne valent-ils pas mieux qu’une vie de servitude ?
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Vous rappelez-vous cette parole de D’Ormesson, qu’il avait peur d’un hommage funèbre par Hollande ? Il vient d’être décoré par ce dernier. C’est arrivé hier, le 26 novembre 2014. Le pauvre…
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Dans un livre de 1989, Wilson Bryan Key donne le chiffre d’une exposition moyenne de 1.000 messages publicitaires par jour pour une personne.
Dans la présentation Amazon du livre Neuromarketing de Morin et Renvoisé (fondateurs de la société SalesBrain), livre publié en 2007, on lit : « People are inundated daily by an average of 10,000 sales messages. »
Une multiplication par dix en trente ans.
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Média cool
Mon blog compte actuellement (mars 2015) 26 billets dans la catégorie « Pensées ». Cela fait entre 50 et 60 pages Word, soit plus d’une centaine de pages d’imprimerie. C’est du super-concentré d’idées. Si je développe les concepts, j’ai un bouquin de 400 ou 500 pages. C’est ce produit qui pourrait présenter ma pensée avec le plus de précision et de clarté, pour répondre à certaines attentes. Mais il n’est pas envisageable de déposer un pavé de 500 pages sur un blog internet, média cool.
Chaque concept qui devrait être présenté et explicité dans un livre comporte virtuellement, sur un blog, un méta-lien vers sa définition quelque part dans le Web. Par exemple, quand j’écris « média cool », c’est comme si l’on pouvait cliquer sur ce binôme pour faire apparaître une nouvelle fenêtre sur l’écran avec plusieurs lignes ou plusieurs pages de définition. Celui qui a besoin de cliquer clique, celui qui n’en a pas besoin ne clique pas.
Comme on trouve tout sur le Web, les spécifications sont virtuellement superflues. Le style, la langue deviennent aphoristiques, comme l’avait anticipé Marshall McLuhan. C’est véritablement un média cool.
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Une introduction
à mes recherches (en anglais) sur la publicité subliminale
(voyez Index: Subliminals Series)
Notre cerveau se compose de différentes parties, correspondant aux différentes périodes de notre évolution. La partie la plus archaïque est ce qu’on appelle le « cerveau reptilien » (commun aux reptiles et aux oiseaux), les deux autres parties sont le cerveau limbique (siège des émotions) et le néocortex (siège des pensées). La distinction entre le cerveau reptilien et le cerveau limbique est moins saillante que celle entre le cerveau limbique et le néocortex, c’est pourquoi on se contente parfois de distinguer un cerveau ancien (reptilien+limbique) et un cerveau nouveau (néocortex).
Le cerveau reptilien est l’organe de la survie : dans les conditions primitives d’existence, c’est lui qui scanne en permanence le milieu, notamment pour détecter les menaces. Chez les primates et chez l’homme, il est surtout visuel. Des recherches ont montré qu’il visualise les choses avant que celles-ci entrent dans notre champ de conscience.
Le principe des images subliminales est qu’elles sont visualisées par le cerveau reptilien sans entrer dans notre champ de conscience. Les publicitaires croient que cela peut avoir un effet sur les comportements d’achat, et ils s’appuient en cela sur l’« effet Poetzl », du nom du psychologue qui l’a découvert. Certains, à commencer par W.B. Key, théorisent ces phénomènes en termes d’inconscient freudien.
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La façon dont certains « r » sont prononcés dans la chanson Hadir de la chanteuse malaisienne Nadia ne laisse pas de m’étonner, car ils semblent être prononcés à l’anglaise.
Ainsi, dans le premier couplet, « Biarlah air mata, Biarpun merah hati luka Terhapus segalanya Impian kasih yang berlumpur », j’entends les « r » de biarlah, air mata, biarpun et berlumpur prononcés normalement mais les « r » de merah et de terhapus prononcés comme des « r » anglais (un son qui n’existe à ma connaissance dans aucune autre langue que l’anglais). C’est particulièrement frappant dans le mot merah et d’autres de la chanson.
À défaut de chanter en anglais, elle chanterait en prononçant à l’anglaise !
Or j’ai remarqué le même phénomène dans certaines chansons de pop thaïlandaise. Cette anglicisation de la prononciation dans la musique pop serait-elle un nouvel avatar de la domination culturelle anglo-saxonne ?
Voici la réponse, très pertinente, de la présidente de l’Association franco-indonésienne Pasar Malam à ces remarques, que je lui avais envoyées :
Je ne connais pas du tout la chanson malaisienne, aussi je n’ai aucune idée sur les ‘r’ prononcés à l’anglaise, si ce n’est que la question que je me suis posée sur les origines de la chanteuse que vous citez. Est-elle d’origine chinoise ? Le ‘r’ en mandarin (?) se prononce comme une consonne rétroflexe, comme en américain, me semble-t-il. (juillet 2015)
J’ignore si la chanteuse Nadia est d’origine chinoise. Même si elle l’est, je n’ai pas perçu ce phénomène de prononciation dans toutes celles de ses chansons que j’ai écoutées. Qui plus est, dans Hadir, la logique de cette prononciation m’échappe : ce n’est pas une question de position du ‘r’ entre deux voyelles ou entre une consonne et une voyelle. De plus, dans un même couplet répété deux fois, j’entends seterusnya prononcé normalement la première fois et à l’anglaise/américaine la seconde…
Le mystère reste donc complet. Il se peut qu’une telle prononciation sans cohérence dans des chansons de pop malaisienne mais aussi thaïlandaise (par exemple dans คนพิเศษ de la chanteuse Mint มิ้นท์ อรรถวดี) rappelle, sciemment ou non, des origines chinoises, la communauté chinoise étant nombreuse en Asie du Sud-Est et particulièrement bien implantée dans le commerce en général.
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La biologie a réhabilité le vaudeville ; ceux qui le dénigraient pour son invraisemblance en sont pour leurs frais. Dans le monde anglo-saxon, les divorces et autres joies de la séparation conjugale ne se font plus sans qu’on administre force tests de paternité (pour des histoires de sous), et les résultats, à savoir les chiffres de ces pères qui ne le sont pas, sont éloquents.
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Selon P.N. Oak, essayiste et militant hindouiste, le Taj Mahal serait à l’origine un temple hindou, converti en palais, puis en mausolée, par les « maraudeurs » musulmans. Toute son oeuvre porte sur le thème d’une « guerre de mille ans » entre Arabes et Hindous dans la péninsule indienne, et elle a été jugée anticonstitutionnelle en Inde (la Constitution indienne repose sur le concept de « communalisme »).
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Aldous Huxley devotes a chapter of his book Brave New World Revisited (1958) to subliminals. A fact which I think escaped W. B. Key’s notice.
Among other things, Huxley writes that “in Britain … the process of manipulating minds below the level of consciousness is known as ‘strobonic injection’.” & “Poetzl was one of the portents which, when writing ‘Brave New World’, I somehow overlooked. There is no reference in my fable to subliminal projection. It is a mistake of omission which, if I were to rewrite the book today, I should most certainly correct.“
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John qui ?
À mon éditeur et sa femme, les très gioniens Michel et Nicole Lombard
Octobre 2015. J’ai cru que j’allais voir au Palais de Tokyo une exposition sur Jean Giono pour touristes américains. C’était en fait une installation modern art sur le poète beat américain John Giorno… Ah, on ne m’y reprendra plus !
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À mon éditeur et sa femme
Venant de lire la Brève Relation de la Destruction des Indes par Bartolomé de Las Casas, le cœur brisé, je me demande comment j’ai pu rester sourd si longtemps au message de ce saint homme, et publier des poèmes ignorant sa voix. L’insuccès de mes recueils est mérité. Las Casas a jeté sur les conquistadores une malédiction éternelle. Après lui, je veux les maudire à mon tour, et expier mes fautes en servant jusqu’à la fin de mes jours les humbles descendants de ces hommes et femmes victimes innocentes de leurs atroces iniquités. Je suis désolé de vous avoir rendus complices de mon injustice.
La belle réponse de Nicole Lombard :
Cher Florent,
Vous n’êtes pas le seul poète à vous être laissé fasciner par l’image des conquistadores, cruels, hélas, pire que cruels, mais aventureux et, il faut le dire, courageux. Il fallait l’être, rien que pour mettre le pied à bord de ces caravelles. « Ivres d’un rêve héroïque et brutal », cela dit bien ce que cela veut dire. Il fallait le génie et pour tout dire la sainteté de Bartolomé de Las Casas pour voir, dès cette époque, l’envers de ce que vous êtes tout à fait pardonnable d’avoir considéré comme une épopée. La Controverse de Valladolid est un grand moment de l’aventure humaine, la seule qui compte, celle du cœur et de l’esprit. Plutôt que de vous morfondre, pourquoi ne pas écrire maintenant ce que vous inspire cette malédiction ? Ce peut être très beau. Vous voilà maintenant comme saint Paul sur le chemin de Damas. Est-ce qu’il s’est tu ?
Et pourquoi, aussi, chanter des louanges à Marie-Antoinette ?
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Mon révolutionnaire mexicain (x) ! Avec ses cartouchières croisées sur la poitrine, par-dessus son poncho de toile rude, il se sert de son fusil comme d’un bâton pour parer un coup de sabre ! Et son chapeau de sorcier !…
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Tal vez necesitaría ser turista toda su vida para llegar a disfrutar su lugar de vida propiamente.
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After trying to feel emotions for religion and nationality which I never had, I realized I could get none at all and stopped telling myself stories. What remains is a disgust for politicians and an opposition to the increasing accumulation of wealth and power in increasingly fewer hands. I am with the down and trodden, ¡los de abajo!
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1
L’adaptation cinématographique par Jack Clayton du Tour d’écrou trahit Henry James. J’allais développer, mais j’ai vu sur Wikipédia l’affiche du film « You’ll get the shock of your life! » Tout est dit : avec une réclame aussi vulgaire, il ne fallait pas s’attendre à du Henry James.
Juste un point sur la scène finale, un pur contresens. Dans le film, le petit Miles crie : « Quint, où es-tu, démon ? » et meurt. Ce qui signifie qu’il ne voit rien, aucun fantôme, et que la gouvernante est donc une frustrée (pour ne pas dire une mal baisée) qui hallucine. C’est l’interprétation à laquelle il faut s’attendre pour servir le plat à un public de porcs. Dans la nouvelle, les derniers mots du petit Miles sont « Quint, you devil! » mais l’insulte est adressée à la gouvernante et veut dire : « Oui, je vois Quint, espèce de diable (arrête de me torturer) ! » et il meurt.
Il faut dire que, si ce n’est pas une hallucination de la gouvernante, l’interprétation préalable de la présence des fantômes rend le film excessivement sulfureux puisqu’il s’agirait d’un cas de possession (et non seulement de visualisation ou quelque soit le terme technique en exorcisme) par lequel les deux amants morts cherchent à s’étreindre de nouveau. Ce qui nous conduit à l’inceste entre un frère et une sœur prépubères. Là encore, rien d’étonnant de la part d’Hollywood (même en noir et blanc), pour qui l’épaisseur glauque du cas social est l’élément, et jamais la psychologie transcendantale.
Je comprends mieux la préface savante et universitaire à la nouvelle, dans mon livre de poche, dont l’interprétation me semblait complètement tirée par les cheveux : c’est une critique du film et non de la nouvelle !
2
La critique du Tour d’écrou s’est essentiellement concentrée sur la question de savoir s’il s’agit d’un récit fantastique. La « Nouvelle Critique » a beaucoup glosé sur ce qu’elle ne peut voir que comme des hallucinations de la narratrice. C’est le genre de débat qui me confirme dans l’idée que, bien que littéraire jusqu’au squelette, j’aurais peu goûté des études littéraires. Je ne peux tout simplement pas lire de critiques littéraires – sauf celles d’Oscar Wilde. A fortiori, impossible d’ouvrir un supplément littéraire. Comme le répondait le même Oscar Wilde à un journaliste qui voulait que l’on brulât son Dorian Gray, aux époques éclairées on ne jette pas les livres au feu, seulement les journaux.
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Gouverner, c’est prévoir. Aucun gouvernant n’a vu le Brexit venir. Ils n’en voulaient pas, donc ne pouvaient y croire, croyant que toutes leurs paroles ont la vertu des prédictions auto-réalisatrices, donc ne pouvaient prévoir, donc ne sont pas en mesure de gouverner.
Les Anglais se sont couchés sûrs et certains que le Brexit avait fait pschitt. Au réveil, ils n’étaient plus en Europe. C’est énaurme.
De même, personne ne croyait que Donald Trump gagnerait la primaire de son camp.
Les médias sont attristés, leur pouvoir résidait justement dans ce pouvoir de prédiction auto-réalisatrice. Maintenant, le plus sûr, pour prédire, c’est de chercher ce que les médias condamnent. Pour savoir ce qui va l’emporter.
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Un ami américain m’a demandé ce que je pensais des élections présidentielles aux États-Unis. J’ai répondu que j’ai toujours « voté » Républicain comme Kerouac.
Mais là je ne peux plus.
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Retour de Prague. Il y a deux musées d’art contemporain à Prague, l’un pour l’art moderne et contemporain, l’autre pour l’art contemporain. Les deux un peu excentrés. Le premier, le musée du Pelejrni Palac, sur quatre étages, le plus visité, comporte notamment la série de vingt tableaux monumentaux de Mucha L’Épopée slave. Le second, le DOX, se trouve dans un quartier assez miteux. Tu sors de la station de métro et te retrouves immédiatement sur un rebord d’autoroute, avec des autoroutes qui se croisent par des ponts. L’angoisse. J’avais seulement pris la mauvaise sortie. Un jeune homme qui passait par là eut la gentillesse de me conduire à bon port, par des tunnels souterrains.
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Of Joyce I only read Ulysses, but I read it twice (in French), at 16 and 23. It occupies a special place in my memories. There is a rather long sequence about a lame girl on a beach that is deeply moving, and beautiful. Then, there is the final unpuctuated soliloquy, which each time as much captivated as it incensed me. Once, long ago, I was talking about the novel with a friend; she had not read it but she said a boy of her acquaintance had told her about the finale: “This is Woman’s mind.” I said “No,” trying to remain cool, but really ‘twas a protest from me. That a boy, the boy of her acquaintance, dared say such a thing – was not what gave me a surge, not that alone… Now all we’ve got is lost baggages.
Poésie chicano révolutionnaire: Aztlán
¡Ay te watcho, Aztlán!
La littérature chicano est la littérature des citoyens nord-américains d’origine latino et tout particulièrement mexicaine. Ces derniers étant très souvent bilingues espagnol et anglais, leur littérature l’est également. Certains poèmes font ainsi alterner les deux langues et le slang chicano va jusqu’à les mêler au sein d’expressions toutes faites (comme « ay te watcho » plus ou moins dérivé de « hasta la vista », « see you soon »).
Les traductions suivantes sont tirées de l’anthologie Canto Al Pueblo IV (1980), publiée à l’occasion du quatrième festival annuel de culture chicano Canto Al Pueblo (Chant au Peuple), qui eut lieu du 1er au 10 mai 1980 à Phoenix, Arizona.
Les poètes représentés sont : Arturo Arcángel (5 poèmes), María Arellano (1), José Antonio Burciaga (1+1), Ana Castillo (2), Rafael C. Castillo (un poème en six chants), Abelardo Delgado, également connu sous le nom de Lalo Delgado (3), Verónica Medina Ramos (1) et Jim Sagel (2). Les poètes les plus connus sont Arturo Arcángel, José Antonio Burciaga, Ana Castillo, Rafael C. Castillo, Lalo Delgado et Jim Sagel.
Les concepts politiques véhiculés par le mouvement chicano, notamment les revendications territoriales et culturelles liées à Aztlán, sont particulièrement saillantes dans les poèmes ici traduits de Rafael C. Castillo et Abelardo Delgado.
Certains poèmes ont été écrits en espagnol, d’autres en anglais. Le titre original entre parenthèses indique la langue traduite ; dans un cas, où le titre laisse planer l’ambiguïté, j’ai ajouté une note sur ce point. Comme je l’ai indiqué, il arrive que des poèmes soient écrits dans les deux langues à la fois. Il y avait alors deux possibilités : ou bien tout traduire, à la fois l’espagnol et l’anglais, en trouvant un moyen de distinguer, par exemple par des italiques, les passages de l’original dans l’une et l’autre langues, ou bien ne traduire qu’une des deux langues afin de conserver le bilinguisme du poème. C’est cette dernière solution que j’ai choisie, dans deux poèmes ; ce choix permet de conserver l’effet de l’alternance voulue par les auteurs, mais elle exige évidemment que le lecteur soit bilingue. En l’occurrence, dans les poèmes en question, j’ai traduit l’espagnol et laissé l’anglais tel que dans l’original.
Pour donner une idée de ce que donnent dans le texte original de tels poèmes bilingues, je reproduis en prélude de cette série un poème, d’ailleurs difficilement traduisible, de José Antonio Burciaga à la mémoire du peintre muraliste chicano Armando Estrella, qui fut impliqué dans les trois premiers festivals Canto Al Pueblo et mourut soudainement en janvier 1980. Artiste engagé, c’était un responsable du Partido de la Raza Unida, qui porte les revendications les plus radicales des Chicanos.
En annexe de cette série, deux photographies commentées me permettront d’ajouter quelques éléments sur le militantisme chicano tout en agrémentant visuellement ce billet.
*
Vámonos armando con estrellas par José Antonio Burciaga
You painted above me in Milwaquis
A mural in a brand new dilapidated barrio
And in Corpus I forgot your handle
But I will never forget
The rose you painted
Above my three skulls
Y de la muerte nació tu rosa
Armando EstrellaThose murals
Continue to breathe
La vida cotidiana
De tu querida Raza
But your colors
Betrayed you black T-Shirts
Armando EstrellaToday you painted
The saddest mural
Todo negro enlutado
Los colores te lloran
Y las murallas te añoranCon murales
Fuiste Armando
Tus barrios
Con Estrellas
It was all so clear
ArmandoAnd following your wishes
I will celebrate your exit
With a few beers
Just the way you wantedAy te watcho
Sabiendo que
Jamás te irás por la sombrita
Siendo Estrella
Vámonos ArmandoTu amigo
Que ya no te olvida
*
Seul et tout seul (Solo y a Solas) par Arturo Arcángel
Ndt. Arturo Arcángel est un poète colombien.
Regarde-moi
nuit
regarde-moi bien en face
déploie omnipotente
tes corbeaux de sadisme
et sur la légère luminescence de ma peau taillée
fouille avec acharnement dans mes cicatrices malades.
Regarde-moi
nuit
comme ça…
l’univers s’amuse à me congeler
et j’ai peur pour mon âme
………………..qui lutte
………………..toute seule.
Je lutte contre la lassitude
lutte contre mille offenses
lutte contre l’angoisse
Où va la paix
qui
…s’
…..échappe
……..de moi
………heure après heure
et goutte après goutte ?
Amour
béni !
Reviens, mon amour !
Jamais je ne t’ai autant aimée
que cette nuit !
Reviens mon amour !
Ouvre tes ailes et recueille-moi
sauve-moi en toi
si Dieu descend
il m’accordera le suicide…
*
Leçon 28 (Lección 28) par Arturo Arcángel
Dans cette chambre
il y a
une reine : l’angoisse
un roi : le gel
un bouffon : l’expérience
un courtisan : l’ennui
un trône : l’agonie
une fenêtre : la chimère
une porte : le suicide
et
un esclave,
un… Moi !
*
Anticipation II (Anticipo II) par Arturo Arcángel
Un jour viendra
où
le
vide
sera
l’unique présence.
Nous nous retrouverons
sous terre
– décomposés –
et
sans plus d’analyses
nous comprendrons
……………que
……………rien
……………ne
……………valait
……………la
……………peine.
*
Portrait dans un aquarium (Retrato en un acuario) par Arturo Arcángel
Avec de vieux cartons
et des cartons neufs,
avec des cartons blancs
et des cartons noirs
je vais fonder un village
sans frontières d’adobe
ni fleuves de larmes.
Un village sombre
…….et monotone
……….semblable à ma vie.
Vieux cartons
cartons neufs
cartons blancs
cartons noirs
je fonderai ce village
dans chaque maison le portrait de son maître
pour que l’on sache à quoi ressemble dieu,
sur chaque lit une rose
pour que les rêves aient l’odeur de l’amour.
Il y aura aussi une place de village
mais pas de prison
mais pas d’église
Car la liberté y prévaudra
Un sombre village en hiver
comparable à ma vie.
*
Au miroir (Al espejo) par Arturo Arcángel
Nous enfermons des poissons
dans un aquarium
et surveillons leurs nageoires
avec un plaisir malicieux dans les yeux
……….pour oublier
……….que nous sommes prisonniers
……….et n’avons ni paysage ni chemin.
Nous enfermons des oiseaux
dans quarante centimètres d’air
délimités par du fil de fer
……….pour oublier
……….que nous sommes des prisonniers
……….inutiles et restreints.
Nous enfermons le poisson.
Nous asphyxions l’oiseau.
La terre nous enferme.
*
Sans titre par María Arellano
Ndt. Poème bilingue espagnol-anglais que j’ai traduit en poème bilingue français-anglais.
Seigneur,
…je dois être folle car je n’arrive plus à comprendre
…ce voile qui me couvre.
Moi, si jeune, si vivante once, je ne suis plus.
Mais je reste là, Groping into the
……………………………..F
………………………………A
………………………………..L
………………………………….L
……………………………………I
……………………………………..N
……………………………………….G
…………………………………………dusk.
Bien que je regarde les arbres, mes amis, l’art… et
mes livres, there is a stillness to it all.
L’ordre qui rend compte, où est-il ?
Les gens que je respecte ne le trouvent pas non plus, mais eux
rient. Empty Actors. Damn them for not
knowing and STILL BEING.
Seigneur, mes amis chaque jour continuent de faire
………………………………………………ce
…………………………………………qu’ils ont à faire
…………………avec des sourires tellement beaux…
……………………………………………………………….mais comment ?
*
Rats de bibliothèque (Book Worms) par José Antonio Burciaga
L’étudiant
a labouré son esprit nocturne
en sillons réguliers de connaissance
sachant que la récolte
lui apporterait
l’abondance
S’inclinant avant
et après
chaque paragraphe
l’absorption
d’encre noire
a sanforisé
le cerveau hyper-musclé
de caillots de surdouée sagesse
et d’inoubliables futilités
Les esprits qui ont trait
l’huile de lampe des élucubrations
développent des cloques
entre leurs oreilles
à force de flagellation intellectuelle
Il s’est forgé
une mentalité stoïque
en disséquant
grenouilles
poèmes
et romans
et en apprenant dans des livres
et encore des livres
la science appliquée de la vie
au prix
d’une expérience neuve
et ce de façon à écrire d’autres livres
et des articles
et des essais…
titulaire
d’une licence
il passe un mastère
puis un doctorat
pour obtenir
sa carte de membre à vie
de l’école
sans interruption
depuis le jardin d’enfants
jusqu’à ce que la mort
l’emporte…
*
Pensées d’une nuit de fin d’été (Thoughts on a Late August Night) par Ana Castillo
je pensais…
(oui, c’est une mauvaise habitude
dont je n’ai jamais réussi à me débarrasser
malgré tous mes efforts)
que les simples mots
je t’aime
ne sont pas du tout ce que l’on prétend.
je suis sûre que jadis
le simple fait de les prononcer
provoquait des guerres
assujettissait des nations
changeait l’aspect
de la carte du monde
et en général
donnait lieu à de très bons moments
entre celui ou celle qui les prononçait
et l’heureux auditeur ou auditrice.
Mais il semble à présent, du moins
à mon humble avis
et selon mon esprit
passionnément observateur,
qu’on les emploie à la place
de quelque chose d’autre…
que pour des raisons personnelles
on préfère ne pas définir ;
et qu’en fait
la signification réelle de
je t’aime
pourrait bien être :
je sais ce qui est le mieux pour toi
et donc ce qui sera le mieux
pour moi.
je t’aime…
et tu avais promis !
je t’aime… alors
où étais-tu cette nuit ?
et ainsi de suite.
Il suffit d’indiquer
en conclusion que
je t’aime
est une illusion interprétée
servant de fondement
à la confusion
des deux parties
et que si nous pouvions dire en toute sincérité
ce que
nous voulons vraiment,
ce dont avons vraiment besoin,
on verrait sans aucun doute
une réduction des statistiques
de cœurs brisés…
et même peut-être
de têtes cassées.
Mais bien sûr
comme je l’ai dit
je ne faisais que penser
alors que cette nuit de fin d’été
n’en finissait pas
et que me trouvant
seule de façon si embarrassante
sans la possibilité de l’entendre ou
de le dire
l’ironie de la situation
requérait mon attention.
Comme je l’ai dit…
je ne faisais que penser
(une mauvaise habitude dont je ne suis jamais
parvenue à me débarrasser).
*
Hiver sauvage (Invierno salvaje) par Ana Castillo
Ndt. Les quelques noms propres apparaissant dans ce poème, tels que « le John Hancock », pour John Hancock Center, indiquent que nous sommes à Chicago.
Sans être nommé, le Chicano Park de cette ville est réputé pour ses peintures murales appartenant à la culture chicano. Sur l’une d’elles, l’artiste a rendu hommage à Fidel Castro et Che Guevara parmi les figures du mouvement chicano.
Hiver Sauvage –
Tu veux nous tuer ?
………………..Tu n’auras pas
………………..cet honneur.
Les usines
nous attendent
et la voix
du contremaître
est plus
………………..forte
………………..que la tienne.
Les bureaux
de la Tour Sears
Les « Steel Mills »
et la multitude
des boutiques et des magasins
………………..nous appellent
jour après jour
nuit après nuit –
………………..et
Le souvenir de la faim
que nous avons connue
nous force à
………………..répondre.
Nous sommes les « petites machines »
qui font briller le sol
des hôpitaux
et chaque vitre du
John Hancock.
Tu crois que ta morsure
féroce qui gèle
les pieds et bleuit
les mains
………………..nous coupera
………………..le courant ?
Non, Hiver Sauvage,
………………..Non.
Même si nous nous rappelons
cette terre aride
un soleil constant
des plages blanches
………………..les palmiers qui dansaient
………………..dans la brise –
C’est un luxe
de touristes
de gouverneur
et de président
de grande compagnie.
Rien de plus qu’un
souvenir pour
………………..nous.
Alors, je t’en supplie
de la part de tous,
va-t-en, maintenant ! Va-t-en.
………………..Cesse
………………..de plaisanter.
Car quelque chose de plus grand
et menaçant
que toi
nous appelle :
………………..la vie.
*
Variation sur un thème de Dostoïevski (A Variation on a Dostoevski Theme) par Rafael C. Castillo
Note. Poème en anglais avec quelques insertions en espagnol (ainsi qu’une en français et une en allemand), que j’ai laissées non traduites. Je laisse également au lecteur le soin de se remémorer les multiples références littéraires présentes dans le texte.
Canto I
J’étais étendu le visage caché dans mes mains sales
quand la sensation d’yeux perçants me força à me redresser.
Figura fantomatique d’un Inquisiteur espagnol du XIIIe siècle,
visage obscurément noir : indistinct, vide
visage, sans contours, sans traits, sans forme.
Le visage de Méphistophélès n’a pas de forme –
Marlowe était un sacré menteur ;
« Es-tu prêt pour la sentence ? »,
demanda une voix caverneuse ;
« Qu’ai-je donc fait ? »
Je refusais d’accepter le destin kafkaïen de l’humanité ;
« Prépare ton âme et ton corps pour le Premier Cercle !!! »
« Qu’ai-je fait ? » répondis-je.
Mais à peine avait-il parlé que cela fut accompli.
Un million d’apparitions se manifestèrent ;
la Malinche perfide me montra du doigt ;
la Llorona pleura pour moi ; Ivan Karamazov baisa
mon front ; je sentis même l’Albatros autour de
mon cou.
Puis, un grand signe rouge au néon : SANS ISSUE
Soudain l’apparition encapuchonnée
se dévoila : c’était Hernán Cortez ;
le faux prophète Quetzalcoatl ;
les voix hurlantes de mes frères par centaines gémirent :
Chicanos, Mestizos, Indios, Batos Locos.
« Quel est mon destin ? », demandai-je.
« Ton destin est bien pire que celui de tes ancêtres :
c’est le verdict de ce tribunal que tes
prédécesseurs soient harcelés de schismes, que le
Nouveau Monde arrose sa terre de ta sueur, que
tes enfants soient schizoïdes, ignorants à jamais de
leur identité ; et puisse leur biculturalisme bilingue
subir en vertu du Titre IV1 de nombreuses manipulations et dégradations bureaucratiques. »
Canto II
Un million de configurations traversèrent ma route mentale
Sans contours ni forme :
Peut-être que mon crime, pour ce visiteur nocturne,
avait été une certaine hauteur envers le bavardage des Témoins de Jéhovah, ou,
peut-être, ma sensibilité prufrockienne envers l’humanité,
ou le cauchemar sartrien d’un Enfer non matériel.
C’est seulement mon imagination : un léger assoupissement
aux dimensions et revitalisations borgésiennes ;
« Toi, Emiliano Moctezuma, es accusé
d’hérésie, de trahison impie envers le Rocher
de fondation ; et d’avoir répandu les paroles de L’Être
et le Néant. »
« Qui es-tu pour me juger, toi qui es seulement
un produit du néant et de l’intangibilité ? »
répliquai-je d’un air de défi.
« Une tabula rasa », hurlai-je. « Laisse-moi me réveiller ! »
Canto III
Je me réveillai pour découvrir que mon corps transcendait
l’interprétation husserlienne : sans forme, sans visage.
Je vis les lancinantes figuras obscuras de Gregor
Samsa ; ce bâtard pendu de Smerdiakov ; et le
dirigeant Œdipe : parricide con toto.
Un autre personnage apparut : « Nous sommes les gardiens
de la critique littéraire établie, de la religion
des gens de lettres. »
« La critique littéraire n’existe pas »,
répliquai-je. « C’est un mythe terrible, à la Susan
Sontag, Contre l’interprétation. »
« Même ton peuple y a succombé ; c’est
inévitable ; ton peuple a émigré à travers
le Désert à la recherche de la Citadelle de la Raison. »
« Oui, répondis-je, c’est écrit : nos chroniqueurs
célèbrent encore l’accomplissement prochain de la prophétie. »
« Oui, nous avons les écrits de Ricardo Sánchez, Alurista,
Omar Salinas, Tino Villanueva, Nephtali De León : les
forgeurs de mythes de la poésie chicano contemporaine », répondit
la voix.
« Il est triste qu’un tel sanctuaire n’existe pas : car les rêves
insipides ne font pas la réalité. »
« Mensonges ! Mensonges ! »
« Laisse-moi t’exposer mes raisons, afin que tu saches pourquoi
un rêve comme Aztlán doit survivre. »
« Je t’écoute, mortel », railla le visiteur à la cape.
Canto IV
Alors j’argumentai ainsi :
« Avant Zeus, avant le mythe du Cyclope et du Cerbère à trois têtes, avant Hercule, avant Ulysse de Joyce, avant les centaines de falsifications, l’Omeyocán des Aztèques – le treizième ciel – constitua l’autel des poètes et des dieux : Ometechtli, Omecihuatl, Tezcatlipoca et le légendaire Tonatiuh hantent encore de leur lamentation les rues de Los Angeles et San Antonio.
C’est le pseudo-érudit occidental qui a empêché la naissance de la littérature d’Aztlán ; c’est cette institution qui viola l’esprit fertile de la créativité ; tua et subordonna style, technique, narration, scénario, mètre et caractère à des instruments caducs et préformatés de divisions bourgeoises.
Non, je ne suis pas l’avocat de l’art pour l’art [en français dans le texte] puisque je transcende les mesquines dichotomies aristotéliciennes ; je ne demande ni faveur ni attention. Je ne fais que reconnaître la respectabilité de la littérature chicano. »
« Ça suffit, imbécile. Je vais à présent démolir tes accusations ! », tonna la voix. « Tu ne peux revenir sur l’impossible : ton peuple et donc ton art sont mesquins, bas et inesthétiques. Qui a cure de la littérature de barrio, de serpents à plumes à part D.H. Lawrence, du Colibri-de-la-gauche ? Nous aussi nous utilisons la méthodologie de Georg Lukaćs à notre avantage, car c’est une épée à double tranchant. »
« Tu ne peux revenir sur la littérature chicano », répondis-je. « La création de tant de petites revues et magazines témoigne déjà du fait que le ‘géant endormi’ du cliché est un Léviathan littéraire qui s’éveille. La civilisation occidentale n’aura pas d’autre choix que de louer les travaux colossaux de ces indios qui promeuvent las letras nobles.
En tant que tels, nous sommes libres de créer », conclus-je.
L’Inquisiteur encapuchonné éclata de rire. « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, ah ah ah ah ah ah !!! »
Pourtant, dans mes rêves la réalité existe.
Canto V
Je sentis la sueur qui coulait sur mes yeux, mes membres tremblaient ; puis les rayons de soleil du matin brillèrent sur mon visage ruisselant. J’étais sous terre. « Est-il l’heure ? »
Marchant le long des couloirs de l’erreur, je me souvins que le miracle, le mystère et l’autorité ont aussi été les fondations de l’idéologie occidentale : donnez du mystère aux masses : genre, courant-de-conscience, technique, avant-garde ; donnez-leur du miracle : science-fiction, hardcore, gothique, Bellow, Mailer, Fowles, Pound ; et enfin donnez-leur de l’autorité : Welleck, Eliot, Howe, Rahv ; ce sont les scalpels de la critique littéraire ; l’aune à laquelle l’idéologie occidentale mesure Aztlán.
Canto VI
Finalement, échappant à la poigne de l’Inquisiteur ;
échappant à la sombre caverne de la critique littéraire ;
fuyant les maudites icônes du quasi-art,
je vis les instruments de la sagesse griffonnés sur les
planches : de belles et resplendissantes peintures sur un mur.
M’élevant dans la brillante lumière d’Aztlán,
je sentis la force de la sagesse toucher mon visage.
Mes yeux ne voyaient plus l’Inquisiteur espagnol encapuchonné ;
à la place, un vide d’idées : Énergie et Masse.
En bas les poètes pleurent et rédigent des éloges funèbres ;
lisibles et clairs : « Ci-gît le
poète des poètes, un monument vivant de la
littérature chicano. »
1 Titre IV : Le Titre IV de la loi sur l’enseignement supérieur de 1965 aux États-Unis, relatif aux programmes fédéraux d’aide financière.
*
Aztlán par Abelardo Delgado
[Ndt. Poème traduit de l’anglais.]
Certains ont pensé que les Aztèques étaient originaires du nord lointain, c’est-à-dire d’au-delà de l’Arizona ; d’autres ont supposé qu’ils provenaient du légendaire pays d’Aztlán, mais personne ne sait où se trouve un tel endroit. (Victor W. von Hagen, Les Aztèques)
le légendaire pays d’aztlán
foules-tu son sol aujourd’hui, chicano ?
quel est ton rôle historique
en tant que descendant direct de ces
…………………………….faiseurs de légendes, les aztèques ?
en 1168, l’an deux aztèque,
l’année de la canne à sucre – la caña –
huit cent huit ans plus tôt…
soustrais ton âge actuel et insère-toi dans
l’octocentenaire calendrier aztèque.
une seconde ? un jour ? un an ?
vingt-quatre ans ? quarante-quatre ans ?
cent deux ans ?
les aztèques savaient qui ils étaient
…………………………….en 1168.
sais-tu qui tu es en 1976 ?
leur voyage avait pour destination l’anahuac.
ton voyage va-t-il de l’anahuac vers aztlán ?
le travailleur sans papiers
……………..semble le penser.
nous le pensons.
quelque mille aztèques seulement firent le voyage.
y a-t-il aujourd’hui mille chicanos
qui veuillent… qui soient capables… qui osent… conscients de leur histoire,
accomplisseurs des anciennes légendes incomplètes ?
les aztèques étaient fiers et toujours prêts à la guerre.
notre fierté est-elle aujourd’hui diluée
et notre volonté de combattre se réduit-elle
à écrire une lettre de protestation ?
*
Le chemin le plus sûr (El camino más seguro) par Abelardo Delgado
Nous voulons aller en un lieu,
Sans avoir à nous traîner par terre,
Où
…..Le lait
……..Et le miel
Sont fleuves et lacs.
De vagues efforts
Dans l’histoire
Nous rappellent
Qu’un tel lieu n’existe pas.
L’araigneau2
……Qui ne devient pas araignée,
Qui ne tisse pas de toile,
N’attrape pas de mouches
Et meurt bientôt.
Le chemin le plus sûr
Est le plus dur,
Celui de pierre,
Celui d’asphalte,
Celui de lutte.
C’est seulement par la lutte
Que s’accomplit le destin.
C’est seulement par le rêve
……….Que nous pouvons
……………Nous confronter
À la réalité
Qui coupe
Et de sang nous vide.
Je voudrais
…..Parvenir
……..À vivre
Assez longtemps
Pour voir
Un tel lieu
Où les enfants jouent,
Où les femmes, en plus d’être aimées,
Sont respectées,
Où les hommes
Ne transforment pas leur prochain en bête,
Où les êtres humains ne sont pas une nuisance.
2 L’araigneau : L’original dit «Uvar que no crece a araña, que no teje telaraña…» et j’ai traduit d’après le contexte (araigneau, petit de l’araignée) car je suis incapable de trouver nulle part le sens de cet uvar, si ce n’est que le mot figure dans le nom scientifique d’une certaine sauterelle, et il s’agirait alors d’appeler la sauterelle à se transformer en araignée pour pouvoir vivre…
*
Quand je serai grand (When I Grow Up) par Abelardo Delgado
Quand je serai grand
Je serai un soda.
Non, non, non.
Je serai docteur
Et ferai en sorte que tout le monde aille bien.
Quand je serai grand
Je serai un gobelet en carton,
Non, non, non.
Je serai avocat
Et veillerai à ce que la justice prévale.
Quand je serai grand
je serai un arrêt-court3.
Non, non, non.
Je serai homme d’affaires
Et placerai la satisfaction
Des clients au-dessus de mes profits.
Quand je serai grand
Je serai un keystone cop4.
Non, non, non.
Je serai acteur de cinéma
Et ferai rire et pleurer
Les gens.
Quand je serai grand
Je serai un chiot de chihuahua.
Non, non, non.
Je serai vendeur
Et vendrai de l’espoir aux gens
Et les ferai payer avec de l’amour.
Quand je serai grand
Je serai une serpillière.
Non, non, non.
Je serai promoteur
Et construirai une maison pour chaque famille.
Quand je serai grand
Je serai une grande côtelette de porc.
Non, non, non.
Je serai astronaute
et voyagerai jusqu’à Mars.
Quand je serai grand
je serai une confiserie.
Non, non, non.
Je serai un homme de Dieu
Et le ferai descendre
Pour jouer avec nous.
Quand je serai grand
Je serai une sucette.
Non, non, non.
Je serai policier
Et jamais n’utiliserai un pistolet.
Quand je serai grand…
……………c’est que j’aurai grandi.
3 Arrêt-court : shortstop, une position sur le terrain de baseball.
4 Keystone cop : Référence à une série de films burlesques muets des années 1910 mettant en scène une équipe de policiers incompétents, les Keystone Cops, précurseurs de la série des Police Academy plus connus aujourd’hui.
*
Je suis du sud du Colorado (Yo soy del sur de Colorado) par Verónica Medina Ramos
Je suis du sud du Colorado
Mon père était fermier aux temps heureux
De la transhumance des brebis vers les hautes pâtures
Quand on chargeait les mules de provisions
Et qu’on allait d’étape en étape aux aboiements des chiens
Et en hélant les bêtes
Sur la route de Capulín.
Je suis du sud du Colorado
De la si belle vallée de San Luis
Dans un espace de plaines 40 acres
Semés jusqu’au ruisseau,
Entourés de peupliers, bosquets de liberté
J’ai grandi seule, seule au point de savoir parler aux pluviers.
Je me souviens des jachères de mon papa,
Que remuaient les lombrics, nourriture des poules,
Et de la crème du lait blanc que, me semble-t-il,
On ne finissait jamais.
La coutume de discipline religieuse
De ces temps purs de la jeunesse
De premières communions, confirmations et aspirations.
Je suis du sud du Colorado
Des 40 acres de terrain
De Don Félix Rivera
Mon père gagna sa fiancée en se montrant capable de conduire les chevaux
De leur mettre le harnais et debout
De conduire les bêtes et l’attelage, gaiment, en sifflant.
Les hommes, dans mes souvenirs, étaient
Tondeurs, bergers, endurants
Et spirituels, amicaux et rieurs,
Et parfois, à cause des grands froids
Ou de la mauvaise récolte ou des nombreux enfants
Ou de la sévérité de la vie, parfois,
Durs et amers.
Et les femmes, cuisinières de nourriture d’ouvriers agricoles,
Suspendaient le linge sous les fortes bourrasques qui soufflent
Dans le fond de cette vallée.
Quelle beauté que de pouvoir dans la solitude
s’arrêter, s’arrêter
Devant le pur émerveillement de la sierra enneigée
Les couleurs d’automne et de printemps pour laver
La laine des matelas
Beauté de fêtes de Noël, de palmes innombrables
Souliers blancs et neufs d’espérance.
*
Procopio par Jim Sagel
Ndt. Poème bilingue espagnol-anglais que j’ai traduit en bilingue français-anglais.
L’œuvre de Jim Sagel est considérée comme faisant partie de la littérature chicano bien que ses parents fussent des fermiers d’origine prussienne. Après avoir épousé une femme chicano et appris l’espagnol, il s’est identifié à la culture chicano.
Procopio fut toujours un garçon
…très sérieux
kept himself to school
didn’t chase after girls
…comme les autres garçons
il passait tout son temps
with his left foot planted up
against the wall of the Ag [agriculture] building
hands hitched in his pockets
parlant de ses piments
…et de ses chers petits veaux.
il fut soldat là-bas au Vietnam
et gardait toujours sur lui son petit livre de prières
que lui avait offert sa maman
didn’t mix much with the other guys
wouldn’t even smoke any dope
and every night after lights
…were long out
he’d still be mumbling softly
through the tattered pages
en rêvant à son petit potager
but after he lost his left leg
and prayer book to a Viet Cong mine
il arrêta de prier
and a month later
when they flew him back home
barely in time for his mother’s veillée funèbre
il vendit tous ses veaux
puis il vendit aussi
le terrain de sa mère
and rented a trailer in town
which he rarely leaves
except to cash
his monthly disability check
*
En couleurs (De colores) par Jim Sagel
– Ah, mon cher petit Dieu – celui de là-bas,
…parce que celui d’ici c’est un Américain !
…..dit tante Lucía
quand elle ne supporte plus
les absurdités des Mormons.
– Qui t’oblige à rester en Utah ?
…..lui demande Papa,
son unique frère.
– Tu as raison, Nito5 –
…répond-elle
– et j’ai bien envie de retourner
au pays, où ils ne me traiteraient pas
comme une étrangère, mais ici j’ai une maison
et c’est ici que mon pauvre mari a travaillé
toute sa vie
et je mourrai ici à mon tour
Mais ici
dans sa petite maison près de Provo
les gens ne parlent pas espagnol
et le Safeway ne vend pas de pozole
et il n’y a pas de messe en espagnol
et la grande affaire d’être homme
et même les affaires du ciel
se font en anglais
Mais toujours tante Lucía
en se levant le matin
prend son chapelet
et prie en mexicain son cher petit Dieu
celui de là-bas
parce que cet Américain blanc d’ici
pense qu’il commande à tout le monde
tandis qu’elle sait que son vrai Dieu
peint le ciel en couleurs
et chante pour les oiseaux en des milliers de langues.
5 Nito : Sans majuscule dans le texte (nito), c’est en fait le diminutif de hermanito, petit frère, cher frère, difficile à rendre en français (frérot étant a priori exclu). C’est aussi un prénom en tant que tel, plutôt rare, ainsi qu’un sobriquet.

Une membre des Brown Berets (Boinas Cafés), organisation chicano militante, pendant la Marche de la Reconquête (Marcha de la Reconquista) de Calexico à Sacramento, mai 1971. (Source: Notes from Aztlan)
*


