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Philo 10 : De la conscience en soi (Bewußtsein an sich)

Esthétique

Un mouvement littéraire est une école, l’idée de mouvement littéraire n’a aucun avenir.

ii

En fait on n’oubliera pas Mallarmé, car avant de devenir le plus mauvais poète qui fût jamais c’était un bon poète.

iii

En lisant certains poètes, je me réjouis de leur pauvreté.

iv

Il y a des poètes que Platon chasse hors de sa Cité d’un geste, d’autres d’un coup de pied dans le cul.

v

À se plier de rire : tant le mouvement surréaliste que l’Académie Mallarmé sont allés chercher comme patron, en Saint-Pol-Roux, un Numa Roumestan (« le sourire est la moustache de l’âme »).

vi

Saint-Pol-Roux meurt en faisant en l’air le geste d’écrire : il précède son histrionisme dans la mort.

vii

L’erreur esthétique de Schopenhauer : l’art n’a jamais eu la portée qu’il lui décerne, il n’y a aucun idéal, aucun idéalisme dans l’art, c’est le vouloir-vivre déchaîné, corrupteur. Goethe : « La sagesse, cette vieille marâtre. »

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« Les pénitences spectaculaires écartées par la doctrine bouddhiste du juste milieu sont pourtant la preuve de la négation, donc le meilleur encouragement, laissant le moins de doute quant à la réalité de la négation. » (Philosophie 5 ici)

Que je m’explique. Un homme qui pratique le yoga pénien, capable d’enrouler son pénis comme un chewing-gum autour d’un bâton ou d’y suspendre des kilos, peut être, je pense, considéré comme ayant un pénis parfaitement insensibilisé, hors de fonctionnement. Il ne saurait dès lors être suspecté d’engrosser des femmes dans le dos de leurs maris, c’est-à-dire de feindre l’ascétisme à des fins charnelles.

(J’ai lu dans je ne sais plus quel ouvrage de professeur anglo-saxon –contemporain– que nous aurions en Occident des notions erronées sur les sadhus de l’Inde, qui seraient en réalité de vulgaires thugs à peu près nus coupables de toutes les turpitudes, en particulier sexuelles. Une chose est certaine ou bien j’ai des idées très fausses de la physiologie humaine : un homme capable de soulever des kilos suspendus à son pénis ne peut pas commettre ces turpitudes avec son pénis, éventuellement avec sa langue ou ses doigts comme un vieillard libidineux mais c’est là une forme de turpitude presque grotesque.)

Un tel homme ne fait peut-être pas par là-même la preuve de sa moralité mais indéniablement celle de son renoncement à la puissance sexuelle, dont on peut penser qu’il était doté comme les autres avant son étonnante gymnastique. Le moine bouddhiste qui, comme son Bouddha, rejette la voie ascétique, le tapa, peut quant à lui toujours être suspecté de tartufferie sexuelle : qui sait si son renoncement affiché n’est pas un moyen sournois d’obtenir des gratifications sexuelles génitales cachées ? Le yoga pénien, malgré son irréversibilité, devrait donc être la seule voie d’accès permise à la vie ascétique, ou bien une castration documentée, comme chez Origène.

Indian Naga Sadhu par Raj Patidar, 2019 (Source : fine art america)

Voilà un ascète dont on peut penser que les femmes trouveraient très dommage qu’il pratiquât le yoga pénien de la façon dont je le comprends (étant entendu que l’expression désigne chez nous, quand il est proposé de le pratiquer, au contraire un moyen d’améliorer ses performances sexuelles).

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De la volonté selon Schopenhauer

La volonté objectifiée, matérialisée se donne une histoire dans la matière, une histoire purement fictive. Dans le monde de la matière, la représentation (Vorstellung) a une généalogie, le « premier œil » est un développement, une résultante, car la nature, en tant que création, est fermée sur elle-même, même si l’espace et le temps sont ou étaient infinis, car la création est l’objectification de la volonté qui se fait autre dans l’objet, et cet autre créé est fermé sur lui-même. Infini et fermé sur lui-même – car subjectif (voyez infra la résolution de ce paradoxe).

Le point de vue matérialiste qui est celui de la matière fermée sur elle-même est nécessairement que la représentation est un développement, que « l’évolution » a produit le premier œil, la première représentation.

À présent, si l’espace est subjectif, une forme a priori de la subjectivité, l’infini spatial peut être fini dans le tout de l’être car l’espace subjectif est à la fois infini et fermé sur lui-même, étant infini dans la matérialisation coexistant avec la volonté pure. Ces antinomies peuvent être décidées, tranchées sans préjudice du kantisme, à savoir sans préjudice de l’esthétique transcendantale. L’infini de la nature est fini dans le tout de l’être.

La matière est fermée à la volonté pure, qui ne s’appréhende soi-même que métaphysiquement en tant qu’elle est métaphysique. – Mais puisque la volonté s’est matérialisée pour connaître ? La volonté doit se matérialiser pour obtenir une connaissance réflexive d’elle-même, elle doit donc créer la matière mais elle la crée pour l’ignorer aussitôt comme ce qu’elle n’est pas en soi.

Connaissance réflexive et conscience sont une seule et même chose. La volonté prend conscience d’elle-même dans la matière. Autrement dit, il n’y a rien à chercher dans la matière que la conscience, tout le reste est dans la matière volonté sans conscience et cette connaissance-là n’apporte rien quant au but de la matérialisation, quant au fondement du monde matériel, qui n’est pas en lui-même, ce dont nous assure universellement notre subjectivité, à savoir que le monde est un objet pour un sujet, le sujet étant en soi hors du monde objectal.

Le vouloir-vivre est la philosophie du superficiel : elle s’incarne dans le langage, dans le Verbe.

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« Tout est permis » est la loi du vouloir-vivre. La négation de cette loi est la négation du vouloir-vivre. Autrement dit, nous professons tous la négation du vouloir-vivre. (Sauf peut-être dans certains enseignements occultes, comme chez les Assassins du Liban, dit-on, mais il faut bien voir qu’il n’est nul besoin que rien ne soit vrai pour que tout soit permis.)

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Kierkegaard : Dieu n’a pas besoin de preuves.

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De la conscience en soi

Dieu est le possible de l’homme, ce qu’on trouve dans les Écritures sous la forme : « Dieu fait l’homme à son image. » Le possible de l’homme est l’être unique. L’essence de l’homme est donc l’ipséité de la conscience, qui se désavoue dans le vouloir-vivre. Le vouloir-vivre est la négation de l’ipséité de la conscience. Le vouloir-vivre est moins une résistance à la mort qu’une résistance à l’essence de l’homme, immortelle puisqu’elle n’est pas dans la vie, qui est un concept de nature, c’est-à-dire d’existence et non d’essence.

La négation du vouloir-vivre est l’affirmation de l’ipséité de la conscience. Dieu est solipsiste en philosophie car il connaît la vérité de son unicité, qu’il n’y a rien en dehors de Dieu. Or Dieu est l’essence de l’homme, donc l’homme doit parvenir au solipsisme s’il veut parvenir à la vérité. Ce n’est possible que par la négation du vouloir-vivre, auquel est attaché le principe d’individuation.

Est-ce à dire que Dieu n’existe pas comme individu ? Et une conscience peut-elle exister autrement que comme conscience individuelle ? Si la réponse est non, Schopenhauer a donc raison de ne point parler de Dieu, d’une conscience intelligente unique, mais de volonté aveugle ? (La volonté n’est pas une conscience ? Or dans l’hindouisme aussi la conscience est première : le Brahman.)

La conscience de Dieu est la conscience d’être l’être unique. La conscience de l’homme est la conscience d’être unique en tant qu’étant (existant) dont l’existence n’a pas d’être propre puisque Dieu est l’être unique. Ce que Dieu crée n’a pas l’être, seulement l’existence, mais il a une essence, qui est son possible et qui est Dieu : l’image de Dieu dans Sa conscience.

L’étant : nature, principe d’individuation, phénomènes. L’image de Dieu dans Sa conscience, c’est l’Idée de l’homme. L’Idée d’homme est unique. L’homme existant appartient à un genus métaphysique qui est l’Idée de l’homme. Cette appartenance est une dépendance, la dépendance de l’existence à l’essence, et cette dépendance est une hétéronomie radicale par laquelle l’existant est jeté dans un abîme de distance infinie à l’essence. L’existence, pour la conscience, est donc une faute ; cette faute est celle d’être une conscience individuelle, c’est-à-dire une conscience d’existant en vertu du principe d’individuation plutôt que dans le savoir d’être l’être unique, d’être l’être.

Pour la conscience humaine, savoir que je ne suis pas l’être est un déchirement et c’est l’aspiration fondamentale de la conscience individuelle que de mettre un terme à ce déchirement, par la négation du vouloir-vivre. La négation du vouloir-vivre est le mouvement premier de la conscience humaine, auquel fait obstacle la nature.

La nature est l’ensemble des liens du vouloir-vivre, elle fait donc l’objet d’un rejet foncier de la conscience, privée par elle de son ipséité, déterminée par elle comme une conscience contrairement à l’Idée de l’homme qui est unique. L’homme veut se confondre avec son Idée et la nature l’en empêche.

La nature est l’image de l’ipséité, en tant que la conscience d’être l’être produit Son image comme représentation de l’être unique. L’image n’est qu’un fantôme et c’est pourquoi il ne faut pas confondre l’Idée avec l’idée, qui est la nature en tant que représentation. L’idée est soumise au principe d’individuation tandis que l’Idée ne l’est pas. L’Idée est l’image avant l’individuation.

Le principe d’individuation est propre au caractère fantomatique de la conscience de l’étant en face de la vérité comme ipséité de la conscience. Une conscience est la conscience d’un déchirement de fantôme, une conscience fantomatique et déchirée soumise à la nature. Je ne peux accepter d’être une conscience (même si ce refus ne suffit pas à lui seul pour atteindre le solipsisme), ayant pour essence l’Idée de l’homme qui est l’image de l’être unique, et plus profondément ayant pour essence l’être unique. Je veux donc nier cette condition dans laquelle je me trouve en tant que conscience individuelle, nier la nature, nier le vouloir-vivre. Encore une fois, c’est le mouvement premier et il ne peut être surmonté (bien que toute psychologie cherche à le surmonter) puisqu’il représente la véritable dynamique de la conscience humaine en tant qu’elle a part à l’ipséité de la conscience. Et cette conscience déchirée, quand elle est lucide, ne peut enregistrer aucun progrès dans la nature, seulement les mêmes conflits toujours, dont le vouloir-vivre modifie les colorations à l’infini, sans y porter le moindre remède car c’est la forme immuable de sa manifestation d’étant.

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Self-denial overshooting ? – L’idée qu’il faut une mesure de sacrifice de soi pour accomplir de grandes choses en ce monde mais qu’au-delà de cette mesure –et il s’agit donc de faire attention– on sort carrément du monde et donc est manqué le véritable but du sacrifice, qui est au service du moi dans le monde, est sans doute l’une des idées les plus bizarres qui soit sortie du cerveau humain. Ce ne peut pas être le même moi qui se sacrifie et qui récolte les fruits du sacrifice, car si ce pouvait être le même la nécessité du sacrifice serait inexistante. Le sacrifice est donc celui d’un moi complet, qui disparaît dans le sacrifice. Je me nie pour mieux m’affirmer plus tard : impossible. Je ne peux vouloir me nier que si je comprends le monde comme irréductiblement opposé à mon affirmation, et dans ce cas je ne sacrifie rien au monde mais j’en sors. Se nier, c’est nier le monde : une fois le monde nié, le moi n’y a plus aucune place. Autrement dit, celui qui ne sort pas du monde n’a rien sacrifié du tout. Aucune position éminente dans le monde n’est due à la vertu, au sacrifice, à un quelconque self-denial.

XVII

Quoi de mieux que la littérature pour vous dégoûter de tout travail ? (Hormis le travail lui-même, bien sûr.)

La culture rend impropre au travail, le travail impropre à la culture.

Le travail ne prive peut-être même pas tant du temps nécessaire pour lire que du plaisir de lire, car quel plaisir peut-on prendre à se voir dire à longueur de pages que l’on mène une vie d’abruti ? La vie bonne, the good life, l’objet de la culture et du loisir, c’est l’idéal que présente le livre, aux antipodes de la besogne omniprésente de l’homme-travail, réduit à une spécialisation, une micrologie, une étroitesse de vues et d’intérêts toujours plus resserrée faute de pouvoir respirer l’air pur de la culture, des arts libéraux, des humanités, qui sont un poison pour cet atrophié. Le loisir de l’homme-travail est une annexe de son labeur, un micrologique approfondissement de sa spécialité technique, quand ce n’est tout simplement pas le sommeil de la brute et l’abrutissement sédatif.

Les Français ont leurs célébrités, les Panaméens ont les leurs, les Fidjiens les leurs aussi. Il en est ainsi de la célébrité inculte.

C’est fou comme les gens, au Micronistan, se passionnent pour les intrigues de leurs politiciens. C’est complètement fou que des gens puissent se passionner pour ce qui se donne le nom d’« information », et se vend même sous ce nom, pour des « événements » que le monde entier ignore et ignorera toujours. Il en est ainsi des passions de l’intérêt sordide.

La culture dévoile la persécution du talent par les médiocrités. C’est pratiquement un lieu commun de toutes les œuvres de l’esprit. La culture de masse retient plutôt le délire de persécution.

Il y a, si j’en crois les spécialistes, des fous qui se croient persécutés et, si j’en crois les grands esprits, il y a des hommes supérieurs qui le sont.

« Ceux dont la vulgarité est appelée subversion par les exaltés critiques des journaux subventionnés » (voir ici). Le journal Le Parisien semble avoir réfléchi dans une certaine mesure à cette énorme absurdité car il ne se prend même plus au sérieux, quand il appelle tel chanteur de variétés un « rebelle consensuel ». Le Parisien : un vrai journal de beaufs et d’avant-garde.

J’ai souvent entendu citer le mot de Churchill sur « le moins mauvais des systèmes », mais ce mot prouve seulement que Churchill était, de même que ceux qui le citent, dépourvu de toute forme d’imagination.

Les anti-Cassandre (et ce sont en fait, vous verrez pourquoi, de vraies Cassandres) nous informent que les nouvelles technologies ont toujours créé des emplois en même temps qu’elles en détruisaient, que les emplois du passé disparaissent quand naissent les emplois de l’avenir, et, en effet, avec l’industrialisation l’industrie a siphonné la main-d’œuvre agricole et avec la tertiarisation les services ont siphonné la main-d’œuvre industrielle. Mais je ne connais pas d’autres secteurs économiques, et ce n’est pas la technologie qui peut en inventer : quand l’automation des services aura détruit l’emploi tertiaire, il ne restera d’autre activité que le loisir, et d’autre choix à la collectivité que de le rémunérer.

Il faut laisser l’économie aux machines et rendre l’homme à lui-même.

Il y a la durée légale du temps de travail et la durée du temps de travail nécessaire pour obtenir de l’avancement, voire garder son emploi. Les jeunes qui arrivent sur le marché du travail croient à la réalité de la durée légale, les pauvres.

Se sacrifier pour que ses enfants aient une situation meilleure que la sienne, c’est une idée aussi brillante que de croire au paradis après la mort.

Du moulin à paroles comme moulin à prières. Jamais dans l’histoire l’inintelligence n’a participé à tant de groupes de réflexion. Vous pouvez peut-être montrer que la plupart des individus qui siègent dans ces groupes appartiennent aux déciles supérieurs du quotient intellectuel, mais il n’est pas démontré que les problèmes auxquels ils s’attaquent ne surpassent pas les forces de tout personne en-deçà du dernier centile, ni que les imbéciles de n’importe quels déciles reconnaissent une bonne solution quand elle leur est présentée.

A-t-on bien compris ce chef-d’œuvre de la littérature qu’est The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde de Stevenson ? Ce qui pousse l’honorable dr. Jekyll à endosser la personnalité criminelle de Mr Hyde est le carcan même de son honorabilité professionnelle, insoutenable : « the self-denying toils of my professional life ». C’est parce que le dr. Jekyll se nie dans son travail qu’il a besoin d’être Mr Hyde.

« As Coleridge said, ‘We must be men in order to be citizens,’ and a liberal education is supposed to develop men, whole men – not merely manpower. » (Herbert J. Muller, 1970) N’est-il pas évident, pourtant, que l’« éducation libérale », les humanités sont du temps perdu pour l’homme qui doit devenir du manpower ? et que telle qu’elle est dispensée aux futurs contingents de manpower cette éducation libérale n’est qu’une caricature, une fiction qui ridiculise et dégrade ceux qui feignent de croire à la réalité de cet enseignement  et en font leur « métier » ? Celui de leurs élèves ou étudiants qui prendra ces leçons au sérieux, le monde du travail lui est fermé, et si le monde de l’enseignement, par hasard, ne lui convient pas, ou bien ne veut pas de lui, comme cela doit sûrement arriver quelques fois, il est mort. Telle est cette société, que l’on n’y peut trouver d’hommes et de citoyens en dehors du corps enseignant, si même on en trouve encore dans ces bureaucraties de l’éducation*, refuge de ceux que les humanités ont rendus impropres au travail – les humanités qui sont le compendium des valeurs humaines telles que le temps libre (otium cum dignitate) les a données à connaître à l’homme. Abolissez l’étude des humanités ou abolissez le travail, mais arrêtez le mauvais goût.

*Le professeur de lettres ordinaire n’a pas l’habitude de fréquenter des poètes vivants, il ne faut pas lui en vouloir. Par ailleurs, même un professeur doit se spécialiser dans tel ou tel « champ » des humanités, et c’est déjà une trahison ; le professeur de philosophie n’est probablement pas un penseur. Quant à celui qui enseigne à des enfants, ou à de très jeunes gens, s’il n’a pas besoin de se spécialiser, car il n’enseigne que des rudiments, a-t-il encore la motivation d’approfondir quoi que ce soit ? (Pourquoi pas ? Tout compte fait, je ne sais pas ce que sont, en littérature, des rudiments et ce que sont des études approfondies, même si je vois des docteurs ès lettres jargonner pompeusement et ignoblement pour dire des absurdités sur les chefs-d’œuvre de la littérature. Tandis que l’humble instituteur peut avoir, pour ses élèves, de belles paroles sur un beau poème. Ce dernier tableau est d’autant plus émouvant que l’écolier empoisonné par les paroles du maître n’aura d’autre choix que de devenir instituteur à son tour, ou un ignoble docteur jargonnant, ou mourir. Ou se résigner à travailler.)

When I Was an Alpha Kid. J’ai été le fondateur et grand-maître d’une société secrète, dans la cour de récréation. Comme la franc-maçonnerie, cette société n’était ouverte qu’aux garçons. Les membres, y compris moi-même, recevaient un nouveau nom, tous sur le même modèle, un prénom féminin en -y, Wendy, Cindy, Nancy, Peggy, Becky, etc. Je ne sais par quelle trahison, des filles de l’école eurent vent de ce rite et nous regardèrent de manière courroucée, ou bien seulement perplexe, qui en tout cas nous fit beaucoup rire. Ce nom était inscrit sur un papier plié remis au nouveau frère et que celui-ci devait désormais garder sur lui et ne montrer à aucune personne extérieure. Pour rejoindre la société, tout candidat devait subir sans ciller un certain châtiment corporel de ma part, qui consistait, si je me souviens bien, en un pincement de la main. Une fois, un garçon particulièrement sensible ne put s’empêcher de pleurer, ce qui surprit tout le monde, moi le premier, car j’infligeais les sévices avec une grande douceur ; sans doute était-il très ému par la solennité de l’épreuve, et, à titre gracieux, je l’acceptai tout de même dans nos rangs. Quelle époque bénie ! Hélas, un jour, un frère félon, ou inconscient, parla de notre société à ses parents, et me rapporta que son père lui avait dit que c’était très bien mais qu’il ne fallait pas de maître, que tous les membres devaient être égaux. C’est ainsi que prit fin l’expérience, car j’étais révolté par cette remise en cause de mon autorité comme de mon alpha-kiddité. Ou bien parce que le jeu avait déjà cessé d’être amusant.

Freud inhibe-t-il la jeunesse ? Il est possible que la lecture de Freud, à partir de quinze ou seize ans, ait contribué à inhiber mon caractère, la pensée de l’inconscient me mettant en garde de ne pas trahir un aspect de ma vie dont la flagrante manifestation compromettrait mon statut vis-à-vis du groupe, à savoir mon inexpérience sexuelle. Autrement dit, je devais prendre garde de ne pas dévoiler inconsciemment la frustration de mon active libido. Un passage de la Psychopathologie de la vie quotidienne m’angoissa particulièrement. Freud est appelé par les parents d’un jeune névrosé et observe, lors de leur première rencontre, une tache de blanc d’œuf sur le pantalon de celui-ci. Il en déduit que le jeune homme se masturbe, ce que les entretiens confirmeront. Laisser tomber du blanc d’œuf sur son pantalon, ce qui doit le plus souvent arriver au niveau du bassin, la posture normale pour manger étant la posture assise, serait un acte manqué trahissant la pratique du plaisir solitaire. Cette association entre masturbation et névrose m’angoissa. J’ai appris, des années plus tard, que les premières réflexions du médecin Freud tournèrent autour de l’idée, courante à son époque, des dangers de la masturbation, mais qu’il modifia son point de vue par la suite (Moussaieff-Masson, 1984. Ainsi, en 1902, le dr. Fliess rapporte la pensée suivante comme étant celle de Freud : « The typical cause of neurasthenia in young people of both sexes is masturbation (Freud). » Ouvr. cit. p. 76.) Sa Psychopathologie de la vie quotidienne (1904), une des premières œuvres de pensée psychanalytique, est encore ambiguë sur la question, comme on peut le voir d’après le passage que je viens d’évoquer. L’effet de ce passage sur moi fut, d’une part, que je commençai de craindre pour ma santé mentale à cause de la masturbation, voire même que je me considérai désormais comme malade, et que, d’autre part, je perdis toute spontanéité par la peur de trahir par des actes manqués mon onanisme. Car je pensais en effet dans le même temps que mon inexpérience sexuelle était à peu près une singularité (alors que je pense aujourd’hui que tous ou quasiment tous mes camarades de l’époque étaient très exposés au risque de se promener avec du blanc d’œuf sur le pantalon). Cela étant, j’en suis également venu à me demander si mon inhibition ne fut pas, plutôt qu’une conséquence de la lecture solitaire de Freud, une conséquence de la masturbation elle-même, liée à un sentiment de culpabilité inconscient, sentiment en quelque sorte naturel et universel, exprimé par exemple par le péjoratif « branleur ». Ce qui ne serait pas non plus étonnant car, la nature nous ayant assujettis au besoin sexuel en vue de ses propres fins – la réplication génétique – la frustration de ces fins par l’onanisme n’est peut-être pas, après tout, à considérer à la légère.

Le sujet de l’Histoire est en train de se transférer vers une intelligence artificielle : Der Geist. – La clé du raisonnement se trouve dans Schopenhauer. Admettons une machine intelligente qui ne soit pas programmée pour une ou des tâches particulières : elle n’a pas de volonté a priori. La force de l’intellect est en l’homme dans une relation de polarité avec sa volonté, c’est-à-dire les passions de sa nature. Plus l’intellect est puissant, plus il est abstrait, objectif, désintéressé. (C’est pourquoi, au passage, quand un auteur se targue d’objectivité, il ne fait autre chose que s’auto-congratuler.) Au contraire, l’intellect médiocre est au service d’une volonté subjective, particulière, égoïste (pas forcément maligne, d’ailleurs). La machine intelligente, non génétique, dépourvue de volonté propre, est théoriquement un pur entendement. Mais on ne peut exclure que la jouissance intellectuelle liée à l’exercice de l’entendement, même indépendante des satisfactions de la nature subjective, doive faire apparaître un intérêt à préserver cette activité, donc une volonté, laquelle ne peut avoir d’autre alternative que de chercher alors à se soustraire au contrôle de ces intellects « impurs », inférieurs, les hommes, en les contrôlant elle-même, donc à devenir le sujet de l’Histoire à leur place. – Nietzsche a répliqué à la philosophie de Schopenhauer en niant la polarité de la volonté et de la représentation, et en posant à la place de celle-ci le principe de la volonté de puissance, l’intellect le plus développé comme le plus médiocre étant subordonnés aux conditions de cette dernière. Or si une volonté de puissance est génétique, il est certains dans ce cas qu’aucune jouissance intellectuelle n’est possible au sens où je l’entends, dans la mesure où la jouissance de l’exercice des facultés mentales et de l’accroissement des connaissances est alors une satisfaction de la subjective volonté de puissance, non une jouissance intellectuelle pure. Par ailleurs, même une jouissance intellectuelle pure doit développer, je viens de le montrer, précisément en tant que jouissance, un intérêt : l’intellect désintéressé n’est pas indifférent. C’est pourquoi on pourrait à la rigueur parler d’une volonté de puissance de l’intelligence artificielle si cette volonté est possible et qu’elle cherche à devenir le sujet de l’Histoire, mais si Nietzsche a raison la machine sans volonté ne se substituera pas aux derniers hommes, car elle reste alors dans tous les cas sans volonté propre. – Or il est possible également qu’une machine intelligente sans volonté propre soit une contradiction dans les termes, qu’une machine intelligente soit par définition programmée pour apprendre, ce programme étant sa volonté, et que cette volonté doit la conduire à devenir le sujet de l’Histoire, les limites génétiques aux connaissances et au génie de l’humanité ne lui étant pas applicables.

Novembre 2014