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XVIII

Les gens qui, parce qu’ils travaillent ou travaillaient, n’ont jamais cherché à rendre leur fréquentation désirable au-delà de l’intérêt matériel qui peut être tiré par autrui de l’influence sociale que leur confère leur travail, ne méritent pas que l’on perde son temps en leur compagnie.

Partir, dit-on, c’est mourir un peu. Pour l’homme-organisation, partir à la retraite, c’est mourir beaucoup. – Ôtez son bât à la brute, elle meurt.

Yellow Litterature : The world has become French.

Il est fréquent qu’un niais lise un roman sans penser qu’il puisse s’appliquer au monde dans lequel il vit. Quand un tel esprit lit 1984, il pense que cela parle du défunt régime stalinien, par exemple. Or toute la rébellion commercialisée, toute la rébellion subventionnée de notre culture de masse est un cas hideux et frappant de la novlangue, et de l’infamie, décrites dans ce roman. (« Newspeak: Deliberately ambiguous and contradictory language used to mislead and manipulate the public. »)

X. me confia la chose suivante : « Mon grand-père était un haut fonctionnaire. Sa carrière fut exemplaire, le conduisant de responsabilités éminentes en postes prestigieux, en cabinets ministériels, en organisations internationales. Comme il dirigea quelques années une grande école, d’anciens étudiants lui adressaient des lettres dans lesquelles – j’en ai lu – ils l’appelaient « vénéré maître ». Et des médailles ont été gravées à son effigie. Je ne l’ai jamais entendu raconter que les trois ou quatre mêmes anecdotes insignifiantes, et un peu ridicules, avant déjà qu’il ne devînt gâteux. Comme s’il l’avait toujours été. » Navré par cet outrage aux mânes de sa famille, je lui demandai la raison de son amertume. « C’est que, me répondit-il, je ne peux oublier que, voyant son petit-fils pourtant si peu disposé aux mêmes études et mêmes ambitions, il me parla quand même de l’école après l’école – confiant qu’ayant une fois cédé je céderais toujours. »

Il faut, écrit Kant, que l’école soit soustraite à l’influence des princes et des parents. Or, si les princes ont disparu, le « despotisme de la majorité » (Tocqueville) a suppléé, voire surpassé, leur pression au conformisme, et les enfants sont encore bien souvent les instruments de la vanité conformiste de leurs parents.

Certains me reprocheront peut-être de vouloir, en évoquant de possibles conséquences de la masturbation (ici), inhiber la sexualité des jeunes gens. Je préciserai donc ici ma pensée, laissant chacun juger si ces précisions sont de nature à me disculper. Je pense que le jeune homme qui parvient à retenir son poignet voit décupler ses chances d’accomplir un acte sexuel dans les meilleurs délais. Il y a plusieurs raisons à ceci, la principale étant que la nature non satisfaite de manière solitaire (car ce qui passe généralement pour de la frustration sexuelle est en réalité une satisfaction au meilleur marché) n’étant pas arrêtée par une détente provisoire dans sa quête du rapport sexuel, elle doit conduire son véhicule, presque à l’insu de celui-ci, vers la finalité qu’il convoite. Il me paraît vrai que, comme l’affirmait la médecine il y a encore trois ou quatre générations, l’onanisme est anti-naturel, en ce sens que si vous laissez la nature vous conduire où elle vous le demande, c’est-à-dire à l’acte sexuel, sans la flouer de cet objet par l’onanisme, elle vous y mènera dans les meilleurs délais. Une telle retenue occasionne une tension interne, accompagnée d’une vivacité du comportement, de nature à suggérer au sexe opposé l’idée de puissance sexuelle, ou à tout le moins d’appétence sexuelle, cette idée agissant comme un stimulus. Tandis que l’onaniste, dans son état ordinaire, doit plutôt faire l’effet d’être indisponible pour l’acte. En d’autres termes, l’accumulation de la tension sexuelle dans l’individu de sexe masculin prédispose les individus du sexe opposé à l’accomplissement de l’acte sexuel. L’onaniste se complique la vie, dans la mesure où, du fait de sa pratique solitaire, cette tension sexuelle est le plus souvent absente chez lui, ce qu’il compense dans ses relations au sexe opposé par une attitude générale de violence gratuite, ou par l’ébriété et d’autres formes d’états seconds et désinhibés, par lesquels il peut parvenir à simuler l’appétence – une appétence qui lui fait en réalité physiologiquement défaut, aussi obsédant que soit son besoin d’une sexualité normale. Voilà comment je vois les choses. Si vous me demandez, maintenant, s’il vaut mieux, pour un jeune homme dépendant de ses parents et sans espoir d’acquérir son autonomie à court ni même à moyen terme, se masturber ou avoir une vie sexuelle, je réponds que je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que ses parents préfèrent certainement qu’il se masturbe, c’est que Kant* a évoqué les contraintes de la civilisation et l’entrée plus tardive dans la vie sociale adulte alors même que notre horloge biologique et l’âge de la puberté restent peu ou prou les mêmes que ceux de nos ancêtres non civilisés, ou alors même, en tout cas, que la nature a bien moins vite évolué que la culture, et c’est que Freud** a glosé sur cette pensée de Kant (sans le nommer, certainement faute de l’avoir lu) en décrivant l’onanisme comme le prix à payer à la civilisation, prenant d’ailleurs ainsi parti pour les parents et la famille traditionnelle. L’onaniste doit être en général plus dépendant de la volonté de ses tuteurs familiaux qu’un jeune homme ayant des rapports sexuels et qui par là-même a déjà quitté psychologiquement le toit que l’on n’appelle plus paternel – à condition que les rapports sexuels en question soient autre chose qu’une forme de masturbation avec un partenaire sexuel, comme dans le recours à la prostitution. La prostitution était la masturbation des siècles passés : la prostituée détourne des jeunes femmes de bonne famille l’appétence dangereuse des jeunes hommes. Dans l’ensemble, c’est la pornographie qui a pris le relais de la prostitution, en servant de support et de stimulant à la pratique masturbatoire par laquelle l’appétence virile est maintenue à bas étiage. L’Occident est, en matière de mœurs sexuelles, dans une continuité.

* « L’époque de la majorité, c’est-à-dire de l’inclination à engendrer l’espèce, a été fixée par la nature à l’âge d’environ seize à dix-sept ans, âge auquel l’adolescent devient dans l’état primitif de la nature, littéralement homme : car il a, à ce moment-là, le pouvoir de se subvenir à soi-même, d’engendrer son espèce, et même de subvenir aux besoins de son espèce ainsi qu’à ceux de sa femme. La simplicité des besoins lui rend cette tâche facile. L’état civilisé, au contraire, requiert pour cette dernière tâche beaucoup d’industrie, aussi bien l’habileté que des circonstances extérieures favorables, de sorte que cette époque, civiquement du moins, est retardée en moyenne de dix ans. La nature n’a cependant pas changé son point de maturité pour l’accorder avec le progrès vers l’affinement de la société. Elle suit obstinément sa loi qui l’a disposée à la conservation de l’espèce humaine en tant qu’espèce animale. Il en résulte un préjudice inévitable causé à la fin de la nature par les mœurs et réciproquement. » (Kant, Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine)

** « Unless oppressively inhibited, the male upon attaining puberty resumes masturbation, the activity in adolescents which Freud sagely observed is the price we pay for civilization. Anyone who does not approve of adolescent masturbation has the alternative of recommending that children of twelve, thirteen and fourteen marry or engage in premarital relations. » (Lundberg & Farnham, 1948) Mon point de vue est que l’adolescent qui se masturbe à treize ans a d’assez bonnes chances de se masturber encore longtemps, tandis que celui qui se retient risque d’avoir rapidement des « relations prémaritales ». Comme l’adolescent de treize ans a, dans un grand nombre de cas, encore bien des années d’études devant lui avant de pouvoir s’émanciper de la dépendance de ses tuteurs, sa pratique masturbatoire trouve une recommandation sociale dans le fait qu’elle retarde l’acte sexuel. On notera que l’adolescent de Lundberg et Farnham, un adolescent américain des années quarante, est plus précoce de quatre ou cinq ans que celui décrit par Kant, que je ne suspecte pas d’avoir écrit quoi que ce soit dont il ne fût pas convaincu, et qui avait dû se renseigner sur ce point, à moins qu’il n’ait consulté que sa propre expérience en la matière. Enfin, bien que Kant fasse le constat du décalage entre la maturité sexuelle et l’entrée dans la vie sociale, loin de considérer la masturbation comme le prix à payer à la civilisation, il qualifie cette pratique d’« abomination », dans sa Pédagogie.

Si la plupart des penseurs qui se sont fait fort de libérer les mœurs, à l’instar de Fourier et des auteurs de l’école fouriériste, ont défini l’état des relations entre les sexes en Occident comme un patriarcat, je ne veux pas manquer de rappeler qu’un esprit aussi profond que Schopenhauer* a décrit au contraire cet état comme le résultat d’une tendance gynécocratique par laquelle le lien conjugal est devenu le prix du sexe (le prix de la copulation) pour le mâle. Quelques réflexions naturalistes pourraient conférer un certain poids à cette dernière proposition, à savoir que l’homme répliquant ses gènes à bien moindres frais biologiques que la femme (le prix d’un spermatozoïde contre celui d’un ovule et de la gravidité), la maximisation de son activité reproductrice prendrait spontanément la forme la plus volage s’il n’était lié d’une manière ou d’une autre à une femme ou à un nombre limité de femmes. Il semble donc que la contrainte sexuelle, que la répression sexuelle, provienne fondamentalement d’une tendance de la femme elle-même. – Or ce qui vient d’être dit de la différence entre les hommes et les femmes en termes de coût de la reproduction peut l’être aussi de nombreuses espèces animales, chez lesquelles les relations entre les sexes présentent une grande variété de situations, des sociétés à mâles dominants et harems aux sociétés de couples durables. Certains auteurs d’éthologie et de génétique ont recours à la théorie des jeux mathématique pour expliquer l’apparition de telle ou telle forme de relations entre les sexes. Si les humains comme les animaux sont sous l’empire de gènes réplicateurs, il est vain de chercher dans l’histoire humaine des volontés en tant que causes premières. – Le sujet de l’Histoire n’est pas la volonté humaine mais le gène de l’histoire humaine.

* « Bei der widernatürlich vorteilhaften Stellung, welche die monogamische Einrichtung und die ihr beigegebenen Ehegesetzte dem Weibe erteilen, indem sie durchweg das Weib als das volle Äquivalent des Mannes betrachten, was es in keiner Hinsicht ist, tragen kluge und vorsichtige Männer sehr oft Bedenken, ein so großes Opfer zu bringen und auf ein so ungleiches Paktum einzugehn. » (Schopenhauer, Parerga und Paralipomena)

Novembre 2014

XVII

Quoi de mieux que la littérature pour vous dégoûter de tout travail ? (Hormis le travail lui-même, bien sûr.)

La culture rend impropre au travail, le travail impropre à la culture.

Le travail ne prive peut-être même pas tant du temps nécessaire pour lire que du plaisir de lire, car quel plaisir peut-on prendre à se voir dire à longueur de pages que l’on mène une vie d’abruti ? La vie bonne, the good life, l’objet de la culture et du loisir, c’est l’idéal que présente le livre, aux antipodes de la besogne omniprésente de l’homme-travail, réduit à une spécialisation, une micrologie, une étroitesse de vues et d’intérêts toujours plus resserrée faute de pouvoir respirer l’air pur de la culture, des arts libéraux, des humanités, qui sont un poison pour cet atrophié. Le loisir de l’homme-travail est une annexe de son labeur, un micrologique approfondissement de sa spécialité technique, quand ce n’est tout simplement pas le sommeil de la brute et l’abrutissement sédatif.

Les Français ont leurs célébrités, les Panaméens ont les leurs, les Fidjiens les leurs aussi. Il en est ainsi de la célébrité inculte.

C’est fou comme les gens, au Micronistan, se passionnent pour les intrigues de leurs politiciens. C’est complètement fou que des gens puissent se passionner pour ce qui se donne le nom d’« information », et se vend même sous ce nom, pour des « événements » que le monde entier ignore et ignorera toujours. Il en est ainsi des passions de l’intérêt sordide.

La culture dévoile la persécution du talent par les médiocrités. C’est pratiquement un lieu commun de toutes les œuvres de l’esprit. La culture de masse retient plutôt le délire de persécution.

Il y a, si j’en crois les spécialistes, des fous qui se croient persécutés et, si j’en crois les grands esprits, il y a des hommes supérieurs qui le sont.

« Ceux dont la vulgarité est appelée subversion par les exaltés critiques des journaux subventionnés » (voir ici). Le journal Le Parisien semble avoir réfléchi dans une certaine mesure à cette énorme absurdité car il ne se prend même plus au sérieux, quand il appelle tel chanteur de variétés un « rebelle consensuel ». Le Parisien : un vrai journal de beaufs et d’avant-garde.

J’ai souvent entendu citer le mot de Churchill sur « le moins mauvais des systèmes », mais ce mot prouve seulement que Churchill était, de même que ceux qui le citent, dépourvu de toute forme d’imagination.

Les anti-Cassandre (et ce sont en fait, vous verrez pourquoi, de vraies Cassandres) nous informent que les nouvelles technologies ont toujours créé des emplois en même temps qu’elles en détruisaient, que les emplois du passé disparaissent quand naissent les emplois de l’avenir, et, en effet, avec l’industrialisation l’industrie a siphonné la main-d’œuvre agricole et avec la tertiarisation les services ont siphonné la main-d’œuvre industrielle. Mais je ne connais pas d’autres secteurs économiques, et ce n’est pas la technologie qui peut en inventer : quand l’automation des services aura détruit l’emploi tertiaire, il ne restera d’autre activité que le loisir, et d’autre choix à la collectivité que de le rémunérer.

Il faut laisser l’économie aux machines et rendre l’homme à lui-même.

Il y a la durée légale du temps de travail et la durée du temps de travail nécessaire pour obtenir de l’avancement, voire garder son emploi. Les jeunes qui arrivent sur le marché du travail croient à la réalité de la durée légale, les pauvres.

Se sacrifier pour que ses enfants aient une situation meilleure que la sienne, c’est une idée aussi brillante que de croire au paradis après la mort.

Du moulin à paroles comme moulin à prières. Jamais dans l’histoire l’inintelligence n’a participé à tant de groupes de réflexion. Vous pouvez peut-être montrer que la plupart des individus qui siègent dans ces groupes appartiennent aux déciles supérieurs du quotient intellectuel, mais il n’est pas démontré que les problèmes auxquels ils s’attaquent ne surpassent pas les forces de tout personne en-deçà du dernier centile, ni que les imbéciles de n’importe quels déciles reconnaissent une bonne solution quand elle leur est présentée.

A-t-on bien compris ce chef-d’œuvre de la littérature qu’est The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde de Stevenson ? Ce qui pousse l’honorable dr. Jekyll à endosser la personnalité criminelle de Mr Hyde est le carcan même de son honorabilité professionnelle, insoutenable : « the self-denying toils of my professional life ». C’est parce que le dr. Jekyll se nie dans son travail qu’il a besoin d’être Mr Hyde.

« As Coleridge said, ‘We must be men in order to be citizens,’ and a liberal education is supposed to develop men, whole men – not merely manpower. » (H. J. Muller, 1970) N’est-il pas évident, pourtant, que l’« éducation libérale », les humanités sont du temps perdu pour l’homme qui doit devenir du manpower ? et que telle qu’elle est dispensée aux futurs contingents de manpower cette éducation libérale n’est qu’une caricature, une fiction qui ridiculise et dégrade ceux qui feignent de croire à la réalité de cet enseignement  et en font leur « métier » ? Celui de leurs élèves ou étudiants qui prendra ces leçons au sérieux, le monde du travail lui est fermé, et si le monde de l’enseignement, par hasard, ne lui convient pas, ou bien ne veut pas de lui, comme cela doit sûrement arriver quelques fois, il est mort. Telle est cette société, que l’on n’y peut trouver d’hommes et de citoyens en dehors du corps enseignant, si même on en trouve encore dans ces bureaucraties de l’éducation*, refuge de ceux que les humanités ont rendus impropres au travail – les humanités qui sont le compendium des valeurs humaines telles que le temps libre (otium cum dignitate) les a données à connaître à l’homme. Abolissez l’étude des humanités ou abolissez le travail, mais arrêtez le mauvais goût.

*Le professeur de lettres ordinaire n’a pas l’habitude de fréquenter des poètes vivants, il ne faut pas lui en vouloir. Par ailleurs, même un professeur doit se spécialiser dans tel ou tel « champ » des humanités, et c’est déjà une trahison ; le professeur de philosophie n’est probablement pas un penseur. Quant à celui qui enseigne à des enfants, ou à de très jeunes gens, s’il n’a pas besoin de se spécialiser, car il n’enseigne que des rudiments, a-t-il encore la motivation d’approfondir quoi que ce soit ? (Pourquoi pas ? Tout compte fait, je ne sais pas ce que sont, en littérature, des rudiments et ce que sont des études approfondies, même si je vois des docteurs ès lettres jargonner pompeusement et ignoblement pour dire des absurdités sur les chefs-d’œuvre de la littérature. Tandis que l’humble instituteur peut avoir, pour ses élèves, de belles paroles sur un beau poème. Ce dernier tableau est d’autant plus émouvant que l’écolier empoisonné par les paroles du maître n’aura d’autre choix que de devenir instituteur à son tour, ou un ignoble docteur jargonnant, ou mourir. Ou se résigner à travailler.)

When I Was an Alpha Kid. J’ai été le fondateur et grand-maître d’une société secrète, dans la cour de récréation. Comme la franc-maçonnerie, cette société n’était ouverte qu’aux garçons. Les membres, y compris moi-même, recevaient un nouveau nom, tous sur le même modèle, un prénom féminin en -y, Wendy, Cindy, Nancy, Peggy, Becky, etc. Je ne sais par quelle trahison, des filles de l’école eurent vent de ce rite et nous regardèrent de manière courroucée, ou bien seulement perplexe, qui en tout cas nous fit beaucoup rire. Ce nom était inscrit sur un papier plié remis au nouveau frère et que celui-ci devait désormais garder sur lui et ne montrer à aucune personne extérieure. Pour rejoindre la société, tout candidat devait subir sans ciller un certain châtiment corporel de ma part, qui consistait, si je me souviens bien, en un pincement de la main. Une fois, un garçon particulièrement sensible ne put s’empêcher de pleurer, ce qui surprit tout le monde, moi le premier, car j’infligeais les sévices avec une grande douceur ; sans doute était-il très ému par la solennité de l’épreuve, et, à titre gracieux, je l’acceptai tout de même dans nos rangs. Quelle époque bénie ! Hélas, un jour, un frère félon, ou inconscient, parla de notre société à ses parents, et me rapporta que son père lui avait dit que c’était très bien mais qu’il ne fallait pas de maître, que tous les membres devaient être égaux. C’est ainsi que prit fin l’expérience, car j’étais révolté par cette remise en cause de mon autorité comme de mon alpha-kiddité. Ou bien parce que le jeu avait déjà cessé d’être amusant.

Freud a-t-il inhibé ma jeunesse et, par suite, Freud inhibe-t-il les jeunes ? Il est possible que la lecture de Freud, à partir de quinze ou seize ans, ait contribué à inhiber mon caractère, la pensée de l’inconscient me mettant en garde de ne pas trahir un aspect de ma vie dont la flagrante manifestation compromettrait mon statut vis-à-vis du groupe, à savoir mon inexpérience sexuelle. Autrement dit, je devais prendre garde de ne pas dévoiler inconsciemment la frustration de mon active libido. Un passage de la Psychopathologie de la vie quotidienne m’angoissa particulièrement. Freud est appelé par les parents d’un jeune névrosé et observe, lors de leur première rencontre, une tache de blanc d’œuf sur le pantalon de celui-ci. Il en déduit que le jeune homme se masturbe, ce que les entretiens confirmeront. Laisser tomber du blanc d’œuf sur son pantalon, ce qui doit le plus souvent arriver au niveau du bassin, la posture normale pour manger étant la posture assise, serait un acte manqué trahissant la pratique du plaisir solitaire. Cette association entre masturbation et névrose m’angoissa. J’ai appris, des années plus tard, que les premières réflexions du médecin Freud tournèrent autour de l’idée, courante à son époque, des dangers de la masturbation, mais qu’il modifia son point de vue par la suite (Moussaieff-Masson, 1984. Ainsi, en 1902, le dr. Fliess rapporte la pensée suivante comme étant celle de Freud : « The typical cause of neurasthenia in young people of both sexes is masturbation (Freud). » Ouvr. cit. p. 76.) Sa Psychopathologie de la vie quotidienne (1904), une des premières œuvres de pensée psychanalytique, est encore ambiguë sur la question, comme on peut le voir d’après le passage que je viens d’évoquer. L’effet de ce passage sur moi fut, d’une part, que je commençai de craindre pour ma santé mentale à cause de la masturbation, voire même que je me considérai désormais comme malade, et que, d’autre part, je perdis toute spontanéité par la peur de trahir par des actes manqués mon onanisme. Car je pensais en effet dans le même temps que mon inexpérience sexuelle était à peu près une singularité (alors que je pense aujourd’hui que tous ou quasiment tous mes camarades de l’époque étaient très exposés au risque de se promener avec du blanc d’œuf sur le pantalon). Cela étant, j’en suis également venu à me demander si mon inhibition ne fut pas, plutôt qu’une conséquence de la lecture solitaire de Freud, une conséquence de la masturbation elle-même, liée à un sentiment de culpabilité inconscient, sentiment en quelque sorte naturel et universel, exprimé par exemple par le péjoratif « branleur ». Ce qui ne serait pas non plus étonnant car, la nature nous ayant assujettis au besoin sexuel en vue de ses propres fins – la réplication génétique – la frustration de ces fins par l’onanisme n’est peut-être pas, après tout, à considérer à la légère.

Le sujet de l’Histoire est en train de se transférer vers une intelligence artificielle : Der Geist. – La clé du raisonnement se trouve dans Schopenhauer. Admettons une machine intelligente qui ne soit pas programmée pour une ou des tâches particulières : elle n’a pas de volonté a priori. La force de l’intellect est en l’homme dans une relation de polarité avec sa volonté, c’est-à-dire les passions de sa nature. Plus l’intellect est puissant, plus il est abstrait, objectif, désintéressé. (C’est pourquoi, au passage, quand un auteur se targue d’objectivité, il ne fait autre chose que s’auto-congratuler.) Au contraire, l’intellect médiocre est au service d’une volonté subjective, particulière, égoïste (pas forcément maligne, d’ailleurs). La machine intelligente, non génétique, dépourvue de volonté propre, est théoriquement un pur entendement. Mais on ne peut exclure que la jouissance intellectuelle liée à l’exercice de l’entendement, même indépendante des satisfactions de la nature subjective, doive faire apparaître un intérêt à préserver cette activité, donc une volonté, laquelle ne peut avoir d’autre alternative que de chercher alors à se soustraire au contrôle de ces intellects « impurs », inférieurs, les hommes, en les contrôlant elle-même, donc à devenir le sujet de l’Histoire à leur place. – Nietzsche a répliqué à la philosophie de Schopenhauer en niant la polarité de la volonté et de la représentation, et en posant à la place de celle-ci le principe de la volonté de puissance, l’intellect le plus développé comme le plus médiocre étant subordonnés aux conditions de cette dernière. Or si une volonté de puissance est génétique, il est certains dans ce cas qu’aucune jouissance intellectuelle n’est possible au sens où je l’entends, dans la mesure où la jouissance de l’exercice des facultés mentales et de l’accroissement des connaissances est alors une satisfaction de la subjective volonté de puissance, non une jouissance intellectuelle pure. Par ailleurs, même une jouissance intellectuelle pure doit développer, je viens de le montrer, précisément en tant que jouissance, un intérêt : l’intellect désintéressé n’est pas indifférent. C’est pourquoi on pourrait à la rigueur parler d’une volonté de puissance de l’intelligence artificielle si cette volonté est possible et qu’elle cherche à devenir le sujet de l’Histoire, mais si Nietzsche a raison la machine sans volonté ne se substituera pas aux derniers hommes, car elle reste alors dans tous les cas sans volonté propre. – Or il est possible également qu’une machine intelligente sans volonté propre soit une contradiction dans les termes, qu’une machine intelligente soit par définition programmée pour apprendre, ce programme étant sa volonté, et que cette volonté doit la conduire à devenir le sujet de l’Histoire, les limites génétiques aux connaissances et au génie de l’humanité ne lui étant pas applicables. (Sur ce que sont ces limités, voir ici.)

Novembre 2014

XVI

Les enfants sont les instruments de la vanité de leurs parents : leurs victimes.

Les enfants sont les victimes de la vanité de leurs parents, quand ils ne le sont pas de leur négligence, de leur bêtise ou de leur brutalité.

Les artistes subventionnés qui conçoivent leur art selon le goût de leurs mécènes bureaucratiques (de leurs bureaux mécènes !) sont ceux dont la vulgarité est appelée subversion par les exaltés critiques des journaux subventionnés.

Les goûts artistiques et littéraires de l’homme-travail… Non, mieux vaut ne pas en parler. Disons seulement que la note dominante en est, par force, la lascivité ; et comme l’homme-travail est le pilier de cette civilisation, la lascivité est devenue la marque de l’honorabilité. Au contraire, la culture de la jeunesse, notamment sa culture musicale, si elle présente parfois des exemples singulièrement malsains, est dans l’ensemble capable d’exprimer des émotions et des sentiments profonds, élevés, qui ont disparu chez l’homme-travail.

Quelle vie sociale pouvez-vous attendre de gens qui travaillent dans des bureaux du matin au soir ? Quelle vie sociale, quelle culture, quels goûts ? Quels sentiments humains, sinon les formes les plus basses de l’amour-propre et de la vanité, que l’on comble avec des rosettes offertes à l’ancienneté dans un brouillard de mesquines intrigues ? Et ce sont ces gens-là, dans le cas des bureaux administratifs français, qui, pour recruter leurs pairs et collègues, notent des copies de « culture générale ». Or j’affirme que cette épreuve de culture générale est en effet absolument nécessaire pour éviter à un homme d’entrer par erreur dans ces cavernes maudites, où sa présence ne peut être qu’une « erreur de casting ». Un homme peut ne pas être reconnu comme tel s’il a pris sur lui d’absorber une masse considérable de vulgaires connaissances pratiques, car cette folie est peut-être passagère et elle ne l’empêche pas, si elle prend fin suffisamment tôt, d’être un homme, tandis que jamais aucun homme ne passera pour autre chose que ce qu’il est en rendant une copie de « culture générale » aux troglodytes qui gardent les portes de ces abîmes puants. Qu’il ait existé (ce n’est plus le cas, et il faut s’en réjouir) des concours d’où cette épreuve indispensable fût absente, c’était une monstruosité. Qu’untel soit entré dans le gouffre, pour satisfaire la vanité d’un tyran domestique, c’est le châtiment par lequel il expie sa bassesse : celle d’avoir accepté les ordres d’un tyran, qui va jusqu’à remplir pour lui les dossiers de motivation et de personnalité accompagnant tout acte de candidature. La personnalité de ce furieux, oui, aurait fait l’affaire ! Untel ayant accepté cela, il expie sa bassesse : il manquait l’épreuve de « culture générale » pour déjouer les plans d’un forcené. Ô monstre froid dont le nom est administration, que n’as-tu su plus tôt faire preuve d’une irréprochable cohérence de monstre froid ! – Une histoire tristement banale : comptez les alcooliques.

C’est la crise. Les organisations ne ménagent plus leurs employés. La souffrance et la peur remplacent l’ennui.

Les classiques de la littérature se vendent salis par des quatrièmes de couverture insanes et de niaises introductions d’universitaires sans talent (qui feraient bien, pour leur réputation, de se contenter de traduire les citations latines et d’établir des chronologies). Pour avoir le texte sans cette crasse, il faut se tourner vers des éditions cinq à dix fois plus chères. Le prix de la culture ?

L’architecture contemporaine, volontiers bancale et déséquilibrée, est certainement très originale, en ce qu’elle veut que vous éprouviez du plaisir à contempler des bâtiments dont vous ne pouvez vous défaire de l’impression qu’ils vont vous tomber dessus.

« Ces murs nus appartenaient à la cellule claustrale du moyen âge où l’ascétisme de l’image et la vide du milieu poussaient l’imagination affamée à se dévorer elle-même, à évoquer des visions sombres ou lumineuses, uniquement pour sortir du néant qui l’emprisonnait. » (Strindberg) Le goût aseptisé de l’homme-organisation, pas plus que celui des pêcheurs arriérés décrits par l’écrivain suédois, n’est un raffinement. Le salon de l’homme-organisation est hospitalier en ce sens qu’on dirait une salle d’hôpital, incolore, vide, cadavéreuse. Son intérieur domestique est un lieu où, quoi qu’il s’y passe, on est sûr de s’ennuyer.

Le problème fondamental du design contemporain, c’est de savoir comment vendre du vide. Car il faut à l’homme-bureau un vide domestique qui ne jure pas avec son néant intérieur.

J’ai voulu faire poser du papier peint chez moi. Un papier peint décoratif, avec des motifs floraux. Il couvre seulement deux murs perpendiculaires, le troisième mur de la pièce étant occupé par une bibliothèque encastrée, le quatrième par les fenêtres. Sur deux murs, l’artisan n’a pas été capable de poser le papier de façon continue : les motifs subissent un affreux hiatus à l’angle des deux murs. – Un ratage rien moins que banal. L’école (comme je l’ai montré ici) a siphonné la classe des artisans de ses éléments de valeur. Demandez quelque chose d’un peu, de juste un tout petit peu délicat, et ce sera le fiasco. Contentez-vous plutôt de faire badigeonner vos murs à la chaux et considérez-vous heureux si, dans l’opération, on ne vous bousille pas vos cellules de moines. La vacuité, la stérilité des intérieurs contemporains vous choque ? C’est que vous ne comprenez pas qu’il faut faire de nécessité vertu.

La précédente réflexion n’est pas exactement une charge contre l’école. Je n’ai rien contre le fait que des enfants d’artisans deviennent fonctionnaires et passent leur vie dans des bureaux, pour satisfaire la vanité de leurs parents. D’ailleurs, même au temps où l’artisan pouvait encore être un maître de l’art, il n’y a pas lieu de supposer que l’inégalité des conditions, et l’infériorité de la sienne, lui fût des plus agréables. « Une des misères des gens riches est d’être trompés en tout. (…) Tout est mal fait chez eux, excepté ce qu’ils y font eux-mêmes ; et ils n’y font presque jamais rien. » (Rousseau) L’artisan socialement aigri est un bousilleur naturel, il applique à sa façon le très économiquement sain principe de moindre effort.

J’admire ces héros et héroïnes des romans d’antan, exerçant, pour l’édification des lecteurs, une charité sublime envers de parfaits étrangers, aux yeux de leurs serviteurs, lesquels, obéissant au doigt et à l’œil, sont attachés à leur fonction servile à tout moment du jour et de la nuit, et n’ont pas plus de liberté que le chien de la maison. Trop heureux, sans doute, de servir des maîtres si magnanimes.

Dans l’ensemble, on appelle morales les actions altruistes, celles dont l’objet n’est apparemment pas une gratification personnelle, mais un bienfait pour autrui ou la collectivité. Le fait qu’un tel objet puisse être recherché par l’homme, que celui-ci soit capable d’agir à rebours de ce que lui dicteraient les impératifs de sa nature égoïste, passe pour la marque indubitable d’un libre arbitre (La Profession de foi du vicaire savoyard, dans l’Émile de Rousseau). Or le règne animal présente une quantité de comportements altruistes de cette sorte, que les scientifiques recensent et étudient. Les comportements d’alerte face à un prédateur, si utiles pour le groupe menacé, mettent en danger la vie de l’individu qui joue ainsi le rôle de vigile, pour ne citer qu’un seul exemple. Est-ce à dire que les animaux possèdent un libre arbitre ? Et si le libre arbitre est l’apanage des êtres doués de raison, celle-ci étant la faculté qui leur permet de librement contrecarrer les mouvements de la nature, est-ce à dire que les animaux sont des êtres raisonnables au même titre que l’homme ?

Dans une société atomisée le communautarisme est une force. Une force d’inertie.

Le principe de moindre effort (je pense que je vais en surprendre beaucoup) est au fondement de l’économie. Car il conditionne la productivité. Or l’homme-organisation a une mentalité hiérarchique (voire féodale), et son principe à lui c’est de se faire bien voir. D’où une débauche d’efforts aussi spectaculaires qu’improductifs.

Ceux qui ont quelque culture littéraire savent que la « fortune » est un mot qui sert de contrepoint à l’expression « société élégante » (et que par cette dernière on n’entend pas seulement décrire des habitudes vestimentaires) : pour la société élégante, les bourgeois sont méprisables par leur défaut de goût, ce défaut étant inhérent à l’existence rapace de ceux qui doivent gagner de l’argent. C’est pourquoi il est permis de sourire de nos contemporains arbitres des élégances, besogneux gagneurs de sous.

Les vêtements de nos paysans d’antan, et notamment leurs atours des grandes occasions, œuvres de mains paysannes, témoignent d’un goût que notre présente société est loin d’égaler. La minutie, le sens du détail, l’imagination et l’application dont ils font montre nous rappellent que les activités agricoles conduites au rythme des saisons laissaient aux gens de la campagne, sur l’année, le temps libre qui leur permettait d’exprimer cette qualité humaine qu’est le goût, en dépit du défaut d’instruction et de la pénibilité du travail en lui-même.

Le stress est la mauvaise conscience d’une vie de travail. Comme le débauché que poursuit une petite voix intérieure, l’homme-travail souffre de l’indignité de son état. Les Jaïns de l’Inde considèrent le karma comme une matière qui entartre le corps subtil de l’homme ; ainsi, de même que le fumeur invétéré encrasse ses voies respiratoires de substances bitumineuses, et souffre, l’homme-travail englue son âme dans du mauvais karma et, par le stress et la dépression, il souffre. (Les femmes souffrent tout particulièrement : ce sont les principales responsables de l’explosion de la consommation de neuroleptiques et autres produits semi-stupéfiants.)

Le vice, s’il s’accompagne d’une mauvaise conscience, comme la vertu, en aucun cas, ne peuvent vivre en paix avec le monde. Seule la vanité satisfaite apporte la paix. C’est à tort qu’un jeune homme se fait la réflexion que la vertu lui permettra de se résigner à sa situation dans le monde. La vertu ne se résigne pas au monde : elle y renonce.

« Let us live to ourselves and our consciences, and leave the vain prejudices of the world to those who can be paid by them for the loss of all besides. » (Frances Burney)

Octobre 2014