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XIX

Deux enfants passaient dans la rue. L’un jetant un papier par terre, l’autre, indigné, s’écria : « Et si tout le monde faisait comme toi ? » Je m’empressai d’apostropher le jeune moraliste : « Et si tout le monde pensait comme toi, ne comprends-tu pas que des milliers de balayeurs seraient jetés à la rue, que ce serait un affreux malheur pour leurs familles, une catastrophe pour tant de bassins d’emploi, la ruine, peut-être, de notre pays ! »

Pourquoi demandez-vous à vos enfants de finir leur plat au restaurant, quand la moitié peut-être de la nourriture que commande ce restaurant chaque semaine doit finir à la poubelle non consommé ? Pourquoi leur demandez-vous la même chose à la maison, quand le supermarché où vous faites vos courses jette des quantités prodigieuses de nourriture ? Connaissez-vous les chiffres ? Pourquoi ne les demandez-vous pas ? Croyez-vous qu’un restaurant, une supérette, un hypermarché peuvent commander leurs stocks à l’unité près ? Jamais vos enfants ne gaspilleront autant de nourriture que les honorables professionnels en question. Vos principes sont périmés.

Il paraît qu’en morale, c’est sur l’acte que porte le jugement et non sur la personne. Or les femmes permettent aux uns ce dont elles s’offensent de la part des autres.

Il manque vraiment quelque chose à la maxime « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît ». Une brute n’a rien à se reprocher quand elle offense une délicatesse que sa nature ignore. Par conséquent, rien dans la maxime en question ne permet de sanctionner cette brute, ne serait-ce qu’en fuyant sa compagnie si elle recherche la nôtre. Une réprimande serait au contraire perçue comme un manquement à la maxime, comme un préjudiciable témoignage d’hostilité, de même que l’ostracisme. C’est pourquoi les moralistes, qui en ont fait le dernier mot de leur science, sont des gens dangereux.

Les femmes ne jugent pas un homme sur ce qu’il fait mais sur ce qu’il est, c’est-à-dire selon qu’il leur plaît ou non (un jugement dans lequel les actes n’entrent que pour une part seulement, et non la plus importante). Que les philosophes se mettent bien cela en tête avant d’inventer un nouveau système.

La femme a de toute façon besoin d’un homme pour prévenir l’assiduité de tous les autres hommes (si elle est susceptible d’éveiller une telle assiduité). Cette nécessité peut parfois revêtir un tel caractère d’urgence que le choix ne tient pas le moindre compte d’un quelconque sentiment. – L’autorité parentale n’est pas de rigueur pour un mariage de raison.

La femme qui fait carrière doit changer d’homme à chaque échelon. Si elle épouse, étant encore en bas de l’échelle, un homme en haut de l’échelle, on dira que c’est lui qui fait sa carrière, et ce sera une tache sur sa réputation de femme active. Or l’homme qui fait carrière a le même intérêt, puisqu’il ne peut plus compter épouser une femme qui s’occupe des enfants. Son intérêt est de changer de femme à chaque échelon, pour avoir, à toutes les étapes de sa carrière, une femme de son échelon. Ce serait idyllique que tous les couples de carriéristes puissent gravir en même temps tous les échelons, mais la vie des carriéristes n’est pas un conte de fées. Celui des deux qui, dans un couple, monte le premier compromet, s’il n’abandonne pas l’autre, le succès de sa carrière future, exactement de la même manière que s’il ne change pas de voiture, car sa sociabilité professionnelle, dont l’informelle importance est bien connue, en pâtira. Quant à leurs enfants…

Tant que nous n’aurons pas adopté la circoncision pour tous les nouveau-nés mâles, à peu près comme aux États-Unis, où 79 % de la population masculine est circoncise (chiffres de 2002), nous encouragerons les nounous (et presque tous les enfants passent de nos jours entre les mains de nounous) à jouer avec le zizi de leurs protégés tout en ayant l’excuse de nécessaires décalottages et décollements préputiaux, qui constituent par ailleurs une puissante recommandation pour la pratique masturbatoire. L’enfant non circoncis devrait en tout cas être autorisé à poursuivre ses parents en justice pour maltraitance, ou à tout le moins négligence, à l’égard de sa future virilité, la relative insensibilisation du gland induite par la plus grande exposition de celui-ci du fait de la circoncision permettant, toutes choses égales par ailleurs, de prolonger la durée du coït.

Les femmes qui passent pour être compétentes en matière de sexualité, ou de sexologie, aiment à rassurer les hommes sur leur virilité. Au sujet de la taille du pénis, par exemple. Non seulement la taille n’a pas d’importance, mais de surcroît, selon l’une de ces expertes, l’angle de la verge fait que l’homme ne contemple pas celle-ci dans toute l’étendue de son ampleur. Comme si on ne pouvait pas se regarder dans une glace.

De X., encore lui (voir XVIII) : « Ce sont les femmes qui ont fait ma carrière. Je n’ai jamais mis les pieds dans un bureau qu’une femme ne m’ait ouvert la porte, si bien que, si les femmes ne travaillaient et ne pouvaient devenir professionnellement influentes, je ne serais jamais entré dans aucune carrière, et cela me peine d’avoir à dire, avec l’expérience, que je ne sache pas qu’il y ait lieu de leur en être reconnaissant. » – J’espère qu’il ne comptait pas trop que je le plaigne, car je ne pus m’empêcher de l’envier. Ah, si la providence avait joint à mon ambition sa bonne fortune, j’aurais été l’ornement de ce siècle ! – S’agissant de ce genre d’influence, dans le monde professionnel, de la part des femmes, toute personne un peu familière avec la littérature sait d’ailleurs qu’elle existait déjà avant que les femmes ne travaillent, et que, par exemple, madame avait parfois son mot à dire sur le choix des collaborateurs, associés et employés de monsieur. Autrement dit, que les femmes travaillent ou non, la carrière de X. aurait de toute façon été faite par elles, et j’incline même à penser qu’elles la lui feraient encore s’il était sujet d’un sultan. Car c’est ce qui s’appelle la bonne fortune, et les lois n’y peuvent rien, hélas. – Mais son goût affiché pour les philosophes sévères, et l’âge, finiront peut-être par faire pâlir son étoile, et nous verrons alors ce qu’il en est de son stoïcisme, ou atomisme, ou quel que soit le nom qu’il donne à la comédie qu’il joue.

Considérant la place qu’occupe Schopenhauer sur ce blogue, je me dois d’informer le public français que ce philosophe n’a jamais écrit un livre intitulé L’Art d’avoir toujours raison. Ce titre est une invention d’éditeur sans scrupule, pour servir au public quelques notes manuscrites non publiées par leur auteur et que celui-ci résuma dans ses Parerga und Paralipomena (un ouvrage majeur dont il n’existe aucune édition française sur le marché aujourd’hui), notes dans lesquelles Schopenhauer recense quelques figures de mauvaise foi du débat d’idées, comme il existe des figures de style. Un tel titre est d’autant plus choquant qu’il fait passer Schopenhauer pour une sorte de sophiste, voire de charlatan, ce qui doit bien faire sourire le plus grand nombre des étudiants et docteurs en philosophie, et conforter ceux d’entre eux qui ne l’ont pas lu dans leur piètre opinion de ce penseur, dont le tort est d’avoir vitupéré, sous le nom de « hegelânerie » (Hegelei), la philosophie universitaire. Or, que l’on juge à quel point les Français sont encore sensibles à la charlatanerie, ce livre frauduleux étant un des plus vendus de la collection où il est paru, et ceux qui l’achètent n’ayant aucune raison a priori de douter du sérieux de son titre, de la part d’un penseur réputé, malgré ce que peuvent en penser les philosophes universitaires, sérieux. Si l’intention ironique d’un tel titre était d’emblée perceptible, les ventes de ce livre de philosophie ne se distingueraient pas de celles des autres livres dans la même catégorie. – Des études sociologiques ont montré que les étudiants en philosophie travaillant sur ce penseur étaient la plupart issus de milieux modestes, ce qui indique selon moi son peu de prestige. Cela me paraît indiquer également le caractère mesquin et rancunier, de même que le très fort conservatisme, d’un milieu, ou d’une caste, qui, entre l’époque de Schopenhauer et la nôtre, a su maintenir l’intégrité de son ânerie.

Une injustice, ou quelles peuvent être les conséquences d’un immérité zéro sur vingt. Un récit que mon ami H., qui en est le narrateur, m’autorise à publier. « C’était en cours de science physique au collège. La professeure me demanda (j’étais un des meilleurs élèves) de l’assister pour une expérience. Je devais maintenir un ballon à moitié immergé dans un bassin, ou bien à la surface de l’eau, je ne sais plus, le temps qu’elle pompe de l’air. Or, sans doute par distraction, je fis échouer l’expérience en déplaçant le ballon. La professeure, dans sa surprise me demandant pourquoi j’avais, en dépit de ses instructions, bougé, confus je répondis : « Je sais pas ! » À ces mots un énorme éclat de rire secoua la classe, peut-être aussi les murs, et je crois bien que je ne fus pas insensible moi-même au burlesque de la situation, bien que je n’osasse rire. Or ce mouvement d’hilarité générale courrouça la professeure au plus haut point, et nous fûmes punis par un contrôle surprise. Il s’agissait d’un problème à résoudre. Un seul. Ceux dont la copie présenteraient le bon résultat auraient vingt sur vingt, ceux qui auraient suivi le raisonnement juste tout en commettant une erreur de calcul auraient dix sur vingt, les autres auraient zéro. Une épreuve aussi redoutable qu’inhabituelle. À la fin du temps imparti, elle recueillit les copies puis procéda à la résolution de l’exercice au tableau. Je ne saurais décrire l’épouvante dont je fus saisi, constatant que mon raisonnement différait du sien et aboutissait à un résultat erroné, c’est-à-dire que j’aurais, pour la première fois de ma vie, zéro. De retour chez moi, mû par l’énergie du désespoir, et sans doute aussi par une vague intuition, je recommençai la résolution du problème en suivant mon propre raisonnement et, miracle, je parvins, en évitant une méchante erreur de calcul, au bon résultat ! Je n’aurais donc pas zéro, mais dix, et, si c’était encore une mauvaise note pour ma moyenne, du moins n’était-ce pas si catastrophique. Or, quelle ne fut ma stupéfaction, lors de la remise des copies au cours suivant, en voyant sur la mienne l’horrible zéro. Restant sans voix, je pris la résolution de mettre au propre, une fois chez moi, la résolution du problème à ma façon, avec le bon résultat, afin de réclamer un dix sur vingt au prochain cours : car ma faute, lors du contrôle, fut une simple erreur de calcul et, selon les règles édictées par la professeure elle-même, c’est la note que je méritais. Or je soumis le cas, entre-temps, à une personne ayant sur moi tutelle et intéressée à mon bien, ma mère, devant qui je résolus le problème des deux manières, celle de la professeure et la mienne, aboutissant au même résultat, pour recevoir d’elle un encouragement dans ma démarche. Hélas, ma mère, dont la vie de bureau avait dû d’ailleurs effacer les souvenirs de sa lointaine physique scolaire, ne fut pas convaincue par ma démonstration, et j’appris que je parvenais au bon résultat par une erreur de raisonnement. Je renonçai donc à présenter une quelconque réclamation à Mme la professeure, qui abjura d’ailleurs d’elle-même sa tyrannie et annula les résultats de ce contrôle pour tout le monde. Mais quelque chose était en moi brisé. Je n’avais pas exactement conscience que la probabilité de commettre une erreur de raisonnement aboutissant au bon résultat était extraordinaire, et je pouvais penser m’en être tiré à bon compte, d’autant plus que même un dix sur vingt aurait fait chuter ma moyenne. Ma mère, certainement, se doutant que ce contrôle vengeur était irrégulier et que l’éthique pédagogique et administrative finirait par triompher de cette irrégularité en l’annulant, craignait que je fusse mal vu de la professeure si je lui jetais à la figure l’indignité d’avoir noté zéro une copie valant dix sur vingt, et d’une fonctionnaire susceptible de telles colères tyranniques il n’était peut-être pas infondé en effet d’appréhender toutes sortes de bassesses. Cependant, je me demande aujourd’hui si cette histoire ne fut pas responsable de la démotivation, voire du dégoût, que je manifestais par la suite pour les sciences, à l’école, voire pour l’école elle-même. » – J’ignore si c’est le cas, mais je me demande quant à moi si mon ami H., qui m’a autorisé à publier son texte et à le commenter, n’a pas souffert, plutôt que de la « tyrannie » d’une fonctionnaire de l’éducation nationale, d’aimer faire le clown : car, s’il invoque « la distraction sans doute » pour donner raison du geste malencontreux qui fit échouer une expérience importante pour la connaissance de la pression atmosphérique, n’a-t-il pas en réalité voulu profiter de l’occasion pour égayer ses camarades et se faire par là-même bien voir d’eux ? Cela ne m’étonnerait pas du tout, et j’incline à penser que cette leçon était méritée dans son cas particulier, mais qu’elle ne l’était pas pour les autres élèves – qui furent nombreux à recevoir un zéro – car je me doute que, devant un si bon tour, l’hilarité devait être irrépressible. De sorte qu’il n’y a pas eu selon moi de tyrannie à l’encontre d’H., mais une injustice a été commise envers tout le reste de la classe.

Décembre 2014

XVIII

Les gens qui, parce qu’ils travaillent ou travaillaient, n’ont jamais cherché à rendre leur fréquentation désirable au-delà de l’intérêt matériel qui peut être tiré par autrui de l’influence sociale que leur confère leur travail, ne méritent pas que l’on perde son temps en leur compagnie.

Partir, dit-on, c’est mourir un peu. Pour l’homme-organisation, partir à la retraite, c’est mourir beaucoup. – Ôtez son bât à la brute, elle meurt.

Yellow Litterature : The world has become French.

Il est fréquent qu’un niais lise un roman sans penser qu’il puisse s’appliquer au monde dans lequel il vit. Quand un tel esprit lit 1984, il pense que cela parle du défunt régime stalinien, par exemple. Or toute la rébellion commercialisée, toute la rébellion subventionnée de notre culture de masse est un cas hideux et frappant de la novlangue, et de l’infamie, décrites dans ce roman. (« Newspeak: Deliberately ambiguous and contradictory language used to mislead and manipulate the public. »)

X. me confia la chose suivante : « Mon grand-père était un haut fonctionnaire. Sa carrière fut exemplaire, le conduisant de responsabilités éminentes en postes prestigieux, en cabinets ministériels, en organisations internationales. Comme il dirigea quelques années une grande école, d’anciens étudiants lui adressaient des lettres dans lesquelles – j’en ai lu – ils l’appelaient « vénéré maître ». Et des médailles ont été gravées à son effigie. Je ne l’ai jamais entendu raconter que les trois ou quatre mêmes anecdotes insignifiantes, et un peu ridicules, avant déjà qu’il ne devînt gâteux. Comme s’il l’avait toujours été. » Navré par cet outrage aux mânes de sa famille, je lui demandai la raison de son amertume. « C’est que, me répondit-il, je ne peux oublier que, voyant son petit-fils pourtant si peu disposé aux mêmes études et mêmes ambitions, il me parla quand même de l’école après l’école – confiant qu’ayant une fois cédé je céderais toujours. »

Il faut, écrit Kant, que l’école soit soustraite à l’influence des princes et des parents. Or, si les princes ont disparu, le « despotisme de la majorité » (Tocqueville) a suppléé, voire surpassé, leur pression au conformisme, et les enfants sont encore bien souvent les instruments de la vanité conformiste de leurs parents.

Certains me reprocheront peut-être de vouloir, en évoquant de possibles conséquences de la masturbation (ici), inhiber la sexualité des jeunes gens. Je préciserai donc ici ma pensée, laissant chacun juger si ces précisions sont de nature à me disculper. Je pense que le jeune homme qui parvient à retenir son poignet voit décupler ses chances d’accomplir un acte sexuel dans les meilleurs délais. Il y a plusieurs raisons à ceci, la principale étant que la nature non satisfaite de manière solitaire (car ce qui passe généralement pour de la frustration sexuelle est en réalité une satisfaction au meilleur marché) n’étant pas arrêtée par une détente provisoire dans sa quête du rapport sexuel, elle doit conduire son véhicule, presque à l’insu de celui-ci, vers la finalité qu’il convoite. Il me paraît vrai que, comme l’affirmait la médecine il y a encore trois ou quatre générations, l’onanisme est anti-naturel, en ce sens que si vous laissez la nature vous conduire où elle vous le demande, c’est-à-dire à l’acte sexuel, sans la flouer de cet objet par l’onanisme, elle vous y mènera dans les meilleurs délais. Une telle retenue occasionne une tension interne, accompagnée d’une vivacité du comportement, de nature à suggérer au sexe opposé l’idée de puissance sexuelle, ou à tout le moins d’appétence sexuelle, cette idée agissant comme un stimulus. Tandis que l’onaniste, dans son état ordinaire, doit plutôt faire l’effet d’être indisponible pour l’acte. En d’autres termes, l’accumulation de la tension sexuelle dans l’individu de sexe masculin prédispose les individus du sexe opposé à l’accomplissement de l’acte sexuel. L’onaniste se complique la vie, dans la mesure où, du fait de sa pratique solitaire, cette tension sexuelle est le plus souvent absente chez lui, ce qu’il compense dans ses relations au sexe opposé par une attitude générale de violence gratuite, ou par l’ébriété et d’autres formes d’états seconds et désinhibés, par lesquels il peut parvenir à simuler l’appétence – une appétence qui lui fait en réalité physiologiquement défaut, aussi obsédant que soit son besoin d’une sexualité normale. Voilà comment je vois les choses. Si vous me demandez, maintenant, s’il vaut mieux, pour un jeune homme dépendant de ses parents et sans espoir d’acquérir son autonomie à court ni même à moyen terme, se masturber ou avoir une vie sexuelle, je réponds que je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que ses parents préfèrent certainement qu’il se masturbe, c’est que Kant* a évoqué les contraintes de la civilisation et l’entrée plus tardive dans la vie sociale adulte alors même que notre horloge biologique et l’âge de la puberté restent peu ou prou les mêmes que ceux de nos ancêtres non civilisés, ou alors même, en tout cas, que la nature a bien moins vite évolué que la culture, et c’est que Freud** a glosé sur cette pensée de Kant (sans le nommer, certainement faute de l’avoir lu) en décrivant l’onanisme comme le prix à payer à la civilisation, prenant d’ailleurs ainsi parti pour les parents et la famille traditionnelle. L’onaniste doit être en général plus dépendant de la volonté de ses tuteurs familiaux qu’un jeune homme ayant des rapports sexuels et qui par là-même a déjà quitté psychologiquement le toit que l’on n’appelle plus paternel – à condition que les rapports sexuels en question soient autre chose qu’une forme de masturbation avec un partenaire sexuel, comme dans le recours à la prostitution. La prostitution était la masturbation des siècles passés : la prostituée détourne des jeunes femmes de bonne famille l’appétence dangereuse des jeunes hommes. Dans l’ensemble, c’est la pornographie qui a pris le relais de la prostitution, en servant de support et de stimulant à la pratique masturbatoire par laquelle l’appétence virile est maintenue à bas étiage. L’Occident est, en matière de mœurs sexuelles, dans une continuité.

* « L’époque de la majorité, c’est-à-dire de l’inclination à engendrer l’espèce, a été fixée par la nature à l’âge d’environ seize à dix-sept ans, âge auquel l’adolescent devient dans l’état primitif de la nature, littéralement homme : car il a, à ce moment-là, le pouvoir de se subvenir à soi-même, d’engendrer son espèce, et même de subvenir aux besoins de son espèce ainsi qu’à ceux de sa femme. La simplicité des besoins lui rend cette tâche facile. L’état civilisé, au contraire, requiert pour cette dernière tâche beaucoup d’industrie, aussi bien l’habileté que des circonstances extérieures favorables, de sorte que cette époque, civiquement du moins, est retardée en moyenne de dix ans. La nature n’a cependant pas changé son point de maturité pour l’accorder avec le progrès vers l’affinement de la société. Elle suit obstinément sa loi qui l’a disposée à la conservation de l’espèce humaine en tant qu’espèce animale. Il en résulte un préjudice inévitable causé à la fin de la nature par les mœurs et réciproquement. » (Kant, Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine)

** « Unless oppressively inhibited, the male upon attaining puberty resumes masturbation, the activity in adolescents which Freud sagely observed is the price we pay for civilization. Anyone who does not approve of adolescent masturbation has the alternative of recommending that children of twelve, thirteen and fourteen marry or engage in premarital relations. » (Lundberg & Farnham, 1948) Mon point de vue est que l’adolescent qui se masturbe à treize ans a d’assez bonnes chances de se masturber encore longtemps, tandis que celui qui se retient risque d’avoir rapidement des « relations prémaritales ». Comme l’adolescent de treize ans a, dans un grand nombre de cas, encore bien des années d’études devant lui avant de pouvoir s’émanciper de la dépendance de ses tuteurs, sa pratique masturbatoire trouve une recommandation sociale dans le fait qu’elle retarde l’acte sexuel. On notera que l’adolescent de Lundberg et Farnham, un adolescent américain des années quarante, est plus précoce de quatre ou cinq ans que celui décrit par Kant, que je ne suspecte pas d’avoir écrit quoi que ce soit dont il ne fût pas convaincu, et qui avait dû se renseigner sur ce point, à moins qu’il n’ait consulté que sa propre expérience en la matière. Enfin, bien que Kant fasse le constat du décalage entre la maturité sexuelle et l’entrée dans la vie sociale, loin de considérer la masturbation comme le prix à payer à la civilisation, il qualifie cette pratique d’« abomination », dans sa Pédagogie.

Si la plupart des penseurs qui se sont fait fort de libérer les mœurs, à l’instar de Fourier et des auteurs de l’école fouriériste, ont défini l’état des relations entre les sexes en Occident comme un patriarcat, je ne veux pas manquer de rappeler qu’un esprit aussi profond que Schopenhauer* a décrit au contraire cet état comme le résultat d’une tendance gynécocratique par laquelle le lien conjugal est devenu le prix du sexe (le prix de la copulation) pour le mâle. Quelques réflexions naturalistes pourraient conférer un certain poids à cette dernière proposition, à savoir que l’homme répliquant ses gènes à bien moindres frais biologiques que la femme (le prix d’un spermatozoïde contre celui d’un ovule et de la gravidité), la maximisation de son activité reproductrice prendrait spontanément la forme la plus volage s’il n’était lié d’une manière ou d’une autre à une femme ou à un nombre limité de femmes. Il semble donc que la contrainte sexuelle, que la répression sexuelle, provienne fondamentalement d’une tendance de la femme elle-même. – Or ce qui vient d’être dit de la différence entre les hommes et les femmes en termes de coût de la reproduction peut l’être aussi de nombreuses espèces animales, chez lesquelles les relations entre les sexes présentent une grande variété de situations, des sociétés à mâles dominants et harems aux sociétés de couples durables. Certains auteurs d’éthologie et de génétique ont recours à la théorie des jeux mathématique pour expliquer l’apparition de telle ou telle forme de relations entre les sexes. Si les humains comme les animaux sont sous l’empire de gènes réplicateurs, il est vain de chercher dans l’histoire humaine des volontés en tant que causes premières. – Le sujet de l’Histoire n’est pas la volonté humaine mais le gène de l’histoire humaine.

* « Bei der widernatürlich vorteilhaften Stellung, welche die monogamische Einrichtung und die ihr beigegebenen Ehegesetzte dem Weibe erteilen, indem sie durchweg das Weib als das volle Äquivalent des Mannes betrachten, was es in keiner Hinsicht ist, tragen kluge und vorsichtige Männer sehr oft Bedenken, ein so großes Opfer zu bringen und auf ein so ungleiches Paktum einzugehn. » (Schopenhauer, Parerga und Paralipomena)

Novembre 2014