Tagged: poésie

Poésie péroniste d’Argentine

À Evo Morales, président élu de Bolivie, exilé de son pays par un coup d’État militaire ; Evo, que ses humbles parents indigènes nommèrent en hommage à la mère des sans-chemise Eva Perón

L’Argentine présente dans son histoire politique le cas d’un pouvoir charismatique, au sens du sociologue Max Weber, unique à deux titres. Tout d’abord, ce pouvoir charismatique s’est exercé non par un homme mais par un couple, à savoir le général Juan Domingo Perón et son épouse, Eva Perón, « Evita ». Certes, la présidence de Juan Perón dura de 1946 à 1955 (avec une réélection en 1952) et Eva Perón est décédée, à l’âge de trente-trois ans, en 1952, mais c’est tout le péronisme, ainsi que son rayonnement sur le continent américain, qui est fortement marqué par la figure d’Evita, comme le montrent les poèmes qui suivent.

La seconde particularité de cette domination charismatique est qu’elle a largement survécu à ses deux principaux protagonistes au sein d’un parti, le parti justicialiste, qui, tout en s’orientant en tant que parti institutionnel vers une forme de domination bureaucratique (toujours au sens de Max Weber), n’en conserve pas moins, et entretient, un ensemble cohérent de références charismatiques aux années de la présidence du général Perón. Malgré le coup d’État militaire de 1955 contre Perón, qui s’affubla du nom de « révolution libératrice », et la répression qui s’ensuivit, et malgré les scissions qui se produisirent au sein de la « résistance péroniste » et du mouvement en général, le justicialisme a continué d’exercer une influence majeure sur le pays, dont il a gouverné les destinées pendant de nombreuses années, par le biais de personnalités telles qu’Isabel Perón (présidente de 1974 à 1976, et renversée à son tour par une junte militaire), Carlos Menem (1989-1999), Néstor Kirchner (2003-2007), et l’épouse de ce dernier, Cristina Kirchner (2007-2015). Les élections d’octobre 2019 ont rendu le pouvoir au justicialisme avec l’élection d’Alberto Fernández à la présidence.

Perón conduisit une politique sociale avec l’appui des syndicats ouvriers et des masses populaires, les « sans-chemise » (descamisados), politique qu’il définissait comme une « troisième voie » entre capitalisme et communisme. Certains protagonistes de la révolution cubaine de 1959 étaient influencés par cette philosophie (on sait du reste que l’Argentin Che Guevara rencontra Juan Perón), et c’est seulement sous la pression des événements, quand, Fidel Castro ayant refusé l’aide financière américaine, les États-Unis, offensés par cette manifestation d’indépendance, frappèrent l’île d’embargo, que la révolution cubaine se rangea (tout en faisant partie du Mouvement des non-alignés) du côté du bloc soviétique et que Fidel Castro déclara officiellement que la troisième voie de type péroniste était « utopique ».

Les poèmes suivants, traduits de l’espagnol, sont tirés de l’anthologie Poetas depuestos: Antología de poetas peronistas de la primera hora (Editorial Punto de Encuentro, Buenos Aires, 2011) (Poètes déposés : Anthologie de poètes péronistes de la première heure), compilée et présentée par le poète et écrivain argentin Gito Minore. L’expression « poètes déposés » est, comme l’explique Minore, une allusion à l’épuration intellectuelle à laquelle donna lieu la prétendue « révolution libératrice » et sa dictature. Les « poètes péronistes de la première heure » furent « déposés » au sens où la fin du péronisme marqua leur proscription en tant que figures littéraires notables dans leur pays. Compte tenu de ce que nous venons de dire sur l’importance du péronisme et du justicialisme dans l’histoire politique de l’Argentine pendant la seconde moitié du vingtième siècle, cette proscription a certes dû être limitée dans le temps, en l’occurrence à quelque vingt années avant le retour du péronisme sur la scène politique. Il est tout de même frappant que les noms des « épurateurs » intellectuels du péronisme cités par Minore soient parmi les plus illustres de la littérature argentine contemporaine, à savoir Jorge Luis Borges, Silvia Ocampo et Ernesto Sabato ; ces noms mériteraient donc sans le moindre doute de figurer dans notre essai Littérature latino-américaine engagée… à droite (Literatura latinoamericana comprometida… a la derecha) (x), pour leur association (assurément peu connue de leur lectorat international) avec une dictature militaire, aussi « libératrice » fût-elle.

Les poètes ici traduits n’ont pas la notoriété de ces illustres noms, et le plus connu d’entre eux, au moins sur le continent américain, Fermín Chávez, l’est d’ailleurs moins comme poète que comme historien (c’est un des auteurs argentins marquants de cette discipline). J’ai pourtant découvert une poésie d’une grande émotion et densité. Or Minore n’a pratiquement retenu de cette poésie péroniste que la partie la plus directement consacrée à l’apologie, alors même que la littérature apologétique encourt presque toujours le soupçon d’être une poésie sur commande et, du point de vue interne, court le risque de sombrer dans le dithyrambe. Il n’est d’ailleurs pas du tout impossible que cette poésie ait contribué à l’édification de la domination charismatique du péronisme dont nous avons parlé, ainsi qu’au maintien de celle-ci dans les formes néanmoins davantage bureaucratisées du parti justicialiste postérieur.

La figure d’Eva Perón joue à ce titre un rôle de premier plan. La dévotion catholique traditionnelle est volontiers mise à contribution pour faire d’Evita une figure mariale (en jouant notamment sur son nom María Eva), son action est décrite comme la « neuvième Béatitude » (voyez le poème de ce titre), elle « tient Dieu dans ses mains » (comme Marie mère de Dieu le tient dans ses bras), etc. Evita est également décrite à l’occasion dans les termes des légendes précolombiennes (voyez le poème qui parle d’elle comme d’une incarnation de la déesse guarani Caa-Yari). C’est une figure centrale de la poésie péroniste, où la passion politique tend, comme cela se produit pour l’amour divin dans la littérature mystique, à s’exprimer dans les formes de l’amour « profane » ; d’autres fois, cette passion pour la justice sociale prend les formes de l’amour mystique.

Evita

*

Louange (Alabanza) par José María Castiñeira de Dios

De même que l’homme solitaire qui regarde la lune et les étoiles
bien qu’il soit seul et pauvre est l’homme le plus riche de la terre,
avec ces pauvres yeux-là Dieu a voulu que je voie
non les étoiles et la lune, mais la somme de la lune et des étoiles
réunies en un faisceau, comme les blés de la moisson,
pour que ces pauvres yeux-là, riches de lumière, la voient
telle Marie, sur le monde de l’humilité et de la pauvreté,
et, sur le monde de l’amour et de la beauté, telle ­Ève.

Et ainsi la virent ces yeux, Ève de toute beauté :
les mains claires comme un fleuve qu’aucune ombre ne trouble,
la bouche belle comme une brise qui crée le monde de la musique,
les yeux intenses comme un feu qui triomphe de toutes les pénombres,
et les cheveux au vent comme un rêve ou bien serrés comme un fruit,
pour que ces pauvres yeux-là continuent de regarder vers les hauteurs,
depuis la terre jusqu’à son visage, depuis la terre la plus obscure
jusqu’à ce visage si parfait qu’il est ciel, même sans soleil et sans lune.

Et ainsi la virent ces yeux, dans sa beauté de Marie :
les mains douces comme un soleil dominical plein de bonheur,
la bouche suave comme une eau dispensatrice de joie,
les yeux purs comme un ciel où jamais ne se couche le jour,
et le cœur montrant à tous son pur arbre de la vie
comme un immense pélican ou comme une eucharistie,
pour que le Peuple de la patrie boive sa voix caritative
et se nourrisse de son sang comme la terre se nourrit de ses jours.

Ève et Marie sont à ce point unies dans la femme que ma voix chante
que plus que des noms c’est un nom, comme deux yeux font un regard,
et plus que des mains, c’est la main de qui la tend à l’infortune,
et plus que des bouches, c’est la bouche de qui la parole est louange,
et plus que des yeux, ce sont les yeux de qui donne foi avec le regard,
pour que l’homme solitaire lève le visage vers ses pieds
et voie dans la lune et les étoiles, sur la terre de la patrie,
Ève et Marie, Marie Eva, transfigurée en l’Espérance.

*

Chanson aux mères de mon pays (Canción para las madres de mi tierra) par Julia Prilutzky Farny de Zinny

Pour la femme d’ambre et de blé,
pour le ministère que sa voix renferme,
je veux dire, Seigneur, un chant amical
à toutes les mères de ma terre.

Pour dire sa grâce sans appel,
femme de ma patrie nouvelle,
voix visionnaire, voix inexorable,
voix de toute la douleur : Marie Eva.

Pour dire son fouet de feu
sur la peau torve de l’injustice,
son message qui est ordre et qui est prière,
sa parole qui blesse et caresse.

Sa voix… Sa voix sur tout l’horizon,
sur tout paysage matutinal
– désert de sable ou de pierre, plaine ou montagne –,
fontaine scellée, cantique de flammes.

Par les chemins de ma patrie
va cette clameur gagnée dans la plénitude,
sirène d’alarme et de joie,
de l’essence perdue et retrouvée,

de l’ardent carillon qui n’abandonne pas,
de la braise cachée dans la cendre,
de l’accent qui marque et qui pardonne :
voix qui blesse davantage encore quand elle cicatrise.

Contre le vertige impuni qui se dissipe,
tourne et se perd en lourds tourbillons
et du fond même de la brume
repart, sur tous les chemins.

Sa voix dans le silence et les gémissements,
un murmure dans le passé et la distance,
dans le souvenir fidèle de notre oubli :
voix de l’ange qui garde toute enfance.

Dans cette voix déchaînée de tendresse,
nous te découvrons, mère tremblante.
Dans cette voix abattant les taillis
pour ouvrir l’idée de la rose.

Claire amie qui ne connais pas encore
l’enfant sans pareil que renferme le cœur
mais qui tends des mains en forme de nid
pour tous les enfants de mon pays.

Elle ne pousse plus, la flore de l’effroi,
au pied des douloureux crucifix :
sur la patrie indomptable du chant
éclatent les sourires des enfants.

Par ton cri, par ton être, par ton défi,
tu illuminas les jours lugubres,
femme de topaze et de rosée,
et nous t’appelons mère, toi notre fille,

car dans ta voix, définitivement,
se repose désormais le plus haut midi,
l’espoir et le rêve et la semence.
Et nous t’appelons mère, Eva Marie.

*

Le retour de la déesse Caa-Yari (El regreso de la diosa Caa-Yarí) par Luis Horacio Velásquez

Ndt. Caa-Yari est la déesse guarani de l’herbe maté, une plante constituant depuis longtemps une industrie importante de l’Argentine et du Paraguay. Le poème nécessite quelques explications, que l’on trouve entre autres dans le livre Superticiones y Leyendas de l’anthropologue argentin Juan B. Ambrosetti (1917) . Les cueilleurs de maté, souvent Indiens ou métis, quand ils concluaient un pacte avec la déesse indigène, en recevaient de l’aide ; la déesse en particulier allégeait leur fardeau pendant le travail et, comme ces travailleurs étaient payés à tant l’arobe (unité de mesure), invisible elle pesait de tout son poids sur la balance au moment de la pesée pour augmenter leur salaire. Le poète se sert de cette légende pour comparer l’action sociale d’Eva Perón aux bienfaits de la déesse.

Une curiosité du vocabulaire utilisé par les travailleurs du maté, qui figure dans le poème et que confirme Ambrosetti, est l’emploi de mots tirés de l’industrie minière. Les travailleurs du maté se nomment eux-mêmes « mineurs (de fond) » (mineros) et appellent leur travail « travail de mine » (trabajo de mina).

Mystères dans la forêt. Le labeur quotidien.
Les lamentations du péon et de l’Indien s’estompent.
Vers l’enfer de la place de la pesée,
le sternum ployé, sous le fardeau
passe une ombre en guenilles.

Au-delà des prairies de maté, nul horizon.
De l’aube à l’oraison, il travaille muet.
Dix arobes à la fois, il abat la verdure
jusqu’à la terre offensée, furieuse.

Recru de fatigue : « Si je pouvais fuir »
il songe à l’escapade dans la forêt épaisse ;
mais à la fin est plus forte l’angoisse indescriptible
que donne le Mauser à l’affût.

– Viens, Caa-Yari, ô ma mère !
…mes forces me quittent et le souffle
me manque, ce fardeau c’est la mort,
je suis ‘mineur de fond’, ma femme m’attend… »

L’Indien et le péon initié font des offrandes
dans la foi autochtone de la race,
et elle, déesse native, les protège,
la vierge de la forêt, blonde et blanche,

et elle, Caa-Yari, prend la charge
et anime le végétal de l’Indien,
l’aidant à transporter son fardeau
et à partager sa peine solitaire.

Par la forêt dense et ténébreuse
la vierge indienne, sans peur, le guide,
repousse les jaguars, l’anaconda,
et dans la balance double son gain journalier.

Puis, à la fin de la journée,
comme une mère elle prend soin de lui avec amour,
étanche sa sueur, et le relève,
et s’il est malade panse ses plaies.

Il faut croire en elle par serment.
La foi est une lampe vive entre ses mains.
La haine s’oublie et le mépris choit,
convertissant chaque homme en frère.

II

Il est venu du fond du peuple une femme
comme une perle scellée dans son coquillage
cimenter l’union entre les pauvres :
fanal de lumière et myrrhe de beauté.

Le Chef lui donna feu et bréviaire.
Vérité dans sa voix et grâce dans sa tendresse.
Son idéal solidaire est drapeau
en frénésie de fleuves et de plaines.

Eva Perón dont la voix, ointe de lumière et d’écume,
crie jusque dans les lointains.
Quelle est son amertume ? Quel mal est le sien ?
Seulement la douleur de la patrie souffrante !

Défenseuse civile, elle a donné son affection
à l’ouvrier, aux pauvres et aux parias.
Aux humbles mères, aux enfants.
C’est-à-dire au troupeau sans chemise.

Et elle est descendue dans le cœur des plus tristes,
elle a voulu connaître le secret de leurs drames.
La charité de Dieu lui dit : Insiste !
elle fut l’ange tutélaire de l’espérance.

Son modèle était Saint François
– frère loup et frère serpent –,
et rien ne peut tant l’émouvoir
qu’un visage baigné de larmes.

Elle vit le froid exploiteur sans âme
– le maître avec son or et sa violence –
avec sa loi de la cravache et du talion
sans amour de la patrie ni miséricorde.

Et l’impossible, alors, fut possible :
Caa-Yari, la déesse légendaire,
prit la forme fragile et sensible
d’une jeune femme de notre race.

Son évangile de pain, eau et grain
déplace la mer et perce la montagne.
Et sa vérité simple s’établit
sur tout le continent américain.

Et comme elle est Caa-Yari, au travailleur
elle tend ses deux mains comme des ailes,
étanche sa soif, éponge sa sueur
et allège le poids énorme de sa charge.

Et elle trouve la mesure qui équitablement
rémunère le labeur quotidien
et introduit dans la conscience collective
l’alléluia de la cause nouvelle…

Puis elle se rend auprès des enfants opprimés
qui n’ont jamais connu la pitié chrétienne
et comme ils sont les élus du Chef
elle leur apporte une cité de conte de fées.

Et enfin au vieillard dont la lumière
peu à peu s’éteint, triste et oubliée,
elle offre un refuge de paix sans tourments
dans une harmonie d’oiseaux et de cloches.

Alors le miracle fut possible
– parfois les rêves se réalisent –
la déesse est vivante et se préoccupe des salaires
et de son plus beau sourire chasse le mal.

Sa vigile, sentinelle pérenne,
garde son évangile et notre blason.
Eva Perón est Caa-Yari réveillée.
Ce qui était légende est aujourd’hui réalité.

*

Poème de celui qui conduit (Poema del que conduce) par María Alicia Domínguez

Debout dans l’Histoire, le regard tourné vers l’Avenir
avec les ailes de la Foi surmontant tous les murs
triomphateur de l’inerte, de ce qui n’existe déjà plus
luttant pour que personne n’ait soif ni ne soit triste
dans sa Doctrine s’accomplit la Béatitude
qui au malheureux augura son jour d’espérance.
« Les forces de l’esprit guident l’homme » ; il est certain
que des idéaux communs le sauvent d’être mort
et qu’un destin isolé le limite et l’enferme
alors que Dieu est à tous et se trouve partout sur la terre.

« User de la tolérance contre l’intolérance »
créer des ponts humains qui contractent la distance,
considérer en chaque destin possible
un dépassement heureux ; telle est son œuvre visible.
Conception de poète qui voit dans l’Humanité
un fertile et renouvelé sapin de Noël
qu’un amour conscient ranime et décore
avec les pures conquêtes de l’humaine pitié.

Il soumet les vagues nombreuses à la digue
d’un sens d’amour plus ample capable de magnifier
les élans isolés, afin qu’ainsi le plus fort
soit celui qui aime la Vie sans peur de la Mort.
Et le privilège insigne qu’il confère au petit
donne foi dans la bonté rayonnante de son entreprise.
Sa soif d’innovations poursuit la racine
avec la foi de celui qui ne cherche que le fruit heureux.
Quand il tourne un regard plein de fermeté vers le Passé
c’est pour voir que celui qui pleurait ne pleure plus
et que dans le Bien avec amour partagé se sont accomplis
la justice oubliée et l’oubli du moi.

C’est lui qui a recueilli dans son âme généreuse la clameur
des vies silencieuses que laminait la douleur
et le gémissement profond qui vient de la Mort :
« Nous demandons que dans cette Vie se partage la chance ;
que pendant que les uns souffrent les mains vides
la fortune ne comble pas les jours stériles
de ceux qui sont nés sans crainte de l’échec
parce qu’un destin injuste les a conduits par le bras.
Nous demandons le droit que le meilleur triomphe
et le repos complet pour chaque labeur
et la récompense de la constance des mérites
que l’injustice éreinte de ses vents et froidures. »

C’est lui qui a entendu le gémissement profond de la terre
qui se plaint en ses fruits, car en eux est renfermée
l’injustice constante d’un obscur passé
où ils n’étaient pas à ceux qui les avaient semés.
Et aujourd’hui de sa main il partage tous les épis
comme quelqu’un qui reconnaît le droit du travail.

C’est pourquoi ceux qui étaient auparavant oubliés ne l’oublient pas
et que le protègent ceux qui étaient auparavant sans protection ;
c’est pourquoi répand sur lui sa grande lumière
le cœur enflammé d’une loyale multitude,
et que s’universalise la pitié de son nom
qui reconnaît unanimes les droits de l’homme.
C’est pourquoi quand on dira Perón
à jamais s’imposera une parole triomphale : le cœur.

*

Poème du voyage fraternel (Poema del viaje fraternal) par María Alicia Domínguez

Note. Le poème est une évocation des relations cordiales entre l’Argentine et le Chili pendant les présidences de Juan Perón et Carlos Ibáñez del Campo (1952-1958).

I. Le chemin

C’est le même chemin, recommencé ;
un chemin d’amour qui triomphe et s’élève
au-delà de la pierre et du nuage
avec une impétuosité d’amour, depuis le Passé.

Les limites n’existent plus ; le paysage
–précipice, faux pas, sommet solitaire–
s’agenouille devant le symbole du voyage
qui ouvre de nouvelles portes à la Cordillère.

La pierre sévère dans ses entrailles obstinées
sent sourdre des baptêmes de versant
et si la montagne avait une âme
son symbole serait le soleil naissant.

Car en vérité un soleil touche le sommet
le plus excellent et hermétique des Andes ;
il n’existe pas de plus grande clarté
que celle de l’amour quand il se répand.

Un amour fraternel, parfait, humain,
qui sait s’arracher à soi-même
et adopte l’attitude de la main
qui jette des arcs de lumière sur l’abîme.

II. Le voyage

La montagne se souvient dans sa dormeuse
sérénité du Héros légendaire
qui prit le vent andin par la bride
puis égrena le courage comme un rosaire.

Celui qui leva vers le ciel une noble épée
ointe par la lumière d’une nécessaire clarté ;
le héros d’aujourd’hui, à la marche tranquille
s’en vient armé de la paix de son sourire.

(Il apporte aussi, occulte comme la forêt,
la morsure tenace d’une blessure ;
mais surmonte comme l’horizon,
pour les autres, l’angoisse de sa vie.)

Pour les autres, il entreprend un noble voyage,
pour l’amour humain, devant ses pas
le paysage prend une intensité nouvelle
comme les Andes sous les étoiles.

Et sa main déployée devant les gens
dans l’attitude bénie qui répare
les omissions, répand les semailles
d’une profonde et claire fraternité.

Comme celui qui fut escorté par l’attente
des peuples d’hier, celui-là, qui à présent
annule la distance entre deux peuples,
dans sa suite a également l’Aurore.

III. L’accolade

Et dans le Peuple profond, clair et bon,
dans le Peuple vaillant face au destin,
s’accomplit l’unité du Chilien
authentique et de l’authentique Argentin.

Par la parole – musique dans le vent –
par le sourire de qui les réunit
ils recouvrent le chant du sentiment
qui fut jusqu’à présent harmonie muette.

Ils se reconnaissent comme des frères
qui voyagèrent loin de chez eux,
semblables dans leurs âmes et dans leurs mains
sous la vieille vigne de leur race.

C’est la joie avec laquelle les ruches
confondent leurs essaims laborieux,
celle de ces peuples aux espoirs mûrs
dans la prospérité de jours généreux !

Et sur le signe d’unité triomphale
darde son symbole un autre lien :
celui de ceux qui ont fait de leur accolade
d’amitié un stimulant continuel.

La Montagne, les Peuples sont témoins
de ce geste d’amour qui commence un monde
par la fraternité de deux amis
et la foi d’un fort attachement.

Perón, Ibáñez, tant de noble effort
jusqu’alors comme enseveli !
(ainsi sous la neige perd le chêne,
toujours caché, la grâce des nids.)

Après le jour de ceux qui sont partis
avec la douleur du rêve reporté,
O’Higgins, San Martín, eux ont cru
à leur parente destinée dans le Passé.

La Cordillère dans son dégel aperçoit
depuis la clameur de chaque pierre blessée
l’idéal qui triomphe de la mort.
C’est l’œuvre de qui a foi en la Vie !

*

Deux éloges et deux commentaires (Dos elogios y dos comentarios) par Fermín Chávez

Notre dame, reste ici
dans ces lignes fugaces.
La fleur de lin s’en est allée
pour que toi tu puisses rester.

Notre dame, reste ici
si tu préfères notre assaut.
Nos cœurs marchent
avec ton cœur au milieu ;

Notre dame, reste ici :
nous accomplirons tes commandements.
Comme rayonne ton sourire
sur les sans-chemise !

Notre dame, reste ici
tellement pure et illuminée.
Comme brille ton blé
sur ma chaumière lézardée.

Eva Perón, notre dame, est farine du peuple,
farine et miel du peuple de cette douce Argentine.
Eva Perón, notre dame, tient Dieu dans ses mains,
dans ses mains vit l’ange de la farine.

Eva Perón, notre dame, est une braise jeune
qui reste jusqu’à l’aube pour allumer le jour.
Eva Perón, notre dame, a le cœur clair,
cœur à la portée de ta main et de la mienne.

Notre dame, je te dis braise
pour que tu réchauffes ma nuit
et mon chemin et ma maison.

Je te dis lune, je te dis
lune croissante pour te demander
l’illumination du blé.

Eva Perón, notre dame, parle de choses simples.
Ses moindres battements de cœur se montrent au dehors.
Pour que nous les voyions. Pour que nous les regardions.
Elle a, notre dame, un sourire vrai.

Eva Perón, notre dame, préfère le pauvre peuple
et sous son regard nous perdons tout orgueil.
Je parle d’elle, notre dame, car je suis peuple aussi.
Je fais moi aussi partie de ce peuple qui est le sien.

*

Chant plénier (Canto pleno) par Julio Elena de la Sota

Ndt. L’allusion au mois d’octobre, dans ce poème et quelques autres, renvoie à la date du 17 octobre 1945, Jour de la loyauté (Día de la lealtad) dans l’imaginaire péroniste, où des masses de citoyens argentins descendirent dans la rue pour réclamer la libération de Perón alors prisonnier de la dictature, ce qui conduisit à sa libération et à la tenue d’élections en février 1946, que Perón remporta. Dans le poème Paroles pour Eva Perón, plus bas, le rôle d’Evita dans cette journée est précisé.

Nous étions enfants de nostalgie et enfants de silence
et notre jeunesse était comme une question sans objet
qui ne devait dans notre vie trouver d’autre réponse que l’écho.
Nous étions enfants de nostalgie et enfants de silence
j’aime ma ville ; j’ai toujours été habitant de la peur,
de la peur immense de vivre si seul dans une localité déserte
avec un trésor d’amour, avec un énorme, un sauvage désir
de transformer ma vie en entreprise ardente et fraternelle.
Mon amour était l’amour qui conduit le fleuve à l’océan lointain
j’aime ma ville ; je l’aime dans ses habitants, dans sa pierre, dans son ciel,
dans son enfance de fruit et dans ses filles l’âme au vent,
dans ses matins blonds et ses soirées qui nous viennent de loin
avec un lent va-et-vient, une délicieuse cargaison de souvenirs,
où le jasmin embaume la glycine et où répand
sa cannelle sonore la chanson du boulanger.
Comme était loin alors, et menaçant, le ciel !
Car ma ville se trouvait – comment dire ? – loin,
loin de moi et de tout le monde, prisonnière de chaque poitrine.
Et chaque poitrine était une douleur, une dispersion,
goût de solitude, d’amertume et de peur.
Le miracle attendait sur ce lent mois d’octobre,
en marche vers les portes pondéreuses du printemps.
Soudain la voix… la ville offrait
un grand corps gisant tourné vers les étoiles.
C’était une voix d’enfant perdu, une clameur désemparée
de solitude, de tendresse et de prière.
C’était comme ces voix surgies des rêves
qui poignent le cœur d’émotion, et répandent
dans l’air pur une âme prisonnière…
elle nous frappait la poitrine comme une aile chaude.
Une colombe blessée nous appelait à la guerre !
Je vis la multitude et une femme avec elle.
Que de mains tendues vers son doux feu de joie !
C’était la clé musicale qui réunit la note dispersée
et notre solitude se consumait dans sa flamme fraternelle.
Pour nous sentir frères davantage nous nous aimions en elle,
car le sortilège de son nom anéantissait les ténèbres.
Depuis ce mois d’octobre miraculeux, toute la lumière s’appelle Eva.
Eva Perón, miroir des joies et appeau du chant,
qui la voit la chante, y compris par le silence ;
Eva Perón, sœur de la rose et du feu,
quand elle passe les sourires prennent leur envol ;
Eva Perón, ardent, délicat mystère
d’un visage façonné de l’intérieur par l’âme ;
douce voix de ma Patrie qui fut ordre et prière
et fit de tous une seule et même poitrine solidaire ;
en la regardant, je m’en rends compte, je crains ma propre mort…
pour l’admirer, alors, il y aura deux yeux de moins.

*

Le cœur en la cigale (El corazón en la cigarra) par Juan Carlos Clemente

« Ce que nous avons de meilleur, c’est le peuple. »

Je suis l’homme de la rue,
des champs, de la ville.

Le journalier, l’ouvrier,
l’étudiant, l’apprenti,
le vieillard, le jeune, le petit
bourgeois, l’inventeur,
le niais, le voyou,
la lie,
font partie de moi.

La femme de l’usine,
du bureau, de l’atelier ;
celle chargée d’enfants
et celle enceinte une seule fois,
la libertine, la concubine,
la mendiante aussi
font partie de moi.

Je sème, je récolte,
j’extrais les minerais.

Par mes mains se meuvent
les machines, se pétrit
le pain, se cousent les vêtements.

De mes entrailles naissent les savants,
les artistes, les héros.
(De même les Conducteurs
naissent de mes entrailles.)

J’ai gagné ma propre indépendance,
mais j’ai aussi combattu pour celle des autres.
J’ai perdu mon sang en guerres
civiles, et j’ai bâti
sur mes propres ruines ma grandeur.

Je suis généreux, viril,
sentimental, matérialiste.
Je connais les tyrans,
les chaînes, la faim,
les promesses, les moqueries
de ceux qui hier me trahirent.

Je sais souffrir, attendre,
pardonner, oublier.

Mais je sais aussi me révolter,
prendre des Bastilles, défendre
les barricades, dresser des gibets,
faire justice et m’apaiser.

Je suis le peuple,
j’aime la liberté.

*

17 Octobre (17 de Octubre) par Alfonso Ferrari Amores

Avant cette date, dans nos vies
les sépultures des grands hommes, les épopées mortes.
Il y avait les statues et les épées,
et les hymnes épiques, la preuve digne de foi,
Ô Patrie ! Simulacres ! Germes congelés !
L’antique gloire absente, aucune gloire nouvelle.

Ton sang sucé, les vampires de Crésus
contemplaient, ô Martyre ! ta veine jadis héroïque
à sec. Et s’en réjouissaient. Les enfants de ta tristesse
plongés dans des léthargies de momies et papyrus.

Ce n’était plus l’austère Espagne mais le nordique Midas
qui consumait ta force, sourde au clairon ;
et c’est en vain que de furieuses Némésis réclamaient
la seconde croisade de notre San Martín.

En vain ! L’adipeuse indolence du cipaye
somnolait à l’ombre d’un pavillon étranger,
et des rouges franges descendait jusqu’à sa veste
un baptême zébré de caméléon neutre.

Cela pouvait appartenir à Sodome et Gomorrhe,
à l’abjection finale, cela ne pouvait être nôtre.
Dieu veillait et il voulut, par-delà le coma,
comme Lazare nous relever, d’une main ferme et capable.

Cette main eut un nom : ton nom, Juan Perón !
Et, puissant, dans un espace sans obstacles, se répandit
le Peuple, le Peuple, clameur de rédemption.
Bras faits colonnes, têtes faites béliers !

Recréateur de la Patrie, nettoyée du caudillisme,
ton inspiration sacrée eut elle aussi un nom.
Notre dixième Muse, celle du justicialisme :
Ton nom, Eva Perón !

Le regard du magnanime nous reconnaît à nouveau ;
ses yeux de bronze s’humectent à nous contempler.
Si longtemps sans nous voir !
Si longtemps sans nous embrasser !
Ô Patrie restaurée ! ton cri recouvre le globe :
Dix-sept Octobre ! Dix-sept Octobre !

*

La neuvième Béatitude (La novena Bienaventuranza) par Pedro M. Larocca

…….Comme sur toute la terre,
le Sermon sans égal de la Montagne,
divin, magistral, profond et serein,
apporta jusqu’ici sa résonance insolite.

Les mains s’ouvrirent d’espoir,
le cœur éleva son battement
et les harpes des Béatitudes
firent entendre leur musique.

Huit phrases de Dieu pour les existences
saturées de pénurie et de nuits sans sommeil.
Huit clés d’or promises
pour parvenir au Royaume des Cieux.

Mais la douleur de l’homme divergeait
de la félicité d’outre-tombe :
moins de souffrances ici, sur la sombre
terre fertile en larmes et douleurs.

Et elle vint, comme si le fils
revenait vivre sur la terre.
Elle prit sa Croix et dit aux pauvres :
« J’ai moi aussi faim de la même faim que vous. »

– (Au côté du grand Conducteur,
bâtisseur de la nouvelle Argentine ;
son professeur et son amour,
au nom de qui elle parlait,
comme si lui-même parlait,
chaque jour lumineux
où le Justicialisme
célébrait ses triomphes ;
svelte, légère, délicate, fine
– le beau et le vrai en harmonie –,
elle levait sa blanche main ardente
sur la Place de Mai
marquant le véhément
verbe évangélique,
tranchant comme l’éclair,
contre le pervers) –
« Je sais depuis l’enfance combien le probe
est accablé par l’injustice,
et de quelle monnaie paye le loup
celui qui a faim de pain et de justice. »

« Où se trouve le loup de l’homme, celui de la satiété
nous épie constamment ;
celui qui opprime et écrase.
Celui à qui l’Écriture proscrit les cieux
avec son pieux message,
dans la difficile analogie
du chameau et du chas de l’aiguille. »

Celui qui inspira le Sermon
mit la main sur les huit clés miraculeuses
– Les Béatitudes,
qui donnent au cœur
ses lumières et espérances
pour parvenir aux cieux –
et forgea son appeau,
et depuis deux mille ans il continue
de tourmenter avec une satanique impudence
l’affamé de pain et de justice
pour entrer dans les cieux avec un rossignol de cambrioleur. »

« Mon sans-chemise, camarade,
sans pain sur la terre où le blé
féconde d’or les chaudes entrailles,
et remplit à craquer la cale
du navire étranger ;
sans table et sans foyer
pour la communion du pain ami
sur ta propre terre, qui te reste étrangère,
après tant de luttes. »

« Mon sans-chemise, exténué
par un labeur intense et accablant
qui te contracte les poumons et t’ôte le sommeil ;
mal nourri, spolié,
pour ajouter des écus au trésor
du marchand heureux et du fabricant
importateur de toile,
sans un chiffon pour couvrir ta pudeur
ni le froid de ton nourrisson. »

« Quelle main prépotente te refuse ainsi
ce que verse ton sang,
ce que tisse ta main ?
Et toi, ma sœur,
toi qui peux être mère et être aimée
avec un rayon de lumière sur le front
heureuse et amoureuse ;
noyée, souffrante,
subissant ta peine et ton agonie
sans pouvoir obtenir ni pain ni travail…
tu le demandes portant enveloppé de guenilles
ton enfant dans les bras. »

« Camarade épuisé, vieilli ;
ouvrier de rebut, congédié ;
vieillard qui cherches de porte en porte
sur le seuil sordide des maisons
– après une vie de labeur, incertaine,
qui t’accable et t’use –
une croûte de pain pour tout dîner
et un refuge contre le froid
où dormir, dans l’espoir
d’en finir dans la mort avec ton désastre. »

« Enfant brun ou à la tête blonde,
qui te fatigues quand tu joues à la guerre,
et te fatigues quand tu danses dans la ronde
comme les autres enfants de la terre. »

« Pâles, tristes enfants, mais beaux,
amenés par Dieu pour réjouir la fête
de leurs mains pleines de lumières,
et que la misère assombrit. »

« Enfants sans souliers
pour attendre les généreux Rois mages
à l’apparat fantastique,
qui parce qu’ils étaient Rois ne voulurent approcher
les petits anges en haillons
du bidonville. »

« Mon sans-chemise,
plongé dans la pénombre
sous ce ciel bleu,
où la Croix du Sud
avec ses étoiles nomme,
désigne et marque
la paix d’une contrée,
berceau de liberté,
où des hommes lointains
– frères en ta douleur
et d’égale solitude –
rêvent de venir un jour
jouir de ces biens
désirés, précieux,
avec une joie insolite,
avant que le monde ne disparaisse. »

« Jouir de ces biens,
de ces mets et de ce pain succulents,
qui abondent ici
mais dont tu es privé… »

« Je viens te rendre
l’amour de la vie
sans peur de la mort.
Ta dignité perdue.
Ta liberté à présent humiliée.
Ton pain chaud.
La terre fécondée
par ta sueur répandue. »

« Je t’annonce le miracle
de ta maison et de ton champ. »

« Que le chant du coq te trouve
ouvrant la fenêtre à la lumière
du soleil nouveau de l’heureux foyer
après la grise agonie du bidonville. »

« Pampa étendue et compagne riante.
Champ de lumière avec enfants en fête.
Crépuscule sans inquiétude, illuminé
en sillon ouvert et portail pimpant. »

« Quand Il touchera tes tempes,
à la fin vaincues, tranquilles,
après la jouissance de biens terrestres
cent anges parés
pour le cérémonial, de leurs trompettes
salueront ta blouse de bleu pur,
ton cœur sans tache,
et les huit clés d’or du sermon
t’ouvriront les cieux promis. »

« Le Christ – et son sermon, espoir et consolation
après le passage terrestre triste et dur –
approuvera le troupeau paisible
au travail digne et au pain sûr. »

« Le bien-être terrestre qui s’accomplit
– Rédemption de la blouse de bleu pur ! –
c’est la neuvième Béatitude
et la Bible sociale de l’avenir. »

Tel fut son message. Et si s’est déchiré
son bel habit terrestre,
son Message d’amour, son rêve ardent
reste avec nous. Et plus jamais
ne s’éteindra la lumineuse et pure
flamme céleste de son tison.

*

Navires vers le sud (Navíos al Sur) par Rodolfo I. Turdera

Ndt. Le mois de mai, dans ce poème et quelques autres, renvoie à la date de l’indépendance de l’Argentine, le 25 mai 1810. D’où le nom de Place de Mai (Plaza de Mayo) qu’on a vu plus haut, nom de la place principale de Buenos Aires où se trouve la Casa Rosada, le palais présidentiel.

Ce sera quelque jour de l’Histoire,
mais ce jour viendra !
Des ports tranquilles de la Patrie
partiront vers le sud nos navires
pour défier la furie des mers
et recouvrer ce fragment perdu
de notre terre qu’usurpe la force
du despotique Empire léonin.

Dix mille Croisés du Droit
seront prêts à combattre avec héroïsme
pour libérer la terre malouine
que nous légua l’Espagne, avec ses domaines,
lorsque dans l’heureux réveil de Mai
notre Patrie se donna son destin
et traça ses frontières de son propre sang,
le sang fécond de ses fils.

Le Droit est invincible vérité
qui surpasse la marche des siècles,
et pour nous viendra
la justice avec la paix, ou bien le sacrifice,
mais cette terre redeviendra nôtre,
et dans ses ports les mâts dressés
arboreront notre pavillon azur et blanc
flottant au vent des mers algides.

Les navires au sud ! c’est le mot d’ordre
stimulant notre esprit argentin
qui ne renonce pas devant le pouvoir usurpateur
ni ne capitule ni ne laisse fléchir son optimisme.
Et un jour viendra où notre peuple
chargeant de justice ses navires
dirigera leurs proues vers les mers du sud
en quête d’un rêve de vérité, sacrés.
Tôt ou tard le soleil des Malouines
baisera les étendards argentins !

*

Tant de choses ! (¡Tantas cosas!) par Antonio Nella Castro

Il y a des années de cela, camarades, je disais :
« Ma terre est vaste et profonde ;
au nord, les labourages, les guitares ;
au sud, la mer sonore, nos côtes.
Un homme à l’odeur de bois de palo santo
sème dans les sillons, chante, et tombe amoureux. »
Il y a des années, camarades, je disais…
Mais il s’est passé tant de choses !

Ils arrivèrent parmi les balles. Fusillant.
Pleins de fiel. De malédictions. De croûtes.
Ils venaient l’âme empoisonnée,
l’entrejambe et la bouche écumant.
C’étaient les bons garçons. Les étudiants.
Les dames huppées. Et « catholiques ».
Celles qui pensent que l’Église et les autels
sont un commode et chic salon de mode.

Et leur offrande fut une gerbe de cadavres.
Pauvre Córdoba !
Ils souillèrent les cloches. Les missels.
Pauvre Córdoba !
Et au nom de Jésus les rues
se remplirent de sang. Pauvre Córdoba !
Elles se couvrirent de dépouilles populaires !
Pauvre ! Pauvre Córdoba !!!

Le temps les suivit comme une vipère.
Et la vipère finit par mordre l’histoire.
Leurs noms resteront comme celui de Judas
et leurs enfants auront les mains rouges.
Videla Balaguer1. Nausée du monde.
Hyène pourrie. Hypocrite cagot.
Le ciel de la patrie sera nettoyé
quand tu pendras fétide au bout d’une corde !

D’autres vinrent après eux. Ce fut la même chose !
Quel accouplement malade leur donna naissance ?
Capitaines gorilles. Assassins.
Déshonneur des Armes ! Pieds et bottes !
La terre effile les poignards !
Le vent cherche les carotides !
Capitaines gorilles. Assassins !
Voyez, voyez la patrie, comme elle pleure !

Ils vendirent la Nation par lots. Ils brisèrent tout.
Couvrirent de fumier ses colombes.
Et le peuple, notre peuple, le peuple tout entier,
fut à la disposition de la « Couronne ».
Les hommes de la Force Armée. Les marins,
– misérables serviteurs de la Loge –
arborèrent leurs uniformes de protocole,
firent étalage de leur sale aristocratie cipaye.

– Il ne nous reste plus – me disait
une humble fille de la Boca,
– Il ne nous reste plus rien, camarade,
sinon les yeux pour pleurer notre déshonneur. –
Femmes du pays ! Hommes créoles2 !
Nous savons qui ils sont. Quelles sont leurs manœuvres.
Nous connaissons leurs noms. Ceux de leurs commanditaires.
Et nous comprenons aussi pourquoi ils nous haïssent.

Mais soudain le temps s’arrêta.
Et c’est la même heure qui dure depuis lors.
Une heure longue, interminable, aride.
Heure mesurée par une montre d’ombres.
Et là restèrent Valle et Ibazeta,
leur sang suspendu à la gloire.
Et là resta Cortines. Et Cogorno3.
Fondus dans la patrie et l’histoire.

Et là nous restâmes tous, fusillés,
sans plus de cœur, âme, mémoire.
Mais un des nôtres est en exil.
Un homme au parfum de chose à soi
qui leur marque les jours, les minutes,
prend les mesures de leurs fosses
et un beau matin reviendra pour que le vent
chante à nouveau parmi les roses.

1 Videla Balaguer : le général dont le coup d’État renversa Perón en 1955.

2 créole : Le terme français créole vient (à moins que ce soit le contraire) de l’espagnol criollo, où il peut désigner, comme en français, les Noirs nés dans les territoires d’outre-mer, ou bien, comme dans ce poème, les descendants d’Européens.

3 Valle, Ibazeta, Cortines, Cogorno : Juan José Valle, Ricardo Ibazeta, Alcibíades Eduardo Cortines et Oscar Lorenzo Cogorno sont des militaires péronistes argentins qui se soulevèrent contre la dictature en 1956 (« Levantamiento de Valle »), sans succès. Ils perdirent la vie lors de cette tentative.

*

Paroles pour Eva Perón (Palabras para Eva Perón) par Antonio Nella Castro

…….À présent que ta faveur m’est interdite
– Air dans l’air suspendu et lisse –
je veux offrir ma voix,
ma voix sans tache
à l’ample latitude de ton ciel haut.

Je n’ai pas été ton Ronsard. Je suis ton peuple.
Cela qui aime sans qu’on le lui demande.
Celui qui aime parce que c’est comme ça.
Celui qui voyage selon son impulsion. Et voyage.
Je suis un peu éternel.
Comme le bœuf dans les semailles.
Comme l’air dans le soir.
Comme le temps.

Je n’ai pas été ton Ronsard. C’est certain. C’est certain.
Je te regardais tranquillement.
J’étais si proche… mais j’étais loin.
Et c’est peut-être pour cela,
parce que j’étais avec les autres,
que j’ai pu voir ton cœur de l’intérieur.

Je marchai tes pas, chaque jour,
peut-être sans le savoir,
car tous tes pas coïncidaient
avec les denses allées et venues du peuple.
Je marchai tes pas
depuis si longtemps,
que je me sentis père de mon père
et me sentis grand-père de mon grand-père.

Depuis des siècles je vais avec chaque sanglot,
avec chaque bout de faim,
avec chaque enfant nouveau
sur ta route de lutte.
Remplissant de protestation les silences.

Je marchai tes pas.
Ou toi les miens.
C’est la même chose, finalement, je suis le peuple.
Tu marchais par ses rues et ses places
comme une pièce détachée,
jointe dans ta douleur de multitudes
et sentant tes pas comme étrangers.

Tu marchais par ses rues et ses places.
Tu allais comme moi.
Comme eux.
Tu es venue d’en bas, lentement.

Tu connaissais la couleur du ciel
et la couleur de la terre.
Tu connaissais les arbres du parc
et le tremblement de l’arbre vrai.

Tu es venue d’en bas.
Depuis le centre
du mot peuple.
Où l’on sait par amère hérédité,
sans dictionnaires ni cahiers,
que la faim est un enfant triste et maigre
et l’appétit un monsieur obèse.

Tu es venue d’en bas.
Du peuple.
De l’ouvrier à la froide retraite.
Des maisons des vieux quartiers.
Du foyer des employés pauvres.
Des enfants du football et des terrains de jeu.

Tu es venue d’en bas.
De la chaleur humaine de la pot-bouille.
Des matins aux douces chapelles,
des tables sans gong. Des ouvriers
aux tramways et aux usines lointaines.
Du peuple.

Et tu ne le quittas jamais.
Et tu allas le chercher lorsque sentant
quelque chose crier dans ton sang
il fut nécessaire de le secouer tout entier.
Et tu allas le chercher dans les ateliers,
aux champs, dans les usines…
Et tu lui touchas l’âme depuis l’Histoire.

Et tu lui tendis en pains de ta chair
les roses semées par ses ancêtres.
Et tu allas le chercher.
Et tu le trouvas.
Comment ne l’aurais-tu pas trouvé puisque tu étais toute peuple.
Puisque tu venais d’en bas comme l’arbre,
qui pousse,
qui jette son ombre sur les éreintés,
t’offrant en fruit aux affamés…
Et offrant ta vie comme du bois de cheminée
pour réchauffer leur hiver.

Comment ne l’aurais-tu pas trouvé puisque tu étais toute peuple.
Puisque tu étais dans les sillons avec le blé.
Dans la récolte avec les journaliers.
Dans les rues endurcies de la ville.
Et à la frontière émotionnelle de la poitrine.

Comment alors ne l’aurais-tu pas trouvé,
franc, ouvert,
chantant des joies meunières
ou de paysannes terres d’entre-ciel.
Comment alors ne l’aurais-tu pas trouvé
venant à ta rencontre,
puisque ta douleur était la douleur de tous,
puisque ton espoir était de si longtemps…
Puisque ton eau était la soif des humbles
et ton pain le pain de chaque toit.

Je fus toujours avec eux.
Je fus à tes côtés
blessé de colombes et de foulards.
Je n’ai pas été ton Ronsard. Je suis ton peuple.

Celui qui sent les 20 et 25
que tout se brise dans le souvenir.
Celui qui pleure ta mort avec la pluie.
Celui qui porte en deuil le sentiment.

Celui qui t’a véritablement aimée, profondément,
et presque sans le savoir.
Il était si naturel d’aimer ce qui est à nous,
de chérir ce qui nous appartient.
Tu étais tellement quelque chose de propre à notre vie,
que peut-être, sans le vouloir,
nous sommes tous, ensemble avec toi,
un peu morts aussi.

Je n’ai pas été ton Ronsard. C’est certain. C’est certain.
Je te regardais tranquillement.
J’étais si proche… mais j’étais loin.
Et c’est peut-être pour cela,
parce que j’étais avec les autres,
que j’ai pu voir ton cœur de l’intérieur.
Je n’ai pas été ton Ronsard. Je suis ton peuple.

*

Parole du poète absorbé en lui-même au général Perón (Palabra del poeta ensimismado al general Perón), Anonyme

J’ai vécu la solitude en moi ; j’ai bâti
des tours à mon existence inconsolée.
Mais aujourd’hui j’intègre le débit de mon sang
dans le fleuve de ton Peuple épris.

Je chantais au bosquet vert dans sa clôture
sans voir l’arbre et en oubliant l’Homme ;
aujourd’hui je veux être la Multitude convertie
qui délire d’amour sous ton nom.

Je refusais la foi qui nous trompe
et l’idéal qui est un terme variable ;
aujourd’hui me dévore le feu de ton idée
qui est un volcan d’amour interminable.

J’éludais la vérité, parce que ce monde
se complaît à la mettre à genoux ;
aujourd’hui je communie dans la tienne, dans le drapeau
que tu as dressé et que tu n’humilies jamais.

J’ai honte de ma triste tour
et de mon soliloque hagard,
quand j’écoute ta voix sur l’enclume
de ton dire profond, passionné.

De quel droit me réfugiais-je dans l’ombre
pour invoquer les cieux étoilés,
sur cette terre où tu apportais
l’Aube des jours insignes ?

De quel droit m’évadais-je en des paysages
étrangers, gris de mélancolie,
quand tes mains fortes conquéraient,
Perón… Perón, « le pain de chaque jour » ?

Pourquoi pleurais-je ma petite larme
tandis que ton cœur incandescent
jetait sa lumière sur la souffrance de tous
et consumait leur douleur brûlante ?

Tu édifiais sur mon égoïsme
la clarté d’un jour nitescent ;
je refusais mon existence de pierre ;
tu répandais ton torrent humain.

Je m’assis à l’ombre du chemin
après avoir moissonné mon unique épi ;
toi, dans la mer des récoltes continues
debout sur ton ombre et ta fatigue.

Et aujourd’hui je te confesse dans la rougeur qui chauffe
mon cœur d’artiste conquis :
c’est beaucoup de vivre le rêve, mais le faire
vivre à un peuple c’est plus que tout ce qui est rêvé.

Je sais que doivent encore te renier
l’impur et celui qui vit absorbé en lui-même ;
mais je vois dans ton sourire compatissant
ta pitié pour le cygne empaillé.

Je t’attribue la vue pénétrante,
semeur pour qui le grain stérile
compte pour rien dans la récolte,
tu sentiras mon chant, véritable.

Tu sentiras le fleuve qui déborde
depuis la ferveur avec laquelle en ma foi je te jure
un cœur attaché à ta Doctrine
comme la lumière l’est au pur acier !

Et pour atteindre le centre que je poursuis
et qui sous mon front était une abstraction,
je m’intègre à la Vérité que tu symbolises
et de goutte je deviens torrent…

*

La fille du 17 (La muchacha del 17) par Alfredo Carlino

Son nom est venu à moi
comme une émeute.
J’étais presque un enfant et militais.
Son nom m’apparut derrière l’aurore.
C’était l’aube à Buenos Aires,
la chaleur nous frappait et la passion préparait son incendie.
Le jour allait paraître,
fruit plein, debout et pour toujours,
nous allions tout inventer.
La foule,
cette fille voluptueuse,
le Colonel pour toujours.
Le raconter aux autres,
une vie durant,
comment c’était, ce qui fut, pour l’éternité.
Le jour allait paraître et ce serait le 17
et nous n’en savions rien.
Elle vint à moi depuis la lutte.
Elle, avec ses yeux drapeaux
et sa peau d’alouette…
Elle chantait comme une flambée
à en blesser l’espace.
Elle vint à moi depuis le sang,
avec la mort Passaponti4,
cette adolescence mutilée qui rêvait.
Elle vint à moi depuis l’air et le chant,
depuis la rixe et la blessure,
depuis la vie et la mort,
depuis l’éternelle tendresse révolutionnaire,
si pleine d’amour,
si pleine de guitares,
de colombes et de chansons populaires,
de vieilles en guenilles,
de vieillards, impossible de dormir dans la rue.
Elle vint à moi invaincue, mémorable et victorieuse.
Elle vint à moi sans le savoir,
c’était l’histoire
et l’on participait comme si de rien n’était.
Elle vint à moi comme tout,
dans le tumulte de la rue,
et au milieu de la lutte.
Belle et totale, vêtue d’étoiles,
des violons sur le visage.
Vitale de haines
car elle aimait, tellement, son peuple.
Elle vint à moi avec ses soleils,
ses gestes, tout elle.
Jamais la pureté n’eut tant d’identité
qu’en son beau nom.
Sa tendresse continue de croître
et possède toujours la même rébellion.
Elle, l’invaincue, la fille du 17,
depuis fut nôtre éternellement,
elle continue de flamboyer dans la foule
et de chanter
comme une flambée.

4 Passaponti : la muerte Passaponti, la mort Passaponti, s’il ne s’agit pas d’une coquille et omission pour «la muerte de Passaponti». L’étudiant Darwin Passaponti, mort le 17 octobre 1945, « Jour de la loyauté », est le premier martyr du péronisme.

*

Devant un discours du général sur Martín Fierro (Ante un discurso del general sobre Martín Fierro) par Alfredo Carlino

Te souviens-tu, général ?
des théoriciens de la poésie intimiste,
ces poètes sans intimités ni extrémités,
ceux qui tentèrent de ruiner l’affection du peuple
pour Martín Fierro et le tango,
ceux des concours et anthologies,
ceux qui rejetèrent les rixes et les rêves de la lutte,
les exempts de fièvre,
ceux qui voyaient passer la vie du poème à côté d’eux.
Ceux qui vilipendèrent
l’oraison pratiquée avec son propre sang
lui opposant l’art pour l’art et par décret,
les mêmes qui nous infligèrent au pilori
des suppléments littéraires
les raseurs de la parole hermétique.
Les écoliers en gémissements et petites angoisses
à la recherche du salut individuel.
Te souviens-tu, général ?
Ils gisent aujourd’hui
dans les dernières pages de livres qui n’existent pas.

.

Justicialismo: Juan Domingo Perón, Carlos Menem, Cristina Kirchner.

Anaïs et Marie-Madeleine

Il convient d’établir une distinction entre science et technique. Cette dernière n’a jamais été empêchée par une vision traditionnelle, religieuse du monde : que l’on en juge par les pyramides d’Égypte, les édifices de Cuzco, l’aqueduc romain de Ségovie… En termes de technique, l’esprit des Lumières, ou plus généralement l’esprit positiviste, ne représente donc pas une rupture fondamentale, dans la mesure où les capacités techniques n’étaient pas entravées auparavant et ne l’ont peut-être jamais été. La Chine qui se ferme au monde pour, semble-t-il, vivre éternellement selon ses dogmes traditionnels, est celle qui construit une « grande muraille » à cette fin. En réalité, la rupture tient bien plutôt à l’apparition d’un positivisme scientifique qui, s’il ne s’accompagne pas en toutes circonstances de la plus grande liberté d’opinion et d’expression, est la substitution d’un dogmatisme à un autre (par exemple, en plein vingtième siècle, l’« interprétation de Copenhague », tissu d’interprétations arbitraires de résultats expérimentaux [voyez ici : Copenhagen interpretation]).

Alors qu’une certaine forme de pensée mystique subsiste chez Leibniz et Newton, l’apport de ces derniers, en termes d’avancée de la pensée scientifique, est bien supérieur à nombre de leurs successeurs chez qui cette pensée mystique a disparu.

*

Lorsque Jünger défend l’astrologie tout en affirmant qu’elle ne peut être jugée du point de vue rationnel, il ne convainc personne. L’astrologie ne se donne pas à connaître comme un jeu, elle cherche à défendre sa pratique rationnellement.

*

À Zénon qui affirmait que le mouvement n’existe pas, Diogène le Cynique « répondit » en allant et venant. Comme si Zénon ne s’était pas aperçu qu’il pouvait aller et venir lui aussi. Si une démonstration apparemment juste peut nier le mouvement en dépit de l’expérience sensible, cette dernière n’est pas invitée à servir de contre-argument.

*

Paul Bourget est contre la circonstance atténuante de la passion dans le crime passionnel au motif que l’indulgence favorise le crime. Le droit lui a entre-temps donné raison et favorise à présent le cocufiage.

*

Les visées œcuméniques admettent tacitement, même malgré elles, que les rites propres à chaque Église n’ont aucune valeur surnaturelle, qu’un fidèle s’y soumet par conformisme, et consacrent ainsi la supériorité d’une doctrine purement pratique comme le zwinglianisme, où la messe est une simple commémoration sans valeur surnaturelle.

*

L’eucharistie : « Celui qui mange mon corps et boit mon sang a la vie éternelle. » Alors que le Christ dit lui-même ailleurs qu’il s’exprime par paraboles, et pourquoi il le fait, et alors que les théologiens recourent à l’interprétation symbolique des Écritures, de l’ancien comme du nouveau testament, il est permis de demander pourquoi la parole citée ici a reçu un sens aussi littéral dans le rite catholique.

*

Il y a dans le Journal d’Anaïs Nin la pensée qu’elle n’avait jamais rendu son mari aussi heureux que depuis qu’elle avait un amant. Quel mari ne voudrait pas être malheureux plutôt qu’heureux dans ces conditions ?

*

Une passion ne se satisfait jamais qu’au détriment d’un scrupule, dans certaines âmes consciencieuses. Y renoncer, c’est la sacrifier à un scrupule, mais jamais elle ne s’estime à si bas prix et rien ne la paye assez de son sacrifice.

*

Il est plus difficile à celui qui a de la culture qu’à celui qui n’en a pas de montrer qu’il possède un vernis de culture comme demandé dans les épreuves de culture générale.

*

Arriver par les femmes, loin d’être un motif de honte, c’est un double motif de fierté pour le Français : être arrivé et par les femmes.

*

Sautez toujours la préface. Dans une édition de La Princesse de Clèves, le préfacier écrit : « Elle [Mme de La Fayette] évite de nous montrer le ventre de Henri VIII ‘chargé de graisse’ que l’annaliste anglais etc. », puis on lit dans le texte de Marie-Madeleine de La Fayette, en p.72 de la même édition : « Henri VIII mourut, étant devenu d’une grosseur prodigieuse. » Si ce n’est pas montrer le ventre d’Henri VIII, qu’est-ce que c’est ?

*

Nietzsche a écrit « Dieu est mort » mais aussi « l’art est mort » : à l’ère de l’écroulement des certitudes, les représentations idéales, idéalisées de l’art sont périmées. La science a déclassé un art plus beau que le réel, les esprits s’émancipent également de cette mystification-là. Pourtant, l’art n’a pas disparu ; ce qui porte aujourd’hui ce nom semble être en grande partie une activité spécialisée dans la production d’œuvres plus laides que le réel (expressionnisme…). Est-ce encore une forme de mystification consolatrice, une manière de rendre le réel tolérable par comparaison ?

*

Une certaine spécialisation des facultés semble inhérente à la nature humaine. Même aux esprits les plus doués et les plus éclectiques il est difficile de s’intéresser en même temps à des œuvres d’imagination et à des travaux analytiques (de sciences exactes). Une sorte de baromètre intérieur leur signale le dommage, à tout le moins provisoire, que le passage d’un type d’intérêt ou d’activité à un autre fait subir à la disposition cultivée dans la pratique de l’une ou l’autre. Tandis qu’il s’adonne à tel domaine, l’esprit adopte un certain type de personnalité conforme à ce domaine et excluant provisoirement l’intérêt pour tout autre domaine. Ces autres domaines appellent chacun à leur manière un type de personnalité différent. Une éducation trop large risque donc de favoriser les intelligences moyennes, l’esprit doué qui entend donner sa pleine mesure étant conduit à se chercher un domaine de spécialisation. Il conviendrait donc peut-être de commencer par la spécialisation et d’élargir ensuite, avec l’âge, le champ des études, à rebours de ce qui se pratique. Le postulat implicite de l’éducation actuelle est que les esprits ne sont doués que pour un certain type de savoir et qu’il convient de déterminer lequel en présentant à l’élève différents domaines du savoir parmi lesquels sa tendance interne se prononcera. Ce passage programmé du généralisme à la spécialisation demande à l’esprit d’être généraliste d’emblée ou de rester médiocre (excellent dans un domaine et médiocre dans les autres : la moyenne est médiocre). On peut craindre que l’esprit doué soit ainsi voué à la médiocrité dans un système qui va du généralisme à la spécialisation plutôt que de la spécialisation au généralisme.

*

Apprendre des choses, cela peut aussi revenir à tuer le poète en soi.

*

Ce qui m’a longtemps retenu de m’intéresser à un parti portant le nom de Labour, c’est justement son nom, à cause de ce que cela représente de contraire à mes tendances profondes.

*

J’avais des rêves de grandeur et voilà que je lis Zazie dans le métro

*

Sottisier poétique
(Avec tout le respect dû aux maîtres)

La mer gronde et se gonfle, et la bave des eaux
Bien au-dessus des monts va noyer les oiseaux (Leconte de Lisle, Poèmes barbares)

Le mot bave ne s’emploie plus au sens de « par métaph. ou compar. liquide écumeux » (Grand Robert).

Don Rui tire sa lame
Et lui fend la cervelle en deux jusques à l’âme (ibid.)

On entendait mugir le semoun meurtrier,
Et sur les cailloux blancs les écailles crier
Sous le ventre des crocodiles (Victor Hugo, Les Orientales)

Il semblerait que ce vent violent qu’est le simoun doive rendre difficile d’entendre le ventre des crocodiles glisser sur les cailloux, à moins que les crocodiles ne soient des espèces de colosses blindés.

L’héraldique lion qui fait rugir d’effroi
Les lionnes vivantes (ibid.)

Ne songe plus qu’aux vrais platanes (ibid.)

Où sont les faux, dans le poème ?

Ces cheveux
qui pleurent épars autour de ton beau front,
Comme les feuilles sur le saule (ibid.)

Est-ce parce qu’on parle de saule pleureur que le poète dit que les feuilles du saule pleurent ?

Grenade, la bien nommée,
Lorsque la guerre enflammée
Déroule ses pavillons,
Cent fois plus terrible éclate
Que la grenade écarlate
Sur le front des bataillons (ibid.)

Bien nommée parce qu’elle éclate comme une grenade explosive !

Ton sabre
Toujours dans la bataille on le voit resplendir,
Sans trouver turban qui le rompe (ibid.)

Le turban peut en effet casser un sabre, s’il est employé pour désigner par métonymie la tête, mais c’est bien le seul cas possible.

Berceau que la tombe a fait creux ! (Théophile Gautier, Émaux et Camées)

Quelle chute ! Le berceau que vide la mort de l’enfant est fait creux par la tombe…

Mille soldats partout, bandits aux yeux ardents (Victor Hugo, Les Burgraves)

La raison pour laquelle ce vers figure ici tient à la sonorité du second hémistiche, si l’on respecte, comme en principe on le devrait, les liaisons : « Bandits zaux zyeux zardents »…

Rome à ce grand dessein ouvrira tous ses bras (Corneille, Sertorius)

Rome comparée à la déesse indienne Kali…

Me croit-il en état de croire son arrêt ? (Corneille, Tite et Bérénice)

Faut croire.

Ses cheveux, par l’angoisse aplatis sur sa tête (Lamartine, Jocelyn)

Je crois me rappeler que Laurel et Hardy se sont inspirés de ce vers dans certains de leurs sketchs. Mais peut-être qu’ils avaient lu « dressés sur sa tête ». – Ou bien s’inspiraient-ils plutôt de cet autre vers de Lamartine :

Le vol de sa pensée agitait ses cheveux (Lamartine, Harmonies poétiques et religieuses)

Pégase te soufflait des vers de sa narine (Hugo, Les Contemplations)

Les morts, ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres (ibid.)

Cédar la regarda les bras croisés de joie (Lamartine, La chute d’un ange)

Comme on lance une roche aux gouffres effrayés (ibid.)

Et qu’on ne peut, à l’heure où les sens sont en feu,
Étreindre la beauté sans croire embrasser Dieu ! (Hugo, La Légende des siècles)

Vu que l’étreinte dont il est ici question, compte tenu du contexte, est celle de la copulation, « embrasser Dieu » dans une telle étreinte, c’est forniquer Dieu…

*

Aragon m’a toujours fait l’effet d’être le plus mauvais des surréalistes : celui qui n’ose pas se droguer comme les copains. C’était peut-être aussi le plus mauvais des communistes.

*

Louis Belmontet est un poète qui a écrit des Poésies guerrières sous le Second Empire et fut pour cette raison député. C’était avant la déculottée de l’armée française au Mexique et bien sûr avant Sedan.

*

La notation numérique de l’école et de l’université françaises (de 0 à 20) est plus individualisante et par conséquent plus hiérarchisante que la notation littérale nord-américaine (A, B, C…).

*

Nos ancêtres les Sarrazins

Provence et Midi de la France (voyez La chèvre d’or de Paul Arène), Vendée (La fosse aux lions d’Émile Baumann), Savoie (Le cœur et le sang d’Henri Bordeaux), Normandie (Devant la douleur de Léon Daudet), Dauphiné (Le bois du templier pendu d’Henri Béraud)…

*

Gongorismes bien français

D’habitude les plus matineux sont les pigeons de Jaume ; l’aube aux mains molles jongle avec eux. (Giono, Colline)

(Le chien le suit) et Gondran écoute joyeusement le grignotis des petites pattes onglées, derrière lui. (ibid.)

La note filée d’un clairon blesse, d’une vague déchirante, le lac tumultueux de sa mémoire. (Antoine Blondin, Les enfants du Bon Dieu, 1952)

La cité de leurs fronts ombrageait la fontaine
De leurs yeux (Léon Deubel, Poèmes)

Mais les plus forts restent quand même les Hispaniques. Quelques gongorismes mexicains :

Carballo eyacula una sonrisa espesa como la esperma, como esperma mezclada de lodo. (Rubén Salazar Mallén, ¡Viva México!, 1968)

Con veloces navajas las estrellas cortan la piel de los abrevaderos. Sangra el agua. Sangra trémulos destellos (ibid.)

La mañana está echada como un perro azul en las azoteas y ladra luz. (ibid.)

Por las puertas de sus manos entra un ademán consternado. (ibid.)

Et puis :

Que ya el nocturno huevo, roto en un arrebol, Ha vertido la ardiente yema de oro del sol. (Leopoldo Lugones, Las horas doradas, 1922) (Argentine)

*

Hypothèse. Il ne peut y avoir d’ataraxie parfaite. L’esprit qui s’en approche tend à s’accuser et à souffrir d’écarts de plus en plus minimes. De plus, l’absence de tout sentiment de coulpe dans ce même esprit serait un mouvement de passion (l’orgueil) qui le ramènerait en arrière. Non la sagesse mais l’amitié pour la sagesse.

*

Barrès qui s’attaque à Kant en racontant des histoires d’amour (Les Déracinés), c’est d’une hallucinante loufoquerie.

*

« Son visage pur » (Léon Daudet, Le cœur et l’absence) Pur de quoi ?

*

La parcimonie des descriptions empêche qu’une atmosphère s’installe. La littérature contemporaine est retournée au stade primitif. Elle ennuiera ceux qui n’ont rien vu du monde censé se trouver dans ses pages.

*

Quelques licences poétiques de Corneille

Et l’énigme du sphinx fut moins obscur pour moi (Œdipe)

Énigme est ici masculin : le vers ne peut pas être corrigé car obscure, au féminin, le rallongerait d’une syllabe.

Mais je ne réponds pas que vous trouviez les Grecs
Dans la même pensée et les mêmes respects (La conquête de la toison d’or)

Grecs est à prononcer « grès » pour le faire rimer avec respects.

Que voulez-vous, Madame, ici que je vous die ? (ibid.)

Pour rimer avec perfidie.

Je vous avouerai plus : à qui que je me donne (Sertorius)

Votre intérêt m’arrête autant comme le mien (ibid.)

Et détruit d’autant plus, que plus on le voit croître,
Ce que l’on doit d’amour aux vertus de son maître (Othon)

Croître doit ici, pour rimer avec maître, se prononcer craître (ou maître se prononcer moître).

*

L’escobarderie au fond des intellectuels catholiques militants : « Quel plus lourd fardeau que leur morale [luthérienne] » (Maritain) Opposé à une morale légère ?

« C’est une absurdité flagrante, et en même temps un lâche procédé de réduction, de traiter les hommes comme des parfaits, et la perfection à acquérir, dont la plupart restent très loin, comme constitutive de la nature même. Tel est cependant le principe de Rousseau, son perpétuel postulat. » (Maritain, Trois réformateurs)

Écoutons donc Rousseau : « Il n’y a point d’intérieur humain, si pur qu’il puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux. » (Les Confessions)

Au temps pour le « perpétuel postulat ». Toujours l’escobarderie.

*

Les comètes du nôtre [de notre siècle] ont dépeuplé les cieux. (Musset, Poésies nouvelles)

Note du commentateur : « Ce vers obscur et peut-être fautif (certains voudraient lire « conquêtes ») a suscité de multiples discussions d’érudits. » Rien de plus simple à comprendre, pourtant : la science (l’astronomie, connaissance des comètes) a étouffé la croyance aux dieux, à la divinité. Pas besoin de je ne sais quelles conquêtes, les comètes sont nécessaires à l’équilibre du vers : ce sont des objets célestes – célestes mais objets de science – qui dépeuplent les cieux, demeure traditionnelle des dieux.

Le même commentateur n’a visiblement rien compris au vers suivant, pas plus qu’à Musset en général :

Et de ce bruit honteux qui salit la pensée

où le commentateur voit, je le cite, une « allusion aux lois de septembre 1835 contre la liberté de la presse ». Que va-t-il chercher ! La liberté de la presse est certes un beau combat mais il n’y a dans ce passage aucune allusion à de telles lois, seulement à la littérature dans la lignée de Voltaire et des philosophes dénoncée par Musset tout au long de ses poèmes. Le commentateur semble chercher à faire de Musset un libéral ou – mais ce serait un aveuglement incroyable – est convaincu qu’il l’est…

*

Étude : les défroqués chez les Jacobins, Hébertistes, Enragés… La liste semble longue.

*

Je peux être convaincu de la valeur de la vertu sans croire à celle de la messe.

*

Tant que je n’avais pas de situation, j’avais un avenir, et maintenant que j’ai une situation je ne me vois aucun avenir, il me semble que ma vie est derrière moi.

*

Dans ses carnets de voyage aux États-Unis, publiés sous le titre Outre-Mer (1895), Paul Bourget insiste sur la totale absence de grivoiserie au théâtre et dans les caricatures en Amérique. Quelle différence, par la suite, avec Hollywood (‘Pre-Code Era’) !

*

Strindberg ne s’est pas trompé avec son « combat des âmes » (själakamp) : même après la mort de l’homme de génie, son préfacier le traite comme une créature malsaine.

*

Zola, sur son roman La Débâcle, dans Le Gaulois : « une œuvre de patriote … maintenant la nécessité de la revanche ». Cinq ou six ans plus tard, il écrivait J’accuse.

Les antidreyfusards, du moins certains d’entre eux, en défendant si peu discrètement la raison d’État, le châtiment même sans culpabilité, avaient perdu d’avance : même un despote absolu a de la pudeur sur ce point et voile la raison d’État derrière des motifs plus convenables.

*

Pourquoi ne pas être un homme du passé ? Le passé a sa grandeur.

*

Il ne suffit pas de dire « c’est un homme à femmes » : il faut dire quelles femmes.

*

Rêves-contacts (1)

Hypothèse. Les intelligences extraterrestres communiquent avec nous dans nos rêves (Nýall).

1

La nuit du 12 avril 2013, j’ai rêvé que je trouvais un fragment de roche contenant une trace de vie extraterrestre, sur le modèle de l’ambre qui encapsule un moustique de la préhistoire, à ceci près que cette roche contenait un hologramme animé d’insecte, insecte d’une dimension peu ordinaire, une espèce de grand cloporte. Cet objet était considéré par moi comme provenant des étoiles. À mon réveil, j’eus la pensée qu’on avait cherché à entrer en communication avec moi, qu’on cherchait à répondre à mon poème sur les intelligences extraterrestres qui est un appel au contact.

2

G. n’a plus répondu depuis l’envoi de mon poème sur les intelligences extraterrestres. Il a peur d’un contact du troisième type. La plupart des gens ont peur, ou auraient peur s’ils pensaient le provoquer, d’un tel contact, car il devient évident à un nombre toujours plus grand de personnes que c’est quelque chose de possible.

3

Kant a une curieuse façon d’insister sur d’hypothétiques êtres non humains extraterrestres doués de raison, pour dire qu’ils sont comme nous soumis à la loi morale.

4

Nuit du 4 mai 2013. De l’existence des géants sur terre avant l’homme. C’était une époque où l’alternance des saisons s’accompagnait de phénomènes climatiques beaucoup plus intenses que ce n’est le cas aujourd’hui. Un désert de glace se transformait ainsi en quelques jours en océan plein de vie, donnant lieu à des scènes de cataclysme. Pour que la vie soit possible, il fallait une constitution physique prodigieuse. C’est sur ce seul point que Schopenhauer conteste la théorie de Darwin. Le philosophe rappelle par ailleurs qu’Averroès a vécu à Nîmes et que lui-même loge dans une chambre aux fenêtres en « papier gâché ». Sa révélation sur les géants provoque chez moi une grande exaltation et je plane au-dessus d’un monde préhistorique qui est le monde, d’abord une mer la nuit, puis une terre d’une grande beauté, couverte de forêts et dorée par les premiers rayons de l’aube, entendant une voix qui m’exhorte à en déchiffrer les mystères.

5

Nuit du 7 mai 2013. Sur une autre planète, je suis conduit comme prisonnier dans une arène naturelle entre des rochers escarpés dont les flancs, derrière des grillages, servent de gradins au public. Le combat doit être un combat psychique. Chaque combattant a les pieds fixés sur un billot. Je suis ainsi un gladiateur psychique pour le plaisir de cette population extraterrestre. Or j’apprends que j’ai toutes mes chances car les humains sont considérés comme ayant un grand pouvoir psychique.

Exilé sur une autre planète, je suis transformé en figurine de pain. Je retrouve espoir en voyant un jour mon reflet sur une pièce polie de tuyauterie, car je me vois tel qu’en moi-même, et j’acquiers alors la certitude que je saurai reconduire tous ceux qui comme moi ont été transformés en pantins divers et variés, chez eux, où chacun retrouvera son vrai moi.

*

Les progrès de la science semblent avoir pour conséquence de toujours plus établir l’homme dans la nature, au détriment de sa réalité nouménale, en même temps que le régime démocratique qui a toujours assuré favoriser ce progrès lui oppose toujours l’obstacle du libre-arbitre de l’homme, dont on ne sait d’où il le tire s’il ne le rapporte à une liberté de la volonté indépendante de la nature.

*

Schopenhauer réfute les antinomies kantiennes en disant que quelque chose de réel (Wirkliches) ne peut en même temps être et ne pas être. Or les (deux premières) antinomies portent sur le temps et l’espace : ce sont des formes a priori qui ne disent rien du réel en tant que tel.

*

Les vortex cosmiques en philosophie (Wirbel, δίνη) : Empédocle, Démocrite, Descartes, Laplace, Kant (dans Geschichte der Philosophie de Schopenhauer). J’ajoute, dans l’histoire des sciences et des idées sinon dans celle de la philosophie : Swedenborg (jeune) et Hans Hörbiger (Welteislehre).

*

« Le soleil tourne autour du monde [de la terre] » (Rousseau, L’Émile) : le soleil suivrait un cercle dont le centre est au cœur de la terre. Et il a existé un état de nature où les hommes vivaient solitairement.

*

« L’aveugle mécanisme de la matière mue fortuitement » ne peut conduire à l’harmonie du monde, affirme Rousseau, dans sa réfutation du matérialisme, à la suite de considérations sur les « jets » de Diderot par lesquels, selon ce dernier, s’est ordonné le chaos primordial (jets au sens probabiliste de combinaisons). Or, si le monde est volonté et représentation (Wille und Vorstellung), ces essais combinatoires de la matière en mouvement n’ont pas eu lieu réellement.

*

Les langues tonales comme le thaï (où l’intonation sert à distinguer les mots entre eux) ont besoin de recourir à des expressions langagières pour exprimer les nuances émotionnelles que les autres langues expriment par des intonations. Par exemple, เสียเลย sia-lei « exprime le soulagement ».

*

Selon Schopenhauer (Parerga und Paralipomena), les vérités du christianisme le distinguent du paganisme gréco-romain (à peine métaphysique) et le rapprochent du brahmanisme et du bouddhisme. D’ailleurs, le nouveau testament doit être d’origine indienne. Pendant la fuite en Égypte (Matthieu 2:13-15), Jésus fut initié par des prêtres égyptiens à leur religion, qui était d’origine indienne. Il aurait plus tard accompli des prodiges « au moyen de l’influence métaphysique de la volonté » (mittelst des metaphysischen Einflusses des Willens).

*

Schopenhauer confirme mon objection à Max Weber sur les protestants « virtuoses de l’ascèse », en signalant, avant même que se soit exprimé Weber, qui aurait bien fait de lire son compatriote, que le protestantisme a rejeté le célibat et l’« ascèse authentique » (die eigentliche Askese).

Je rappelle la chronologie des faits :

1/ Schopenhauer dit que le protestantisme a rejeté l’ascèse authentique ;

2/ Max Weber écrit que les protestants sont des virtuoses de l’ascèse ;

3/ Je lis Weber et trouve que son idée n’a aucun sens, bien que ce soit une idée reçue autour de moi ;

4/ Je prends connaissance de 1/ et me félicite de n’avoir pas cédé aux tenants de l’idée reçue, car à présent nous sommes deux pour la combattre.

[Comme témoignage de 3/ voyez mon essai La théorie de l’agir communicationnel de Jürgen Habermas, de 1998, au chapitre 1A « Rationalisation et modernisation chez Max Weber » (ici). Habermas reprend à son compte l’idée de Weber sans discussion.]

*

Avec Heidegger méditant sur la chose en soi kantienne, on approche dangereusement de la « pensée Tetris » (Tetris thinking) : comme les tétraminos, les pensées s’annulent et disparaissent en se combinant. Exemple : la chose en soi est un néant car elle n’est pas un étant : « Par néant, nous entendons ce qui n’est pas un étant mais est tout de même quelque chose. » (Kant et le problème de la métaphysique)

Je ne condamne pas d’emblée la pensée Tetris : c’est peut-être l’usage de la pensée le plus rationnel chez l’homme. Le flux constant de pensées-tétraminos en mode psychique par défaut nous contraint à une activité permanente de dégagement.

*

Quand une dangereuse bête sauvage s’affaire dans vos provisions, vous n’êtes pas assez fou pour faire le moindre geste et risquer de provoquer une attaque de sa part. Vous l’observez de biais, pétrifié. Mais si elle lève les yeux sur vous ?