Category: Français

Journal onirique 20

Pour rester près de vous malgré moi, malgré ma vie, j’ai vécu toute mes nuits dans les songes et, le jour, je me suis à peine réveillé pour subir une vie où je n’étais plus. (Armand Robin)

Période : juillet-septembre 2021

*

Un enfant se suspend à la tête d’un éléphanteau, serrant dans ses mains les plis de la peau épaisse. En levant un peu la tête, l’éléphanteau, parce qu’il aime les enfants, soulève l’enfant de terre et l’embrasse de ses deux trompes (en effet il a deux trompes). L’enfant et l’éléphanteau restent ainsi embrassés. Hélas, c’est quand ils vont disparaître que nous découvrons la tendresse des éléphants !

Eléphanteau Playmobil

*

Nous sommes invités à venir boire des tisanes de cannabis. Quand tout le monde est servi, notre hôtesse sort sur le pas de sa porte et souffle dans une conque retentissante. Comme la conque est en résine de cannabis, je fais remarquer que son timbre, sa sonorité ne peuvent manquer d’être identifiés par la police au cas où elle l’entendrait. Cela ne semble émouvoir personne.

Plus tard, la fille de notre hôtesse me dit (c’est une jeune femme) : « Allons faire pipi ensemble », mais je lui réponds que je l’ai déjà fait.

*

Les Yonis d’Estrémadure

Quel est le mystère de la province espagnole d’Estrémadure ? Alors que tous les lieux « paumés » (c’est le mot qui me vient dans le rêve) attirent des touristes, l’Estrémadure n’attire personne – ce dont je ne sais rien en réalité mais, si c’est une région touristique, les médias n’en parlent pas. Ce doit donc être un lieu maudit, pensé-je en occultiste.

On m’apprend l’existence de pratiques magiques propres à cette région, pratiques qui sont l’apanage d’une classe de sorciers locaux, les Yonis. Ceux-ci fabriquent pour les paysans du cru des objets dont chaque famille est censée posséder un exemplaire chez soi. On m’en montre un. Il s’agit d’une planchette de bois verticale possédant une « tête » semi-articulée que l’on peut faire monter et descendre le long de la planchette, ce qui produit par je ne sais quel mécanisme un son inattendu, remarquablement strident, comme si un groupe de mouettes, de corneilles ou d’autres grands oiseaux se mettaient à crier tous ensemble. Cependant, avec le temps, l’usure, la poussière ou tout autre forme d’encroûtement, le son s’altère « vers le grave » et les propriétaires de ces objets cherchent alors à s’en débarrasser. Ainsi peut-on en acheter pour deux pesos. Cherche-t-on par cette information à faire venir des touristes en Estrémadure ?

Ce rêve me fait prendre conscience de la singularité du nom Estrémadure, Extremadura en espagnol, « extrêmement dure ». Or on sait que le yoni est en sanskrit le pendant du lingam ; qui pense yoni pense lingam. C’est ainsi que m’est apparue la particularité. Et il existe un mystère de l’Estrémadure pour moi depuis que j’appris en classe d’espagnol, il y a des années, la mélancolique chanson Ya se van los pastores a Extremadura (ya se queda la sierra triste y oscura…, seules paroles dont je me souvienne et que je me surprends des années plus tard à fredonner encore de temps à autre, paroles qu’il faut ponctuer par « chic, chic, chic »). Aujourd’hui, je crois comprendre que la sierra est triste parce que l’extrême-dure est loin.

*

Dans un comté rural du sud des États-Unis, un shérif arrête sa voiture dans une station-service et demande au jeune employé qui se trouve là s’il a vu des fonctionnaires fédéraux dans les parages. Le pompiste répond que non. Le shérif explique alors que le gouvernement fédéral vient d’envoyer des fonctionnaires pour faire la leçon aux habitants de la région et que lui, shérif, cherche à éviter ces fouille-merde.

Il demande au pompiste de lui apporter « le sac de merde, car il vaut mieux que les fédéraux ne voient pas ça ». Le pompiste lui rapporte un sac poubelle rempli d’excréments. C’est le système d’égouts local : la merde est collectée dans un sac poubelle commun et régulièrement jetée avec le sac dans le bayou. Il ne faut pas que les fonctionnaires fédéraux l’apprennent ; le shérif va donc lui-même jeter le sac.

*

Un informaticien, cheveux longs, lunettes, quelques poils follets cherchant à passer pour une barbe n’était que le système pileux n’est pas assez abondant, arrive au bureau. Suspendu près de la porte d’entrée se trouve, à l’intérieur, un nid de mésanges avec la mère et, le bec grand ouvert, ses oisillons. L’informaticien lève le bras pour que la mère puisse picorer dans la barre chocolatée qu’il tient à la main et en distribuer des miettes aux oisillons. Son supérieur hiérarchique passe en trombe et l’informaticien poursuit son chemin, écœuré parce que l’excitation du supérieur a fait tomber le nid.

Approchant de son carré de travail (l’espace est découpé en « bureaux » individuels séparés par de minces cloisons), il trouve son bureau occupé par un inconnu : un jeune homme dans le même genre que lui, cheveux longs, lunettes, imberbe, plutôt blond alors qu’il est, lui, châtain. Il reste interdit. La collègue du carré d’en face, de l’autre côté du couloir, lui lance : « Je trouvais bizarre que ce ne soit pas toi ce matin. » Tandis que notre informaticien reste interdit, d’autres collègues profitent de la remarque de la jeune femme pour s’attrouper et demander qui il est au nouveau venu. Ce dernier, souhaitant montrer qu’il est à sa place, prend un ordinateur portable et demande aux gens de le suivre dans une salle de réunion pour une démonstration.

Dans la salle de réunion, le nouveau venu, debout, tapote sur son clavier d’ordinateur puis éteint les lumières. Dans la pénombre, on voit une femme se redresser sur un lit mortuaire et poser le pied à terre. Nue et portant des talons aiguilles, elle se met à danser lascivement, comme dans un show érotique. Le nouveau venu fait remarquer la perfection de l’hologramme : « Du jamais vu », assure-t-il.

Puis il tapote de nouveau sur son clavier et une voiture démarre dans un parking attenant à la salle de réunion et la prolongeant ; ainsi est-il capable de démarrer des voitures depuis son ordinateur.

*

Je travaille avec des cheminots dans un tunnel ferroviaire. Nous devons corriger une « asymétrie linéaire », l’adjectif « linéaire » s’appliquant à la ligne de chemin de fer, et pour cela couper des tronçons de ligne. Un cheminot lance une sonde – un plomb au bout d’un fil – loin en avant sur la voie et nous devons découper le tronçon sur la distance du jet. Quand un tronçon est découpé, nous l’enroulons sur lui-même comme si c’était une pâte, et le tronçon enroulé nous passons au suivant en lançant de nouveau la sonde.

À la sortie du tunnel, nous montons sur une plateforme depuis laquelle nous surplombons la voie. J’observe aussi un bureau sans toit où un ex-ministre prend connaissance de plans en exprimant sa satisfaction au plus grand plaisir des ingénieurs. Dans le bureau adjacent, des salariés sont assis autour d’une grande table. Ils ne portent pas de masque sanitaire et l’une des collègues, au bout de la table, annonce qu’un nouveau cluster va se déclarer car elle a le covid-19 mais refuse de rester chez elle pour ne pas faire faux bond à ses collègues ni manquer à ses devoirs professionnels.

Sur ce, W. descend de la plateforme où nous sommes pour déposer sous les pieds des femmes présentes dans le bureau des carrés de mousse jaune pâle afin qu’elles soient plus à l’aise : elles peuvent ainsi retirer leurs chaussures et poser les pieds sur les carrés de mousse tout en travaillant.

*

La Lune trouée

L’humanité est inquiète car l’apparence de la Lune a subitement changé : elle a maintenant des trous, certains la traversant de part en part. Cette transformation imprévue ébranle de nombreuses certitudes. Si ce n’est pas à cause de poches de gaz explosif à l’intérieur de la Lune, c’est forcément dû, dit-on, à l’intervention d’extraterrestres qui nous sont encore cachés ; s’ils peuvent agir de la sorte sur notre satellite, ils pourraient également agir sur la Terre.

*

Dans le judaïsme, un lolilot est un cahier de jeune fille, le plus souvent un journal intime, inséré dans un livre sacré. Par exemple : « L’exemplaire de la Torah appartenant à la famille X et que l’on croyait perdu vient d’être retrouvé avec un lolilot de la benjamine entre deux pages. »

*

Je me trouve dans un film d’horreur où Freddy Krueger doit se manifester mais seulement à la fin. La vie des gens s’altère à cause de leurs cauchemars, pas encore suffisamment pour que Freddy paraisse. Sur un boulevard, un homme mûr reçoit des propositions sexuelles de deux lycéennes sans doute mineures. Il les suit mais est transformé en vieux papier journal traîné par le vent dans la rue.

J’entre dans un cinéma que je connais dans la réalité, une salle d’art et d’essai. À cause du confinement, les prix d’entrée sont devenus exorbitants pour certains films : 250 euros pour tel et tel film ensemble, un autre film à 120 euros… La gérante me conseille donc des films en fonction de mon budget.

*

À la campagne où je passe des vacances, je vois, entre deux aires de blé sur pied séparées par un chemin, un lézard géant, plus grand qu’un dragon de Komodo, de couleur noire et tacheté de rouge, blanc et or, traverser le chemin, passant rapidement d’une aire à l’autre. Lorsque j’en informe le propriétaire du gîte, il me demande dans quelle chambre je dors et cela veut dire que je n’ai pas à m’inquiéter puisque je dors dans une chambre. Or, en raison de la chaleur, je ne dors justement pas dans ma chambre mais sur les blés : je tends un drap sur les blés en pied qui sont suffisamment compacts pour que l’on puisse dormir dessus. Je dors donc à la surface des profondeurs où vit ce lézard géant.

*

Lors d’un match olympique de ping-pong entre la Chine et le Japon, le joueur chinois perd la balle de match quand son adversaire japonais renvoie une balle, smatchée, contre l’objectif d’une caméra de télé, où elle rebondit pour revenir sur la table. Les règles prévoient dans ce cas que c’est comme si la balle avait touché le filet avant de rebondir sur la table et qu’il faut donc continuer de jouer le point. Les caméras de télévision qui filment le match font ainsi partie intégrante du terrain de jeu, au même titre que la table elle-même. Déstabilisé, le joueur chinois perd le point et le match après encore quelques échanges.

Dans le rêve, je regarde ce match à la télévision et vois donc, comme les autres téléspectateurs, la balle frapper la caméra comme si elle venait me frapper.

*

Contre l’avis de tous, j’insiste pour regarder à la télévision un certain film de guerre et je prévaux. Les autres regardent le film avec moi. Nous voyons d’abord des soldats anglais en uniforme rouge de la guerre anglo-zouloue mais au moment de l’action les soldats anglais, toujours en Afrique, portent des chemisettes et des shorts beiges ainsi que le casque anglais en forme de soucoupe des deux guerres mondiales ; c’est donc plutôt une bataille opposant les Anglais à l’Afrika Korps. Sur un terrain quasi désertique, les soldats, que nous voyons de dos, sont assis le cul au sol et reculent dans cette position. L’un d’eux, dans la même position mais armé d’une mitrailleuse lourde, enclenche celle-ci. La décharge continue de projectiles le pousse à reculons par la seule force de l’arme, si bien que, contrairement aux autres, il n’a besoin d’aucun effort pour reculer. Cinq ou six missiles ennemis fusent dans le ciel, avec de longues traînées majestueuses, dans notre direction (car nous autres spectateurs sommes, je le rappelle, derrière les soldats anglais). On ne discerne pas encore si l’un de ces missiles est susceptible de tomber sur nous. Il faut attendre un peu pour le savoir. La scène s’arrête là.

Nous sommes à présent dans une ville du sud de l’Europe où nos soldats anglais, en tenue de civils – pantalons et polos de couleurs variées – se trouvent en permission. Ils continuent de marcher, comme au régiment, à la cadence imposée par le chef, mais la gestuelle martiale a disparu, ou plutôt elle est comme caricaturée dans une chorégraphie dont la tonalité homoérotique ne peut échapper à personne. Au moment où ils font une pause, l’un des soldats passe sa cigarette au chef (les deux sont jeunes et beaux comme on dit que des mannequins de mode sont beaux) : du dos de la main tenant la cigarette, il caresse la joue du chef de haut en bas puis effleure le col et la poitrine jusqu’à rencontrer la main, qui prend la cigarette. C’est la dernière bouffée, que le chef aspire avant de jeter le mégot au sol. Tout ce rituel homoérotique pour une seule bouffée… Cela porte mon embarras, en pleine ascension pendant la chorégraphie, à son comble, car à présent les autres vont penser que c’est en raison de son contenu homoérotique que j’insistais pour voir ce film.

*

Je découvre par moi-même comment sauter en skateboard, comment faire un « ollie », ce que dans la réalité je n’ai jamais su, il y a trente ans lorsque j’achetai une planche. C’était d’ailleurs moins une planche qu’une bûche, vu son poids, et je ne comprends même pas que l’on ait pu vendre cela sous le nom de skateboard, mais c’est un fait, tout comme le fait que j’achetai cette bûche, car elle avait de jolis dessins. Autrement dit, le skateboard était fini pour moi avant même d’avoir commencé.

La technique, qui m’avait échappé jusque-là car elle est contre-intuitive, consiste à pousser d’abord la planche vers le sol avec le pied qui se trouve devant, ce que je décris en espagnol à je ne sais qui par les mots « pujar para subir » (pousser pour monter). À mon interlocuteur j’explique que, bien contre-intuitif, c’est en fait, quand on y pense, très logique. Ayant compris la technique, j’exécute des ollies, plus ou moins réussis, l’un après l’autre. – En réalité, la poussée vers le sol est à la fois intuitive et logique, mais avec le pied qui se trouve à l’arrière de la planche.

*

Une expédition scientifique découvre un animal antédiluvien, qu’elle rapporte avec elle en Europe. Il s’agit d’un animal ayant la taille et l’apparence d’un chat domestique mais qui se rattache aux dinosaures disparus. D’ailleurs, dans la caisse où l’animal est gardé, dont le fond est couvert de paille, il pond un œuf. Grand comme un œuf de poule, c’est un œuf en or massif avec des bras et des jambes, qui court de-ci de-là comme un véritable petit animal exubérant. La mère ne semble cependant pas comprendre qu’il s’agit de son œuf car elle saute sur lui comme un chat sur une souris, le laissant repartir puis sautant à nouveau dessus, tout à ce jeu cruel que font subir les chats aux animaux plus petits, rongeurs ou lézards. L’œuf étant en or massif, nous ne craignons pas grand-chose pour lui, mais nous craignons que l’animal antédiluvien ne s’abîme les dents.

*

Un fonctionnaire mal noté de ses supérieurs a fabriqué pendant son temps libre une boîte de conserve de fruits en sirop, avec l’étiquette portant toutes les mentions légales. Bien que ce passe-temps n’ait que peu d’intérêt, je fais semblant d’admirer et relève aussi que, s’il souhaite se reconvertir dans les affaires, il vient de se former à la mise en boîte et à l’étiquetage. Une particularité de son produit c’est, alors que les fruits en boîte ou en bocal sont normalement d’une seule essence de fruit ou bien en salade de fruits, qu’ici la boîte contient à la fois des pêches et des litchis.

*

Cela commence comme une biographie de Rabindranath Tagore. Une fois célèbre, alors qu’il part pour un voyage en Europe, c’est moi qui prends le bateau à sa place. Il s’agit d’un petit bateau à moteur guère approprié pour une longue traversée de la mer mais je ne me laisse pas décourager par cette pensée. Après avoir lancé le bateau, je m’allonge, la tête sur un coussin. Dans cette position confortable, je vois au loin d’immenses navires qui sont comme des monuments sur la mer. La pensée qu’avec certains d’entre eux nous allons nous croiser et que, si je me trouve sur leur chemin, ils détruiront ma coque de noix, m’effleure à peine. Mon bateau se conduit tout seul et je me fie à lui. Je salue les passagers d’un grand voilier à ma droite, dont une touriste en maillot de bain tombée sous mon charme au premier regard et mélancolique de me voir passer.

Enfin apparaissent au loin des massifs montagneux, indiquant que je ne suis pas sur la mer mais sur un grand lac. À l’approche du rivage, de nombreuses barques avec des pèlerins à bord m’entourent ; cela signifie que nous abordons à un rivage sacré, avec des temples de grande réputation. Pour faire bonne tenue parmi cette foule dévote, je me mets à réciter des mantras de mon invention, en me disant qu’il existe tellement de langues en Inde qu’aucun de ceux qui m’entendra ne saura que j’invente des paroles, tous croiront que je prie dans une langue indienne inconnue d’eux. Mes mantras sont la répétition de trois mots inventés auxquels j’ajoute un quatrième mot qui est le seul à changer chaque fois, et cette psalmodie étonnante me paraît presque authentique à moi-même. Pour le quatrième mot j’utilise entre autres des noms et des termes reconnaissables par tous, comme « dharma », afin de rendre l’illusion plus parfaite.

C’est entouré, crois-je, du respect de ces humbles gens pour mon apparente dévotion que j’aborde au rivage et pénètre dans un temple. Curieusement, les murs sont en préfabriqué, couleur saumon. Il ne se trouve pas non plus de statues ni le moindre ornement, à part des graffitis sur les murs en préfabriqué. Il y a quelques religieux, dont certains concertent des séductions illicites de visiteuses, ce qui me froisse ; l’un parle même d’éteindre la lumière pour qu’ils puissent enlever des femmes dans le noir. Je comprends que les graffitis, en diverses langues, sont laissés par les visiteurs, l’un écrivant que ce monde est fumée, un autre que le refroidissement climatique (sic) annonce la fin du monde. Je décide de laisser quelques paroles à mon tour. Alors que je suis en train d’écrire, un Indien en longue chemise blanche lit à voix haute : « ablution, ablation » et trouve cela remarquable. Or, au moment où il me félicite, je n’ai encore écrit qu’« ablution, » – il a donc lu dans mes pensées. Après qu’il a continué son chemin, je termine mon graffiti.

Cherchant ensuite la sortie, je trouve l’entrée principale, par où je ne suis pas entré. Elle comporte une affiche expliquant la nature du lieu : ce n’est pas un temple mais un centre d’information de l’UNESCO sur le tabagisme.

*

Le rêve décrit la vie d’un village attardé dans le passé. Après je ne sais quel accident ou maladie, un homme de ce village a été réduit à l’état de tête. Habitués à son existence, sa famille et les autres villageois prennent certes soin de lui sans rien demander en retour – car quel service pourrait rendre un homme réduit à n’être qu’une tête ? – mais montrent peu de compassion pour son état. Quand il fait chambre avec d’autres, dans un cageot aménagé posé sur un meuble, les gens se moquent de lui, disent : « À défaut de le faire, tu regardes ! » et ils éclatent de rire. D’ailleurs, la femme, dans la chambre, croit qu’il regarde et ne tolère bientôt plus sa présence. Dehors, où parfois on l’emmène pour qu’il voie du monde, car il reste un homme curieux qui n’aime pas s’ennuyer, on a voulu le placer sur l’épaule de quelqu’un, mais cette personne semble alors avoir deux têtes et les gens ne tolèrent pas cela non plus. On a également essayé de lui faire des béquilles, avec deux échelles, afin qu’il se déplace tout seul, mais c’était impraticable car il aurait fallu qu’il ait des bras pour pouvoir s’en servir. Alors il ne restait que Népoménus, un homme à tout faire, qui fut chargé de garder et de sortir l’homme-tête.

Intéressé par cette histoire extraordinaire, je me rends dans ce village afin d’y rencontrer Népoménus et l’homme-tête. Je trouve Népoménus sur le pas de sa porte alors qu’il rentre de voyage. Je l’avais prévenu de mon arrivée mais sans lui dire la véritable raison de ma visite ; il ne sait donc pas que je connais l’existence de l’homme-tête. Je le suis dans les escaliers qui conduisent à sa chambre. Là, il se débarrasse de quelques affaires sur une table encombrée de livres et de papiers puis ouvre la fenêtre et place hâtivement un objet sur le rebord, si hâtivement que l’objet tombe de l’autre côté, hors de ma vue, et je n’ai pas eu le temps de bien le voir. Je suppose qu’il s’agit de l’homme-tête, que Népoménus place sur le rebord de la fenêtre pour que ce dernier puisse regarder ce qui se passe au-dehors, se distraire du va-et-vient villageois. Je suis tout de même étonné que Népoménus l’ait sorti d’une besace : ce n’était pas l’idée que je me faisais de la tâche de sortir l’homme-tête car je ne vois pas quel plaisir il peut prendre à sortir enfermé dans un sac.

Je demande à Népoménus ce qu’est l’objet qu’il a voulu mettre sur le bord de la fenêtre. Il passe la main par l’ouverture et ramasse, sans doute sur un balconnet, une tête qu’il pose la face contre la table. Je n’en vois pas le visage, seulement des cheveux blonds et bouclés, mais la tête paraît sans vie. « On m’a demandé de rapporter ça du Pakistan », me dit Népoménus. Ce n’est donc pas l’homme-tête, seulement une tête, la tête d’un mort en parfait état de conservation. La question qui me taraude alors est comment une tête aussi blonde peut être du Pakistan. Il me revient à la mémoire des récits concernant une tribu montagnarde de là-bas où le blondisme ne serait pas rare.

*

Je me rends dans une librairie dans l’intention d’acheter trois livres de poésie, qui sont les Lusiades de Camões dans une traduction en alexandrins du dix-neuvième siècle, des traductions de poésie allemande par Gérard de Nerval et des vers de Léon-Paul Fargue. Les livres que je cherche sont classés par ordre alphabétique sur un présentoir tournant. En faisant tourner le présentoir, j’oublie le livre que je cherche en premier. Me vient alors à l’esprit un autre des trois livres et je me mets à chercher celui-là, mais j’oublie aussitôt quel est cet autre livre que je cherche à la place. Le dernier des trois livres me vient alors à l’esprit, et ainsi de suite : j’oublie toujours, au moment où je le cherche, lequel des trois livres je suis en train de chercher.

*

Les nids en spirale

U. me demande de l’accompagner le long de la rivière car elle veut me montrer que les oiseaux nés au printemps ont grandi et sont en train de nidifier pour la saison des amours. Nous parvenons sur un bras de la rivière où le lit est peu profond et où se trouve une colonie de colverts, surtout des femelles, en petits groupes. Dans le groupe de quatre femelles que je me mets à regarder plus attentivement, chaque femelle plonge la tête dans l’eau à tour de rôle. U. m’explique qu’elles sont en train de creuser au fond de la rivière un nid en spirale. (Comme elles sont plusieurs femelles à conduire ces travaux, on peut penser que ces nids sont partagés.)

*

Dans une salle de classe, la professeure nous montre une photo de président de la République et demande ce qu’il manque sur cette photo. Je lève la main et réponds : « De la nudité », ce qui suscite des murmures en divers points de la classe et je comprends que ma réponse est peu appréciée des autres élèves, surtout ceux de sexe féminin. Les réponses se poursuivent, tournant toutes autour du thème du chapeau, ce qui me fait vaguement comprendre ma bourde ; je reprends donc la parole pour indiquer à la professeure que je croyais le jeu plus ouvert. Elle me rabroue en me reprochant de n’avoir pas écouté les consignes. Au temps pour moi ! Je pense alors à la réponse « tricorne » mais, n’étant pas sûr, garde le silence.

À la fin du cours, la professeure nous demande de nous rendre au stand monté par une équipe médicale extérieure, où nous recevrons chacun une information individuelle sur l’IVG. Hors de la classe, nous nous agglutinons donc devant une table où un médecin nous informe que nous allons être appelés par notre nom. C’est alors mon nom qu’il appelle.

Je me présente et le médecin m’invite à le suivre, avec son assistante, dans une autre pièce. Il s’assoit à une table où se trouve un appareil électronique dans de la bakélite noire et je m’assois en face de lui. Pendant les préparatifs, l’assistante me demande ce que je vais faire ce soir. Je réponds que j’ai rendez-vous avec M. B. (un professeur d’origine vietnamienne que j’ai connu dans la réalité lorsque j’étais étudiant à Nanterre) avec des membres de ma famille vivant en région parisienne. Je trouve cette question plutôt inattendue mais me demande tout de même si je ne devrais pas à mon tour m’enquérir de ce qu’eux-mêmes font ce soir, par politesse.

Le médecin, que j’ai peut-être croisé au lycée de Sèvres il y a des années (je garde cette question pour plus tard), me passe un casque d’écoute et dit que nous pouvons à présent passer aux ultrasons. Je demande quel est le rapport avec l’IVG ; c’est l’assistante qui répond, en noyant le poisson. J’ai le casque sur les oreilles et reçois dans l’une d’elles le choc d’un son perçant ; le médecin a simplement testé le fonctionnement de l’appareil et du casque mais je trouve tout de même que c’est une agression sadique. Il s’agit de tester mon ouïe aux ultrasons mais je crains qu’on ne cherche à me faire passer pour fou, que ce test ne soit en fait un test psychiatrique. Le test a commencé, trois collaboratrices de l’équipe médicale nous ont rejoints : leur fonction est de jouer une saynète en notre présence pour qu’il y ait du bruit et que le test soit ainsi plus concluant. J’entends les actrices dans la salle mais aucun ultrason dans le casque.

Au bout d’un moment, je redemande le rapport de ce test avec l’IVG (par laquelle, d’ailleurs, je ne suis pas, en tant qu’individu de sexe masculin, directement concerné au point d’avoir à recevoir une information individuelle), l’une des actrices, en tenue d’infirmière, dit : « Il est temps que celui-là fasse le plongeon » et, se plaçant derrière moi, elle pousse la chaise sur laquelle je suis assis et qui s’avère être un fauteuil roulant. Elle me promène ainsi, comme un malade, dans les couloirs pendant un moment puis me pousse vers un mur où je dois me heurter ; je comprends que c’est ce qu’elle appelle « faire le plongeon » mais, comme elle ne va pas très vite, il me suffit de lever la jambe pour qu’en touchant le mur avec le pied j’arrête le fauteuil sans me faire de mal. Elle me reconduit alors dans la salle aux ultrasons, où le test peut se poursuivre. Ce n’était qu’un avertissement.

Philo 8 : Gnomique (suite)

C’est le régime aristocratique qui récompense véritablement le mérite. Quand on anoblit quelqu’un, on reconnaît si bien son mérite qu’on le considère comme perpétuel par et dans la descendance, selon les lois de l’hérédité qui s’expriment dans l’adage « Tel père, tel fils ». De son côté, la « méritocratie » dépossède son favori du legs qu’il pourrait faire.

*

Le principe de tolérance par lequel il faut laisser chacun libre de suivre ses inclinations pourvu qu’elles ne nuisent pas à autrui est confronté non seulement par les dogmes religieux mais aussi, de manière plus impassible encore, par le criticisme kantien, selon lequel une maxime doit prendre la forme d’une loi universelle. Qu’une action ne nuise à personne en particulier ou en général, à supposer que ce pût être le cas, ne la justifie pas encore du point de vue de la loi morale.

*

La psyché est une fonction du système endocrinien. L’agressivité est fonction de la testostérone : c’est la psyché masculine. La puissance sexuelle virile est corrélée à l’agressivité : comment a-t-on pu faire de celle-ci une « pulsion de mort » en lutte contre la libido ?

ii

La psychanalyse ne parvient éventuellement à des résultats qu’avec la névrose et l’hystérie, jamais avec les psychoses. La névrose et l’hystérie sont des réactions de la psyché féminine à la pression sexuelle, aux pulsions : un traitement par suggestion et transfert est possible. La psychose est une réaction de la psyché masculine à la pression sexuelle : elle n’est pas traitable par suggestion.

iii

Les expériences de la psychanalyse pratiquées sur les enfants sont purement et simplement une forme de dressage. On peut parvenir à des résultats sur la base de tous autres principes théoriques, y compris ceux d’un dresseur d’animaux de cirque.

*

Sans l’œuvre de Kant, il n’y aurait plus aucune démocratie en ce monde, car c’est la sublimité de cette œuvre, que d’aucuns jugent fantastique (au sens de fantaisiste), qui est la suprême défense de ce régime, lequel ne repose en effet, comme fondement solide, que sur la loi morale, qui peut agir sur la nature via l’homme mais a toute la nature pour obstacle et, pour l’esprit non éclairé, pour démenti.

*

La plasticité de l’apparence physique est une confirmation de la philosophie de Schopenhauer, selon laquelle la volonté est la chose en soi : le corps est le phénomène de la volonté, l’objectification de la volonté. Les cas de personnes qui deviennent méconnaissables du jour au lendemain sont sans doute moins rares qu’on ne le pense. Il m’est arrivé de ne pouvoir reconnaître une femme pour qui j’avais pourtant de la considération sur une photo prise quelques mois à peine après la dernière fois que je fus en sa présence, et cette photographie était un simple portrait et ne la montrait pas dans une attitude inhabituelle. Moins extraordinaire mais tout aussi significatif : le physique change avec la situation et le statut social. Celui qui réalise un projet qu’il avait à cœur est physiquement transformé. Les accomplissements dilatent la volonté, les échecs la compriment.

*

Il n’est pas permis de jargonner dans les questions les plus essentielles pour l’homme. Pourtant, la scolastique, Hegel, « l’école »…

*

L’idée de métempsycose implique, autant que celle de salut éternel, l’idée de liberté, car « l’âme » qui ne pourrait se déterminer à rebours de ses inclinations, à rebours de sa propre nature serait vouée fatalement à des réincarnations toujours plus basses sur l’échelle des êtres.

La réversion des mérites est nécessaire dans un système déterministe : c’est l’homme bon qui permet de devenir meilleur à l’homme mauvais, alors que ce dernier, par lui-même, ne peut que devenir plus mauvais encore. L’homme mauvais ne peut devenir meilleur que par les prières et les autres actes méritoires transférables de l’homme bon.

*

Il y a quelque chose de bas et de servile à voir dans tel ou tel propos d’un grand esprit la marque de son époque, sous prétexte que notre propre époque désavouerait ce propos. Ce n’est pas juger impartialement que de juger en fonction de ce qu’admet ou non notre siècle, conformément à ses présupposés.

La conception kantienne du progrès comme une idée régulatrice plutôt que constitutive† ne peut même pas servir à étayer le point de vue selon lequel une époque postérieure a formellement le droit de considérer être plus avancée sur la voie du progrès et juger inférieures les époques qui la précèdent.

† Pour Kant, le progrès a une valeur morale : c’est, comme les Idées de la raison, une notion « régulatrice » et non « constitutive ». Il faut croire au progrès pour ne pas être découragé et renoncer à se perfectionner soi-même. Ne pas croire au progrès aurait un effet négatif sur la moralité.

*

Si l’on veut considérer qu’une observation anthropologique a été déterminée par un milieu et une époque racistes, il faut également considérer la tendance, à tout le moins affichée, de notre propre époque à nier toute proposition de ce type, c’est-à-dire à vouloir à son tour orienter la recherche dans une direction déterminée. Aussi, le point de vue de la recherche objective, qui ne prend aucune direction a priori hors des choix idiosyncratiques de l’agent, suppose de ne pas tenir compte, dans l’examen, d’arguments invalidants de cette sorte. Si une observation doit être invalidée, il faut qu’elle le soit selon un raisonnement adéquat aux données du problème et non par des raisons extérieures, comme un effet de suggestion collective.

*

C’est une très belle femme, suffisamment pour vouloir vivre avec elle. – Comment, mais elle est sotte. – On vit ensemble justement pour ne plus avoir à se dire quoi que ce soit.

*

Demander la main de sa fille à un père, c’est avoir affaire à un homme avec qui l’on peut discuter.

*

Nous lisons toujours les philosophes de l’Antiquité grecque, qui a dit que les civilisations étaient mortelles ?

*

La conscience morale n’a pas tellement l’esprit de salon.

*

Du danger pour sa réputation dans l’avenir de vouloir dénoncer son temps en bloc, car ce que l’on dénonce c’est ce que l’on voit, et ce que l’on voit c’est ce qu’on a cherché.

*

Nietzsche a eu raison de devenir fou, car il ne serait guère parvenu à égaler Kant et Schopenhauer. Il est, et serait resté, un peu au-dessus de Montaigne, le maire de Bordeaux, qu’il admirait tant.

*

Une plus grande offense à la vérité que la combattre, est la défendre avec bassesse.

*

J’en ai entendu tellement de bien que j’en pense le plus grand mal.

*

Pourquoi Socrate disait-il « Connais-toi toi-même » plutôt que « Sois toi-même » ?

*

Le type contestataire est un segment du marché.

*

Tous les mots en « –isme » sont suspects, sauf « féminisme ».

*

Salarier un représentant de la nation, un député, c’est faire de la représentation une occupation comme les autres, avec en outre l’effet démoralisant (demoralizing) de sa durée plus ou moins limitée : c’est une incitation à la corruption (J. S. Mill, Considerations on Representative Government).

Max Weber, de son côté, explique que les députés doivent être des « nebenberuflichen » et non des « hauptberuflichen Politiker », des hommes dont la politique n’est pas l’activité principale, c’est-à-dire qu’il conteste la viabilité d’un système où les représentants auraient la politique comme principale activité.

Mais comment le cartel politique vivrait-il si nous écoutions ces penseurs ?

*

Le vide occidental a horreur de la nature.

*

« Un revirement à 180 % » (Daniel Bensaïd, Les trotskysmes, Que sais-je ?, 2e éd. 2006, p. 18)

« Trotsky avait pronostiqué qu’elle [la 4e Internationale] serait la force révolutionnaire décisive dans le monde au moment du cent-cinquantenaire du Manifeste communiste, soit en 1948. » (Ibid., p. 61) : le Manifeste communiste date donc de 1798…

ii
Sous le soleil de Mexico

Je n’ai pas lu la biographie officielle de Trotsky mais j’ai lu plusieurs ouvrages sur le trotskysme par des trotskystes, qui présentent au moins quelques éléments biographiques et j’ai quelques remarques à faire.

Les trotskystes parlent beaucoup de la smala de Trotsky mais jamais de ses revenus. Ces gens ont de ces pudeurs ! Il me paraît évident que ces revenus étaient un prélèvement sur les personnes affiliées au mouvement, prélèvement très certainement déterminé discrétionnairement en fonction des circonstances personnelles du principal intéressé : tant pour le mariage de la fille, tant pour la villa à Mexico, etc.

S’agissant de cette villa, les braves épigones veulent nous faire croire que Trotsky vivait en banlieusard anonyme dans un petit pavillon (l’auteur cité plus haut évoque par exemple son « combat solitaire [le combat solitaire de Trotsky] dans un jardin perdu de la banlieue de Mexico ».) Or il vivait dans un véritable bunker comparable à celui de Ben Laden dans le film Zero Dark Thirty, avec milice armée et tour de garde permanent.

La légende dit qu’un beau jour Ramón Mercader, le Stalinien, se rendit du côté du pavillon de banlieue de l’honnête citoyen Trotsky et lui tira dessus alors que ce dernier sortait faire la promenade à son toutou ou allait acheter une baguette de pain, ou lors d’une quelconque autre occasion banale de la vie de banlieue, dans une petite rue pavillonnaire tranquille.

Or c’était une opération bien plus délicate, du genre de celle du film précité, et elle ne pouvait être exécutée par un homme seul. Selon des archives mexicaines mises en lumière il y a quelques années, il s’agirait d’une collaboration entre Staliniens et agents du Parti nazi à Mexico qui espionnaient également le réfugié et partagèrent les informations qu’ils possédaient avec l’escouade de spadassins. Ces choses se passaient pendant le Pacte germano-soviétique (Los nazis en México, par Juan Alberto Cedillo, « Ganador del Primer Premio Debate de Libro Reportaje 2007 »).

On a récemment entendu les communistes français se targuer d’une attitude irréprochable de leur parti, contrairement à la droite française, disaient-ils, envers le fascisme, « pendant la guerre ». Tout est dans la précision calendaire…

*

Socrate a bu la cigüe en démocratie.

*

Ce magistrat écrit, qu’écrit-il ? Que Socrate l’a bien cherché. Socrate – entendez ce grave magistrat – avait « irrité ses juges » en leur disant qu’ils devaient le récompenser et non le condamner. Or Socrate a fait ce que lui dictait sa conscience et cela n’incluait pas de ramper devant ses juges. Socrate n’aurait pas été Socrate s’il s’était humilié devant des juges trop enclins à dénigrer les mérites de l’immortel philosophe. Mais pour ce grave magistrat qui prend la plume des siècles plus tard, Socrate n’est pas Socrate, seulement, comme pour ses juges, un provocateur qui l’a bien cherché. Cependant Socrate n’avait pas à demander pardon d’être Socrate. (Pour ce magistrat, d’ailleurs, les « écrivains célèbres » s’appellent Thureau-Dangin, le comte d’Haussonville…)

*

Castoriadis : la bureaucratie est plus oppressive que le capitalisme privé. La bureaucratie s’affranchit des limitations imposées par la loi du marché à l’exploitation des travailleurs. C’est un monopole universel. L’inégalité de revenus était plus grande entre le prolétariat et la bureaucratie soviétique qu’entre le prolétariat et la classe capitaliste. Dès lors, ma remarque sur les coefficients de Gini post-communistes est fausse : le Gini russe est inégalitaire non pas tant en raison des conditions historiques de la libéralisation de l’économie soviétique que de la bureaucratie soviétique elle-même.

*

Chez Kant, le mot « Politiker » est péjoratif (cf Schriften zur Geschichtsphilosophie).

*

Le fanatisme étatiste de Hegel est une régression par rapport à Kant, chez qui l’État doit à son tour, pour mettre fin à l’état de nature entre États, adopter le droit international (Völkerrecht : « droit des peuples » et non droit des États). Il faut donner des lois aux États après avoir donné des lois aux individus dans l’État.