Tagged: bouddhisme

Philo 32 : Un mot de la mort relative

ÉPISTÉMOLOGIE

Le savant est non savant dans tout autre domaine que sa petite spécialité. La remarque suivante de Jean Rostand est de la suffisance. « À la différence d’Oppenheimer, je ne pense pas que les non-savants soient désormais condamnés à ignorer les grandes conclusions – toujours provisoires – de la science. Mais ce qui leur est quasiment interdit, c’est d’avoir un avis, de porter un jugement. » (J. Rostand, Carnet d’un biologiste) (Philo 31)

*

Hugo Dingler explique que la théorie de Maxwell, bien avant la relativité générale, introduisit le « mathématisme » dans la physique : on se contente désormais de rendre les résultats des mesures expérimentales en équations mathématiques sans se soucier d’en donner une interprétation ou explication intuitive (anschauliche Erklärung). – Cela ne change évidemment rien au fait que les savants sont non savants hors de leur domaine : ce n’est pas le mathématisme qui est cause de l’ignorance des spécialistes.

*

Zénon d’Élée : je ne peux penser le vécu. Pour qu’un objet aille d’un point à un autre dans ma représentation, je dois oublier la divisibilité de l’espace à l’infini, une loi nécessaire de l’espace mathématique. Ne pas penser pour comprendre. Penser s’oppose à comprendre.

*

Si le monde physique est fini (Aristote, Mainländer), peut-on avoir l’expérience de cette finitude ? Et quelle pourrait être cette expérience ? Nous verrions la limite de la totalité physique, nous toucherions la fin au-delà de laquelle il n’est rien et pourtant si quelque chose nous empêchait d’avancer plus avant la main ce serait comme une limite physique séparant deux milieux physiques. Il n’y a pas d’expérience possible de la totalité physique, ce qui revient à dire que le monde physique ne peut être fini. Le monde est une simple idée.

Aucun raisonnement (par exemple, le monde est une somme de forces finies, donc est lui-même fini) ne peut rendre possible l’expérience du monde en tant que totalité. Le raisonnement qui se sert des catégories de l’expérience possible pour tirer des conclusions au-delà de cette expérience, c’est la vieille métaphysique.

*

ESTHÉTIQUE

On comprend mieux la nature du marché de l’art contemporain quand on sait qu’il existe pour les riches un marché des livres anciens avec autographe, ou comment réduire un livre à sa page de titre. Tout comme dans ce dernier marché le livre n’a pas la moindre importance, que dis-je ? la littérature tout entière n’a pas la moindre importance, l’art n’est rien dans le marché de l’art.

Il est peut-être outrecuidant, de la part d’un philosophe, sachant qu’un philosophe est toujours plus ou moins tenté de bannir les poètes, de dauber ainsi sur ce plaisir de riche alors qu’il est possible qu’une véritable émotion esthétique en soit à l’origine, qu’une véritable émotion esthétique soit comme une lumière dans la vie sinistre d’un riche ; et pourquoi dénigrer la seule façon d’hommage dont le riche soit capable, l’hommage monétaire, au prétexte que celui-ci porte sur une chose aussi futile qu’une signature ? Le riche qui acquiert la signature d’un auteur n’a de cet auteur rien de plus que ceux qui lisent les livres, et même plutôt moins car il n’est pas certain qu’il lise, mais la mémoire du poète n’est-elle pas grandie par ces transactions, quand ses livres sans autographe doivent être vendus au kilomètre ou bien bennés ?

*

Il est établi que la promotion d’au moins l’une des composantes majeures de l’art contemporain, l’expressionnisme abstrait, fut un instrument de l’agence d’espionnage nord-américaine, la CIA, dans la guerre culturelle contre le réalisme socialiste, qui n’est autre qu’une forme d’académisme ou de pompier.

Le futurisme italien a directement inspiré le dadaïsme et, via celui-ci, le surréalisme, dont les accointances idéologiques sont connues, mais les futuristes italiens, à commencer par Marinetti, dénonçaient la poussée du communisme comme un phénomène d’épuisement ou de lassitude après la Première Guerre mondiale, tout en rejetant le passéisme artistique et littéraire, notamment le culte des musées. On comprend qu’un tel mouvement pût naître en Italie, depuis toujours la proie de cette engeance, le touriste, qui voudrait que l’Italie ne fût qu’un champ de ruines : de belles ruines romaines mais en somme des ruines.

*

Le tripot littéraire

Jean-Jacques Rousseau parlait du « tripot littéraire ». Nous sommes plus dans le freak show, le cirque des monstres, un Barnum de foire. Le succès littéraire fait penser à ces détenus qui trouvent à se marier, en prison, parce que les gens se bousculent pour voir des tarés célèbres.

Leurs livres mêmes, à ces détenus, tueurs, psychotiques, se vendent si bien que les États doivent passer des lois pour interdire ces ventes ou pour que les revenus en soient versés à d’autres, comme des associations de victimes. C’est le véritable prototype des gens de lettres, ou, disons, le modèle des maisons d’édition, qui font les gens de lettres. (Les gens de lettres sont des employés de maison d’édition. Un exemple en est cet écrivain salarié 2.200 euros par mois par son éditeur en échange des livres qu’il écrirait ; il avait droit à ce salaire ainsi qu’à une secrétaire peut-être payée autant que lui.)

*

PHILOSOPHIE POLITIQUE

Miviludes : Dérives sectaires ou dérive bureaucratique ?

« [L]a crise engendrée par la COVID-19 a déstabilisé de nombreuses personnes en perte de repères dans une société complexe, interconnectée où l’information côtoie la désinformation. » &

« Il convient tout de même de souligner que chacun peut déterminer lui-même le contenu de ses représentations intellectuelles et politiques. Tout individu a le droit de douter, de s’interroger, surtout en cette période de crise sanitaire doublée d’une crise sociale. Cela relève de la liberté de pensée garantie tout aussi bien par l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen que par l’article 9 de la convention européenne des droits de l’homme. »

Ceci est tiré du dernier rapport de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, la Miviludes : nous ne donnons que ces deux courts extraits pour ne pas encombrer notre blog avec une prose infâme. Ils montrent que la défense de la liberté d’expression, droit fondamental, est réduite à une clausule « tout de même », après que la Miviludes incite longuement le gouvernement –dont elle est un bras administratif–, de manière monomaniaque et vitupérative, à sévir contre les désinformations et les complotismes de toutes sortes, car la mission interministérielle définit à présent le « complotisme » comme une dérive sectaire.

« Il convient tout de même de souligner… »

Ah, « tout de même » ! Remercions les auteurs du rapport pour ce « tout de même » qu’ils feraient presque oublier. Pour résumer, nous avons donc : oui mais non mais oui mais non…  Une énième, si belle illustration de la loi pénale « claire, précise et intelligible » qui permet de dire à son sujet tout et son contraire. Et c’est surtout en cette période de « crise » que tout individu a le droit de douter, de s’interroger, dans cette période qui impose par ailleurs aux pouvoirs publics, selon ce même rapport, d’être particulièrement vigilants, c’est-à-dire répressifs, vis-à-vis de toutes formes de désinformations. Au fond, il y a ceux qui ont le droit et ceux qui sont manipulés et ce n’est pas leur faute, donc il faut sévir. Puisque ce n’est évidemment pas en même temps pour les mêmes, ce « tout de même ». Ce « tout de même », c’est en fait pour les fonctionnaires de la Miviludes. Eux ne sont pas manipulables, fragiles, dans le doute, impressionnables, voire manipulateurs, prédateurs, sectaires. Car eux sont payés par le gouvernement, c’est toute la différence avec le vulgaire pékin (vulgum pecus), qu’il faut protéger des « délinquants » qui propagent des paroles et des mots, oui, mesdames et messieurs, des paroles et des mots comme autant de chaînes pour la pensée libre qui plane dans l’éther administré.

« Tout de même. » Ou est-ce plutôt « quand bien même » ? Quand bien même l’article 10 et l’article 9 disent ceci et cela, nous, nous, nous, nous pourchassons les délinquants, tous ceux qui croyaient que ces articles protégeaient leurs opinions délinquantes et leurs mots qui tuent. Car les mots tuent, au cas où vous ne l’auriez pas appris. C’est la liberté d’expression mais « tout de même » des mots qui tuent. Si les mots tuent, pourquoi nous faire croire à la liberté des mots, pourquoi nous faire croire que les mots sont libres ? – Quand des articles juridiques sont dans la catégorie « tout de même », c’est qu’ils n’existent pas.

(ii)

Poursuivons l’analyse de ce grand moment de philosophie cartésienne (du nom de Descartes, le philosophe qui a longuement disserté de la glande pinéale).

« Le complotisme est un mode de pensée antisystème qui s’appuie sur des arguments non falsifiables, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent être ni prouvés ni récusés, ou sur une vérité partielle, soumise à une interprétation rationnelle mais erronée. »

Les « arguments non falsifiables », qui « ne peuvent être ni prouvés ni récusés », sont un emprunt à la thèse de Karl Popper selon laquelle, en gros, la science se fonde sur des arguments falsifiables, tandis que le marxisme et le freudisme s’appuieraient quant à eux sur des arguments non falsifiables. Une thèse parfaitement saugrenue. Eysenck a surabondamment récusé les arguments du freudisme, par exemple, et bien d’autres après lui. On peut ainsi écarter le complexe d’Œdipe du point de vue darwinien, par l’absurde : si le complexe d’Œdipe existait, les personnes qui en souffrent auraient un moindre succès reproductif, compte tenu de la moindre viabilité de la descendance des couples consanguins, donc le complexe disparaîtrait : un tel complexe ne pourrait avoir la moindre réalité que si l’évolution favorisait les couples consanguins, or c’est le contraire qui se produit, l’évolution s’oppose à la fixation dans une espèce de l’attraction consanguine (Thornhill & Palmer, 2000), et l’idée que chaque individu, au sein d’une espèce, devrait surmonter une tendance naturelle opposée à son intérêt reproductif n’a pas le moindre sens évolutionniste, de sorte que, au final, ou bien le freudisme (ici le complexe d’Œdipe) est vrai et la théorie de l’évolution est fausse ou bien l’inverse. Cette discussion a pour but de montrer que le freudisme, qu’on veuille ou non l’appeler une science, est complètement susceptible d’être ou bien récusé ou bien prouvé, comme n’importe quel ensemble de propositions, de quelque nature qu’elles soient. Mais les fonctionnaires de la Miviludes ne pensent pas. Pour eux, Karl Popper a posé une vérité d’école, il existe des arguments non falsifiables et la messe est dite. Que le gouvernement ait nié l’utilité des masques hygiéniques contre le covid-19 quand il n’y avait pas de stocks de masques dans le pays (en dépit des mesures adoptées à la suite des épisodes de grippe aviaire et porcine qui exigeaient la constitution de stocks de masques) puis qu’il ait imposé le port du masque une fois seulement que des stocks furent constitués, serait un argument non falsifiable ? Ce que nous disent, au fond, ces fonctionnaires, c’est que le gouvernement et son appareil répressif ont trouvé l’argument idéal pour supprimer toute forme de débat sérieux, à savoir qu’il existe des arguments non falsifiables qui, en tant que tels, ne pouvant être ni prouvés ni récusés, ne doivent jamais entrer dans le moindre débat. Le gouvernement aurait ainsi pour mission de traquer les arguments non falsifiables afin que le débat public n’en soit pas pollué. Or, mesdames et messieurs, les arguments non falsifiables n’existent pas, et le gouvernement traque un fantôme. La Miviludes se trompe lourdement si elle croit que son misérable argument a la moindre portée.

Si, par conséquent, le « complotisme » requiert, pour exister, des arguments non falsifiables, il n’y a pas de complotisme, seulement une autorité administrative en roue libre qui ne sait plus quoi produire pour protéger l’administration et le gouvernement de la moindre critique et du moindre examen. Un plaidoyer pro domo au mépris des libertés fondamentales.

Quant aux « vérités partielles », que la Miviludes décrit de manière vague et d’ailleurs contradictoire (de quelle manière une interprétation rationnelle peut-elle être erronée ? seulement si l’on donne au mot « rationnel » un sens très large, comme lorsque l’on décrit l’homme comme un animal rationnel, c’est-à-dire que la raison n’empêche pas de se tromper, mais alors c’est du bavardage puisqu’une interprétation de l’esprit humain, erronée ou pas, est toujours rationnelle dans la mesure où l’homme est un animal rationnel), elles appellent la même réponse. Si la Miviludes donne des exemples de ce qu’elle avance, je me fais fort de lui prouver que ce ne sont ni des arguments non falsifiables mais des arguments ou bien corrects ou bien erronés, ni des vérités partielles mais ou bien des vérités ou bien des erreurs. (Je ne prétends pas juger de la vérité de n’importe quelle proposition, cela demanderait d’être omniscient ; il s’agit simplement de montrer les conditions dans lesquelles on peut juger d’un argument.)

Un dernier mot sur les « vérités partielles ». Quand de prémisses justes on tire une conclusion fausse, il s’agit non pas d’une vérité partielle mais d’un argument faux. Le problème, quand une mission interministérielle emploie ce genre de langage, c’est non seulement que l’administration d’un État supposé pluraliste se permet de juger de la vérité en dénonçant certaines formes d’expression comme des vérités seulement « partielles », ce qui signifie qu’elle peut aussi en dénoncer d’autres comme entièrement fausses, et d’autres encore, ou les mêmes, comme dangereuses, mais aussi que l’administration pourrait réprimer toute forme d’expression comme une vérité partielle sur le fondement des secrets qu’elle possède et qui ne sont pas divulgués au public : en effet, le gouvernement qui ne renonce pas à la raison d’État a les meilleures raisons du monde de dire que le public ne sait pas et doit donc se taire. Or ce même État nous assure qu’il défend notre liberté d’expression.

*

Le mouvement Dhammakaya, introduisant dans le bouddhisme thaïlandais un esprit un peu nouveau, est devenu un mouvement de masse, ce pourquoi il est entré dans le collimateur des autorités et son abbé se trouve aujourd’hui en fuite on ne sait où pour éviter une incarcération et un procès pour prétendus détournements de fonds. Le mouvement, dont les membres appartiennent principalement à la classe moyenne éduquée, continue cependant d’exister. Il a même créé un parti politique, The Land of Dharma Party, Pak Pandin Dhamma, qui se fait critiquer pour sa défense des valeurs traditionnelles bouddhistes, ce qui semble assez paradoxal dans un pays aussi majoritairement bouddhiste mais également connu pour être, depuis la guerre du Vietnam, un marché du sexe à ciel ouvert, dont profitent les élites politico-militaires par la voie de la corruption, une situation volontiers présentée par les médias internationaux comme le signe de la tolérance de la religion bouddhiste alors que ces dépravations sont condamnées à tout point de vue (esprit de lucre, de stupre, drogue, violence…) par la morale bouddhiste, pour qui la tolérance de cette gangrène est elle-même condamnable en soi.

*

Dans son arrêt Perinçek c/ Suisse de 2012, par laquelle la Cour européenne des droits de l’homme a frappé la Suisse pour avoir condamné M. Perinçek qui avait nié le génocide arménien, elle a précisé, pour en même temps maintenir intactes les législations condamnant la négation des crimes jugés par le tribunal international de Nuremberg en 1945, que ce négationnisme-là « traduit invariablement une idéologie antidémocratique », tandis que la négation du génocide arménien ne présenterait pas nécessairement un tel caractère. Il faut donc comprendre que la parole est libre en Europe à condition de ne pas promouvoir une idéologie antidémocratique, c’est-à-dire qu’elle n’est pas plus libre qu’ailleurs. En effet, les régimes antidémocratiques ne supprimant pas toutes les libertés et les régimes démocratiques ne garantissant pas toutes les libertés, ce qui revient à dire que ces derniers ne suppriment pas non plus toutes les libertés, les régimes démocratiques et antidémocratiques sont par conséquent une seule et même chose au regard des libertés. Ils sont tous dans le « plus ou moins », et chaque individu aura plus ou moins de griefs envers son régime selon qu’il se situe dans le plus ou le moins de ces privations de liberté. C’est ce qui ressort clairement de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme.

Supposons un régime antidémocratique enclin au nationalisme, on pensera que la critique de la majorité nationale n’y est pas permise, tandis que dans un régime démocratique ce sont les minorités qui sont avant tout protégées par les lois de suppression de la parole. Certains croient en effet savoir que le « racisme anti-Blancs » n’est pas pénalement condamnable en France, par exemple, pays de majorité blanche. Quel est donc le régime « majoritaire », entre les deux ?

*

Nous mesurons l’incongruité de défendre la liberté d’expression dans un milieu tellement envahi de pornographie, et tandis que les gens doivent se boucher le nez, en plus des yeux, dans ces remugles, on étouffe facilement la critique. – Pour notre justification, voyez notre essai Pacta turpia cannot be speech (ici, en anglais).

*

À la rubrique des faits divers : Condamnée pour « atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de culte », l’administration « se réjouit ».

(Le Parisien, article du 17 mai 2022 « Beauvais : Les fidèle soulagés après la réouverture de la mosquée ». Citations : « Le juge des référés a ainsi estimé que ‘le maintien de la fermeture de la mosquée porte une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de culte’ et a suspendu la décision de la préfète de l’Oise, lui enjoignant de ‘réexaminer la demande de réouverture de la mosquée’. » ; « De son côté, la préfecture a pris acte de la décision. ‘On se réjouit de ce que la période de fermeture de la mosquée ait pu permettre de mieux garantir le respect par celle-ci des lois et des valeurs de la République.’ »)

*

Si les gens pensaient, où cela les conduirait-il ?

*

La conception du monde « haineuse et desséchante » de Freud : ce mot rachète Jaspers.

*

PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE

Un point de vue musulman

Selon certains intellectuels musulmans, l’échec des croisades induisit les chrétiens à se remettre en question tandis que les musulmans se seraient endormis sur leurs lauriers. Les chrétiens se seraient notamment mis à traduire les livres arabes en latin pour apprendre la science arabe ; cela aurait même pris le nom de « croisades de l’esprit ».

De ce point de vue, le réformisme fondamentaliste de Mohamed Abduh (1849-1905) est la clé de toutes les interprétations ultérieures, par exemple celle du Maulana Wahiduddin Khan : « The day they [les musulmans] rediscover the Qur’an, they will recover all other things they have lost, uncluding Science. » (Indian Muslims, 1994, p. 89)

(ii)

Le géocentrisme, le rejet de l’héliocentrisme par le clergé chrétien est imputé par le Maulana Wahiduddin Khan à l’idée du Dieu fait homme : la Terre l’ayant vu naître et vivre doit être le centre du monde. (Ibid., p. 74) – L’islam était donc héliocentrique avant Galilée ?

(iii)

Le Maulana ne veut pas que les musulmans s’opposent à des relocalisations de mosquées par le gouvernement indien (Ibid., p. 254), mais il a dit auparavant que, quand une mosquée a été établie régulièrement, même un musulman ne peut contester cet emplacement (p. 192) : « wherever a mosque has been lawfully built, that will be the mosque’s permanent site. Even the Muslims have no right to re-locate it. » Apparemment, c’est donc plutôt « only the Muslims have no right » !

*

Je suis riche parce que mes grands-parents, qui ne l’étaient pas, ne possédaient pas tous ces objets que je possède. C’est ainsi que tout le monde est riche.

*

Notes sur la philosophie hégélienne de l’histoire

L’histoire universelle est-elle guidée par l’idée de liberté (Hegel) ou par celle d’égalité (Tocqueville) ?

(ii)

Dans l’État jésuite du Paraguay, une cloche sonnait la nuit pour rappeler les indigènes à leur devoir conjugal. Ce que Hegel interprète comme un signe de la débilité naturelle des Indiens plutôt que de leur condition particulière dans cet État. Or le fait rappelle les animaux des zoos, dont la vigueur génésique décroît fortement.

(iii)

La description de l’Afrique subsaharienne : de minces côtes suivies d’une ceinture de marécages puis de monts difficilement franchissables, dont l’intérieur reste inconnu mais qui est habité par des hordes féroces qui parfois franchissent les montagnes pour attaquer les tribus vivant sur les flancs extérieurs. De ces hordes Hegel nomme les « Fullahs » (Peuls) et les « Mandingos » (Mandingues).

(iv)

Alors que la religion apparaît avec la conscience d’une force supérieure, même seulement naturelle, il n’existe selon Hegel rien de tel chez les Noirs d’Afrique, qui prétendent commander à la nature par des sortilèges. La religion est opposée de cette façon aux pratiques magiques.

(v)

C’est en monarchie que « Alle sind frei » (tout le monde est libre) – en aristocratie comme en démocratie, seuls « Einige sind frei » (quelques-uns sont libres). Les trois étapes du développement historique sont : despotisme, aristocratie-démocratie, monarchie.

Le peuple romain demandait sous la république ce qu’il avait eu sous les rois, à savoir « Grundbesitz und Schutz gegen die Mächtigen » (la propriété et la protection contre les puissants).

(vi)

Avec le zoroastrisme, le général (das Allgemeine) n’est plus quelque chose dans la nature empirique, mais c’est la lumière : « nicht diese oder jene besondere Existenz, sondern…die sinnliche Allegemeinheit selbst, die enfache Manifestation » (non cette existence particulière-ci ou celle-là, mais … la généralité sensible elle-même, la manifestation simple).

(vii)

Le bouddhisme est la vénération d’un homme-Dieu, « ein Mensch als Gott », mort dans le bouddhisme original (c’est Fo [Hegel donne au Bouddha Gautama son nom chinois]), vivant dans le lamaïsme (le Dalaï-Lama ou le Taschi-Lama, plus un troisième en Sibérie). – L’« homme-Dieu » caractérise le bouddhisme, non le christianisme, caractérisé quant à lui par ein Gott als Mensch.

(viii)

La religion ne sert pas l’État mais l’État sert la religion. Je prétends que c’est une proposition hégélienne.

Hegel admirant Napoléon, pouvait-il ne pas voir que l’empire napoléonien était un État religieux (création de l’Empire et sacre de Napoléon la même année, en 1804) ?

*

PHILOSOPHIE MORALE

Un mot de la mort relative

Le Bouddha Gautama avait un fils qu’il nomma Rahula, ce qui signifie « entrave », le Bouddha reconnaissant l’obstacle à la libération que représentent les attachements familiaux. Mais cette entrave est plus profonde qu’il ne l’a cru, car avoir une descendance, c’est, selon la typologie de Mainländer, se vouer à la « mort relative » contre la « mort absolue », l’homme continuant de vivre dans sa descendance. La libération absolue n’est possible que dans la mort absolue. Autrement dit, si d’autres Bouddhas que Siddharta Gautama ont vécu sans engendrer, ce sont les véritables Bouddhas, ce qui nous conduit à l’ascétisme hindou, à l’hindouisme, où les Bouddhas doivent être cherchés et trouvés.

*

Les gens souffrent pour élever des enfants qui souffriront.

*

En tournant son intelligence contre soi, dans l’ascèse, on sert l’esprit d’une façon indirecte également, que l’on n’a pas encore bien comprise : c’est que l’ascète s’oppose au progrès. La macération de la chair a pour effet de détourner de l’agitation qui est la cause du progrès des hommes et, plus encore que la chair elle-même, de leur mort spirituelle.

*

Les sentiments ont de la force sur nos pensées jusqu’à un certain point. Le sentiment de l’absurde peut bien me faire considérer que la raison est absurde et ce parce qu’elle ne répond pas à mes besoins présents. Mais le sentiment de l’absurde ne peut rien contre les vérités inconditionnelles (dont celles des mathématiques sont les moins contestées par le vulgaire). Ce sentiment est en réalité celui de la déficience de mon être sensible, or là-bas, de l’autre côté de l’absurde, dans l’évidence des vérités inconditionnelles, il n’y a pas de place pour ma sensibilité : où donc est l’absurde ?

*

La totalité de la nature, du monde est une hypothèse de la raison pure (une « Idée » de la raison) mais, par le sentiment de l’absurde, une réalité existentielle pour la raison pratique : c’est cette totalité hétérogène à mon être moral qui m’apparaît absurde.

Philo 27 : Une société d’esclaves

I
Une société d’esclaves
:
Les conditions de la liberté politique

La suppression légale de la relation maître-esclave supprime les maîtres mais pas forcément les esclaves. Qu’est-ce qu’un esclave ? L’esclave est celui qui ne peut jamais réaliser la négation du vouloir-vivre. L’esclave antique ou bien encore l’esclave noir du Sud des États-Unis ne le pouvait pas car il était au service de son maître pour la durée de sa vie. L’existence de l’esclave était comprise par le système esclavagiste comme une pure activité instrumentale. En renonçant au vouloir-vivre, l’esclave aurait failli à ses obligations de serviteur. On voit tout de suite que la suppression du statut de maître, de la relation maître-esclave n’est pas une condition suffisante pour la suppression de la condition d’esclave : elle supprime un droit de propriété mais il faut encore que les conditions soient réalisées pour permettre à l’individu de renoncer au vouloir-vivre, le seul acte de liberté possible dans la condition humaine.

Toute personne contrainte de gagner sa vie est donc un esclave, car elle ne peut renoncer au vouloir-vivre que par le suicide. Renoncer à son gagne-pain, c’est en effet, pour cette personne, renoncer à la vie. Mais le suicide est la fausse négation du vouloir-vivre, c’est une réaction au niveau du vouloir lui-même et non l’acte libre d’une représentation détachée du vouloir et supérieure à celui-ci. En mettant fin à mes jours, je ne nie pas le vouloir-vivre car je meurs en protestation contre ma vie dans la représentation d’une vie meilleure (qui n’a de sens que superficiellement, car toute vie est absurde).

En ce qui concerne le maître, c’est son droit de propriété sur l’esclave qui le rendait libre, extérieurement, c’est-à-dire qui lui conférait la possibilité de renoncer au monde, mais il ne pouvait renoncer au monde qu’en tant qu’il restait propriétaire d’esclaves, tant que son droit de propriété subsistait, car sans cela il se serait retrouvé, si l’on suppose que le travail de l’esclave était son seul bien, dans l’impossibilité de vivre. Autrement dit, le maître dépendait de l’esclave même en tant que renonçant.

La négation du vouloir-vivre suppose un état de vie sans participation au monde. C’est l’état ascétique ou monastique, et typiquement ce qu’il est impossible de penser dans une société de classe moyenne, où l’individu est, sa vie durant, dépendant pour son existence d’une activité rémunératrice. L’individu ne peut renoncer au monde qu’à la retraite, si celle-ci lui permet de vivre (ce qui n’est pas toujours le cas), c’est-à-dire qu’il ne cesse d’être un esclave qu’à la fin de sa vie. C’est par rapport à l’esclavage légal un progrès essentiellement en trompe-l’œil, car la vieillesse comporte en soi un renoncement naturel au vouloir-vivre, c’est-à-dire que l’âge a le même effet que le suicide sur la négation : elle se situe au niveau du vouloir lui-même. Le vouloir se désagrège progressivement jusqu’à la dissolution du corps, cela ne se laisse pas comprendre sous l’idée de liberté mais sous celle de nécessité naturelle. Ainsi, Charles-Quint est connu comme empereur et non comme moine, comme renonçant, bien qu’il fût entré dans un monastère à cinquante-sept ans, parce qu’il ne renonçait qu’au déclin de sa vie naturelle (et qu’il était d’ailleurs malade), tandis que le Bouddha est connu comme renonçant et non comme prince, bien qu’il eût régné jusqu’à vingt-neuf ans, parce qu’il renonçait au monde dans sa jeunesse.

Le renoncement au vouloir-vivre implique une forme de parasitisme sur les non-renonçants, de mendicité (les ordres mendiants), mais il s’agit seulement de subvenir au minimum vital. Ce minimum vital, c’est ce que les sociétés « avancées » cherchent à garantir bureaucratiquement, en France par exemple avec le RSA, ex-RMI. La moindre conditionnalité en termes de participation au monde comme la moindre limitation dans le temps sont cependant contraires à l’idée du renoncement, et ces politiques se voient comme visant à insérer ou réinsérer l’individu dans la classe moyenne, ainsi que l’indique assez le nom de revenu minimum d’insertion. Un revenu de base universel, étant entendu que, par ailleurs, tout rentier, tout héritier, toute personne faisant fortune et pouvant dès lors ne rien faire, est ipso facto libre et non esclave (au plan de la liberté externe, c’est-à-dire de la possibilité matérielle du renoncement, que la personne se serve ou non de cette liberté pour choisir le renoncement libre plutôt que le vouloir absurde et conditionné), serait la seule mesure qui permettrait d’ôter l’étiquette de société d’esclaves s’appliquant à la société de classe moyenne.

(ii)

Les ordres monastiques, le clergé régulier continue de jouer ce rôle au sein de l’Église catholique. On ne peut cependant le dire du clergé séculier sans préciser notre définition « La négation du vouloir-vivre suppose un état de vie sans participation au monde. » Dans la mesure où le clergé catholique, régulier comme séculier, tout comme le clergé bouddhiste, renonce à la chair, même sans renoncer à toute participation au monde, le clergé séculier est tout de même renonçant car la chair est la forme la plus forte d’attachement au monde auquel renoncer ne soit pas encore une forme de suicide. Si je cesse de me sustenter, je me suicide, car mon organisme ne peut vivre sans aliments. En revanche, je peux vivre sans activité sexuelle.

L’Église catholique rend l’appartenance au clergé indissoluble, c’est-à-dire que le clerc ne peut renoncer à son état. Les églises bouddhistes permettent quant à elles de renoncer aux « vœux » attachés à la cléricature, de quitter l’état de clerc sans encourir de sanction. C’est là un problème organisationnel que l’on pourrait dire classique, et le paradoxe que le renoncement conduise à de la théorie des organisations n’est qu’apparent puisque, entre autres, ces renonçants continuent de participer au monde. Le problème est le suivant. Les dispositions en vigueur dans l’Église catholique dissuadent les vocations incertaines, permettant de ne recruter que les plus motivés, mais créent le risque de brebis galeuses (les clercs indignes et hypocrites), tandis que les dispositions retenues par les églises bouddhistes permettent aux vocations qui s’avèrent à l’expérience insuffisantes de quitter l’organisation, ce qui est de nature à mieux préserver celle-ci des corruptions de l’hypocrisie, mais le recrutement est trop ouvert. On pourrait penser que le choix bouddhiste est plus optimal car fondé sur et appuyé par un retour d’expérience : le recrutement trop ouvert se corrige automatiquement par les défections. C’est sans tenir compte de deux considérations : une considération de théorie des organisations, à savoir le « coût » que représente le fait de quitter une situation, ce qui crée une hystérésis des défections (elles ne sont pas au niveau requis pour corriger parfaitement le recrutement trop large), mais aussi une considération métaphysique, à savoir que le choix catholique est le seul à considérer le renoncement avec le sérieux nécessaire, comme un renoncement sur lequel on ne revient pas. De ce dernier point de vue, le clergé catholique est infiniment supérieur dans l’idéalité de sa conception : le clerc catholique, idéalement, a renoncé pour de bon, à tout jamais, tandis qu’un clerc bouddhiste peut n’être que dans une expérience éphémère (c’est d’ailleurs quelque chose d’intégré dans les pratiques sociales que les jeunes hommes de bonne famille passent quelques mois dans l’état monastique, une sorte de stage). Mais, encore une fois, cette idéalité peut se payer de plus graves abus, si les brebis galeuses en viennent à corrompre le troupeau, et cette suspicion est difficile à combattre. Les accusations sont d’ailleurs beaucoup plus graves, quant à leurs conséquences, pour le clergé catholique que pour le clergé bouddhiste, qui connaît aussi ses scandales (en raison de l’hystérésis précitée). Car c’est l’existence du clergé lui-même en tant qu’organisation qui est alors en cause. D’un côté, les accusations ont pour elles la plausibilité que donne la force de l’instinct parmi les créatures vivantes : on admet facilement que ce renoncement doive créer des troubles psychiques et des perversions de toute sorte ; le protestantisme, cette prétendue « virtuosité de l’ascèse » selon Max Weber, est largement fondé sur une telle conception. D’un autre côté, ce genre d’accusations est si facilement déstabilisant et potentiellement dévastateur que l’on imagine sans difficulté l’abus qu’on peut en faire pour toutes sortes de raisons liées au ressentiment, à certaines conceptions fanatiques (athées) du monde et de l’ordre social, etc.

Cela dit, il ne convient pas de modifier notre définition pour dire que la négation du vouloir-vivre serait le renoncement à la chair, car il se trouve à chaque génération un nombre déterminé d’individus qui renoncent à la chair par la force des choses. Ce sujet connaît une certaine actualité sociologique avec le phénomène, et le néologisme, de l’incel, pour involuntary celibate. Dans la mesure où le ratio des sexes est à chaque génération un 1:1 (un pour un) à peu près constant, le choix d’une personne de renoncer à la chair implique, en monogamie, l’impossibilité pour une personne de l’autre sexe de trouver un partenaire sexuel. Je souligne cette possibilité qui ne vient généralement pas à l’esprit de ceux qui examinent ces questions : pour eux, le célibat involontaire a quelque chose à voir avec l’idiosyncrasie du célibataire. Or, dans un monde, par exemple protestant, où chacun et chacune n’aurait de cesse qu’il n’ait trouvé un partenaire, chacun doit trouver sa chacune. C’est en dernière analyse d’une véritable idéologie, hostile à la négation du vouloir-vivre, qu’il s’agit, et nous y voyons même le principal moteur des conceptions médico-physiologiques décrivant la chasteté comme une forme de maladie, débouchant en particulier sur des perversions (suivez mon regard, voyez ce prêtre catholique…). L’idée est au fond que la chasteté est une injustice faite à la personne de l’autre sexe dont j’aurais été le partenaire puisque, si je fais ce choix, je force (dans le ratio un pour un) une autre personne, qui n’avait pas forcément cette intention, à la chasteté, à moins qu’elle ne cohabite avec un tiers ayant déjà son partenaire. Le célibat est donc à la fois injuste et, pour Hegel, une cause d’immoralité (ce qui ne s’entend pas seulement du célibataire lui-même mais aussi du partenaire potentiel qu’il lèse par son célibat). Or nous disons que la négation du vouloir-vivre est la vocation de l’être humain et que ces considérations sont donc frivoles.

Nous ne pouvons retenir cette définition (la négation du vouloir-vivre est, sans plus, le renoncement à la chair) car la chasteté suppose, pour être une négation du vouloir-vivre, un vœu et non un simple état de fait. Que ceux dont l’état de fait se prolonge indéfiniment puissent avoir tendance à vouloir se lier par un vœu se conçoit : cela n’ôte rien à la fermeté de la vocation pour autant que l’état de clerc ne rende pas tout à coup, paradoxalement, la personne susceptible d’avoir les rapports sexuels qu’elle n’avait pas auparavant. Or il est certain que l’état de clerc séculier, dans sa participation au monde, offre des opportunités de contact avec toutes sortes de personnes, par exemple des enfants dans le cadre d’institutions d’enseignement, et que la personne dont la vocation est née d’une frustration prolongée pourrait trouver alors un débouché illicite à ses instincts dans ce cadre. Cependant, n’importe quelle situation est susceptible de la même analyse : si l’on compare le niveau d’exigence requis pour devenir clerc dans l’Église et celui requis pour occuper une place au contact d’enfants dans d’autres secteurs éducatifs, par exemple une place d’animateur en colonie de vacances, on voit où doit se porter le choix de la personne frustrée qui rechercherait une situation pour les contacts illicites qu’elle pourrait y trouver.

Il n’en reste pas moins vrai que, du fait de sa participation au monde, le clergé séculier est, suppose-t-on, soumis à de plus grandes tentations que le clergé régulier, dont l’origine remonte aux pères du désert, à ceux qui fuyaient le monde pour se libérer des tentations. Car la chair reste un principe de tentation tant que l’âge ne l’a pas complètement émoussée, si cela peut arriver jamais (et dans ce cas c’est alors, comme expliqué précédemment, un phénomène naturel et non un véritable renoncement). Aussi en arrive-t-on à l’idée que le mérite est plus grand pour le clergé séculier qui maintient ses vœux dans le monde, car il est plus exposé aux tentations que dans « le désert », c’est-à-dire dans la réclusion d’un monastère où les contacts sont le plus souvent limités à la fréquentation de quelques frères du même sexe (on n’entend plus guère parler de scandales homosexuels entre moines, mais c’était au sein de l’Église un problème qui fut pris au sérieux, voyez le Livre de Gomorrhe, ca. 1050, du père Damiani).

Les religions plus tardives, typiquement le christianisme réformé, le protestantisme, abandonnent le concept même de clergé, c’est-à-dire la négation du vouloir-vivre elle-même. La morale est conçue dans ces religions sur le modèle aristotélicien du « juste milieu ». Il faut souligner ce point : si la religion médiévale était aristotélicienne au plan spéculatif, avec la scolastique, le protestantisme est aristotélicien par sa conception de l’éthique. Compte tenu du primat de la raison pratique, la civilisation chrétienne s’est dans l’ensemble paganisée avec le protestantisme.

(iii)

Supposons qu’un esclave de la classe moyenne nie le vouloir-vivre et tombe dans la mendicité. Nous voyons dans nos villes des sans-abris, des clochards, des mendiants, qui ne sont pas des religieux. Ne peut-on leur appliquer le statut de renonçants ? Cela ne semble pas complètement impossible et l’on pourrait dès lors objecter à notre point de vue que les gens sont libres de tomber dans la mendicité, où ils continuent de vivre, et que, puisque existe cette liberté, nous ne sommes pas une société d’esclaves. Or ce n’est pas complètement impossible, disons-nous, mais cela ne paraît pas non plus très sérieux. Nous demandons la preuve qu’un de ces clochards est un renonçant plutôt qu’une victime des circonstances ou un alcoolique intempérant. Qu’importe cette preuve, dira-t-on encore, c’est la possibilité de principe qui compte : puisque ce choix est possible en principe sans être une forme de suicide, notre point de vue est faux. Que ce ne soit pas une forme de suicide est contestable, en tout cas que ce soit une forme de vie plutôt que de survie. La négation du vouloir-vivre ne passe pas par une lutte de tous les jours pour la survie, qui s’apparente à une activité draconienne, certes « libre » de toute interférence organisée dans un milieu de travail, mais extraordinairement contraignante ; et renoncer à cette lutte serait suicidaire, c’est-à-dire que le mendiant de cette sorte, le sans-abri se dégage de toute participation au monde « institutionnel » seulement pour entrer dans une participation, sous forme de lutte pour la survie, dans un monde marginal, auquel renoncer serait alors un suicide, pour peu qu’il n’ait plus la possibilité de se réinsérer dans le monde institutionnel. Il n’est donc a priori guère pertinent de parler de renoncement puisque ce mendiant échange une situation d’esclave pour une autre situation d’esclave, où l’alternative reste la même : accepter d’être esclave ou mourir. Si l’on veut, donc, affiner le modèle, il faut dire que la société d’esclaves comporte deux types d’esclaves, les esclaves institutionnels de la classe moyenne et les esclaves marginaux, et que le renoncement des premiers passe d’abord par l’état des seconds avant d’être un véritable suicide.

La mendicité des ordres monastiques est totalement institutionnalisée. La négation du vouloir-vivre ne peut avoir de réalité déterminée que via des institutions.

(iv)

Ne puis-je absolument pas me suicider librement, c’est-à-dire comme une forme valable de négation du vouloir-vivre ? Si je suis convaincu de la rationalité et de la nécessité de cette négation, tout en constatant la contrainte qui s’impose à moi de participer au monde via une activité rémunératrice, donc mon statut d’esclave, pourquoi mon suicide serait-il une « protestation contre ma vie dans la représentation d’une vie meilleure » plutôt que la simple conséquence logique de ma conviction quant à la réalité du vouloir absurde ? La réponse à cette question est dans le fait que le suicide suppose ici la condition d’esclave : sans cette condition, la négation ne passerait pas par le suicide, c’est donc celle-ci qui est la cause matérielle et formelle du suicide quand intervient la représentation de l’absurdité du vouloir comme cause motrice. Sans cette cause matérielle et formelle, la représentation n’est pas cause motrice de suicide mais de renoncement et détachement parce que le suicide suppose la protestation contre une cause formelle (ou bien suppose une cause finale comme la purification de karma dans le cas du santhara jaïn et de l’automomification du bouddhisme shingon – voyez Philo 22 « Phénoménologie de l’au-delà » –, ou encore comme un sacrifice au profit d’une cause, comme une forme de protestation militante, etc. : ces causes finales sont un conditionnement au niveau du vouloir). Plus exactement, pour que la négation soit un acte libre, il faut que la cause motrice, la représentation, soit détachée du vouloir, et cela suppose que la cause formelle – les conditions de la vie – n’agisse pas dans le même sens que la cause motrice ou, plutôt, agisse seulement de manière ténue (car toute vie est absurde et donc toutes les conditions de la vie agissent plus ou moins dans le même sens que la représentation de l’absurde). Dans le cas de l’esclavage, la cause formelle ne pourrait agir davantage dans le sens de la cause motrice puisqu’elle ne laisse d’autre choix, comme acte en résultant, que de renoncer à la vie avec le vouloir-vivre, ce qui rend la négation non libre alors qu’il s’agit de la réaliser comme le seul acte de liberté possible de la condition humaine. C’est bien le tragique de cette situation, qu’elle ne permet pas de réaliser la négation du vouloir-vivre.

(v)

Comment la négation du vouloir-vivre peut-elle être, comme nous l’avons dit, la vocation de l’être humain alors qu’elle suppose une forme de parasitisme sur des non-renonçants ? C’est comme la fin de l’histoire : il faut une fin de l’histoire pour croire au progrès mais cela ne signifie pas que l’humanité la connaîtra un jour. Croire à cette vocation, ce n’est pas forcément être convaincu qu’elle peut se réaliser dans le temps. Il est cependant permis de concevoir une société d’abondance où les robots subviendraient à tous les besoins de l’humanité ; les renonçants seraient alors, comme les autres, des parasites des robots et la vocation pourrait se réaliser sans contradiction. Cette idée de société d’abondance est à la base de notre conception de la croissance économique ; seulement, là aussi, cela ne se réalise jamais, les gens ne travaillent pas moins dans l’ensemble, ou quand les chiffres à cet égard sont bons en termes de gains de temps libre, c’est un argument pour allonger la durée du temps de travail, nécessaire pour maintenir la croissance et nos richesses. Une société d’esclaves ne va certainement pas vers un état de liberté.

.

II

Tu me dis de tempérer mon emportement, mais toi tempère d’abord ton adulation. – L’emportement est un caractère des prophètes.

*

À Sodome ils étaient tous pourris ; ça arrive. « Peut-être ne s’y trouvera-t-il que dix justes. Et Dieu dit : À cause de ces dix, je ne détruirai pas Sodome. »

*

Le « système » est avant tout un besoin psychologique subjectif du penseur lui-même, qui veut que son travail lui apparaisse comme une œuvre et non comme un zibaldone.

*

L’engouement de son époque pour Hegel s’explique par la psychologie des foules. Il faut être indifférent à la philosophie, n’avoir été touché par aucune œuvre philosophique pour dire « voilà ce que j’attendais, voilà ce que nous attendions ». Si ce que nous attendons n’est pas déjà là avec Platon, c’est qu’il n’y a rien à attendre ; et si ce que nous attendons est déjà là, non plus. Il faut être prodigieusement ignorant de ce qui existe pour ne pas accueillir avec scepticisme ce qui vient encore, et pour au contraire l’accueillir avec engouement, comme si j’avais épuisé l’existant, comme si j’en avais exprimé tout le suc. Ceux qui attendent quelque chose sont ceux qui ne peuvent profiter de rien.

L’historicisme d’un Hegel est la négation du dialogue qu’est la philosophie. Qu’est-ce qui a changé entre l’époque où vivait Socrate et notre époque ? Ce qui a changé, c’est que les juges de Socrate sont morts. Mais Socrate est vivant, cela n’a pas changé.

Les paroles de Jésus étaient peut-être difficiles à croire mais elles n’étaient pas difficiles à comprendre. Aujourd’hui, on prétend que ce sont les esprits difficiles à comprendre – Hegel etc. – qui changent le monde. Comme si je pouvais adhérer à quoi que ce soit sans le comprendre. On peut être convaincu que quelque chose est croyable, digne de foi, et y adhérer ; mais il ne suffit pas de croire que quelque chose est compréhensible pour y adhérer, il faut encore le comprendre. Si Hegel bouge le monde, c’est que le monde comprend Hegel. Tellement évident. L’évidence même.

*

Les méchants ne pensent qu’à leurs plaisirs. Cela ne veut pas dire qu’ils mènent une vie de plaisirs ; dans une société d’esclaves, la plus grande partie de la vie est consacrée à la routine, dans laquelle on ne pense absolument rien. Cela veut juste dire que, quand ils pensent, ils ne pensent qu’à leurs plaisirs. Et la conséquence en est que, dans une société d’esclaves, tout le monde est méchant, parce que personne n’a beaucoup de temps et tout le monde veut rattraper le temps perdu car il n’y a pas de plaisir dans la routine. La seule chose qui rachète un peu l’esclave, ce sont les enfants qu’il doit élever, car leur fragilité l’oblige ordinairement à voir le monde avec moins d’indifférence et de méchanceté. Les jeunes y sont donc dans l’ensemble particulièrement atroces. (Les études sont une routine au même titre que le travail.)

*

Dans une société d’esclaves, il n’y a pas de temps libre, seulement du temps de récupération, d’où toute activité policée est exclue car impossible. Voyez ces diplômés vautrés devant des matchs de foot : toutes ces années d’études pour ça.

Si le foot a supprimé l’élitisme, tout le monde communiant dans un même spectacle, supprimez les études longues car ce n’est pas que des esprits supérieurement formés aient des goûts plus élevés qui est choquant mais bien le fait qu’ils n’aient pas des goûts plus élevés que des esprits moins formés. – Les études ne forment pas l’esprit. L’argent non plus.

Je veux bien que des bourgeois me reprochent mon élitisme. Leurs goûts prouvent qu’ils ne travaillent pas moins que les prolétaires et qu’ils sont engrenés dans les mêmes mécanismes d’abrutissement par la routine et la récupération vulgaire que ceux qu’ils craignent. « Puisque je suis comme eux, puisque mon argent ne me différencie d’eux en aucune façon, qu’ai-je à craindre ? » Ils oublient que l’argent est l’idole des pauvres autant qu’il est la leur, et que d’une idole on imagine facilement des pouvoirs surnaturels, invisibles : aucune différence perceptible mais elle est forcément là.

*

Je ne parviens à concevoir aucune raison au fait que, malgré l’écrasante supériorité de l’Amérique dans tous les domaines, nous conservions pour les Américains une forme de mépris indéracinable, autre qu’un sens aristocratique qui s’est maintenu chez nous à travers les vicissitudes de l’histoire et qui nous imprègne collectivement. On a tort de ne pas admirer avec quelle sincérité touchante le Français le plus médiocre se sent supérieur à l’Américain en sachant ce qu’il lui doit. J’avoue que ce trait, chez le Français vraiment médiocre qui n’a de prise sur rien, me paraît admirable. Car le fanatisme est, au fond, une vertu.

*

Aujourd’hui les lois ne sont plus votées par acclamation mais par éructation.

*

Si l’Italie percevait un droit, par exemple un centime, chaque fois que quelqu’un utilise (par éructation) le mot fasciste, ce serait le pays le plus riche du monde. Et pourquoi n’y aurait-elle pas droit, puisque c’est elle qui a inventé le fascisme ?

*

J’ai dit ailleurs que la classe d’âge, en tant que concept, pouvait garantir la culture contre la dictature du « on » décrite par Heidegger, et je pensais à la jeunesse, mais cela ne signifie pas que la jeunesse joue forcément ce rôle. Au contraire, il est certain que les jeunes forment aujourd’hui le fer de lance de la dictature du « on ». Les Jeunesses onticiennes.

*

L’éternité après la mort est paradoxalement définie par un état, béatitude ou souffrance, qui dans cette vie est toujours connu comme passager. Nous allons de béatitude en souffrance et de souffrance en béatitude, en passant par l’ennui, si bien que l’idée d’éternité définie par l’un de ces états paraît la plus difficile à comprendre. Serait-ce la preuve de sa vérité ? Quel esprit humain aurait pu inventer une pareille chose, dont nous n’avons aucune représentation, pour l’appliquer à ce qui nous attend dans l’au-delà et à la façon dont nous devons déterminer ici-bas notre conduite ? Il semblerait que la représentation la moins intuitive soit encore bonne, et cela ne peut être que parce que la loi morale est en nous et que ce n’est pas une représentation qui nous guide mais la loi morale elle-même.