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Philo 35 : La tragédie truculente

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Les chatouilles de la passion :
Balzac ou la tragédie truculente

Wer sich von Idealen trennen kann, ist alsbald geheilt und zählt hinfort zu den ‚Gesunden‘. – Aber in dem ist von Stund an auch der Geist todt und aus ihm redet nichts mehr als der besinnungslose Wille.“ (Julius Bahnsen)

Il est temps de se demander si l’œuvre de Balzac, avec les quatre-vingt-quinze livres de la Comédie humaine et le reste, n’est pas de la littérature de gare. La Peau de chagrin, roman incohérent et diffus, et son premier grand succès, s’ouvre sur la description d’un jeune homme qui va se suicider parce que : « il n’était qu’un homme de talent sans protecteurs, sans amis, sans paillasse, sans tambour, un véritable zéro social, inutile à l’État, qui n’en avait aucun souci ». Plus tard, ce jeune homme raconte son histoire et l’on apprend alors que la véritable cause de sa volonté morbide était en fait un amour malheureux. Sans cela, tout montre qu’il aurait pu continuer de vivre d’un travail de nègre qui l’occupait, en espérant par ailleurs pouvoir lancer sous son propre nom une œuvre philosophique à laquelle il travaillait depuis plusieurs années. Rien à voir, donc, avec « l’homme de talent sans protecteurs etc. » réduit à la ruine irrémédiable. Cette négligence dans le travail de cohérence des parties, typique des productions abondantes de la littérature de gare écrites à la chaîne, est plus grave dans cet exemple que dans le fait, plus ridicule en soi, que l’inscription de la peau de chagrin et dont Balzac va jusqu’à nous donner la typographie arabe soit dite être le sanskrit d’un brahmane de l’Inde. Plus grave car dans ce dernier cas la négligence ne porte que sur un détail d’érudition tandis que dans le premier elle porte sur le travail de composition lui-même, l’auteur ayant, sans raison discernable, entraîné son lecteur sur une fausse voie. Une voie qu’il n’a pas suivie car il n’entendait pas en réalité traiter le sujet de l’homme de talent sans protecteurs et sans amis mais celui de l’amoureux transi. Plus précisément, Balzac cherchait à traiter les deux en même temps mais il n’a pu le faire en produisant un récit cohérent et donc intéressant.

Poursuivons. L’homme de talent « sans amis » est finalement diverti de sa route fatale vers la Seine par des amis, justement, qui le cherchaient pour lui apprendre la bonne nouvelle de sa nomination, par leur entremise, à la tête d’un journal. En outre, le « zéro social » avait beaucoup fait parler de lui dans les cercles mondains, par sa proximité avec la salonnière très en vue dont il était un favori mais qui devait finalement le pousser au suicide. Voilà pour la cohérence de composition d’une œuvre truculente en même temps que tragique, les deux mêlés non pas, comme dans les véritables chefs-d’œuvre, de façon à renforcer le tragique par le contraste de personnages secondaires, mais dans la ratatouille d’un esprit inapte au tragique, aveugle. La face à la fois poupine et porcine du jeune Balzac, avec un double menton à vingt ans et quelques (cf. le portrait ci-dessous), pourra difficilement infirmer ce jugement d’un point de vue caractérologique.

Pour ce qui est du style, je crois qu’« une étreinte aussi forte que leur amour » suffit à en rendre compte. Quand Balzac veut décrire quelque chose de très intense, c’est le mot « chatouilles » qui lui vient sous la plume, ce qui n’étonnera guère de la part d’un romancier « physiologiste ». Quant à la pensée, « [j]’ai un sérail imaginaire où je possède toutes les femmes que je n’ai pas eues » : c’est ainsi que l’antiquaire miraculeux décrit sa grande sagesse. À ce compte, il est fort peu d’hommes qui soient dépourvus de sagesse car sans doute en trouve-t-on fort peu qui manquent entièrement de ce genre d’imagination.

Il est temps de se poser la question, si nous voulons tenir notre place dans la littérature mondiale. Pour une personne qui se destinerait à l’écriture, l’exemple de Balzac n’est ni meilleur ni moins bon que Gaston Lagaffe. Il peut certes arriver qu’en prenant des modèles supérieurs à nos capacités on ne parvienne à rien de bon, d’authentique, de durable : la question est de savoir dans quelle mesure un Français a les moyens de choisir d’autres modèles qu’un Balzac. C’est le véritable problème, qui n’est pas le goût du public français, lequel peut très bien, on le sait, lire et goûter des auteurs étrangers supérieurs.

“Honoré de Balzac d’après un tableau de Louis Boulanger.” (Page Wkpd La Comédie humaine)

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Ce n’est pas parce qu’un enfant aime peindre que c’est un fou dont la peinture est la thérapie.

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Je trouve qu’il n’y a pas assez d’amendements déposés sur les textes de loi au Parlement.

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Il paraît que les autorités chinoises considèrent que l’Occident est entré dans une phase terminale de déclin. C’est réconfortant de savoir qu’on n’est pas tout seul.

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Mathématiques et Politique :
Quelques apories d’Alain Badiou

Selon Alain Badiou, dans son Éloge des mathématiques (2015), si l’on ne connaît pas les mathématiques contemporaines, et particulièrement si l’on ne connaît pas « certains théorèmes des années soixante-dix et quatre-vingt », on ne saurait parler de l’infini car on en a « une compréhension pauvre et fausse ». Nous croyons quant à nous que c’est la conception qui décrit par là même comme pauvre et fausse la discussion de l’infini chez les grands philosophes qui doit être pauvre et fausse, et qu’une telle affirmation est de la suffisance. Puisque Kant, puisque Leibniz, puisque Descartes n’ont pas connu ces théorèmes de nos années soixante-dix et quatre-vingt, la critique porte forcément sur eux également (même si Badiou ne paraît pas s’en rendre compte, aveuglé par la suffisance), or nous trouvons leur compréhension de l’infini suffisamment pertinente quand d’étroits esprits spécialisés, plus récents, en conduisent d’aucuns à de tels contes.

Du reste, la suite du petit livre (d’entretiens) de Badiou ne vérifie pas son affirmation en discutant l’infini de manière bien originale, du moins y est-t-il question tantôt de l’infini dans ce qu’il a de plus classique et tantôt de bizarreries restant indiscutées, telles que « toute une hiérarchie d’infinis de plus en plus puissants ». L’idée d’infini puissant n’a certainement aucun avenir philosophique, quoi que disent les théorèmes.

(ii)

Dans le même livre, la démonstration de l’inexistence de Dieu se fonde sur la logique classique (« ce qui précisément est contradictoire » : cf. la citation complète ci-dessous) et n’est donc nullement suffisante de la part d’un philosophe qui prétend faire usage de la « logique paracohérente », « qui s’accommode des contradictions », dans sa pensée et son œuvre. Il faut en effet qu’il montre de surcroît que la logique paracohérente ne s’accommode pas de la contradiction qu’il prétend trouver dans l’existence de Dieu. Cette démonstration manquant, l’existence de Dieu peut être contradictoire et cependant possible, paraît-il, comme une de ces contradictions dont s’accommode la logique paracohérente. Il faut par conséquent montrer que l’usage de cette logique est autre chose qu’une facilité grossière qui permet d’un côté de maintenir des propositions que l’on tient pour vraies en dépit de la logique classique mais d’un autre côté serait sans emploi quand la logique classique permet d’écarter ce que l’on tient pour faux.

« [O]n démontre en effet – très jolie et très simple démonstration – qu’il ne peut exister un ensemble de tous les ensembles. Mais il est alors impossible, si le multiple axiomatisé est la forme immanente de l’être en tant qu’être, qu’il existe un être tel que tout être soit en lui, car ce devrait être un multiple de tous les multiples, ce qui précisément est contradictoire. » (Éloge des mathématiques, IV)

(iii)

Badiou parle de « l’aristocratie » des mathématiques, car « les mathématiques ont pris un tour inaccessible ». Qu’en est-il de l’aristocratie des éclairagistes de théâtre ? Nous prenons cet exemple non point parce que, dans la grande tradition française du philosophe vaudevilliste, Badiou a écrit pour le théâtre, mais parce qu’Antonin Artaud a parlé de cette spécialité de manière inspirée. Pour qui n’est pas éclairagiste, la technique est inaccessible, du moins en l’état de la formation de cette personne. Si celle-ci consacrait suffisamment de temps à l’une ou l’autre technique, les mathématiques et l’éclairage théâtral, la technique lui deviendrait accessible, en fonction de ses capacités. Par conséquent, lorsqu’on parle d’aristocratie des mathématiques, on ne les a pas encore distinguées de n’importe quelle autre spécialité du savoir ; et ce n’est pas tant à la philosophie de montrer que tel domaine spécialisé de connaissances a philosophiquement de l’importance qu’aux spécialistes eux-mêmes d’établir en quoi leur spécialité peut présenter de l’intérêt en dehors des questions techniques de son domaine circonscrit (ce dont ils sont généralement incapables, de manière convaincante).

Lorsque Badiou prétend trouver un intérêt des mathématiques, ou même seulement de la formation mathématique, en politique, il se fourvoie complètement, et ce sans doute moins encore par méconnaissance du politique que des mathématiques, qu’il connaît plus en praticien qu’en philosophe. Badiou croit en effet que la rigueur de la démonstration mathématique permet à l’esprit formé par elle d’éviter les écueils du débat public, le vague des notions, le symbolisme douteux, les pièges de la rhétorique, que les mathématiques sont l’instrument d’un « accord absolu » possible en politique. Or les problèmes mathématiques sont fondés sur des définitions : « soit a, ceci… ; b, cela… » mais aucun objet de ce monde n’est susceptible d’une définition au sens mathématique, dans la mesure où ces objets sont des objets d’expérience et non des objets de l’intuition pure a priori.

Même les objets de la physique sont seulement des schémas du monde de notre expérience. Quand, dans ses expérimentations, un physicien laisse rouler une bille sur une pente pour en mesurer la vitesse, il crée un schéma du réel dans lequel le frottement de la pente et la résistance de l’air sont plus ou moins négligeables, et la formule résultant de ses mesures est un résultat correct à l’intérieur de l’imprécision considérée, à savoir que le frottement et la résistance du milieu ne modifient le résultat qu’au niveau de la fraction de seconde et que le physicien utilise, dans son expérimentation, un chronomètre dont la seconde est l’unité. On voit donc qu’un accord absolu sur les mesures du dispositif schématique n’empêcherait nullement que la transposition de ces mesures à des dispositifs où les frottements et la résistance prendraient de l’ampleur conduise à fausser les prédictions. L’accord absolu de la méthode expérimentale n’a qu’une valeur relative dans l’expérience (l’empirie) : il faut la corréler à l’ensemble des autres expérimentations (sur les frottements, la résistance du milieu, etc.) qui peuvent, dans l’empirie, influer sur le phénomène. Ces développements sur la physique montrent que même les problèmes de physique ne se laissent pas définir au sens mathématique, comme des objets isolés : les objets de l’empirie ne sont pas connus a priori mais comme des ensembles de qualités et de relations dont on n’utilise que des schémas. Les prédictions rendues possibles par les mesures physiques ne sont valables que pour un ensemble de conditions particulières : plus les conditions réelles s’éloignent des conditions du schématisme, moins les prédictions peuvent être fiables.

Si l’on conçoit, à présent, la politique comme une simple physique sociale, nos remarques précédentes s’appliquent encore : on traiterait les problèmes sociaux selon le schématisme propre aux sciences. La critique de l’anthropologie comme détrimentale à l’homme, comme objectification illégitime du sujet pensant, n’est guère soutenable pour ceux qui, dans le même temps, conçoivent la politique comme une physique.

Mais en politique, la notion mathématique d’« accord absolu » au terme d’une démonstration est encore moins pertinente, car ce serait un accord absolu sur ce que veulent les gens, et cette volition ne dépend pas de façon absolue d’une démonstration. Une démonstration de ce que doivent vouloir les gens, appelons-le le bien commun, ne peut avoir qu’un faible effet sur les volitions particulières. Même en accordant que les gens doivent vouloir le bien commun, et même en s’accordant en outre sur ce qu’est ce bien commun, une démonstration ne modifie pas fondamentalement la volition dans un sens ou dans l’autre ; la contrainte de la loi s’impose. Ainsi, même si la démonstration avait en politique un effet contraignant sur l’admission, il est certain qu’au contraire des mathématiques, où l’admission est le fin mot de l’histoire (l’accord intellectuel absolu conclut le problème), cet accord absolu resterait lettre morte quant à son objet politique à défaut d’une contrainte spécifique sur les conduites particulières, la loi.

De sorte que les mathématiques ne peuvent avoir aucune efficacité privilégiée en politique par rapport à toute autre forme de discipline intellectuelle. Au contraire, l’habitude d’employer ses facultés sur des objets a priori plutôt que sur des objets de l’expérience empirique, par exemple dans l’étude du droit, prédispose bien moins l’esprit au traitement des problèmes politiques.

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EN

Shortcomings of the First Amendment

1/ Free speech easement of the public space derives from a power able to discretionarily favor some speech and repress other;

2/ Legislatures keep voting speech-averse statutes knowing their judicial evisceration will take time and therefore the statutes have the deterrent effects the legislatures desire.

1/

American historian Alfred Whitney Griswold is quoted saying “Books won’t stay banned. They won’t burn. Ideas won’t go to jail. In the long run of history, the censor and the inquisitor have always lost.” Of course, it means that books won’t burn as a result of state action without judicial redress, but the imprecision of the utterance sounds ominous, as if it meant or could mean “you have no right to burn books.” As far as state action is concerned, there is no difference between book burning and censorship, if not that a state (or state church or state single party) that would burn books but fail to prohibit its selling, owning, etc., would be a better place for speech than a state censoring books. But as far as people are concerned, book burning doesn’t make much sense unless it is done in the public space but then, if I burned books on the street, I would be arrested by the police so soon as they can get their hands on me saying I am a public danger, jeopardizing others’ safety – regardless of my speech rights. There is a special issue here that, even with the best will to procure easements for speech in public space, must thwart private attempts to use that mightily demonstrative form of expression, namely book burning. In France, some years ago, some workers in the field of theatrical arts burned in public copies of a book written by a member of the government. Some media were shocked as it reminded them of Nuremberg and the Nazis, although the demonstrators were private persons acting on their own initiative and no public official endorsed with state power; but the real issue is that the protestors probably impugned municipal decrees or some other local public space regulation, which probably the cameras only prevented from being actioned by the authorities.

What some scholars call free speech easements of the public space smacks of arbitrariness. When some march, the judge “eases,” that is, she prevents existing regulations from being actioned, but if others, the formers’ opponents marched, she would let the regulations apply with full force. Easement conveys the idea of suspension of laws and regulations, so the ultimate rule is not the law itself but the decision to apply or suspend it. This is rule of law by name only.

All marches for civil rights in the sixties were made possible by judges who imposed the suspension of public space regulations. The judges decided that the marches had to take place in spite of the regulations. Had people wanted to oppose civil rights through marches of their own and had judges not adopted a strictly equal stance for these, such marches would have been stopped by police for breach of public space regulation. The crux of the matter is that when judges pronounce easement for one cause, the same judges cannot pronounce the same for the opposite cause because the easement is based on a reasoning that the one cause, say promotion of civil rights, deserves free speech protection over public space regulation and therefore the opposite cause deserves it not, because otherwise public space regulations as such would be void (at least anyone invoking the First Amendment could have them suspended, that is, public space regulation would yield to free speech protection in every conceivable instance).

2/

While Supreme Court’s decision NAACP v. Clairborne Hardware (1982) makes it clear that boycott is protected free speech, a host of states passed anti-BDS bills nevertheless, which must be eviscerated presently one after the other, in a long, tedious, seemingly endless process, like cutting off the Hydra’s heads. Therefore, First Amendment law itself protects censorship.

First Amendment law protects censorship because it is not effectual at protecting speech at all, as one sees that case law cannot prevent the most blatant disregard by legislatures. Legislatures pass bills with all the deterrent effects intended on speech for the whole duration of the judicial review, knowing the latter’s result well beforehand and preparing their next version of the same bill in the meantime. What are the legal checks on legislatures passing bills they know are unconstitutional? I want to stress the word legal in “legal checks” because, as far as public debate, that is, other democratic checks are concerned, when one reads essays expatiating on “Israel boycott is not free speech” (Reuters, Jan 10, 2019) while Claiborne Hardware has been extant for decades, it makes one sick; obviously, Reuters is no check here. (The only reason why Israel boycott could, de jure, not be free speech is that Israel boycott is no boycott, which is absurd.) One cannot compel private individuals or entities to talk without disregarding the content of the law, but there should exist a mechanism that prevents legislatures from passing unconstitutional bills, as in some European countries where constitutional review takes place before the law becomes law.

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Democrats “champion the cause of free speech” abroad, but in their country they push for hate speech laws and other exceptions to free speech.

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Religion or Psychotherapy

Westernization is the cause of all mental illnesses. Western psychotherapy is not the solution but part and parcel of the problem. Of course, we are talking of “functional” illnesses, that is, those with no organic cause. Upon organic illnesses psychotherapy has no effect whatsoever, and on functional illnesses anything would work the same as psychotherapy, or even no treatment at all would work the same, sometimes the illness recedes, sometimes not, there is no proof that any psychotherapy works better than no psychotherapy, scholars have demonstrated it (Eysenck, etc.). It is a dirty business. The very idea of reaching to a psychotherapist shows disregard for spiritual guidance and a willingness to live according to Western standards rather than the tradition.

Stop calling everything psychotherapy. Not because a kid wants to paint is he a lunatic and painting his therapy.

In the West, everything is therapy because they’re all insane.

In the West, they are so insane that, when they see a masterpiece, they exclaim: Such good therapy!

In the West, food is so expensive because it is not only food but also therapy.

In the West, love is a therapy.

In the West, in case of trouble, they ask: What went wrong with the therapy?

In the West, there is no good and evil, only good therapies and bad therapies.

Philo 23 : Le Dasein comme “problème anthropique”

Le grand réveil des somnambules

« [L]es aises, l’absence de fatigues, l’absence de soucis, les jeux, les récréations, le sommeil sont parmi les choses agréables ; car aucune d’elles n’a rapport à la nécessité. » (Aristote, Rhétorique, Livre I, 11)

Si les matérialistes craignent la mort, c’est la preuve qu’ils ne croient pas à ce qu’ils racontent, car qui pourrait avoir peur de s’endormir ?

L’animal aussi craint la mort, pourtant il ne croit à rien. La différence, c’est que le matérialiste croit, lui, qu’il va s’endormir et voilà tout : le grand sommeil. Mais croire cela ne lui sert à rien, il veut y croire et n’y parvient pas.

Si l’animal pouvait croire en quelque chose, il croirait au jugement de Dieu, pour s’expliquer sa peur, car à quoi sert la raison si ce n’est pas à expliquer les choses ? – On dit que le matérialiste possède lui aussi une explication : c’est l’instinct de survie qui suscite la peur de la mort, comme chez les animaux. Mais si ce n’est pas la raison, ainsi, qui a peur, si c’est seulement l’instinct et que la raison, pour peu qu’elle planât dans l’éther, ne pourrait avoir peur, si la raison n’a par conséquent aucun pouvoir, pourquoi l’ériger en reine du monde ? Un pouvoir impuissant, qu’est cela ? Cette raison qui s’avoue vaincue et proclame le triomphe de l’instinct, qu’est-elle d’autre que l’instinct lui-même ? Non, si la raison peut expliquer quelque chose, cette explication doit être un pouvoir ; quand une explication de la peur de mourir ne peut rien contre celle-ci, ce n’est pas une explication, ce n’est rien du tout : c’est l’animalité qui reçoit ses impressions de ce qui l’entoure. Mais le jugement de Dieu, pour expliquer la peur de la mort, confère un pouvoir sur soi.

ii

Il y a une loi morale inconditionnellement contraignante mais ce n’est pas l’homme qui peut juger l’homme : ce serait donc une législation sans juge ? Il y a une loi morale inconditionnellement contraignante et à la fin de notre vie nous nous endormirons ?

iii

Tout ce qui se fait dans la perspective d’un grand sommeil est une hypocrisie. Par exemple, une philosophie n’est qu’un passe-temps, avant même d’être des conseils pour occuper son temps, tuer le temps. Rendez-vous compte, des gens qui vont dormir pour l’éternité vous parlent du sérieux de la vie. – Quand une de ces gens me parle, je veux lui dire d’aller se coucher.

Avec ce ton-là je ne facilite pas la discussion, me dira-t-on. Parce que j’ai l’air de quelqu’un qui veut discuter ? Beaucoup ne comprennent pas, ne comprennent plus qu’il y a un temps pour la discussion : un temps seulement. – D’ailleurs, quand discute-t-il, lui, le professeur de philosophie ? Il ne discute pas, il donne un cours.

Pour celui qui croit au grand sommeil, la mort sera le grand réveil.

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Le virus du progrès

Ceux qui croient au progrès sont des esprits très primitifs. Nous ne croyons plus au progrès, à ses bienfaits. À nos yeux de civilisés, ceux qui veulent détruire la forêt d’Amazonie pour planter du soja et construire des hôtels sont des malades, des lobbies de fous dangereux ; nous espérons que les indigènes, qui n’ont jamais progressé pour autant que nous le sachions, ne laisseront pas le progrès continuer de détruire leur forêt, nous demandons même à nos gouvernements de l’empêcher. Ce n’est pas le mythe du bon sauvage : il suffit que le sauvage ne soit pas pire que nous pour que le progrès soit une sinistre farce.

On nous dira que le progrès est ce qui donne un pouvoir sur ceux qui, sans être pires que nous, n’ont pas progressé comme nous. Il faut, alors, se garder d’imaginer un seul instant vouloir les exploiter ou même nous opposer violemment à leurs volontés, car nous avons plus de pouvoir qu’ils n’en ont pour faire le mal et leur devenir ainsi moralement inférieurs, faire d’eux objectivement les « bons sauvages » du mythe par notre injustice à leur égard, car ils deviendraient bons en comparaison de nous qui deviendrions mauvais. Si telle était la conséquence du progrès, le progrès serait moralement condamnable en soi. Dès lors, puisque nous ne pouvons moralement opposer nulle force aux peuples « primitifs », le progrès n’est pas une force vis-à-vis d’eux. Le progrès est donc une injustice ou bien il n’est rien du tout. Si le progrès est un instrument d’exploitation, il rend son bénéficiaire mauvais ; s’il ne le rend pas mauvais, il ne le rend pas supérieur aux primitifs ; et s’il ne le rend pas supérieur aux primitifs, il ne nous rend pas supérieurs à ce que nous étions avant le progrès. Nous n’avons certes aucune possibilité d’exercer le moindre pouvoir sur les générations qui ne sont plus, tandis que nous côtoient encore des populations qui restent en dehors du progrès et à qui nous pourrions de ce fait, si nous le voulions au détriment de la loi morale, nuire, et l’argument sera dit spécieux, mais il ne l’est pas pour la raison que le progrès n’a aucun pouvoir contre la loi morale, n’en a jamais eu et n’en aura jamais. Croire que le progrès est un progrès de la loi morale est une séduction ainsi qu’une cause majeure d’immoralité, car c’est relativiser le mal. Le progrès n’est qu’une force brute, inepte. Nos conquêtes pour étendre le progrès avaient le caractère de la rage : c’était la propagation d’une maladie par un organisme infecté devenu dément. Les chiens sains se battent entre eux dans des circonstances définies mais le chien enragé devient une pure machine d’agression au service de la propagation du virus.

ii

Aucune religion n’est aussi funeste que le mythe du progrès car nulle ne prétend que l’adhésion soit suffisante pour mettre un terme au mal.

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L’ascèse du créateur n’est pas un principe moral. L’art est une ascèse ou c’est une pestilence.

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Contre Nietzsche : le créateur peut-il créer autre chose qu’une œuvre ? Quelle est la valeur d’une œuvre ? Je ne parle pas de telle ou telle œuvre mais de la meilleure œuvre concevable : quelle est la valeur de cette œuvre ?

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Un aspect positif, au moins, de la guerre, c’est qu’elle envoie les jeunes au front. Ainsi, quand le pays est en guerre, les voisinages ont la paix.

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Après les confinements et face à la dépression économique qui s’annonce, on entend des travaux partout, sur la voirie, dans les immeubles, les appartements, sans cesse. Tout ce qui a de l’argent, collectivités, particuliers, le dépense pour des travaux sans besoin. Car c’est leur façon de sauver le monde : en lui cassant les oreilles.

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Un tribunal international suppose un gouvernement international, une séparation des pouvoirs internationale.

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Au temps du colonialisme déjà, la France était « le pays des droits de l’homme ».

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« Il faut bien une vision de rechange, quand celle du Jugement ne contente plus personne » (Cioran). Plus personne, cela veut dire parmi ceux qui lisent les journaux. – Mais, quand je pense qu’il y a des gens qui regardent la télé toute leur vie, cette télé que je trouvais à douze ans déjà stupide, et infâme à quatorze, je me dis que je ne vis pas dans ce monde-là.

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Les médias sont un club privé où l’on n’entre pas sans recommandation. Internet est (encore) une voie publique. Je suis un philosophe de rue, comme les philosophes grecs.

Mais déjà se fait sentir l’emprise de Ploutos, si bien que l’on pourra dire bientôt de ces populations dans les régimes qui verrouillent internet, qu’elles ne perdent rien. – Non, je ne suis pas censuré : c’est seulement Ploutos qui ne m’aime pas et tel est son droit.

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Que les « micro-agressions » soient devenues un sujet, c’est quelque chose de positif et on le doit aux États-Unis ; mais, apparemment parce qu’on le doit aux États-Unis, on cherche à le définir comme un problème subi par « les minorités » – c’est-à-dire, en fait, certaines minorités particulières – et c’est affligeant : ces minorités sont responsables de micro-agressions comme le reste.

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Lorsque je décris des faits plus ou moins infimes, comme tout ce qui est quotidien, de ma vie, il arrive que j’entende, quand ces faits touchent aussi mon interlocuteur, que nous ne sommes tout de même pas à plaindre. Comme si je ne parlais pas de la condition humaine en général mais d’un groupe de personnes qui pourraient se comparer avantageusement à d’autres en relation aux faits décrits. Non, quand les choses sont exactement comme doit s’y attendre un renonçant, absurdes et sordides, il ne s’agit pas de se plaindre du monde mais de le condamner. C’est aussi pourquoi le conseil de penser à « plus malheureux que soi » me fait amèrement sourire : comme si cela n’était pas de nature à nourrir le feu de la condamnation morale. Je condamne le monde et, si c’est morosité de ma part, je finirai bien par perdre toutes relations avec lui – d’un commun accord.

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De ce monde physique il est permis de dire tout et son contraire car il n’y a pour la connaissance inductive que des demi-vérités. Mais la méthode inductive ne s’appliquant pas au domaine métaphysique, celui qui veut parler de celui-ci doit savoir qu’il n’a pas le droit aux demi-vérités et que tout ce qu’il dira sera pris pour l’énoncé d’une vérité absolue.

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Le Dasein comme « problème anthropique »

Préambule
i

L’Homo sapiens qui ne croit plus au mal doit être traité comme un problème anthropique : l’humanité vouée au progrès n’est pas à considérer du point de vue des finalités de l’homme mais de celui de la seule nature, qu’elle détruit. Il ne s’agit pas d’un problème de décroissance mais de désintégration.

ii

Surpêche, déforestation, microparticules plastiques et « zones mortes » dans l’océan, rejets de polluants partout, pollution de l’air, des sols, de l’eau, tout ce qui détruit la nature avant de la réchauffer, c’est le problème anthropique. Au fond, la contestation du réchauffement climatique est encore un moyen de noyer le poisson (crevé dans les effluents toxiques). Oui, le climat changeait avant même la civilisation humaine, mais la pollution industrielle à l’échelle mondiale c’est l’homme, et c’est le progrès, cette religion pire que tout qui efface le mal d’un coup de baguette magique par simple adhésion.

iii

Il est temps que les « écologistes » reconnaissent que la science a toujours été impie. Elle a toujours pris sa misérable induction, son analogue de certitude, pour une révélation. Nous ne la combattons pas au nom d’une même synthèse en cours, mais parce qu’elle est la cause du problème anthropique à régler.

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Le Dasein comme « problème anthropique »

Même s’il ne passait jamais, par impossibilité métaphysique, au stade Der Geist d’entité abiologique pensante, le Dasein peut, sans être séparé de son substrat biologique, survivre biologiquement – c’est possible – à la destruction complète de la nature, dans un monde entièrement artificiel et technique. Il faut avoir lu la Critique de la faculté de juger (1790) pour comprendre que cela n’est pas admissible au plan moral, car la contemplation de la nature (et cela suppose autre chose que la couche minérale sous notre asphalte et un désert local immuables) est la condition nécessaire d’une appréhension téléologique du monde et d’une représentation des finalités de l’homme en tant que partie au monde ou être-au-monde (In-der-Welt-sein). Il est strictement impossible de concevoir une Sorge humaine orientée par la représentation téléologique de ses fins dernières sans cette contemplation de la nature intacte, c’est-à-dire non instrumentalisée en vue des nécessités naturelles de l’existence humaine, car la nature instrumentalisée est le milieu autoréférent des moyens instrumentaux de l’homme qui n’est plus « au monde » mais couvre le monde. Or, puisqu’il est au contraire possible d’envisager à la fois la destruction complète de la nature sur terre et la permanence au-delà de ce cataclysme, aussi progressif qu’il puisse être, d’une humanité biologique, cette dernière serait, postérieurement au cataclysme (un cataclysme qui verrait la totale artificialisation du monde), sans représentation de ses fins, donc une pure activité machinale. Car la nature est le règne des fins extrahumaines qui ouvre à la transcendance tandis que la technique est le règne des « fins » humaines fondées sur le principe mécaniciste, et dans un monde où la technique est devenue omniprésente les fins dernières de l’humanité lui sont données par le principe mécaniciste et non par une quelconque transcendance, c’est-à-dire qu’elle n’a pas de fins mais seulement des nécessités. La technique omniprésente fait de l’animalité de l’homme l’horizon unique de sa transcendance possible. Cette animalité se caractérise cependant désormais par une autoréférence de l’homme à lui-même plutôt que par un rapport à la nature annihilée et c’est donc, l’autoréférence ayant pour milieu la technique, une « machinalité ». Dans un tel monde il est impossible de dire que la voiture, par exemple, sert à l’homme plutôt que l’homme à la voiture. C’est la logique du marché pur : l’homme est pour la marchandise autant que la marchandise est pour l’homme. L’homme dépourvu de représentation de ses fins autrement que comme réflexion du milieu technique autoréférent a très exactement les mêmes fins que tous les autres éléments de ce milieu universel, le monde des marchandises, fins engrenées dans l’autoréférence. Le Dasein réalise ainsi au plan pratique la condition théorique de son oubli de l’être comme être-au-monde en devenant un néant de finalités propres, doté d’une Sorge aveugle. Comme l’être-au-monde définit sa finalité propre ainsi qu’une liberté, le néant de finalité propre est l’hétéronomie de la machine dans le vide de l’abstraction : le Dasein est un intrant comme les autres de la production du milieu autoréférent. On peut ainsi concevoir une humanité biologique entièrement asservie à l’intelligence artificielle autonome, qui la contrôlerait, car pour cette intelligence – Der Geist – c’est l’humanité biologique qui représente en tant qu’hétérogène la nature ouvrant à la transcendance et lui ouvre ainsi la représentation de sa propre finalité.

Le problème anthropique, le problème de l’action humaine destructrice de la nature par le biais de la technique, est un problème moral, ce qui signifie que sa solution doit être radicale : « ou bien… ou bien… »