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Philo 46 Philosophe contre homme de lettres

Depuis deux cents ans, les écrivains de ce pays sortent des mêmes deux ou trois lycées de la capitale. C’est un pays qui non seulement croit être le phare intellectuel du monde mais prétend aussi avoir inventé la société juste.

On nous dira : « Pas tous les écrivains. » Il suffit que la proportion soit accablante. Il était difficile d’en avoir une intuition claire avant Wikipédia et la rubrique « Formation » ; il ne reste plus à présent qu’à faire le calcul. Ce que signifie cette donnée, c’est qu’une personne qui ne passe pas par l’un de ces établissements entre quinze et dix-huit ans n’a pour ainsi dire aucune chance de devenir un écrivain de quelque considération.

Ce calcul, nous nous apprêtons évidemment à le faire. Nous prendrons une liste des « cent écrivains français qui comptent » selon l’Académie ou une autre autorité littéraire, et nous établirons la proportion de ceux qui sortent de la poignée de lycées évoqués.

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Liberté « non absolue », égalité « non absolue », fraternité « non absolue ».

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Le cinéma ne montre jamais autre chose que des femmes entreprenantes et des hommes passifs, en amour, comme si une femme entreprenante en amour, qui prend l’initiative plutôt que de la susciter, pouvait ne pas être jugée comme une s*** et avoir la moindre chance de garder un homme qui ne soit pas un parfait demeuré.

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Les extraterrestres qui nous trouveront avant que nous les trouvions demanderont le droit de nous vendre leurs produits, nécessairement de bien meilleure qualité que les nôtres et bon marché, et quand les gouvernements de la Terre refuseront ce sera pour les extraterrestres un motif de guerre juste (Vitoria, Relectio de Indis, 1539).

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Pour l’existentialisme sartrien comme pour l’hégélianisme, en particulier l’hégélianisme existentialiste de Kojève, l’intersubjectivité prime, mais pour « le père de l’existentialisme », Kierkegaard, elle est parfaitement secondaire.

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Il n’y a pas d’opposition sujet-objet dans la relation de la pensée à la chose en soi car la chose en soi est précisément ce qui ne peut pas être un objet de connaissance.

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La critique qui souhaite en réalité la permanence de ce qu’elle critique, comme moyen d’assurer sa propre permanence en tant que critique : un moment de l’esprit. L’exemple pris par Kojève est le socialisme réformiste.

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On ne sacrifie pas sa vie (ni une vie) pour un jeu, car cela n’a aucune beauté ; aucun prix ne peut être attaché à une « victoire » au jeu obtenue par le sacrifice de sa vie. Peut-on se suicider dans l’intérêt de la science ? Non, parce que la science est une synthèse inductive continue et que l’on se suiciderait alors pour un résultat provisoire. La science est un jeu.

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(i)

Dans le roman Le jardin de Kanashima de Pierre Boulle (1964), le premier homme sur la Lune est un kamikaze, qui ne revient pas, ce qui permet au programme japonais de dépasser les autres. Or ce n’est pas satisfaisant. Si cela s’était passé de cette manière, le premier homme, ensuite, à aller sur la Lune et à en revenir serait véritablement passé pour le premier. Pourquoi ?

Dans une course au premier sans autre enjeu immédiat que le prestige, le prestige n’est pas acquis à celui qui recourt à l’expédient de sacrifier sa vie pour rien d’autre que le prestige. Dans une course à pied, un concurrent catapulté par une machine au-delà de la ligne d’arrivée au prix de sa vie n’est pas réputé avoir concouru ; il est tombé du ciel après la ligne, tout comme l’astronaute kamikaze est tombé sur la Lune plutôt qu’il n’y a été envoyé. L’expédient rend l’essai nul. C’est le premier astronaute revenu de la lune qui remporte cette course. Dans l’autre cas, en effet, quelle différence avec le fait d’envoyer un missile s’écraser sur la lune avec un cadavre à l’intérieur ? On ne sacrifie pas sa vie (ni une vie) pour un jeu car cela n’a aucune beauté ; aucun prix ne peut être attaché à cette « victoire », qui n’en est pas une mais plutôt une forme de tricherie. Si un autre État, dix jours plus tard, comme dans le roman, est capable d’aller sur la lune et d’en revenir, cet État avait lui aussi les moyens d’envoyer un kamikaze sans retour, c’est-à-dire un cadavre, quelques jours plus tôt, car qui peut le plus peut le moins : cet État démontre sa supériorité dans la course, il est donc premier selon tous les suffrages possibles.

Le kamikaze est disqualifié, le sport étant un jeu où la mort ne peut servir de rien, alors qu’à la guerre le sacrifice de sa vie peut avoir un intérêt tactique. À la guerre, les faits ont une valeur en soi ; dans le sport, dans le jeu, il faut qu’ils soient validés par un jugement. Le roman étant aveugle à ces réflexions, sa perspective est entièrement fausse, et il a sombré dans l’oubli de ce seul fait, malgré l’intérêt des faits relatés (la course internationale à la Lune) et la plume facile de l’auteur. (En réalité, l’auteur a saisi la nuance et l’on trouve, vers la fin du livre, ces paroles : « [D]ans cette compétition, il était implicitement entendu qu’il s’agissait aussi du retour. Nous serons les premiers à revenir de la Lune, après y être allés. » La performance du kamikaze, supposée représenter le clou de l’intrigue, est donc sans la moindre valeur, selon l’admission même dont témoigne la phrase citée, et l’intrigue, en raison de ce dénouement absurde, est entièrement dénuée d’intérêt.)

(ii)

Pas d’enjeu autre que le prestige, avons-nous dit. Ne peut-on cependant revendiquer un titre de propriété sur la Lune pour s’y être rendu le premier et y mourir ? Un mort n’a pas la personnalité juridique. Un prétendu acte de possession supposant la mort dans le cas d’une mission kamikaze, il ne peut s’agir d’un acte juridique de possession.

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Aucune société n’a voué à la science un culte aussi déterminé que l’Union soviétique. Pour quels résultats ? Pour quels résultats, y compris scientifiques ? L’affligeante médiocrité scientifique de l’URSS n’a pas eu pour cause une idéologie anti-scientiste mais le culte de la science lui-même. Car la science n’est pas une fin en soi, et en la posant en finalité on supprime la véritable fin de l’homme, on déshumanise l’homme, on le dégrade et l’on rend ainsi son esprit incapable.

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Léon Blum fut de ceux qui dénoncèrent les « lois scélérates » contre la liberté d’expression, mais quand il fut Premier ministre du Front populaire il se garda bien de les faire abolir (corrigez-moi si je me trompe). Continuer de lui faire crédit de cette dénonciation est donc une faute.

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Qu’on ait pu crier « Mort à l’intelligence » en assassinant García Lorca paraît hautement déplacé. L’anecdote n’est d’ailleurs sans doute pas authentique.

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Comme saint Thomas, je ne crois que ce que je vois, et quand je verrai des chrétiens dans l’espace public je croirai qu’il existe des chrétiens. Mais il semblerait qu’ils aient si bien fait leur l’interprétation mutilante du phénomène religieux par la laïcité française qu’ils cessent d’être chrétiens dès qu’ils font le moindre pas hors de chez eux.

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Affirmer que le travail des femmes est une conquête du féminisme, comment ne serait-ce pas une absurdité puisque les femmes pauvres travaillaient avant que le féminisme existe ?

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Les féministes, quand nous disons « écrivain » disent « écrivaine » mais quand nous disons « poétesse » disent « poète ».

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Les personnes morales (organisations) n’ont pas le droit de vote : pourquoi certains prétendent-ils qu’elles ont un droit d’expression ? (Les droits du Premier Amendement de la Constitution américaine sont reconnus aux organisations depuis un arrêt de la Cour suprême de 1991, décision lourde de conséquences.)

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The ethician in Kierkegaard says emancipation of women will make women prey to men’s whims and vagaries, while a woman is destined to be a man’s everything. That is, it used to be, in the days before emancipation, that a woman could be everything to a man.

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Les écrivains connus travaillent souvent pour des journaux ignobles.

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La vérité du scepticisme philosophique, c’est qu’un matérialiste ne peut en effet rien connaître. C’est ne rien connaître que ne pas connaître le tout car on ne peut connaître les parties que par le tout qu’elles forment et qui commande leur existence de parties. Or pour le matérialisme la connaissance est la science, une synthèse inductive continue.

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Quelques astrophysiciens contemporains reconnaissent volontiers que Poe, dans son essai Eureka sur l’Univers, a eu des « intuitions fulgurantes » anticipant plusieurs découvertes récentes de l’astrophysique, comme si – notez bien – ces découvertes ne devaient rien à l’essai de Poe, en étaient complétement indépendantes comme la physique est indépendante de la poésie. Or cet essai Eureka n’est rien moins que la source de ces découvertes. Comme l’explique Poe, la physique comme la poésie ont le plus grand besoin de « l’imagination » et c’est ce dont nos physiciens des écoles sont entièrement dépourvus et qu’ils vont chercher ailleurs, chez d’autres, en secret et en continuant de faire croire que la physique n’est pas une affaire d’imagination.

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Poe, Baudelaire parlent de l’unité du poème mais la théorie est fondée sur une psyché fragmentée – intellect, goût, sens moral – plutôt que sur l’unité de la psyché. Or l’unité d’un produit quelconque d’un fragment de psyché relève d’une spécialité, au sens dépréciateur que Baudelaire donne à ce mot. Une « beauté pure » qui ne s’adresse qu’au « goût » en tant que segment circonscrit de la psyché est un phénomène impur par rapport à une beauté qui s’adresse à la psyché en tant qu’unité, que totalité. Il ne s’agit pas de dire qu’un poète doit savoir parler dans ses poèmes d’économie ou d’épicerie, mais ce désintérêt n’est pas un sacrifice de facultés puisque c’est au contraire l’épicier qui, en tant que spécialiste, retranche des facultés dans son activité instrumentale. Le poète ne retranche aucune faculté et la beauté pure est celle qui paraît devant la totalité de la psyché.

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« L’éloquente folie » des philosophes allemands opposée à « une forte appétence pour la philosophie physique ». C’est cet état d’esprit qui, avec Edgar Poe, crée toute la littérature de divertissement dans ses principaux aspects : le roman policier (Dupin, qui précède Sherlock Holmes), le roman d’aventures (Gordon Pym, Le scarabée d’or qui a inspiré Stevenson), le roman d’épouvante (Bérénice)… C’est déjà le « macabre » des trains fantômes de fête foraine, et telle est la tendance aussi de l’œuvre du traducteur de Poe, Baudelaire, lequel ajoute à la panoplie du divertissement l’érotisme, qu’il mêle à tout le reste en bon Français.

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Le désespoir est devant l’impossibilité du bonheur mais le tragique est devant l’impossibilité du devoir (les conflits des obligations entre elles). L’existence humaine est à la fois malheureuse et tragique.

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Aucune action, aucune production humaine ne peut manquer d’avoir un effet moral. Pas même la musique, qui « adoucit les mœurs », selon un point de vue bien connu.

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Paul Valéry veut qu’on n’écrive pas en vers ce que l’on peut écrire en prose. Or le poème en prose est là pour nous montrer qu’on peut tout écrire en prose, y compris de la poésie, y compris de la poésie pure.

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« Aboli bibelot d’inanité sonore » : c’est quelqu’un qui bégaie ou un enfançon qui balbutie. L’effet comique est renforcé, au détriment de l’auteur et de ses thuriféraires (Valéry, Claudel…), par la parfaite adéquation de la pensée à cette forme infantile. L’idée est l’inanité de la poésie à laquelle la capacité intellectuelle de l’auteur ne saurait prétendre. Abeu-boli-bilo-nani-sono : c’est du néanderthalien tel qu’on le parlait au commencement des îles, une langue préhistorique – et la pensée qu’elle exprime ne l’est pas moins. Et quand cela vient de quelqu’un qui nouait autour de son cou une cravate, c’est de la démence précoce. Cette déliquescence effrayante du psychisme ne peut se défendre comme forme d’art auprès du public ignorant de l’étiologie neuropathologique que par une grandiloquence majusculisée : « la Toute-Puissance de l’Ensemble des Mots » (Valéry écrivant sur la poésie de Mallarmé).

Qu’auraient été tes thés ? Tépides.

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La propagande pédophile de l’antifascisme

Le film Le tambour de 1979 par Volker Schlöndorff, adaptation cinématographique du roman antifasciste de Günter Grass et Palme d’or au festival de Cannes, comporte une scène de cunnilingus entre deux acteurs, dont l’un est un enfant de onze ans. L’acte est loin d’être simplement suggéré puisque la réalisation au contraire s’y attarde, il est seulement montré depuis le dos de la jeune femme nue debout : on voit ainsi les mains de l’enfant posées sur les fesses de l’actrice, la tête de l’enfant au niveau des parties génitales de celle-ci. Cette scène est de la propagande pédophile par le fait et l’on ne voit même pas, en réalité, comment il pourrait ne pas s’agir d’un crime d’abus sexuel sur enfant.

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« Il est très important d’être avec Proust contre Sainte-Beuve, sauf dans le cas des écrivains antifascistes et résistants, car c’est alors l’intention qui compte. »

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Tout le monde est pour la liberté d’expression. Tout le monde est contre la libre expression du racisme etc. Tout le monde vote.

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Fausse conclusion de la dialectique du maître et de l’esclave chez Hegel. L’esclave qui craint la mort a conquis le monde et l’a fait à son image, c’est juste. Mais ce monde est faux, car la peur de la mort fausse tout.

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Nombre d’écrivains catholiques, dont Paul Claudel, Charles Péguy…, ont une haine protestante du célibat. En plus d’être des épicuriens.

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Pour comprendre la force de la critique kantienne de la métaphysique traditionnelle, il faut d’abord connaître la force de cette métaphysique, et notamment la force logique des preuves traditionnelles de l’existence de Dieu, ontologique, cosmologique. La résistance psychologique à ces démonstrations n’est le signe d’aucune force dans la personnalité.

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La joie est bruyante, débraillée, histrionesque et immodeste.

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Lycée Sex Pistols-No Future.

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Lycée Paul Éluard « nous concourons à la ruine de la bourgeoisie ».

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Exercices de style de Raymond Queneau fut un succès de cabaret, lis-je sur le quatrième de couverture. Un succès de cabaret pour qui a laissé son nom à des établissements scolaires.

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Avec l’Oulipo, Queneau, lis-je, voulait créer des formes fixes. Que n’a-t-il appris et pratiqué les formes existantes ?

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« Alors, qu’est-ce qu’ils se payent notre gueule, les Fritz, depuis deux ans ! Au moins trente kilomètres de moins que nous avec nos vieux zincs. C’est ça, la célèbre flotte de Goering ? » (L’espoir de Malraux) Publié moins de deux ans avant la guerre éclair qui mit la France à genoux en un mois et demi.

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La France est un des pays qui a mis le plus d’argent public dans l’éducation, avec ce résultat que les Français ne savent plus lire ni écrire.

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« Monsieur Papillon : Le racisme n’est pas en question. Botard : On ne doit perdre aucune occasion de le dénoncer. » (Rhinocéros de Ionesco) Ionesco fait passer les antiracistes pour des andouilles, mais c’est une pièce contre le fascisme ? Nous y voyons quant à nous une satire mordante de la bêtise libérale démocratique. En effet, « Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! » est la synthèse de la démocratie en Amérique selon Tocqueville. (Voyez notre essai sur l’ouvrage de Tocqueville ici.)

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Marcel Pagnol est le premier auteur français à faire parler les paysans « comme des paysans », c’est-à-dire selon la convention littéraire qu’il faut leur faire parler un langage différent, mais chez lui avec une simplesse gracieuse et pleine de charme : « le pousser du côté qu’il va tomber », « habillé des dimanches »… Ce langage « corrompu » de paysan n’est pas plus réaliste que celui des autres écrivains avant lui, Molière, Maupassant…, mais chez Pagnol c’est beau. C’est sans doute en partie un effet du parler provençal, mais en partie seulement (on ne trouve pas le même effet chez Giono).

(Chez George Sand, dans ses célèbres œuvres champêtres, les paysans parlent avec toute l’élégance de l’écrivain elle-même, mais elle leur fait tout de même dire, ici et là, « je vas »…)

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L’étrange destin de Wangrin
par Amadou Hampaté Bâ

Wangrin est l’archétype des élites postcoloniales africaines corrompues. Le roman, grand prix littéraire d’Afrique noire 1974, peut d’ailleurs être considéré comme un manuel de corruption pour ces élites. Les commentateurs qui louent le personnage comme un « Robin des bois » dupant les autorités coloniales passent sous silence le fait que ce sont les Africains exploités qui sont ses victimes. Au moment des réquisitions de la Première Guerre mondiale, par exemple, Wangrin s’enrichit parce que, l’administration coloniale réquisitionnant x têtes de bétail, Wangrin en soutire aux populations x+n, ce qu’il dissimule par des faux en écriture. Son employeur colonial est certes trompé, car cela se passe dans son dos, mais la victime de Wangrin n’est pas l’administration coloniale mais bien l’Africain réquisitionné, qui subit non seulement des réquisitions mais aussi un prélèvement par des employés africains de l’autorité coloniale en la personne de Wangrin et de ses affidés. Lorsque l’administration coloniale saisit le tribunal, pour faire justice aux Africains de ce prélèvement illicite, Wangrin s’en tire en achetant des faux témoignages. Quand, ensuite, Hampaté Bâ écrit qu’ainsi enrichi Wangrin se montre généreux envers les pauvres, tout d’abord il faudrait souligner que Wangrin est peut-être lui-même responsable de l’appauvrissement de plusieurs d’entre eux, en rendant insoutenables les réquisitions qu’ils durent subir, ensuite on lit qu’il se servait des pauvres comme d’informateurs, si bien que sa générosité n’est aucunement désintéressée. Que ce livre, dont le personnage passe pour avoir existé (il se serait agi d’un certain Samba Traoré), soit loué comme un hommage à un Robin des bois africain plutôt que comme la dénonciation d’une classe de parasites autochtones au temps du colonialisme, est le signe d’une carence morale.

Un tel prisme de lecture est un ferment de corruption. Si Wangrin est un Robin des bois, les élites politiques de la Françafrique sont (étaient) des modèles d’hommes d’État.

À la fraude aux réquisitions s’ajoutent d’autres formes d’escroquerie racontées plus ou moins en détail, ainsi que le braconnage (notamment d’éléphants, espèce protégée par l’autorité coloniale : p. 292 éd. 10/18), le vol pur et simple (p. 297), le proxénétisme (p. 343), au fond toutes les turpitudes d’une parfaite crapule. De tels personnages ne sont certes pas l’apanage des Africains ; le problème commence quand, dans la littérature de l’Afrique postcoloniale, un personnage tel que Wangrin passe aux yeux de la critique pour un héros africain.

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« [S]ans qu’il y ait lieu de rêver d’un paradis où tous seraient réconciliés dans la mort » (Simone de Beauvoir). Mais personne ne rêve de cela ! En tout cas pas les religions auxquelles Beauvoir prétend substituer sa morale. (Dans ces religions, il existe un enfer : elles ne cherchent nullement à réconcilier tout le monde dans la mort.)

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Un an après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Pentagone américain finançait le Norvégien Thor Heyerdahl pour une expédition que n’eût pas reniée Heinrich Himmler : l’expédition du Kon-Tiki visant à démontrer que l’empire inca et les sociétés polynésiennes furent créées par des hommes de race blanche.

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Marx : transformer plutôt qu’interpréter le monde. Il n’y a aucun moyen de savoir si le monde tel qu’il sera transformé peut satisfaire à la nature humaine sans une interprétation de l’un et de l’autre. On ne peut parler de pensée pour un tel primitivisme prônant le primat de la praxis, a fortiori en ces termes. Changer quoi que ce soit sans avoir des idées sur l’objet en question, des « interprétations », c’est annoncer vouloir seulement le déformer par l’exercice d’une force aveugle et brutale. C’est une phrase qui n’aurait jamais dû être prononcée, et dont on a osé faire un slogan.

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Les gens qui ont du pouvoir (par exemple un chef de bureau) ont aussi des marottes qu’ils font passer et qui sont étrangères à la bonne gestion du domaine où ils ont autorité. C’est dans ces marottes idiosyncratiques qu’ils se témoignent à eux-mêmes véritablement de leur autorité, puisque sans leur autorité ces marottes ne sortiraient pas de leur subjectivité, tandis que ce qui doit être fait pourrait l’être sans eux. Quand j’exige des gens quelque chose d’absurde, je sais que c’est à moi qu’ils obéissent et non à la nécessité ou à des impératifs objectifs.

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Philosophe contre homme de lettres

Le romancier est un observateur, plus même qu’un imaginatif. Il mobilise une faculté secondaire de l’intellect. Le penseur n’est pas un observateur et ne peut donc devenir un romancier valable qu’en inhibant la faculté supérieure pour laisser s’exprimer la faculté inférieure, qu’il peut certes avoir à un haut degré aussi mais qu’il a en quelque sorte le devoir d’inhiber, pour se consacrer aux tâches les plus hautes dont il soit capable. Pour le penseur, ce qui se produit dans le champ de son attention n’est pas une matière, comme pour l’observateur, mais une nuisance, dans le meilleur des cas une distraction. Ce qui requiert l’attention, fondamentalement nuit au cours de la pensée.

Le penseur a commencé par être un observateur, jusqu’à ses vingt-cinq ou trente ans, et son fonds d’observations est ce qui constituera une pensée originale. Quand il atteint la maturité, il travaille ce fonds par la pensée, et son attention est alors mobilisée par ce travail. Or ce fonds est déjà davantage constitué par des lectures que par des impressions vécues, car les impressions de la vie ordinaire sont dans l’ensemble pauvres comparées à celles qui peuvent s’obtenir via la lecture, et c’est toujours le cas pour les impressions intellectuelles, que le commerce ordinaire ne permet même pas d’acquérir dans la plupart des cas. Passé l’âge des impressions déterminantes, les impressions sont superfétatoires et importunes ; le retrait s’impose. Ce qui sollicite le penseur vers le monde des impressions contrarie le cours de sa pensée, que cette sollicitation soit déplaisante ou séduisante. L’intellect moyen n’a d’autre choix que de contrebalancer les unes par les autres, le penseur ne fonctionne pas ainsi : les unes comme les autres sont déplacées pour lui. Elles ne nourrissent plus, la jeunesse passée, et ne peuvent occuper le penseur au même titre que sa pensée, ce dernier ayant l’organe pour un tel traitement. L’un se livre à ses impressions, l’autre y est livré. L’un les recherche, l’autre les évite.

Le penseur cherche une vie ordinaire car il lui incombe de produire une pensée et non un témoignage. L’extraordinaire, dans la vie d’un penseur, est pris à sa pensée.

Le littérateur est fourvoyé si on lui suppose de grandes facultés. Conscient de ses facultés, il s’est contenté d’en rendre témoignage au lieu de s’en servir selon leur finalité la plus haute. C’est pourquoi Platon chasse les « poètes » de sa Cité : ils sont un exemple corrupteur pour les individus capables (le bruit du vent suffit à corrompre les autres). La littérature est la fosse commune du génie.

L’extraordinaire que peut vivre une personne douée de facultés n’est pas essentiellement différent de celui qu’une autre personne vivra, placée dans des circonstances extraordinaires. En revanche, cette dernière, à défaut de facultés, ne peut produire une pensée, même si elle n’est pas placée dans des circonstances extraordinaires. Autrement dit, comme c’est la vie ordinaire qui favorise l’emploi des hautes facultés, les circonstances extraordinaires, qui sont le produit vendu par la littérature en tant qu’exemple moral, ce qu’elle est qu’elle le veuille ou non, ne sont pas recherchées par le penseur.

Tout ce qui réclame l’attention est pour l’intellect ordinaire une bénédiction qui le sort de son marasme intérieur, pour le philosophe un vol.

Il y a en réalité dans la vie ordinaire déjà trop d’événements pour un philosophe. En particulier, le mariage, la paternité, la vie de famille, les affaires, le travail, la vie sociale, les amitiés non philosophiques, les relations féminines, les voyages, les intérêts matériels, font obstacle à la pensée philosophique. Le philosophe recherche donc une vie sous-ordinaire. Il quitte la vie ordinaire par l’issue opposée à celle qu’emprunte un ambitieux.

La Chute des Arabes du Congo: Poème historique

Ce poème, publié dans le recueil La lune chryséléphantine (Les Éditions du Bon Albert, 2013) et relativement imprégné de l’esprit de sa source, nommée en exergue du poème, comme par les lectures héroïques et impériales des romans classiques d’aventure pour la jeunesse, est un adieu rétrospectif et crépusculaire à mon enfance.

Le jeune Français qui s’éveille à la culture continue de rêver à l’épopée impériale de son pays notamment en Afrique noire, laquelle devient, dans le récit des explorateurs et des conquérants, dans les romans tels que L’étonnante aventure de la mission Barsac de Jules Verne (terminé par son fils Michel Verne) ou Allan Quatermain et She de Henry Ridder Hagard, le symbole de l’inconnu qu’il a devant lui et qui n’est autre que son propre avenir.

Puis, vient la notion que les faits et gestes de ses pères, dont il a reçu l’héritage et le sang, blessaient la loi morale, la justice. Mais, même chez un auteur comme Jack London, peut-être le dernier grand maître du roman d’aventure, malgré son socialisme et son réalisme qui le place aux côtés du Joseph Conrad d’Au cœur des ténèbres, on trouve ce désir brûlant de conquérir l’inconnu, cette soif d’aventure qui tend à fermer les yeux sur les turpitudes d’une vie de conquérant et de dominateur. Même après avoir dit que l’homme occidental a été plus barbare que les peuples « barbares » qu’il a conquis et que c’est la raison pour laquelle il a pu les conquérir, une part en Jack London restait émerveillée par l’impérialisme de sa race anglo-saxonne, sinon de sa nation, et cherchait à le disculper en distinguant ses sacrifices et ses vertus du mercantilisme exploiteur qu’il préparait.

Qu’il y ait eu chez les descubridores et conquistadores des siècles passés, à côté d’iniquités sans nom, maints sacrifices et héroïsmes est peu contestable et le récit de leurs aventures transporte l’esprit, de même que la description par Las Casas de l’envers de l’épopée émeut jusqu’aux larmes. C’est pourquoi, après avoir à mon tour loué la bravoure des conquistadores puis pleuré sur le sort de leurs victimes, des peuples entiers, après avoir écrit ce poème sur la guerre au Congo entre Européens et Arabes (ou Arabo-Swahilis, guerre de 1892-1894), j’ai donné la parole aux libérateurs de leur continent dans des traductions de poésie africaine lusophone et anglophone (voir l’index de ce blog).

La chute du poème, qui fait l’objet d’une note, est une allusion à la flamme qui ne peut être entièrement éteinte et que j’ai appelée « le désir brûlant de conquérir l’inconnu ». L’Afrique s’est libérée du colonialisme et continue de lutter pour s’émanciper totalement du néo-colonialisme économique. L’âge des « grandes découvertes » et de l’exploration du monde est révolu mais certains, comme Bernard Heuvelmans (1916-2001), cherchent encore des « bêtes ignorées », des cryptides. Peut-être existent-elles, ces bêtes ignorées, peut-être les forêts humides du Congo et d’autres pays sont-elles encore suffisamment vastes et impénétrables pour les y cacher, mais pour combien de temps, alors qu’en Amazonie et ailleurs les bulldozers rasent chaque jour d’immenses surfaces de forêt vierge ?

Nous avons besoin d’explorer l’inconnu et, notre planète étant désormais le « village mondial » anticipé par le visionnaire Marshall McLuhan, notre âme d’explorateurs se tourne vers l’espace infini qui entoure ce village et dont nous savons si peu de choses encore.

Le poème est suivi d’une note « Comment lire un alexandrin » inédite.

Forêt du Congo

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La Chute des Arabes du Congo

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D’après The Fall of the Congo Arabs (1897), par Sidney Langford Hinde, capitaine dans l’« État indépendant du Congo », chevalier de l’Ordre royal du Lion.

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I

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L’Afrique, promontoire enveloppé de nuit,
Territoire inconnu, l’Afrique inexplorée,
Ainsi qu’un feu-follet sous la lune, qui luit
Et silencieux danse une chasse enfiévrée,

Tremblant, trouble mirage, Éden enseveli
Dans d’épaisses vapeurs, des brumes d’eaux profondes,
L’Afrique immense et vierge en sa gangue d’oubli,
Couvrant de ses forêts des gouffres et des mondes,

Tel était le Congo que je vais évoquer !
Et l’on verra comment l’énigmatique terre,
Que nul profanateur n’avait pu bien marquer,
Au temps voulu devint un théâtre de guerre ;

On verra Léopold, fulminant souverain,
Affronter, au milieu de débauches tribales,
Le glaive du Prophète entre des doigts d’airain
– Et les morts destinés aux rites cannibales.

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II

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Depuis longtemps déjà, l’Islam, à Zanzibar,
Sur la mer possédait une imprenable enceinte,
Où l’imam, gravissant le rituel minbar,
Commentant la Sunnah, prêchait la guerre sainte.

De cette forteresse à l’abri du démon
Les Arabes d’Oman pénétraient en Afrique,
Attirés par l’ivoire et l’ébène, ce nom
Que celui qui les vend aux esclaves applique.

Les Bédouins, peu à peu se mêlant aux Bantous,
Fondèrent au Congo d’ardentes dynasties,
Sans briser tout à fait mais sûrs de leurs atouts,
Créant sur plusieurs points épars des colonies.

Qui dira ce qu’étaient ces farouches sultans ?
Peut-être rêvaient-ils de Bagdads magnifiques,
D’Alhambras de palmiers au miroir des étangs
Qu’infestent les essaims de mouches pétrifiques ?

Dans de géants harems les eunuques huileux
Ourdissaient-ils des plans infâmes de traîtrise ?
Qui disait la doctrine aux peuples nébuleux ?
Cet islam avait-il la pureté requise ?

Quoi qu’il en fût, on sait qu’une prospérité
Signalée avait cours dans leurs vastes domaines.
Plus qu’un puzzle de fiefs, c’était en vérité
Un État déployant des forces souveraines.

Or, au même moment, Al-Mahdi, l’Inspiré,
S’emparant de Khartoum élevait un empire :
Le Turc anéanti, le Soudan délivré
Du clanisme ancestral, l’Anglais qui se retire,

Par le glaive et la foi voyait ainsi le jour
Un califat arabe, altéré de conquêtes.
Eussions-nous au Congo vu de même, quel tour
Aurait pris le combat pour les cœurs et les têtes ?

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III

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Peut-être dans le but d’imiter le Mahdi,
Les sultans du Bassin voulurent mettre un terme
À la présence belge, et par un coup hardi
Rendre leur ascendant immuablement ferme.

Ils lancèrent bientôt une âpre razzia
Contre les peu nombreux officiers à demeure,
Ennemis de la pure et sainte Sharia ;
Pour l’un ou l’autre camp avait donc sonné l’heure.

Léopold répondit immédiatement.
D’un côté, Séfou Tip, fils de Tippo ; de l’autre,
Francis Ernest Dhanis au haut-commandement.
Derrière les fusils, Prophète contre Apôtre.

Si Dhanis dirigeait quelques combattants blancs,
De fait sa troupe était une armée indigène.
Gongo, son allié, chef d’hommes violents,
Résidait à N’Gandu, capitale et géhenne.

Car c’était, entouré d’une muraille en bois
Que des têtes de mort couronnaient, inquiètes,
Un vrai donjon, avec gardes en tapinois,
Tunnels en cul-de-sac et pavés de squelettes !

Ses habitants, confie un Blanc qui put entrer,
Respiraient la vigueur, la force et jeunesse ;
Ils avaient, poursuit-il, le pli de dévorer
Ceux des leurs un peu vieux ou tombés en faiblesse.

Du reste, mécréants, ne craignant point la mort
Ni les esprits du mal ni rien, l’âme sereine,
Ils avouaient priser – sans y voir aucun tort –
Bonne sans condiments, tendre, la chair humaine.

Avec cet allié, le Belge aventureux
Avait à parcourir d’immenses forêts vierges
Pour dérouter le Maure et, sous ce dais ombreux,
Tenter de regagner le bord fangeux des berges ;

Dans un silence lourd, quasi surnaturel,
Qu’il était long d’ouvrir à sa petite armée
Un chemin difficile et superficiel,
Craignant à chaque instant les flèches du Pygmée !

Ce peuple solitaire, elfes de la forêt,
N’aime point qu’impromptu le pas d’autrui résonne.
Ceux qui passent chez eux n’y marquent point l’arrêt :
Leurs traits empoisonnés n’épargneraient personne.

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IV

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Ce que fut la clameur des luttes corps à corps,
Avec quelle rudesse on s’y jetait en foule,
Et quels festins s’offraient les guerriers les plus forts,
Ne sera point noyé dans le temps qui s’écoule.

Quelque deux ans après le début des combats,
L’ultime coup porté contre les citadelles
De Nangwé, d’Ujiji, les dernières casbahs
Des Maures du Congo, vainquent les infidèles !

Un peu plus tard encore, au Soudan, Kitchener
Sous le feu des canons écrasait les Mahdistes.
(Marchand s’en retournait, tremblant du revolver,
Rendre compte à ses chefs : un Parlement d’artistes.)

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V

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J’ai raconté ces faits nûment, sans passion,
Parce qu’un parti-pris est karmique et funeste.
Des Arabes, des Blancs hantent la région ;
Ces diables sont passés, le Chipékoué* reste.

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*Chipékoué : Animal « cryptozoologique », monstre amphibie des immenses marais du Congo, non répertorié à ce jour. Peut-être un dinosaurien : voir B. Heuvelmans, Sur la piste des bêtes ignorées (1955) :

« S’étant livré à une enquête approfondie auprès des Noirs, Hughes a recueilli nombre de témoignages à propos du chipekwe. Le plus intéressant est sans contexte celui qui provient du grand chef de la tribu des Wa-Ushi, dont le grand-père avait assisté en personne, sinon participé, à la mise à mort d’un de ces monstres dans les eaux profondes de la Luapula, qui relie le lac Bangwéolo au lac Moëro : ‘Une excellente description de la chasse a été transmise par voie de tradition, écrit J.E. Hughes. Cela prit toute la journée à bien des meilleurs chasseurs de transpercer l’animal au moyen de leurs grands harpons Viwingo – les mêmes dont ils se servent aujourd’hui pour chasser l’hippopotame. On l’a décrit comme ayant un corps sombre et lisse, sans crins, et armé d’une seule corne blanche et unie, disposée comme la corne d’un rhinocéros mais faite d’un ivoire blanc et lisse, très fortement poli. Il est dommage que les Noirs ne l’aient pas conservée, car j’aurais donné n’importe quoi pour l’avoir.’ … L’aurai-je assez répété au long de cet ouvrage : il ne suffit pas de bonne volonté pour découvrir une bête même énorme dans un habitat qui garantit son incognito. Croire que l’on pourrait repérer à coup sûr un diplodocus dans un marais ou un lac couvrant des milliers de kilomètres carrés, c’est caresser l’espoir insensé de retrouver la classique aiguille dans un Gaourisankar de foin. »

*

Comment lire un alexandrin

La diction des acteurs de théâtre, quand ils jouent une pièce écrite en alexandrins, ne donne pas franchement à entendre qu’ils récitent autre chose que de la prose, et sans doute le public contemporain, relativement peu familier avec la versification, et ce d’autant plus que sont éloignées ses années de collège et lycée, ne pourrait-il sans impatience entendre une pièce versifiée si les acteurs scandaient les vers comme il se doit.

Or la versification n’a que peu d’intérêt si l’on ne scande pas les vers, c’est-à-dire si l’on ne donne pas à entendre leur rythme régulier, rehaussé par la rime, le rythme et la rime étant les deux éléments de régularité propres à charmer l’oreille au milieu de la diversité des tons, des vitesses d’élocution et d’intensité de la voix qu’appelle le fond du texte récité.

La scansion implique de savoir compter les syllabes d’un vers. Un alexandrin compte douze syllabes. Dans un poème en alexandrins, comme le présent poème, la rime intervient donc toutes les douze syllabes. Ici les rimes sont dites « croisées », c’est-à-dire que chaque quatrain (ensemble de quatre vers) compte deux rimes selon le schéma A-B-A-B.

Le comptage des syllabes ne poserait pas de difficultés si le modèle de versification que je suis était entièrement conforme à notre façon actuelle de prononcer le français. Or il se trouve qu’un certain nombre de mots, s’ils sont prononcés « naturellement », c’est-à-dire comme dans la langue parlée, rendent l’alexandrin boiteux, et la régularité de la scansion n’est plus respectée.

Par exemple, si la phrase « je ne sais pas » compte, dans un alexandrin, quatre syllabes, il n’est pas douteux qu’en la lisant dans d’autres contextes ou plus simplement en la prononçant soi-même on dira plutôt « je n’sais pas » ou « je sais pas », trois syllabes, voire « j’sais pas », deux syllabes. Par conséquent, quand un poète écrit l’alexandrin « je ne vois pas du tout de quoi vous me parlez », il s’attend à ce qu’on lise chaque syllabe distinctement, pour que les douze syllabes assurent la régularité de la scansion, tandis que cette régularité serait brisée si on lisait « j’vois pas du tout d’quoi vous m’parlez » car on ne prononce alors que huit syllabes ; et ainsi de suite pendant tout le poème.

C’est une règle facile à retenir : il faut prononcer distinctement chaque syllabe.

Mais il y a des cas plus difficiles, à l’intérieur de mêmes mots, notamment tout ce qui a trait à la diérèse ou découplement de deux voyelles successives, rarement prononcée dans la langue parlée mais fréquente en versification classique. Par exemple, au dernier vers du poème ici, le nom du « Chipékoué » sera articulé par la plupart en trois syllabes Chi-pé-koué (et c’est d’ailleurs conforme à la graphie originale Chipekwé), mais je l’ai écrit de cette manière pour rendre par diérèse le mot long de quatre syllabes, à savoir qu’il faut lire Chi-pé-kou-é. Alors le vers a douze syllabes et est un alexandrin :

1Ces-2dia-3bles-4sont-5par-6tis-7le-8Chi-9pé-10kou-11é-12reste

(En fin de vers, « reste » n’a qu’une syllabe ; s’il était à l’intérieur d’un vers devant un mot commençant par une consonne, il prendrait deux syllabes, par exemple « res-te-là »)

Dans le même alexandrin, « dia », dans le mot « diable », est prononcé une syllabe, comme ça se prononce, et non deux, « di-a ». C’est comme ça. Les règles, qui ont été codifiées dans les traités de versification, échappent parfois à toute logique ; à l’époque, elles devaient plus ou moins se conformer à la langue parlée. C’est devenu de moins en moins vrai. Certains, parmi les rares auteurs qui continuent à écrire de la poésie versifiée, ont renoncé à ces règles codifiées pour se rapprocher de la langue parlée actuelle. Je n’ai pas suivi cette voie dans ma propre poésie versifiée car il s’agit de toute façon d’un compromis plus ou moins boiteux ; personne n’écrira un vers où « je ne sais pas » sera lu trois, voire deux syllabes, et pourtant je sais que je ne prononce jamais, en parlant, « je ne sais pas » quatre syllabes et que, quand j’entends quelqu’un articuler de cette manière, je tique et pense : « Voilà un précieux ! »

Je fais donc suivre une liste de quelques mots où j’appelle l’attention du lecteur sur une diérèse (ou une autre particularité de prononciation) et d’autres particularités qu’il est censé connaître pour bien scander les alexandrins de ce poème. Par ordre d’apparition :

si-len-ci-eux (4)

fon-dè-rent-au-Con-go (6) (la liaison doit être audible : il ne faut pas prononcer « fondère au Congo » (5) mais « fondère-tau-Congo »)

ra-zzi-a (3)

Sha-ri-a (3)

im-mé-di-a-te-ment (6)

vi-o-lents (3)

in-qui-ètes (3)

a-vou-aient (3)

a-lli-é (3)

su-per-fi-ci-el (5)

pa-ssi-on (3)

ré-gi-on (3)

Chi-pé-kou-é (4)