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Philosophie 14 : Le Hegel de Kojève

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Une des caractéristiques majeures, si ce n’est la caractéristique essentielle, du philosophe Hegel présenté par Alexandre Kojève dans son Introduction à la lecture de Hegel publiée en 1947 et qui réunit les cours donnés par Kojève de 1933 à 1939 sur la philosophie hégélienne, et plus particulièrement sur la Phénoménologie de l’esprit de 1807 (Phänomenologie des Geistes = PhG), est son athéisme. Kojève précise que « très peu de ses lecteurs [des lecteurs de Hegel] ont compris que la dialectique signifiait en dernière analyse l’athéisme » (note de la p. 618 : les numéros de page sont ceux de l’édition Tel/Gallimard).

Il ne semble pas qu’un bien plus grand nombre de lecteurs l’aient « compris » même après Kojève. On lit dans Sartre : « Hegel ne voulait pas que le christianisme pût être ‘dépassé’ mais, par cela même, il en a fait le plus haut moment de l’existence humaine » (Questions de méthode, 1957). Sartre écrit « mais » plutôt que « et » parce qu’il oppose dans ce passage Hegel à Kierkegaard ; la suite de la phrase se lit comme suit : « mais, par cela même, il en a fait le plus haut moment de l’existence humaine, Kierkegaard insiste au contraire sur la transcendance du Divin ». Selon Sartre, le christianisme ne saurait donc pour Hegel être dépassé, mais en tant que « moment de l’existence humaine », tandis que c’est Kierkegaard qui insiste sur la transcendance du divin. Avec de telles formules, chacun peut voir ce qu’il veut : un Hegel athée ou chrétien, voire un Hegel athée parce que chrétien. Sartre ne nous est ici d’aucun secours pour trancher catégoriquement la question.

L’objet du présent essai est de montrer que Hegel ne peut pas être athée. C’est donc une réfutation de la thèse centrale de Kojève à propos de Hegel et de l’hégélianisme.

Précisons d’emblée que l’affirmation de Kojève selon laquelle très peu de lecteurs ont trouvé un athée dans Hegel est contestable : le courant qu’on appelle « hégélianisme de gauche » semble bien plutôt campé sur cette position (avant même que certains d’entre eux ne rompent avec l’hégélianisme, par exemple Marx). Kojève parle d’ailleurs du « théisme » des « hégéliens ‘de droite’ » (231), ce qui est prononcer en creux l’athéisme des hégéliens de gauche, à moins que ces derniers n’existent pas ; ou si les hégéliens de gauche sont également théistes, on comprend mal pourquoi Kojève, à cette page, ne les nomme pas avec ceux de droite. Enfin, je rappellerai en passant le jugement de Schopenhauer, qui voit dans Hegel un valet de la religion officielle – je ne le fais qu’en passant car pour la philosophie universitaire, dans laquelle je range Kojève, même s’il a fini secrétaire général d’une organisation internationale, Schopenhauer n’existe pas.

Du reste, Kojève semble admettre que les écrits tardifs de Hegel contredisent la Phénoménologie sur ce point précis : « La philosophie complète athée et finitiste de Hegel » apparaît « du moins [nous soulignons] dans la grande Logik et les écrits antérieurs » (618n). La philosophie hégélienne ne serait donc plus athée, en tout cas plus aussi clairement, par exemple dans les Principes de la philosophie du droit et dans l’Encyclopédie des sciences philosophiques, sans parler des cours publiés à titre posthume, à l’instar des Leçons sur la philosophie de l’histoire tirées des cours donnés par Hegel entre 1822 et 1830. Ma propre lecture de la Phénoménologie était informée par ces Leçons, mais compte tenu de la réserve faite par Kojève, à savoir que son jugement ne porte en toute rigueur que sur les premiers écrits de Hegel, je ne chercherai pas à le contredire en invoquant des écrits plus tardifs. Je maintiens cependant que la lecture de Kojève, son insistance, tout au long de son cours et des quelques 700 pages de son livre imprimé, sur l’athéisme de la Phénoménologie est, pardon si le mot est fort, tendancieuse. L’ambiguïté qui existe à ce sujet n’est pas sans lien avec l’insoutenabilité du système de Hegel.

J’ai réuni à la fin du présent essai un glossaire de quelques termes importants de la Phénoménologie avec leurs traductions par Kojève.

I

La Phénoménologie de l’esprit expose, dans l’éclairage donné par Kojève, la thèse de la fin de l’histoire au terme des étapes du développement de l’esprit. La fin de l’histoire est marquée par la satisfaction (Befriedigung) universelle du désir de reconnaissance de chacun dans l’État parfait et par un savoir absolu (absolutes Wissen), qui est la sagesse, contenue dans un livre. Au moment où Hegel écrit, la fin de l’histoire serait advenue ou sur le point d’advenir avec l’empire napoléonien, « homogène et universel » (universel du moins pour les peuples « qui comptent historiquement »). Le « moment » déclencheur de ce développement historique est la « lutte à mort de pur prestige » qui débouche sur la « dialectique du maître et de l’esclave ». Dans cette lutte et cette dialectique, l’homme se montrerait essentiellement différent des animaux car l’enjeu en est un désir de reconnaissance, un désir de désir ; par la suite, l’esclave devient agent de l’évolution humaine par son agir technique au service du maître et sa volonté de se voir à son tour reconnu (anerkennt) ; c’est cette narration qui s’achève dans la fin de l’histoire par la reconnaissance universelle et le savoir absolu, lequel, selon Kojève, supprime toute religion.

Au plan plus spécifiquement gnoséologique, Hegel tente de répondre à la question : Comment l’en-soi (An-sich) peut-il être connu dès lors que la conscience n’a affaire qu’à des objets pour elle (für es) ? C’est l’objet de la connaissance qui résout cette contradiction : l’Esprit dans le processus de se connaître lui-même. (Il en résulte selon nous que la dialectique hégélienne ne peut être remise sur ses pieds sans cesser par là-même de répondre à la question qu’elle pose : Comment une connaissance absolue est-elle possible ? Car la réponse est : Quand la connaissance et l’objet de la connaissance sont Un et un esprit. La connaissance n’est pas la faculté essentielle de la matière comme elle l’est de l’esprit ; la pensée est un accident de la matière tandis qu’elle est un prédicat de l’esprit, l’esprit est connaissant.)

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« L’homme n’est réel que dans la mesure où il vit dans un monde naturel. » (24) Qu’est-ce que cette tournure ajoute à : L’homme vit dans la nature ? Elle ajoute une erreur matérialiste qui annule la métaphysique, car la réalité de l’homme est aussi l’esprit, qui prescrit ses lois à la nature. C’est le kantisme. La nature n’est pas le tout de l’homme tandis que l’homme est le tout de la nature. Si l’homme disparaît, la nature disparaît, et ne reste que la chose en soi.

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La nature, contrairement au monde de l’homme, n’évolue pas (360n). Non, et Darwin n’existe pas.

La dialectique du maître et de l’esclave

Avec le terme « anthropogène » (de la lutte à mort de pur prestige qui déclenche la dialectique du maître et de l’esclave), Kojève cherche sans doute à rendre l’hégélianisme compatible avec la théorie biologique de l’évolution, c’est-à-dire avec certains faits dont le public est informé, l’évolutionnisme étant la véritable philosophie, au sens sartrien, de l’époque (j’y reviens plus loin). L’hégélianisme serait donc un idéalisme darwino-compatible. Et pour cause : l’homme conscience-de-soi (Selbstbewußtsein) se distingue de l’animal, simple sentiment-de-soi (Selbstgefühl). Or on trouve la lutte de pur prestige dans de nombreuses sociétés animales, parmi les mâles, notamment chez les primates. Il suffisait à Hegel d’ouvrir Buffon pour avoir quelques lumières de ce phénomène. Non seulement cette conception de la lutte de prestige « anthropogène » laisse de côté les femmes (d’où leur vient donc l’esprit ?) mais ce qui constitue la crédibilité de ce moment, c’est que loin d’être quelque chose de spécifiquement humain, cette lutte est inhérente à notre animalité. Il ne servirait donc à rien de la nier mais il reste à expliquer pourquoi elle serait « anthropogène » dans le cas de l’homme et non chez les autres espèces animales où elle se rencontre.

La lutte de pur prestige « en tant que telle n’a rien de naturel » (28) : c’est une erreur, les sociétés de singes sont hiérarchisées entre mâles dominants (« maîtres ») et dominés (« esclaves ») et cette hiérarchie résulte de confrontations. Si la mise à mort est rare, comme dans les sociétés humaines puisque c’est justement quand la mort est évitée que peut s’établir une relation de maître à esclave, certains mâles vaincus n’acceptent pas le résultat de la lutte et quittent le groupe ou en sont chassés, ce qui équivaut à une mort certaine (chez les chimpanzés, par exemple, un individu solitaire rencontré par un groupe est immédiatement attaqué et tué). Pour Hegel, les hommes qui refusent la défaite sont tués : il s’agit donc d’une lutte à mort par principe. Dès lors, on peut certes dire qu’« en tant que telle » cette lutte n’a rien de naturel, mais en raison seulement d’une différence de détail quant aux mécanismes objectifs de la confrontation.

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Or, puisque n’importe quel enfant sait ce qui nous distingue des animaux, se contenter d’une opposition entre conscience de soi et sentiment de soi est enfantin. (Si l’on demande à l’enfant comment il le sait, il pourrait bien justifier l’évidence par une telle formule ou une autre semblable, selon ses connaissances.)

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Kojève voit un acte libre dans le fait d’être maître ou esclave (200n). (On trouve le même genre d’erreur chez Sartre, dont l’existentialisme de 1943 doit tout à Hegel – voire à Kojève ?). Mais il n’y a pas d’acte libre dans un rapport de force : le plus faible se soumet ou meurt. Il y a donc, si l’on veut, un acte libre chez le plus faible : s’il choisit de mourir, on n’en parle plus ; s’il choisit de vivre, il devient esclave. Il est donc esclave par un acte libre et, comme c’est le seul acte libre dans la lutte à mort, on comprend que ce soit l’esclave qui réalise la liberté dans l’histoire. N’est-ce pas ? Et si l’on veut que le plus fort soit libre pour sa part de laisser le plus faible en vie même quand ce dernier choisit la mort, on peut dire aussi qu’il était libre de ne pas engager le combat ; dans ce cas, sa liberté aurait empêché l’histoire de commencer. Je suis libre qu’il y ait une histoire du monde ou non. Et les deux étaient libres aussi de le jouer aux dés. – Le résultat d’un rapport de force dépend du seul niveau des forces en présence si nous supposons un égal désir de reconnaissance chez chacun.

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« Il faut, pour le moins, être deux pour être humain. » (200) C’est une conclusion d’autant plus évidente qu’on n’a jamais connu une humanité qui soit d’un individu seulement. Autant dire que cette conclusion ne découle pas plus de la dialectique du maître et de l’esclave que de la différenciation des sexes ou de tout autre phénomène ou modalité observable.

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À la fin de l’histoire, seul le chef est absolument libre et pleinement satisfait, il est au-dessus du Sein (174), au-delà du bien et du mal (180), mais « chacun peut devenir ce chef » (172) par le risque de mort et c’est là l’important, faut-il comprendre, c’est là ce qui rend l’État parfait. Or il n’y a pas besoin de Constitution particulière pour permettre à la violence de s’emparer du pouvoir et de l’exercer. Ce que Hegel appelle la fin de l’histoire, selon Kojève, c’est purement et simplement une société où l’élimination des corps intermédiaires (chers à Montesquieu) assure le nivellement total du corps social. Prétendre que c’est là enfin l’universalisation de la Befriedigung, dont la définition est donnée comme « être unique au monde et néanmoins universellement valable », n’est pas complètement incohérent mais tout de même singulier ; certes, Hegel a montré tout ce qu’il y avait d’insatisfaisant dans les états antérieurs et le terme Befriedigung (distinct de Glück = bonheur) est bien choisi : il comporte l’idée d’apaisement, de paix (Frieden), de paix perpétuelle. Or, puisque chacun peut devenir le chef moyennant un risque de mort, il ne faut pas s’attendre à la fin de la guerre avec la fin de l’histoire, ce qui est contradictoire.

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Pour qu’il y ait conscience de soi, il faut du désir (Begierde) (194) : quand j’ai faim, j’ai conscience de moi, tandis que dans la contemplation cognitive je me perds dans l’objet. Et c’est pourquoi, ajoute Kojève, il y a la vie (Leben). – Ce n’est pas ce qui s’appelle raisonner : on n’a pas besoin de savoir l’un pour savoir l’autre, on sait les deux, ou les trois, en même temps car ils nous sont donnés ainsi composés. La simple analyse de ce donné ne fournit aucun « c’est pourquoi ». La vie et le désir pris en soi sont pour notre connaissance dans un rapport purement analytique : il n’y a pas de vie sans désir et pas de désir sans vie dans notre expérience, mais l’un ne s’explique pas par l’autre, ni causalement ni téléologiquement.

Cela dit, il est tout à fait exact que la connaissance tende à suspendre la conscience de soi (l’individuation). C’est la raison pour laquelle la moralité favorise la connaissance plutôt que le désir, car les individualités s’affrontent. Hegel objecte à la négation du vouloir-vivre des religions et philosophies ascétiques le sacrifice de l’individualité qu’elle implique, mais il est douteux que sa fin de l’histoire puisse garantir la moindre réconciliation. Pour le socialisme dialectique, ce sacrifice ne sera plus nécessaire lorsque l’abondance sera telle dans la société humaine qu’en sera supprimée la cause des conflits et que chaque individu trouvera la satisfaction de ses désirs. Mais cela n’a certes rien à voir avec la Befriedigung, qui est reconnaissance universelle de chaque individualité : l’abondance ne peut satisfaire que les désirs animaux. Le désir humain le plus déterminant étant le désir de reconnaissance, sa satisfaction implique d’autres conditions que l’abondance. Et c’est pourquoi, contrairement au socialisme, la fin de l’histoire hégélienne est en réalité une simple Constitution juridique : un État homogène et universel, c’est-à-dire une égalité universelle de droits. Le marxisme nie que l’égalité des droits puisse apporter la moindre Befriedigung car celle-ci suppose une égalité matérielle. Or qu’est-ce que cette égalité selon le marxisme ? Une inégalité foncière selon Hegel :

In der Gütergemeinschaft, worin auf eine allgemeine und bleibende Weise dafür gesorgt wäre, wird jedem entweder soviel zuteil, als er braucht, so widerspricht diese Ungleichheit und das Wesen des Bewußsteins, dem die Gleichheit der Einzelnen Prinzip ist, einander. Oder es wird nach dem letzten Prinzip gleich ausgeteilt, so hat der Anteil nicht die Beziehung auf das Bedürfnis, welch doch allein sein Begriff ist.

Ce que je traduis : « Dans la communauté des biens, où celle-ci serait assurée de manière générale et permanente, ou bien chacun reçoit selon ses besoins, et cette inégalité entre alors en contradiction avec l’essence de la conscience dont le principe est l’égalité des individus, ou bien chacun reçoit une part égale, selon ce dernier principe, et ce partage n’a donc aucun lien avec le besoin, alors que c’est pourtant là seulement que réside son concept. »   

C’est l’inégalité des conditions que postule le principe « à chacun selon ses besoins » et qui en résulte. Même si l’abondance, la richesse peut être partagée selon ce principe, le désir de reconnaissance ne serait nullement satisfait par-là. Hegel montre une antinomie fondamentale dans l’application de cette « vertu » relativement à la propriété ; il réfutait donc en 1807 l’idée de rechercher la satisfaction dans cette modalité du droit de propriété, la communauté des biens, c’est-à-dire qu’il réfutait « l’économisme » du marxisme avant même que ce dernier n’existe. (On sait que Sartre a tenté de concilier le marxisme avec son propre existentialisme « humaniste », en rejetant l’économisme comme une erreur d’interprétation, mais cela nous paraît avoir été un pieux aveuglement.)

Que, pour Hegel, poser, à l’instar du marxisme, ce bonheur qui résulterait de la satiation facile pour tous des besoins animaux, comme l’horizon indépassable de l’homme, à savoir comme la fin de l’histoire, est une aberration, c’est ce qui ressort de son point de vue sur le pacifisme bourgeois (Kojève, 659-60) :

Hegel dit que pratiquement un État essentiellement pacifiste cesse d’être un État proprement dit, et devient une association privée, industrielle et commerciale qui a, pour but suprême, le bien-être de ses membres, c’est-à-dire précisément la satisfaction de leurs désirs « naturels », voire animaux. C’est donc en fin de compte la participation à la lutte politique sanglante qui élève l’homme au-dessus de l’animal en faisant de lui un citoyen.

La « lutte politique sanglante » n’a pas pour but ce bonheur animal mais une Constitution parfaite dans laquelle la reconnaissance juridique est seule nécessaire (et où la communauté des biens n’entre pas en ligne de compte).

Or une Constitution, pour répondre maintenant à Hegel, ne peut suffire à faire un État parfait car il y faut de surcroît une pratique du droit qui ne lèse pas la justice. Hegel vise une Constitution qui permettrait à chaque individualité d’être reconnue universellement, en somme une Constitution républicaine, même s’il reste attaché au principe monarchique : une monarchie constitutionnelle, donc. Mais sans la pratique, une Constitution n’est qu’un bout de papier. Pour Hegel, l’agir humain sera entièrement conforme au savoir absolu en vertu de la Constitution de l’État parfait. Poursuivons.

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« Le Travail est Temps et c’est pourquoi il est nécessairement dans le temps, il demande du temps. » (210) Sont données les trois propositions : « est », « est dans » et « demande ». Les trois sont équivalentes, et les propositions 2 et 3 sont déduites de 1 : « est dans » découle de « est ». Or « est » = « est dans » seulement quand la partie est égale au tout ; ce qu’il faut démontrer pour valider ce « c’est pourquoi », c’est que, même s’ils sont égaux, l’un est le tout et l’autre la partie et rien n’indique dans le raisonnement que le travail est la partie et le temps est le tout. C’est peut-être une évidence mais comme le fait que le travail soit nécessairement dans le temps mérite d’être souligné selon Kojève, qui n’a pas l’air de penser enfoncer des portes ouvertes, il faut, afin de pouvoir le prendre au sérieux, lui demander comment il sait que le temps est le tout et le travail la partie.

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Si pour être athée il faut être matérialiste, on ne peut pas dire que Hegel soit athée. En effet, si l’homme devient, c’est soit en vertu de phénomènes naturels, soit en vertu de l’action de l’esprit. Dans le premier cas, nous avons le point de vue évolutionniste, dans le second cas le point de vue théiste.

Appliquons à la phénoménologie de Hegel le point de vue matérialiste. La fin de l’histoire dépend d’un processus contingent (même si c’est seulement au départ) de la pure matière : le savoir absolu porte sur un esprit qui aurait aussi bien pu ne pas être puisque cela ne dépendait que de la matière, et si la matière avait l’esprit comme résultat nécessaire de son activité elle serait plus que pure matière : un moment de l’esprit. L’esprit aurait toujours été présent en elle, ne serait-ce qu’en germe. Dans l’hypothèse matérialiste, le savoir absolu porte donc sur un objet contingent, et c’est bien mal placer l’idéal du savoir que d’exiger un savoir absolu d’un donné contingent quand ce savoir est lui-même contingent, car on parle alors de contingent absolu, ce qui n’a rien d’un idéal. (Les matérialistes cohérents se contentent d’un savoir asymptotique.)

Donc, Hegel est idéaliste : c’est l’esprit qui obéit à sa propre loi dans l’histoire. Cet esprit ne peut pas être l’homme puisque l’homme est second : Kojève parle non sans droit de dialectique « anthropogène ». Certes, il y a quelque chose (défini par le fait qu’il doit devenir homme) qui devient homme mais l’anthropogénisation est admise comme une conséquence nécessaire du déploiement dialectique de l’esprit et nullement comme résultant des contingences de la matière. L’esprit est donc toujours, du début à la fin, plus que l’esprit de l’homme ; et même plus que le Volksgeist et le Weltgeist, qui ont eux aussi une origine dialectique. Cet esprit premier et autonome est supposé du début à la fin : c’est Dieu. – Que dire d’un tel esprit ou Dieu qui ne se connaîtrait pleinement lui-même qu’au terme d’un processus historique ? C’est un problème pour les hégéliens. Mais Hegel ne peut pas être athée.

Cet esprit, l’homme l’a en lui, dans le sens de la mystique chrétienne. Cela ne suppose pas un Gottmensch† ni une divinisation de l’homme par le travail (!), sauf à dire aussi que les mystiques sont athées. Or Kojève interprète tout ce qui se rattache dans la pensée de Hegel au mysticisme comme de l’athéisme.

Comme il a perçu l’objection par la mystique, il affirme que cette dernière n’a rien à voir avec la religion et la théologie, comme l’art, même religieux, n’a rien à voir avec elles (346-7n). Cependant, plus loin (381-2), il s’efforce de montrer en quoi le savoir absolu n’est pas une mystique, laquelle ne pourrait rien dire, ne serait qu’un silence. C’est ce qui s’appelle, en droit, un estoppel, et je suis pour transposer le principe en rhétorique. La mystique n’est pas étrangère à la religion. En réalité, ce que Kojève appelle de la mystique est ce que Hegel appelle « religion subjective », qu’il oppose à la religion objective du pur entendement (Verstand), par exemple dans les Fragmente über Volksreligion und Christentum (1793-1794), où cette distinction s’accompagne de celle entre religion et théologie, cette dernière correspondant à la religion objective – alors que les attaques de Kojève contre la religion découlent directement de son point de vue sur la théologie. À supposer la théologie éliminée, ceci, pour Hegel, n’aurait aucune conséquence sur la religion subjective.

En montrant qu’elles sont des œuvres humaines, la science hégélienne détruirait toutes les théologies (392). La théologie chrétienne montre elle-même, en tant que théologie, que les autres théologies, non chrétiennes, sont des œuvres humaines. On peut y voir un réflexe théologique. Franchir le pas pour dire que toute religion absolument est une œuvre humaine est un droit réservé au matérialisme. N’a pas ce droit une pensée où l’esprit est premier, est le germe (Keim), l’impulsion (Trieb) de l’être, car alors, même si l’on ne veut pas appeler la réconciliation du particulier et de l’universel ou la suppression du sujet et de l’objet une unio mystica, il n’en demeure pas moins que cette réconciliation est spirituelle. Et même si l’on affirme que l’universel n’est autre que l’agir humain pris dans son ensemble, cet agir a un Keim, un Trieb spirituel. L’individu ayant en lui un défaut de spiritualité qui est sa partie animale (c’est là un point de vue hégélien), il doit son intégrité spirituelle à autre chose qu’à lui-même en tant qu’individu, à un agir spirituel en lui qui le dépasse en tant qu’individu, qui dépasse également son peuple, son État, le monde, et qui fait que ces différentes modalités historiquement imparfaites de l’esprit vont à la perfection spirituelle. Ce germe spirituel est Dieu : dans une phénoménologie de l’esprit, il est ce qui ne se laisse jamais aufheben, au contraire de toutes les Gestalten passées en revue.

† Kojève parle du christianisme de Hegel comme d’une « théandrie » (57), ce qui revient à de l’athéisme, mais Hegel, dans les Leçons sur la philosophie de l’histoire, invalide le bouddhisme, par exemple, comme la religion d’un Gottmensch, d’un homme-dieu : Fo, ou le Bouddha, dans la religion du petit-véhicule, le Dalaï-Lama dans la religion du grand-véhicule (c’est, dans le détail, une connaissance très imparfaite du bouddhisme mais passons). La religion du Gottmensch est un défaut d’intériorité et de spiritualité. L’interprétation hégélienne d’un homme-dieu dans le cas du Christ est donc forcément différente (à la lumière, certes, d’un écrit plus tardif) et, toujours dans les Leçons, il ressort clairement qu’elle n’est pas la première pierre d’une théandrie athée mais un approfondissement spirituel de la religion, du théisme. – Quand il écrit que l’homme, pour Hegel, est Dieu, Kojève veut dire qu’il remplace Dieu ; c’est inacceptable en tant que proposition hégélienne car c’est l’idée du Gottmensch.

Quand Kojève parle de « l’homme religieux », il parle en fait du chrétien (« son idéal est extérieur à lui (le Christ) » (83), mais Hegel parle des religions antiques, paganisme, zoroastrisme…, et du catholicisme (comme christianisme incomplet). Ce sont ces formes du religieux qui sont surmontées (aufgehoben), et ce dans le christianisme de la Réforme.

Kojève reporte sur « l’homme religieux » la critique de Hegel contre le catholicisme – dépassé par et dans le protestantisme indépassable. Il fait d’un champion du protestantisme un athée. Ma lecture est certes informée par les Leçons mais c’est une démarche plus valable qu’une lecture informée par Feuerbach. Que l’esprit se révèle dans et par l’homme n’autorise pas à dire que l’homme invente Dieu. En fait, si l’on en croit Kojève, Hegel est le véritable auteur de L’essence du christianisme : ce qui s’y trouve est déjà dans la PhG !

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Hegel : L’union du fini et de l’infini est l’absolu.

Commentaire : On cherchait l’absolu dans le seul infini mais en laissant de côté le fini on ne pouvait avoir l’absolu, selon Hegel. Mais si le fini est dans l’infini comme la partie dans le tout, l’absolu est l’infini. Le fini par rapport à l’infini semble complètement négligeable. Qu’est-ce qu’une union (Vereinigung) du fini et de l’infini ? 1/ Une union des contraires : le fini et l’in-fini/le non-fini. 2/ Une union d’un genre spécial car l’infini est sans commune mesure avec le fini. – L’infini doit avoir en lui le fini car sans cela il ne serait pas infini puisqu’il serait borné par le fini, il y aurait quelque part un coin de fini où l’infini s’arrêterait. Par définition ce n’est pas possible. L’infini est donc à lui seul l’absolu : l’infini, dont le fini, y compris le fini, est l’absolu. L’infini englobe son contraire. Est-ce pensable ? Prenons a et –a : que l’un englobe l’autre enfreint le principe du tiers exclu. Donc, l’infini n’a pas de contraire et ce nom (in-fini) est incorrect, son véritable nom est l’absolu. Mais il est toujours permis de dire qu’une qualité a un contraire, que le fini, donc, a pour qualité contraire l’infini ; seulement cette qualité contraire n’est pas dans notre expérience et ne peut l’être car dans notre expérience tout est fini. C’est pourquoi l’infini est une dénomination problématique. L’infini apparaît pourtant dans notre intuition ? C’est une notion mathématique fondamentale, notre expérience repose sur les formes de l’intuition pure dont le traitement formel fait intervenir l’infini : je compte les objets en nombre fini de mon expérience par un système de computation qui est une échelle infinie. L’infini n’est pas dans mon intuition elle-même mais dans l’instrument opératoire dont je me rends un compte formel de mon intuition.

Puisque l’infini n’a pas de contraire, le fini n’est pas exclu de l’infini et l’infini est dans le fini comme le fini est dans l’infini. La conscience humaine est en soi infinie puisque l’esprit est la totalité, ce qui n’empêche pas la finitude de la vie naturelle, de la vie humaine dans le monde. Mais précisément, puisque l’esprit est la totalité, les autrement indiscernables mysticisme et athéisme sont distingués, à savoir : l’athéisme est une erreur.

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L’aliénation décrite par Hegel est une forme d’illusion de l’esprit dans l’agir (Tun) humain. On ne peut penser que cette aliénation se sublime nécessairement dans la fin de l’histoire si l’agir humain n’est pas sur une voie dialectique informée par l’esprit. Il faut que l’agir dépende de l’esprit pour que la dialectique soit nécessaire (c’est-à-dire pour qu’elle aille de toute nécessité vers la fin de l’histoire) et que l’homme en même temps soit libre. À défaut de supposer un esprit premier, la nécessité de la fin de l’histoire ne peut être qu’une causalité mécanique excluant la liberté : c’est le matérialisme de la dialectique remise sur ses pieds (bien que Sartre ait, vainement selon nous, cherché à écarter le malentendu mécaniciste du matérialisme dialectique). L’athéisme ne peut être le résultat de la sublimation de l’aliénation pour Hegel.

En agissant, l’homme fait l’histoire. Comme cette histoire humaine, dit Hegel, est celle de l’esprit dans l’homme, elle ne peut pas être circulaire comme la nature ; elle est un progrès, elle progresse vers un but, vers une fin, la fin de l’histoire. J’y vois une forme d’aliénation : on prétend que la finalité de nos actes est dans ce monde plutôt que dans l’au-delà mais cette fin de l’histoire est ou bien repoussée aux calendes grecques ou bien donnée comme accomplie, et le résultat –l’empire napoléonien– demande de bons yeux pour y voir l’abolition de l’aliénation. L’idée de progrès est une aliénation si elle n’est pas l’idée d’un progrès infini, laquelle cependant ne peut nullement remplir la fonction morale qu’assigne Kant à l’idée de progrès. C’est pourquoi Hegel parle de fin de l’histoire, parce qu’un progrès infini est une dérision, qui se distingue guère de pas de progrès du tout (c’est la roue du hamster dans un paysage qui change : et, par exemple, si avec le progrès de la médecine on soulage mieux la douleur, on la supporte moins bien par voie de conséquence), de même que la synthèse empirique continue des sciences ne peut produire aucune vérité philosophique.

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Après avoir dit que l’État parfait était réalisé en 1806, Kojève nous informe à présent qu’il est « du moins imminent » (339) à cette date, ce qui veut dire qu’il est présent dans le monde « en germe » en 1806. Or cet État parfait est en germe dans le monde depuis des milliers, voire des millions d’années, en un mot depuis le début ; tant qu’on parle du germe de quelque chose et non de la chose elle-même, l’avancement du germe est peut-être de quelque importance mais celle-ci s’évanouit quand on parle de la chose elle-même, auquel cas ces différentes étapes du germe n’ont plus la moindre pertinence. Si le savoir absolu n’est réalisable qu’à la fin de l’histoire dans l’État parfait (universel et homogène), comme le dit Hegel, le verbiage de Kojève sur la dyade Napoléon-Hegel qui représente l’homme parfait est une fausseté du point de vue hégélien ; mais si l’on veut au contraire déroger au principe en permettant la sagesse, le savoir absolu un peu avant l’aube de l’État parfait, c’est-à-dire dans le germe, il faut alors admettre qu’on pouvait aussi la trouver il y a trois mille ans, toujours dans le germe. Et si l’on n’accepte pas cette frontière absolue entre le germe et la chose, à savoir que ce qui précède la chose en tant que telle est à tout point de vue également exogène à la chose avant le moment fatidique de la naissance de la chose, c’est que l’on n’est pas prêt à accepter la chose elle-même en tant que telle et que l’on parle en réalité d’une progression asymptotique, c’est-à-dire d’un progrès infini, avec quoi la philosophie de Hegel voulait justement en finir pour des raisons légitimes, à savoir en raison du fait que la notion de progrès infini est une dérision.

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« La ‘tâche éternelle’ [unendliche Aufgabe] du Criticisme kantien » (402) : par cette formule, Kojève cherche à rejeter le kantisme dans la dérision évoquée à l’instant.

Or la métaphysique peut être clôturée (voyez mon Apologie de l’épistémologie kantienne). Pour l’empirique, c’est évidemment différent, en raison de la synthèse continue, mais cela n’a, à vrai dire, aucune importance car la Loi morale ne change pas et la vocation de l’homme est morale. C’est différent en raison même de la connaissance empirique : puisqu’elle cherche à connaître le nombre de valeurs entre 0 et 1 et que ce nombre est infini, sa tâche est infinie. Or c’est l’accomplissement de cette tâche qui constitue l’histoire dans la mesure où c’est par elle et par la science matérialiste qu’on s’acquiert une domination sur le monde. Il ne peut y avoir d’État universel et homogène tant que la science matérialiste conférera à des hommes une supériorité sur d’autres, c’est-à-dire tant qu’elle créera sans cesse de l’hétérogénéité, et elle le pourra toujours tant qu’elle ne sera pas abolie, ce qui paraît impossible par quelque moyen répressif que ce soit, ou qu’elle n’aura pas détruit le monde. La fin de l’histoire, à côté de cette dernière hypothèse où elle est la fin du monde, ne peut se concevoir que dans une humanité devenue suffisamment « sage » malgré l’hétérogénéité de l’État et des États (ce que Hegel ne peut supposer puisqu’il pose une concomitance de l’État parfait universel et de la sagesse : pas l’un sans l’autre) pour renoncer purement et simplement à toute recherche empirico-technique qui tenterait un peu trop la parfaite Befriedigung des sages pacifiques.

La clôture de la métaphysique (Kant) pourrait représenter une sorte de savoir absolu – dans son domaine. Mais puisqu’il est limité à ce domaine, il n’est pas absolu par définition. Cependant, le savoir empirique, dont nous savons qu’il ne peut pas être absolu, est un savoir mort – un savoir sans esprit. (J’assume ce paradoxe, que je développerai en son temps.)

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« Il n’y a de temps que dans la mesure où il y a Histoire » (429). Hegel ne parle donc pas du temps, contrairement aux autres philosophes discutés ici par Kojève, ce qui est un pur et simple escamotage.

Pour Kojève, il n’y aurait pas de temps dans la nature. Hegel est quant à lui plus flottant sur ce point. Dans la PhG, il campe sur cette position mais l’a par la suite abandonnée.

Kojève écrit : « Il se peut qu’on ne puisse effectivement pas se passer du Temps dans la Nature ; car il est probable que pour le moins la vie (biologique) est un phénomène essentiellement temporel. » (429n) Parce que Hegel, dans la PhG, dit qu’il n’y a pas de temps dans la nature, une énormité qui demandait à tout le moins un redoublement d’efforts dans l’argumentation, Kojève, quand Hegel enterre cette trouvaille – le sage avouant par-là devoir revenir au bon sens (qui n’est pas seulement celui de la femme de chambre de Heidegger mais un bon sens hautement philosophique) –, Kojève veut bien trouver quelque mérite possible au bon sens.

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Kojève affirme qu’il ne peut pas y avoir de transcendance dans le système de Hegel et c’est pourquoi il l’appelle un athée, mais Kant a montré ce qu’a de problématique la notion classique de transcendance du divin et que celui-ci doit être compris comme une Idée nécessaire tant de la raison pure (complétude des phénomènes via un monde) que de la raison pratique (Loi morale). Par conséquent, les arguments réitérés de Kojève contre le transcendant ne peuvent rien, c’est la première chose, contre le divin pour la pensée informée par le kantisme. Car l’Idée nécessaire de Dieu, ce n’est pas dire que Dieu est seulement une idée dans le cerveau matériel des hommes et qu’il suffit, comme Feuerbach, de raisonner jusqu’au bout pour comprendre que Dieu n’existe pas ; mais c’est dire que l’existence de Dieu est nécessaire compte tenu de ce qu’est l’homme compris philosophiquement. (Ce que doit être une religion, sur ce fondement, Kant l’a montré dans La Religion dans les limites de la simple raison.) Ce Dieu est-il transcendant ? Ni plus ni moins que la chose en soi, et certes pour Hegel la chose en soi est un obstacle insurmontable au savoir absolu – mais l’argument qui tire l’athéisme de l’impossibilité de la transcendance non seulement est faux en dehors de l’hégélianisme, avec son hypothèse de savoir absolu, mais encore appliqué à l’hégélianisme lui-même car nous savons depuis Kant que le transcendant est une notion qu’il faut abandonner ou refondre, ne permettant de juger de rien. (Le criticisme pose le divin transcendantal comme Idée nécessaire. À mon avis, cette Idée transcendantale ne peut avoir de sens que si l’être transcendant sur laquelle elle porte existe réellement et donc l’Idée transcendantale de la transcendance n’est guère une réponse pertinente dans la discussion, mais sachant que pour d’autres Kant a entendu liquider la transcendance je dis qu’il peut être répondu à Kojève de cette manière, à savoir que l’Idée transcendantale de la transcendance a liquidé la transcendance.)

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S’il y a bien une philosophie aujourd’hui, au sens hégélien et sartrien du terme (Questions de méthode : « en certaines circonstances bien définies, une philosophie se constitue pour donner son expression au mouvement général de la société ; et, tant qu’elle vit, c’est elle qui sert de milieu culturel aux contemporains »), c’est l’évolutionnisme, cette philosophie scientiste amalgamant le darwinisme et la génétique, l’éthologie humaine, la sociobiologie, la psychologie évolutionniste.

Cet évolutionnisme, Hegel ne paraît pas du tout l’avoir entraperçu, et Kojève ne le discute pas, ce qui est plus grave. Or, si l’homme descend du singe, tout ce que dit Hegel-Kojève est faux : il n’y a pas d’un côté la dialectique (l’histoire humaine) et de l’autre la nature. La nature a créé l’homme par évolution, et par conséquent l’animal, qui n’est pas libre, n’a qu’un Selbstgefühl, etc., est pris lui aussi dans un mouvement dialectique au même titre que l’homme. Donc, soit ce mouvement dialectique n’existe pas, soit il s’étend aux êtres vivants non libres et non conscients-de-soi. Aucune des deux hypothèses n’est hégélienne. L’évolutionnisme supprime la frontière hégélienne entre nature et histoire ou historicité.

La science dialectique hégélienne s’oppose aux « abstractions » et, par exemple, le savoir scientifique positiviste est un savoir abstrait. Or l’analyse du mouvement dialectique dans la triplicité, qu’on l’appelle thèse-antithèse-synthèse, an sichfür sichan und für sich ou autrement, est elle-même abstraite. Rien ne permet en effet de dire qu’un donné quelconque est immédiat (unmittelbar) ou médiatisé (vermittelt) (ce qui est le critère fondamental), parce que cela supposerait une origine absolue (un pur immédiat) qui serve de point de repère concret. Prendre la lutte à mort de pur prestige pour ce premier moment anthropogène est arbitraire à tous points de vue : 1/ les singes la connaissent et elle ne les rend pas plus humains, plus libres pour autant, 2/ si c’est un premier moment anthropogène, une origine absolue, ce qui précède n’est pas non plus la liberté que l’on suppose être présente dans la dialectique. On reste complètement dans l’ignorance de l’origine de l’homme, de la dialectique, de l’histoire, de tout cela qui se trouve on ne sait comment au milieu de la nature décrite comme étant ce qui n’est pas la dialectique, l’histoire, la liberté. En supposant Hegel conscient du problème (contrairement à Kojève), c’est une possible raison de plus pour rejeter l’hypothèse de son athéisme : il avait besoin d’un Dieu, sinon pour créer l’homme, du moins pour créer la dialectique.

Supposons l’esprit tout aussi premier que la nature (car si la nature est seule première, par définition la dialectique ne peut pas se manifester). Dans ce cas, l’esprit précède l’homme : c’est Dieu. L’homme est l’esprit dans la nature, il n’y a pas d’ordre temporel, veut-on dire ? Soit : il y a donc un esprit dans la nature et les deux font une totalité ; or l’homme, qui participe de l’esprit et de la nature, n’est cependant pas cette totalité car il n’est pas la totalité de la nature ; s’il n’y a pas d’esprit hors de la nature, c’est la nature qui est la totalité, l’esprit n’en est qu’une partie (dans l’homme) et il est faux de dire que la nature n’est pas dialectique, si le mouvement dialectique existe, car il ne peut rien exister en dehors de la totalité. Si le mouvement dialectique existe et la nature n’est pas dialectique, l’esprit est donc aussi hors de la nature et de l’homme : et c’est Dieu.

N.B. C’est pour Kojève seulement que la nature n’est pas dialectique, tandis que Hegel est flottant à ce sujet. Kojève lui-même ne peut pas être athée.

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Kojève cherche à nier la nécessité dans l’histoire (comme Sartre dans le matérialisme dialectique) car, nécessaire, l’histoire ne serait pas « sérieuse » (612). Il faut qu’il y ait un risque, que tout ne soit pas joué d’avance. Donc, la fin de l’histoire n’est pas nécessaire ; or on ne voit dès lors nullement ce qui distingue l’histoire de l’esprit d’une histoire purement naturelle. La dérision d’un progrès infini appelle une fin de l’histoire. Mais la nécessité de cette fin supprime le sérieux dans l’histoire elle-même : c’est dire que la fin de l’histoire ne peut rien résoudre.

Kojève cherche à contourner cette difficulté en posant la différence comme suit : l’homme est le seul spectateur de l’histoire et c’est ce qui rend son résultat « non nécessaire », tandis qu’avec un Dieu l’histoire serait nécessaire, « une tragédie, voire une comédie », écrite d’avance. S’il y a un Dieu, il voit la nécessité à laquelle l’homme est aveugle, en somme, et comme il faut que l’homme soit aveugle à cette nécessité pour que l’histoire garde son sérieux, il ne faut pas qu’il y ait un Dieu.

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La dialectique hégélienne est complètement abstraite. Prenons un bourgeon, sorti d’un germe (Keim), que je photographie à différents moments de sa croissance. En regardant un cliché puis l’autre, je peux certes dire que le bourgeon s’est « néanti » successivement en passant de la forme a à la forme b moins petite, puis de la forme b à la forme c plus ouverte, etc. Mais cette façon de voir et de parler n’est possible qu’en faisant abstraction du continuum de la croissance, c’est-à-dire en le décomposant en ses moments, qui sont du reste infinis (en passant de 2 à 3 cm le bourgeon n’a pas seulement poussé de 1 cm mais a aussi franchi, dans notre entendement, une infinité de valeurs dont presque toutes échappent à l’œil ; ce continuum, pour que sa concrétude apparaisse sur des clichés photographiques, demande un nombre infini de photos – c’est le paradoxe de Zénon revisité). Ce traitement fractionne le continuum en valeurs discrètes, le décompose en quelques moments arbitrairement choisis. C’est pourquoi Kojève n’est pas non plus cohérent quand il veut une ontologie dualiste où la dialectique ne s’appliquerait pas à la nature, car même appliquée à l’homme elle est une analyse abstraite, mais c’est alors cette abstraction elle-même qui permet d’écarter la réalité du continuum, qui est la forme du déterminisme naturel, pour permettre des choix libres, des ruptures dans un continuum, avec, alors, des « clichés » dont l’un ne serait plus la suite naturelle d’une impulsion implacable contenue dans le Keim mais tout autre chose, un résultat consécutif à un acte libre. C’est présenter le continuum comme une série de clichés en nombre fini qui est schématique, donc abstrait. Si ce n’est pas faux, ce n’est pas pour autant plus vrai que l’abstrait que Hegel reproche à la science empirique et aux philosophies préhégéliennes. Ce n’est donc pas un progrès par rapport à ces dernières.

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« Marx admet que l’homme est mortel » (675n)… – Quel esprit distingué !

Par cette tournure grotesque Kojève veut dire que seul le matérialisme admet que l’homme est mortel, tandis que l’idée d’immortalité de l’âme équivaudrait à nier la mortalité de l’homme. – Après avoir dit que l’homme n’est pas libre si on le suppose immortel, c’est-à-dire si l’on croit à l’immortalité de l’âme (609), Kojève pose la question : « Que resterait-il de l’individualité du Christ, si Jésus n’était pas mort ? » (Et il a posé l’union nécessaire de la liberté et de l’individualité.) Il faut donc croire que, pour le christianisme, les hommes ne meurent pas mais que Jésus est mort : mourir est le privilège de Dieu.

II
Hegel et Napoléon

Puisque Hegel admirait Napoléon, pouvait-il ne pas voir que l’empire napoléonien était un État religieux ? L’empire fut créé en 1804 et le sacre de Napoléon eut lieu la même année. – L’État post-révolutionnaire est nécessairement athée (249) ; or cet État est réalisé historiquement par Napoléon, sacré empereur.

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Le second critère de la fin de l’histoire est la circularité de la pensée qui s’y déploie, le savoir absolu. Si un système de pensée est circulaire (je ne décrirai pas ici ce qu’est cette circularité pour Hegel), alors c’est la fin de l’histoire. C’est pourquoi Hegel, après la chute de l’empire napoléonien, a affirmé que la Prusse était l’État parfait, car, le second critère étant réalisé par sa pensée, il devait trouver l’État parfait qui représente la fin de l’histoire. (Ce second critère est le plus important des deux dans la mesure où le premier, l’État parfait, repose sur une « constatation de fait, c’est-à-dire quelque chose d’essentiellement incertain » [340]. Heureusement, en effet, qu’il n’y a pas que ce critère !)

Kojève précise que Hegel détestait l’État prussien : il détestait l’État parfait ! – Qu’on puisse par ailleurs affirmer que l’État prussien fût universel laisse rêveur, mais il est vrai que l’empire napoléonien ne l’était guère plus, car la précision, que nous avons déjà citée, selon laquelle l’universalité s’applique aux seuls peuples qui « comptent historiquement » (une précision parfaitement conforme avec les vues de Hegel dans les Leçons plus tardives où l’ensemble des races et des peuples extra-européens sont décrits comme anhistoriques et donc voués à subir la domination européenne), passe sous silence le fait que l’Angleterre restait hors de « l’État universel » : on ne saurait, je regrette, considérer cette exception comme un détail insignifiant.

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L’empire napoléonien est certes un État bureaucratique centralisé sans corps intermédiaires (chers à Montesquieu). La « noblesse d’empire » est une simple plaisanterie : il ne s’agit que de grands commis, de hauts fonctionnaires et d’officiers de l’armée, pourvus de titres sans privilèges (mais transmissibles par primogéniture).

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Hegel croyait en 1807 que Napoléon était autre chose qu’un Gengis Khan, dont les hordes n’ont rien laissé que des ruines, écrit-il dans les Leçons. En 1822, il revient à la Prusse et à la Réformation : c’est donc que Napoléon était un Gengis Khan et non un Alexandre… Voir aussi ce que Hegel dit dans les Leçons des Latins (Français, Italiens, Espagnols) et du catholicisme attaché aux peuples latins.

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Glossaire

Pour les passages de la PhG qu’il cite dans ses cours (à l’exception du passage plus long sur la dialectique du maître et de l’esclave, dont la traduction par Kojève est tirée d’une autre publication), Kojève opte pour une traduction où l’interprétation figure directement dans la construction des expressions employées : ainsi Gegenstand n’y est-il pas seulement un « objet » mais un « objet-chosiste » (pour montrer qu’il s’agit d’un objet en tant que chose du monde empirique). C’est ce qui rend à la fois ces traductions à peu près illisibles (et un tel choix ne serait pas admissible pour une traduction autre que fragmentaire) et un glossaire tel que celui-ci particulièrement utile puisque la traduction rend compte non seulement du mot dans le texte mais de l’idée précise et parfois spéciale que ce terme véhicule chez Hegel, du moins selon Kojève.

Selbstbewußtsein : conscience-de-soi
Das Selbstbewußtsein : l’homme conscient de soi
Gegenstand : objet-chosiste
Sein : être-donné
Das Sein : l’être naturel donné => Das selbständige Sein : existence purement naturelle, biologique (sans négativité)
Seiend : existant-comme-un-être-donné
Der seiende Gegenstand : l’objet-chosiste-existant-comme-un-être-donné
Daseiende : qui existe empiriquement
Wesen : réalité-essentielle
Das absolute Wesen : l’homme possédant le savoir absolu
Das Anderssein : l’Être-autre (l’au-delà de la pensée, c’est-à-dire le monde réel, concret)
Moment : élément intégrant, élément-constitutif
Aufhebung : (3 en 1) suppression/conservation/sublimation => aufgehoben : (éléments-constitutifs) supprimés en tant qu’isolés, mais conservés et sublimés dans ce qu’ils ont de vrai
Negation, Negative, Negativität : négativité-négatrice
Gewißheit : certitude-subjective
Das Gewissen : l’homme doué de conscience morale
Gestalt : forme-concrète
Leben : vie-animale
Selbstständig : autonome
Das Verkehrte : l’image-renversée-et-faussée
Erfüllungen : remplissements-ou-accomplissements
Bestehen : permanence
Der eigenes Sinn : le sens-ou-volonté propre
Die Wahrheit : l’être-révélé, la vérité-révélée
Sittlichkeit : morale coutumière (vs. Moral, Moralität)
Ehrlichkeit : loyauté (ou honnêteté)
Bildung : formation éducatrice
Wirklich : empirique (vs Rein : pur)
Entfremdung : aliénation ; dépaysement
Entäußerung : aliénation
Gemeintes Dasein : existence imaginaire
Mitte : rapport entre (les extrêmes) ; moyen terme
Ich : Je
Selbst : Moi
Entsagung : abnégation
Gegenwart : présence
Empfindsamkeit : sensiblerie
Nur Begriff : le concept (au sens courant)
Einfachheit : unité-indivise
Reines Denken : pensée pure (détachée de l’action : c’est la pensée du Verstand, ou entendement, de l’homme inactif)
Der Weltlauf : le Monde-comme-il-va

Macri Hierolexicon

Il y a du vrai dans tous les contes, et du faux dans toutes les doctrines.

Alain, Propos du 6 décembre 1921, La magie naturelle.

Si nous voulons que nos garçons et nos filles aient quelques vues de l’histoire humaine, nous ne pouvons pas vouloir qu’ils ignorent le catholicisme ; et la vérité du catholicisme ne peut pas être séparée de ce paganisme qu’il a remplacé. Ce passage est d’importance ; il domine encore nos mœurs et se trouve marqué dans toutes nos idées sans exception.

Alain, Propos du 4 octobre 1921, Les Martyrs.

D’où l’humble contribution présente au projet présenté par le philosophe, par un choix commenté d’objets tirés du Hierolexicon (dictionnaire sacré), édition de 1712, de Domenico Magri, Maltais, théologien de l’Université de Viterbe (Dominicus Macer, 1604-1672).

Le Macri Hierolexicon fut d’abord écrit en italien sous le titre Notizia de’ vocaboli ecclesiastici puis traduit et publié par le frère de Domenico, Carlo Magri, en latin. L’ouvrage a connu plusieurs éditions, dont celle dont je me suis servi.

Au cours de ce travail de sélection et annotation, j’ai constaté que l’original italien était, tout comme la ou les versions latines, disponible en ligne, ce qui m’a aidé dans mes traductions. Cependant, d’une version à l’autre, certaines entrées manquent et les citations des textes originaux sont de toute façon en latin dans la version italienne.

Je demande pardon pour la reproductions des termes grecs, étant donné que Magri recourt à l’accentuation minutieuse du grec de son époque, dans une typographie de l’époque, et que j’ai donc préféré limiter les dégâts en limitant ici l’accentuation des mots grecs au plus basique.

Dans la sélection ci-dessous, les définitions sont ce que j’ai retenu de chaque entrée et pas forcément l’intégralité de la définition telle qu’elle se trouve dans l’original. Magri emploie des crochets [ ] au lieu de guillemets pour les citations, mais, dans mes traductions, conformément à un usage constant de ce blog, les mêmes crochets enferment une remarque de ma part sur la traduction ou un ajout qui m’a semblé nécessaire. Mes traductions sont en couleur, de même que les commentaires qui la suivent le cas échéant, dans un ou des paragraphes distincts.

Quand je cite la Bible, il s’agit du texte de la Bible de Jérusalem [BJ], catholique. Dans certains cas, j’y ajoute la traduction de la Bible suisse protestante de Louis Segond [LS], pour montrer les variations de l’une à l’autre.

A

ABYSSUS, à græca voce βυσσος, fundum, & α, particula privativa, idest, absque fundo. Inde Abyssus dicitur in Euangelio damnatorum locus, ubi rogaverunt Christum dæmones expulsi : [Ne imperaret illis, ut in abyssum irent. Luc. 8.31]

Du grec byssos, fond, avec la particule privative a-, soit : qui est sans fond. Dans l’Évangile selon S. Luc, est ainsi appelé le lieu des damnés, quand les démons chassés implorèrent le Christ « de ne pas leur commander de s’en aller dans l’abîme » (8-31).

Les damnés ne peuvent être, à ce jour, que les anges rebelles et déchus, car nos morts à nous, humains, « dorment » (voyez l’entrée Cœmeterium plus bas) et ne sont ni au paradis ni en enfer : cette division interviendra au jour de la Résurrection.

ACHEROPOETA, appellabatur mirabilis Imago illa Salvatoris, Αχειροποίητος græcè, quod nos Non manufactam dicimus, quæ Romam translata magna veneratione conservabatur. In vetustis Basilicæ Lateranensis monumentis habetur hanc venerabilem Iconem à Divo Luca inchoatam, & ab Angelis perfectè absolutam fuisse, quod confirmatur ex Joanne Lateranense Diacono apud Honuphrium Panvinum in opusculo M.S. in quo de hac Basilica egit, cujus hæc sunt verba : [Super hoc Altare est imago Salvatoris mirabiliter super quadam tabula depicta, quam Lucas Euangelista designavit, sed virtus Domini Angelico perfecit opificio] & Angelicus Doctor in 3 par. quæst. 25.

Achéropoïète, nom grec de l’image miraculeuse du Sauveur, qui signifie qui n’est pas de la main (de l’homme), conservée à Rome avec une grande vénération. Dans les anciennes chroniques de la Basilique du Latran, il est indiqué que cette icône fut commencée par S. Luc et terminée par les anges, ce qui est confirmé par Jean Diacre de Latran cité par Onofrio Panvinio dans un manuscrit sur la Basilique, dont les paroles à ce sujet sont les suivantes : « Sur cet autel se trouve l’image miraculeuse du Sauveur commencée par Luc l’Évangéliste et menée à sa perfection par l’action des anges », ainsi que par le Docteur angélique [S. Thomas d’Aquin].

Je laisse les connaisseurs apprécier le talent artistique des anges.

L’icône achéropoïète du Latran

ADAM, Primus prævaricator.

Adam, le premier prévaricateur, premier pécheur.

ADMINICULATOR, officium in Ecclesia Romana antiquum pro defensione viduarum, pupillorum, aliorumque hujusmodi destitutorum erectum ; sicut hodie pauperum Advocati faciunt.

« Adminiculateur », une fonction établie dans l’ancienne Église romaine pour la défense des veuves, des orphelins et de toutes autres personnes destituées ; comme font aujourd’hui les avocats des pauvres.

La chevalerie médiévale reprit donc ces prérogatives de l’Église primitive mais les exemples me manquent pour confirmer que cette « protection de la veuve et de l’orphelin » (auxquels on ajoutait parfois aussi « les pauvres ») n’était pas qu’une simple parole.

ÆGYPTII, quid significare intendebant per sphingis simulacrum. Quid per Serapin.

« Égyptiens », peut servir à désigner des statues de sphinx. Ou le dieu Sérapis.

AFA, vox græca Αφη, quæ pulverem significat. [Ægyptium video in Afa voluntantem. In Vita  Propertii, & Felicis] Palæstricam artem alludit ; nam luctatores oleo uncti in arena involvuntur, nè facilè ab adversario amplexari, & prosterni valeant. Hic autem de dæmone fabulatur in forma Ægyptii apparente.

Mot grec signifiant poussière, sable : « Je vois un Égyptien qui se roule dans le sable. » (Vies de saintes Perpétue et Félicité) Le mot renvoie à l’art de la lutte, car les lutteurs enduits d’huile se roulaient dans le sable pour ne pas être si facilement embrassés et jetés à terre par l’adversaire. La citation évoque une apparition du démon sous forme d’« Égyptien » [de sphinx ? Voyez Ægyptii].

De prime abord, il semblerait pourtant que le corps d’un lutteur doive être moins facile à saisir fermement sans aucun sable sur l’huile dont il est recouvert.

AGAMUS, græca vox Αγαμος, idest, Cœlebs : γαμος enim nuptiæ dicuntur ; unde Agamus sine nuptiis, idest, innuptus. [Primus Adam monogamus, secundus agamus. Qui bigamiam probant, exhibeant tertium Adamum bigamum. D. Hieron. contra Jovin.]

« Agame », Gr. agamos, célibataire, non marié : « Le premier Adam fut monogame, le deuxième agame. Ceux qui appliquent la bigamie suscitent le troisième Adam. » (S. Jérôme, Contre Jovinien)

AMBIGENA, persona utriusque sexus, hermaphroditus. [Ambigena non generat teste Hippocrate. Blesens. epist. 90.]

« Ambigène », personne ayant les deux sexes, hermaphrodite : « L’ambigène n’est pas fertile, selon Hippocrate. » (Lettre 90 de Pierre de Blois [Petrus Blesensis])

ANAVIVAZON, Ascendens, à græco verbo αναβιβάζω. Astrologi ita appellant planetam, sub quo aliquis vel concipitur, vel nascitur.

« Ascendante », du verbe grec anabibazon. Les astrologues appellent ainsi la planète sous laquelle une personne a été conçue ou est née.

Remarquez le sens du mot « ascendant » en français : « avoir de l’ascendant sur quelqu’un ». Il a en vieux français le sens astrologique de « degré du zodiaque qui monte sur l’horizon au moment de la naissance » puis de « destinée qui est censée en résulter » (Robert Dictionnaire historique de la langue française). L’idée d’influence exercée sur quelqu’un dérive de ce sens astrologique.

Je place ici mon court essai inédit (2008) sur l’astrologie au moyen âge.

L’Astrologie au Moyen-Âge

L’astrologie dont il est ici question est celle que pratiquaient les clercs et théologiens. Tandis que les procès en sorcellerie étaient monnaie courante de l’activité judiciaire, les papes possédaient des ouvrages d’astrologie dans leurs bibliothèques et la cour pontificale était fréquentée par des astrologues ; c’est dire que cette matière n’était nullement considérée comme hérétique en soi. Nous examinerons deux types d’usage de l’astrologie au Moyen-Âge : la production de talismans et le calcul des conjonctions astrales pour aider à la prise de décision politique. Le premier usage pouvant être suspect de magie, c’est surtout le second qui était pratiqué au sein de l’Église ; il convient néanmoins de distinguer celui-ci de la divination prophétique, également reconnue.

L’introduction de l’astrologie aux plus hauts degrés de la hiérarchie ecclésiastique fut d’abord le fait du pape Boniface VIII, qui recourut, à partir de 1301, aux services du médecin et théologien Arnaud de Villeneuve, pour traiter ses coliques néphrétiques. Sa guérison, qui fit grand bruit, aurait été due à une médaille thérapeutique représentant le signe du Lion et gravée sous l’influence de ce signe. Le but de tels objets astrologiques était de capter les influences célestes dans un sens favorable à leurs possesseurs. Cette pratique de l’astrologie était cependant fort proche de la magie, donc suspecte. Au sein même du clergé, Boniface VIII fut accusé de posséder un démon portatif (homunculus) doué de pouvoirs magiques et divinatoires. Lors de son procès posthume, on retint contre lui qu’il avait domestiqué des démons pour son usage privé, et qu’il portait, de son vivant, un esprit dans une bague*. (Voyez Paredros plus bas.)

L’usage de l’astrologie dans les affaires personnelles, notamment en médecine, fut progressivement écarté. À cet égard, l’Université de Paris avait du reste adopté la position d’Avicenne (Ibn Sinna) selon laquelle « le praticien ne doit tenir compte que des causes proches des maladies, l’art médical n’ayant guère de prise sur les causes lointaines, divines ou astrales ». Néanmoins, plusieurs traités médiévaux de médecine font appel à des considérations astrologiques pour expliquer les grandes épidémies de peste.

C’est dans sa fonction prédictive que l’Église continua de recourir, tout au long du Moyen-Âge, à l’astrologie. Il ne s’agissait pas d’établir de cette manière un strict déterminisme philosophique, qui se serait opposé à la doctrine de l’Église ; le calcul des conjonctions astrales relevait davantage, toutes proportions gardées, d’un calcul statistique, considérant que certaines conjonctions sont de nature à favoriser ou défavoriser certains événements sur la Terre.

Prenons pour l’illustrer l’exemple d’un calcul effectué par le chanoine et « magnus astronomus » Jean des Murs, et adressé en 1344 au pape Clément VI, concernant la fin de l’islam. Jean des Murs calcula pour l’année 1365 « l’une des conjonctions les plus grandes, celle de Saturne et Jupiter avec permutation d’une triplicité d’air en triplicité d’eau, et Mars, la même année et dans le même signe, s’appliquera à se conjoindre avec ces planètes ». Cette conjonction s’avérait être la même que celle qui avait signifié, en son temps, l’élévation de Mahomet. Une telle conjonction ne devant se reproduire que 794 ans plus tard, l’astrologue invitait le pape à profiter de ces circonstances astrales exceptionnelles concernant directement le proche avenir de l’islam : « Si, à ce moment, cette secte était ébranlée énergiquement et attaquée vigoureusement par les chrétiens, alors (…) elle devrait se changer en une autre loi ou bien s’affaisser et s’écrouler sur elle-même. »**

Ainsi, le calcul astral n’avait-il pas tant vocation à prédire des événements qu’à détecter les occasions favorables à certaines entreprises. Le recours de l’astrologie par les papes ne fit que s’accroître tout au long des quinzième et seizième siècles.

*Il devait vraisemblablement s’agir d’une bague-talisman, fonctionnant selon les mêmes principes que la médaille du Lion. Le procès de Boniface VIII n’est pas resté sans conséquence sur celui du Temple, dans la mesure où il fragilisa la position de Clément V, qui aurait voulu, semble-t-il, aider les templiers mais qui se trouvait également devant la nécessité de maintenir non seulement le prestige de sa fonction, mais aussi l’unité de la chrétienté, alors menacée.

**Pour une nouvelle conjonction identique, il faut donc attendre 1365 + 794 = l’an 2159.

ANDRONA, græca vox ανδρων, locus in Ecclesia pro viris destinatus. Locus iste erat ex meridionali parte, cum antiquissimus sit mos separatim in Ecclesia viros, & mulieres orare, quod rigorisissimè ab omnibus sectis in Oriente observatur, ubi mulieres in pare remotiore, ac strictim per cancellos separatæ, cum earum janua peculiari seponuntur. Ratio verò, & significatus hujus usus ab Amalario lib. 3. de Eccles. off. cap. 2. traditur, inquiens : [Masculi stant in australi parte, & fœminæ in boreali, ut ostendatur per fortiorem sexum firmiores Sanctos semper constitui in majoribus tentationibus æstus hujusmodi.]

Gr. andron, place assignée aux hommes dans l’église. C’était la partie méridionale. L’usage de séparer les hommes et les femmes était une coutume ancienne de l’Église, laquelle continue d’être strictement observée par toutes les sectes de l’Orient, où les femmes occupent la partie la plus éloignée, séparées par des sortes de grilles ou jalousies, avec leur propre porte pour entrer et sortir. La raison de cette coutume est expliquée par Amalaire de Metz [775-850] de la manière suivante : « Les hommes occupent la partie méridionale et la femmes la partie septentrionale car le sexe masculin représente les Saints de la perfection la plus accomplie, pouvant résister aux plus grandes chaleurs de la tentation. »

Cette définition rappelle indirectement que les églises sont orientées (vers l’Orient). La partie « la plus éloignée » (in pare remotiore) assignée aux femmes doit s’entendre par rapport à un point défini par l’orientation de l’église.

ANGELOPTES, Ανγγελόπτης. FR. Epitheton S. Joannis Ravennatis Archiepiscopi, ob continuas Angelorum apparitiones sibi à Deo concessas. Videns Angelum.

Épithète de l’archevêque Jean de Ravenne, en raison des continuelles apparitions d’un ange qui lui furent accordées par Dieu. « Qui voit un ange. »

Il s’agit de Jean Angelopte (430-?).

ANTHROPOPATHOS, ανθρωποπάθως. FR. figura Rhetoricæ, quando, scilicet, tribuitur Deo id, quod hominibus convenit.

Figure de rhétorique, par laquelle est attribué à Dieu ce qui appartient aux hommes.

Souvent traduit par « anthropomorphisme ».

APOTELESMA, græcè Αποτέλεσμα. Astrologorum judicium juxta constellationem, & planetarum aspectum, de quo vocabulo Gregorius Nazianz.

Jugement astrologique à partir de l’aspect des constellations et des planètes (astrologie judiciaire) ; voir Grégoire de Nazianze.

Le Grand Larousse du 19e siècle connaît le mot apotélésmatique : « Se disait, au moyen âge, de l’astrologie judiciaire basée sur l’inspection des planètes, des étoiles, du ciel : art ~, calcul ~. » (Le mot apotélesme a dans ce même dictionnaire le sens de « terminaison d’une maladie ».)

(Voyez également Anavivazon et mon essai sur l’astrologie au moyen âge.)

AQUILUS, (à Dæmon) Item Aquilus dæmon dicitur ; Aquilus tamen non ab aqua (ut aliqui perperàm existimant) sed à colore aquilino, fusco, nigroque ità dicitur, atque fuscus, & niger etiam pro malo translativè, & pro bono albus sumitur.

Se dit du démon, mais l’étymologie ne vient pas de l’eau (aqua), contrairement à ce qu’affirment certains, mais de la couleur sombre ou noire car métaphoriquement le noir est le mal et le blanc est le bien.

ARCHIGALLUS, primus inter Eunuchos custodes ad regium fœminarum conseptum, Principisque libidinosum seminarium.

Chef des eunuques gardiens des appartements des femmes et des plaisirs voluptueux du prince.

La citation de Tertullien ajoutée par Magri en parle de cette manière en effet mais, à l’origine, ce mot désigne les prêtres eunuques de Cybèle, les galles, dont l’archigalle est le premier, et qui n’avaient pas pour fonctions celles d’eunuques d’un harem.

ARCHISTRATEGUS, Αρϰιστράτηγος, Princeps militiæ, ità Græci Archangelum Michaelem vocant.

« Archistratège », chef d’armée ; c’est ainsi que les « Grecs » [Chrétiens orthodoxes] appellent l’archange Michel.

B

BIBONES, muscæ sunt, & metaphoricè suggestiones diabolicas.

Mouches, et, métaphoriquement, suggestions diaboliques.

BISOMATOS, vox latino-græca, quæ adhuc in multis sepulchralibus lapidibus legitur, ac denotat, quòd in tumulo illo duo corpora continentur, nam σωμα græcè corpus significat ; sic etiam Trisomatos in aliis epitaphiis legitur, idest, trium corporum.

Mot gréco-latin que l’on trouve encore sur de nombreuses pierres tombales et qui indique que la sépulture contient deux corps, car soma en grec veut dire « corps ». De même, Trisomatos indique la présence de trois corps.

BULGAROCTONUS, βουλγαροϰτόνος. FR. Bulgarum occisor : quo titulo Basilius Græcorum Imperator appellari voluit, ob stragem Bulgaris illatam, nam græcè ϰτεινω occidere significat. Ita vice versa Romæoctonus denominari voluit Carlo Joannos Bulgarorum Rex, idest, Græcorum occisor.

« Bulgaroctone », exterminateur de Bulgares : titre par lequel Basile, empereur byzantin, souhaita être appelé en raison des défaites qu’il infligea aux Bulgares. De son côté, le roi des Bulgares Joanisse Calojean [Jean Kaloyan] souhaita être nommé « Roméoctone », c’est-à-dire exterminateur de Grecs [Romains d’Orient].

Il s’agit de Basile II Bulgaroctone (958-1025).

BUSTUARIA, altaria gentilium, ubi in sacrificio superstitioso, ac diro humanæ creaturæ comburebantur.

Autel des païens où, en sacrifices superstitieux et horribles, des victimes humaines étaient brûlées.

BUXTULA, pyxidula.

Petite pyxide.

C

CALYBITA, græcè ϰαλυβίτης, tugurii habitator. Ita Sanctus Joannes, qui in insula Tiberina diu in tugurio permansit, hoc vocabulo cognominatus est.

Gr. calybitès, habitant d’une cabane. S. Jean Calybite est ainsi nommé pour avoir longtemps vécu dans une cabane dans l’île de Tibérine.

CARAGUS, Incantator. Quod vocabulum à græca dictione Κάραγος derivatur, quæ strepitum, & stridorem sagarum significat ; fortassè, quia verba strepitantia, atque tetra in earum superstionibus proferre solent.

Enchanteur. Le mot vient du grec karagos, qui signifie vacarme, et spécifiquement le bruit de la scie ; peut-être parce que ces enchanteurs avaient l’habitude de proférer des cris horribles pendant leurs rites.

CARBONARIUS, ludus gladiatorius, qui Neapoli erat in usu, & à Joanne XXII. de anno 1327, sub pœna excommunicationis prohibitus fuit, ut ipsemet Geroldo Capuano Archiepiscopo scribit.

Jeu gladiatoire qui était pratiqué à Naples et fut interdit sous peine d’excommunication par le pape Jean XXII en l’an 1327, ainsi que l’a écrit l’archevêque Geroldo Capuano.

Outre l’étonnement de voir parler de ludus gladiatorius au 14e siècle (mais peut-être s’agissait-il d’une sorte de spectacle de boxe ou de catch, le dictionnaire ne le dit pas), la ressemblance du mot avec le nom des membres de la société secrète des Carbonari est d’autant plus frappant que cette société s’introduisit en Italie par la ville et la région de Naples, dont il est ici question pour ces jeux.

CARSAMATIUS, Eunuchus, cui genitalia cum membro virili amputantur, à dict. barbaro-græca Καρσαμάτιος ; cujusmodi sunt custodes in clausura venerea Turcarum Imp.

Eunuque dont le membre viril a été tranché ; vient du terme gréco-barbare karsamatios. Toutes sortes d’eunuques sont gardiens des appartements vénériens de l’empereur turc.

CATABOLICUS, spiritus maligni species, & sonat calumniatorem, seu oppressorem, qui solet ad terram proiecere, & vexare energumenos ; eo modo, quo ille Lucæ cap.9. obsessum exagitabat.

Espèce d’esprit malfaisant, démon qui jette à terre et blesse les « énergumènes » [les possédés], comme celui qui agite le possédé dans le chapitre 9 de l’évangile selon S. Luc [c’est-à-dire, dans la Bible de Jérusalem, « le démoniaque épilectique » (Luc, 9:37-43)].

Le Grand Larousse parle d’un « démon qui emportait les hommes pour les briser en les jetant avec violence contre terre », ce qui laisse entendre qu’il les emportait haut en l’air, mais il ne s’agit sans doute que de celui qui tombe à terre, par exemple saisi par une crise d’épilepsie, c’est-à-dire qui tombe à la renverse.

CAURSINUS, mercator usurarius : sic enim Itali in Anglia appellati fuere.

Marchand (prêteur sur gages) : les Italiens étaient appelés de ce nom en Angleterre.

En français, caoursin/cahoursin, Lombard.

CHOEROGRYLLUS, græca vox χοιρόγρυλλος [[χοιρογρύλλιος]], Histrix animal, de quo cap.11. Levit. [Choerogryllus, qui ruminat] At hoc animal non ruminat, & consequenter textus sensui interpretatio non concordat. Hebræi tamen Cuniculum exponunt.

Mot grec choïrogryllos. Porc-épic, ou hérisson, dont il est question dans le Lévitique, au chap.11 : « le daman, ruminant » [11-5 ; notez que le daman n’est pas un hérisson]. Or cet animal ne rumine pas et par conséquent le texte ne s’accorde pas avec cette interprétation. Les Hébreux interprètent le terme comme désignant le lièvre.

COEMETERIUM, locus ad sepeliendos Christianos destinatus, ex græca voce Κοιμητήριον, & significat dormitorium ; Christianorum enim fides resurrectionem mortuorum docens, hinc mortem quasi somnum, & dormitionem existimat.

Cimetière, lieu destiné à la sépulture des Chrétiens, du grec koïmeterion, qui signifie dortoir, car la foi chrétienne enseignant la résurrection des morts, il en résulte que la mort est considérée comme un sommeil.

COENOMYIA, vox græca ϰοινομυια, muscarum adunatio. [Venit cœnomyia, & ciniphesin omnibus finibus eorum. Psalm.104.]

Essaim de mouches : « les insectes passèrent, les moustiques sur toute la contrée » (Ps. 105-31 BJ) / « et parurent les mouches venimeuses, Les poux sur tout le territoire » (LS).

Le Psalmiste évoque dans ce passage deux « plaies d’Égypte », lesquelles semblent mal connues des exégètes puisque, outre les différences entre les deux traductions bibliques ci-dessus, on trouve à la page Wkpd relative aux plaies d’Égypte, que la plaie n°2 sont « les moustiques (ou les poux) » et la plaie n°3 « les mouches (ou les taons ou les bêtes sauvages) ». Entre un moustique et un pou, la différence est pourtant considérable, et elle l’est bien plus encore entre une mouche (ou un taon) et une bête sauvage.

COLENTES, appellabantur, qui ab idolotria ad Judaismus transibant.

« Célébrants », nom de ceux qui passaient de l’idolâtrie au judaïsme.

COLYMPHA, navis genus ; at juxta græcam originem Colymba scribi deberet, à græco verbo ϰολυμβάω, quod ire sub aquis significat. [Ajunt enim in ipsas colimphas ipsum Alexandrum introisse, & profundum conscendisse usque ad imum, ut sciret Oceani profundum, & differentiam maris, & abyssi ; nobis verò incredibile videtur. D.Hieronym.] Non erat fortassè navis ; sed potiùs ex corio vestis, sicut nostris temporibus fieri solet, ad descendendum in aquarum profunditatem.

Genre de navire qui devrait, en raison de son origine grecque s’écrire colymba, du verbe grec colymbaon, qui signifie plonger sous l’eau : « On prétend qu’Alexandre le Grand entra dans ce colympha et qu’il descendit au fond de la mer pour connaître les océans, les différentes mers et les abysses, ce que nous tenons pour invraisemblable. » (S.  Jérôme) Ce n’était peut-être pas un navire mais plutôt un vêtement de cuir comme celui que l’on revêt de nos jours pour descendre dans les profondeurs.

Ce passage comporte une double surprise. Tout d’abord, il est douteux en effet, comme le trouvait déjà S. Jérôme, qu’Alexandre le Grand fût jamais entré dans un sous-marin pour explorer le fond des mers. C’est pourquoi le terme colympha est généralement traduit par « cloche de plongée », un dispositif rudimentaire dont des exemples anciens sont attestés, bien que les faits décrits dans le cas d’Alexandre paraissent excéder de loin les capacités limitées d’une telle cloche. Exagération des chroniqueurs, sans doute.

Mais il n’est pas moins surprenant que Magri, doutant, comme S. Jérôme, de l’existence de ce qui est décrit comme un véritable sous-marin moderne, décrive comme explication alternative plausible un scaphandre, à savoir un vêtement de cuir (« ex corio vestis ») servant à la plongée sous-marine, comme il en existait, nous dit-il, à son époque (« sicut nostris temporibus fieri solet »), alors que les premiers scaphandres passent pour ne pas être plus anciens que la fin du 18e siècle. Je rappelle ce que j’ai indiqué en introduction, à savoir que Magri est décédé en 1672 et que l’édition de son dictionnaire dont je me suis servie date de 1712.

Colympha, illustration du Roman d’Alexandre d’après le Pseudo-Callisthène, Musée Condée, Chantilly

CONCILIUM, seu Conciliabulum, Martyrum cappella, seu cœmeterium, ubi recondita sunt eorum corpora.

Concile, ou Conciliabule, chapelle de martyrs, ou cimetière, où sont conservées leurs dépouilles.

CONSTIPATORIUM, Remedium, seu emplastrum, ad sistendum vulnerum sanguinem.

« Constipatoire », remède ou emplâtre pour fermer une blessure.

D’où (du latin constipo, entasser, regrouper) l’espagnol constipado, enrhumé, congestionné, la congestion étant dans le rhume celle des voies nasales et dans la constipation celle de l’intestin.

CONTINA, apud Slavos templum significabat. Contina dicebatur, quia in ea Idolorum simulacra continebantur.

Nom qui désignait un temple chez les Slaves, où ils gardaient leurs idoles.

COPRONYMUS, Κοπρόνυμος, stercoratus, à voce græca ϰόπρος, idest, stercus, & ὄνομα, nomen, quo vocabulo cognominatus est Constitantinus Imperator Leonis Isaurici filius, quia dum trina immersione in sacro fonte juxta Græcorum ritum baptizaretur, sacras aquas constercoraverat, atque tunc S. Germanus Constantinop. Patriarcha de hoc infante vaticinavit, eum commaculaturum esse Christianam Religionem, quod ex acerrima ejus in sacras imagines persequutione verificatum fuit.

Gr. copronymos, « souillé d’excréments » (stercoratus), du grec copros, excrément, et onoma, nom, surnom du fils de Léon l’Isaurien, empereur de Constantinople, qui, lors de l’immersion dans les fonts sacrés au moment de son baptême selon le rite grec, souilla l’eau de ses excréments, ce qui fit prédire à S. Germain, patriarche de Constantinople, que cet enfant déshonorerait la religion chrétienne, comme cela fut avéré par la suite en raison de sa persécution des images saintes.

Il s’agit de Constantin V Copronyme (718-775), fils de Léon III l’Isaurien.

CRANIUM, aliquando calvarium montem denotat. [Adam primus noster parens in hoc, qui nunc dicitur cranium, loco dicitur esse sepultus, ubi meus Christus pro nobis crucem, & mortem suscepit. In vita S. Theodos. Cœnobiar.]

(Mont du) Crâne, désigne parfois le Calvaire ou Golgotha : « On dit qu’Adam notre premier père est enterré en ce lieu que nous appelons aujourd’hui le Crâne, où le Christ fut crucifié pour nous et reçut la mort. » (Vie de Théodose le Cénobiarque)

CRIOBOLUM, ϰριοβόλιον, genus sacrificii, in quo arietes mactabantur, ex græco ϰρίος, idest, aries, & βολέω, percutio, macto.

Criobole, genre de sacrifice où l’on immolait des béliers.

Auquel on peut ajouter, parmi les sacrifices païens les plus courants, le taurobole (taurobolium), immolation de taureaux, et l’égibole (egibolium ou aegobolium), immolation de chèvres.

CURMI, potio ex hordeo, vel alia frugum specia commixta, communiter cervisia appellata.

Boisson à base d’orge mêlé à d’autres produits, communément appelée cervoise.

D

DACTYLOTHECA, δαϰτυλοθήϰη, Capsula, in qua digitorum anuli conservantur. FR. Sed ex Plinio quantitatem, seu museum gemmarum significare colligitur.

Boîte où l’on gardait des anneaux. Mais dans Pline le terme est entendu comme une collection ou un musée [une mosaïque ?] de pierres précieuses.

DIACOPOSIS, & Diacopsis, sic Diacopi, διάϰοποι, dicti sunt canales illi per quos Nili inundatio in Ægyptiacos campos compartiebatur.

Ce sont, en Égypte, les canaux par lesquels les eaux des inondations du Nil sont réparties entre les champs.

DICANITIUM, clava argentea, italicè Mazza, quæ antiquitus antè Imperatorem & Magistratum ferebatur, hodie tamen ante Cardinales defertur.

Masse en argent, appelée mazza en italien, qui dans les anciens temps était portée au-devant des empereurs et des magistrats, et qui l’est encore aujourd’hui au-devant des cardinaux.

Le Macri italien est un peu différent : « Dicanitium. Mazza di argento, la quale anticamente si portava avanti alcuni Officiali della Corte Imperiale, come si costuma hoggi fare alli Cardinali, & altri Magistrati. » Selon cette version, cette masse était portée dans les anciens temps devant certains personnages officiels de la cour impériale, et aujourd’hui devant les cardinaux et d’autres magistrats.

On sait que le Parlement britannique a conservé une fonction de massier et que la masse est placée à différents endroits, sur ou sous la table, selon le type de séance ouverte.

DUSIUS, dæmon incubus : [Dæmones, quos Dusios Galli nuncupant, hanc assiduam immunditiam & tentare, & affligere plures asseverant. D.Aug. lib.15 de Civit. Dei.]

Dusien, démon incube : « (comme c’est un fait public et que plusieurs ont expérimenté ou appris de témoins non suspects que les Sylvains et les Faunes, appelés ordinairement incubes, ont souvent tourmenté les femmes et contenté leur passion avec elles, et comme beaucoup de gens d’honneur assurent que) certains démons, à qui les Gaulois donnent le nom de Dusiens, tentent et exécutent journellement toutes ces impuretés (en sorte qu’il y aurait une sorte d’impudence à les nier, je n’oserais me déterminer là-dessus, ni dire s’il y a quelques esprits revêtus d’un corps aérien qui soient capables ou non – car l’air, simplement agité par un éventail, excite la sensibilité des organes – d’avoir eu un commerce sensible avec les femmes) » (S. Augustin, La cité de Dieu, livre 15)

E

EDUCERE SE PER AENEUM, legis Salicæ phrasis in tit.59. & est, quando reus cogitur suam innocentiam probare, summergendo brachium in aqua ferventi, & ita purgatur à calumnia, absque idoneis testibus ei imposita.

« Se tirer d’affaire par le chaudron », expression de la loi salique, quand un accusé est forcé de prouver son innocence en plongeant le bras dans l’eau bouillante pour se disculper de cette manière d’une accusation portée contre lui sans les témoins requis.

ELEPHANTINUS MORBUS, lepra, ita dicta, quia cutem scabiosam reddit ad instar elephantum.

« Maladie éléphantine », la lèpre, ainsi appelée parce que la peau devient rugueuse comme celle de l’éléphant.

EMBRYORECTES, formatur ex græcis vocibus εμβρυορέϰτης, idest, chirurgicum instrumentum quo discinditur embrio, ut ex materno utero frustratim extrahatur.

Instrument chirurgical servant à réduire en pièces l’embryon et à l’extraire de la matrice morceau à morceau.

ENCOLPIUM, ένϰόλπιον, parva Crux pectoralis Episcopi ; significat etiam quodlibet pectorale reliquiarium.

Petite croix pectorale portée par les évêques ; désigne également tout reliquaire pectoral.

ENERGEMA, Ενέργηπα, operatio, efficacia, & accipitur in malum sensum, scilicet, pro operatione diabolica in Energumenis excitata.

Action, force, entendue comme l’action diabolique suscitée dans les « énergumènes » ou possédés.

ENIDIOS, marmoris genus, ità frigidissimum, ut in aquam convertat ambientem aerem : [Unde Constantinopoli in veteri palatio imperiali sub terra quasdam conchas marmoreas vidi de simili lapide, quæ plenæ existentes aqua, evacuantur aliquotes, & sine omni humano studio plenæ inveniuntur aqua. Guglielmus, de Terra Sancta, apud Canisium.]

Genre de marbre, si froid qu’il change l’air ambient en eau : « Dans les caves de l’ancien palais impérial de Constantinople, j’ai vu quelques vasques de ce marbre, qui une fois vidées de leur eau se remplissent de nouveau d’elles-mêmes. » (Récit d’un voyage en terre sainte par [un certain] Guglielmus, dans S. Pierre Canisius)

ENGASTRIMITUS, Græcum vocabulum ἐγγαστρίμυτος, idest, ventriloquus : sic ab Origene appellatus est quoddam ejus opus, in quo de spiritibus pythonicis egit, qui ex ventre responsiones proferebant.

Gr. engastrimytos, à savoir, ventriloque : nom d’une œuvre d’Origène où il est question des esprits pythiens, qui donnaient leur réponse par le ventre.

« La pythie ou la pythonisse de Delphes rendant des oracles de temps immémorial ; non seulement elle était ventriloque, mais elle recevait l’inspiration dans son ventre. » (Voltaire)

ENSALMUS, incantatio, quæ in certis superstitiosis orationibus continetur, cujusmodi est oratio illa Crux Christi salva me à quodam Archiepiscopo Græco composita.

Incantation que comportent certaines prières superstitieuses, à la manière de Croix du Christ, sauve-moi composée par un certain archevêque grec.

La version italienne ajoute que cette oraison Croix du Christ, sauve-moi a été composée contre la peste et qu’elle fut encore employée lors de la peste de 1656 en Italie, avant d’être condamnée par l’Inquisition : « Nell’anno 1656, grassando la peste in alcune principali Città dell’Italia, alcuni ostinatamente adopravano le sopredette parole scritte in cifre. … Finalmente doppo molto controversie furono condanatte dal supremo Tribunale del sant’Officio di Roma, e dichiarate superstitiose. »

EXCETRA, εϰϰετρα, hydra, serpens in aquis degens, & translativè pro impatientia accipitur à Tertulliano.

Hydre, serpent aquatique, et métaphoriquement l’impatience, selon Tertullien.

F

FABARIUS, perantiquum Cantorum vocamen. [Antiqui pridie, quàm cantandum erat, cibis abstinebant, psallentes tamen legumine in cause vocis assiduè utebantur. Unde & Cantores apud Gentiles Fabarii dicti sunt. Isidor. de Eccles. off. lib.2.c.12.]

Dénomination antique des chanteurs : « Naguère, à la veille de chanter, les chanteurs s’abstenaient de nourriture, mais ils mangeaient fréquemment des fèves pour leur voix. C’est pourquoi les chanteurs sont appelés fabarii, mangeurs de fèves, chez les païens. » (Isidore)

FACULARUM ACCENSORES, dicebantur Christiani, qui Gentilium superstitiones retinentes, lucernas ad fontes accendebant, quæ superstitio à Conciliis Toletano, Antisiodorensi [[Autissiodorensi ?]], & Nannatensi aliisque condemnata fuit.

« Allumeurs de flambeaux », nom donné aux Chrétiens qui, conservant des superstitions païennes, allumaient des lampes au bord des fontaines, superstition qui fut condamnée par les Conciles de Tolède, d’Auxerre et d’autres.

FERDINANDUS, est nomen Arabicum à Fer-din-handu, idest, Gaudium fidei habet ipse, sivè Gaudium fidei apud eum ; ideò hoc nomine appellatus fuit primus B. Ferdinandus Rex Hispaniæ, eo quia hoc regnum à Saracenorum tyrannide ipse liberaverat.

Nom arabe, de Fer-din-handu, qui signifie « qui a en soi la joie de la foi » ; d’où ce nom fut donné au premier roi d’Espagne, Ferdinand, parce qu’il libéra son royaume des Sarrazins.

D’autres donnent à ce prénom une origine germanique. Et il est plutôt étonnant de donner à un roi un nom arabe pour avoir chassé les Sarrazins de la péninsule, ce qui suppose d’ailleurs que le roi fût appelé Ferdinand après cette action plutôt qu’à son baptême. En outre, si ce Ferdinand est bien, comme je le suppose, Ferdinand le Catholique, époux d’Isabelle de Castille, il s’agit de Ferdinand V, et tous les Ferdinand qui le précèdent n’ont pas eu l’honneur de « libérer leur royaume des Sarrazins », même si la plupart les eurent combattus. En outre, en espagnol le nom est Fernando, sans le din qui veut dire « foi » en arabe.

FORMALIUM, Gemma, seu aurea lamina gemmata, posita in fibula pluvialis Episcopi. Aliquando tamen Firmale dicitur.

Gemme ou bande d’or ornée de gemmes apposée sur l’attache de la chape des évêques. Parfois appelée [en latin] Firmale.

FRICTRIX, Mulier inhonesta, & libidinosa.

Femme malhonnête et libidineuse.

A donné fricatrice en français.

G

GABBARA, Ægyptiaca vox significat cadaver exiccatum, & aromatibus conservatum, quod vulgariter in officinis Mumia dicitur.

Mot égyptien désignant un cadavre vidé et conservé par des aromates, communément appelé momie.

Dans le Grand Larousse du 19e siècle, à gabbare on lit : « Momie égyptienne embaumée par les chrétiens du pays, aux premiers siècles de l’Église. » Cette nuance ne se trouve pas dans la définition du Macri, pour lequel il s’agit simplement d’un synonyme de momie. La définition du Larousse est intéressante par l’idée que les premiers chrétiens auraient pratiqué l’embaumement et la momification à la manière des Égyptiens, mais peut-être qu’elle ne résiste pas à l’examen des faits. En l’occurrence, la définition du Larousse résulte sans doute d’une confusion, comme il semble ressortir de l’ambiguité même de sa formulation : si des chrétiens embaument une momie égyptienne, la momie est deux fois embaumée…

À noter l’embaumement du Christ dans les Évangiles (Jean 19:39-40) : « Nicodème … vint aussi, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès, d’environ cent livres. Ils prirent donc le corps de Jésus et le lièrent de linges, avec les aromates, selon le mode de sépulture en usage chez les Juifs. » (BJ) « Ils prirent donc le corps de Jésus, et l’enveloppèrent de bandes, avec les aromates, comme c’est la coutume d’ensevelir chez les Juifs. » (LS) Les « bandes » rappellent fortement les « bandelettes » des momies égyptiennes, de même, à vrai dire, que l’ensemble de la cérémonie ainsi décrite, si ce n’est qu’il y manque l’excérébration et l’éviscération, dont le passage biblique ne dit rien.

GENITEI, sic appellabantur inter Hebreos illi, qui veram originem, & descendentiam ex Abrahamo trahere ostentabant ; nam in captivitate Babilonica multi utriusque sexus Hebræi cum infidelibus, & alienigenis matrimonio conjuncti fuerant, sed observantiores nonnisi cum fœminiis Israeliticis passi sunt commisceri. Isidor. lib.8.c.4.

Parmi les Hébreux, sont ainsi appelés ceux qui font valoir une véritable origine et descendance d’Abraham ; car lors de la captivité à Babylone de nombreux Hébreux de l’un ou l’autre sexe s’unirent conjugalement à des étrangers et païens, tandis que les plus observants ne s’unirent qu’à des femmes israélites.

GENNADES, appellantur fœminæ nobiles, quæ à propria nobilitate degenerantes viris plebeis in matrimonio junguntur.

Femmes nobles qui font déchoir leur noblesse en s’unissant à des hommes de la plèbe.

Gennade, dans le Grand Larousse du 19e siècle : « Jurisp. anc. Femme qui avait épousé un homme d’une condition inférieure à la sienne. »

GYNAECONA, γυναιϰων, locus pro mulieribus in Ecclesia destinatus.

Place dans l’église destinée aux femmes.

Voyez Androna pour la place destinée aux hommes.

H

HANNAPUS, incensi navicula.

Petit encensoir.

La ressemblance du terme avec le hanap est frappante. Le hanap était une coupe à boire.

HIEROPHANTA, Ιεροφάντης, Sacerdotis titulus apud Athenienses, qui, (ut D. Hieronymus contra Jovinianum scribit) ad extinguendos venereos ardores, cicutæ succum absorbebant.

Grec iérophantès, titre de prêtres chez les Athéniens, qui, selon S. Jérôme dans Contre Jovinien, buvaient le jus de la cigüe pour éteindre les désirs vénériens.

Socrate aussi but du jus de cigüe ; contrairement aux hiérophantes, il en mourut.

HOLOSERICUS, Heliogabalus fuit primus Romanorum, qui holoserica veste usus est, cùm antea subserica in usu esset. Lamprid. in Heliogab.

Héliogabale fut le premier à porter des vêtements entièrement en soie (holosericus) alors qu’auparavant on portait des habits à moitié en soie (subsericus) (selon l’histoire du règne d’Héliogabale par Lampride).

HYDROMYSTA, υδρομύστης, qui curam habet in Ecclesia conficiendi aquam benedictam, & eadem Ecclesiam intrantes aspergere.

Gr. hydromystes, personne chargée dans l’Église de produire l’eau bénite et d’en asperger les personnes entrant dans l’église.

HYEMANTES, erant illi, qui propter enormia & gravia delicta manebant sub dio propè Eccliesam, agentes publicam pœnitentiam ; non enim admissi erant in Ecclesiæ porticu cum aliis pœnitentibus.

Nom de ceux qui, en raison de l’énormité et de la gravité de leurs fautes, devaient faire pénitence sur le parvis en dehors de l’église ; ils n’étaient pas admis à passer les portes de l’église avec les autres pénitents.

Macri ajoute qu’ils devaient rester prostrés sur le parvis en demandant pardon aux fidèles qui passaient pour entrer et sortir de l’église. Les lépreux, « ou ceux qui l’avaient été », étaient assignés à cette place de façon permanente.

I

IDOLOTHYTUM, ειδωλόθυτον, idolo consecratum. [Sed non in omnibus est scientia. Quidam autem cum conscientia usque nunc idoli quasi idolothytum manducant.] Et inferius : [Ad manducandum idolothyta. I.Corinth.c.8. Et manducare de idolothytis. Apocalyp. cap.2.]

« Idolothyte », consacré, sacrifié aux idoles : « Mais tous n’ont pas la science. Certains, par suite de leur fréquentation encore récente des idoles, mangent les viandes immolées comme telles » (BJ) / « Mais cette connaissance n’est pas chez tous. Quelques-uns, d’après la manière dont ils envisagent encore l’idole, mangent de ces viandes comme étant sacrifiées aux idoles » (LS) (I Corinthiens, 8-7) et Apocalypse 2-20 : « cette femme qui se dit prophétesse égare mes serviteurs, les incitant à se prostituer en mangeant des viandes immolées aux idoles » (BJ) & « tu laisses la femme Jézabel, qui se dit prophétesse, enseigner et séduire mes serviteurs, pour qu’ils se livrent à l’impudicité et qu’ils mangent des viandes sacrifiées aux idoles » (LS)

ILLUMINATI, hæretici in Anglia recentiores, quos Hispani Adombrados vocant. Antiquitus tamen ità dicebantur Neophyti.

Hérétiques anglais d’origine récente, que les Espagnols appellent Adombrados. Dans le passé, on donnait ce nom aux néophytes ou nouveaux baptisés.

Car, s’agissant des néophytes, on appelait parfois le baptême « illumination » (illuminatio) et le baptistère « luminaire » (illuminatorius).

En revanche, les Illuminati renvoient aujourd’hui plutôt aux Illuminés de Bavière, donc à des « hérétiques » allemands, mais cette société ne fut créée qu’en 1776, donc bien après la mort de Domenico Magri. Plus loin (Voyez Tremulantes), ce nom espagnol d’Adombrados, quelque peu oublié, semble-t-il, paraît être appliqué aux Shakers protestants, vu que tremulantes pourrait être une traduction littérale de leur nom.

INCARMINATRIX, incantatrix.

Incantatrice (Macri italien : strega incantatrice).

L

LABORANTES, Clerici dicebantur, qui sepeliendi mortuos curam habebant. [Saluto hypodiaconos, lectores, janitores, laborantes, exorcistas. S. Ignatius Martyr. epist.112. ad Antioch.] Item dicuntur Copiatæ. Vide Synonyma in dict. Fossarii.

Clercs anciennement chargés d’enterrer les morts : « Je salue les hypodiacres, les lecteurs, les gardiens, les laborantes, les exorcistes. » (S. Ignace Martyr)

Ils faisaient ainsi partie des ordres mineurs de l’Église primitive, aux côtés des exorcistes et des autres ci-dessus nommés (« Numeravanti tra gli ordini minori nella primitiva Chiesa, como si raccoglie delle parole de S. Ignatio Martire »).

LABYRINTHUS, λαβύρινθος, mons est in Creta, habens antrum sinuosum, difficile ingressu, & reditus difficilius.

Une certaine montagne de Crète ayant des cavernes tortueuses, dont il est difficile de trouver l’entrée et difficile, une fois entré, d’en ressortir.

Le Dictionnaire historique de la langue française (Robert) indique : « Le mot aurait d’abord été employé en Crète à propos d’un complexe de cavernes [ce qui confirme le Macri], puis d’un ensemble de bâtiments réunis par des passages contournés, des couloirs inextricables. » Mais ce dictionnaire donne au terme une origine très improbable, à savoir le nom lydien de la hache. L’étymologie de Magri n’est cependant guère plus convaincante : « Ita dictus, quòd januam non capiat, seu eam non admittat. Videtur à λαβειν, capere, & θύρα, janua. » « Ainsi appelée car elle n’a pas de porte ou n’en admet pas. Des mots grecs pour comporter et porte. » Ce serait donc parce qu’elle n’a pas de porte que cette montagne ou son dédale de cavernes serait appelé « qui possède une porte » ?

À noter que labyrinthus existe en français, dans le domaine de l’astronomie (planétologie), où il désigne « un réseau complexe de vallées et de canyons entrecroisés. Des labyrinthi ont été décrits sur Mars et sur Vénus. » (Wkpd) S’agissant de Mars (voyez photo, tirée de la même page), ce sont sans doute ces fameux « canaux » qui ont pu faire croire à l’existence d’une civilisation martienne.

Noctis Labyrinthus de Mars, en bas de la photo

LIBELLATICI, lapsi in idolatriam ob martyrii timorem, qui duplicis generis erant, Sacrificati & Thurificati. Sacrificati dicebantur, qui sacrificia Idolis præstebant. Thurificati, qui thus Idolis dederant.

Chrétiens retombées dans l’idolâtrie par crainte du martyre. Ils étaient de deux sortes. Les « sacrifiants » (Sacrificati) acceptaient de sacrifier aux idoles et les « thuribulants » (Thurificati) d’encenser les idoles.

LUCIFUGAE, ta ex contemptu à Rutilio Numatiano [[Namatiano]] gentili appellati fuerunt Monachi, lib.1.itinerar.

Les « Lucifuges », ceux qui fuient la lumière, appellation péjorative donnée aux moines chrétiens par le [poète] païen Rutilius Namatianus.

LUPANAR, prostibulum, & ganeum, ubi Meretrices degunt. Aliquando pro conseptu ferarum accipitur ; nam in passione SS. Chrysanthi, & Dariæ habtur, [Daria verò in lupanar compulsa, leonis tutela, dum in oratione defixa est, à contumelia divinitus defensa est]

Maison de prostituée et taverne où vivent des prostituées. On appelle ainsi parfois un enclos à bêtes, comme dans la passion de saints Crisant et Daria : « Daria fut enfermée dans le lupanar, l’enclos d’un lion, mais tant qu’elle resta absorbée en ses prières elle fut défendue par volonté divine. »

Selon la page Wkpd Crisant et Daria (saints), Daria « est prostituée mais sa chasteté est défendue par une lionne ». Ce qui ne se comprend guère et paraît être une erreur de traduction du passage cité là par Magri. Il faut dire que le texte latin est particulièrement ambigu. Tout d’abord, « leonis tutela » pourrait en effet vouloir dire que Daria est sous la protection d’un lion, mais tutela est aussi un enclos. On se demande bien ce que faisait ce lion dans une maison de prostitution ! Cependant, le texte dit aussi que Daria a été défendue des outrages, ou des insultes (contumelia), ce qui n’est pas le genre de menace qu’on s’attendrait à voir décrire s’agissant d’un lion, si c’est bien du lion que Daria a été protégée, à moins que le terme soit habituel dans les martyrologes pour désigner les blessures mortelles infligées par les bêtes aux martyrs chrétiens notamment dans les jeux du cirque.

M

MANDRA, μάνδρα, spelunca, cubile, caula. Hinc metaphoricè pro monasterio dicitur. Ideò Archimandrita superior Monasterii, & Monachus Mandrita dictus est.

Gr. mandra, caverne, tanière, cavité, et, métaphoriquement, monastère. C’est pour cela qu’on appelle archimandrites les supérieurs des monastères et mandrites les moines.

En français, le terme archimandrite semble s’appliquer seulement pour l’Église orthodoxe tandis que mandrite, de même que les mandres (nom féminin) où ils résident, sont appliqués aux moines de l’Église catholique d’Orient.

MANDRAGORA, μανδραγόρα. Est herba valdè soporifera, quæ (ut aliqui putant) juxta mandras, seu circa speluncas provenit. Ejus radix est figura humana efformata, & quidem masculina, aut fœminina : & indè à plerisque vocatur ανθρωπόμορφος. Nam ανθρωπος, est homo, & μορφή, figura, forma.

Mandragore, herbe aux puissantes propriétés soporifiques, qui, d’après certains, pousse près des grottes. Sa racine a forme humaine, masculine ou féminine : d’où le nom anthropomorphos donné par d’aucuns à cette plante.

MANSUR, Arabica dictio, idest, adjustus, auxiliatus ; quo titulo D. Jo. Damascenus appellatus est, ex eo quia auxilio Beatæ Mariæ Virginis, in pristinum conjuncta ei fuit manus, quæ ab Iconomachis detruncata fuerat.

Mot arabe signifiant « aidé, assisté » ; le titre fut donné à S. Jean Damascène car la Vierge lui rendit intacte sa main qui avait été coupée par les Iconomaques (iconoclastes).

MANUTHIA, μανούθια, boleti per terræ exaltationes producti [Cùm nos autem aliquando colligeremus alimentum in solitudine : id verò erat, quod vulgò solet nominari manuthia. In Vita S. Euthymii.]

Bolets [champignons] produits par les exhalaisons de la terre : « Nous trouvions notre subsistance dans les solitudes : c’était ce qui est communément appelé manuthia. » (Vie de S. Euthyme)

MATRONAEUM, locus in Ecclesia pro matronis assignatus.

Place assignée aux matrones dans l’église.

MEDICAMENTARIUS, qui incantationibus, aliisque superstitiosis artificiis ad corporales infirmitates utitur.

Ce qui, par incantations et autres moyens superstititeux, est employé au traitement des maladies du corps.

METEMPSYCHI, à græca dictione Μετεμψύϰωσις, idest, animæ transmigratio, Hæretici dicuntur, qui ad imitationem Pythagoricum transmigrationem animarum asserebant. Hanc impiam doctrinam asserunt Rabbini, blasphemantes, quod Adami anima transmigratura sit in futurum Messiam : igitur hæc pythagorica opinio fuit antiqua inter Hebræos a tempore Christi interris degentis, qui illum putabant Eliæ, aut Jeremiæ, vel alicujus alterius Prophetæ animam in se habuisse.

« Métempsyques » furent appelés les hérétiques qui, après Pythagore, affirmaient la transmigration des âmes. Les rabbins continuent de soutenir cette doctrine en affirmant que l’âme d’Adam doit migrer dans leur futur Messie. Cette opinion pythagoricienne était déjà répandue parmi les Hébreux au temps du Christ, certains d’entre eux affirmant qu’il avait en lui l’âme d’Élie, de Jérémie ou d’un autre prophète.

« Quant à la réincarnation, c’est une doctrine chrétienne, écartée par le clergé. Jésus-Christ prétend que saint Jean-Baptiste fut une réincarnation d’Elias. » (Strindberg, Inferno)

MISSA PRO MORTE INIMICORUM, frequentabatur in Hispania, quæ tanquam superstitiosa, & vindicativa, de ann.694. in XVII. Conc. Tolet. can.5. sub gravissimis pœnis prohibita fuit.

Messes pour la mort des ennemis, fréquentes en Espagne jusqu’à leur prohibition, sous peines sévères, pour superstitieuses et vindicatives, par le dix-septième Concile de Tolède en 694.

MONAZONTES, μοναζόντες. Monachi solitarii. Cassianus collat.18 cap.5.

Moines solitaires (dans Cassien).

Ou bien simplement moines, car ils quittaient le monde et se séparaient de leurs parents et proches.

Je place ici mon court essai inédit sur la querelle des moines au moment de l’apparition des ordres mendiants (2008).

Contra Mendicos

L’émergence et le développement des ordres mendiants donnèrent à la vie monastique en particulier et à la communauté chrétienne en général une physionomie nouvelle, étrangère à l’esprit du premier Moyen-Âge. Ces ordres ne s’imposèrent cependant pas sans résistance de la part des communautés qui leur préexistaient et étaient porteuses d’une autre forme de spiritualité.

La résistance aux ordres mendiants s’organisa tant au sein du clergé séculier qu’au sein du clergé régulier, mais particulièrement au sein de ce dernier. Le clergé séculier s’opposa à l’émergence des mendiants sur le plan doctrinal, notamment au sujet de l’interprétation de la bulle Ad fructus uberes de 1281 qui leur conférait des privilèges. Les chaires universitaires furent un lieu privilégié de cette controverse, qui ne devait prendre fin qu’au bout de neuf ans par la confirmation des privilèges des mendiants. Par ailleurs, le clergé séculier s’opposa mollement à l’installation de couvents de mendiants dès lors que les prérogatives des paroisses étaient préservées.

En revanche, les réguliers menèrent une opposition radicale. L’ordre cistercien repose entièrement sur la notion d’abbaye et les relations des unes aux autres à l’intérieur d’un réseau d’abbayes-mères et d’abbayes-filles, d’où la relative autonomie de l’ordre à l’égard de la cour pontificale. Certaines abbayes possédaient des droits seigneuriaux étendus, qui leur permirent de s’opposer à l’installation des mendiants dans leur voisinage : aucune maison religieuse ne pouvait s’installer dès lors que les obligations fiscales auxquelles les habitants étaient soumis ne pouvaient être remplies ; de cette manière, il devenait impossible de fonder un monastère sans l’autorisation de l’abbé, et les ordres usèrent avec constance de leurs prérogatives pour empêcher l’expansion des mendiants.

Seules des pressions énergiques pouvaient faire ployer un tel obstacle, et c’est ce à quoi s’efforcèrent le haut clergé et, tout particulièrement, le Vatican, conscient de l’utilité des mendiants dans un projet de centralisation pontificale. Seigneurs et bourgeois prodiguèrent également des appuis aux mendiants, notamment certaines familles qui, dans le Midi de la France, étaient en relation avec les hérésies vaudoise et cathare.

En réaction à ces pressions, plusieurs cas de voies de fait et agressions physiques sont avérés de la part de moines des anciens ordres contre les mendiants, faits qui attestent de leur hostilité profonde envers ces derniers.

Ce serait une explication insuffisante d’imputer cette hostilité à de pures considérations matérielles. Dans le but, certes louable, de dénoncer des moeurs ecclésiastiques corrompues et de se consacrer par la prière au salut des âmes, prétendument négligé par les anciens ordres, les mendiants portèrent un coup à l’organisation monastique alors existante, ainsi qu’à sa mystique. Alors que les Cisterciens font reposer leur existence monastique sur le concept du travail, et que l’utilité des ordres militaires, protégeant les pèlerins, est évidente, les mendiants introduisirent dans la chrétienté la figure du parasite pieux. L’activité de prédication caractéristique des mendiants (tels que les Dominicains, ou frères prêcheurs), est significative en soi, car les premiers chrétiens et les anciens ordres prêchaient en réalité par l’exemple et non en haranguant les foules.

MORTICINUM, animal naturaliter mortuum, cujus carne vesci prohibuit Deus in veter. testam. [Morticina vitabitis. Levit. cap.11.]

Animal mort de mort naturelle, dont la chair est interdite à la consommation dans le Lévitique (11-11) : « Vous aurez en dégoût leur cadavre. »

MORTUUS, aliquando Idolum intelligitur. Vide Necrothyta (res mortuis).

Mort, parfois entendu pour idole. Cf « Nécrotythe » : la chose pour les morts (la « chose aux morts »), ce qui est immolé aux idoles.

MYGALE, mus araneus, de quo mentionem facit Ælianus, ex græco vocabulo μυγάλη, est inter immunda animalia in Levit. cap.11. computatus.

Musaraigne, comptée parmi les animaux immondes dans le Lévitique chap.11.

Le terme est tiré du Lévitique 11-30, dans la Vulgate : « mygale, et chamaeleon, et stellio, et lacerta, et talpa. » que l’on trouve ainsi traduit en français (?) : « gecko, koah, letaah, caméléon et tinchamète » (BJ) ou « le hérisson, la grenouille, la tortue, le limaçon et le caméléon » (LS).

La mygale, au sens contemporain, est ainsi appelée car elle appartient à la famille des Mygalomorphae, c’est-à-dire des araignées « à forme de musaraigne ». Or la musaraigne est, selon l’étymologie, une « souris-araignée ». La mygale est donc l’araignée à forme de souris-araignée.

MYROBLUITA, μυροβλύτα. FR. Ita cognominatus est S. Dominicus Martyr à Græcis, quia ex ejus sepulchro liquor scaturiebatur pro infirmitatibus mirabilis : voces quidem græca sunt, nempè, μύρον, unguentum, & βλύω, scateo, mano.

Gr. myroblyta, myroblite, myroblyte, surnom donné par les Grecs à S. Dominique Martyr car de son sépulcre jaillissait un liquide miraculeux capable de guérir les infirmités. Le mot est grec et vient de myron, onguent, et blyon, jaillir, sourdre.

Dominique n’est pas le seul saint myroblite. « Par contre Lydwine ne fit point partie du groupe des Myroblites, c’est-à-dire des déicoles, dont les cadavres distillèrent des essences et des baumes. » (J.-K. Huysmans, Sainte Lydwine de Schiedam)

N

NOTATUS, aliqua nota infamis. Quare cicatrix in facie ad reminiscentiam alicujus infamiæ Nota dicitur.

Marque infamante. Une cicatrice sur le visage infligée en réminiscence d’une infamie est également appelée nota.

NYMPHAEUM, fons ad Ecclesiæ januam, ubi manus lavabant Christiani, antequam ad orandum ingrederentur.

Fontaine ou bassin près de la porte de l’église, où les Chrétiens se lavaient les mains avant d’entrer pour prier.

Dictionnaire latin Olivetti : nymphée, source sacrée aux nymphes. Dictionnaire latin Chatelain : temple des nymphes.

NYSUS, vox Syracusana, idest, claudus ; ideò Syracusani Bacchum Dio nysum ex Διος, & Νύσος, idest, Juppiter claudus appellabant.

Mot syracusain signifiant boiteux ; d’où le nom du dieu syracusain Bacchus, Dionysos, Jupiter boiteux.

O

OASENA DEPORTATIO, exilium ad quendam Ægypti locum, qui Oasis dicebatur, de qua pœna fit mentio in Theodos. Codice lib.9. tit.32.

« Déportation oasienne », condamnation à l’exil en un certain lieu d’Égypte appelé Oasis, peine dont il est fait mention dans le Code de Théodose.

Il ne s’agit sans doute pas d’une oasis unique, toute oasis, seul lieu de vie possible au milieu d’immensités désertiques, pouvant servir de prison.

OLIBANUM, incensum ; Græci λίβανος, & Arabes Alluban dicunt.

Oliban, encens : Grec libanos et Arabe al-luban.

Voyez dans ma Note sur l’indonésien :

« Luban. Encens ; luban jawi, benjoin. / De l’AR لبان (lubân), encens, لبان جاوي  (lubân jâwî), encens de Java. C’est précisément ce nom arabe de « l’encens de Java » qui a donné (par l’intermédiaire du catalan, selon le Robert étymologique) le mot français « benjoin », en anglais benzoin. »

ONONYCHITES, Christianorum Deus à Gentilibus ex contemptu, teste Tertulliano, appellatus ; græce enim ὀνονυχίτης, asininis unguibus præditum significat, quæ fictio originem traxerat ex Tacito lib.5. hist.

Appellation péjorative des Chrétiens par les païens, selon Tertullien, du grec ononychites, qui a des pieds ou des sabots d’âne, légende tirée du livre 5 des Histoires de Tacite.

P

PAREDRUS, πάρεδρος, Assessor, consiliarius, accipitur etiam pro malo spiritu, qui Incantatoribus ac Magis assistere solet. Salmasius per Paredros Deos minores intelligit.

Assistant, conseiller, dit d’un esprit maléfique serviteur des enchanteurs et des mages. Salmasius l’entend quant à lui comme dieu mineur.

Salmasius est, semble-t-il, et c’est assez remarquable pour le souligner, l’humaniste protestant Claude Saumaise. Le mot français parèdre a retenu son interprétation (dieu mineur) et oublié le sens ici donné par Magri.

PENTAGLOTTUS, quasi quinquilinguis dici potest, græcè Πεντάγλωττος. Ita dictus Sanctus Epiphanius, Salaminæ in Cypro Episcopus, vir eruditione, & sanctitate, & ob quinque linguarum, Græcæ videlicet, Hebraicæ, Latinæ, Syriacæ, & Ægypticæ à S. Hieronymo commendatus, & Pentaglottus vulgò nuncupatus.

« Le pentaglotte », S. Épiphane, évêque de Salamine de Chypre, homme saint et érudit qui parlait cinq langues, à savoir le grec, l’hébreu, le latin, le syriaque et l’égyptien, ainsi surnommé et loué par S. Jérôme.

PHRONTISTERIUM, φροντιστήριον, idest, contemplationis mantio, pro Monasterio usurpatur.

Gr. phrontistérion, maison de contemplation, pour désigner un monastère.

PHYSICA, φυσιϰη, Ecclesiasticis prohibita. Medicina intelligitur in sex. decretal. lib.3. tit.34. cap.1.&2.

La physique, entendue comme l’art de la médecine (dans les décrétales), est interdite aux ecclésiastiques.

C’est en vertu du principe Ecclesia abhorret a sanguine (l’Église a horreur du sang) que, d’une part, les tribunaux ecclésiastiques ne condamnaient jamais à mort les clercs, soumis à leur seule juridiction, et faisaient appel pour les exécutions au bras séculier, et, d’autre part, que les conciles défendirent aux clercs d’exercer le métier de chirurgiens.

PLUMBATAE, genus martyrii, de quo sæpè in Martyrol. Flagellum ex funiculis erat, ad cujus extremitates pendebant plumbeæ pilulæ.

Genre de martyre dont il est souvent question dans le Martyrologe. C’est un instrument de flagellation dont les lanières sont pourvues à leurs extrémités de billes de plomb.

POULAINIA, calceamenti cuspis acuta, qua forma illis temporibus Principes utebantur, ut ex antiquis picturis colligitur : ita appellabatur ex forma acuta ad similitudinem unguis pulli.

Poulaine (souliers à la), souliers de forme pointue, portée par les princes [et la noblesse] aux siècles passés, ainsi qu’on peut le voir dans les anciennes peintures. Ils tirent ce nom de leur forme pointue semblable aux ergots de poulet.

PROTOMARTYR, πρωτομάρτυρ, primus martyr, quo titulo appellari solet ab Ecclesia D.Stephanus ; primus enim fuerat, qui inter Christianos gloria Martyrii coronari meruerit : sic etiam vocatur justus Abel respectu veteris martyrum testamenti, & inter Christianas fœminas Sancta Thecla in Menologio græco his verbis celebratur : [Sanctæ Protomartyris, & paris Apostolis Theclæ.]

Premier martyr, titre conféré par l’Église à S. Stéphane, qui fut le premier à s’acquérir la gloire de la couronne des martyrs ; de même le juste Abel, dans l’Ancien Testament, et parmi les femmes S. Thècle, dans le Ménologe grec « Sainte Thècle protomartyre et acteur apostolique ».

S

SABBATUM HENOCH, phrasis Christianorum Æthiopiæ in eorum Calendario apposita ; hujus autem modi loquendi origo, secundum aliquorum opinionem, à periodo solarium annorum provenit, qui periodos septem millia annorum continet, cujus decima pars dicitur Sabbatum Henoch, quia hic homo natus fuerat anno 700. ab Orbe condito, ut Scaliger lib.7. de emendat. refert ; licet alii hanc nativitatem statuant anno 622.

Expression employée par les Chrétiens d’Éthiopie dans leur calendrier. Selon certains, cette expression provient de la période de sept mille années solaires, dont la dixième partie, c’est-à-dire sept cents ans, est appelé Sabbatum Henoch parce qu’Henoch est né 700 ans après la création du monde (Scaliger), bien que d’autres aient affirmé qu’il fût né en l’an 622.

Il faut rappeler, concernant ces généalogies bibliques, que, selon Voltaire, elles commencèrent à être mises à mal quand les voyageurs firent connaître que les Chinois possédaient des chroniques plus anciennes que le monde selon les généalogies de la Bible.

SALISATORES, Magi, sive Divinatores, qui sumebant auguria ex corporis palpitatione, & membrorum tremore.

Mages ou devins qui tiraient des augures des palpitations du corps et des tremblements des membres.

SCORPIACUM, medicinale antidotum contra scorpionum ictus : hoc vocabulo Tertullianus suum tractatum contra Gnosticos hæreticos denominavit, quos hæreticos etiam S. Epiphanius scorpionibus assimilavit.

Antidote contre la piqûre des scorpions : le mot sert de titre au traité de Tertullien contre les hérétiques gnostiques, que S. Épiphane comparait à des scorpions.

SCORPIO, martyrii genus ; erat enim nodosa, ac spinea virga, quæ percutiendo carnem lacerabat, ita appellata, quia ad instar scorpionis caudæ curvabatur.

Genre de martyre : il s’agissait d’un bâton noueux et épineux qui lacérait les chairs et était ainsi appelé car il était courbé à l’instar de la queue du scorpion.

Dans le dictionnaire latin Olivetti : « Sorte de bâton armé de pointes de fer qui était employé comme instrument de torture. »

SCOTALLUM, œnopolium, sive taberna, in qua cervisia venditur. Ex saxonibus Scot, idest, signum, quod in tabernis solet apponi, & Ala, nempè, cervisia.

« Oenopole » ou taverne où l’on vend de la cervoise. Du saxon scot, enseigne, car les tavernes étaient identifiées par une enseigne, et ala, bière [l’ale anglaise].

SCREONA, & Screuna, domus subterranea. Ex germanica dict. Eschrenes.

Maison souterraine. Du germain Eschrenes.

Macri italien : « Casa sotterranea, dove sogliono vegliando la notte lavorare le zitelle in campagna. Vocabolo della legge Salica. »

SCRIPTORIUM, locus in Monasterio, ubi Monachi ad scribendum conveniebant tempore hyberno, qui locus conservabatur calidus.

Partie d’un monastère où les moines se réunissaient pour écrire pendant l’hiver, laquelle était chauffée.

SOMNIALIA, liber superstitiosus ita inscriptus, in quo somniorum observationes continebantur, sub nomine Danielis Prophetæ falsò divulgatus.

Livre de superstition dans lequel étaient inscrites des observations relatives aux rêves, et faussement attribué au prophète Daniel.

SORS, idest, divinatio. = Sortilegium

Divination.

A donné le mot « sort ».

SORTIARIA, Venefica, Maga.

Magicienne, celle qui lance des sorts.

SQUATUS, piscis species, italicè squadro dicitur, cujus aspera pelle utuntur fabri lignarii ad puliendum eorum opus ; ideò à Græcis ρίνη, idest, lima ; à Latinis autem squatina dicitur.

Espèce de poisson appelée squadro en italien, dont la peau rugueuse est employée par les artisans en ébénisterie pour polir leurs œuvres ; c’est pourquoi on l’appelle riné en grec, ce qui signifie une lime. Également appelé squatina en latin.

En français, ange – et non limande.

STANTES, dicebantur Christiani in persecutione fidei constantes ; è contrario Lapsi qui timore tormentorum à fide apostatabant.

Nom des Chrétiens restés fidèles dans les persécutiones, par opposition aux Lapsi (relaps) qui apostasiaient la foi par peur des tortures.

STAUROPHYLAX, idest, Crucius Custos. Dignitas in Ecclesia Hierosolymitana, ad quam lignum veræ Crucis custodire spectabat.

« Gardien de la Croix » : dans l’église de Jérusalem, dignité de celui qui avait le bois de la vraie croix sous sa garde.

STRIA, strix, venefica, maga. In lege salica tit.67. ubi appellatur Strio portus locus, in quo striges conveniunt. FR. Strix propriè avem nocturnam, quam aliqui Bubonem esse dicunt, significat ; indè translativè striges dicuntur veneficæ mulieres, quæ de nocte malè operantur.

« Estrie », sorcière, magicienne. Dans la loi salique, est appelé Strio portus un lieu où les sorcières se réunissent. Le strix est spécifiquement un oiseau nocturne, dans lequel certains voient le hibou, et par métaphore le terme a servi à désigner des sorcières qui commettent leurs maléfices la nuit.

SUTULARES, calceamenta ex superiori parte contecta, sed absque soleis, quibus Sancta Gundula usa est, ut hac sancta simulatione ejus pœnitentiam tegeret.

Souliers ayant une partie supérieure mais dépourvus de semelle, que portait sainte Gudule en vue de cacher sa pénitence par une pieuse dissimulation.

SYNELITES, vox quidem corrupta apud Honorium lib.1. de imagine mundi cap.14. cum selenites, σεληνίτης, idest, lunaris, scribendum esset ; est autem gemma quædam, quæ crescit, ac decrescit, cum lunæ incremento, & decremento, quam Lunarem Latini appellant, & à Dioscoride Aphroselenus lib.5. appellatur ; & ibi Marcellus : corruptè tamen in textu Plinii lib.37.c.10. dicitur Aphrodisiace.

Corruption, dans Honorium, de selenites, c’est-à-dire pierre de lune : une gemme qui croît et décroît avec la lune. Lunaris en latin et aphrosélénus dans Dioscoride, par erreur appelée aphrodisiace par Pline.

T

TEGULARIA, Maga, Incantatrix, quia super tecta, ac tegulas earum præstigia facere solent. [Tegularia malefica, quod supra tegulare sacrificet. Gloss. Isidori]

Magicienne qui réalisait ses prodiges sur des toits ou terrasses : « Tégulaire maléfique, qui sacrifie sur les toits. » (Glossaire d’Isidore)

TEMPESTARII, Fascinatores, qui mediantibus eorum incantationibus tempestates in aeris regione conmovent, de quibus S. Agobertus, qui etiam inquit, quod hujusmodi tempestates à vulgo Aura levatitia dicebantur.

Magiciens qui par leurs incantations suscitaient des tempêtes dans le ciel. S. Agobard, qui en parle, explique que les tempêtes ainsi créées étaient appelées par le vulgaire « vent levé » (Aura levatitia).

TILON, vermis pilosus.

Ver poilu.

TRACONES, subterranei meatus, in quibus aquæ, vel aer inclusus serpent ; sive quia ibi Dracones generari solent : [Cum profundis traconibus, ac concavitatibus, in quibus secundum Philosophos solet terræmotus generari. Matth. Paris. in ejus Hist. an.1247.]

Cavité souterraine où les eaux ou l’air enfermé circule ; ou bien où sont engendrés les dragons : « De profonds tracones, ou gouffres, où selon les philosophes sont produits les tremblements de terre. » (Matthieu de Paris, dans son Histoire de 1247)

TRASCO-DRUGITARE, hæretici, ità appellati ex phrygiis vocibus Trascus, quæ palum significat, & Drusus, nasum, seu rostrum ; nam hi quando orabant, digitum indicem in naso imponebant.

Hérétiques ainsi nommés du phrygien trascus, poteau, et drusus, nez ou visage, car ils se mettaient le doigt dans le nez quand ils priaient.

TREMULANTES, hæretici in Anglia, quos Hispani Adombrados vocant.

« Trembleurs », hérétiques anglais que les Espagnols appellent Adombrados.

Ce nom latin fait immanquablement penser aux Shakers protestants, qui doivent leur origine aux camisards cévenols émigrés en Angleterre après la révocation de l’édit de Nantes. On a vu plus haut que ces Adombrados sont également appelés Illuminati.

TRIPASSALUM, τριπάσσαλον, pertica cum tribus cuspidibus, instrumentum martyrii, quo Syri utebantur, quemadmodum in vita S. Ephrem apud Vossium legitur.

Pieu à trois pointes, instrument de martyre employé par les Syriens, comme on peut le lire dans la Vie de S. Éphrem traduite par Vossius.

TYPHON, τυφὠν, ventum turbulentum, fulgur, & vorticem significat. De quo fabulosè cecinerunt Poetæ, erat Seth Adami filius, nam [Seth apud Ægyptios, Typhon apud Græcos dicitur. Plutarch. de Iside, & Osiride.]

Gr. typhon, vent violent, foudre et tourbillon d’air. Les poètes ont affirmé qu’il s’agissait de Seth, fils d’Adam : « Le Seth des Égyptiens appelé Typhon chez les Grecs » (Plutarque, Isis et Osiris)

U/V

VALESII, hæretici in Arabia à Valesio Arabe provenientes, quæ secta Eunuchorum etiam dicta ; nam secundum litteram Euangelium ineptè interpretantes, omnes se castrabant, non percipientes allegoricam Christi parabolam, ubi ajebat : Beati, qui se castraverunt &c. de quorum secta fuerat Origenes. Baron. an.249. nu.9.

Valésiens, hérétiques arabes sectateurs de l’Arabe Valésius ou Valens, appelés Eunuques car, suivant une interprétation littérale des Évangiles, ils se castraient tous, ne saisissant pas le sens allégorique de la parabole du Christ « Bienheureux ceux qui se sont rendus eunuques [pour le royaume des cieux] ». Origène appartenait à cette secte.

La phrase latine « Beati, qui se castraverunt propter regnum cœlorum » du passage (Matthieu 19-12) n’est plus traduite sous cette forme. Le Beati sunt (Bienheureux…) a disparu tant de BJ que de LS.

VOLUTABRUM, limus, in quo porci revolvuntur.

Boue dans laquelle se vautrent les cochons.

Dictionnaire latin Olivetti : « marais, marécage ».

USTRICULAE, ferrea instrumenta candentia, quibus comburebantur pili in mento crescentes, ut juvenilis aspectus ostentaretur.

Instrument de fer incandescent avec lequel on se brûlait les poils du menton afin de conserver un aspect juvénile.

VV(=W)ODAN, fabulosus Deus Mercurius, olim apud Septentrionales veneratione habitus.

Z

ZABULUS, ζάβουλος, Diabolus : in æolico enim idiomate sæpè particula ζα ponitur loco δια.

Gr. Zaboulos ; diable, car dans le dialecte éolien la particule za- est souvent employée à la place de dia-.

ZASUS, Jesus. Unde Itali quoque Giesù dicunt.

Zasus est le nom « Jésus » d’où les Italiens tirent Giesù.