Category: Français

Poésie cubaine de la Révolution (traductions)

Seize poèmes tirés de l’anthologie Poesía cubana de la Revolución publiée en 1976 par le poète nicaraguayen Ernesto Cardenal et traduits en français (peut-être pour la première fois, pour certains d’entre eux, ou peut-être pas).

Cuba

*

Réponds… (Responde tú…) par Nicolás Guillén

Toi qui es parti de Cuba,
réponds,
où trouveras-tu vert et vert,
bleu et bleu,
palme et palme sous le ciel ?
Réponds.

Toi qui as oublié ta langue,
réponds,
et qui mâchonnes en langue étrangère
le well et le you,
comment peux-tu vivre muet ?
Réponds.

Toi qui as oublié la terre,
réponds,
où repose ton père
sous une croix,
où laisseras-tu tes os ?
Réponds.

Ah, malheureux, réponds,
réponds,
Où trouveras-tu vert et vert,
bleu et bleu,
palme et palme sous le ciel ?
Réponds.

*

Chronique de la fin de la dîme et du tribut (Crónica del fin del diezmo y del tributo) par Félix Pita Rodríguez

Ceci est la fin de la dîme et du tribut.
La fin des pieds nus et des haillons.
C’est la fin de je n’ai nulle part où dormir,
je n’ai ni assiette ni cuillère. C’est la fin de je meurs,
sans médicaments. Et l’hôpital ?
Ils m’ont fait sortir comme incurable.

…..L’hôpital n’a pas de lits
pour ceux qui portent leur cadavre sur le dos.
C’est la fin de si ça ne te plaît pas va voir ailleurs
si tu trouves un autre travail.
La fin de je suis trop vieux, ils ne me veulent pas,
dans aucun atelier, aucune usine.

C’est simple et facile à comprendre,
c’est la fin de je n’ai pas et de je voudrais,
la fin de si je pouvais et de je ne peux pas
car je n’ai pas.

…..La fin de ne sois pas idiote, ma fille,
avec ce corps, moi, je n’avais pas faim.
La fin de si vous ne payez pas demain je vous assigne en justice,
la fin de si vous ne payez pas demain j’arrête de vous servir le lait.
La fin de pour le moment je ne peux pas aller à l’école
on verra si le mois prochain ce sera possible
de t’acheter de nouvelles chaussures.

C’est simple, ce sont des paroles claires,
c’est la fin de je suis blanc et tu es noir,
ne t’y trompe pas. La fin de que pouvais-je faire,
ils ont pris ma terre, les soldats sont venus,
un de mes enfants est mort en route.

Chacun peut le comprendre, c’est très simple,
je suis en train de parler de choses qui se passaient
tous les jours de l’année.

…..C’est la fin d’ils m’ont donné
dix pesos pour voter. La fin d’il n’y a pas de pupitres,
pas de crayons, pas de livres à l’école.

…..La fin d’ils l’ont tué
quand il montait dans le train, à Manzanillo,
un capitaine qui lui a tiré dans le dos.
Il paraît que c’était un ordre de l’ambassade américaine.

Ce sont les choses qui se passaient alors,
des choses amères, troubles, qui blessaient
au plus secret du cœur.

La fin de je te dis que c’est la fin du monde,
que ça n’en vaut pas la peine, il faut vivre et c’est tout.
La fin d’hier, de désespoir, un homme sans travail
a tué sa femme et leurs deux enfants
avant de se suicider. La fin de tu l’as lu comme moi, il s’est dépensé
cette nuit vingt mille pesos pour une fête au Biltmore.
C’est la fin d’il serait encore en vie s’ils l’avaient opéré à temps,
mais l’opération coûte cher.

La fin de tu te rends compte le Ministre
a encore perdu cette nuit au Casino.
Trente mille en une heure et demie, à ce qu’on dit.
La fin de s’il te plaît peux-tu me lire cette carte de mon fils.
La fin de si vous ne savez pas signer, mettez une croix ici,
devant deux témoins. La fin de dans notre région
il meurt trois enfants tous les cinq jours.

…..C’est à n’en pas croire ses yeux.
C’est à pleurer de joie en le voyant,
parce que c’est comme si c’était le premier matin
après la fin, la fin du monde.
Le premier matin, le premier sourire,
le premier air pur, le premier enfant.

C’est à n’en pas croire ses yeux.
C’est la Révolution qui entre dans les maisons
pour mettre les choses à leur place.

C’est la fin de la nuit et de l’amertume.
C’est la fin de la dure dîme et du sanglant tribut.

*

Visite aux tranchées (Visita a las trincheras) par Samuel Feijóo

Le soir est violet
comme hier. Bleu-gris
la mer qui déjà ne peut
égaler le soir et l’étoile
de Vénus.

……….Le milicien
regarde l’horizon. Il attend
l’envahisseur qui viendra pour sa maison,
sa ferme, son pétrole,
des prostituées, des esclaves.
Il attend. Les palmiers s’enténèbrent.
Dans la nuit dense
si nous devons mourir, que ce soit
avec le pauvre ; si nous devons
vivre, que ce soit
avec le pauvre digne.

*

Che par Samuel Feijóo

Sobre, tranquille et catégorique,
il se levait, allait,
palpitait.
Il ne perdait jamais un moment dans l’oisiveté,
en petitesses, en jactance, en plaintes.
Sa main ne s’arrogeait
aucune nourriture
à la table de tous.
Il était la justice, souriante et ferme.
C’est ainsi seulement qu’il parut.
Aussi, jamais son souvenir ne disparaîtra de nos mémoires.
Il reviendra comme la tempête et l’éclair,
tout feu tout flammes, comme il était
et comme il est, dans la justice,
et il abattra les corbeaux et les bêtes sauvages,
les aigles sanguinaires.
Qu’il n’y ait pas de deuil pour lui, il a gagné la flambée
de celui qui se sacrifie entièrement.
Tous les maltraités du monde
le comprennent, l’embrassent, le font sien : héros
qui n’attend d’autre gloire qu’un avenir
d’allégresse. Qu’il n’y ait pas de deuil.
Sa victoire est la nôtre ; ne faiblissons pas ;
siècle après siècle.

*

Au président Ho Chi Minh (Al presidente Ho Chi Minh) par Fina García Marruz (1969)

Toi qui disais
ressentir de la peine
même en voyant tomber
l’avion ennemi
qui réduisait en cendres
la maison, toi
qui t’adressais en vers
aux délégations
venant à ta rencontre,
guerrier de la paix
à qui la guerre
ne déforma point l’expression
de singulière finesse,
de douceur,
toi qui parlais une langue
que l’on n’avait entendue
depuis longtemps
parmi les hommes,
descendue d’on ne sait
quelle source vive,
tu es descendu dans la mort
avec la légèreté d’un flocon,
gracieusement, sans bruit,
de sorte qu’à personne ne vient l’idée
d’entonner à présent
des chants de guerre,
ni un chant funèbre.
Aujourd’hui je voudrais
par exemple savoir
dessiner,
tracer à l’encre noire
sur une toile très blanche
la tige d’une fleur
flexible et dure.
Je voudrais tresser
une natte de sol très fine
en roseau.
Car il m’a semblé
que tu entrais
dans la mort
comme sur un vieux visage
qui s’acquitta bien de sa tâche
un sourire.

*

Avec ces mains (Con las mismas manos) par Roberto Fernández Retamar

Avec ces mains qui te caressent je construis une école.
J’arrivai presque à l’aube, avec des vêtements que je pensais de travail,
mais les hommes et les enfants en haillons qui m’attendaient
m’appelèrent « monsieur ».
……….Ils vivent dans une bâtisse à moitié détruite,
avec quelques lits pliants et planches de bois : c’est là qu’ils passent la nuit
à présent, au lieu de dormir sous des ponts ou des porches.
L’un d’eux sait lire, et ils le firent venir quand ils surent que j’avais une bibliothèque.
(Il est grand, lumineux, porte une barbichette sur son insolent visage de mulâtre.)
J’allai dans ce qui sera le réfectoire et qui est aujourd’hui marqué seulement par une plinthe
au-dessus de laquelle mon ami trace en l’air avec le doigt des fenêtres et des portes.
Plus loin se trouvaient les pierres, qu’un groupe de garçons
transportaient en rapides charretées. Je demandai une brouette
et me mis à apprendre le travail élémentaire des hommes élémentaires.
Puis j’empoignai ma première pelle et je bus l’eau sylvestre des travailleurs,
et, recru, je pensais à toi, à l’époque
où tu participas à une récolte jusqu’à ce que ta vue se brouille
comme aujourd’hui la mienne.
……….Que nous étions loin des choses réelles,
mon amour, que nous étions loin – comme l’un de l’autre !
La conversation et le déjeuner
furent mérités, comme l’amitié du curé.
Il y avait un couple d’amoureux
qui rougissaient quand nous parlions d’eux en riant,
en fumant après le café.
……….Pas un moment
sans que je pense à toi,
……….aujourd’hui peut-être plus encore,
tandis que j’aide à construire cette école
avec ces mains qui te caressent.

*

Épilogue (Epílogo) par Roberto Branly

Les superbes
jamais
n’osèrent
imaginer
qu’au fil des jours
ceci
allait devenir
la révolution
des humbles.

*

La génération de 1930 (Generación del 30) par Lisandro Otero

Ils étaient nés dans des maisons à étages
de la rue Subirana ou de Lamparilla,
au-dessus d’une école ou à côté
d’une charcuterie.
Ils jouaient à la quimbumbia et suivaient des yeux
le haut drapeau d’un cerf-volant.
Ils n’avaient pas toujours en poche la pièce
de cinq centavos pour aller au cinéma.
Mais ils virent au temps de leur gloire
William S. Hart, Max Linder, Gloria Swanson, Chaplin, Greta Garbo.
Ils préféraient le bus au tramway
parce que c’était le progrès.
Ils aimaient aussi le jazz, la radio et l’aviation.
Au chapeau de paille ils opposèrent les cheveux longs
et au gilet la chemise ouverte
avec les manches retroussées jusqu’au coude.
Ils lisaient Salgari, Vargas Vila, Eugène Sue
et les aventures d’Arsène Lupin.
Ils firent connaissance dans les librairies,
sur les bancs de l’université
ou lors d’actions civiques.
Ils se prirent davantage au sérieux et lurent Ingenieros,
Mariategui, Rolland, Barbusse, Rodo
et le Manifeste du Parti communiste.
Ils discutaient autour de tasses de café, dans les parcs,
les expositions d’art nouveau.
Tout était excitant dans la vie.
Leurs héros pouvaient s’appeler Diego Rivera, Cocteau, ou Langston Hughes.
De même Sandino et Zapata
et à l’occasion
Jack Dempsey.
L’art nègre et le cubisme, Lénine ou Renan, pouvaient être les thèmes
d’une longue nuit blanche.
Et toujours Marti et toujours Cuba.
Il éclatait dans leur poitrine une force coléreuse et impatiente,
ils voulaient « conquérir des montagnes et amasser des étoiles ».
Ils aimèrent des femmes, comme eux
belles et pleines de vie.
Ils adorèrent les corps dans lesquels ils se reflétaient,
firent des enfants et écrivirent des livres.
Ensuite vint le temps des définitions :
ils se bagarrèrent avec des sbires, signèrent des manifestes
et furent envoyés en prison
où ils attrapèrent les morpions et les poux de précédents détenus.
Bien que la situation ne fût pas à prendre à la légère,
ils ne perdirent pas leur sens de l’humour.
Et entre saillies, donquichottismes et lyrismes,
avec le tonnerre et les commotions comme toile de fond,
mêlant nostalgies et courage,
ils se donnèrent à la grande Accoucheuse de l’Histoire.
Ils moururent les poumons détruits par la tuberculose,
démolis à coups de pied,
tirés comme des lapins dans les rues,
assassinés dans leurs lits,
combattant dans les tranchées de révolutions vaincues.
Ils voulaient changer la vie
parce qu’ils l’aimaient trop.

*

Pancarte pour 1960 (Pancarta para 1960) par Heberto Padilla

Usuriers, bandits, affameurs,
adieu.
Le feu de la Révolution
vous a effacés.

Les mains du peuple
vous ont fauchés de telle façon
que vous ne pourrez jamais renaître.

C’en est fini de vous.
Pour vous, la mort ; et si vous voulez,
amen.

Ceux qui ont sué
au fourneau siècle après siècle,
ceux qui saignaient
soufflent à présent sur les feux de joie
où se consument les tributs, les papiers
d’usure et de privilège.

Regardez leurs enfants
qui vous contemplent. Vous ne voyez aucune rage
dans leurs yeux.
Ils sont la justice
de ces pères justiciers.

*

Vie de Clément (Vida de Clemente) par Rafael Alcides

Aux voisins de la 16e rue entre Linea et le 11 de Vedado

Clément avait quatre-vingts ans.
Il était venu de Jamaïque il y a cinquante ans (là-bas son père avait été colonel de je ne sais quelle guerre qui n’avait servi à rien et dont personne ne se rappelle).
À la fin Clément était sourd
et ne voyait presque plus. Il marchait avec difficulté, traînant une jambe,
tout en répétant qu’il était trop jeune pour prendre sa retraite, et
d’une façon ou d’une autre il parvenait à rester le seul à entrer et sortir les poubelles,
à récurer, balayer et maintenir propres les parties communes,
tous les jours.

Clément parlait avec la voix de quelqu’un qui dit des secrets.
Plus qu’un employé on aurait dit un professeur,
il paraissait un doux grand-père noir.

Clément aimait
s’asseoir le soir au seuil de la porte des voisins
pour lire les journaux. Aux enfants
il offrait de petites poupées. Il leur offrait aussi
des bonbons, des bouts de bois ;
Clément se faisait des cadeaux à lui-même.
Nous autres adultes, il nous invitait à prendre le café
et nous racontait comment les petits oiseaux venaient sur le toit manger dans le creux de sa main :
« Que veux-tu faire quand tu seras grand ? »,
demandait-il aux enfants.
Clément disait que Fidel était formidable !

Hier matin,
après avoir arrosé les plantes,
Clément monta sur le toit pour réparer le moteur de la citerne.
Cette fois, en plus de sa jambe, il traînait avec lui une longue échelle.
Le moteur était très haut
et j’ai dit que Clément était très vieux.

« Il avait de la famille ? », demanda plus tard le médecin légiste
devant les restes répandus sur le trottoir.
« Non, dirent les voisins,
Clément était tout seul. »
« Alors pourquoi pleurez-vous ? »
Personne ne sut que répondre. (Le médecin légiste lui-même
avait les yeux mouillés.)
Dois-je préciser que Clément n’était pas quelqu’un d’important ?
Il est certain qu’il n’y eut aucune grande aventure dans sa vie.
Clément était un homme comme tout le monde.

À part nous voir grandir,
aider à construire cet immeuble
et s’en occuper pendant presque cinquante ans,
Clément n’avait jamais servi à rien.
Je ne sais plus très bien qui a organisé la collecte
mais dans la chambre mortuaire il n’y avait pas assez de place pour tout le quartier.

Nous marchons tous à présent derrière sa dépouille.

Adieu, Clément,
……vieillard,
que plus jamais ne s’arrête le moteur de la citerne.

*

Ces étés-là les mêmes événements se répétaient (Por aquellos veranos se repetían los sucesos) par César López

Ces étés-là les mêmes événements se répétaient
(comme on le sait, à la ville les saisons n’existent pas,
il y a seulement la chaleur et par moments encore plus de chaleur ;
mais nous insistons pour dire : ces étés-là…)
Un exemple pour illustrer les faits,
rien qu’un exemple parmi de nombreux autres exemples.
(Le nombre de morts en ville, en ces temps d’accidents,
fit que les secteurs affectés se retirèrent de la mer.)
Il n’est pas nécessaire de se souvenir de Flebas, mais souvenez-vous
d’Eugenia Solorzano, cette noire rondelette en maillot de bain rouge
qui se noya sur la plage publique et dont le corps
fut retrouvé flottant au milieu des sargasses et des taches de fioul. Un poisson,
ou de nombreux poissons lui rongeaient les seins, les yeux,
tandis que les jeunes à la taille svelte la regardaient étonnés
depuis leurs voiliers de compétition, les cheveux plus ou moins blonds au vent,
protégés par l’insigne du club à la mode. L’eau
n’était pas l’amie des pauvres, des Noirs. C’est étrange,
il n’y avait de noyés que sur la plage publique.
On n’entendit jamais parler de noyade ailleurs.

*

Playa Girón par Antón Arrufat

Avec mes mains inutiles
qui ne savent qu’écrire,
je voudrais recueillir vos têtes,
mes frères, mes compatriotes,
les têtes tranchées et démolies par les obus,
pour la poitrine qui reçut la mitraille
et laissa les entrailles à l’air libre
– car il y avait là des cœurs violents –,
pour la chair réduite en lambeaux et les balles
et les foulards sanglants,
personne ne sait la peine que j’éprouve de mon impuissance
et combien avec cette pauvre voix je voudrais
vous créer une autre vie, distincte et pérenne.
Moi qui ai le triste office
de celui qui attend que les autres vivent pour lui,
pour son sang.
Dans mes veines coulerait votre sang
et la nécessité de la mort juste.
Aujourd’hui je n’ai pas peur des mots
justice, liberté, pain.

*

E = MC2 par Orlando Alomá

Princeton, New Jersey. – Cette nuit est décédé dans sa maison le docteur J. Robert Oppenheimer, précurseur du développement de la première bombe atomique nord-américaine. (Tiré de la presse quotidienne)

Tes tristes mains qui avaient l’habitude d’ajuster la pipe s’apaisent,
ainsi que tes os effrayés d’enfant d’immigrés.
Tu ne parles plus de choses toujours plus terribles
d’une voix douce,
tu n’es plus un homme timide,
tu n’es plus rien.
La guerre et la paix sont pour toi la même chose.
On pourrait dire que tu as perdu
toute énergie.
Entre la vie et toi s’est élevé
un mur :
dans le monde indivisible des morts
à présent tu te désintègres à tout jamais.

*

Hypothèse (Hipótesis) par David Fernández

Demain les poètes… (E. González Martínez)

Une révolution plus grande que nous… (Fidel Castro)

.

On dira : les poètes n’avaient pas d’opinions,

ils se contentèrent d’écouter et de répéter ce qu’ils écoutaient,

d’arborer l’ultime espoir des autres transformé en consigne,

de copier les pancartes brandies par le peuple les jours de grande manifestation ;

on dira : les poètes ne comprirent pas la grandeur de ce moment historique,

ils ne surent que faire de ce phénomène immense qui leur tomba soudain dans les mains,

de ce grain de lumière trop grand qui leur entrait dans les yeux

et les aveuglait ;

on dira : ils ne surent capter les ondes de poésie vierge, non écrite se formant constamment autour d’eux, et ils succombèrent sous le torrent des choses ;

on dira : les poètes ne trouvèrent pas les mots, les modes, les essences, les formes essentielles, les contenus essentiels, ils ne conjuguèrent pas leur travail avec le travail urgent de leur peuple,

leur poésie était un reflet

pâle des œuvres, des chemins conduisant où nous sommes aujourd’hui,

leur poésie était une redite, un battage des mêmes sentiers, un effort frustré pour aller de l’avant et atteindre le rythme violent de la vie, sa vigueur irrépressible ;

on dira : ils se perdaient dans des jeux intellectuels, supprimaient points et virgules pour pallier leur inefficacité

mais malgré cela leur voix n’était pas leur voix, on trouvait en elle l’admiration outrée du fanatique, le doute stérile du sceptique.

Mais malgré tout leur voix n’était pas leur voix, il n’y avait pas en elle la même résonance qu’un ra de tambour ou qu’une pelletée de ciment ou qu’une paire de bottes fatiguées battant les chemins ;

on dira : il n’existait pas de dimension commune entre un poète et un internat de montagne, entre un poète et un contingent de maîtres d’école volontaires, entre un poète et la réforme agraire ;

le travail du poète se réduisait

à raconter des histoires, à mettre en mots ce que les hommes faisaient en dehors de celles-ci (il faut être juste et reconnaître que parfois les histoires ne leur furent pas contées et vinrent dans leurs livres par leur propre effort) ;

on dira :

les poètes n’étaient pas à la hauteur de ce moment historique.

Et peut-être bien que c’est la vérité.

*

Je dis Révolution (Digo Revolución) par José Yanes

Indiscutable comme une averse,
comme la soif
ou la faim,
tu es là pour apporter l’épée.
T’ont conduite ceux qui n’ont pas
de quoi se chausser,
ceux qui parlent avec la fumée et le bruit
des machines,
ceux qui retournent après dans leurs maisons
obscures
et pleines de cris.
Ceux qui doivent avoir une autre vie.

Ta présence est comme l’air
et le soleil,
à partir de toi nous abandonnerons nos ruses
mesquines
et découvrirons notre vie intérieure.

Toutes les méthodes que nous apprîmes pour respecter
et baisser la tête
ont été rasées
et jetées dans le sel.
Et la peur en habite même quelques-uns
qui seront balayés.

Tu es là,
les bras pleins d’amour
et capable de colère
et de haine.

Tu es là
comme une porte qui conduit vers nous
et nous invite à nager.

Tu es là,
aussi certaine que cet arbre qui grandit.

*

Fête de famille (Fiesta familiar) par Cus Causse

Ils sont venus barbus et à cheval
je savais que ce n’étaient pas les rois mages
mais qu’ils apportaient quand même un grand cadeau,
parce que grand-mère leur dit au revoir en agitant son mouchoir de soie
et que pour la première fois je vis maman sourire.

***


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Pensées XLVI : Le Diogène de Cordoue

Le Bon Albert

Certains de mes chers lecteurs (tout ce qui est rare est cher) se sont étonnés du mode de fabrication de mes recueils de poésie, de cet authentique travail artisanal, sur papier recyclé. Ils auraient bien vu, à la place, de l’elzévir, des couvertures montrant des mouettes dans les nuages… Je suis quant à moi très fier du travail du Bon Albert et je veux dire ici pourquoi. J’ai vu le Bon Albert travailler dans son atelier, qui fait également office d’entrepôt et de bureau, clair-obscur, avec sa machine et ses pots de colle, ses rames de papier recyclé, tel un cordonnier idéaliste et réfractaire qui serait en même temps un notable local, un « relais d’opinion » courtisé par les politiciens. (Vous connaissez beaucoup d’éditeurs sur l’Aubrac ?) Inspiré par Giono, qui formait le vœu, avant les babas-cool, que les éditeurs s’installent à la campagne, il décida un jour, après maintes vicissitudes avec ses imprimeurs, de se lancer lui-même dans la confection des livres qu’il édite. Et c’est ainsi qu’en publiant mes vers il devint le premier éditeur de poésie pulp, et moi-même, avec des alexandrins, un poète pulp. C’est moderne, c’est l’avenir, c’est nous.

*

Le Cheval et l’Écrivain

Dans le domaine des rapprochements entre le cheval et l’écriture (les deux passions de l’écrivain Nicole Lombard), je trouve dans mon dictionnaire anglais Annandale la définition du mot hack, qui se rapporte à un cheval et à un écrivain. Un hack, en effet, peut être 1 un cheval de louage (a horse kept for hire), 2 un cheval surmené (a horse much worked), 3 une personne surmenée (a person overworked), et 4 un écrivain employé aux basses tâches et au fignolage dans la production d’un livre (a writer employed in the drudgery and details of book-making). Je ne sais pas trop ce que recouvre cette fonction du hack, mais j’entrevois que les Anglo-Saxons ont poussé loin et tôt (le dictionnaire en question est relativement ancien) l’application des techniques industrielles au livre. J’avais déjà entendu parler du « carcassier », cet écrivain anonyme chargé d’écrire les scénarios, ou « carcasses », des pièces de théâtre. Ainsi, dans la production industrielle du livre, il y aurait l’auteur à proprement parler, qui ferait je ne sais trop quoi (dès lors qu’il n’aurait pas un nègre !), le carcassier, le hack writer, d’autres fonctions peut-être dont j’ignore l’existence et le nom. Tout un monde !

*

Ce que vaut Paul-Loup Sulitzer sur le Boul Mich

Me promenant sur le Boul Mich, je m’arrêtai devant la librairie Boulinier, qui avait placé des bacs de livres d’occasion sur le trottoir. Il y avait des bacs à 1€, 0,50€, 0,20€. Je me penchai quelques instants sur le bac à 20 centimes, rempli de livres en état de décomposition avancée. Parmi toutes ces ruines, je notai qu’il y en avait aussi en assez bon état, d’auteurs inconnus, et même d’autres en bon état : des livres de Paul-Loup Sulitzer. C’étaient des romans dans la collection Le Livre de Poche, maquette des années 1980-1990. Cette collection était plus colorée que les autres. La tranche avait un cartouche bicolore, souvent attrayant. D’ailleurs, les couvertures des livres de PL Sulitzer, leur graphisme, sont pour la plupart réussis. Comme il est de surcroît notoire que ce sont des nègres qui ont écrit ces livres, ce n’est sans doute pas ce qu’il y a de pire à lire. Je quittai donc ce bac à moisissures absorbé dans des méditations profondes. Si les livres de PL Sulitzer, réussis comme objets et en bon état, sans doute distrayants et peut-être même agréables à lire, qui se sont bien vendus, finissent au rebut du rebut, c’est peut-être que tout cela était immoral et choquant.

*

De la rime

C’est un mouvement international, toutes les littératures européennes ont connu un même abandon de la prosodie. Si bien qu’un Sartre a pu opposer, dans Qu’est-ce que la littérature ? (1947), à la prose « composition » la poésie « désordre spontané », alors que, pendant des siècles, la poésie a représenté le plus exigeant effort de composition.

1

« Je vous remercie de m’avoir fait parvenir votre ouvrage Opales arlequines, récemment publié par les éditions du Bon Albert de nos amis de Nasbinals.Vous y faites preuve d’une remarquable et constante énergie, d’une vaste culture et d’une parfaite connaissance des règles de la versification française. Permettez-moi seulement de douter que la poésie puisse circuler dans des vers tournés sur le passé historique et mythologique. Ce qui fait appel plus directement à l’émotion des mots, au ressenti, à la pensée, à la rencontre avec les êtres, les événements contemporains, le quotidien de nos concitoyens (du monde), la beauté, le mal, la vie, la mort, etc. s’exprime d’autant mieux que les formes poétiques évoluent, sinon en avance du moins en osmose avec leur époque, ce qu’Arthur Rimbaud, René Char, Philippe Jaccottet aujourd’hui, tant d’autres ne cessent de nous rappeler. » (Lettre de Paul Badin, poète et directeur de la revue N4728, décembre 2012)

Cette « osmose » avec la présente époque va de pair – mais c’est sans doute purement fortuit – avec une indifférence assez générale de l’époque pour la production poétique, indifférence reconnue par Paul Badin lui-même, dans l’Appel de l’Union des poètes de novembre 2012 (« quasi absence dans les médias de référence », « méconnaissance générale de sa forme vivante », etc). Que nos concitoyens retrouvent leur quotidien dans la poésie contemporaine me paraît donc douteux, si c’est bien leur quotidien qu’ils recherchent dans la poésie et non un air plus pur.

2

Après que j’ai remercié Paul Badin de son envoi, celui-ci m’a réécrit pour insister plus longuement sur le fait que, selon lui, le vers régulier c’est du passé. Je me suis un peu vexé et lui ai répondu :

– que la forme classique existait toujours dans la chanson (rimes-assonances, rythme plus ou moins régulier des paroles) ;

– que la poésie (des revues) était désormais perçue comme le moindre effort de l’esprit humain, en laissant entendre que cela ne me paraissait pas tout à fait gratuit.

Il y a cette semaine (avril 2013) sur les murs du métro parisien des affiches pour un mégaconcert au Stade de France, avec plusieurs groupes de rap, dont le très célèbre IAM, et un autre dont le nom a attiré mon attention par les mots « de la rime », le groupe Psy4 (pour « psychiatre », je pense) de la rime. Il m’est revenu tout à coup que ce genre musical, dont je n’ai jamais été fan, pratique pourtant depuis toujours, non seulement la rime, mais aussi un véritable culte de la rime. Un agrégé de faribologie pourrait produire une thèse énorme sur ce passionnant sujet de la valorisation de la rime dans la culture hip-hop, avec des sous-parties sur la rime en verlan etc. Aussi, je ferais mieux d’envoyer mes recueils aux Psy4 de la rime et aux autres, avec une lettre-manifeste, plutôt qu’aux sociétés de gens de lettres ; je pense même qu’ils me répondraient, eux ! (J’ai pu constater à plusieurs reprises ce manque élémentaire de courtoisie à mon endroit.) Dans cette lettre-manifeste, je leur dirais que les poètes ont trahi leur art et que les muses ont fui vers les quartiers. Je serais une nouvelle Simone de Beauvoir, qui soutenait les Black Panthers et a même fait dans ses mémoires l’éloge du livre Soul on Ice d’Eldrige Cleaver qui, entre deux souvenirs de prison, théorise le viol militant.

3

Quel poète est l’auteur des vers suivants ?

Tends ta main pour l’allégeance
Et émigre vers ta terre,
Crie de tout ton coeur « vengeance »
Car tu ne peux plus te taire.

Nous perdons notre dignité
En vivant comme des lâches,
Nous renforçons notre unité
En combattant sans relâche. &c

Il ne s’agit ni plus ni moins que des paroles d’une chanson de l’Etat islamique, Daech, Tends ta main pour l’allégeance, disponible en ligne. Les rimes sont très riches.

4

Psy4 de la rime, Daech, Boucharel : même combat !

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Le Cratès

Si je dis que je hais la société, l’insurgé m’entendra mal et voudra m’embrasser, alors que je hais tout autant sa société que celle de n’importe qui d’autre. Or je ne peux pas dire que je hais la société de mes semblables, car où sont mes semblables ? Je ne peux pas dire non plus que je hais la société des hommes, car je suis comme Diogène avec sa lanterne : « Je cherche un homme. »

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Même l’épicurien peut éprouver un attachement jaloux qui lui fera voir avec amertume l’épicurisme de celle qu’il aime un peu trop passionnément eu égard à son vœu de légèreté épicurienne, et dont la liberté indifférente à cette passion prend alors l’aspect d’une vile prostitution. Il haïra en elle le choix qu’il aura fait pour lui.

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Un jour, un ami me déçut grandement, après que je lui eus fait lire quelques-uns de mes poèmes, en me demandant si j’étais toujours un amoureux malheureux. J’aurais dû lui répondre que, si j’avais mis les mots qui lui ont fait poser cette question dans la bouche de personnages d’un roman, il ne les aurait pas pris pour un témoignage privé. Un poème d’amour malheureux peut être antérieur à toute expérience en la matière. Peut-être ai-je écrit de tels poèmes seulement pour me montrer un grand poète romantique. Ou peut-être que cet amour malheureux était nécessaire et fut donc suscité par moi-même pour que je devinsse à mes propres yeux ce poète-là : il fallait que j’aie la vie qui corresponde à ce que j’écrivais par imitation. Et, aujourd’hui, j’écris peut-être des poèmes d’amour malheureux alors que je suis en réalité frustré de ne pas être reconnu comme poète…

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Selon Schopenhauer, dans l’œuvre d’un poète les mauvais poèmes ne nuisent pas aux bons ; c’est pourquoi il est plus difficile d’être philosophe, car la philosophie est un tout.

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Autre pensée de Schopenhauer, une consolation pour tous ceux que leur époque traite indignement : c’est le fait qu’ils s’adressent à tous les temps à venir que le leur ne pardonne pas !

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Aujourd’hui on ne parle plus que de « judéo-christianisme ». Schopenhauer économisait son encre et son papier, et écrivait simplement « judaïsme ».

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Cumulards

Si l’on admet qu’un élu peut cumuler une activité professionnelle et un mandat, il faut en déduire que le mandat n’est pas une activité à temps plein comme l’activité professionnelle. Ce cumul est donc a priori plus difficile qu’un cumul de deux mandats, comme il est plus difficile de cumuler un temps plein et un temps partiel que de cumuler deux temps partiels.

Par ailleurs, si l’on admet qu’un élu peut cumuler une activité professionnelle et un mandat, vu que rien n’interdit à une personne retraitée de se présenter à des élections, pourquoi lui interdire de cumuler des mandats ? Avec un mandat, elle aurait encore le temps d’avoir une activité professionnelle, selon l’hypothèse, donc elle a bien le temps d’exercer en même temps plusieurs mandats.

L’argument du temps qu’il faut consacrer à son mandat pour justifier le non-cumul ne tient donc absolument pas, car aucun élu ne pourrait travailler en dehors de son mandat.

Les gens ne sont pas élus pour leurs compétences de gestion ; ils sont élus sur des programmes généraux, voire philosophiques. Il faut qu’ils soient aidés dans leurs fonctions par des gens dont c’est le métier : les fonctionnaires. Ceux-ci travaillent à plein temps. La gestion d’une collectivité repose sur le travail à plein temps des fonctionnaires : les élus prennent les décisions, cela veut dire qu’ils siègent dans les organes délibérants pour voter ces décisions. C’est à peu près tout : le contrôle et le suivi sont déjà en grande partie assurés par des fonctionnaires. Voilà pourquoi on peut aussi être maire et travailler, et plus facilement encore maire et député.

Avec le non-cumul des mandats, la rémunération globale des élus se répartit entre un plus grand nombre de personnes, s’ils ne se votent pas des augmentations (et il est certain qu’ils le feront car personne n’y peut rien), mais toutes seront encartées à tel ou tel parti, dont nous pourrons alors voir briller les nullités les plus obscures, dont nous n’avons même pas idée en voyant la nullité de ceux qui brillent déjà devant nous.

Il y a un élu pour cent Français (640 000 élus en France). Avec le non-cumul, il y en aura un pour cinquante (plus d’un million, pour cinq millions et demi de fonctionnaires)…

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Les classiques passés à la moulinette des suppléments littéraires, c’est ce qui dégoûte de la culture classique. Heureusement, certaines lectures vous font comprendre votre erreur et vous conduisent vers les chefs-d’œuvre qui vous restent à découvrir.

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Certaines personnes pratiquent une forme de caractérologie à partir du nom. À l’intention des arabisants qui s’adonneraient à ce genre de science occulte, je voudrais adopter le pseudonyme arabe

أبو شاعل

qui se prononce à peu près Abou Charel, et qui veut dire « le père du poète », ou « Maître poète » : dans les fables, on appelle par exemple un renard « le père du renard », en français « Maître renard ».

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Les sans-culottes, ce sont ceux qui exhibent leurs partis.

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Je viens d’envoyer un quatrain pour le prix de poésie de la RATP (2014) :

Ô toi, la compassion même,
Qui plains ceux qu’atteint le malheur,
Tu pleurerais de tout ton cœur
Si tu savais comme je t’aime !

Ce quatrain peut néanmoins avoir le défaut de laisser entendre que l’amour est un malheur. Plus primairement encore, il peut avoir le défaut de comporter le mot « malheur », qui n’a rien à faire, je suppose, dans une rame de métro, où les gens qui vont travailler dans leurs bureaux, ateliers et boutiques doivent lire qu’ils sont libres et heureux. Ces réflexions me sont venues alors que je venais d’envoyer le quatrain, ce n’est pas du mauvais esprit de ma part.

Ma mère me dit que ce qui peut rebuter la RATP serait plutôt le mot « compassion », à cause de la mendicité qui est (paraît-il) interdite dans les rames de métro.

Mon quatrain n’a pas été retenu parmi « les cent finalistes » du concours de la RATP.

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L’art soviétique est devenu parfaitement transparent, comme un tableau monochrome, et aussi politiquement correct que le mot « subversif », dont il est de rigueur qu’un critique d’art l’applique à tout ce qu’il entend louer. Cependant, le constructivisme soviétique, où l’artiste doit se faire mécanicien ou ingénieur, comme le futurisme fasciste, où il doit se faire ingénieur ou mécanicien, m’invite à méditer une pensée profonde, selon laquelle le processus de l’évolution humaine se caractérise principalement par un développement des facultés intellectuelles au détriment des autres, qui trouveraient leur élément dans de viles illusions indignes de l’homme doué de raison. Je n’ai encore aucune certitude quant à savoir si c’est un progrès ou si cela s’applique aux derniers hommes.

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Il me revient à l’esprit le mot d’un journaliste à propos d’un ami, ou plutôt de son couple : « Il a une très belle femme. » J’y vois aujourd’hui – le doute me ronge – une affreuse ironie, non pas que le journaliste ne fût pas saisi par la beauté de la femme de mon ami, mais parce qu’il se ferait le porte-parole du monde parisien sur un mariage qui est au point de vue social un ratage total, puisque sa femme, au point de vue social, n’apporte rien à mon ami. Un homme qui se fait à la force du poignet, encouragé par les multiples sacrifices de ses parents pour lui, voilà qu’il prend femme, non pas là où il arrive mais d’où il part ! C’est sanglant de cruauté, une telle ironie. Le journaliste aurait pu ajouter : « Et ils sont très heureux tous les deux, m’a-t-on dit. » Ç’aurait été monstrueusement parisien.

Or jugez de la situation. Mon ami se dit que …, où il a une maison (dans le bourg, avec murs mitoyens) avec femme et enfants, n’est pas le petit paradis qu’il croyait. Quand il me dit cela, je lui demande pourquoi ils ne revient pas à Paris. Il me dit qu’il ne pourrait acheter une surface suffisante dans un quartier qui conviendrait : « Pas d’apport financier. » Aussi, le journaliste sourit en coin, en pensant : « La plus belle fille du monde etc. »

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D’après certaines études, 75 % de l’emploi dans les pays industrialisés consiste en tâches répétitives, en d’autres termes en une affreuse routine. Comment les gens peuvent-ils supporter cela, si ce n’est que cette routine les sort de leur home sweet home ?

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Pour une femme, le mot « mariage » vaut tous les poèmes du monde.

Nicole Lombard : L’un n’empêche pas les autres, et réciproquement.

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Avant de trouver, selon la bonne vieille formule, chaussure à son pied, il faut avoir un peu pratiqué la chasse à la chaussure. À moins que ce soit la chaussure qui fasse tout le travail, ce qui est devenu moins rare.

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Quand on sait qu’il existe un Mondial du foot des robots, que l’on utilise encore des humains pour balayer les rues laisse rêveur… Il faut bien occuper cette pauvre humanité.

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Strindberg prenait Swedenborg très au sérieux : il ramassait des papiers dans la rue pour connaître les communications des esprits.

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Parmi les victimes de l’attentat de Charlie Hebdo, il y avait Bernard Maris, qui signait Oncle Bernard dans le journal, et que j’ai eu comme professeur d’économie à Sciences Po Toulouse. Les mauvaises notes qu’il me donnait ne lui ont pas porté chance…

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L’académie de poésie Renée Vivien a participé, en 2013, au festival de poésie de Creil, entre Amiens et Paris. Les poètes et les éditeurs étaient nombreux. Plus nombreux que le public. Je crois même que personne ne se trouvait là n’ayant rien à vendre. Il y a là une piquante métaphore, mais je ne suis pas sûr encore de quoi.

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McLuhan distingue deux formes de rhétorique : hot et cool. L’aphorisme est cool et correspond à notre culture d’écran. On ne peut pas lire un traité sur écran, mais on peut lire un ou deux aphorismes. C’est l’expression cool.

Les livres de la maturité de Nietzsche sont sous cette forme.

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Tout concept qui devrait être présenté et explicité dans un livre comporte virtuellement, sur un blog, un méta-lien vers sa définition quelque part dans le Web. Par exemple, si j’écris « média cool », c’est comme si l’on pouvait cliquer sur ce binôme pour faire apparaître une nouvelle fenêtre à l’écran, avec plusieurs lignes, ou pages, d’explications. Celui qui a besoin de cliquer clique, celui qui n’en a pas besoin ne clique pas. Comme on trouve tout sur le Web, les spécifications sont virtuellement superfétatoires. Le style, la langue deviennent aphoristiques. C’est un média cool.

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Notre culture a une tendance prononcée au pastiche et à la parodie. C’est notre façon de faire table rase du passé, mais c’est aussi la preuve d’un certain vide émotionnel. Le vide du consommateur anéanti. Les enfants ne rêvent plus : ils ricanent. Et consomment. C’est sinistre. Et c’est pourquoi McLuhan a écrit : « Un terroriste vous tuera pour voir si vous êtes réel. » (The Global Village) Il est en effet difficile de croire à la réalité des somnambules qui nous entourent, et s’ils ne possédaient le caractère ombrageux de l’envieux démocrate (Platon), on ne pourrait peut-être jamais croire à leur réalité.

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Cela fait des années que je ne lis pas un livre sans faire une recherche systématique du vocabulaire, pour les langues étrangères mais aussi le français. Et après toutes ces années, il est encore bien rare que je lise un livre en français sans rencontrer des mots que je ne connais pas. Ainsi, je me rends compte que ceux qui n’ont pas fait ce travail perdent beaucoup d’information dans chaque livre qu’ils lisent, et c’est sans doute pourquoi, découragés, ils finissent pas ne plus lire que des livres simplistes, qui ne valent rien.

J’ai rempli des cahiers de vocabulaire. Ils sont dans ma bibliothèque. Un jour, la femme d’un ami les voit et me demande : « Ce sont tes œuvres ? » La poison ! Non, mes œuvres, ce sont trois ou quatre maigres recueils (j’ai jeté tous mes cahiers de vers libres !), et ces nombreux cahiers ne sont que du travail ingrat. Et, maintenant, chaque fois que je les vois, chaque fois que je les complète, je crois l’entendre : « Ce sont tes œuvres ? »

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To Spark or Not To Spark

Après tant d’années d’abstination, ne serai-je pas dans la situation du novice, à qui les premiers joints ne font pas d’effet, un phénomène bien décrit par Howard Becker dans son livre Outsiders et qui permet de comprendre le fameux sketch de Pierre Palmade, à l’époque où il pouvait encore être drôle, sur le type qui dit « Ça me fait rien, votre truc » alors qu’il est en train de délirer ? Je me souviens de ma propre expérience : le premier joint n’a pas été le premier trip, et j’ai bien cru un moment que tout cela n’était qu’une immense simulation. Jusqu’au premier trip, au bout de quelques mois. La déception, si je devais revenir à la case départ, serait colossale.

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Papy Boom

Les vieux vivent des revenus de la retraite, très largement socialisés sous forme de cotisations sociales. La précédente génération, dite du baby boom, cotisait pour très peu de vieux, à la fois parce qu’ils étaient nombreux (baby boom) et parce que la génération qui les précédait avait été décimée par la guerre. Cette génération du baby boom a fait peu d’enfants : la pyramide s’est élargie au sommet et rétrécie au milieu, et, comme nous faisons peu d’enfants nous aussi, elle se rétrécit à la base. Ça devient une pyramide inversée. Du coup, à pensions de retraite égales, la part des revenus consacrés par les actifs à ces cotisations est plus importante. Et ce indépendamment du comportement des actifs et à cause des comportements de la génération précédente.

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Chère Nicole,

Grâces soient rendues à Allah le Miséricordieux, l’Omniscient par qui la fête du Bon Albert s’est bien passée.

Nous préparons la cérémonie de remise du prix de poésie Stephen Liégeard à Brochon. La lecture de pas moins de huit de mes poèmes est prévue, dont quatre par moi-même. Vu que nous sommes trois lauréats, j’espère que le public ne se lassera pas, d’autant plus qu’une classe de lycéens a été réquisitionnée pour l’occasion… Inch’Allah je saurai me montrer à la hauteur de cette épreuve redoutable et resterai ferme dans la voie droite à la manière du Prophète (sur Lui la Grâce et la Bénédiction d’Allah).

J’espère aussi vendre quelques exemplaires : Puisse Allah prêter prenne main forte à Michel pour les produire à temps.

A part ça, tout va bien, bismillah.

Amitiés. Wassalam’ualaikum. (5.9.15)

Réponse de Nicole Lombard : Trahir Apollon et les Muses pour… Enfin, on pourra vous accuser de tout sauf d’islamophobie, mon cher Florent. Michel me dit que vos livres partiront lundi, sauf contretemps du genre fermeture inopinée du bureau de poste ce jour-là (« merci pour votre compréhension ») ou passage d’une course cycliste dans le département. Allah vous permettra-t-il de faire honneur aux vignobles de Brochon ?

Il faut bien pratiquer l’étiquette en vue des changements prochains. Nous autres fonctionnaires sommes particulièrement exposés. Mais j’ai commencé tôt, bismillah.

Merci à Michel pour sa diligence, digne du Prophète (sur Lui la Grâce et la Bénédiction d’Allah). Qu’Allah le Miséricordieux, l’Omniscient ne l’oublie pas au Jour de la Discrimination (entre les croyants et les idolâtres).

Wassalam.

F. Abu Cha’il

PS. Apollon Les Muses est un nom arabe, Al-Buluh al-Mussa, ainsi que nous l’enseigne ce luminaire des sciences, Ibn al-Crouïa de Cordoue.

PS-2. Al-Hamdulillah ! (J’ai oublié de recourir à cette formule protocolaire indispensable : désolé.)

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« Paris est une ville de vieux. » Dans quelques années, je serai dans mon élément.