Poésie cubaine de la Révolution (traductions)

Dix-huit poèmes tirés de l’anthologie Poesía cubana de la Revolución publiée en 1976 par le poète nicaraguayen Ernesto Cardenal et traduits en français (peut-être pour la première fois, pour certains d’entre eux, ou peut-être pas).

*

Réponds… (Responde tú…) par Nicolás Guillén

Toi qui es parti de Cuba,
réponds,
où trouveras-tu vert et vert,
bleu et bleu,
palme et palme sous le ciel ?
Réponds.

Toi qui as oublié ta langue,
réponds,
et qui mâchonnes en langue étrangère
le well et le you,
comment peux-tu vivre muet ?
Réponds.

Toi qui oublié la terre,
réponds,
où repose ton père
sous une croix,
où laisseras-tu tes os ?
Réponds.

Ah, malheureux, réponds,
réponds,
Où trouveras-tu vert et vert,
bleu et bleu,
palme et palme sous le ciel ?
Réponds.

*

Chronique de la fin de la dîme et du tribut (Crónica del fin del diezmo y del tributo) par Félix Pita Rodríguez

Ceci est la fin de la dîme et du tribut.
La fin des pieds nus et des haillons.
C’est la fin de je n’ai nulle part où dormir,
je n’ai ni assiette ni cuillère. C’est la fin de je meurs,
sans médicaments. Et l’hôpital ?
Ils m’ont fait sortir comme incurable.

…..L’hôpital n’a pas de lits
pour ceux qui portent leur cadavre sur leur dos.
C’est la fin de si ça ne te plaît pas va voir ailleurs
si tu trouves un autre travail.
La fin de je suis trop vieux, ils ne me veulent pas,
dans aucun atelier, aucune usine.

C’est simple et facile à comprendre,
c’est la fin de je n’ai pas et de je voudrais,
la fin de si je pouvais et de je ne peux pas
car je n’ai pas.

…..La fin de ne sois pas idiote, ma fille,
avec ce corps, moi, je n’avais pas faim.
La fin de si vous ne payez pas demain je vous assigne en justice,
la fin de si vous ne payez pas demain j’arrête de vous servir le lait.
La fin de pour le moment je ne peux pas aller à l’école
nous verrons si le mois qui vient ça sera possible
de t’acheter de nouvelles chaussures.

C’est simple, ce sont des paroles claires,
c’est la fin de je suis blanc et tu es noir,
ne t’y trompe pas. La fin de que pouvais-je faire,
ils ont pris ma terre, les soldats sont venus,
un de mes enfants est mort en route.

Chacun peut le comprendre, c’est très simple,
je suis en train de parler de choses qui se passaient
tous les jours de l’année.

…..C’est la fin d’ils m’ont donné
dix pesos pour voter. La fin d’il n’y a pas de pupitres,
pas de crayons, pas de livres à l’école.

…..La fin d’ils l’ont tué
quand il montait dans le train, à Manzanillo,
un capitaine qui lui a tiré dans le dos.
Il paraît que c’était un ordre de l’ambassade américaine.

Ce sont les choses qui se passaient alors,
des choses amères, troubles, qui blessaient
au plus secret du cœur.

La fin de je te dis que c’est la fin du monde,
que ça n’en vaut pas la peine, il faut vivre et c’est tout.
La fin d’hier, désespéré, un homme sans travail
a tué sa femme et leurs deux enfants
avant de se suicider. La fin de tu l’as lu comme moi, il s’est dépensé
cette nuit vingt mille pesos pour une fête au Biltmore.
C’est la fin d’il serait encore en vie s’ils l’avaient opéré à temps,
mais l’opération coûte cher.

La fin de tu te rends compte le Ministre
a encore perdu cette nuit au Casino.
Trente mille en une heure et demi, dit-on.
La fin de s’il te plaît peux-tu me lire cette carte de mon fils.
La fin de si vous ne savez pas signer, mettez une croix ici,
devant deux témoins. La fin de dans notre région
il meurt trois enfants tous les cinq jours.

…..C’est à n’en pas croire ses yeux.
C’est à pleurer de joie en le voyant,
parce que c’est comme si c’était le premier matin
après la fin, la fin du monde.
Le premier matin, le premier sourire,
le premier air pur, le premier enfant.

C’est à n’en pas croire ses yeux.
C’est la Révolution qui entre dans les maisons
pour mettre les choses à leur place.

C’est la fin de la nuit et de l’amertume.
C’est la fin de la dure dîme et du sanglant tribut.

*

Visite aux tranchées (Visita a las trincheras) par Samuel Feijóo

Le soir est violet
comme hier. Bleu-gris
la mer qui déjà ne peut
égaler le soir et l’étoile
de Vénus.

……….Le milicien
regarde l’horizon. Il attend
l’envahisseur qui viendra pour sa maison,
sa ferme, son pétrole,
des prostituées, des esclaves.
Il attend. Les palmiers s’enténèbrent.
Dans la nuit dense
si nous devons mourir que ce soit
avec le pauvre ; si nous devons
vivre que ce soit
avec le pauvre digne.

*

Che par Samuel Feijóo

Sobre, tranquille et catégorique,
il se levait, marchait,
palpitait.
Il ne perdait jamais un moment en oisiveté,
en petitesses, en jactance, en plaintes.
Aucune nourriture
ne s’arrogeait
sa propre main à la table de tous.
Il était la justice, souriante et ferme.
C’est ainsi seulement qu’il parut.
Ainsi jamais son souvenir ne disparaîtra de nos mémoires.
Il reviendra comme l’ouragan et l’éclair,
tout feu tout flammes, comme il était
et comme il est, dans la justice,
et abattra les corbeaux et les bêtes sauvages,
aigles sanguinaires.
Qu’il n’y ait pas de deuil pour lui, il a gagné l’éclat
de celui qui se sacrifie entièrement.
Tous les maltraités du monde
le comprennent, l’embrassent, le font sien : héros
qui n’escompte d’autre gloire qu’un avenir
d’allégresse. Qu’il n’y ait pas de deuil.
Sa victoire est la nôtre ; ne faiblissons pas ;
siècle après siècle.

*

Au président Ho Chi Minh (Al presidente Ho Chi Minh) par Fina García Marruz (1969)

Toi qui disais
que tu ressentais de la peine
même à voir tomber
l’avion ennemi
qui réduit en cendres
la maison, toi
qui t’adressais en vers
aux délégations
venant à ta rencontre,
guerrier de la paix
à qui la guerre
ne déforma pas l’expression
de singulière finesse,
de douceur,
toi qui parlais une langue
que l’on n’avait entendue
depuis longtemps
parmi les hommes,
descendue d’on ne sait
quelle source vive,
tu es descendu dans la mort
avec la légèreté d’un flocon,
gracieux, sans bruit,
de sorte qu’à personne ne vient l’idée
d’entonner à présent
des chants de guerre,
ni un chant funèbre.
Aujourd’hui je voudrais
par exemple savoir
dessiner,
tracer à l’encre noire
sur une toile très blanche
la tige d’une fleur
flexible et dure.
Je voudrais tresser
Une natte de sol très fine
en roseau.
Car il m’a semblé
que tu entrais
ainsi dans la mort
comme en un visage ancien
qui s’acquitta bien
d’un sourire.

*

Avec ces mains (Con las mismas manos) par Roberto Fernández Retamar

Avec ces mains qui te caressent je construis une école.
J’arrivai presque à l’aube, avec des vêtements que je pensais de travail,
Mais les hommes et les enfants en haillons qui m’attendaient
M’appelèrent « monsieur ».
……….Ils vivent dans une bâtisse à moitié détruite,
Avec quelques lits pliants et planches de bois : c’est là qu’ils passent la nuit
À présent, au lieu de dormir sous des ponts ou des porches.
L’un d’eux sait lire, et ils le firent venir quand ils surent que j’avais une bibliothèque.
(Il est grand, lumineux, porte une barbichette sur son insolent visage de mulâtre.)
J’allai dans ce qui sera le réfectoire et qui est aujourd’hui marqué seulement par une plinthe
Au-dessus de laquelle mon ami trace en l’air avec le doigt des fenêtres et des portes.
Plus loin se trouvaient les pierres, qu’un groupe de garçons
Transportaient en rapides charretées. J’en demandai une
Et me mis à apprendre le travail élémentaire des hommes élémentaires.
Puis j’empoignai ma première pelle et je bus l’eau sylvestre des travailleurs,
Et, recru, je pensais à toi, à l’époque
Où tu participas à une récolte jusqu’à ce que ta vue se brouille
Comme aujourd’hui la mienne.
……….Que nous étions loin des choses réelles,
Mon amour, que nous étions loin – comme l’un de l’autre !
La conversation et le déjeuner
Furent mérités, ainsi que l’amitié du pasteur.
Il y avait un couple d’amoureux
Qui rougissaient quand nous parlions d’eux en riant,
En fumant après le café.
……….Pas un moment
Sans que je ne pense à toi,
……….Aujourd’hui peut-être plus encore,
Tandis que j’aide à construire cette école
Avec ces mains qui te caressent.

*

Les bateaux (Los barcos) par Fayad Jamis

Dans la baie
de La Havane
Dans les ports
bleus et bruissants
de l’île
entrent les bateaux
chargés de choses et d’amitié
Je m’asseois un moment pour regarder le sillage
de ces navires
et lire leurs noms
simples et étranges
reflétés par les ondes
qui trémulent dans le soir
Je m’asseois un moment pour sentir que je ne suis pas seul
que m’entourent des arbres et des hommes
fenêtres et pétrole
machines houle cheminées
étoiles et encore des hommes
Ici sur ce mur
de la jetée
de la baie ardente
de La Havane
regardant comment les bateaux
qui viennent de si loin
jettent l’ancre dans ces eaux
qui sont presque mon sang
Je m’asseois un moment pour écouter la rumeur
des camions qui répartissent
pétrole et amitié
de quartier en quartier
Ici sur ce mur
de la jetée
où parfois se rompent les vagues
mouillant ma chemise
blanche de leur paix et liberté.

*

Pour cette liberté (Por esta libertad) par Fayad Jamis

Pour cette liberté de chant sous la pluie
il faudra tout donner
Pour cette liberté d’être étroitement attachés
à la ferme et douce intimité du peuple
il faudra tout donner
Pour cette liberté de tournesol ouvert à l’aube des usines
sous tension et des écoles illuminées
et de la terre qui craque et de l’enfant qui se réveille
il faudra tout donner
Il n’y a pas d’alternative à la liberté
Il n’y a pas d’autre chemin que la liberté
Il n’y a pas d’autre patrie que la liberté
Il n’y aura plus de poème sans la violente musique de la liberté
Pour cette liberté qui est terreur
de ceux qui toujours la violèrent
au nom de fastueuses misères
Pour cette liberté qui est la nuit des oppresseurs
et l’aube définitive de tout le peuple déjà invincible
Pour cette liberté qui éclaire les yeux caves
les pieds nus
les toits percés
et les pupilles des enfants qui déambulaient dans la poussière
Pour cette liberté qui est l’empire de la jeunesse
Pour cette liberté
belle comme la vie
il faudra tout donner
si nécessaire
jusques et y compris son ombre
et ce ne sera jamais suffisant.

*

Épilogue (Epílogo) par Roberto Branly

Les superbes
jamais
n’osèrent
imaginer
qu’au fil des jours
ceci
allait devenir
la révolution
des humbles.

*

La Génération de 1930 (Generación del 30) par Lisandro Otero

Ils étaient nés dans des maisons à étage
de la rue Subirana ou de Lamparilla,
au-dessus d’une école ou à côté
d’une charcuterie.
Ils jouaient à la quimbumbia et suivaient des yeux
le haut étendard d’un cerf-volant.
Ils n’avaient pas toujours en poche la pièce
de cinq centavos pour aller au cinéma.
Mais ils virent au temps de leur gloire
William S. Hart, Max Linder, Gloria Swanson, Chaplin, Greta Garbo.
Ils préféraient l’autobus au tramway
parce que c’était le progrès.
Ils aimaient aussi le jazz, la radio et l’aviation.
Au chapeau de paille ils opposèrent les cheveux longs
et au gilet la chemise ouverte
avec les manches retroussées jusqu’au coude.
Ils lisaient Salgari, Vargas Vila, Eugène Sue
et les aventures d’Arsène Lupin.
Ils firent connaissance dans les librairies,
sur les bancs de l’université
ou lors d’actions civiques.
Ils se prirent davantage au sérieux et lirent Ingenieros,
Mariategui, Rolland, Barbusse, Rodo
et le Manifeste du Parti communiste.
Ils discutaient autour de tasses de café, dans les parcs,
les expositions d’art nouveau.
Tout était excitant dans la vie.
Leurs héros pouvaient s’appeler Diego Rivera, Cocteau, ou Langston Hughes.
De même Sandino et Zapata
et à l’occasion
Jack Dempsey.
L’art nègre et le cubisme, Lénine ou Renan, pouvaient être les thèmes
d’une longue nuit blanche.
Et toujours Marti et toujours Cuba.
Il éclatait dans leur poitrine une force coléreuse et impatiente,
ils voulaient « conquérir des montagnes et amasser des étoiles ».
Ils aimèrent des femmes, comme eux
belles et pleines de vie.
Ils adorèrent les corps dans lesquels ils se reflétaient,
firent des enfants et écrivirent des livres.
Ensuite vint le temps des définitions :
ils se bagarrèrent avec des sbires, signèrent des manifestes
et furent envoyés en prison
où ils attrapèrent les morpions et les poux de précédents captifs.
Bien que la situation ne fût pas à prendre à la légère
ils ne perdirent pas leur sens de l’humour.
Et entre saillies, donquichottismes et lyrismes,
avec le tonnerre et les commotions comme toile de fond,
mêlant nostalgies et courage,
ils se donnèrent à la grande Accoucheuse de l’Histoire.
Ils moururent les poumons détruits par la tuberculouse,
démolis à coups de pied,
tirés comme des lapins, dans les rues,
assassinés dans leurs lits,
combattant dans les tranchées de révolutions vaincues.
Ils voulaient changer la vie
car ils l’aimaient trop.

*

Pancarte pour 1960 (Pancarta para 1960) par Heberto Padilla

Usuriers, bandits, affameurs,
adieu.
Le feu de la Révolution
vous a effacés.

Les mains du peuple
vous ont fauchés de telle façon
que vous ne pourrez jamais renaître.

C’est fini pour vous.
Pour vous, la mort ; et si vous voulez,
amen.

Ceux qui ont sué
au fourneau, siècle après siècle ;
Ceux qui saignaient
Soufflent à présent sur les feux de joie
où se consument les tributs, les papiers
d’usure et de privilège.

Regardez leurs enfants
qui vous contemplent. Vous ne voyez aucune rage
dans leurs yeux.
Ils sont la justice
de ces pères justiciers.

*

Vie de Clément (Vida de Clemente) par Rafael Alcides

Aux voisins de la 16e rue entre Linea et le 11 de Vedado

Clément avait quatre-vingts ans.
Il était venu de Jamaïque il y a cinquante ans (là-bas son père avait été colonel de je ne sais quelle guerre qui n’avait servi ┌à rien et dont personne ne se rappelle).
À la fin Clément était sourd
et ne voyait presque plus. Il marchait avec difficulté, traînant une jambe,
tout en répétant qu’il était trop jeune pour prendre sa retraite, et
d’une façon ou d’une autre il parvenait à rester le seul à entrer et sortir les poubelles,
à récurer, balayer et maintenir propres les parties communes,
tous les jours.

Clément parlait avec la voix de quelqu’un qui dit des secrets.
Plus qu’un employé on aurait dit un professeur,
il paraissait un doux grand-père noir.

Clément aimait
s’asseoir le soir au seuil de la porte des voisins,
pour lire les journaux. Aux enfants
il offrait de petites poupées. Il leur offrait aussi
des bonbons, des bouts de bois ;
Clément se faisait des cadeaux à lui-même.
Nous autres adultes, il nous invitait à prendre le café
et nous racontait comment les petits oiseaux venaient sur le toit manger dans le creux de sa main :
« Que veux-tu faire quand tu seras grand ? »,
demandait-il aux enfants.
Clément disait que Fidel était formidable !

Hier matin,
après avoir arrosé les plantes,
Clément monta sur le toit pour réparer le moteur de la citerne.
Cette fois, en plus de sa jambe, il traînait avec lui une longue échelle.
Le moteur était très haut,
et j’ai dit que Clément était très vieux.

« Il avait de la famille ? », demanda plus tard le médecin légiste,
devant les restes répandus sur le trottoir.
« Non, dirent les voisins,
Clément était tout seul. »
« Alors pourquoi pleurez-vous ? »
Personne ne sut que répondre. (Le médecin légiste lui-même
avait les yeux mouillés.)
Dois-je préciser que Clément n’était pas quelqu’un d’important ?
Il est certain qu’il n’y a eu aucune grande aventure dans sa vie.
Clément était un homme comme tout le monde.

À part nous voir grandir,
aider à construire cet immeuble
et s’en occuper pendant presque cinquante ans,
Clément n’avait jamais servi à rien.
Je ne sais plus très bien qui a organisé la collecte
mais dans la chambre mortuaire il n’y avait pas assez de place pour tout le quartier.

Nous marchons tous à présent derrière sa dépouille.

Adieu, Clément,
……vieux,
que plus jamais ne s’arrête le moteur de la citerne.

*

Ces étés-là les mêmes événements se répétaient (Por aquellos veranos se repetían los sucesos) par César López

Ces étés-là les mêmes événements se répétaient
(comme on le sait, à la ville les saisons n’existent pas,
il y a seulement la chaleur et par moments encore plus de chaleur ;
mais nous insistons pour dire : ces étés-là…)
Un exemple pour illustrer les faits,
Rien qu’un exemple parmi les nombreux autres exemples.
(Le nombre de morts en ville, en ces temps d’accidents,
fit que les secteurs affectés se retirèrent de la mer.)
Il n’est pas nécessaire de se souvenir de Flebas, mais souvenez-vous
d’Eugenia Solorzano, cette noire rondelette en maillot de bain rouge
qui se noya sur la plage publique et dont le corps
fut retrouvé flottant au milieu des sargasses et des taches de fioul. Un poisson,
ou de nombreux poissons lui rongeaient les seins, les yeux,
tandis que les jeunes à la taille svelte la regardaient étonnés
depuis leurs voiliers de compétition, les cheveux plus ou moins blonds au vent,
protégés par l’insigne du club à la mode. L’eau
n’était pas l’amie des pauvres, des noirs. C’est étrange,
il n’y avait de noyés que sur la plage publique.
On n’entendit jamais parler de noyade ailleurs.

*

Playa Girón par Antón Arrufat

Avec mes mains inutiles
qui ne savent qu’écrire,
je voudrais recueillir vos têtes,
mes frères, mes compatriotes,
les têtes tranchées et démolies par les obus,
pour la poitrine qui reçut la mitraille
et laissa les entrailles à l’air libre
– car il y avait là des cœurs violents –,
pour la chair réduite en lambeaux et les balles
et les foulards sanglants,
personne ne sait la peine que je ressens de mon impuissance
et combien avec cette pauvre voix je voudrais
vous créer une autre vie, distincte et pérenne.
Moi qui ai le triste office
de celui qui attend que les autres vivent pour lui,
pour son sang.
Dans mes veines coulerait votre sang
et la nécessité de la mort juste.
Aujourd’hui je n’ai pas peur des mots
justice, liberté, pain.

*

E = MC2 par Orlando Alomá

Princeton, New Jersey. – Cette nuit est décédé dans sa maison le docteur J. Robert Oppenheimer, précurseur du développement de la première bombe atomique nord-américaine. (Tiré de la presse quotidienne)

Tes tristes mains qui avaient l’habitude d’ajuster la pipe s’apaisent,
ainsi que tes os effrayés de fils d’immigrants.
Tu ne parles plus de choses toujours plus terribles
d’une voix douce,
tu n’es plus un homme timide,
tu n’es plus rien.
La guerre et la paix sont pour toi la même chose.
On pourrait dire que tu as perdu
toute énergie.
Entre la vie et toi s’est élevé
un mur :
dans le monde indivisible des morts
à présent tu te désintègres à tout jamais.

*

Hypothèse (Hipótesis) par David Fernández

Demain les poètes… (E. González Martínez)

.

Une révolution plus grande que nous… (Fidel Castro)

.

On dira : les poètes n’avaient pas d’opinion,

ils se contentèrent d’écouter et de répéter ce qu’ils écoutaient,

d’arborer l’ultime espoir des autres transformé en consigne,

de copier les pancartes brandies par le peuple les jours de grandes manifestations ;

on dira : les poètes ne comprirent pas la grandeur de ce moment historique,

ils ne surent que faire de ce phénomène énorme qui leur tomba soudain dans les mains,

de ce grain de lumière trop grand qui leur entrait par les yeux

et les aveuglait ;

on dira : ils ne surent capter les ondes de poésie vierge, non écrite, se formant constamment autour d’eux, et ils succombèrent au torrent des choses ;

on dira : les poètes ne trouvèrent pas les mots, les modes, les essences, les formes essentielles, les contenus essentiels, ils ne conjuguèrent pas leur travail avec le travail urgent de leur peuple,

leur poésie était un reflet

pâle des œuvres, des chemins conduisant où nous sommes à présent,

leur poésie était une répétition, un battage des mêmes sentiers, un effort frustré pour aller de l’avant et atteindre le rythme violent de la vie, sa vigueur irrépressible ;

on dira : ils se perdaient dans des jeux intellectuels, supprimaient points et virgules pour pallier leur inefficacité

mais malgré cela leur voix n’était pas leur voix, on pouvait trouver en elle l’admiration outrée du fanatique, le doute stérile du sceptique.

Mais malgré tout leur voix n’était pas leur voix, il n’y avait pas en elle la même résonnance qu’un ra de tambour ou qu’une pelletée de ciment ou qu’une paire de bottes fatiguées battant les chemins ;

on dira : il n’existait pas de dimension commune entre un poète et un internat de montagne, entre un poète et un contingent de maîtres d’école volontaires, entre un poète et la réforme agraire ;

le travail du poète se réduisait

à raconter des histoires, à mettre en mots ce que les hommes faisaient en dehors de celles-ci (il faut être juste et reconnaître que parfois les histoires ne leur furent pas contées et vinrent dans leurs livres par leur propre effort) ;

on dira :

les poètes n’étaient pas à la hauteur de ce moment historique.

.

Et peut-être bien que c’est la vérité.

*

Je dis Révolution (Digo Revolución) par José Yanes

Indiscutable comme une averse,
comme la soif
ou la faim,
tu es là pour apporter l’épée.
T’ont conduite ceux qui n’ont pas
de quoi se chausser,
ceux qui parlent avec la fumée et le bruit
des machines,
ceux qui après retournent dans leurs maisons
obscures
et pleines de cris.
Ceux qui doivent avoir une autre vie.

Ta présence est comme l’air
et le soleil,
à partir de toi nous abandonnerons nos ruses
mesquines
et découvrirons notre vie intérieure.

Toutes les méthodes que nous aprîmes pour respecter
et baisser la tête
ont été rasées
et jetées dans le sel.
Et la peur en habite même quelques-uns
qui seront balayés.

Tu es là,
les bras pleins d’amour
et capable de colère
et de haine.

Tu es là
comme une porte qui conduit vers nous
et nous invite à nager.

Tu es là,
certaine comme cet arbre qui grandit.

*

Fête de famille (Fiesta familiar) par Cus Causse

Ils sont arrivés barbus et à cheval
je savais qu’ils n’étaient pas les rois mages
mais qu’ils apportaient quand même un grand cadeau,
parce que grand-mère leur a dit au revoir en agitant son mouchoir de soie
et que pour la première fois j’ai vu maman sourire.

***

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Un commentaire ? C'est ici !

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

w

Connecting to %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.