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Poésie révolutionnaire d’Angola

Le dictateur Salazar aimait rappeler que le Portugal fut le premier pays colonial européen en Afrique. Ce fut également le dernier pays d’Europe à quitter ses colonies africaines, après la chute de la dictature en 1974 au moment de la Révolution des œillets provoquée en grande partie par le mécontentement de l’armée et des conscrits face à des guerres coloniales enlisées depuis des années.

La guerre coloniale en Angola dura de 1961 jusqu’à l’indépendance en 1975.

Les poèmes qui suivent, que j’ai traduits du portugais, sont tirés du livre Poesia angolana de revolta (Poésie angolaise de révolte), une anthologie réunie et présentée par Giuseppe Mea, et parue en 1975 (Paisagem Editora, Porto). Comme l’indique G. Mea en introduction, une telle publication était impossible au Portugal comme en Angola sous la dictature.

L’indépendance de l’Angola marqua le début d’une guerre civile entre factions, dans un contexte de fort interventionnisme des puissances étrangères. Craignant les conséquences du retrait d’Afrique du dernier pouvoir colonial blanc, l’Afrique du Sud, alors sous régime d’apartheid et de plus en plus bunkerisée, envahit l’Angola de manière « préventive », dans le cadre de ce que Pretoria appelait la défense de ses frontières (et qui comportait d’autres fronts en Namibie et, plus indirectement, au Mozambique) et en soutien de l’une des factions, l’UNITA. Les États-Unis et l’OTAN appuyèrent l’intervention militaire sud-africaine.

Le Mouvement populaire de libération de l’Angola (Movimento Popular de Libertação de Angola, MPLA) envisageait un développement socialiste du pays. Il reçut de ce fait l’appui de l’URSS et surtout de Cuba, qui envoya de nombreuses troupes en renfort du MPLA : le contingent cubain sur place en vint à atteindre 52.000 soldats, sans compter quelque 50.000 coopérants civils sur quinze années, selon la page Wikipédia en espagnol « Operación Carlota ». Cuba se désengagea en 1988-1990 en contrepartie du retrait sud-africain d’Angola et de Namibie. L’amitié entre Cuba et l’Angola reste forte à ce jour. Le nombre d’experts techniques cubains en Angola en 2017 est d’environ 4.000 (journal cubain Granma, 23 décembre 2017). L’Angola demande régulièrement la levée de l’embargo américain contre Cuba.

La guerre civile en Angola a pris fin en 2002, avec le désarmement de l’UNITA.

Les poèmes qui suivent appartiennent à la mouvance révolutionnaire de la lutte pour l’indépendance de l’Angola. Les poètes sont : Agostinho Neto (dirigeant du MPLA et premier Président de République populaire d’Angola de 1975 à 1979), Aires de Almeida Santos (emprisonné sous la dictature portugaise), Deolinda Rodríguez de Almeida (fondatrice et dirigeante de l’organisation féminine du MPLA, tuée en 1968 à 29 ans), Eduardo Brazão Filho, Eliseu Areia, Emanuel Corgo, Fernando Costa Andrade (MPLA, secrétaire d’État à l’information après l’indépendance), Maurício Gomes, Ngudia Wendel, Octaviano Correia, Pedro de Castro Van Dunen (sic ; il s’agit sans aucun doute de Pedro de Castro Van Dúnem, alias « Comandante Loy », MPLA, ministre des affaires étrangères) et Rui de Matos (poète, peintre et sculpteur, MPLA, général).

La lutte pour l’indépendance n’a pas suivi une ligne de démarcation selon la couleur de peau. Parmi les douze poètes ici représentés, Eduardo Brazão Filho, Fernando Costa Andrade et Octaviano Correia sont blancs.

*

La voix de la vie (A voz da vida) par Agostinho Neto

La Vie vous attend
La Vie vous appelle
Venez Frères !
Vous qui allez enchaînés
à des préjugés et à la misère
Vous dont les yeux sont bandés
aveuglés par les idées reçues
Vous les abouliques
qui vous couchez sur vos malheurs
Vous les timides
qui marchez dans les coins obscurs
effrayés par des ombres
Vous les hypocrites
qui mendiez votre pain
à la porte de vos ennemis
Vous qui recevez des coups de fouet
et souriez
Vous qui regardez la nature
et ne voyez pas ce qu’elle a de plus beau
– L’Homme
Vous les abusés
Vous qui devez aimer
Venez !
Cherchons le chemin de la vie
qui nous appelle
Souvenez-vous du rire cristallin de l’enfance
sans peur
les hommes chantant
joyeux en leur liberté
du sourire de leur mère
de la dure tâche de ceux qui construisent
de la satisfaction de ceux qui accomplissent leur devoir
Ceci est la vie
et sa voix
le désir bat dans vos poitrines

*

Sous contrat (Contratados) par Agostinho Neto

Une longue file de porteurs
parcourt la piste
à pas rapides
les corps dolents
arrosant la poussière des chemins
de leur sueur

Sur le dos nu
ils portent de pesants fardeaux

Et ils marchent
regards lointains
cœurs timides
bras forts
sourires profonds comme des eaux profondes

De longs mois
les séparent des leurs

Ils marchent pleins de nostalgie
et de crainte
– mais ils chantent

Fatigués
recrus de travail
– mais ils chantent

Pétris d’injustices
silencieuses au tréfonds de l’âme
– et ils chantent

Avec des cris de révolte
noyés dans les larmes du cœur
– et ils chantent

Ils sont passés
se perdent au loin
au loin se perd leur triste chant

Ah !
ils chantent…

*

Sanglants et ascendants (Sangrentes e germinantes) par Agostinho Neto

Nous
……….de l’Afrique immense
et par delà la trahison des hommes
à travers les grandioses forêts invincibles
à travers le courant de la vie
inquiète, fervente, torrentielle des rivières rugissantes
au son harmonieux des marimbas en sourdine
par les regards jeunesse des multitudes
multitudes de bras, d’aspirations, d’espérances

……….de l’Afrique immense
……………sous la griffe
sanglants de souffrance et d’espoir, de peine et de force
saignant sur la terre éventrée par le sang des pioches
saignant sur la sueur des champs de l’asservissement du coton
saignant la faim, l’ignorance, le désespoir, la mort
sur les plaies du dos noir de l’enfant, de la mère, de l’honnêteté
sanglants et ascendants

……….de l’Afrique immense
noire
et claire comme les matins de l’amitié
ardente et forte comme la marche de la liberté

Nos cris
sont les tambours annonciateurs du désir
nos voix babéliques l’harmonie des nations
nos cris sont des hymnes à l’amour pour les cœurs
fleurissant sur la terre comme le soleil dans les semences
cris de l’Afrique
cris des matins mort-nés dans la mer
enchaînés
sanglants et ascendants

……….– Voici nos mains
ouvertes à la fraternité du monde
pour l’avenir du monde
unies dans la certitude
pour le droit, la concorde, la paix

Entre nos doigts poussent des roses
aux parfums de l’indomptable Zaïre
grandioses comme les arbres du Mayombé
Dans les esprits
la marche d’amitié à travers l’Afrique
à travers le monde
Nos yeux sang et vie
tournés vers les mains faisant des signes d’amour partout dans le monde
mains d’avenir-sourire inspiratrices de foi en la vitalité
de l’Afrique, de cette humaine terre d’Afrique

……….de l’Afrique immense
ascendants au soleil de l’espérance
créant des liens fraternels dans la liberté du vouloir
de l’aspiration à l’entente
Sanglants et ascendants

Pour l’avenir voici nos yeux
pour la Paix voici nos voix
pour la Paix voici nos mains

de l’Afrique unie dans l’amour.

(Note. J’ai trouvé sur internet une version sensiblement différente de ce poème. Je m’en suis tenu à celle qui figure dans l’anthologie de G. Mea, 1975.)

*

Le collier de pacotille (O colar de missangas) par Aires de Almeida Santos

Dans cette ruelle du marché…

…..C’est là que je l’ai vue
…..et connue

Et j’aimais
la regarder passer
avec son panier sur la tête…
Je ne remarquais pas la couleur de ses robes
ni ce qu’elle venait vendre.
Je remarquais seulement
et admirais
son collier de pacotille.

…..Je sus par la suite
…..que c’était le souvenir
…..d’un homme avec qui elle avait vécu…
……………………………………………..

Un jour
– il y a longtemps –
elle était à la Baia de Luanda
quand ce soldat,
ce chauffeur de soute
ou ce marin
de cabotage
passa par là.

…..Il la vit
…..l’invita,
…..elle alla avec lui
…..et il lui offrit le collier.

Puis il suivit sa route
et la vie suivit son cours.

…..Quelques mois plus tard
…..elle eut un enfant.
…..Il lui plut,
…..elle fut contente.
…..Puis
…..son enfant mourut.
…..Elle pleura
…..et devint folle.
……………………………..
…..À présent
…..tous les matins
…..on peut la voir passer
…..dans la rue du marché
…..avec son panier sur la tête.

Et elle compte les jours
passés à attendre son fils,
sur les perles de pacotille
rouges, de la couleur des cerises de Cayenne,
qu’elle enfile,
jour après jour,
sur son collier.

…..Hier
…..quand je la vis passer
…..le collier
…..avait dix rangs…

*

Quand mes frères reviendront (Quando os meus irmãos voltarem) par Aires de Almeida Santos

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères
nous irons vivre ensemble
au bord de la route de Catete.

…..Nous aurons à construire de nos mains
…..une jolie petite maison
…..d’adobe
…..où nous habiterons tous.
…..Elle sera rouge
…..et couverte de chaume.

…..Il sera facile de pétrir
…..car la glaise est déjà rouge
…..de tant et tant de sang
…..qui a si longtemps coulé.

Il y aura aussi un jardin
avec des roses et des bougainvillées.

…..Ce sera facile
…..car même si la pluie tarde
…..elles seront arrosées
…..par les larmes tombées
…..de nos yeux à tous.

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères
nous irons vivre ensemble
au bord de la route de Catete.

Et nous mangerons le poisson braisé…
Et nous boirons la bière de mil
qui nous viendra du Bié.

Et nous dormirons sur la natte
bercés par la brise
qui souffle dans les faubourgs du Musseque.

…..Nous nous reposerons
…..après le long chemin parcouru.

…..Nous nous reposerons
…..avant le long chemin qui nous reste à faire.

Ah ! quand ma Mère viendra
en ramenant mes frères
elle sera bien petite notre maisonnette

……….(Car j’ai des millions de frères !)

Quand ma Mère viendra
en ramenant
mes frères,
nous disperserons
les cendres de ceux qui sont partis au front,
et nous chanterons,
nous ferons courir
notre joie
à flanc de montagnes,
sur le sable des dunes,
dans les vallées,
sur les collines,
sur la berge des fleuves
près des fontaines.

……….Il faut que nous chantions !

Ah ! quand ma Mère viendra
en ramenant mes frères,
des feux seront allumés
sur le bord
de tous les chemins
et l’éclat
de chaque étoile
sera plus grand…

……….Petite Maman, entends ton fils.

NE TARDE PAS, MÈRE,
HÂTE-TOI…

*

Maman (Mamã) par Deolinda Rodríguez de Almeida

Afrique
Maman Afrique
Tu m’as engendrée de ton ventre
Je suis née pendant l’ouragan colonial
J’ai sucé ton lait de couleur
J’ai grandi
atrophiée mais j’ai grandi
jeunesse rapide
comme une étoile filante
quand meurt le féticheur
Aujourd’hui je suis femme
je ne sais plus si femme ou si petite vieille
mais c’est à toi que je viens
Afrique
Maman Afrique

Toi qui m’as engendrée
ne me tue pas
ne maudis pas ton rejeton
sinon tu n’as pas d’avenir,
ne sois pas infanticide.
Je suis Angola, ton Angola
ne te joins pas à l’oppresseur
à l’ami de l’oppresseur
ni à ton fils bâtard
Ils se moquent de toi
Tu es entrée dans la souricière
trompée
tu ne distingues pas le vrai du faux
dans ta candide et séculaire vigueur
tu t’es aveuglée
À présent c’est toi

Afrique
Maman Afrique
qui donnes à mon frère bâtard la force
de m’asphyxier
de me clouer sa sagaie entre les côtes

L’oppresseur, l’ami de l’oppresseur
ton fils bâtard
(toi aussi, Maman Afrique ?)
se divertiront
en m’écoutant mourir

Mais Afrique
Maman Afrique
par amour de la cohérence
je veux quand même croire en toi.

*

Pluie (Chuva) par Eduardo Brazão, Filho

La pluie n’est pas venue
n’est pas venue voir les pauvres.
Cela fait deux ans, presque trois,
que la pluie tombe sur la terre des riches
et n’est pas venue voir les pauvres Noirs
qui lui font fête quand elle vient.

Peut-être que la pluie n’aime pas la fête
et que c’est pour ça qu’elle tombe ailleurs,
sur les terres des riches qui ne lui font pas fête
quand vient la pluie.

Cela fait deux ans, presque trois, qu’on ne récolte plus
l’igname, le manioc et les haricots.
Les bœufs n’ont plus de fourrage
Ni d’eau.
C’est un malheur,
le malheur de la pluie qui ne vient pas,
qui va sur la terre des riches qui ne lui font pas fête
quand vient la pluie.

*

Comparaison (Comparação) par Eduardo Brazão, Filho

Dans le silence de ses lèvres s’est perdu
le cri de révolte.
La nuit est venue tenir compagnie
à la lumière de la lampe à pétrole.

Un air moribond se jette violemment
contre les murs de la case de glaise et de chaume
puis flotte
sur la natte de l’enfant mort.

Un chien hurle furieusement.

   Et le lettré dans son petit palais
s’endort dans un fauteuil de la maison Maple
avec dans les mains Géographie de la faim.

*

Identité (Identidade) par Eduardo Brazão, Filho

Il avait un pagne
et une case.
Il avait une étable, avant.

Avant, il avait la forêt
où marcher librement.
Il avait des percussions, des fétiches
et la savane où chasser.

Et soudain
dans la collision du temps
je le rencontrai là, sur la route.

Il portait un pantalon
avec dans sa poche trouée
une carte d’identité.
Mais il n’avait rien.

*

Le fouet et le café (O chicote e o café) par Eliseu Areia

Dans le champ,
implacable
le fouet trace un nouveau trait
rouge sur les flancs du travailleur.
Enfin fatigué
le contremaître crie dédaigneusement :
« Ça t’apprendra, animal ! »
en s’épongeant le front.

Et tous vont au travail
en silence,
dans les oreilles gardant
les sifflements du fouet
déchirant la peau de leur camarade.

À Luanda,
un monsieur distingué
après avoir bien déjeuné
demande un café.

*

Option (Opção) par Eliseu Areia

Si être noir c’est
être esclave ;
Si être blanc c’est
fouetter des esclaves…

Alors je préfère être noir !

*

Le sang (O sangue) par Eliseu Areia

Si vous croyez
amer
le sang perdu par l’esclave
pour ne pas se résigner à être esclave…
comme vous êtes naïfs !

Si vous croyez
amer
le sang perdu par le guérillero
dans la lutte pour la libération d’un peuple…
comme vous êtes naïfs !

Si vous croyez
amer
le sang perdu par l’Homme
en défendant la Justice et la Vérité…
comme vous êtes naïfs !

Seul est amer le sang
versé en vain.

*

Contre la négritude (Contra a negritude) par Emanuel Corgo

Les anneaux des chaînes nous ont mangé les chairs
…..dans les cales des bateaux négriers
…..dans les plantations de coton
…..ou parmi les caféiers
Mais nous ne demandons pas réparation pour le passé

Le fouet a lacéré nos flancs nus
…..dans les mines de charbon
…..dans les plantations de canne à sucre
…..ou quand nous disions NON
Mais nous ne sommes pas prisonniers de l’histoire

La férule nous a mordu les mains
…..quand nous ne payions pas l’impôt
…..ou quand nous n’acceptions pas
…..la faim que l’on nous imposait
Mais le jour de la victoire approche

Chaque jour notre peau noire fut insultée
…..en Afrique
…..en Europe
…..ou en Amérique
Mais nous ne haïrons pas les hommes

Aujourd’hui les peuples demandent que nous nous battions
…..les armes à la main
…..et que nous luttions
…..et que nous luttions
…..une, deux, mille fois
Jusqu’à l’édification d’un monde meilleur

*

Augusto Ngangula par Fernando Costa Andrade

Je veux voir ici
auprès de ce héros silencieux
de douze ans
les hommes qui contemplent debout
l’égalité des hommes.
Je veux voir ici
sur ce sol éclaboussé
par le sang d’un gamin de douze ans
les mères des enfants libres
du même âge.

Je veux voir ici
près de ce corps défait
la dissonance de ceux qui crient contre la guerre
ici
près de la poitrine courageuse
de ceux qui meurent à douze ans
ceux qui parlent du lendemain
et promettent des horizons.

Je veux voir ici
les hommes qui sondent l’espace
et accompagnent les vols cosmiques
et transplantent des cœurs
et décryptent l’électronique du son
et chantent déchiquetant les diapasons
et peignent des motifs
et idéologisent des causes
devant ce corps démantibulé à douze ans.

Ici
près de cet enfant
fauché à douze ans
je veux voir les océans
les lacs
et les palmeraies
et les bateaux de papier.

Ici
les armes de toutes origines
solidaires
de la certitude des routes
et de la vie.

Et je veux voir ici
près de ce corps rigide souriant
de douze ans
des enfants avec des crayons et des cahiers
pour qu’ils apprennent
à écrire son nom simple.

Et enfin dépouillé
de la colère des rochers
le jour résonner
de chansons de ronde
sur l’herbe toujours verte
autour de sa stèle commémorative.

*

Chant d’accusation : troisième poème (Canto de acusação: poema terceiro) par Fernando Costa Andrade

Où êtes-vous mères
qui ne voyez pas mourir les mères d’Angola ?

Où êtes-vous frères du monde
qui ne voyez pas mourir mes frères d’Angola ?

Où êtes-vous gouvernements maîtres du monde
qui ne voyez pas vos amis tuer l’Angola ?

Où êtes-vous millions d’hommes libres du monde
qui ne voyez pas mourir debout tout l’Angola ?

…..Mourir debout pour la liberté
…..Mourir debout pour être des hommes
…..Mourir debout pour être des Hommes

*

Chant d’accusation : treizième poème (Canto de acusação: poema décimo terceiro) par Fernando Costa Andrade

Le coton d’Angola sera blanc
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Il est aujourd’hui noir
…..et maculé de rouge
…..dans Baixa de Cassanje1.

Les barrages d’Angola seront un bienfait
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Ils sont aujourd’hui la faim
…..les gens chassés de leurs villages
…..dépouillés de leurs biens

Le sucre d’Angola sera miel
seulement quand l’Angola sera indépendant

…..Il est aujourd’hui amertume
…..fouet et prison
…..travail à mort

le café d’Angola
le diamant
le fer
le pétrole
le maïs
le palmier
le ciment
la mangue
la viande
la mer
la farine
l’hydromel
le ciel et le vent
empêchaient
le clair de lune et la nuit
le jour
l’homme
l’Angola

…..L’homme d’Angola
……….indépendant arrive
……….des forêts
……….et des montagnes
……….de la guérilla

1Baixa de Cassanje : La révolte de Baixa de Cassanje, en 1961, initiée par les travailleurs des plantations de coton et durement réprimée par les Portugais, est considérée comme le point de départ de la guerre d’indépendance.

*

Drapeau (Bandeira) par Maurício Gomes

Nous sommes un peuple à part
méprisé
incompris,
un peuple qui lutta et fut vaincu.

C’est pourquoi dans mon chant de foi
je demande et propose, homme noir,
que notre drapeau
soit une toile noire,
noire comme une nuit sans lune…

Sur cette obscurité de deuil et de peine
de la couleur de notre couleur,
écris, frère,
de ta main rude et hésitante
– mais forte –
le mot-force

……………Union !

Trace ensuite, obstiné,
ces mots fondamentaux,
édifiants :

……………Travail, Instruction, Éducation.

Et en lettres d’or
resplendissantes
(la main déjà plus ferme)
écris, homme noir :

……………Civilisation, Progrès, Richesse.

En roses caractères
trace avec émotion
le mot clé de la Vie :

……………Amour !

En lettre blanches
inscris avec amour
le mot sublime :

……………Paix !

Ensuite
en rouge vif,
en rouge sang,
avec le pigment des corps noirs écrasés
dans les luttes que nous livrerons,
en rouge vif
couleur de notre sang malaxé
et mêlé de larmes de sang,
larmes versées par des esclaves,
écris, homme noir, ferme et confiant,
en lettres majuscules
le mot suprême
(idéal éternel,
noble idéal
De l’Humanité souffrante,
qui lutte pour lui
et souffre pour lui)
écris, homme noir,
écris, mon frère,
le mot suprême :

……………LIBERTÉ !

Autour de ces mots-leviers
sème des étoiles à pleines mains,
toutes rutilantes,
toutes de premier ordre,
belles étoiles de notre Espérance
belles étoiles de notre Foi
étoiles qui seront certitude sur notre DRAPEAU !

*

Triomphe des humiliés (Triunfo de humilhados) par Ngudia Wendel

Révolution,
il n’y a rien de plus sublime
ni de plus juste.
Elle fait naître en chaque homme
un titan.
En elle reçois, mon peuple
– ancien esclave –,
le baptême du feu.
NOUS VAINCRONS !

*

Afrique (África) par Octaviano Correia

Roses noires
dans des mains blanches
fermées
larmes noires
arrosant
des roses noires
écrasées

*

Commandant Henda2 (Comandante Henda) par Pedro de Castro Van Dúnem

Là dans les campagnes
vertes
baignées de sang
comme tu marches à pas de géant !

Et dans les forêts silencieuses
quelles brillantes étoiles tu apportes !

Que chaque pas soit une victoire…
Que tous les yeux entrevoient l’avenir !…

(Chœur)

Il est celui
que le Mayombé écoutait
Tombé
dans les flammes de l’Orient en feu.

Avec lui
le peuple combattant lutte
Guidé par le Commandant Henda
il avance !
Pour détruire le colonialisme
et construire un Angola socialiste.

II

Tu es le pilier
de la révolution
Ton héroïsme est pour nous un grand exemple
Ton courage
et ton dévouement
nous ouvrent les portes de la liberté

Nous marcherons, oui, avec toi !…
Ô avec plus grande vigueur encore
dans ces campagnes arrosées de ton sang
de ton sang héroïque
et pur
nous marcherons, oui !…

(Chœur)

Tu es celui
que le Mayombé écoutait
Tombé
dans les flammes de l’Orient en feu.

Ton courage, invincible décision
ta volonté, énorme sacrifice
sont pour nous le symbole de la victoire,
toi qui vis à jamais
parmi ceux qui vivent et luttent.

2 Commandant Henda : Hoji-ya-Henda, héros de l’indépendance, mort au combat en 1968.

*

Leçon de géologie (Lição de geologia) par Rui de Matos

La terre est un amalgame
de sable, d’humus et d’argile.
La terre est un mélange
de triques, d’os et d’excréments.

La terre est faite de sang,
de minéraux,
de sueur et de l’expectoration des esclaves.

La terre est faite de souffrance,
de sels minéraux,
de misère et de racines.

La terre est faite de roches
et de grincements de dents.

La terre est un amalgame
de haines de pierre et d’amour,
d’argile et d’espoirs de fer.

La terre est le lieu des déserts,
des savanes, des montagnes et de la mer.

La terre est le lieu de l’homme.

La terre est le lieu des hommes
qui la font libre
pour être libres.

La terre est faite de terre
par ceux qui ont une terre.

Le peuple au pouvoir MPLA

Poésie révolutionnaire du Pérou

Les poèmes suivants sont tirés du livre Antología de la poesía revolucionaria del Perú, anthologie réunie et présentée par Alfonso Molina (Ediciones América Latina, 1966).

La publication de ce livre remonte à deux ans avant l’instauration du Gouvernement révolutionnaire des forces armées (Gobierno Revolucionario de la Fuerza Armada) par le général Juan Velasco Alvarado en 1968, un gouvernement dont les réformes, le « Plan Inca » (nationalisations, réforme agraire, réforme de l’éducation…), furent saluées par le poète Ernesto Cardenal comme authentiquement révolutionnaires et socialistes. Alvarado fut renversé en 1975 par le président de son Conseil des ministres, le général Morales Bermudez, qui affirma dans un premier temps vouloir faire entrer le gouvernement révolutionnaire dans une « seconde phase » et poursuivre les réformes mais finit par revenir dessus, avant de convoquer de nouvelles élections en 1980, qui permirent, sans surprise, le retour au pouvoir des représentants du capital apatride. Afin d’éviter un embrasement général, et menacé par la guérilla du Sentier Lumineux, le nouveau pouvoir, s’il cassa les décrets d’expropriation dans l’industrie et les médias, ne revint pas sur l’expropriation des propriétaires terriens, raison pour laquelle la paysannerie péruvienne bénéficie encore aujourd’hui des effets des réformes du Gouvernement révolutionnaire.

Les poètes ici traduits sont : Julio Garrido Malaver (un poème), Luis Nieto Miranda (un poème), Mario Florián (deux poèmes), Leoncio Bueno (un poème), Juan Gonzalo Rose (deux poèmes), Manuel Scorza (quatre poèmes), José Hidalgo (un poème) et Arturo Corcuera (un poème). Comme il ressort de leurs poèmes, plusieurs d’entre eux ont connu la prison et l’exil, en raison de leur appartenance à des mouvements de travailleurs, notamment l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (Alianza Popular Revolucionaria Americana, APRA), à l’instar de Gonzalo Rose et Manuel Scorza.

*

Document pour notre temps (Escritura para el tiempo) par Julio Garrido Malaver

Nous sommes en prison.
Une nuit à mourir, dit l’un des nôtres.
Je dis : une mort à vivre.
– Ils nous ont pris tous les chemins
et les ont brisés là-bas derrière le soleil. –

Nous tournons dans la cellule
comme un moulin meulant le blé de la Mort.
Nous tournons dans la cellule et ils nous punissent
avec des crucifix doubles de souffrance et d’oubli.

Ici le rire ouvrant les fenêtres n’est plus,
ni le « il fait froid » courant par les rideaux.
Les mains n’appellent plus les étoiles
pour qu’elles versent leur nectar de joie
dans le puits de soif de nos baisers.
On n’entend plus la patenôtre des grillons
ni cette rumeur de fleurs nous joignant les lèvres.

– L’obscurité nous lèche jusqu’aux os
et notre cri se glace, que nous avions ardent !

Qui m’a pris mes yeux, camarades ? demandé-je.
Et un homme me répond : ils ont accaparé la lumière…

Pendules de tendresse, nos voix
aiguisent leurs aiguilles dans la nuit.

Une soudure d’accolades nous réunit encore une fois.
Et la terre frissonne.

Le ciel devient muet,
la mer se colore de rose.
Et ce ruisseau de larmes qui naît de l’île pénitentiaire du Fronton
s’en va comme une couleuvre qui doit mordre Dieu :

Car je suis né dans la Sierra
de forêts, de sources et de prairies.
J’avais une femme,
j’avais des enfants.
Nous parlions de lumière avec nos bêtes.
Je cultivais la terre.
Et les alouettes illuminaient tous mes chemins.
Sous la pluie légère
à cheval
je gravissais les sommets
pour envelopper les nuages de mes mains.
Je dormais au soleil dans les pâtures
tandis que les ruisseaux fringants cabriolaient.
Je n’ai jamais prêté attention à mon cœur.
Et si j’eus de la peine,
si j’eus du chagrin,
je ne m’en souviens pas, camarades.

Mais hier
ma femme
mes enfants
ma joie
me sont tombés morts des mains.
Parce que j’ai dit non !
oui, camarades,
c’est pour ce non en moi qui m’est devenu dur comme une pierre
que je suis ici…
Les étoiles sont tombées dans la mer !
Une communauté de larmes se revêt de nos yeux !
Et un silence d’épées
monte la garde aux lèvres des morts !

*

Chanson pour les héros du peuple (Canción para los héroes del pueblo) par Luis Nieto (Luis Nieto Miranda)

Venez voir les hommes
que les soldats ont tués.
On dirait que leurs lèvres
sourient encore à la Liberté.

Venez voir les enfants.
Un galop de chevaux
a imprimé sur leurs fronts
la malédiction de leurs fers.

Venez voir les pauvres
tués de vingt coups de feu.
Les fusils eux-mêmes
les admiraient, somnambules.

Et regardez les étudiants
aux yeux en deuil
là où vivait auparavant
une population d’oiseaux.

Ils aimaient la liberté
comme l’aiment les braves.
Pour les tuer il fut nécessaire
de tirer à coups de canon.

Venez voir les héros !
Venez les voir, mes frères !
Ils sont ici avec leurs poitrines
galonnées de sang.

Que forment une garde martiale,
des brigades de miliciens,
et veillent sur leurs tombes
les volcans millénaires.

Et plutôt que de couvrir leurs dépouilles
de tristes bannières de larmes,
faisons-leur un incendie
d’hymnes révolutionnaires.

Ils ne sont pas morts ! Contre les nôtres
les coups de feu ne peuvent rien.
Dans le cœur du peuple
ils vivront mille ans.

À présent pas de larmes !
Poings et poitrines blindés !
Et au combat comme des lions,
parce qu’ils ne sont pas morts en vain !

*

Haylli1 augural par Mario Florián

(Là sont Tupac Amaru et Atusparia2 !)

Quand enfin il gagnera la montagne,
quand le sang escaladera la montagne,
quand les Indiens occuperont la montagne,
la terre tremblera,
les hommes trembleront…
La montagne jettera de la lumière !

Les Indiens se serviront de la montagne
comme d’une fronde de guerre,
comme d’un diabolique canon de tonnerre…
Elle sera fronde,
elle sera feu,
la montagne infligera des châtiments !

Alors claqueront les dents
des puissants, tous les puissants mourront.
La chaîne raciale, comme un tambour
retentira
en se brisant.
Ô liberté née de la montagne !

Une indigène ère humaine, radieuse,
descendra bientôt de la montagne ;
bientôt en bronze héroïque se transformera
la pierre de la race…
Quand le sang gravira-t-il la montagne ?
Quand les Indiens occuperont-ils la montagne ?

1 Haylli : Chant cérémoniel inca.

2 Atusparia : Si on ne présente pas Tupac Amaru, Atusparia est moins connu ; il s’agit d’un chef quechua qui conduisit une rébellion à la fin du dix-neuvième siècle.

*

Chant triomphal de l’homme nouveau (Canto triunfal del hombre nuevo) par Mario Florián

Le Péruvien d’aujourd’hui (celui de la côte, celui de la cordillère)
doit être plus fort que son robuste ancêtre impérial.
Qu’il enterre le passé. Qu’il se construise un nouveau chemin.
Que ses chevilles se libèrent des fers de l’exploiteur.

Qu’il ne soit pas la relique d’un âge d’or sans retour.
Qu’il ne simule pas la forme du soleil inca qui s’est éclipsé.
Qu’il dise son message ! Qu’il soit lui-même ! Qu’il ébauche
une prouesse à lui ! Qu’il vivifie son moi mort…

Qu’il arrache sa misère. Qu’il quitte ses haillons.
Qu’il se fasse homme, un homme ! Qu’il ne croie plus être inférieur
(mais supérieur, libre). Qu’il accomplisse de grands travaux :
de chauffeur et de jardinier et de commerçant et d’exploitant

de forêts tropicales et de mystérieux méandres de fleuves.
Qu’il colonise des jungles – revêtant la chemise de coton,
se chaussant et se coiffant du bonnet – : qu’il cueille les fruits miséricordieux,
avec des paroles de joie, de son propre lopin heureux…

Qu’il conquière la glèbe. Qu’il ait quelque part un bout
de terre humide. Qu’il bâtisse, de ses mains fortes, une
Patrie (comme l’antique Tahuantinsuyo), où n’existeront plus
la sangsue ni le serf, l’indigent ni l’exploiteur.

*

Pérou, voici ton heure (Perú, ésta es tu hora) par Leoncio Bueno

Pérou, voici ton heure,
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes courageux laboureurs !
Les Andes tremblent, les sommets pleurent,
la cordillère brame ardente de pumas.

Pérou, voici ton heure,
tes prairies se peuplent de frondes et d’aigles,
les rivières bouillonnent de piranhas rouges ;
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes courageux laboureurs !

Pérou, voici ton heure,
l’heure de créer, de forger en patrie vivante
ta nouvelle Faucille. La Faucille de la victoire.
C’est l’heure du Pérou fraternel,
sœur, camarades, mettez du cœur à l’ouvrage !
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes courageux laboureurs !

Les casques verts arrosent de sang
la campagne, l’usine, l’école,
des étudiants imberbes empoignent les fusils,
des poètes crient leur chant, assassinés ;
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes courageux laboureurs !
Par-delà toute vaine illusion, toute niaise espérance,
voici l’heure du Pérou. Les montagnes vont se mettre à marcher,
silence !
La Parole arrive dans le canon du fusil.
Voici l’heure du Pérou, déjà résonnent
les premiers crépitements dans la montagne.

Pérou, voici ton heure.
Que renaissent tes condors guerriers !
Que renaissent tes courageux laboureurs !
Que tombe le ciel et qu’un incendie
total, inexorable,
la peur nous triture jusqu’à la moelle !
Et que la terre entière se lève
pour écraser le joug séculaire…
que se lève un nouveau soleil, le soleil du peuple
avec des roses et des pommes pour tous,
des tracteurs et des livres pour tous.

Pénitentier El Frontón, juin 1962

“Que renaissent tes condors guerriers !”

*

Assassiné dans le désert (Asesinado en el desierto) par Gonzalo Rose (Juan Gonzalo Rose)

Il nous est né un mort.
Ici dans les jours de l’exil
il nous est né un mort.
Il est venu s’asseoir parmi nous
avec son gilet sanglant et troué,
et nous ne pouvons plus étirer nos mains
sans lui peigner les cheveux,
sans lui laver le visage.

Helmo Gomez Lucich, mort dans la rue
parce que c’est dans la rue que tombent les drapeaux,
la lumière du soleil, les feuilles d’automne ;
parce que c’est dans la rue que le temps
laisse tomber chaque jour de ses épaules
son manteau transhumant,
parce que dans la rue tout tombe et retombe
– une allumette, un papier, un livre ouvert –
et tout ce qui tombe se lève.

Helmo Gomez Lucich est tombé dans la rue.

Beaux étudiants de Colombie,
il allait avec vous,
sa poitrine au front du combat ;
il était le délégué de mes morts,
il était le délégué de mes prisons,
le jeune délégué de mes crépuscules
flamboyant dans votre atmosphère.

Ne l’oubliez pas, frères de Colombie,
guérilleros du Cauca,
fiers boulangers de la poudre,
paysans dompteurs de la furie,
ne l’oubliez pas :
la mort de ce mort, moitié
moitié de douleur nous appartient.

Un jour passeront sur son cadavre notre peuple
et le vôtre,
passeront pour se baiser les joues sanglantes,
partager les bandages de lin urbain,
partager la hauteur de l’épi
et la couleur des jours de récolte ;
sur sa colonne vertébrale brisée nous passerons
comme sur un pont éternel et fleuri.

Helmo Gomez Lucich, pont d’ossements,
pont du cœur,
pont de l’homme,
pour nous voir passer tu dois te peupler
d’yeux infinis
– peut-être tremblera un peu la main de ton sang
en voyant passer par tes montagnes
l’ombre changée de ta mère –.

Attends-nous, frère,
continue de coudre la fumée à la cigarette,
continue de presser lundi contre mardi,
attends-nous allongé sur le monde
dans ton attitude de fleuve praticable.

Mourir en exil,
ça c’est mourir.
Dis-moi, Helmo :
ton linceul n’est pas trop grand ?
ton cercueil ne te serre pas trop, comme
un soulier emprunté ?
la terre où tu dors
n’a pas la saveur du pain étranger ?
et ton cimetière lui-même
ne te semble pas un hôtel macabre
où tu es un hôte inconnu ?
quel mort t’a souri
à l’ombre bleue des fougères ?
ils ne sont pas de ceux
qui tirent à eux la couverture du silence
pendant que tu restes seul et que frissonne
l’odeur péruvienne de tes os ?
Mourir en exil,
ça c’est mourir,
comme le jour et l’année.
Ça c’est mourir en roseraie et rose,
étoile et firmament ;
c’est mourir cendre et feu,
visage et sceau,
vol et nid,
anneau et doigt.
Mais attends, attends-moi,
attends-nous un peu, camarade :
nous effacerons les frontières,
et les morts du monde
doivent dormir tenus par la main ;
alors tu trouveras à ta mesure
l’ombre des arbres,
l’épaisseur de la terre,
la silencieuse altitude des astres,
comme tu vas bien dormir,
Helmo, cette nuit-là
dans les draps de chaux de tes frères !

Tombé sans chute,
notre pont,
cadavre de la taille de la vie :
nous dormirons à tes côtés ;
nous descendrons à toi mais en emportant
une fleur du jardin que tu rêvas.

*

Lettre à Maria Teresa (Carta a María Teresa) par Gonzalo Rose

Il faut que je sois pour toi, petite sœur,
le méchant qui fait pleurer Maman.

Je me demande,
pourquoi n’ai-je pas aimé seulement
les roses imprévues,
le vent marin de juin,
les lunes sur la mer ?

Pourquoi a-t-il fallu que j’aime
les roses et la justice,
la mer et la justice,
la justice et la lumière ?

J’étais un enfant comme les autres,
mon enfance aussi
était traversée par une rivière
et possédait une heure mystérieuse
où les colombes
obéissaient à mon âme.

Mais je me demandais,
pourquoi dans notre rue
la joie est-elle un vent
fugace et inattendu ?
pourquoi ne sèment-ils pas du blé
aussi sur ma poitrine,
si là dans mon cœur
toutes les nuits
les rivières débordent ?

C’est pourquoi un soir
le visage de notre mère
fut un astre de cire et de larmes
dans le ciel éteint de ma cellule de prison ;
c’est pourquoi ils m’ont dénié
le Pérou dans mes insomnies,
et je crie en vain :
rendez-moi ma patrie,
rendez-moi mon école de colombes,
notre maison devant la mer,
rendez-moi sa rue la plus petite,
le lampadaire le plus cassé,
son lieu le plus aveugle.

En dépit de tout cela,
il faut que je sois pour toi, petite sœur,
le fantôme qui renverse
le sel sur la table,
le mauvais destin qui brise
les pointes des jours,
et dire que cela te fait tellement mal
de voir Maman pleurer.

Mais un jour, ma sœur,
les jouets des autres
dans la rue te blesseront ;
le rire des pauvres
te ceindra la taille
et sur la pointe des pieds m’arrivera ton pardon.

Quand viendra cette heure
c’est que tu aimeras les roses,
les vents marins de juin,
le jardin de décembre
où vont les enfants ;
c’est que tu aimeras mes rêves
et mes affaires,
tu sauras pourquoi se rompt
facilement
le pain par la moitié !

Quand viendra cette heure
et que l’orphelin que je suis deviendra tutelle
nous irons nous tenant par la main
dans les rues de Lima,
en une trinité de joie :
le rire de Maman.

*

Lettre aux poètes qui viendront (Epístola a los poetas que vendrán) par Manuel Scorza

Peut-être que demain les poètes demanderont
pourquoi nous ne célébrions pas la beauté des femmes ;
peut-être que demain les poètes demanderont
pourquoi nos poèmes
étaient de longues avenues
par où débouchait la colère violente.

          Je réponds
En tous lieux nous entendions des pleurs,
en tous lieux nous assiégeait un mur de vagues noires.
Et la Poésie aurait dû être
une solitaire colonne de bruine ?
Il fallait qu’elle soit un éclair perpétuel.

          Tant que quelqu’un souffre,
la rose ne pourra être belle ;
tant que quelqu’un regarde le pain avec envie,
le blé ne pourra dormir ;
tant qu’il pleuvra sur la poitrine des pauvres,
mon cœur ne sourira point.

          Tuez la tristesse, poètes.
Tuons la tristesse à coups de bâton.
Ne racontez pas la romance des lys.
Il y a des choses plus nobles
que de pleurer des amours perdues :
le bruit d’un peuple qui se réveille
est plus beau que la rosée !
Le métal resplendissant de sa colère
est plus beau que l’écume !

Un Homme Libre
est plus pur que le diamant !

Le poète libérera le feu
de sa prison de cendre.
Le poète allumera le feu de joie
où flambera ce monde lugubre.

*

Villages aimés (Pueblos amados) par Manuel Scorza

Villages aimés,
poètes fulgurants,
pères lointains,
chers amis,
vous inspirez le dégoût.
Pour votre information !
Je ne m’implique pas !

          Ne venez pas à moi avec la patrie lait et miel.
La patrie pue,
malheureusement la patrie vomit des vautours.
Ne venez pas me dire : « Il y a de la visite » !
Jusqu’à quand la patrie sera-t-elle
le mur contre lequel pissent les gendarmes ?
Las ! jusqu’à quand seras-tu la fille de joie
avec qui couchent seulement des types saouls ?

          Faites ce que vous voulez !
Couvrez de boue le pur,
de joyaux le voleur,
couronnez l’assassin,
conchiez le héros,
soyez écroulés de rire.
Très bien, mais ne cherchez pas à m’impliquer !

          Ô patrie, ô ennemie,
avec quoi m’as-tu trempé
que je n’arrive pas à me sécher ?
Je passe les jours
badigeonnant de tristesse le papier,
je passe ma vie à signaler ta douleur.
Je me suis éteint,
je ne suis plus rien,
je ne trouve pas la parole qui te libèrerait,
le mot qui t’élèverait, la lumière qui te laverait.

          Que se passe-t-il, mon amour ?
J’ai vu les villages pleurer en silence,
les astres pourris tombent,
je vois ma poitrine se remplir de rouille.
Libère-toi, ma bien-aimée !
Homicide, lève-toi, je t’en supplie !
C’est en vain que je chante si tu es à terre,
je ne suis rien si tu es muette,
je suis du fumier s’ils t’humilient.

          Reviens à toi, vagabonde.
Ce n’est pas vrai, ce que je dis.
Les prairies ne peuvent t’oublier.
Quand personne ne les regarde, les pierres pleurent.
Les agneaux te regrettent, les types saouls te regrettent,
mon cœur te regrette.
Ôte les épines de mon sein,
efface les mauvais rêves,
allume la Lumière qui ne s’éteint pas,
donne-nous la Liberté qui ne connaît de fin.

*

Chant aux mineurs de Bolivie (Canto a los mineros de Bolivia) par Manuel Scorza

Il faut avoir vécu absent de soi-même,
il faut avoir vieilli en pleine enfance,
il faut avoir pleuré à genoux devant un cadavre
pour comprendre quelle nuit
peuplait le cœur des mineurs.

          Je ne connaissais pas
la stature mélancolique de l’eau
avant de monter, un soir d’automne,
à El Alto, banlieue de La Paz,
pour contempler les mineurs ascensionner l’avenir
sur l’escalier de leurs balles fulgurantes.
Comment oublier les ouvriers
luttant à mort dans les fusils !
Comment oublier les absents
combattant, par le souvenir, dans les faubourgs !

          Je regardai leurs maisons
édifiées sur le tonnerre,
j’entrai dans leur vie comme le charbon ardent,
je touchai leurs corps
capables de contenir la haine et les éclairs,
quand ils avaient encore l’âge des fronts inclinés.

          J’étais en Bolivie à l’automne du temps.
Je demandai le Bonheur.
Personne ne répondit.
Je demandai la Joie.
Personne ne répondit.
Je demandai l’amour.
Un oiseau
tomba sur ma poitrine les ailes en feu.
Tout brûlait en silence.
Dans les cordillères, même le silence est de neige.

     Je compris que l’étain
était
une
longue
larme
pétrifiée
sur le visage épouvanté de la Bolivie.
L’homme ne valait rien !
Personne ne se souciait de savoir si sous la chemise
existait un corps, un tunnel ou la mort !

     C’est en vain que les mineurs creusaient
pour enterrer leur grande fatigue ;
des siècles durant ils cherchèrent leurs yeux aveugles dans le métal,
sans savoir qu’en haut les larmes étaient brouillard.
Ne pas l’avoir su me couvre de honte !
Car dans les villes les poètes
pleurent la mélancolique absence de l’air,
mais ne savent pas ce qu’est vivre sous la pluie,
confondant la faim avec la soif,
et la soif avec un oiseau peint.

     Je fus un des leurs.
Je ne savais pas pourquoi les rivières
s’assèchent dans le sommeil
ni pourquoi certains visages dans les Andes
sont de purs regards mélancoliques.

     Jusqu’à ce que les mineurs
fatigués de n’avoir qu’une seule vie pour tant de morts,
domestiquèrent le tonnerre,
se nourrirent de pierres,
burent la pluie,
brisèrent de leurs mains la prison de la vie.

     À La Paz.
C’était l’automne.
Souvenez-vous-en.
C’était l’automne.
Veillez les morts ­– souvenez-vous d’eux.

     Le sang versé
– c’était l’automne –
est l’oreille secrète de la terre
– à l’automne –
et à travers son silence
– c’était l’automne –
la racine déchiffre la langue future des fleurs
– c’était l’automne –
et l’air sent que son corps
– c’était l’automne –
finit en verte volée de cloches.
Souvenez-vous-en.
Vous le verrez depuis les hauteurs.
Ici commence
la dynastie qui succède à la rosée.
Je retourne à ma patrie brisée.
Mais avant de partir, dites-moi, mineurs :
quand verrai-je cette lumière dans les yeux de l’Amérique ?
Jusqu’à quand joueront-ils aux dés
la tunique sanglante de ma patrie ?
Ô frères, véritables rossignols du métal,
prêtez-moi votre mort pour édifier la vie !

Mexique, avril 1952

La date indique que le poème de Scorza évoque la « Révolution nationale » de 1952 par laquelle le Mouvement nationaliste révolutionnaire (Movimiento Nacionalista Revolucionario, MNR), soutenu par les travailleurs des mines d’étain, prit le pouvoir en Bolivie et nationalisa les mines. Pour quelques aperçus historiques et idéologiques sur ce mouvement, voir la collection de documents que j’ai réunis (textes en espagnol).

Peinture murale de Miguel Alandia Pantoja aux Martyrs de la Révolution de 1952 (Bolivie)

*

En chantant j’attends l’aurore (Cantando espero la mañana) par Manuel Scorza

AMÉRIQUE,
je te quitte,
je vais au combat,
lutter est plus beau que chanter.
Je te le demande,
en dépit de toutes ces souffrances,
en dépit de ces patries effondrées,
aime les moineaux.
Je sais qu’il est difficile
de trouver parmi les tombes une place pour le rire ;
moi-même, parfois, je tombe plus bas que mes pieds,
et le vent
soulève mon visage comme un tapis en lambeaux,
mais même dans mes prisons,
sous la pluie,
quand au milieu de mon nom roulaient
les syllabes humiliées,
je ne perdis pas la foi.

Mes amis,
même si l’on vous supplie,
ne perdez jamais la foi ;
même si viennent des jours plus sales encore,
ne perdez jamais la foi ;
même si c’est moi qui demain vous le demande à genoux,
ne me croyez pas,
aimez la vie,
gardez la rosée
pour que les fleurs
ne souffrent pas des crapuleuses nuits à venir !
Soyez heureux, afin que je ne meure pas.

Je n’ai pas écrit ces chants
pour donner du miel aux femmes,
je chantais parce que les souffrances
ne tenaient plus dans ma bouche :
j’ai toujours ici
combattu des molosses d’effroyable neige,
je connais tous les visages,
j’ai vu les débiteurs
essayer d’entrer dans leurs chaussures chaque matin.
Où ne suis-je pas allé ?
Quel marécage n’ai-je point bu ?
Dans quel trou malsain n’ai-je pas roulé ?
Hélas, sur mon âme tombaient les épluchures
grattées par d’amères cuisinières.

Dans mes mansardes il n’y eut jamais de silence :
j’ai entendu toutes les voix,
écouté les draps se plaindre,
j’ai su quand les servantes écrivaient des lettres affligées
et quand arrivait trop tard l’unique pied du boiteux,
et j’ai chanté, Amérique, tes souffrances,
et tu as posé contre moi ta tête triste.

Mais à présent je dis :
lisez mes chansons face à la mer.
Donnez-moi la main, camarades.
J’aime la terre chétive
qui m’a suivi en boitant dans l’exil.
Je n’ai jamais voulu l’avouer avant,
c’était difficile,
mon squelette m’étouffait,
l’air me faisait souffrir,
ma voix me blessait ;
mais aujourd’hui je t’aime.
Je ne suis rien,
je ne suis ni forgeron
ni cavalier
ni semeur,
je ne sais que chanter, mais l’aurore aussi
se construit avec des chansons.

Mes amis,
je vous charge de rire,
aimez les femmes,
parlez avec les pommiers
…..(ils me connaissent),
appelez le rossignol
…..(il m’aimait bien).
Ne venez pas me chercher dans la nuit où je pleure,
je suis loin,
chantant en attendant le matin.

Amérique,
je te laisse ma poésie
pour que tu te débarbouilles.
Viens me chercher quand tu as du chagrin,
appelle-moi quand tu es triste.
Dans l’herbe
je chante…

*

Aux enfants d’Hiroshima (A los niños de Hiroshima) par José Hidalgo

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en train de jouer
deux secondes à peine
avant que la terre
devienne noire.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en train de rire
une seconde et une fraction
avant que le rire
vomisse du feu.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en flash
au moment précis
depuis les dix kilomètres d’altitude
nécessaires pour lancer la bombe.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les vois chanter
depuis le centre du champignon nucléaire.
Je les vois rire
au milieu du champignon nucléaire.
Je les vois joyeusement
sautiller sur le champignon nucléaire.
Appelant tous les pères du monde
à regarder la ronde du champignon nucléaire.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je me souviens de l’un d’eux
qui avait le même sourire que mon fils.
Et d’un autre
qui avait le même sourire.
Et d’un autre,
et de mille autres
qui avaient le même sourire que mon fils.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en train de peindre
les couleurs de la vie
dans leurs cahiers.

Je me souviens qu’ils ne rentrèrent pas
de l’école ce jour-là.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

De personne d’autre
que des enfants
d’Hiroshima.

*

Printemps triomphal (Primavera triunfante) par Arturo Corcuera

I

Femmes qui regardez dans les précipices
sous des crépuscules désespérés,
poupons qui n’avez jamais ri,
êtres opaques qui creusez la nuit
pour trouver le soleil des métaux,
hivers taciturnes, journaliers,
rames immergées,
pianos,
solitudes :
le printemps arrive.

Il arrive ailé,
nous apportant la paix.

Non la paix des cyprès
qui gardent le silence des morts.
Non la paix des mornes plaines.
Non la paix des cellules de couvent.
Notre paix est différente.

II

La paix de la rivière récolte de poissons,
La paix des chansons de maman,
La paix du feu au milieu de la nuit
dorant le sommeil des boulangers.
La paix de la mer
frétillant dans les filets.
La paix des hirondelles bleu-nuit
portant l’été sur leurs ailes.
La paix d’octobre plein de septembre.
La paix du champ plein de dimanches.
La paix fleurie des carottes
fleurissant les joues des enfants.
La paix fière des libérateurs.
La paix sainte que ne connut Sandino.
Des soldats en temps de paix.
Du paysan maître de la rose.
De l’usine aux mains de l’ouvrier.
Des blancs éclairs pacifiques.
Des rouges crépuscules pacifiques.
Des cléments océans pacifiques.

III

Le printemps arrive.

Pour que l’âme de l’affligé
se voie neuve un jour dans le miroir.
Pour que dans les bourrasques le poète cesse
d’être un grillon plaintif.
Pour qu’ils n’empoisonnent pas les ruches.
Pour décorer le guérillero.

Le printemps arrive.

Il se posera sur les ailes de l’olivier,
sur le chausson de Cendrillon,
sur les moignons vaillants des martyrs,
sur les étincelles des cosmonautes.
Il approche avec verte vendange,
vertes marées
et vertes colombes,
distribuant gerbes et œillets :
aux femmes des marins
qui s’embarquent pour des soirs sans retour.
Aux prostituées de Copacabana
qui assombrissent le jour avec leurs yeux.
Au facteur augural de mon quartier
qui ne reçoit jamais de lettre dans sa nostalgie.
Au soleil lynché et nocturne de Harlem.
Au rire peinturluré des clowns.
Aux grands-parents tendres et bougons
avec leurs vieilles infirmités
et leurs lunettes neuves.
Aux strophes osseuses de Vallejo
mourant de froid
et de Pérou.

Le printemps arrive.

IV

Printemps de paix et de corolles,
printemps de livres et de légumes,
printemps d’amour et de mouettes,
printemps de pain et de justice.

Printemps dans le calice de la rose,
printemps dans le tunnel du mineur,
printemps dans la robe de la mariée,
printemps dans les gerçures de l’hiver.

Printemps sur la mousse de la grille,
printemps sur le toit des pauvres,
printemps sur la harpe du poète,
printemps sur le peuple et les forêts.

Dans la mousse quotidienne de celui qui a soif,
sur la pâle béquille de celui qui boite,
sur le pétale fragile du marchand de fleurs,
dans la coupe vide de l’automne.

Printemps sur le sable,
dans l’encrier,
sur le cerisier,
par la fenêtre aveugle.

V

Luciole démesurée :
– Illumine-toi et illumine-nous.

Diamant de rosée :
– Donne-nous des rêves.

Matin incandescent :
– Éteins les enfers.

Océan clément :
– Répands-toi en mille fontaines.

Éclair colossal :
– Avive nos forces.

Tournesol renaissant :
– Offre du soleil au voyageur.

Corne d’abondance :
– Prodigue tes grappes.

Ouragan de fleurs :
– Fais table rase des automnes.

Plumage de l’olivier :
– Couvre-nous tous,
libère-nous, conduis-nous,
protège-nous, éclaire-nous,
sur la terre vole.

*

Traductions de poésie révolutionnaire cubaine, nicaraguayenne, guatémaltèque.