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Poésie précolombienne : nahuatl et quechua (Traductions de l’espagnol)

Le lecteur trouvera ici des traductions françaises depuis l’espagnol de textes tirés de deux recueils différents : le recueil des poèmes de Netzahualcoyotl (1402-1472), prince de Texcoco, dans une version bilingue nahuatl-espagnol par l’universitaire mexicain Miguel León-Portilla, et une anthologie de poésie quechua compilée et présentée par l’écrivain péruvien Sebastián Salazar Bondy, à savoir :

Netzahualcóyotl: Poesía, Instituto Mexiquense de Cultura, 1993 ; et

Poesía quechua, Galerna Arca, Buenos Aires, Montevideo, 1968.

Le prince Netzahualcoyotl est un des poètes mexicains précolombiens les plus connus et les traductions espagnoles de Miguel León-Portilla font autorité dans le monde hispanophone. Des dix-neuf poèmes du recueil, j’en ai traduit cinq. Il existe déjà des traductions françaises faites directement à partir du nahuatl.

L’anthologie de poésie quechua de Salazar Bondy se divise en deux parties : la première présente des textes précolombiens, ou, s’agissant de l’élégie à la mort de l’Inca Atahualpa, écrits au moment de la Conquête, et la seconde partie, Poésie folklorique, intègre des exemples de poésie orale contemporaine, dont Salazar Bondy suppose toutefois que l’existence est relativement ancienne. L’ensemble de ces textes ont été traduits par divers auteurs, dont certains de renom, tels que le Péruvien José María Arguedas et le Bolivien Jesús Lara. De ce recueil j’ai ici traduit seize poèmes.

Je note cependant que deux poèmes de ce recueil figurent également dans l’Antología de poesía primitiva (1979) d’Ernesto Cardenal dont je me suis servi pour mes traductions de Poèmes amérindiens (x) ; ce sont le premier et le quatrième poèmes sous la rubrique « Quechua (Pérou) », soit que Cardenal les ait trouvés dans l’anthologie de Salazar Bondy soit qu’il les ait trouvés dans les recueils utilisés par ce dernier, ou ailleurs.

*

Poésie de Netzahualcoyotl

Chant de printemps (Xopan cuicatl, Canto de primavera)

Dans la maison aux peintures
on commence à chanter ;
entonne le chant,
répands des fleurs,
le chant réjouit.

Le chant résonne,
les grelots se font entendre
et leur répondent
nos clochettes fleuries.
Répands des fleurs,
le chant réjouit.

Sur les fleurs chante
le beau faisan,
son chant se déploie
au milieu des eaux.
Différents oiseaux rouges
lui répondent.
Le bel oiseau rouge
chante avec beauté.

Ton cœur est un livre d’images peintes,
tu es venu pour chanter,
tu fais résonner tes tambours,
tu es le chanteur.
Dans la maison du printemps
tu donnes de la joie aux gens.

Toi seul répands
les fleurs qui enivrent,
les fleurs précieuses.

Tu es le chanteur.
Dans la maison du printemps
tu donnes de la joie aux gens.

*

Réjouissez-vous (Xon ahuiyacan, Alegraos)

Réjouissez-vous des fleurs qui enivrent,
celles qui sont dans nos mains.
Que l’on se pare
de colliers de fleurs.
Nos fleurs des jours de pluie,
fleurs odorantes,
ouvrent leurs corolles.
L’oiseau vient en marchant par ici,
il babille et chante,
il visite la maison du dieu.
C’est seulement avec nos fleurs
que nous nous réjouissons.
C’est seulement par nos chants
que se dissipe votre tristesse.
Ô seigneurs, c’est ainsi que
votre chagrin se dissipe.
C’est le Donneur de vie qui les invente,
il les a fait descendre,
l’inventeur de soi-même,
fleurs enchanteresses,
avec elles votre chagrin se dissipe.

*

Je pose la question (Niquitoa, Yo lo pregunto)

Moi, Netzahualcoyotl, je pose la question :
Se peut-il vraiment que nous vivions enracinés à la terre ?
Nous ne sommes pas pour toujours sur la terre,
mais pour un instant seulement.
Même le jade se brise,
même l’or se rompt,
même la plume de quetzal se déchire.
Nous ne sommes pas pour toujours sur la terre,
mais pour un instant seulement.

*

Je vois ce qui est secret… (Zan nic caqui itopyo…, Percibo lo secreto…)

Je vois ce qui est secret, ce qui est caché :
Ô seigneurs,
nous sommes mortels,
quatre par quatre, nous les hommes
devrons partir,
nous devons tous mourir sur cette terre…

Personne en jade,
personne en or ne se convertira,
ne se gardera sur la terre.
Nous irons tous là-bas,
de la même manière.
Personne ne restera,
nous disparaîtrons tous,
comme une peinture
nous nous effacerons.
Comme une fleur
nous nous fanerons
ici sur cette terre.
Comme un vêtement en plumes d’oriole,
l’oiseau précieux au cou d’hévéa,
nous nous userons
et nous rendrons chez lui.

Il est venu à nous,
la tristesse de ceux qui vivent en lui
tournoie…
Méditez cela, seigneurs,
aigles et jaguars,
même si vous étiez de jade,
même si vous étiez d’or,
vous partiriez là-bas,
dans la demeure des ombres…
Nous devons disparaître,
personne ne pourra rester.

*

Tu écris avec des fleurs… (Xochitica tontlatlacuilohua…, Con flores escribes…)

Tu écris avec des fleurs, Donneur de vie,
avec des chants tu donnes des couleurs,
avec des chants tu donnes de l’ombre
à ceux qui doivent vivre sur la terre.
Puis tu détruiras les aigles et les jaguars,
nous vivons seulement dans ton livre d’images peintes1,
ici sur la terre.
D’une encre noire tu effaceras
la fratrie,
la communauté, la lignée.
Tu donnes de l’ombre à ceux qui doivent vivre sur la terre.

1 ton livre d’images peintes : C’est le sens du vers de Luis Alveláis Pozos, Notre peinture bleue s’effacera et il ne restera rien (x). « Notre peinture bleue », c’est-à-dire la peinture bleue dont nous sommes faits. Les hommes vivent dans le livre d’images peintes du Donneur de vie.

*

Poésie quechua

Élégie à la mort de l’Inca Atahualpa (Elegía a la muerte del Inca Atahualpa)

Note. «Hemos incluido allí la Elegía a la muerte del Inca Atahualpa que, si bien parece compuesta bajo el influjo de la poesía castellana, es, en opinión de calificados quechuistas, una pieza perteneciente a la etapa inmediatamente posterior a la derrota de los incas por Pizarro y su gente.» (S. Salazar Bondy) (Nous avons inclus dans cette partie l’Élégie à la mort de l’Inca Atahualpa, qui, si elle semble avoir été composée sous l’influence de la poésie espagnole, est, de l’avis de quechuisants compétents, une œuvre appartenant à la période immédiatement postérieure à la défaite des Incas par Pizarre et ses hommes.)

Quel est ce noir arc-en-ciel
Qui s’élève,
Pour l’ennemi de Cuzco horrible flèche
jaillissante ?
De toutes parts frappe une grêle sinistre.

Mon cœur pressentait
À chaque instant,
Même en rêve, m’assaillant,
Dans la léthargie,
La mouche bleue annonciatrice de la mort ;
Douleur sans fin.

Le soleil pâlit, la nuit tombe
Mystérieusement,
Linceul d’Atahualpa, de son corps
Et de son nom ;
Réduisant la mort de l’Inca
Au temps d’un clin d’œil.

Sa tête bien-aimée est enveloppée
Par l’ennemi horrible ;
Un fleuve de sang chemine : il s’étend,
En deux courants.

Ses dents grinçantes mordent
la tristesse barbare ;
Ses yeux qui étaient comme le soleil, yeux d’Inca,
Sont devenus de plomb.

Le grand cœur d’Atahualpa s’est glacé.
Les larmes des hommes des Quatre Régions2
Le noient.

Les nuages dans le ciel sont
Devenus noirs ;
La mère lune, transie, le visage malade,
S’amenuise.
Et tous, et tous se cachent, disparaissent,
Affligés.

La terre refuse de servir de sépulture
À son seigneur,
Comme si elle avait honte de la dépouille
De celui qui l’aimait,
Comme si elle avait peur de dévorer
Son défenseur.

Et les précipices de rochers tremblent pour leur maître,
Entonnant des chants funèbres,
Le fleuve hurle avec la puissance de sa douleur
En gonflant son cours.

Les larmes en torrents, jointes,
Se réunissent.
Quel homme n’éclatera pas en sanglots
Pour celui qui l’aimait ?
Quel enfant ne doit exister
Pour son père ?

Gémissant, souffrant, le cœur blessé,
Sans palmes.
Quelle colombe aimante ne donne sa vie
Pour son bien-aimé ?
Quel cerf sauvage, délirant et inquiet,
N’obéit à son instinct ?

Larmes de sang arrachées, arrachées
À sa joie,
Miroir incliné de ses larmes,
Dessinez son cadavre !
Baignez chacun dans sa grande tendresse,
Votre giron.

De ses multiples et puissantes mains
Les caressés,
Des ailes de son cœur
Les protégés,
De la toile délicate de sa poitrine
Les abrités,
Clamez à présent
Avec la voix dolente des tristes veuves.

Les nobles femmes choisies se sont inclinées ensemble,
En deuil,
Le grand-prêtre a revêtu son manteau
Pour le sacrifice,
Tous les hommes ont défilé
Vers leurs tombes.

La reine mère
Mortellement souffre sa tristesse délirante ;
Les ruisseaux de ses larmes sautent
Vers sa jaune dépouille.
Son visage est raide, immobile,
Et sa bouche clame :
« Où t’es-tu perdu
Loin de mes yeux,
Abandonnant ce monde,
Dans ma peine
T’arrachant éternellement
À mon cœur ? »

Enrichis par l’or de la rançon
Les Espagnols,
Leur horrible cœur dévoré par le pouvoir,
S’empoignent les uns les autres
Avec des désirs toujours plus sombres
De bêtes enragées.

Tu leur donnas tout ce qu’ils demandèrent, tu comblas leurs vœux ;
Pourtant ils t’assassinèrent.
Toi seul
Satisfis ce que réclamaient leurs désirs ;
Et dans la mort, à Cajamarca,
Tu t’es éteins.

Le sang a quitté tes veines ;
La lumière s’est éteinte dans tes yeux ;
Au fond de la plus intense étoile est tombé
Ton regard.

Elle gémit, souffre, va, vole, devenue folle,
Ton âme, colombe aimée ;
Délirant, délirant, il pleure et souffre,
Ton cœur aimé.
Dans le martyre de la séparation infinie
Le cœur est brisé.

Le clair et resplendissant trône d’or
Et ton berceau,
Les vases d’or,
Ils se sont tout partagés.

Sous un empire étranger, accablés de martyres
Et anéantis,
Confus, égarés, la mémoire reniée,
Seuls,
Morte l’ombre protectrice,
Nous pleurons ;
Sans avoir vers qui, où nous tourner,
En proie au délire.

Ton cœur supportera-t-il,
Inca, notre vie errante,
Dispersée,
Cernée par les menaces de toutes parts, entre des mains étrangères,
Foulée aux pieds ?

Tes yeux qui comme des flèches blessaient de bonheur,
Ouvre-les ;
Tes mains magnanimes,
Tends-les nous ;
Et par cette vision fortifiés,
Fais-nous tes adieux.

2 Quatre Régions : L’empire inca était divisé en quatre grandes provinces.

*

Poésie quechua amoureuse et pastorale

Quel sort contraire ? (Qué suerte adversa)

Quel sort contraire nous tient éloignés, ma reine ?
Quels obstacles, ma princesse,
nous séparent ?
Ma belle fleur
de chinchircoma,
je te garderai dans l’âme et le cœur.
Tu es comme un liquide brillant,
comme le miroir des eaux.
Pourquoi ne puis-je être
auprès de toi, ma bien-aimée ?
Ta mère hypocrite est la cause
de notre mortelle séparation ;
ton père hostile la cause
de notre accablement.
Peut-être, ma reine, si le Dieu puissant le veut,
nous reverrons-nous et
Dieu nous unira.
Le souvenir de tes yeux riants
me plonge dans la mélancolie ;
en repensant à tes yeux joyeux,
je me sens défaillir.
Un peu, seigneur, un peu de cela !
Toi qui me condamnes à pleurer,
n’éprouves-tu donc aucune compassion ?
Aimer est une lamentation parmi les fleurs, dans chaque vallée
où je t’attends, ma beauté.

Chinchircoma (Mutisia hamata)

*

Comme la pupille de mes yeux (Como la niña de mis ojos)

Comme la pupille de mes yeux
j’aimais ma bien-aimée.
Elle est partie
quand je la caressai le plus tendrement.

Dites-moi, je vous en prie :
où va-t-elle ?
Je suivrai la trace de ses pas
en les couvrant de baisers.

De village en village tu serpentes,
ô grandiose Rio Apurimac !
Gonfle tes eaux de mes larmes
et barre le chemin à ma bien-aimée.

Tes ailes puissantes,
ô faucon, prête-les moi !
En voltigeant dans les hauteurs,
je la trouverai peut-être.

Comme mes yeux les larmes,
verse la pluie, ô nuage !
Fais dévier le chemin
pour qu’il trouve ma bien-aimée.

De la pluie et de la chaleur,
tandis qu’elle se repose,
protège ma bien-aimée.
Ah, si j’étais un arbre !

*

Dieu du soleil (Dios del sol)

Dieu du soleil qui es au-dessus de tout,
aie pitié de moi !
Fais revenir ma compagne !
Qu’elle perde son chemin,
qu’elle retourne sur ses pas
et dans le nid douillet
s’allonge doucement.
Déployant
ses ailes tendres,
ma belle compagne
est partie.
Comment a-t-elle pu
m’abandonner
et avec tout l’amour que j’ai pour elle
m’oublier complètement !
Si j’étais un nuage,
si j’étais un faucon,
au nid où elle trouve son repos
je volerais, pour l’attendre,
et je la protégerais
du soleil ardent,
et je lui déclarerais
l’amour de mon cœur.
Je suis allé
jusqu’aux précipices des montagnes ;
de mon unique aimée
j’ai suivi la trace ;
aux vigognes
je demandais après elle,
mais je n’ai pu trouver
le moindre indice.
Où irai-je
pour l’oublier
et à mon cœur transi
rendre la paix ?
C’est impossible, je ne peux
l’oublier
et avec mon amour
je mourrai.
Même les hauts plateaux désolés
m’ont vu venir à eux,
peut-être que là-haut
je ne penserai plus à elle, me disais-je.
En vain ! Son souvenir me poursuivait
d’autant plus vivace
quand le vent jouait dans l’herbe folle.
Qu’adviendra-t-il de moi ?
Mon cœur empreint de douleur,
errant,
l’a gardée en lui.
Puisqu’il n’y a point de remède,
que vienne la mort !
que ceux qui me haïssent
se réjouissent sans plus attendre.

*

La caverne de l’horreur (La gruta del horror)

Donne-moi la bienvenue, caverne de l’horreur,
je suis ici en tant que ta victime.
Colombe profondément aimée,
je m’incline devant toi et te salue.
Que ma poitrine soit ton chevet
dans ton sommeil profond.
Ta chevelure aux boucles dorées3
abritera bientôt les vers immondes.
Tes seins blancs comme neige,
ton cher sourire,
ton cou, lys blanc,
tes yeux brillants,
ton corps bel et souple,
tout, tout est fini !
De tous côtés s’en viennent
en voletant les chouettes
et de leurs cris rauques
chantent ta mort.
Caverne de l’horreur, mort cruelle
qui détruis tout,
tu m’as pris ma bien-aimée ;
rends-la moi ou emporte-moi aussi !

3 Boucles dorées : Tus cabellos de rizos dorados, un trait inattendu, a priori, parmi des populations amérindiennes.

*

La veuve (La viuda)

La colombe aimante et tendre
a perdu son compagnon.
Et d’un vol incertain, hébété,
elle s’élève, va et vient.
Pleine de doutes et soucieuse,
elle scrute les champs,
guette et examine
les arbres, les arbustes, les branches et les frondaisons.
Et comme elle ne le trouve pas,
son cœur est brisé,
elle pleure nuit et jour
une fontaine, un fleuve, une mer de larmes.
Ma vie est comme celle de cette colombe
depuis le jour de la cruelle séparation
où je te perdis, ami paternel,
beau cygne, arbre fort.
Je pleure, mais
ma douleur ne diminue pas.
Mon cœur brisé
me cause souffrance et angoisse,
dans la confusion et l’abattement.
Comme je souffre
quand ton visage adoré
apparaît à mon âme
ainsi qu’une fleur, pâle et sèche.
Si je vais, pleurant, par les champs,
ma tristesse s’accroît,
car de toi seulement me parlent
les champs et la pampa, la vallée et le ravin.
Quand je suis seule,
il me semble te voir :
tu sèches mes larmes
avec des paroles tendres, affectueuses et douces.
Quand je rêve que tu vis encore,
et que ta tête se pose sur l’épaule d’une autre,
la jalousie s’empare de moi,
de vives douleurs, une peine indicible.
Penser à toi sans cesse,
c’est tout ce que je souhaite.
Ta volonté ordonne à mon cœur :
souffre, pleure jusqu’à la mort !
Je suis une compagne fidèle,
digne de la compassion de tous,
que tous m’aident à pleurer :
les oiseaux, les animaux et les hommes.
Jusqu’à la mort je suivrai
ton ombre dans le tombeau,
quand bien même s’y opposeraient les quatre éléments :
la terre, l’air, l’eau et le feu.

*

Pastorale (Pastoril)

Je voudrais un lama
dont la laine fût d’or,
brillante comme le soleil,
forte comme l’amour,
fine comme un nuage
que l’aurore dissipe.
Pour faire un quipu
où je marquerais
les lunes qui passent,
les fleurs qui meurent.

*

Ma mère m’a donné la vie (Me dio el ser mi madre)

Ma mère ma donné la vie
Hélas !
dans un nuage de pluie
Hélas !
semblable à la pluie pour pleurer
Hélas !
semblable à la pluie pour tournoyer
Hélas !
pour aller de porte en porte
Hélas !
comme une plume en l’air
Hélas !

*

Poésie folklorique

Le feu que j’ai allumé (El fuego que he prendido)

Le feu que j’ai allumé dans la montagne,
l’herbe des sommets que j’ai embrasée
flamboiera,
jettera des flammes.
Ô regarde si la montagne jette encore des flammes !
Et si tu vois le feu, va, petite !
Avec tes larmes pures
éteins le feu ;
pleure sur l’incendie,
convertis-le en cendres avec tes larmes pures.

*

J’élève une mouche (Yo crío una mosca)

J’élève une mouche
aux ailes d’or,
j’élève une mouche
aux yeux flamboyants.

Elle porte la mort
dans ses yeux de feu,
elle porte la mort
dans ses crins dorés,
sur ses belles ailes.

Dans une bouteille verte
je l’élève ;
personne ne sait
si elle boit,
personne ne sait
si elle mange.

Elle erre la nuit
comme une étoile,
infligeant des blessures mortelles
par sa splendeur rougeoyante,
par ses yeux de feu.

Dans ses yeux de feu
elle porte l’amour,
et dans la nuit fulgure
son sang,
l’amour qu’elle a dans le cœur.

Insecte nocturne,
mouche porteuse de mort,
dans une bouteille verte
je l’élève
avec tant d’amour.

Mais, ça non,
ça non !
personne ne sait
si je lui donne à boire,
si je lui donne à manger.

*

Adieux (Despedida)

C’est aujourd’hui le jour de mon départ.
Aujourd’hui je ne partirai pas, je partirai demain.
Vous me verrez sortir jouant d’une flûte d’os de mouche,
portant une toile d’araignée comme drapeau ;
mon tambour sera un œuf de fourmi,
et mon chapeau ! mon chapeau sera un nid de colibri !

*

Condor de mauvais augure (Malagüero cóndor)

Par la porte de ma maison je vois un condor voltiger,
faire des tours au-dessus du village,
ce condor est trop, bien trop carnivore ;
trop, bien trop carnivore est le condor de mauvais augure.

Donc, il connaît
mon destin solitaire
et ma mauvaise étoile.

Et c’est pourquoi, par la porte de ma maison
il voltige et voltige,
ce condor de mauvais augure,
il fait des tours et encore des tours,
ce condor de mauvais augure.

*

Papillon messager (Mariposa mensajera)

J’ai député un papillon,
j’ai envoyé une libellule,
pour aller voir ma mère,
pour aller voir mon père.

Le papillon est revenu,
la libellule est revenue,
me disant ta mère pleure,
me disant ton père pleure.

J’y suis allé moi-même,
je me suis déplacé moi-même,
et c’était vrai que ma mère pleurait,
et c’était vrai que mon père pleurait.

*

Avec mes cheveux longs (De mi larga cabellera)

Ma colombe au beau visage,
aux yeux d’astres, mon cher cœur,
Pour toi, avec mes cheveux longs
un pont je fais construire,
avec mes longues tresses
ils sont en train de tisser un pont.

Sur ce pont je t’emmènerai
quand ton père sera courroucé,
et sur ce pont je te conduirai
quand ta mère sera en colère,
et par ce pont je partirai,
tenant ta main je partirai.

Qu’importe le courroux de ton père
et la colère de ta mère,
puisque mon pont est terminé ;
mon pont est tendu et prêt,
je peux partir, m’en aller loin,
quitter ce lieu pour toujours.

*

Pas même mon père (Ni aun mi padre)

Le soleil s’est levé
avec quatre rayons lumineux
et reflétant
la lune.

Le soleil n’est pas mon père,
la lune n’est pas ma mère,
pour désunir
deux amants.

Pas même mon père,
Pas même ma mère,
ne séparera
deux amants.

*

Fête des lamas (Herranza de llamas)

Note. La herranza est la cérémonie festive du marquage des lamas et autres animaux d’élevage dans les Andes.

Mon lama est un bon lama,
mon lama est beau,
son col altier, dressé,
ses oreilles comme le fruit du bananier.

Mon lama est beau,
mon lama est rapide,
ses yeux sont comme deux étoiles,
sa laine comme de la soie.

Poésie révolutionnaire du Pérou

Les poèmes suivants sont tirés du livre Antología de la poesía revolucionaria del Perú, anthologie compilée et présentée par Alfonso Molina (Ediciones América Latina, 1966).

La publication de ce livre remonte à deux ans avant l’instauration du Gouvernement révolutionnaire des forces armées (Gobierno Revolucionario de la Fuerza Armada) par le général Juan Velasco Alvarado en 1968, un gouvernement dont les réformes, le « Plan Inca » (nationalisations, réforme agraire, réforme de l’éducation…), furent saluées par le poète Ernesto Cardenal comme authentiquement révolutionnaires et socialistes. Alvarado fut renversé en 1975 par le président de son Conseil des ministres, le général Morales Bermudez, qui affirma dans un premier temps vouloir faire entrer le gouvernement révolutionnaire dans une « seconde phase » et poursuivre les réformes, mais finit par revenir dessus, avant de convoquer de nouvelles élections en 1980, qui permirent, sans surprise, le retour au pouvoir des représentants du capital apatride. Afin d’éviter un embrasement général, et menacé par la guérilla du Sentier Lumineux, le nouveau pouvoir, s’il cassa les décrets d’expropriation dans l’industrie et les médias, ne revint pas sur l’expropriation des propriétaires terriens, raison pour laquelle la paysannerie péruvienne bénéficie toujours des effets des réformes du Gouvernement révolutionnaire.

Les poètes ici traduits sont : Julio Garrido Malaver (un poème), Luis Nieto Miranda (un poème), Mario Florián (deux poèmes), Leoncio Bueno (un poème), Juan Gonzalo Rose (deux poèmes), Manuel Scorza (quatre poèmes), José Hidalgo (un poème) et Arturo Corcuera (un poème). Comme il ressort de leurs poèmes, plusieurs d’entre eux ont connu la prison et l’exil, en raison de leur appartenance à des mouvements de travailleurs, notamment l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (Alianza Popular Revolucionaria Americana, APRA), à l’instar de Gonzalo Rose et Manuel Scorza.

*

Document pour notre temps (Escritura para el tiempo) par Julio Garrido Malaver

Nous sommes en prison.
Une nuit à mourir, dit l’un des nôtres.
Je dis : une mort à vivre.
–Ils nous ont pris tous les chemins
et les ont brisés là-bas derrière le Soleil–.

Nous tournons dans la cellule
comme un moulin meulant le blé de la Mort.
Nous tournons dans la cellule et ils nous punissent
avec des crucifix doubles de souffrance et d’oubli.

Ici le rire ouvrant les fenêtres n’est plus,
ni le « il fait froid » courant par les rideaux.
Les mains n’appellent plus les étoiles
pour qu’elles versent leur nectar d’allégresse
dans le puits de soif de nos baisers.
On n’entend plus le patenôtre des grillons
ni cette rumeur de fleurs nous joignant les lèvres.

–L’obscurité nous lèche jusqu’aux os
et se gèle notre cri, que nous avions ardent !

Qui m’a pris mes yeux, camarades ? demandé-je.
Et un homme me répond : ils ont accaparé la lumière…

Pendules de tendresse, nos voix
aiguisent leurs aiguilles dans la nuit.

Une soudure d’accolades nous réunit encore une fois.
Et la terre frissonne.

Le ciel devient muet,
la Mer se colore de rose.
Et ce ruisseau de larmes qui naît de l’île pénitentiaire du Fronton
s’en va comme une couleuvre qui doit mordre Dieu :

Car je suis né dans la Sierra
de forêts, de sources et de prairies.
J’avais une femme,
j’avais des enfants.
Nous parlions de lumière avec le bétail.
Je cultivais la terre.
Et les alouettes illuminaient tous mes chemins.
Sous la pluie légère
à cheval
je gravissais les sommets
pour envelopper les nuages de mes mains.
Je dormais au soleil dans les pâtures
pendant que les fringants ruisseaux cabriolaient.
Je n’ai jamais prêté attention à mon cœur.
Et si j’eus de la peine,
si j’eus du chagrin,
je ne m’en souviens pas, camarades.

Mais hier
ma femme
mes enfants
ma joie
me sont tombés morts des mains.
Parce que j’ai dit non !
oui, camarades,
c’est pour ce non en moi qui m’est devenu dur comme une pierre
que je suis ici…
Les étoiles sont tombées dans la mer !
Une communauté de larmes se revêt de nos yeux !
Et un silence d’épées
monte la garde aux lèvres des morts !

*

Chanson pour les héros du peuple (Canción para los héroes del pueblo) par Luis Nieto (Luis Nieto Miranda)

Venez voir les hommes
que les soldats ont tués.
On dirait que leurs lèvres
sourient encore à la Liberté.

Venez voir les enfants.
Un galop de chevaux
a imprimé sur leurs fronts
la malédiction de leurs fers.

Venez voir les pauvres
tués de vingt coups de feu.
Les fusils eux-mêmes
les admiraient, somnambules.

Et regardez les étudiants
aux yeux en deuil
là où vivait auparavant
une population d’oiseaux.

Ils aimaient la liberté
comme l’aiment les braves.
Pour les tuer il fut nécessaire
de tirer à coups de canon.

Venez voir les héros !
Venez les voir, mes frères !
Ils sont ici avec leurs poitrines
galonnées de sang.

Que forment une garde martiale,
des brigades de miliciens,
et veillent sur leurs tombes
les volcans millénaires.

Et plutôt que de couvrir leurs dépouilles
de tristes bannières de larmes,
faisons-leur un incendie
d’hymnes révolutionnaires.

Ils ne sont pas morts ! Contre les nôtres
les coups de feu ne peuvent rien.
Dans le cœur du peuple
ils vivront mille ans.

À présent pas de larmes !
Poings et poitrines blindés !
Et au combat comme des lions
Parce qu’ils ne sont pas morts en vain !

*

Haylli1 augural par Mario Florián

(Là sont Tupac Amaru et Atusparia2 !)

Quand enfin il gagnera la montagne,
quand le sang escaladera la montagne,
quand les Indiens occuperont la montagne,
la terre tremblera,
les hommes trembleront…
La montagne lancera de la lumière !

Les Indiens se serviront de la montagne
comme d’une fronde de guerre,
comme d’un diabolique canon de tonnerre…
Elle sera fronde,
elle sera feu,
la montagne infligera des châtiments !

Alors claqueront des dents
les puissants, tous les puissants mourront.
La chaîne raciale, comme un tambour
résonnera
en se brisant.
Ô liberté née de la montagne !

Une indigène ère humaine, radieuse,
descendra bientôt de la montagne ;
bientôt en bronze héroïque se transformera
la pierre de la race…
Quand le sang gravira-t-il la montagne ?
Quand les Indiens occuperont-ils la montagne ?

1 Haylli : chant cérémoniel inca.

2 Atusparia : si on ne présente pas Tupac Amaru, Atusparia est certainement moins connu ; il s’agit d’un chef quechua qui conduisit une rébellion à la fin du dix-neuvième siècle.

*

Chant triomphal de l’homme nouveau (Canto triunfal del hombre nuevo) par Mario Florián

Le Péruvien d’aujourd’hui (celui de la côte, celui de la cordillère)
doit être plus fort que son robuste ancêtre impérial.
Qu’il enterre le passé. Qu’il se construise un nouveau chemin.
Que ses chevilles se libèrent des fers de l’exploiteur.

Qu’il ne soit pas la relique d’un âge d’or sans retour.
Qu’il ne simule pas la forme du soleil inca qui s’est éclipsé.
Qu’il dise son message ! Qu’il soit lui-même ! Qu’il ébauche
une prouesse sienne ! Qu’il vivifie son moi mort…

Qu’il arrache sa misère. Qu’il quitte ses haillons.
Qu’il se fasse homme, un homme ! Qu’il ne croie plus être inférieur
(mais supérieur, libre). Qu’il accomplisse de grands travaux :
de chauffeur et de jardinier et de commerçant et d’exploitant

de forêts tropicales et de mystérieux méandres de fleuves.
Qu’il colonise des jungles –revêtant la chemise de coton,
se chaussant et se coiffant du bonnet– : qu’il cueille les fruits miséricordieux,
avec des paroles de joie, de son propre lopin heureux…

Qu’il conquière la glèbe. Qu’il ait quelque part un bout
de terre humide. Qu’il bâtisse, de ses mains fortes, une
Patrie (comme l’antique Tahuantinsuyo), où n’existeront plus
la sangsue ni le serf, l’indigent ni l’exploiteur.

*

Pérou, voici ton heure (Perú, ésta es tu hora) par Leoncio Bueno

Pérou, voici ton heure,
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes laboureurs courageux !
Les Andes tremblent, les pics pleurent,
la cordillère brame ardente de pumas.

Pérou, voici ton heure,
tes prairies se peuplent de frondes et d’aigles,
les rivières bouillonnent de piranhas rouges ;
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes laboureurs courageux !

Pérou, voici ton heure,
l’heure de créer, de forger en patrie vivante
ta nouvelle Faucille. La Faucille de la victoire.
C’est l’heure du Pérou fraternel,
sœur, camarades, mettez du cœur à l’ouvrage !
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes laboureurs courageux !

Les casques verts imbibent de sang
la campagne, l’usine, l’école,
des étudiants imberbes empoignent les fusils,
des poètes crient leur chant, assassinés ;
que renaissent tes condors guerriers !
que renaissent tes laboureurs courageux !
Par-delà toute vaine illusion, toute niaise espérance
Voici l’heure du Pérou. Les montagnes vont se mettre à marcher,
silence !
La Parole arrive dans le canon du fusil.
Voici l’heure du Pérou, déjà résonnent
les premiers crépitements dans la montagne.

Pérou, voici ton heure.
Que renaissent tes condors guerriers !
Que renaissent tes laboureurs courageux !
Que tombe le ciel et qu’un incendie
total, inexorable,
la peur nous triture jusqu’à la moelle !
Et que la terre entière se lève
pour écraser le joug séculaire…
que se lève un nouveau soleil, le soleil du peuple
avec des roses et des pommes pour tous,
des tracteurs et des livres pour tous.

Pénitentier El Frontón, juin 1962

“Que renaissent tes condors guerriers !”

*

Assassiné dans le désert (Asesinado en el desierto) par Gonzalo Rose (Juan Gonzalo Rose)

Il nous est né un mort.
Ici dans les jours de l’exil
il nous est né un mort.
Il est venu s’asseoir parmi nous
avec son gilet sanglant et troué,
et nous ne pouvons plus étirer nos mains
sans lui peigner les cheveux,
sans lui laver le visage.

Helmo Gomez Lucich, mort dans la rue
parce que c’est dans la rue que tombent les drapeaux,
la lumière du soleil, les feuilles d’automne ;
parce que c’est dans la rue que le temps
laisse tomber chaque jour de ses épaules
son manteau transhumant,
parce que dans la rue tout tombe et tombe
–une allumette, un papier, un livre ouvert–
et tout se qui tombe se lève.

Helmo Gomez Lucich, est tombé dans la rue.

Beaux étudiants de Colombie,
il allait avec vous,
sa poitrine au front du combat ;
il était le délégué de mes morts,
il était le délégué de mes prisons,
le jeune délégué de mes crépuscules
flamboyant dans votre atmosphère.

Ne l’oubliez pas, frères de Colombie,
guérilleros du Cauca,
altiers boulangers de la poudre,
paysans dresseurs de la furie,
ne l’oubliez pas :
la mort de ce mort, moitié
moitié de douleur nous appartient.

Un jour passeront sur son cadavre, notre peuple
et le vôtre,
passeront pour se baiser les joues sanglantes,
partager les bandages de lin urbain,
partager la hauteur de l’épi
et la couleur des jours de récolte ;
sur sa colonne vertébrale brisée nous passerons
comme sur un pont éternel et fleuri.

Helmo Gomez Lucich, pont d’ossements,
pont du cœur,
pont de l’homme,
pour nous voir passer tu dois te peupler
d’yeux infinis
–peut-être tremblera un peu la main de ton sang,
à voir passer par tes montagnes
l’ombre changée de ta mère–.

Attends-nous, frère,
continue de coudre la fumée à la cigarette,
continue de presser lundi contre mardi,
attends-nous allongé sur le monde
dans ton attitude de fleuve praticable.

Mourir en exil,
ça c’est mourir.
Dis-moi, Helmo :
ton linceul n’est pas trop grand ?
ton cercueil ne te serre pas trop, comme
un soulier emprunté ?
la terre où tu dors
n’a pas la saveur du pain étranger ?
et ton cimetière lui-même
ne te semble pas un hôtel macabre,
où tu es pour lui un hôte inconnu ?
quel mort t’a souri
à l’ombre bleue des fougères ?
ils ne sont pas de ceux
qui tirent à eux la couverture du silence
pendant que tu restes seul et que frissonne
l’odeur péruvienne de tes os ?
Mourir en exil,
ça c’est mourir,
en jour et en année.
Ça c’est mourir en roseraie et en rose,
en étoile et en firmament ;
c’est mourir en cendre et en feu,
en visage et en sceau,
en vol et en nid,
en anneau et en doigt.
Mais attends, attends-moi,
attends-nous un peu, camarade :
nous effacerons les frontières,
et les morts du monde
doivent dormir tenus par la main ;
alors tu trouveras que sont à ta mesure
l’ombre des arbres,
l’épaisseur de la terre,
la silencieuse altitude des astres,
comme tu vas bien dormir,
Helmo, cette nuit-là
dans les draps de chaux de tes frères !

Tombé sans chute,
notre pont,
cadavre de la taille de la vie :
nous dormirons à tes côtés ;
nous descendrons à toi, mais en emportant
une fleur du jardin que tu rêvas.

*

Lettre à Maria Teresa (Carta a María Teresa) par Gonzalo Rose

Il faut que je sois pour toi, petite sœur,
le méchant qui fait pleurer maman.

Je me demande,
pourquoi n’ai-je pas aimé seulement
les roses imprévues,
le vent marin de juin,
les lunes sur la mer ?

Pourquoi a-t-il fallu que j’aime
les roses et la justice,
la mer et la justice,
la justice et la lumière ?

J’étais un enfant comme les autres,
mon enfance aussi
était traversée par une rivière
et possédait une heure mystérieuse
où les colombes
obéissaient à mon âme.

Mais je me demandais,
pourquoi dans notre rue
la joie est-elle un vent
fugace et inattendu ?
pourquoi ne sèment-ils pas du blé
aussi sur ma poitrine,
si là dans mon cœur
toutes les nuits
les rivières débordent ?

C’est pourquoi un soir
le visage de ma mère
fut un astre de cire et de larmes
dans le ciel éteint de ma cellule de prison ;
c’est pourquoi ils m’ont dénié
le Pérou dans mes insomnies,
et je crie en vain :
rendez-moi ma patrie,
rendez-moi mon école de colombes,
notre maison devant la mer,
rendez-moi sa rue la plus petite,
le lampadaire le plus cassé,
son lieu le plus aveugle.

En dépit de tout cela,
il faut que je sois pour toi, petite sœur,
le fantôme qui renverse
le sel sur la table,
le mauvais destin qui brise
les pointes des jours
et dire que cela te fait tellement mal
de voir maman pleurer.

Mais un jour, ma sœur,
les jouets des autres
dans la rue te blesseront ;
le rire des pauvres
te ceindra la taille
et sur la pointe des pieds m’arrivera ton pardon.

Quand viendra cette heure
c’est que tu aimeras les roses,
les vents marins de juin,
le jardin de décembre
où vont les enfants ;
c’est que tu aimeras mes rêves
et mes affaires,
tu sauras pourquoi se rompt
facilement
le pain par la moitié !

Quand viendra cette heure
et que l’orphelin que je suis deviendra tutelle
nous irons nous tenant par la main
dans les rues de Lima,
en une trinité de joie :
le rire de maman.

*

Lettre aux poètes qui viendront (Epístola a los poetas que vendrán) par Manuel Scorza

Peut-être les poètes demain demanderont
pourquoi nous ne célébrions pas la beauté des femmes ;
peut-être les poètes demain demanderont
pourquoi nos poèmes
étaient de longues avenues
par où débouchait la colère violente.

……….Je réponds
En tous lieux nous entendions des pleurs,
en tous lieux nous assiégeait un mur de vagues noires.
Et la Poésie aurait dû être
une solitaire colonne de bruine ?
Il fallait qu’elle soit un éclair perpétuel.

……….Tant que quelqu’un souffre,
la rose ne pourra être belle ;
tant que quelqu’un regarde le pain avec envie,
le blé ne pourra dormir ;
tant qu’il pleuvra sur la poitrine des pauvres,
mon cœur ne sourira point.

……….Tuez la tristesse, poètes.
Tuons la tristesse à coups de bâton.
Ne racontez pas la romance des lys.
Il y a des choses plus nobles
que de pleurer des amours perdues :
le bruit d’un peuple qui se réveille
est plus beau que la rosée !
Le métal resplendissant de sa colère
est plus beau que l’écume !

Un Homme Libre
est plus pur que le diamant !

Le poète libérera le feu
de sa prison de cendre.
Le poète allumera le feu de joie
où brûlera ce monde lugubre.

*

Villages aimés (Pueblos amados) par Manuel Scorza

Villages aimés,
poètes fulgurants,
pères lointains,
chers amis,
vous inspirez le dégoût.
Pour votre information !
Je ne m’implique pas !

……….Ne venez pas à moi avec la patrie lait et miel.
La patrie pue,
malheureusement la patrie vomit des vautours.
Ne venez pas me dire : « Il y a de la visite » !
Jusqu’à quand la patrie sera-t-elle
le mur contre lequel urinent les gendarmes ?
Las ! jusqu’à quand seras-tu la fille de joie
avec qui couchent seulement les types saouls ?

……….Faites ce que vous voulez !
Couvrez de boue le pur,
de joyaux le voleur,
couronnez l’assassin,
conchiez le héros,
soyez écroulés de rire.
Très bien, mais ne cherchez pas à m’impliquer !

……….Ô patrie, ô ennemie,
avec quoi m’as-tu trempé
que je n’arrive pas à me sécher ?
Je passe les jours
badigeonnant de tristesse le papier,
je passe ma vie à signaler ta douleur.
Je me suis éteint,
je ne suis plus rien,
je ne trouve pas la parole qui te libèrerait,
le mot qui t’élèverait, la lumière qui te laverait.

……….Que se passe-t-il, mon amour ?
J’ai vu les villages pleurer en silence,
les astres pourris tombent,
je vois ma poitrine se remplir de rouille.
Libère-toi, ma bien-aimée !
Homicide, lève-toi, je t’en prie !
C’est en vain que je chante si tu es à terre,
je ne suis rien si tu es muette,
je suis du fumier s’ils t’humilient.

……….Reviens à toi, vagabonde.
Ce n’est pas vrai, ce que je dis.
Les prairies ne peuvent t’oublier.
Quand personne ne les regarde, les pierres pleurent.
Les agneaux te regrettent, les types saouls te regrettent,
mon cœur te regrette.
Ôte les épines de mon sein,
efface les mauvais rêves,
allume la Lumière qui ne s’éteint pas,
donne-nous la Liberté qui ne connaît de fin.

*

Chant aux mineurs de Bolivie (Canto a los mineros de Bolivia) par Manuel Scorza

Il faut avoir vécu absent de soi-même,
il faut avoir veilli en pleine enfance,
il faut avoir pleuré à genoux devant un cadavre
pour comprendre quelle nuit
peuplait le cœur des mineurs.

………Je ne connaissais pas
la stature mélancolique de l’eau
avant de monter, un soir d’automne,
à El Alto, banlieue de La Paz,
pour contemple les mineurs ascensionner l’avenir
sur l’escalier de leurs balles fulgurantes.
Comment oublier les ouvrier
luttant à mort dans les fusils !
Comment oublier les absents
combattant, par le souvenir, dans les faubourgs !

……….Je regardai leurs maisons
édifiées sur le tonnerre,
j’entrai dans leur vie comme le charbon ardent,
je touchai leurs corps
capables de contenir la haine et les éclairs,
quand ils avaient encore l’âge des fronts inclinés.

………..J’étais en Bolivie à l’automne du temps.
Je demandai le Bonheur.
……….Personne ne répondit.
Je demandai la Joie.
……….Personne ne répondit.
Je demandai l’amour.
……Un oiseau
tomba sur ma poitrine avec les ailes en feu.
Tout brûlait en silence.
Dans les cordillères, même le silence est de neige.

…..Je compris que l’étain
était
une
longue
larme
pétrifiée
sur le visage épouvanté de la Bolivie.
L’homme ne valait rien !
Personne ne se souciait de savoir si sous la chemise
existait un corps, un tunnel ou la mort !

…..C’est en vain que les mineurs creusaient
tentant d’enterrer leur grande fatigue ;
des siècles durant ils cherchèrent leurs yeux aveugles dans le métal,
sans savoir qu’en haut les larmes étaient brouillard.
Ne pas l’avoir su me couvre de honte !
Car dans les villes les poètes
pleurent la mélancolique absence de l’air,
mais ne savent pas ce qu’est vivre sous la pluie,
confondant la faim avec la soif,
et la soif avec un oiseau peint.

…..Je fus un des leurs.
Je ne savais pas pourquoi les rivières
s’assèchent dans le sommeil
ni pourquoi certains visages dans les Andes
sont de purs regards mélancoliques.

…..Jusqu’à ce que les mineurs
fatigués de n’avoir qu’une seule vie pour tant de morts,
domestiquèrent le tonnerre,
se nourrirent de pierres,
burent la pluie,
brisèrent de leurs mains la prison de la vie.

…..À La Paz.
C’était l’automne.
Souvenez-vous-en.
C’était l’automne.
Veillez les morts ­–souvenez-vous d’eux.

…..Le sang versé
…..–c’était l’automne–
est l’oreille secrète de la terre
……….–à l’automne–
et à travers son silence
…..–c’était l’automne–
la racine déchiffre la langue future des fleurs
…..–c’était l’automne–
et l’air sent que son corps
…..–c’était l’automne–
finit en verte volée de cloches.
Souvenez-vous-en.
…..Vous le verrez depuis les hauteurs.
Ici commence
la dynastie qui succède à la rosée.
Je retourne à ma patrie brisée.
Mais avant de partir, dites-moi, mineurs :
Quand verrai-je cette lumière dans les yeux de l’Amérique ?
Jusqu’à quand joueront-ils aux dés
la tunique sanglante de ma patrie ?
Ô, frères, véritables rossignols du métal,
prêtez-moi votre mort pour édifier la vie !

Mexique, avril 1952

La date indique que le poème de Scorza évoque la « Révolution nationale » de 1952, par laquelle le Mouvement nationaliste révolutionnaire (Movimiento Nacionalista Revolucionario, MNR), soutenu par les travailleurs des mines d’étain, prit le pouvoir en Bolivie et nationalisa les mines. Pour quelques aperçus historiques et idéologiques sur ce mouvement, voir la collection de documents que j’ai réunis (textes en espagnol).

Peinture murale de Miguel Alandia Pantoja aux Martyrs de la Révolution de 1952 (Bolivie)

*

En chantant j’attends l’aurore (Cantando espero la mañana) par Manuel Scorza

AMÉRIQUE,
je te quitte,
je vais au combat,
lutter est plus beau que chanter.
Je te le demande,
en dépit de toutes ces douleurs,
en dépit de ces patries effondrées,
aime les moineaux.
Je sais qu’il est difficile
de trouver parmi les tombes une place pour le rire ;
moi-même, parfois, je tombe plus bas que mes pieds,
et le vent
soulève mon visage comme un tapis en lambeaux,
mais même dans mes prisons,
sous la pluie,
quand au milieu de mon nom roulaient
……….les syllabes humiliées,
je ne perdis pas la foi.

Mes amis,
même si l’on vous supplie,
jamais ne perdez la foi ;
même s’il advient des jours plus sales encore,
jamais ne perdez la foi ;
même si c’est moi qui demain vous le demande à genoux,
ne me croyez pas,
aimez la vie,
gardez la rosée
pour que les fleurs
ne souffrent pas des crapuleuses nuits à venir !
Soyez heureux, afin que je ne meure pas.

Je n’ai pas écrit ces chants
pour donner du miel aux femmes,
je chantais parce que les souffrances
ne tenaient plus dans ma bouche :
j’ai toujours été ici
à combattre des dogues d’effroyable neige,
je connais tous les visages,
j’ai vu les débiteurs
essayer d’entrer dans leurs chaussures chaque matin.
Où n’ai-je pas été ?
Quel marécage n’ai-je point bu ?
Dans quel trou malsain n’ai-je pas roulé ?
Las, sur mon âme tombaient les épluchures
grattées par d’amères cuisinières.

Dans mes mansardes il n’y eut jamais de silence :
j’ai entendu toutes les voix,
écouté les draps se plaindre,
j’ai su quand les servantes écrivaient des lettres affligées
et quand arrivait trop tard l’unique pied du boiteux,
et j’ai chanté, Amérique, tes souffrances,
et tu as posé contre moi ta tête triste.

Mais à présent je dis :
lisez mes chansons face à la mer.
Donnez-moi la main, camarades.
J’aime la terre chétive
qui m’a suivi en boitant dans l’exil.
Je n’ai jamais voulu l’avouer avant,
c’était difficile,
mon squelette m’étouffait,
l’air me faisait souffrir,
ma voix me blessait ;
mais aujourd’hui je t’aime.
Je ne suis rien,
je ne suis ni forgeron,
ni cavalier,
ni semeur,
je sais seulement chanter, mais l’aurore aussi
se construit avec des chansons.

Mes amis,
je vous charge de rire,
aimez les femmes,
parlez avec les pommiers,
…..(ils me connaissent),
appelez le rossignol,
…..(il m’aimait bien).
Ne venez pas me chercher dans la nuit où je pleure,
je suis loin,
chantant en attendant le matin.

Amérique,
je te laisse ma poésie
pour que te débarbouilles.
Viens me chercher quand tu as du chagrin,
appelle-moi quand tu es triste.
Dans l’herbe
je chante…

*

Aux enfants d’Hiroshima (A los niños de Hiroshima) par José Hidalgo

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en train de jouer
deux secondes à peine
avant que la terre
devienne noire.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en train de rire
une seconde et une fraction
avant que le rire
vomisse du feu.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en flash
au moment précis
depuis les dix kilomètres d’altitude
nécessaires pour lancer la bombe.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les vois chanter
depuis le centre du champignon nucléaire.
Je les vois rire
au milieu du champignon nucléaire.
Je les vois joyeusement
sautiller sur le champignon nucléaire.
Appelant tous les pères du monde
à regarder la ronde du champignon nucléaire.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je me souviens de l’un d’eux
qui avait le même sourire que mon fils.
Et d’un autre
qui avait le même sourire.
Et d’un autre,
Et de mille autres
qui avaient le même sourire que mon fils.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

Je les revois en train de peindre
les couleurs de la vie
dans leurs cahiers.

Je me souviens qu’ils ne rentrèrent pas
de l’école ce jour-là.

6 août, Hiroshima.
8 et 15, Hiroshima.

Je me souviens des enfants d’Hiroshima.

De personne d’autre
que des enfants
d’Hiroshima.

*

Printemps triomphal (Primavera triunfante) par Arturo Corcuera

I

Femmes qui regardez les précipices
sous des crépuscules désespérés,
poupons qui n’avez jamais ri,
êtres opaques qui creusez la nuit
pour trouver le soleil des métaux,
hivers taciturnes, journaliers,
rames immergées,
pianos,
solitudes :
le printemps arrive.

Il arrive ailé,
nous apportant la paix.

Non la paix des cyprès
qui gardent le silence des morts.
Non la paix des mornes plaines.
Non la paix des cellules de couvent.
Notre paix est différente.

II

La paix de la rivière récolte de poissons,
La paix des chansons de maman,
La paix du feu au milieu de la nuit
dorant le sommeil des boulangers.
La paix de la mer
frétillant dans les filets.
La paix des hirondelles bleu-nuit
portant l’été sur leurs ailes.
La paix d’octobre plein de septembre.
La paix du champ plein de dimanches.
La paix fleurie des carottes
fleurissant les joues des enfants.
La paix fière des libérateurs.
La paix sainte que ne connut Sandino.
Des soldats en temps de paix.
Du paysan maître de la rose.
De l’usine aux mains de l’ouvrier.
Des blancs éclairs pacifiques.
Des rouges crépuscules pacifiques.
Des cléments océans pacifiques.

III

Le printemps arrive.

Pour que l’âme de l’affligé
se voie nouvelle un jour dans le miroir.
Pour que dans les bourrasques cesse le poète
d’être un grillon plaintif.
Pour qu’ils n’empoisonnent pas les ruches.
Pour décorer le guérillero.

Le printemps arrive.

Il se posera sur les ailes de l’olivier,
sur le chausson de Cendrillon,
sur les moignons vaillants des martyrs,
sur les étincelles des cosmonautes.
Il approche avec verte vendange,
vertes marées
et vertes colombes,
distribuant gerbes et œillets :
aux maîtresses des marins
qui s’embarquent pour des soirs sans retour.
Aux prostituées de Copacabana
qui assombrissent le jour avec leurs yeux.
Au facteur augural de mon quartier
qui ne reçoit jamais de lettre dans sa nostalgie.
Au soleil lynché et nocturne de Harlem.
Au rire peinturluré des clowns.
Aux grands-parents tendres et grognons
avec leurs vieilles infirmités
et leurs lunettes neuves.
Aux strophes osseuses de Vallejo
mourant de froid
et de Pérou.

Le printemps arrive.

IV

Printemps de paix et de corolles,
printemps de livres et de légumes,
printemps d’amour et de mouettes,
printemps de pain et de justice.

Printemps dans le calice de la rose,
printemps dans le tunnel du mineur,
printemps dans la robe de la mariée,
printemps dans les gerçures de l’hiver.

Printemps sur la mousse de la grille,
printemps sur le toit des pauvres,
printemps sur la harpe du poète,
printemps sur le peuple et sur les forêts.

Dans la mousse quotidienne de celui qui a soif,
sur la pâle béquille de celui qui boite,
sur le pétale fragile du marchand de fleurs,
dans la coupe vide de l’automne.

Printemps sur le sable,
dans l’encrier,
sur le cerisier,
par la fenêtre aveugle.

V

Luciole démesurée :
–Illumine-toi et illumine-nous.

Diamant de rosée :
–Donne-nous des rêves.

Matin incandescent :
–Éteins les enfers.

Océan clément :
–Répands-toi en mille fontaines.

Éclair colossal :
–Avive nos forces.

Tournesol renaissant :
–Offre du soleil au voyageur.

Corne d’abondance :
–Prodigue tes grappes.

Ouragan de fleurs :
–Fais table rase des automnes.

Plumage de l’olivier :
–Couvre-nous tous,
libère-nous, conduis-nous,
protège-nous, éclaire-nous,
sur la terre vole.

*

Traductions de poésie révolutionnaire cubaine, nicaraguayenne, guatémaltèque.