Tagged: planète Mars

Philo 9 : L’arbitraire des échelles

Pacific War : La guerre pacifique.

*

Deux remarques sur mon poème La reine des mouches (in La Lune de zircon)

i

« Grands commis » se trouve souvent dans l’expression « les grands commis de l’État », dans la bouche de ceux qui veulent louer les hauts fonctionnaires, les technocrates français. Ici ce sont les grands commis de « la Bourse aux anchois », pour dire que l’État est au service du capital (Bourse) et des intérêts sordides (qui dit anchois dit marché aux poissons, harengère…). Comme pour la « mélasse », il s’agit d’insister sur le fait que les activités économiques ne cultivent pas l’esprit de ceux qui s’y adonnent; c’est prosaïque, et faire des fortunes sur des produits de ce genre a toujours un petit côté ridicule ou pas très net. Bref, la bourgeoisie ne peut être qu’une oligarchie et non une aristocratie, classe que l’on continue d’associer avec la culture de l’esprit, pour la simple et bonne raison que, rangée des guerres, elle ne faisait rien et que c’est ce qu’il faut pour cultiver l’esprit.

ii

L’idée que réussir sa vie implique une passion pour ce que l’on fait, donc pour son métier, ici implique une passion pour la mélasse, les anchois, mais on n’a pas de passion pour ces choses, aussi bonnes ou utiles soient-elles. Et d’ailleurs pour les marchands, les capitalistes, toutes ces choses sont dématérialisées, abstraites ; leur seule véritable passion étant la cupidité, elle n’a pas non plus le caractère idéalisé d’une grande passion. Ni l’objet ni son abstraction en tant que marchandise ne sont éligibles à la qualification d’objet de passion qui rendrait la vie bourgeoise admirable selon le lieu commun de la société qui établit la domination de classe de la bourgeoisie.

*

Dans Misère de la philosophie, sans la moindre considération pour les prisons d’Auguste Blanqui, Marx le vilipende dans la même phrase ou presque où il porte au pinacle le « distingué banquier » Ricardo.

*

L’allégro en mineur du tempérament français

« C’est une véritable merveille que cette aptitude du mode mineur à exprimer la douleur avec une rapidité aussi soudaine, par des traits aussi touchants et aussi peu méconnaissables, sans aucun mélange de souffrance physique, sans aucun recours à la convention. On peut juger par là jusqu’à quel point la musique touche, par sa racine, au plus profond de l’essence des choses et de l’homme. Chez les peuples du Nord, dont la vie est soumise à de dures conditions, notamment chez les Russes, le mode mineur prédomine, même dans la musique sacrée. – L’allégro en mineur est très fréquent dans la musique française et la caractérise : on dirait un homme qui danse, gêné par ses souliers. » (Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, Suppléments au Livre III)

Le point de vue de Schopenhauer sur la musique française est une variante de ce que nombre de philosophes, étrangers mais aussi parfois français (Montesquieu), disent du tempérament français : léger, superficiel, « gai »… L’allégro en mineur est le summum du sombre pour le gai français, qui veut sonder les profondeurs de son être mais n’y parvient jamais, retenu à la surface. C’est un commentaire d’une ironie insondable. Et s’il est vrai que « l’allégro en mineur est très fréquent dans la musique française et la caractérise », alors la messe est dite.

ii

J’essaie de passer en revue les classiques français et mon sentiment est que cela ne vole pas très haut, comparé à l’Allemagne ou à l’Italie : César Franck, Massenet, Bizet, Gounod, Lalo, Lully, qui d’autre ?

On ne trouve pas d’opéra français connu comme les innombrables opéras italiens de Verdi, Puccini, Rossini, Donizetti, Bellini… Et, du côté germanique, qui pouvons-nous aligner pour les comparer à Bach, Mozart, Haendel, Beethoven, Wagner… ?

iii

Entre-temps, le nom de Debussy me revient et je vais chercher d’autres noms sur internet. Vincent d’Indy, Florent Schmitt, est-ce comparable à ce que j’ai cité précédemment ? Satie, Berlioz, Ravel, Saint-Saëns, Chabrier… Il est bien rare qu’on trouve ces noms cités à côté des noms italiens ou allemands. Une exception : Nietzsche, qui dans plusieurs œuvres encense Bizet, contre la musique allemande, mais finit par avouer que c’était une mauvaise plaisanterie.

iv

Je viens de lire la Lettre sur la musique française de Rousseau, qui lui valut d’être brûlé en effigie en France. Il confirme mes vues sur l’opéra italien, auquel, dit-il, rien ne se compare en Europe.

Comme il semble l’imputer en grande partie à la nature ou aux particularités de la langue italienne, il ne confirme pas mon point de vue sur la musique allemande. J’en viens à penser que la musique allemande découle de la musique italienne, depuis que les Allemands, via l’empire austro-hongrois, qui comprenait la Vénétie, adoptèrent celle-ci : que l’on songe aux opéras italiens de Mozart à Vienne.

*

Un juste oubli ?

Un jour je fis l’hypothèse que certains auteurs étaient injustement oubliés. Je pensai que ce pouvait être le cas d’auteurs qui passaient, à tort ou à raison, pour avoir collaboré avec les Allemands pendant la guerre, et que le stigmate politico-moraliste avait nui à l’appréciation critique de leur œuvre. Je cherchai donc à lire ces auteurs, et notamment, quand mon grand-père, J.-S. Cayla, décéda, je recueillis nombre de livres dans la bibliothèque familiale, livres que je lus.

Ma conclusion est que j’ai beaucoup perdu mon temps. Ces auteurs ne sont plus lus, non pas en raison d’un jugement politique indigne de la critique littéraire plus élevée, mais parce qu’ils sont médiocres. D’autre part, des écrivains notoirement collaborationnistes continuent d’être lus : Céline, Giono (il était sur la fameuse liste noire après-guerre)…, et ce parce qu’ils sont plus marquants que ceux qu’on ne lit plus ou qu’on lit moins.

J’en suis donc venu à la conclusion que les auteurs que l’on continue de lire et d’enseigner sont ceux qui se distinguent par leur mérite intrinsèque et que les contingences historiques n’affectent pas le jugement sur le temps long. Cela ne veut d’ailleurs pas dire que ces auteurs aient dit toujours ce que l’on cherche à leur faire dire aujourd’hui.

*

Prolixe le Gaulois

Selon les spécialistes, il existe un taux de foisonnement dans le travail de traduction d’une langue à l’autre, et le taux de 20 % entre l’anglais et le français m’inquiète beaucoup car si l’on peut dire la même chose avec moins de mots, c’est que l’on peut parler et surtout penser plus vite dans une langue que dans l’autre. Je ne crois pas du tout à de tels chiffres. Je crois que ce sont seulement les traducteurs qui sont mauvais, ne savent pas marcher droit et font dans la fioriture. Or la prolixité est un défaut dans toutes les langues.

Voici ce que j’ai écrit ailleurs sur mon blog : « J’étais frappé de voir dans le métro de Boston, Massachusetts, comme les traductions espagnoles des consignes de sécurité (car le bilinguisme tendait alors à se généraliser dans cette ville) étaient beaucoup plus longues que l’original. Là où l’anglais comptait une ligne, la traduction espagnole en comptait au moins trois ; et je me faisais la réflexion qu’une telle apparence n’était pas de nature à rendre l’espagnol attrayant. Pourquoi un anglophone voudrait-il apprendre l’espagnol s’il perçoit que cette langue nécessite une bien plus grande prolixité pour parvenir au même résultat, la consigne étant forcément la même dans l’une et l’autre langues quant au sens, et du reste il vaut mieux une consigne courte qu’une consigne longue en cas d’accident. Or, en examinant plus attentivement ces consignes, je constatai que le traducteur espagnol en disait d’une certaine façon plus que l’original, par exemple en parlant de ‘poignée de porte’ là où l’original anglais se contente d’indiquer la ‘poignée’, et tout le reste à l’avenant. »

Je parle de traduction écrite et non d’interprétariat, métier que je ne connais guère. Nous avons ici des traducteurs de consignes de sécurité que, si j’étais un avocat américain, je tiendrais, eux ou leurs donneurs d’ordre, pour responsables de toutes les morts de personnes hispanophones dans des accidents de métro à Boston. Car ces traducteurs ont fait le contraire de ce qu’il fallait faire : ils ont poussé le travers de leur métier jusqu’au vice, croyant qu’ils justifieraient mieux leur service en précisant jusqu’à la minutie tout ce qui va de soi. (J’en viens à penser que le véritable objectif n’est pas de produire la meilleure consigne de sécurité dans l’une et l’autre langues mais d’afficher la supériorité de la langue anglaise sur la langue espagnole.)

J’étais confronté à ces problématiques lorsque je travaillais comme traducteur pour une organisation internationale, et je m’opposais à l’idée (sur laquelle nous ne mettions pas encore de nom) de taux de foisonnement défavorable entre l’anglais et le français. Pour étayer mon point de vue, j’avais alors commencé un travail sur l’économie de la langue française. Je crains de l’avoir perdu, mais une expression comme « Il lui en a parlé » est très économique et si vous la traduisiez en anglais le taux de foisonnement serait défavorable à ce dernier : « He has talked to her about it ». Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Pour finir, « il lui en a parlé » est moins économique que « il lui en parla », et la tendance à supprimer les temps dits simples de notre langue (ici, le passé simple) pour ne plus utiliser que les temps composés va effectivement dans le sens d’une dégradation du « taux de foisonnement » du français. C’est la même paresse qui supprime des temps et nous rend prolixes !

*

Der Geist le Martien

En admettant que Mars se situe dans la périphérie de la zone habitable (ZH) du Soleil, la question est : quelles sont les conditions les plus propices à la vie intelligente à l’intérieur de la zone habitable ? Je pense qu’intuitivement nous avons tendance à croire que plus une planète est « enfoncée » dans la zone habitable, plus les conditions y sont favorables à la vie. Or je révoque en doute cette intuition en ce qui concerne la vie intelligente, car il me semble que cette dernière, dès lors qu’elle serait susceptible de se développer dans l’ensemble de la zone habitable, trouve des conditions de développement plus propices à la périphérie pour deux raisons : 1/ la pression environnementale y est plus forte, et 2/ la charge parasitaire y est moins importante.

ii

Les températures extérieures glaciales de la planète Mars rendent la vie à sa surface peu probable. Or, Mars possédant, comme la Terre, des calottes glaciaires, il faut supposer que, lorsque son noyau était actif, il existait dans son sous-sol des sources d’eau souterraines, liquides par géothermie. L’eau n’était peut-être pas sur Mars mais il paraît certain qu’elle était dans Mars, car comment supposer que son noyau n’ait jamais été actif ? (Par ailleurs, l’activité du noyau devait modifier le bilan climatique à la surface également.)

Cette planète morte qui fut un jour vivante…

*

La poésie amoureuse ne peut prospérer dans des cercles où l’on commence à écrire (et même à lire ?) de la poésie à cinquante ans passés.

*

Tout ce qui est rare est Char : effet de nom.

*

Autrui est dans la nature, pas moi – pas mon moi. Autrui est dans la nature pour mon moi tant que je ne pose pas la loi morale comme maxime. C’est pourquoi la loi morale n’a rien à voir avec le pathos.

Voir autrui comme un moi, c’est poser la loi morale et poser la relation interpersonnelle dans l’ordre moral des fins et non dans celui de la nature.

*

« L’espace neutre d’un lieu sans lieu » (Derrida). Lieu sans lieu : paradoxe stéréotypique. C’est la litanie d’un embaumeur égyptien : « à la fois a et non-a, à la fois b et non-b, à la fois c et non-c… » – Un embaumeur qui voudrait se momifier lui-même.

*

La tentation du discursif leur est fatale ; ils sont avides de trouver des limites au discursif (à la logique) mais leur propre avertissement leur échappe et au lieu d’être avares de mots ils sont prolixes.

*

Husserl prétend remplacer ego cogito par ego cogito cogitatum : « on pense toujours quelque chose », « l’objet pensé est aussi immédiat que le fait de penser ». C’est frivole. Au plan formel, ego cogito est contenu dans ego cogito cogitatum, et la formule de Husserl est à celle de Descartes comme la fraction 2/6 est à 1/3. Le fait de penser toujours quelque chose ne signifie pas que « je pense » n’est pas la faculté au cœur du sujet, encore moins que cela ne veut rien dire. Prétendre que l’on ne pourrait pas réduire le problème au cogito parce qu’il y a forcément un cogitatum avec le cogito, c’est dire que je ne peux parler de quoi que ce soit en propre parce qu’on le trouve toujours attaché avec quelque autre chose dans l’expérience courante, un atome dans une molécule, par exemple. Or l’analyse le permet, et Husserl va moins loin que Descartes dans l’analyse formelle, dans la réduction formelle au plus simple. Que le cogito soit une faculté suffit à parler de la faculté en soi, indépendamment de son objet, ce sur quoi elle s’exerce, même si elle s’exerce forcément sur quelque chose.

*

« À l’exposé des thèses organisées en système, les existentialistes préfèrent une expression indirecte de la pensée : fictions présentées sous forme de roman ou de drame ; journaux intimes et écrits analogues qui conservent un écho de la vie personnelle… Ainsi procéda l’écrivain généralement considéré comme l’initiateur de l’existentialisme, le Danois Sören Kierkegaard. Sans doute, impuissance naturelle qu’il éleva ensuite à la dignité de méthode. » (Louis Foulquié, L’existentialisme, 1961)

Or, dans le cas de l’œuvre de Kierkegaard, c’est un contresens : la fiction n’est qu’indirectement un instrument de l’exposé de la philosophie de l’auteur car elle remplit avant tout une fonction tactique en prévenant que le contenu éthico-religieux de la pensée soit rejeté d’emblée par les pseudo-chrétiens qui constituent le public (cf. Point de vue explicatif de mon œuvre d’écrivain). La fiction n’est donc nullement, chez Kierkegaard, appelée par la philosophie existentialiste en tant que philosophie non essentialiste mais en tant que contenu éthico-religieux.

Et non, l’interprétation de l’œuvre de Kierkegaard ne « reste » pas « conjecturale » (« On le devine, l’interprétation d’œuvres de ce genre reste conjecturale ») : c’est une philosophie morale de la plus grande clarté. (Et il ne sert à rien de vouloir conjecturer des vues sur la cosmologie ou la cosmogonie d’une philosophie morale.)

*

Les chrétiens qui adoptent l’existentialisme après Sartre et le reste ne font pas œuvre originale. Mais dire de quelqu’un que c’est un « chrétien original », est-ce un compliment ?

*

Un homme d’esprit ne s’ennuie que dans la contrainte. Tout autre homme s’ennuie partout sauf dans la contrainte.

*

L’Occidental lit dans ses poètes, depuis les Grecs, qu’il est sot de sacrifier l’amour, Eros, aux considérations pratiques, mais c’est par amour qu’il est plongé dans les considérations pratiques jusqu’au cou : il paye son dû à Eros.

*

Avec une femme dans chaque port, le marin passe tout de même le plus clair de son temps en mer. Si l’on imagine que la rétribution de l’abstinence dans l’au-delà se fasse à partir d’une comptabilité, le marin pourrait bien gagner son salut et le bourgeois marié perdre le sien.

*

« Nulle chose en ce monde n’est si exacte qu’elle ne pourrait être plus exacte ; nulle n’est si droite, qu’elle ne pourrait être plus droite, nulle n’est si vraie, qu’elle ne pourrait être encore plus vraie. » (Nicolas de Cuse)

Dans la synthèse empirique continue, nulle droite qui ne puisse être plus droite encore. Mais il se produit inévitablement des ruptures. À un certain point de rectification de la droite, l’ancienne droite ne peut plus être dite droite.

*

L’arbitraire des échelles

Même si les hommes ne se distinguaient entre eux que par la taille, chacun serait unique, et ce même au cas où tous seraient de la même taille à l’œil nu, car il existe une infinité de tailles et ce n’est qu’à une échelle arbitraire que deux quantités empiriques sont égales. Entre 1,80m et 1,81m il n’y a pas seulement un centimètre d’écart mais encore une infinité de degrés d’écart.

Si tout point de vue est arbitraire, les différences constatées par n’importe lequel des points de vue possibles sont arbitraires et donc de nulle portée réelle. S’il y a un point de vue qui, parmi tous les points de vue possibles, n’est pas arbitraire, ce ne peut être que celui pour lequel toutes les différences sont infinitésimales.

Toute existence est arbitraire, il n’y a que l’essence qui ne le soit pas.

Si les différences entre hommes sont toujours infinitésimales, la situation entre le bien et le mal l’est aussi. C’est pourquoi tout est permis, dans le vouloir-vivre.

La distance de l’homme à Dieu étant infinie, les différences entre hommes sont pour Dieu nulles : pas une existence qui lui soit plus proche, plus semblable qu’une autre.

L’Invasion martienne passe par la télé

Une nouvelle nouvelle

Ajout 6/3/2021 le PDF: L’Invasion martienne

Cette nouvelle décrit un état de la société qui n’existe plus – ou n’existe pas encore. Elle aurait dû être écrite dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix, quand Internet et le multimédia n’avaient pas mis fin au monopole de la télévision.

I/ Un cauchemar

Depuis l’âge de huit ans, Jérôme Prunier ne regardait plus la télé. Il avait subi un traumatisme sévère lors du fameux incendie en direct des studios SubDelta. Ses parents et lui étaient, comme tous les soirs après le repas, assis dans leur salon devant l’écran de télé pour regarder le journal du soir quand l’incendie se déclara. Jérôme portait peu d’attention au programme mais il se conformait au rituel familial, décidé ni imposé par qui que ce soit, qui voulait qu’il fût assis avec ses parents devant la télé. Le jour de l’incendie, comme tous les autres spectateurs, il vit les flammes entourer soudainement la présentatrice, qui ne sembla pas le remarquer et poursuivit sa présentation. Elle annonça le reportage suivant et se tut, les caméras ne passèrent pas le reportage et le public horrifié vit les flammes dévorer la présentatrice, son veston s’enflammer, son visage fondre, les yeux tomber, des étincelles sauter et voler autour d’elle tandis qu’une armature électronique se faisait jour sous la peau dissoute.

C’est ainsi que le public découvrit que sa présentatrice préférée était depuis de nombreuses années un actroïde. Le scandale fut énorme. Les responsables de SubDelta expliquèrent comment leurs études avaient révélé qu’un actroïde réalisait deux fois plus d’audience qu’une présentatrice salariée sauf si le public était au courant, auquel cas l’audience de l’actroïde était deux fois moindre. Ils s’excusèrent et les choses en restèrent là, même si les pouvoirs publics annoncèrent et feignirent de travailler à un renforcement de la législation contre le travail au noir des robots.

L’immolation en direct de la présentatrice, doublée de la découverte que celle-ci n’était qu’un simulacre de vie, ébranla fortement les nerfs du petit Jérôme et d’autres enfants. Bien qu’il passât plusieurs années en thérapie de groupe, il ne put se résoudre, une fois quitté le foyer parental, à acheter une télé.

Car il avait en outre, à cause – je dis bien à cause – d’un certain professeur de lettres de son collège moins fataliste que les autres, développé une passion pour la poésie et les alexandrins, et cette passion malsaine lui rendait odieux les programmes télévisuels, pourtant perfectionnés par des décennies de pratique commerciale et de recherche scientifique. Ces programmes avaient atteint un tel degré de perfection formelle et de virtuosité technique que toute personne exempte de préjugés à leur encontre en était charmée au point de ne pouvoir comprendre un seul instant ceux qui ne partageaient pas le même enthousiasme. Dans le meilleur des cas, ils haussaient les épaules. Mais Jérôme se tirait d’affaire en évoquant l’incendie des studios SubDelta et son traumatisme – et on le plaignait.

La poésie occupait une grande partie de son temps libre. Il perfectionna sa technique de longues années, jusqu’au jour où il jeta toute sa production passée, ayant enfin réussi à dire en alexandrins quelque chose qui ne fût pas trop saugrenu. C’est alors qu’il nourrit l’espoir de séduire une jeune femme qui l’avait oublié depuis longtemps. Bien qu’elle fût mariée, avec quatre enfants, et vivait à Marrakech avec un ingénieur expatrié, il croyait qu’elle était encore vierge et pensait à lui comme il pensait à elle. Un jour, il lui envoya un de ses sonnets par e-mail et, ne recevant pas de réponse, il crut qu’il avait effarouché les chastes sentiments de la « demoiselle » ; cela le rendait encore plus passionné. Il était par ailleurs convaincu, tout en sachant que plus aucun éditeur n’acceptait la poésie, que cette passion traduite en vers rimés lui ouvrirait les portes de l’immortalité littéraire.

Autrement, pour gagner sa vie, il traduisait les brochures commerciales d’une société de composants électroniques.

Ses maigres revenus lui permettaient de louer une ancienne chambre de bonne sous les combles d’un immeuble de la capitale, où vivaient, comme dans de nombreux autres immeubles de ce genre, un mélange de bourgeois propriétaires et de locataires modestes, étudiants, cas sociaux… Il vivait solitairement dans sa chambre-salon plus cuisine et salle d’eau, ne désirant qu’une seule chose : lire de la poésie, écrire des vers. Et, comme nous l’avons dit, il n’avait pas la télé.

*

Il ne pouvait dès lors couvrir du bruit de son propre appareil celui des télés de ses voisins. Il n’avait pas non plus de radio, non pas à cause de son traumatisme mais là encore en raison de sa passion pour la poésie. Et il n’osait écouter de la musique car il avait remarqué que, lorsque cela lui prenait – et ses goûts penchaient vers les romantiques allemands –, le voisin du dessous, en représailles, passait systématiquement un disque de Mylène Kramer à très haut volume ; tandis qu’autrement ce voisin se contentait de regarder la télé.

Ce bruit de fond à peu près permanent, de jour comme de nuit, et de toutes parts, excédait Jérôme, car cela faisait fuir les Muses. Les bruits de la vie des gens, les conversations, le bébé du rez-de-chaussée, les enfants du troisième étage, ne le dérangeaient pas autant, voire pas du tout ; ce qui le révulsait profondément dans le bruit de la télé, c’était le caractère pour ainsi dire artificiel de ce bruit, entre le grésillement nasillard et le nasillement grésillé – ce bruit mis en boîte et qui se prolongeait indéfiniment en dehors de toute nécessité, pour couvrir le silence. Le bruit de la machine à couvrir le silence ! Ainsi se trouvait-il dans cette situation paradoxale qu’alors qu’il recherchait la solitude afin de pouvoir se consacrer à la poésie, sa solitude ne lui offrait nullement les conditions nécessaires pour cela ; et le temps passait, inexorable, sans qu’il pût déployer ses ailes d’albatros.

Plusieurs fois il essaya, à des heures indues de la nuit, de faire des remontrances à l’un ou l’autre, mais il comprit que c’était vain. Il s’était de son propre chef mis à l’écart du monde, il avait défié les mœurs de son siècle et son siècle le lui faisait payer. Il s’aigrissait, se morfondait, jetait ses ébauches à la poubelle, et seule la certitude de l’immortalité littéraire l’empêchait de s’abandonner complètement au désespoir.

Il se rendit compte que ses quelques remontrances lui avaient attiré l’hostilité de ses voisins, mais il ne mesura pas à ses justes proportions l’étendue de celle-ci. Un jour, alors qu’absorbé par un prodigieux effort de concentration en vue d’appeler en lui le délire poétique il ne put rien écrire à cause d’applaudissements répétés en provenance d’un poste de télé voisin, il dut se décider à faire quelques courses. Ouvrant la porte, il se trouva nez à nez avec le voisin d’à côté, le cas social Angel Baston, qui se redressa brusquement comme s’il était en train de regarder par le trou de la serrure et s’exclama, confus à la manière de quelqu’un qui aurait été pris en flagrant délit :

« Je crois bien que je ne remettrai pas la main sur cette pièce. Je pensais l’avoir vue rouler jusqu’à votre porte. Elle n’est pas entrée chez vous, par hasard ? Une pièce d’un euro… »

Jérôme répondit que non et son voisin rentra chez lui, non sans avoir cherché à jeter un coup d’œil chez Jérôme par-dessus l’épaule de ce dernier, comme s’il s’attendait à trouver sa pièce de monnaie collée contre le mur d’en face. Avant que la porte de son voisin se referme, Jérôme remarqua qu’Angel portait des pantoufles ; on aurait dit qu’il venait de sortir de son appartement pour ne pas se rendre plus loin que le palier. Il avait dû faire tomber la pièce de monnaie de sa poche en rentrant chez lui, s’était déchaussé et avait enfilé ses pantoufles avant de repartir chercher la pièce. Jérôme s’étonna tout de même de n’avoir rien entendu, cela se passant juste devant sa porte ; peut-être finirait-il par s’habituer au bruit du voisinage.

*

La froideur de ses voisins devenait glaciale et, tandis qu’ils ne se gênaient plus pour la lui témoigner, Jérôme crut percevoir qu’ils pâlissaient à vue d’œil, comme si cette froideur les rongeait de l’intérieur. Plus personne ne répondait à ses salutations dans les couloirs, la cour ou le hall d’entrée, et il s’apercevait qu’après son passage on se retournait pour le regarder avec désapprobation et murmurer dans son dos.

Peu de temps après l’épisode de la pièce de monnaie avec Angel Baston, en rentrant du travail un jour, il aperçut un groupe de résidents, plus pâles que jamais, qui s’était formé autour de son voisin, lequel parlait à voix basse mais en même temps de façon étrangement animée. Les autres voisins semblaient vouloir réagir vivement à ses paroles mais n’osaient pas non plus s’exclamer haut et fort et s’efforçaient de chuchoter leur étonnement et incrédulité. Quand ils virent Jérôme entrer dans l’immeuble, tous se dispersèrent sans un mot de plus. Jérôme fit comme s’il n’avait rien remarqué. De ce conciliabule il lui semblait avoir entendu, parmi les exclamations étouffées de ses voisins, les mots « …pas de télé ». Il lui arrivait de se dire qu’il devrait peut-être sacrifier l’immortalité littéraire pour reprendre place parmi les hommes et ne plus avoir à souffrir l’isolement et la paranoïa – mais, au fait, pourquoi tous étaient-ils devenus si pâles ?

Un ou deux jours plus tard, on sonna chez lui. Trois livreurs excessivement livides portaient un encombrant objet enveloppé dans du carton.

« Votre nouvel écran plasma extra large », lui dit l’un d’eux en tendant son carnet électronique pour signature.

– C’est une erreur, répondit Jérôme. Je n’ai rien commandé.

– Votre écran de télé, répéta le livreur.

– C’est une erreur, je vous dis…

– M. Prunier, septième étage, porte gauche. Il n’y a pas d’erreur. »

Ce dialogue de sourds se poursuivit quelques instants, pendant lesquels Angel Baston entrouvrit sa porte pour observer ce qui se passait. Finalement, Jérôme referma la porte au nez des livreurs.

Mais le livreur principal avait mis son pied dans l’embrasure et Jérôme ne put donc fermer la porte. Il insista, cherchant à faire retirer son pied au livreur, mais celui-ci non seulement ne retira pas son pied mais passa en outre le bras dans l’espace resté libre et commença à tâtonner dans le vide cherchant à attraper Jérôme par les cheveux ou le gilet. Les livreurs poussèrent contre la porte, s’accompagnant de grognements sourds qui n’avaient plus rien d’humain, entrecoupés des mots « Pas de télé ! Pas de télé ! »

La main qui palpait l’air était désormais tuméfiée, des lambeaux en tombaient et des griffes lui avaient poussé. Jérôme résista tout d’abord contre la poussée mais, comprenant qu’il n’était pas de force à la contenir, il céda volontairement, ce qui culbuta les livreurs à l’intérieur de l’appartement. Leur apparence était devenue monstrueuse, il y avait dans leurs traits quelque chose d’affreusement bestial. Sans leur laisser le temps de se relever, il fuit, passant en coup de vent devant la porte d’Angel Baston. Ce dernier, qui avait subi la même transformation terrifiante que les livreurs, se lança à sa poursuite. Il le saisit par l’épaule mais Jérôme se délivra et, le tirant par le bras, l’envoya rouler dans l’escalier jusque sur le palier inférieur, d’où il ne se releva pas tout de suite, apparemment commotionné. Jérôme passa par-dessus son corps et dévala les derniers étages.

Dans la cour, il vit que la fenêtre de la concierge était entrouverte et voulut lui dire d’appeler la police et de se calfeutrer chez elle. Lorsqu’il poussa le battant de la fenêtre, ce qu’il découvrit dans la loge lui glaça le sang.

La concierge et son mari étaient assis dans leur canapé devant la télé. De celle-ci sortaient des tubes noirs à l’aspect de pattes de crabe dont les extrémités étaient enfoncées dans le crâne de M. et Mme Bacalhao. La télé ne diffusait aucun programme ; c’était devenu un bocal dont l’écran était l’une des faces et à l’intérieur duquel cette face permettait de voir, et ce que l’on voyait c’est que le bocal se remplissait petit à petit d’une bouillie sanguinolente qui semblait provenir du crâne des deux spectateurs par l’intermédiaire des tubes. L’écran était encastré, non plus dans un meuble pour télé, mais dans une sorte de crustacé géant, dont il constituait le ventre. Les antennes du crustacé papillonnaient dans les airs, témoignant de la satisfaction du monstre, tandis que d’ignobles bruits de succion, de bâfrement et d’éructations mal contenues accompagnaient la scène. M. et Mme Bacalhao, blêmes et immobiles, paraissaient hypnotisés, les yeux grands ouverts sur l’écran-bocal qui se remplissait de leurs cervelles.

Quand le monstrueux crustacé s’aperçut de la présence de Jérôme, dans sa contrariété il émit un couinement ignoble puis lança contre l’intrus cinq ou six tentacules. Jérôme fut porté dans la loge où les tentacules le forcèrent à s’asseoir sur le canapé, à côté de M. et Mme Bacalhao. Ce que voyant, le crustacé soupira d’aise, faisant cliqueter les cils de sa face, et pointa un tube digestif vers le cerveau de Jérôme. Celui-ci avait beau se débattre comme un diable, les tentacules le clouaient au canapé.

II/ La réalité

Jérôme Prunier se réveilla en sursaut de cet affreux cauchemar. Il faisait jour, un peu avant l’heure habituelle de son lever. En ouvrant les volets, il vit la concierge, Mme Bacalhao, qui passait le balai dans la cour. Angel Baston parut également à ce moment-là. Il s’arrêta non loin de la concierge, qui lui donna le bonjour, mais il ne répondit pas. Mme Bacalhao dut penser qu’Angel Baston était absorbé dans de profondes réflexions, car il restait là, immobile et sans dire un mot. En même temps, Jérôme ne put s’empêcher de remarquer qu’Angel fixait la concierge des yeux, ce qui n’était pas peu étonnant pour un homme plongé dans ses réflexions, l’activité d’autrui étant plutôt de nature à empêcher l’esprit de se fixer sur une représentation interne qu’il cherche à retenir.

Et en effet les faits qui suivirent devaient donner raison à Jérôme, ainsi qu’à Mme Bacalhao au cas où celle-ci avait ressenti de la gêne à être dévisagée par le locataire qui n’avait pas répondu à ses salutations. Car les faits qui suivirent montrent qu’Angel Baston scrutait Mme Bacalhao avec une intention cachée. Quand cette intention se manifesta clairement, Jérôme crut qu’il ne s’était pas réveillé de son cauchemar.

Angel sortit un fusil à canon scié de sous son manteau et fit feu sur la concierge, dont le corps fut projeté contre le mur de sa loge. Un second coup de feu la décolla du mur éclaboussé de sang et l’envoya, tournoyant, dans les platebandes. Un troisième coup de feu atteignit M. Bacalhao, alarmé par le bruit et sortant de la loge en hâte, en plein ventre, et le quatrième lui fracassa la tête. Une autre tête vola en éclats lorsque la vieille Mme Eusèbe, du premier étage, parut à sa fenêtre pour déterminer la cause du remue-ménage.

Jérôme se précipita sur le téléphone et appela la police. Après que celle-ci eut maîtrisé le forcené, qui était sorti de l’immeuble et avait poursuivi le massacre dans la rue, elle établit qu’Angel Baston avait quitté son appartement sans fermer la porte derrière lui ni éteindre sa télé, allumée sur une chaîne de grande écoute.

Le lendemain, le voisin du troisième étage, M. Bernard, tuait sa femme et leurs deux enfants au couteau de cuisine. La police l’arrêta alors qu’il tentait de se frayer avec le couteau un passage à travers la porte de sa voisine de palier, Mlle Claude. Les corps des victimes furent retrouvés dans leurs chambres respectives. Dans le salon, la télé était allumée. M. Bernard n’avait jamais eu maille à partir avec la justice – seulement avec le fisc, une fois, pour des montants en définitive peu importants.

Que la télé fût allumée ne retint l’attention de personne et je crois même que les rapports de la police ne le mentionnèrent pas. Quand, le lendemain, c’est le voisin du cinquième étage, inconnu jusque-là des services de police, qui, après être allé chercher sa voiture au parking, entra dans une rue piétonne, fauchant des dizaines de passants, là encore la télé était allumée chez lui ; on ne fit guère plus attention au fait mais on commençait à se demander ce qui pouvait bien clocher dans cet immeuble, au 39 rue de la Grande Bouverie…

En revanche, quand les inspecteurs interrogèrent Jérôme chez lui, ils ne manquèrent pas de remarquer qu’il n’avait pas de télé. « Vous n’avez pas la télé ? » lui demanda l’inspecteur. Jérôme rougit et répondit que non, évoquant son traumatisme à l’âge de huit ans. Ces éléments furent consignés.

La police laissa ce soir-là quelques agents devant l’immeuble, au cas où. Ce fut une décision fort judicieuse car un véritable pandémonium se déchaîna la nuit dans l’immeuble. Toutes les portes s’ouvrirent en même temps et les voisins sortirent de leurs appartements, chacun armé, qui d’une perceuse électrique, qui d’un hachoir, qui d’un pistolet, qui d’un marteau, qui d’une scie, qui d’une hache d’incendie, et commencèrent à s’entretuer. Jérôme essayait de composer un sonnet dans sa chambre et trouva que le bruit dans cet immeuble devenait insupportable. Les hurlements et les coups de feu lui ouvrirent les yeux sur la nature du tapage. Il appela de nouveau la police. Les agents sur place étaient déjà en train d’intervenir. Aucune de leurs semonces n’étant suivie d’effets, ils durent massacrer tous les forcenés qui se précipitaient sur eux.

Au terme du carnage et de l’enquête qui s’ensuivit, il s’avéra que le seul résident qui n’avait pas été saisi de folie meurtrière cette nuit-là se trouvait être celui qui n’avait pas la télé.

*

Les Martiens furent satisfaits. Le test était concluant. Ils pouvaient désormais lancer l’opération à grande échelle.

Il faut savoir que, si la planète Mars nous semble déserte, c’est parce que ses habitants vivent sous la surface martienne depuis plus de deux mille ans, à cause d’une maladie de la peau qui les rend très sensibles à la lumière du soleil. Cette maladie était d’origine artificielle, un bacille créé en laboratoire, et c’est par accident qu’il contamina l’ensemble de la population en un rien de temps. La sélection naturelle ne put jouer car il ne restait plus d’éléments sains qui auraient pu se reproduire davantage que les autres et faire disparaître le bacille au fil des générations. Aucune mutation ne s’était non plus fait jour qui aurait rendu l’organisme immun.

Les Martiens, qui formaient une seule nation fraternelle, avaient dû enterrer leur civilisation pour se mettre à l’abri du soleil. Comme ils avaient observé qu’une forme de civilisation extramartienne encore primitive existait sur la Terre, ils préférèrent détruire toute trace de leur présence en surface, car ils pensaient que cette civilisation terrestre se développerait plus rapidement qu’eux-mêmes ne le pourraient dans leurs nouvelles conditions d’existence souterraines et qu’il ne fallait donc pas attirer son attention par des signes de vie intelligente, car si la civilisation des Terriens devenait un jour supérieure à celles des Martiens elle pourrait être dangereuse. Ils détruisirent donc toute trace matérielle de leur civilisation à la surface, et c’est pourquoi les Terriens appellent Mars la planète rouge, car les Martiens se servaient beaucoup pour leurs constructions d’une certaine brique de leur façon ; le sol martien est à présent recouvert de cette brique réduite en poussière. Ils asséchèrent quelques cours d’eau, les fameux canaux martiens, et dévièrent les autres de façon qu’ils coulent désormais sous la surface, dans le but également de ne pas éveiller l’attention par la présence d’eau liquide, source de vie.

Une grande partie de leurs recherches étaient destinées à trouver un remède à leur dégénérescence dermatologique mais ils n’avaient que fort peu progressé dans ce domaine. En revanche, ils découvrirent que l’atmosphère terrestre offrait un filtre qui réduirait grandement la nocivité de la lumière du soleil pour leur peau. C’est alors que naquit dans leur esprit le projet de coloniser la Terre pour y vivre une vie à l’air libre comme ils l’avaient connue sur Mars il y a bien longtemps.

Leurs scientifiques comprirent le profit qu’ils pourraient tirer de l’usage universel de la télévision sur Terre pour mener ce projet à bien. Ils eurent l’idée de projeter depuis Mars des messages subliminaux dans les images diffusées par les écrans de télé terrestres afin de manipuler le psychisme des spectateurs de façon à les transformer en machines à tuer. Si la manipulation mentale par le parasitage des ondes électromagnétiques terrestres pouvait être conduite à grande échelle, les humains s’entretueraient et la Terre deviendrait alors habitable pour les Martiens. Ils ne cherchèrent pas à induire un ou plusieurs humains à déclencher l’apocalypse nucléaire sur la Terre car ils n’étaient pas certains de l’effet des retombées radioactives pour leur propre santé. Il fallait que les humains se tuent proprement les uns les autres, dans une gigantesque mêlée d’où ne survivraient qu’un tout petit nombre d’individus, dont les Martiens disposeraient à leur convenance le moment venu. Les Martiens avaient conservé de l’époque de leur vie à la surface les archives de leurs technologies de transport spatial ; ils savaient donc qu’ils pourraient se rendre sur Terre.

Ils choisirent l’immeuble du 39 rue de la Grande Bouverie, à Paris, pour faire un test. Avec le résultat que l’on sait. La prochaine opération devait être à l’échelle de la planète tout entière afin de ne pas laisser une seule nation de la Terre le temps de comprendre et de débrancher les postes de télé, car alors cette nation pourrait créer des difficultés au débarquement des Martiens. Il fallait agir sans tarder car déjà les Terriens avaient envoyé sur Mars un ou deux joujoux en fer-blanc.

*

Pendant ce temps, sur la Terre, les rumeurs allaient bon train concernant les événements horribles qui avaient eu lieu au 39 rue de la Grande Bouverie. Il était indéniable que la seule personne à ne pas s’être transformée en berserk, Jérôme Prunier – ce qui est attesté par le fait que ce dernier appelait encore la police le soir du carnage –, avait déclaré quelques jours auparavant à la police qu’il n’avait pas la télé, et cela fut confirmé par sa famille. Mais comment la police aurait-elle pu faire le lien entre la consommation de programmes télévisés et ces crises subites de folie meurtrière, alors, qui plus est, que le phénomène avait été circonscrit à ce seul immeuble ? Les soupçons de la police se portèrent donc sur Jérôme, le seul résident indemne, tous les autres étant soit, pour la plupart, morts soit enfermés à l’hôpital psychiatrique avec camisole de force. On enquêta pour savoir s’il n’avait pas pris des cours d’hypnose sur Internet ou trouvé le moyen d’intoxiquer ses voisins avec certaines substances psychotropes par le biais du chauffage central…

Bien sûr, on ne trouva rien qui l’incriminât, si ce n’est deux ou trois poèmes mélancoliques qui pouvaient laisser penser qu’il avait une revanche à prendre sur l’humanité. De nombreux spécialistes, criminalistes, psychologues, psychiatres, assistantes sociales, venaient le voir en prison. Il finit par leur dire sa conviction, car en détention il avait le temps de méditer sur cette affaire. Et il n’était pas très loin de la réalité.

Mis sur la voie par son rêve étrange, que rétrospectivement il jugea prémonitoire, il affirma aux éminents spécialistes qui venaient le voir que la télévision devait être responsable de la folie homicide des résidents de l’immeuble.

« Ah ! Le canard du passage à l’acte provoqué par la violence dans les médias ! » s’exclama un psychosociologue présent lors de l’interrogatoire, le docteur Chapus. « Cet argument misérable est pour moi la preuve de votre culpabilité ; vous cherchez une échappatoire et naturellement il vous vient à l’esprit ce canard propagé par des esprits ignorants et mal intentionnés !

Jérôme poursuivit. Il conjectura que les faits avaient peut-être quelque chose à voir avec les postes de télé ou les prises Péritel de l’immeuble. Il répéta qu’il était innocent.

« Pourquoi avoir écrit, je vous cite, Les hommes, ce troupeau de lâches envieux…? Auriez-vous une dent contre l’humanité ? » interrompit de nouveau Chapus.

– Il faut prononcer en-vi-eux pour que le vers soit correct.

– Je vous demande pardon ?

En-vi-eux : diérèse, trois syllabes.

– Ne cherchez pas à détourner l’entretien sur des questions triviales. Parlez-nous plutôt de celle que vous appelez dans vos écrits Marceline. Vous savez, bien sûr, qu’elle vit à Marrakech avec son mari et leurs quatre enfants. N’avez-vous pas supporté qu’elle vous préfère un autre ?

Le visage de Jérôme s’était assombri.

– À Marrakech ? Quatre enfants ? Des Franco-Marocains ?

– Des Français. Cela fait-il une différence pour vous ? Vous ne supportez pas l’immigration maghrébine et vous avez décidé de vous y opposer par une attaque terroriste ?

– Je ne savais pas qu’elle avait des enfants, c’est tout. Je vous dis que je suis innocent !

– Pourquoi continuez-vous d’écrire des poèmes à une personne dont vous n’avez pas eu de nouvelles depuis des années ? N’auriez-vous pas dû tourner la page il y a longtemps ? Ce genre de fixation cache souvent des symptômes plus graves, des troubles sévères de la personnalité, comme le dédoublement ou le détriplement ou le déquadruplement ou le…

– Je voulais devenir célèbre pour l’impressionner.

– Pourtant, vous n’avez jamais cherché à publier.

– Vous connaissez des éditeurs qui publient de la poésie ?

– Mais comment comptiez-vous devenir célèbre, dans ces conditions ?

– Des poètes sont devenus célèbres avant moi.

– Ce raisonnement, chers collègues, est, comme nous pouvons le constater, totalement dénué de cohérence et je vous laisse tirer les conclusions qui s’imposent. »

Un certain collègue de Chapus tint à se montrer plus conciliant avec Jérôme et s’adressa à lui en ces termes :

« Jeune homme, nous sommes confrontés à des faits étranges et fâcheux au milieu desquels vous vous êtes retrouvé, dans des conditions que nous cherchons les uns et les autres à éclaircir. Vous imputez la cause du malheur de vos voisins à leurs télés. Cela ne vous paraît-il pas complètement invraisemblable ?

– Étant donné que je suis innocent, je cherche comme vous à comprendre ce qui a bien pu se passer… La nuit avant l’assassinat de M. et Mme Bacalhao, j’ai fait un cauchemar…

– Ah ! s’exclama Chapus, visiblement satisfait.

– J’ai rêvé que leur télé, en fait un monstre horrible, leur suçait le cerveau et qu’Angel Baston cherchait à me nuire parce qu’il avait eu la certitude que je n’ai pas la télé. Le lendemain, il tuait M. et Mme Bacalhao sous mes yeux. Quelqu’un – ou quelque chose – s’est servi de la télé pour causer la perte des habitants de l’immeuble.

– Votre intolérance envers la télévision vous a mis au ban de la société des gens respectables et c’est pourquoi vous haïssez le monde entier ! intervint de nouveau Chapus. Vous êtes un malade, un schizo !

L’inspecteur Henri, qui ce jour-là s’était contenté de fumer dans un coin de la pièce pendant l’entretien, décida de clore la séance. Les spécialistes se levèrent et quittèrent la pièce, Jérôme fut reconduit dans sa cellule. L’inspecteur demanda d’apporter tous les écrans de télé du 39 rue de la Grande Bouverie au laboratoire de police scientifique pour examen, et il envoya quelques agents sur place analyser la connectique de l’immeuble. Ces recherches ne donnèrent aucun résultat, tout était normal.

L’inspecteur Henri ne put s’empêcher de soupirer :

« Comment diable le bougre – il pensait à Jérôme Prunier – a-t-il bien pu s’y prendre ? »

L’enquête piétinait.

*

Les Martiens étaient parvenus à estimer précisément les heures de plus grande audience terrestre, compte tenu des décalages horaires et tout. Ils portèrent un raffinement extrême à leur plan en prévoyant d’allumer à distance tous les postes de télévision pour que ceux qui se trouveraient à proximité d’un écran ou iraient les éteindre soient exposés aux messages subliminaux et se transforment instantanément en berserks. Ils calculèrent que la proportion de la population qui serait exposée lors de l’opération suffirait à l’extermination de 99,99 % de l’humanité. Les quelques individus qui échapperaient au massacre général seraient un objet d’amusement et de curiosité pour les futurs habitants de la Terre.

L’opération fut programmée pour le jour J. Pendant ce temps-là, le professeur martien ()()() travaillait d’arrache-pied à un remède contre la maladie de sa race. Il faisait partie des plus éminents scientifiques de son temps sur Mars et, si un remède devait un jour être trouvé, tout le monde s’accordait à dire que ce serait par le professeur ()()(). C’était en même temps un pacifiste convaincu et les plans de conquête de la Terre l’accablaient. Il espérait en secret trouver le remède, de la solution duquel il sentait clairement qu’il approchait, avant la décision finale de destruction de l’humanité. Il espérait ainsi pouvoir annoncer à l’ensemble des Martiens qu’il avait trouvé le remède qui leur permettrait de vivre de nouveau à l’air libre sans nécessité d’anéantir un peuple voisin doué comme les Martiens d’intelligence.

Et ses travaux portèrent leurs fruits ! La veille du jour J, il comprit qu’il avait le remède dans sa seringue. Une simple injection de son produit, fruit de tant d’années de labeur, suffisait à restaurer à n’importe quel Martien la peau saine de ses ancêtres. Les Martiens étaient sauvés, guéris, le bacille ne serait plus qu’un mauvais souvenir, l’atmosphère confinée de leur monde souterrain aussi, la honte associée à leur invalidité collective aussi. Ils n’avaient plus à craindre les Terriens, ils pourraient de nouveau développer librement leur civilisation supérieure à la surface. Il devenait inutile de chercher un nouveau chez-soi sur la Terre !

*

Lorsque les responsables de l’attaque subliminale eurent vent de la découverte du professeur ()()(), ils décidèrent immédiatement, avec l’accord des plus hautes autorités, d’étouffer l’affaire. Pour eux, l’annulation du programme n’était tout simplement pas envisageable, pour la simple raison qu’elle allait être un immense succès. Le professeur fut jeté au fond d’un lac géothermique les pieds liés à une pierre, quelques-uns de ses amis pacifistes disparurent dans des circonstances non élucidées, et son remède fut conservé dans un coffre secret de la Maison-Rouge, siège du pouvoir suprême martien. L’opération fut lancée comme prévue. Et ce qui devait arriver arriva.

Le jour J, chaque humain qui regardait la télévision s’empara de tout objet qui pouvait servir d’arme et se mit à tuer toute personne à sa portée. Les écrans de télé du monde entier s’allumèrent au même moment. Les gens qui étaient réveillés au milieu de la nuit par le vacarme soudain de leur appareil tombaient sous l’emprise des injonctions subliminales martiennes, de même que les piétons passant devant les vitrines des magasins de hi-fi, les membres des files d’attente dans les établissements privés et les services publics qui diffusaient sur écran des programmes publicitaires, les passagers des autocars, métros, avions équipés d’écrans… Les policiers faisaient feu sur tout ce qui bouge avec leurs armes de service. Les militaires sortaient les tanks et tiraient en direction de n’importe quel mouvement. Les bombardiers, quand ils ne se crashaient pas les uns contre les autres, faisaient les choses en grand. Les équipages du sous-marin ne remontèrent jamais à la surface car ils avaient des télés dans leurs cabines.

Le président d’une grande nation civilisée, qui avait été exposé aux ordres subliminaux des Martiens en se regardant à la télé, voulut appuyer sur le bouton de l’arme nucléaire, mais les Martiens avaient saboté le système à distance et le code ultrasecret était devenu inopérant. Il dut se contenter d’égorger les membres de son staff à coups de canif, avant d’être abattu par un forcené.

La destruction de l’humanité ne prit pas tout à fait vingt-quatre heures.

Depuis sa cellule, Jérôme Prunier entendit des coups de feu et des cris : les gardiens, qui regardaient La Boue de la fortune dans le local de vidéosurveillance, s’étaient mis à massacrer les détenus. Il crut sa dernière heure arriver et je pense que c’est à ce moment-là qu’il perdit complètement et définitivement la raison.

Cependant, il ne fut pas abattu comme un chien derrière les barreaux de sa cellule par un gardien berserk ; les forcenés s’étaient en effet entretués avant d’avoir pu complètement nettoyer l’établissement. Ce furent les Martiens, quand après avoir débarqué sur Terre ils entreprirent de rechercher les survivants, qui le trouvèrent. Il les accueillit par des éclats de rire démentiels, et les paroles insensées qu’il n’avait cessé de hurler dans sa cellule les jours passés :

« Ha ha ha, je l’avais bien dit ! Je l’avais bien dit ! À Marrakech, ha ha haaaaaa !… »

Juin 2017