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Le professeur de français du harem : Cent un dizains
Cent un dizains
1
Le professeur de français du harem
Quand le monde parlait français, du temps des rois,
Le sultan très-puissant de la Sublime Porte,
Pour le vaste harem dont il avait les droits,
De ses plaisirs divins tant recluse cohorte
Qui n’avait plus le goût du théâtre espagnol†,
Dut prendre un pédagogue issu de notre sol.
Il vint, cet Amadis à la blanche perruque,
Et c’est depuis ce temps qu’un respect ponctuel
Ne dit plus ni Fatma ni Gül, mais Matmazel††,
Que l’on soit beylerbey, émir ou grand-eunuque.
† Authentique : « La renommée de Lope de Vega était si populaire et si étendue qu’elle avait pénétré jusqu’en Asie, et qu’on le jouait dans le sérail même de Constantinople. » (Pierre-Antoine Lebrun, préface à sa pièce Le Cid d’Andalousie)
†† Mademoiselle en turc.
*
2
La faille dans le ciel
Une nuit, dans le ciel, je vis un trou s’ouvrir,
Dans le noir de fusain parut une lumière.
Un autre ciel brillait, où je voulais courir ;
Un monde merveilleux narguait notre poussière.
Le trou se referma dès avant le matin.
Et je sus, car c’était un signe du destin,
Que j’étais le seul homme à l’avoir vu, ce monde,
Et qu’il reparaîtrait dans un an nuit pour nuit :
Je pourrais y voler si je m’étais construit
La machine à saisir la chance vagabonde.
*
3
Pagode
Quelle est cette pagode au cœur de la forêt ?
Entre des scorpions d’agate androcéphales,
Son portail effondré conduit à quel secret,
Au culte anéanti de quelles bacchanales ?
– Venez voir, professeur ! Ce lourd disque d’airain,
Déplacé nous révèle un boyau souterrain.
Un remugle effroyable a jailli des ténèbres
Quand nous avons ouvert le passage inconnu ;
Et du fond de ses plis, jusqu’à nous est venu
Comme un soupir lointain aux longs échos funèbres.
*
4
Des hommes-singes selon Strindberg
Que dites-vous à ceux que le thème gouverne
D’après quoi l’être humain, du singe descendrait ?
Strindberg répond : C’est vrai pour ce qui les concerne.
Aucun d’eux, quelque effort en ce sens, n’atteindrait
Au concept vrai de Dieu ; c’est une espèce impure
Qui parmi nous fomente un état de nature
À leurs grossiers et bas instincts congénial
Mais qui serait pour nous, leurs souverains, funeste.
Leur dogme, qui nous semble avec raison grotesque,
S’impose par essence à leur quid bestial.
*
5
Sortilège aztèque
Je ne t’appartiens plus, ô pays de mes pères !
Car j’ai laissé mon âme, enfant, sur le sommet
D’un temple aztèque où grille, en miasmes délétères,
Le sang humain que boit le Soleil en fumet.
L’Idole aux traits hideux, le Dieu hiéroglyphique,
Du fond des âges morts, de sa voix horrifique
Disait mon nom, son œil de serpent luisait, vert
Comme un jade sacré, dans les pénombres moites.
Il brise mon esprit et mes vergognes coites,
Exploiteur accablant du gisement ouvert.
*
6
Bougainville devant Adamastor
Sa nef autour du globe avait couru, zéphyr
Parmi les vents bourrus et le cinglant phosphore,
Aux gibbeux archipels dans les flots de saphir,
Aux confetti grouillant sur les eaux lophophore,
Quand devant lui, massif, ainsi qu’un Hélicon,
Adamastor, velu d’algues, de goémon,
Se dressa, soulevant le vaisseau sur ses vagues,
Et sa voix caverneuse, en ces termes mugit :
« Salut à l’envoyé de Louis qui rugit
Quand la Pompadour joue au forte des airs vagues ! »
.
Une île du Hollandais volant
(7-13)
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7
Hollandais volant
Condamné sur la mer à naviguer sans fin
Envoilé d’un halo blafard au crépuscule,
Le Hollandais volant, dépaysé dauphin
Que poursuit d’un kraken le vaste tentacule,
Morne se ressouvient : la côte au cacao
Et l’île où, sous la feuille et le curaçao,
Pèche le flamant rose en fouillant dans le sable,
Tandis que des bourgeois prospères, flamingants
Fument devant les huis de bonbons, élégants
En noir, parlant tulipe et grâce inéluctable.
8
Arène blanche
C’est une eau cristalline et c’est l’arène blanche
Où vient le flamant rose en solennel troupeau.
Sur le sable mouillé son col flexueux penche,
Et la brise de mer met du sel sur la peau.
Sous les bigaradiers de laraha qu’orange
L’aurore aux doigts de rose, un perroquet vendange
Le nectar des bourgeons, sylphe lanugineux.
La palme jusqu’au ciel, aux irisés nuages
Tend ses mains d’ombre où siffle un concert de ramages,
Le cactus retrouvant ses doublons, épineux.
9
La maison
L’arène est tellement, sur cette côte, blanche,
Au pied des orangers et des curaçaos,
Que l’onde y semble un lit de diamants pervenche,
Où moutonne la vague au scintillant chaos.
Dans ce sable albinos, en hiératiques poses,
Viennent fouiller du bec les ardents flamants roses.
Et quand le crépuscule aux rayons violets
Couvre le firmament d’une hyacinthe obscure,
Leur plumage de tons opalisés s’azure,
Tandis que la maison rouvre enfin ses volets.
10
Flamants roses
Quand j’ouvre de la main le rideau de lianes,
De palmes en cascade et de curaçaos,
Je découvre une baie aux ondes diaphanes
Qui me paraît, enceint de verdure, un naos
De temple sur la mer que ses piliers dentèlent.
Cette eau de diamant que les orangers cèlent,
Aux flamants roses donne un abri, sous les vents
Tout embaumés de sel caressant leur plumage.
Et quand le crépuscule envahit ce rivage,
Ils étendent leurs becs dans leurs manteaux bouffants.
11
Bigarades
Quand le curaçao couleur de chrysolite,
Quand le bigaradier couleur de péridot,
Émaille la verdure humide qui l’abrite
De ses globes luisants, qu’on glanera bientôt,
Sur le rivage blanc passent les flamants roses.
Et je ne sais ce qu’a la beauté de leurs poses
Mais alors je les vois comme des demi-dieux,
Dont un seul déplaisir appellerait sur l’île
Le fulminant phosphore et l’éclair qui rutile
Pour tout anéantir sous la voûte des cieux.
12
Orange amère
Cette île, que de perle et de diamant frange
L’aurore aux doigts de rose, est un songe habité
Par les cultivateurs d’une espèce d’orange
Dont le produit est bleu, comme un zargon bleuté.
Et si j’étais l’enfant d’un essaim de méduses
Qui viendra s’échouer là-bas, en fleurs profuses,
Je voudrais que ma vie autour de cet îlot
Tourne ainsi qu’un manège et, quand éclot la branche
De l’agrume absinthé, couvre l’arène blanche,
Soit son tapis d’honneur quand l’oranger éclot.
13
Sel
Est-ce du sable ou bien, si blanc, est-ce du sel,
Où passent à pas lents les ardents flamants roses
Sur le bord d’un saphir où se mêle du ciel,
Comme d’un cimetière, éclatantes, les roses ?
Peut-être est-ce un cristal gigantesque irisé,
Stellaire Koh-i-Nor jadis pulvérisé
Par la main de Celui qui régit les nuages
Et fait boire la pluie à l’oranger amer ?
Si chaud ! comment ne pas vivre au bord de la mer ?
Si blanc ! est-ce la cendre, alors, de tous les âges ?
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L’émir Pyjama
(14-17)
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14
L’émir Pyjama
C’était un Alhambra comme un loukoum poudré,
Et de nombreux jets d’eau ruisselaient sous les dattes
Dans les jardins feuillus où le citron doré
Abritait le héron paisible à longues pattes.
Là vivait dans le luxe et la joie un émir,
Dont la plus grande joie était de bien dormir,
Et que l’on endormait avec de longs spectacles
De danses et de chants, d’animaux, de pantins,
Des contes infinis de djinns et de lutins,
Des récits amusants foisonnant de miracles.
15
La cassette aux bonbons
Or l’émir Pyjama dormit tant et si bien
Qu’un jour il s’éveilla dans un conte de fées.
Les murs de son palais, hier d’albâtre ancien,
Étaient en loukoum rose, et les portes coiffées
De versets en nectar caramélisé, bleu.
Il se demanda bien quel tour lui jouait Dieu.
En ouvrant sa cassette aux gemmes radieuses,
Il vit que les rubis, émeraudes, zircons
Scintillaient comme avant : mais c’étaient des bonbons
Imitant la couleur des pierres précieuses.
16
Jouets mécaniques
Ce paon, tout ocellé de diamants indiques,
Dont la roue éclatante ouvre son arc-en-ciel,
Et ce bulbul aux yeux de rubis hypnotiques
Qui siffle un air flûté, perlé, séquentiel,
Et le singe au dattier suspendu par la queue
Qui se balance et, brun, tire une langue bleue,
Sont des jouets nouveaux de l’émir Pyjama.
L’eunuque mécanique armé d’un cimeterre,
Insensé, tout d’un coup a fait rouler par terre
Le vénérable chef d’un royal ouléma !
17
Rêves
Dors, émir Pyjama, si tes rêves sont beaux :
C’est le don sans pareil de l’âme incorrompue.
Dans le ciel constellé de rutilants flambeaux,
Que ton excursion soit ininterrompue.
Le guet des séraphins garde ta volupté
D’esprit loin de son corps aux jardins invité
Dont narre le Kitâb les splendeurs merveilleuses.
N’aurais-tu pas le droit, prince, de chevaucher
Un cheval au galop dans l’air et d’ensacher
Le poudroiement luisant des étoiles rieuses ?
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Avec Dieu et Stroessner
(18-20)
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18
Stroessner
Aux brises du Chaco, la guirlande d’ampoules,
Lumière bleue et blanche et rouge, long drapeau,
S’agite dans la nuit du bal comme un flambeau
Ou des gramens sur pied les onduleuses houles :
Un bercement léger, léger dans la tiédeur
Des souffles où répand la plaine son odeur.
Un pâté de maisons au bord de la campagne,
Quand les bandonéons du jour national
Mènent le carrousel de l’allègre cocagne.
Sous la paix de Stroessner ce déduit vicinal.
19
« Avec Dieu et Stroessner »
C’étaient trente-cinq ans avec le Créateur
Du ciel et de la terre et Stroessner, les vallées
Du Paraguay sous l’arc-en-ciel du Bienfaiteur,
La plaine respirante et les cloches perlées.
Angélus, carillon, Madone en palanquin,
Pour les citoyens droits devant le baldaquin,
Que Stroessner appelait « coreligionnaires ».
Un peuple castillan, guaranitique et fort
Qui chassa, rechassa l’augure de la mort.
Parfois trente-cinq ans valent deux millénaires.
20
La nuit des cocuyos
Aux noires frondaisons le tapis de clartés
Offre un dôme ondoyant, et c’est le ciel nocturne ;
Mais sous le dais profond des rameaux dilatés
N’atteint pas ce qu’il vient épancher de son urne.
Le Chaco murmurant s’immobilise, en paix,
Et lentement, parmi les branchements épais,
De-ci de-là paraît la double braise verte
D’un cocuyo, luisant sur les feuilles, les troncs.
Un autre, puis un autre, et leur vol fait des ronds,
Des spirales devant la cabane entr’ouverte.
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Red Hook
(21-24)
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21
Des fjords vastes de brume où la mer est de glace,
Des monts abrupts plongeant dans l’océan gelé,
Des hauts-fonds où la nuit irise la nef lasse,
Dans le vent fustigeant le front échevelé,
Il arriva, pêcheur des abîmes polaires ;
Et son œil d’eau guettant les altiers stercoraires
Un jour vit se dresser les tours à l’occident.
Baluchon sur l’épaule, en bas, dans l’ombre épaisse
Du port cyclopéen où son vaisseau le laisse,
Il s’engouffre, d’un pas massif, indépendant.
22
Le grimpeur des haubans sous les vagues énormes,
Dans les vents acharnés à démonter les mâts,
Menaçant de réduire en squelettes informes
Les vaisseaux ballottés, le grimpeur des frimas,
Des ouragans hurleurs, de l’éclair des tempêtes,
Dans le ciel maintenant marche sur les arêtes
En métal dont on fait les ninivites tours.
Et, dressés sur le sol, ces échafauds ogresques,
Pour l’écheleur des mers hautes, funambulesques,
Sont comme des parquets et le pavé des cours.
23
Un jour c’est l’accident – à terre ! –, un pied broyé
Par la chute d’un ais, le travail impossible,
Ce grand corps ne sera plus jamais employé.
Et ses droits incertains, dans un monde impassible
Qui de lui se détourne, en peu ne sont plus rien.
On vit donc ce boiteux, aboyé par un chien,
Entrer dans un taudis par une nuit sans lune,
À Red Hook, où finit le décombre des fjords.
Quand d’autres d’un commun ancêtre sont mylords
Du dollar, investis maîtres de la fortune.
24
Et puis l’on a rasé les taudis, fait en dur
Des maisons où bientôt s’entasse une autre lie,
Tout ce que l’univers cache de plus obscur
Emplit ces murs, grouillant de haine et de folie,
Avide, méprisable, à l’air libre un égout
Donnant à Lovecraft y passant du dégoût.
Et le rude marin des abîmes polaires,
Le géant bâtisseur des Woolworth colossaux,
Qui n’est plus qu’un fantôme aviné des ruisseaux,
Meurt sous les coups de pied de gueux patibulaires.
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L’école des gueux
(25-32)
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25
L’école des chiens
Le grand mot, c’est l’école : elle sauve le monde,
C’est-à-dire un régime absurde et mensonger.
Tout ce que Henri-IV a vu de plus immonde
Est digne que les gueux brûlent de l’hommager.
L’école nous démontre, avec exactitude,
L’éclatant bien-fondé de notre servitude,
À nous que la banlieue a dûment abrutis.
Et quand nous prétendons tout de même au mérite,
On sourit : ce n’est pas l’école décrépite
Des faubourgs que louange un chœur de tous partis !
26
L’école des gueux
L’école qui promet à qui ne sera rien
Qu’il vivra toutefois, afin que sa marmaille
Lui survive au néant, au plan aérien
Du rêve opiacé de celui qui travaille,
C’est le salut du gueux, n’est-ce pas ? Il l’attend
De ces préaux rongés où, fixe, l’on entend
Son criaillement rauque, et des salles de classe
Où jamais ne viendront à lui les héritiers ;
Car ils ne vivent pas dans les mêmes quartiers,
Destinés par essence aux honneurs de leur classe.
27
L’école des esclaves
Lycée Paul « Elle est fière d’être facile » Éluard
La libération de la femme à l’école,
À moins que la maison ne soit Louis-le-Grand,
La sauve de l’ennui, qui bourrèle, étiole :
Elle est fière d’avoir un don exhilarant.
Qu’en profitent donc bien les héritiers lubriques,
Car il est loin le temps des femmes hystériques. –
Un héritier, c’est qui ? C’est celui qui, né près
D’une école de choix, n’a besoin d’aucun maître :
Les beaux corps libérés dont il va se repaître,
Nul ne manque d’apprendre à goûter leurs attraits.
28
Les milans
Les chanteurs de bordel, amis des maquereaux,
Amis bien sûr payés, en or comme en nature,
Dans ce pays si plein de très savante ordure,
Si pauvre en défenseurs de préceptes moraux,
Seront étudiés à la petite école.
Les pères enverront sous l’indigne coupole
Leurs fillettes, qu’attend la serre d’un milan,
Apprendre que l’on est « fière d’être facile ».
C’est ainsi que l’on monte au ciel selon ce plan ;
Il importe au succès, de se montrer docile.
29
École obligatoire
Clochard, tu fus aussi, comme nous, à l’école !
Elle est obligatoire, et la loi c’est la loi.
En payant à l’État j’ai payé ton obole,
L’école n’a pas su faire un savant de toi.
Dis-nous, si tu comprends encore langue humaine,
Le malheur qu’eût été pour ta psyché malsaine
De ne point fréquenter les bancs d’un institut ;
Que te manquerait-il, épave à la dérive
Qui seul en rendant l’âme échoueras sur la rive,
Si tu ne l’avais fait ? – Mais l’ivrogne se tut.
30
L’école des clochards
Gratuite, c’est-à-dire inutile au richard.
Laïque, pour visser au sol l’enfant-machine.
Obligatoire, pour devenir un clochard :
Tout débris est passé par une mandarine.
Perforés hannetons et poètes trahis,
Les Français les mieux nés haïssent leur pays
Et leur voix se tortille à tout jamais privée.
La voix qui retentit de son statut public
Sort de Louis-le-Grand, l’antre du basilic,
Et de l’école fut au berceau préservée.
31
Djaggernat
Que l’un de nos seigneurs via Louis-le-Grand
Éructe en flots bourbeux la vase de son âme,
L’incontinence morne et pédante, l’infâme
Automatisme plat d’un tour inopérant,
Il se trouve toujours des gueux, dits littéraires,
Pour aduler ce pus, en amants stercoraires.
L’idole jacasseuse est promenée en char
Et le pâle dévot, qui remplit la pagode
Avec les rats, se fait, au gré de l’avatar,
Écraser car son dieu bouffon est à la mode.
32
Dévolution
L’énième grand bourgeois révolutionnaire
Qui vient de conquérir les salons capiteux,
Qu’il n’a jamais quittés – sa première lisière
L’y traînait en maillot sur les tapis ouateux –,
Écrit de ces récits politiques en diable
Qui du Bildungsroman ont l’habit respectable
Et sont, mais déguisés, des feuilletons d’amour.
L’ouvrier le reçoit dans ses bras, la cellule
Discute ses pamphlets, et le soir on l’accule
À parler de Flaubert et de la Pompadour.
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La Légion d’honneur au cabaret
(33-35)
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À la mémoire de la Légion d’honneur de Raoul Ponchon
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33
La Muse et l’Académicien au cabaret
Que me chantes-tu donc la sagesse de boire,
Quand ton meilleur ami, Ponchon, c’est Richepin ?
Quoi ! sans douter tu veux à nous, gueux, faire croire
Que tes conceptions ignorent ce copain ?
On ne perd pas son temps, même dans l’infamie,
Va ! quand notre compère est de l’Académie.
C’est ce que nous apprend ta Légion d’honneur.
Tout est faux dans tes vers, et pas que la césure ;
Le cabaret conduit au néant la roture,
Mais aux panthéons toi, grand embobelineur !
34
La Légion d’honneur au cabaret
La sagesse, Ponchon ! est-elle en la bouteille
Ou dans le fait d’avoir des amis bien placés ?
Est-elle, chevalier, dans le jus de la treille
Ou les salamalecs sous les murs lambrissés ?
L’un n’empêche pas l’autre ? Eh quoi ! jamais « la dive »
De forces pour monter ou s’étayer ne prive
Ceux qui chantent en chœur, légère, ta chanson
Assurant les profits d’une classe zélée ?
Mais ne servis-tu pas du temps où l’Assemblée
Interdisait l’absinthe, ô féal échanson ?
35
La Muse au fast-food
Que cette effervescence à l’extrait de coca,
Ô chevalier Ponchon, le vin a moins d’amorce.
Au palais, par l’ahan que l’arcane appliqua,
Si tu pouvais savoir le bien qu’un burger force,
Et les ketchups vermeils ! tu t’avouerais vaincu.
Mais mort empunaisé jadis, tu n’as vécu
Assez pour voir pousser comme des amanites
Les fast-foods au milieu des bouchons purulents,
Dont le touriste fuit les antiques relents,
Mais les Français aussi, pourtant, ces sybarites…
.
Égout de Mallarmé
(36-37)
.
36
Grimoire
« Je suis cet homme. Hélas ! » Un professeur d’anglais !
Au monde qui m’a ri j’abandonne un grimoire
Hermétique et, pour ceux qui sont un peu simplets,
Magique, à ma façon, moderne et dérisoire.
Voyez ! toute l’École en ébullition
Sur chacun de mes vers jette à profusion
L’analyse pédante et creuse : c’est candide.
J’ai tué pour longtemps, dans ce pays du moins,
Le souci d’apporter au Beau de graves soins.
Car le Ptyx fabuleux est un charme fétide.
37
Égout de Mallarmé
Stéphane Mallarmé, la pure poésie
Dans tes vers se confond avec le fumier pur.
À quel dérangement et quelle frénésie
Devons-nous ta syntaxe ignoble, ce pain dur ?
Imitant sans comprendre, armé d’un noble zèle,
Tu fis de la licence un tour, une ficelle.
L’alexandrin devint une suite de sons
Pour le cerveau fâché de sa voix indiscrète.
Hérodiade a peur de ses cheveux, pauvrette !
Et tu fais dire au faune – allô ! – « Réfléchissons. »
*
38
Égout de Jules Vallès
Vallès de Condorcet : cette noblesse vaut
Bien l’autre. Cet auteur, cet écrivain de taille
-crayon, par un beau jour se dit, pensant : Il faut
Que je montre comment on tient la valetaille.
La Commune allait mal. Là-bas le Panthéon,
Qu’en nos jours un MacDo touche, et force néon,
Suscitait de l’aigreur chez quelques communistes,
Qui clamèrent, à cran : « La poudre à ce caillou ! »
Mais Vallès entendit et sauva le bijou,
Dénonce à ses lecteurs ses laquais terroristes.
.
L’influenceuse au Bangladesh
(39-44)
.
39
L’influenceuse était partie au Bangladesh,
Conduisait un touk-touk dans la verte campagne.
Courrouça-t-elle Indra, l’Âtman ou bien Ganesh ?
Je ne sais : un scooter la suit, comme une aragne
Accourant aux frissons d’un moucheron glué.
On s’arrête ; approchant, un jeune asexué
Demande à cette miss, que le rapport conturbe,
Si, prise d’un désir soudain et sexuel,
Elle veut se donner à ce galant formel.
C’est non. Le voilà donc, filmé, qui se masturbe.
40
Vraiment, quelle aventure, ô blonde influenceuse ! –
Le galant s’approcha, son casque de scouteur
Encore sur la tête, en chemise poisseuse
Et short sportif, son œil bovin et séducteur
Étincelant ainsi qu’une agate sculptée ;
Souriant, convaincu, de cette voix flûtée
Qui sied à l’homoncule et non à l’homme fait,
Tout en dodelinant il s’offrit aux bouffées
De la miss, devant lui vainement étouffées.
L’onanisme exhibeur rendit l’instant parfait.
41
Le douteux céladon, avec un grand sourire
Où brillait la plus vaine et fantastique erreur,
S’approchant, convaincu d’être, dans son délire,
Du vaste panthéon le dieu le plus charmeur,
Demanda : « Voulez-vous avoir avec moi sexe ? »
Mais devant le dégoût expressif et réflexe
De la dame, son groin aussitôt s’assombrit,
Et, passant des égards flûtés au lourd silence,
Oublieux de l’apprêt filmant sa pétulance,
Amer et bestial, l’amant se découvrit.
42
Épilogue
De plus intelligents, plus beaux et plus instruits
Que ce drôle ont connu la funèbre navrance
De manquer du bon sens le plus simple : j’en suis
De ces fous déclarant leur flamme sans prudence
Et croyant s’illustrer quand l’échec était sûr,
Demandant le bonheur en allant droit au mur.
Notre discernement aboli, c’est en pitres
Que nous nous présentons devant notre destin. –
Le reste, concernant ce funeste mâtin,
Relève du pouvoir des compétents chapitres.
43
Rose au Bangladesh
Imagine un moment, Rose, qu’influenceuse
Tu sois au Bangladesh. Sous un rang de palmiers
Dans la verte campagne – « Ah ! une vache osseuse » –
Et parmi les odeurs de banane et de pieds,
Tu conduis un touk-touk en te filmant la face.
Lors d’un arrêt, tu vois avancer la grimace
D’un jeune asexué, souriant et fongueux.
Cela doit faire une heure, au moins, qu’il suit ta route ;
Alentour le désert, seule une vache broute.
« Voulez-vous sexe ? » dit, candidement, le gueux.
44
Rose au Bangladesh II
La question posée, oui, Rose, est : « Veux-tu sexe ? »
Certes, la pose un gueux, mais on est femme, aussi.
Et n’est-il pas charmant, le sourcil circonflexe
De qui t’offre un bonheur olympien ainsi ?
Vos âmes l’une à l’autre étaient prédestinées :
Tes valises, sinon, n’eussent été menées
Jusqu’en ce lieu d’où tous ont hâte de partir.
« Veux-tu sexe », donc, Rose ? Il est temps de répondre
À ce garçon naïf qui veut voir ton cœur fondre,
Et qui me semble au fond un genre de martyr.
.
Pas ta faute
(45-46)
.
45
Non, ce n’est pas ta faute, ô Rose ! ton esprit
Un jour s’est envolé, tu m’es venue insane.
Permets à ma raison, que ce fait assombrit,
De ne plus rechercher d’agents à ta chicane.
Tant que je crus tes sens au réel accessibles,
Je te trouvais toujours des prétextes plausibles,
Mais c’était le chaos sans loi que, trop naïf,
Je tentais d’expliquer avec des syllogismes !
Et nous aurions longtemps vécu dans ces sophismes,
Toi folle et moi dupé par mon tour déductif.
46
Non, ce n’est pas ta faute, hélas ! ma pauvre amie :
Le réel ne mord pas à ton esprit fêlé.
Et si nous discutons de ta lobotomie,
C’est sans acharnement, sans vouloir enfiellé.
Nous voyons que ton cœur souffre quand ta folie
Impose à nos égards ta raison abolie.
Nous pensons qu’isoler du reste du cerveau
Le cortex préfrontal enchâssé dans son lobe,
À ce stade serait un choix éthique et probe
Pour enfin te donner l’espoir du renouveau.
.
Un rêve ?
(47-50)
.
47
Était-ce un rêve ? Et qui, de ces lointains rivages
Où s’ébattait mon âme avec l’heur des oiseaux,
M’a tiré sans pitié vers les cinglants orages
Emportant le vaisseau de l’amour dans leurs eaux ?
Et si c’était un rêve, alors nul ne me pleure
Comme je pleure celle auprès de qui demeure
Le souvenir poignant de tout serment trahi ?
Mais si c’était un rêve, à qui sont ces prunelles
Dont l’azur envoûtant me peint des tourterelles ?
Je ne fus pas aimé ? je ne suis point haï ?
48
Es-tu, Philis, un rêve ? Ai-je rêvé les mots,
Les divins mots d’amour que ta bouche adorable
Répandait sur ma vie, et terminait les maux
D’un cœur que cette pluie élicitait du sable ?
Si tu n’es pas un rêve et si ta bouche a dit
Ces mots, comme un flambeau qu’une Grâce brandit
Pour illuminer l’âme en jour arc-en-céleste,
Et si parle en ton cœur l’écho, même lointain,
Des serments enivrés de rayons du matin,
Si ton ombre est encore un peu là – Philis, reste !
49
Es-tu, Philis aimée, un rêve étincelant
D’une nuit de féerie ou de baume et de brise ?
Et ne pris-je ta main, pour un baiser galant,
Qu’afin d’en soupirer, ferme en la foi promise ?
Es-tu donc, ô Philis, un rêve que j’ai fait ?
Si le songe a passé le seuil de l’heur parfait,
Ne le verrai-je point toujours en ma mémoire ?
Et cet amour doit-il me rendre l’univers –
Dont j’avais à chanter la beauté dans mes vers –
Odieux et glaçant auprès de notre histoire ?
50
Es-tu le rêve ardent d’un cœur à l’agonie,
Le songe incandescent de mon dernier amour ?
Ne laisse pas mourir en moi la symphonie
De bonheur exalté que j’entendis un jour !
Après toi, qui viendra combler de sa tendresse
Mon âme emprisonnée au creux d’une caresse ?
Quoi ! tu n’étais qu’un rêve, arc-en-céleste et beau,
Toi qui fus le printemps au milieu de l’automne ?
Et tu ne m’entends pas, et ce mien cri résonne
Entre les quatre murs glacés de mon tombeau ?
.
Un rêve
(51-54)
.
51
J’ai rêvé d’une rose au parfum enivrant :
« Serait-ce le bonheur, Rose, que tu m’apportes ? »
Mais ce n’était qu’un rêve, et, dans l’automne errant,
Je foule sous mes pieds un lit de feuilles mortes.
Dans la bise et le vent, sous des rangs d’arbres nus,
Je repense à la rose aux pétales menus
À qui je demandais de parfumer ma vie.
Et je crois quelquefois l’entendre me parler,
Dire qu’elle ne veut plus jamais exhaler
Le parfum dont mon âme est depuis poursuivie !
52
J’ai rêvé d’une rose au parfum envoûtant,
Dont la beauté passait toutes les fleurs du monde.
Émerveillé soudain, je m’extasiai tant
Du cinabre andalou de sa robe profonde
Que j’oubliai qu’au pampre abondant et branchu
S’assujettit l’épine ainsi qu’un dard crochu.
Et je saignai, saignai tout le sang de mes veines,
Tout le sang de mon cœur, au trépas résigné.
Mais ce n’était qu’un rêve, et je vis, assigné
Au royaume des gueux, m’abreuvant de mes peines.
53
Je rêvai qu’une rose embaumait mon désert,
Ainsi qu’un doux zéphyr rafraîchissant la tempe.
Elle poussait au fond d’un souterrain couvert
De pampres, où je fus, emportant une lampe.
Et je fus déchiré par ses rets épineux,
Taillé par le lacis des vrilles, moutonneux ;
Au but je n’étais plus qu’une guenille infâme.
Des rayons du soleil tombaient dans ce ravin
Pour imbiber la fleur de la couleur du vin
Et lui faire exhaler son parfum sur mon âme.
54
J’ai rêvé qu’une rose illuminait la nuit,
Les ténèbres sans fond de ma longue amertume :
« Un Dieu de sentiment, ô flambeau, t’a produit,
Et dans le noir un Dieu, Rose, tes feux allume !
Alors, en contemplant ta flamme, en amoureux,
Je serai, chaque jour, à tout instant, heureux.
Car je ne vois que toi dans le monde, ma Rose ! »
Et, comme un papillon, je volai vers l’éclat
Où je me consumai, bluette nacarat.
Mais ce n’était qu’un rêve et non pas autre chose.
.
La rose du cimetière
(55-60)
.
55
Je rêvai qu’une rose ornait mon mausolée,
Ses feuilles en lacis couvrant le monument ;
Et cette ardente fleur de ma tombe isolée
Était comme une femme adorant son amant.
« Ô Rose, bonne amie, disais-je dans la fosse,
Tu fus, pendant ma vie, à certains moments fausse,
Mais cet attachement par-delà le tombeau
Montre la vérité sublime de ton être.
Rose, je suis heureux, enseveli sous l’aître… »
Mais ce n’était qu’un rêve, élégiaque et beau.
56
Ma tombe se couvrait de mousse dans un coin.
Et la ronce griffue à la pierre effacée
Retirait le soleil ; il fallait marcher loin
Sous les cyprès pour voir cette croix hérissée.
C’est dans la solitude, en ce désert profond,
Qu’une rose, pourtant, me caressait le front.
J’en sentais le parfum depuis la nuit épaisse
Du sépulcre, en comptant mes innombrables torts. –
Si je l’avais pu, Rose, au royaume des morts
Échappant, je t’aurais rendu cette caresse !
57
Je rêvai qu’un rosier grimpait à mon tombeau,
Dans ses bras enlaçant la pierre tumulaire.
Les épines portaient au sommet un chapeau
De feuilles où la rose aspirait la lumière.
« Rose de mon bonheur, dis-je, que ta beauté
Appelle les regards sur mon nom là sculpté.
Sans toi sur mon sépulcre, en ce jardin d’église,
Je serais deux fois mort, deux fois, destin sournois… »
Mais ce n’était qu’un rêve et je mourrai deux fois.
Pour la postérité que je m’étais promise.
58
La rose que le vent au-dessus de ma tombe
Balance, sur mon nom convoque le regard.
Et le passant de qui l’œil indifférent tombe
Sur l’épitaphe lit que je vécus trop tard.
Personne au monument ne pose de couronne.
Aucun soupir non plus, lorsque l’angélus sonne.
Cette rose a poussé, m’ombrage de sa main,
Et le passant la cueille, aspirant sa fragrance,
Ne se départit point de son indifférence,
Et la rose bientôt gît au bord du chemin.
59
Rose, je suis heureux, sous l’aître enseveli.
Ton ardente couleur, du sang de mon cœur née,
Égaye le tombeau qui sombre dans l’oubli.
Tu caresses mon front d’une main satinée.
L’épitaphe, un quatrain s’effaçant au regard,
Découvrait au passant que j’ai vécu trop tard.
Et mon bonheur est grand sous la terre féconde,
Car je n’entends plus rien, étant devenu sourd.
Et si parfois l’humus où je me fonds est lourd,
Du moins m’y laisse-t-on la paix la plus profonde.
60
Je suis, ma Rose, heureux : l’ombre que tu me fais
En grimpant sur ma stèle évente le sépulcre.
Sur mon humeur les gueux n’exercent plus d’effets.
Le monde ne sert plus à mon esprit de fulcre :
C’est le ciel qui me hisse à Dieu dorénavant.
J’aurais voulu connaître un tel bonheur avant,
Mais, si bas, ici-bas, la tourbe possédée
Me donnait en tous lieux le dégoût de sa voix,
Et je ne franchissais mon huis que sous la croix
Dont m’accablait la mer d’ordures débondée.
.
Docteur Rose
(61-64)
.
61
Est-ce pour enfoncer jusqu’à moi tes épines
Tout au fond du sépulcre où, blême, je pourris,
Que tes pampres feuillus lancent leurs spires fines
Contre le monument où mes faits sont inscrits ?
Entends-tu déchirer de tes dards ma dépouille
Après m’avoir vidé de sang à chaque brouille ?
Est-ce donc pour souffrir de toi que j’étais né ?
Et pour l’éternité, chacune de mes heures ?
Quoi ! sur le tumulus où je dors, tu me pleures,
Rose superbe, après m’avoir assassiné !…
62
Tu les connaissais tous, mes hauts faits, et pourtant,
Pourtant tu te dressas de toute ta superbe,
Comme devant un gueux qui ferait l’important !
Quoi d’étonnant, dès lors, si je devins acerbe ?
Fallait-il qu’entre nous tu prisses l’aspect dur
De la foule, qui hait les hauts faits, cet or pur ?
Voulais-tu comparer, peut-être, nos diplômes ?
Devais-je dans mes vers te donner du Docteur
Pour te voir dépouiller les airs de la hauteur ?
Docteur Rose, gardez, dans ce cas, vos arômes !
63
Bel accomplissement, Docteur ! comme la foule
Mépriser des hauts faits devant vous étalés.
Quoi ! ce long parchemin de titres qu’on déroule
Ne vous sert qu’à flétrir les dons inégalés ?
Et quand ces dons pourtant vous étaient en hommage
Offerts, et de grand cœur, vous pensiez au dommage
Qui vous est fait, laissant entendre le besoin
Que vous auriez ainsi d’abondance étrangère ?
Il faut donc vous aimer pour votre magistère
Et ne point demander votre cœur, dans son coin ?
64
Professeur Rose
C’était trop demander à vos titres pompeux
Ce qu’un cœur, le plus simple, eût promis avec joie.
Étais-je pas, chantant l’amour, bien sirupeux,
Devant un pur esprit de l’éther qui flamboie ! –
Excusez, Professeur, un si mauvais procès :
Vous devez, en raison d’étincelants succès,
À votre sexe un bras vengeur incorruptible.
Pardonnez à ce gueux que même un Philistin
Méprisera, du haut de son titre en latin.
Mon cœur avec vos pieds était incompatible.
*
65
Je vous dois, je le sais, tous les ménagements
Dus à la femme qui, n’avait été contraire
Le sort, serait à moi selon les sacrements.
Et je sens bien, hélas, de même, l’arbitraire
Des maussades propos à ma bouche échappés,
Qui me blessent autant que vous. Rose, acceptez
Les excuses d’un homme éploré qui vous clame
Son respect éternel, et plus s’il vous convient !
Ce monde est bien trop gueux pour que j’y cherche rien
Et vous possédez tout ce qui sied à mon âme.
*
66
Pour toi je ne suis pas, c’est certain, assez riche :
Je ne peux t’éviter les cent désagréments
Que mettre un pied dehors, dans cet état postiche,
Me vaut, et qui seraient d’authentiques tourments
Si je devais penser qu’à ton tour ils t’effleurent.
Je ne puis être bien que lorsque les gueux pleurent,
Puisqu’ils ne peuvent vivre en paix avec mon air.
De toi voudrais-je faire un bouclier, ma Rose ?
Et pourrais-tu fleurir en un jardin enclose
D’où le monde est banni par mon penchant trop fier ?
*
67
L’athlète
Rose, si tu voyais l’athlète que je suis
Devenu, musculeux et souple cestiphore,
Longiligne, effrayant, ferme sur ses appuis,
Tu voudrais m’épouser comme never before.
Car en voyant saillir le bloc veiné du bras,
Qui soulève des poids d’acier sans embarras,
En toi tu sentirais comme un appel mystique
Vers un Péloponnèse embaumé de figuiers,
Et tu regarderais comme des épiciers
Ceux qui n’ont pas en eux le paganisme antique.
*
68
Docteur Oghouz
Selon la génétique, elle aurait vingt pour cent
En elle de sang hun, kalmouk et bouriate.
Sa langue, dont j’ignore et les sons et l’accent,
Dans la steppe mongole a son lit asiate.
(C’est pourquoi l’on ne prit jamais au sérieux
Leur califat : l’islam est né sous d’autres cieux !)
Je ne sais quelle vague, alarmante bridure
Son œil bleu me présente à de certains moments.
Est-ce au sang de Gengis que je dois mes tourments ?
Quelle est l’hérédité de cette commissure ?
*
69
Professeur Oghouz
J’ai cru qu’elle était blanche : œil bleu, le teint de rose,
Les cheveux châtain clair, mordorés, ondoyants.
Sous un jour différent sa hantise l’expose :
Ses ancêtres mongols, sauvages, effrayants,
Dans son sang ont laissé leur âme furibonde.
Et sous la peau de lys d’une si tendre blonde,
De la steppe couraient de rudes cavaliers…
Je cueillis maints lotus pour cette mandarine,
Mais les Mongols, chassés des palais de la Chine,
Reniaient le Bouddha pour les dieux des halliers.
.
Des steppes aux vignes
(Pour comprendre le Dr. Oghouz)
(70-74)
.
70
Pour la comprendre, il faut bien connaître la steppe,
Avec ses longs éclairs à l’horizon sans fin,
Plateau pétrifié que la nuée encrêpe,
Où le cavalier boit, pour apaiser sa faim,
Le lait avec le sang des juments bénévoles.
Ce monde est rude, nu, venteux ; les mœurs mongoles,
Aux souffles capiteux méditerranéens
Embaumés de figuiers, dans la brise et les pignes,
Prennent un air fantasque, imprévu, que les vignes
Rendent extravagant sur les bords égéens.
71
Imaginez un train de princesse mongole,
Des chameaux et des yaks dans la steppe avançant,
Des cavaliers bourrus, avares de parole,
Un cortège sauvage, excessif, hennissant.
Comme un trait, il atteint jusqu’à la mer Égée,
Où la princesse voit, de vignes étagée,
Une côte si belle et douce qu’un regret
La saisit de n’avoir plus tôt connu ces îles.
C’est mon pays, ce sont mes campagnes fertiles,
Dont elle veut par moi connaître le secret.
72
Elle vint jusqu’à moi, jusque dans ma garrigue
À l’autre bout lointain de sa nouvelle mer,
Car je fus expulsé par sa horde ou sa ligue
De mes figuiers branchus aux fruits embaumant l’air.
Quand le Mongol conquit le berceau de ma race,
De mes aïeux trouvant en chaque coin la trace
Autour de son palais, elle s’éprit de moi.
Parce que je jouais, aussi, de la mandore.
Un jour, elle avait vu sur un tesson d’amphore
Un dessin qui la mit pour longtemps en émoi.
73
La princesse mongole, en contemplant des pignes,
Se chauffait sous sa yourte à la bouse de yak
Au-dessus de la mer Égée, entre les vignes.
Ce fut de ce khanat le tout premier sandjak.
Tandis que le kagan faisait couper des têtes,
Écarteler des gens par ses robustes bêtes,
La princesse entendit une flûte de Pan
Et crut voir gambader un groupe de ménades.
Elle suivit aux bois d’entraînantes dryades,
Dans son dos retentit un rire d’ægypan.
74
Esclave de princesse mongole
Sur ton chameau tu lis l’Odyssée, ô princesse !
Et l’Iliade au feu de la bouse de yak.
Moi, ton esclave blanc, te chante l’allégresse
D’Ulysse, dans l’odeur forte d’ammoniac.
Je suis ton prisonnier, et, selon ta coutume
Barbare, et la raison de ma grande amertume,
Ma virilité gît dans un pot de formol.
Je chante en tes loisirs : mon chant mélancolique
Fait monter une larme à ton œil mongolique
Bleu, chimère arlequine et qui parles mongol !
.
L’aède
(75-82)
.
75
Imaginez l’aède ornement de Byzance,
À la cour la plus riche et futile admiré,
Avec tout son orgueil, toute sa suffisance,
Parmi l’effondrement, des Mongols capturé :
Sous la yourte, depuis, il doit pincer la lyre !
Les décombres fumants servent à son délire
De décor, dans l’odeur d’un grand feu de crottin.
Et quand il a chanté pour le sauvage Oghouze,
Las ! il se laisse choir sur sa couche de bouse
En pleurant ses succès d’aède byzantin.
76
Je suis cet ornement de Byzance flétri !
Je vois les yaks errer de ruine en ruine,
Et la princesse oghouze au teint de jonc fleuri,
Hélas ! veut ma culture à son chameau voisine.
Quand je dis : Non, jamais ! Il vous manque le goût,
Elle sort une lampe en zinc d’un fourre-tout :
Cela vient d’Ispahan, fait-elle, je suis riche
Et protège les arts. Je n’aime pas nos mœurs,
Comme toi : chante donc, te dis-je, ou bien tu meurs.
Alors, charmé, je chante, envié du derviche.
77
Vous crûtes que j’étais fils de Louis-le-Grand,
Tels Hugo, Baudelaire et Sartre, les rebelles
Célèbres, mais j’étais rebelle dans mon rang,
Sans espoir d’obtenir nulles miettes réelles.
Car chez nous on louange une impasse où les gueux
Pensent être à Paris étant à Périgueux :
La seule école qui – c’est le nom que je cite –
Ressemble à quelque chose est due aux grands bourgeois,
Certe à condition qu’ils donnent de la voix
Pour le grand califat de l’Oghouze et du Scythe !
78
Chez nous ira plus haut qu’un Byzantin de souche,
Ô Kagan ! un Mongol s’il fait Louis-le-Grand.
Rase-le si tu veux – je reste sur ma couche –
Cet empire de gueux, ce pays aberrant.
Mais si tu veux régner, que marche ton escorte
Jusqu’à ce bâtiment, se présente à la porte,
Un justificatif de domicile en main,
Et tu verras que tous les écueils s’aplanissent :
Si poète maudit, les salons t’applaudissent,
Si contre le système, il glage ton chemin.
79
Dans mon étude en vers sur le sexe des anges,
J’explique bien comment notre Empire romain
Est le meilleur système au monde, et les louanges
Ont dûment distingué ce travail surhumain.
La langue grecque en moi trouve un parfait modèle,
Et la théologie, une assise éternelle,
Et l’art de gouverner, son plus sûr fondement. –
Ainsi parlait l’aède, au milieu des décombres,
À quelques prisonniers comme lui, quelques ombres
D’hommes dans un convoi de yaks en mouvement.
80
L’aède en Provence
L’ambassadeur du Khan oghouze de Byzance,
Aède éolien, court chez les troubadours
Pour discuter avec le peuple de Provence
Le moyen de polir les kagans ouïghours.
Mes frères, dit l’aède, en art comme en lignée,
Car comme vous je sors de Pallas Athénée
Et sais chanter en vers le sexe des putti,
Mon Khan vous fait l’honneur de vous montrer son astre !
Quel est donc ce cagot ? quel est donc ce jobastre ?
Disaient les Provençaux, quel est cet abruti ?
81
L’aède en Provence II
Que viens-tu m’incaguer avecque ton kagan ?
Disait le Provençal, tu perds donc la coucourde ?
Les soldats de la garde au courbe yatagan
Commençaient à frémir, dans une rage sourde.
Messieurs, reprit l’aède, au saint nom de Pallas,
Je vous prie humblement de m’écouter. – Hélas !
Les troubadours croyaient à quelque galéjade.
L’aède retourna chez le Khan, morfondu ;
Et dans son désespoir il se serait pendu
S’il n’avait pu, la nuit, lire Schéhérazade.
82
L’aède au désert
Il faut avoir un sens aigu de l’hyperbole
Pour ne point sourciller à toutes ces chansons
À l’ami parfumé dont l’absence désole,
À l’aimé souverain, aux jolis échansons…
Quant à moi, j’en conviens, j’ai l’âme bédouine
Et ce spirituel imagé me chagrine,
Surtout quand on connaît quel fut le goût païen.
Au désert il n’est point de volupté profane,
Et qui veut louer Dieu comme une courtisane,
Ma foi, nous le laissons mort, ayant pris son bien.
*
83
Mon calife parle mongol
Comment veux-tu qu’il soit commandeur des croyants,
S’il apprit de sa mère une langue mongole
Et je ne sais quels sons gutturaux, larmoyants
Sortent de son gosier ? L’hypothèse est frivole.
Eh quoi ! le Coran saint en arabe est écrit
Par hasard, qu’à présent l’on veuille qu’en sanskrit
Quelque vague Chinois en soit la garantie ?
C’est ainsi que parlait l’intransigeant Bédouin,
En dialecte, avec un air rogue et chafouin.
Mais moi je dis : L’Oghouze a gagné la partie.
*
84
Hygiène
Ce n’est pas tout le temps celui qui prend des douches
Qui gagne, ni celui qui recourt aux onguents ;
Le conquérant parfois, dans un essaim de mouches,
Triomphe de celui qui lutte avec des gants.
Rose, pour toi ma joue est de larmes baignée :
La sagesse des Grecs que tu m’as enseignée
Me fait pleurer voyant l’état de nos trottoirs.
Et je ne sais comment t’accueillir, ô doucheuse !
Si la ville n’est point par la noire faucheuse
Lavée à grandes eaux comme les abattoirs.
*
85
Les vieux ne meurent pas
Les vieux ne meurent pas mais, devant leur télé
Et le jour et la nuit allumée, ils s’endorment.
Ayant depuis longtemps tout le monde accablé
De fantômes fâcheux, leurs cerveaux se déforment.
Nul ne veut plus les voir, ces perroquets d’écran.
Enfin, leur surdité met les voisins à cran,
Tant la télé chez eux sans plus s’arrêter beugle.
Du poste cathodique ils sont dépendants, sourds ;
Et la vieille repense au temps de ses amours
Devant un téléfilm, plus qu’aux trois quarts aveugle.
*
86
Psaume
Écrase à tout jamais, ô Dieu, mes ennemis,
Car ils ont méconnu, vautrés dans le scandale,
Ton excellence, au pied de laquelle, soumis,
J’élève de mon los l’ardeur toujours égale.
Gloire à Toi, l’Éternel ! dont se comptent les chars
Par dizaines de mille au ciel : que tous leurs dards
Pleuvent sur les cités maudites où la haine
Pour le bien m’est rendue, et ton Nom insulté
N’excite que le rire et le fiel éructé.
Que meure l’ennemi, si ta main ne l’enchaîne !
*
87
En bas
Ah ! que les gueux sont fiers de leur monde pourri.
Osez mettre le pied dans l’une de ces caves,
Au lacis souterrain où jamais n’a souri
Un rayon de soleil et que des faciès hâves
Peuplent de leurs pas lourds, ombres du Styx fatal
Dont le quotidien est ce monumental
Labyrinthe de Dante asphyxié, lugubre,
Vous qui vivez à l’air des champs arcadiens,
Ils voueront votre image aux démons chthoniens,
Car vous voir les blessait dans leur monde insalubre.
*
88
Célimène, où êtes-vous ?
Hélas ! où, Célimène, êtes-vous ? Je vous… aime.
(Pardon de balancer, mais on dit que l’amour
Ne fait pas un bon choix pour écrire un poème,
Que l’amour est cliché, n’est plus au goût du jour ;
C’est ce que l’on prétend au café littéraire,
Dans les journaux savants c’est ce qu’on entend braire.)
Tout ce que j’accomplis, je l’accomplis pour vous,
Pour que vous m’aimassiez à ma juste valeur,
Que je ne prisse point vos doigts comme un voleur.
Ne pouviez-vous encore attendre un peu pour nous ?
*
89
La revoyant
À publier avant que la loi française ne condamne pénalement la « grossophobie », plus rien n’arrêtant les défenseurs taurins de la liberté.
La revoyant un jour, quinze ou vingt ans après,
Celle par qui mon cœur devint inconsolable,
Celle pour qui, dolent, dans mes vers je pleurais,
Elle était devenue obèse, abominable !
J’avais cru que ma peine était de la grandeur,
Et cette illusion s’effondra dans l’horreur.
J’entendis un éclat de rire sardonique,
Une voix : « Mon aimé, vas-tu, comme autrefois,
Défaillir en disant mon nom au fond des bois ? »
Tant de dégoût après tant d’amour, c’est inique !
*
90
Les gueux
Rose, le monde est gueux, vous n’êtes pas du monde.
Et si ce n’était propre à causer du plaisir
À tant d’ignobles gueux, à la tourbe profonde,
Je ne me ferais pas prier pour en sortir.
C’est donc mon seul bonheur, leur ôter cette joie.
Je n’accepterais point, même, que l’on me voie
Si je n’étais certain de causer de l’aigreur
Étant vu, car le cri d’un gueux quand il s’étrangle
Est, dans ce puits sans fond, sous n’importe quel angle,
La volupté la plus voisine de l’horreur.
*
91
L’attardé
C’est Légion ! L’État fournit un téléphone,
Sans écouteurs, qui suit partout l’être fatal.
Le bruit, le bruit puant ne ménage personne
Où l’attardé se traîne et s’étend, végétal.
Dans l’espace public, ce hochet, son ordure,
Grésille, chante, rote, éructe, geint, suppure ;
Et le mépris de tout altère son museau.
À son néant des gueux donnent joujoux et drogue. –
Et je fuis, comme un loir poursuivi par un dogue,
Le parc où je venais ouïr chanter l’oiseau.
*
92
Mort dans la jongle
Le moment est venu de mourir dans la jongle,
Après quelque cent ans de signalés travaux.
Hommes blancs, le viêt-cong avec des têtes jongle :
C’est tout le cas qu’on fait de vos aptes cerveaux.
Aujourd’hui, l’Occident manque de dynamisme
Pour endiguer le flot vireux du communisme.
Les intellectuels sont avec l’ennemi,
Budapest n’a vraiment choqué que des bourgeoises.
Le léninisme étend les coutumes chinoises.
Ta baguette, Français, ils en font des banh-mi.
.
La rose et la roche
(93-97)
.
93
Une rose poussa près d’une roche blanche.
Fière de son parfum, de son teint lumineux,
Elle trouvait un peu désertique, en revanche,
La pinède où tordaient quelques vieux pins leurs nœuds.
Et la roche à deux pas lui semblait un décombre.
Si bien que le lapin qui rechercha son ombre,
De son humeur dut fuir les épines sans cœur.
La roche d’où coulait un filet d’eau limpide,
Par elle conservé frais, du lapin livide
Sauva les jours : la roche, étant vie, est vainqueur.
« Vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle » (1 Pierre 2:5)
94
La rose qui gémit de pousser sous le pin
S’ébaudit en voyant un lièvre que l’on boule.
Mais la roche a de l’eau pour le pauvre lapin,
Un filet qui depuis ses antres frais s’écoule.
Maître Jean, qui venait d’une garenne au loin,
De s’asseoir en ces lieux éprouva le besoin.
« Jeannot, lui dit la rose, as-tu vu l’amarante
De ma robe et sens-tu mon baume nonpareil ? »
Mais Jeannot avait soif, à cause du soleil,
Et la roche lui fit boire une onde chantante.
95
Quand buvait Maître Jean à l’onde cristalline,
La rose se disait : « Après qu’il aura bu,
Il faut bien que Jeannot, voyant ma bonne mine,
Me fasse un peu de cour sur le tapis herbu. »
Mais l’esprit de la roche était une naïade
Qui se montrait en hase au fond de la cascade
Et chantait un couplet d’amour tendre et soumis ;
Maître Jean, qui plongea, disparut à sa vue.
Ayez tous les talents du monde, dépourvue
D’eau, c’est lapin posé qui vous était promis.
96
Quand Maître Jean buvait à l’onde cristalline,
La rose : « Il me viendra, Jeannot, désaltéré.
De badiner je sens que je serais encline ;
Mes dards le blesseront s’il est mal inspiré. »
Le lapin, suspendu sur les bords aquifères,
Parlait : « Source chantante et qui me désaltères,
Ton breuvage enchanté, ce nectar, rend heureux ;
Sans cesse je boirai, boirai l’eau de la roche ! »
Du talent qui se croit de l’eau nul ne s’approche,
Un tel plus sans le moins n’est rien : il faut les deux.
97
La roche et la rose
Passant près d’un taillis, Maître Jean y bifurque
Car il entend couler dans l’ombre un filet d’eau.
C’est une roche blanche : une source mazurque
Derrière les vieux pins qui lui font un rideau.
À deux pas une rose à la coiffe amarante
Darde sous ses pompons de gaze transparente
Un lacis épineux et sombrement retors.
« Bois, puis délasse-moi », chuchote la coquette.
« Voilà, lui répond-il, une tête bien faite :
Quel Jeannot a besoin d’une tête sans corps ? »
*
98
« Romantique »
Justifiant leur goût débauché pour la France,
Les vieilles des pays civilisés du Nord
Disent que le Français dans son intempérance
Est « romantique », et c’est un unanime accord.
Ah ? « T’as d’beaux yeux, tu sais », « Allons voir si, mignonne… »,
« Allez venez, mylord… » Quoi ! cette Babylone
Crapuleuse des pieds à la tête, attirant
Les instincts dégradés, l’obscénité farouche,
Comme le bec de gaz la phalène et la mouche,
Où rien de simple et bon ne surnage au torrent ?
*
99
Navrance
Je sens, longtemps après, la funèbre navrance
Du moment où mon cœur alla droit dans le mur,
Et l’opium que fut longtemps cette souffrance,
Le thébaïsme entré dans le jardin obscur
Où se cachait le sang répandu de mes larmes.
Pour ce désemparé, quels n’étaient point les charmes
De son isolement, où flottait dans le noir
Une étrange harmonie apparemment céleste !
Ce prostré, qu’à présent peinait le moindre geste,
Quelle clef trouva-t-il au fond du désespoir ?
*
100
Les zargons
Les zargons de ses yeux reptiliens flamboient
Tout au fond ténébreux de l’antre sépulcral,
Où les trésors cachés scintillent et poudroient
Comme des monts couverts de serein vespéral.
Et la forme se dresse, ombre spectaculaire
Contre laquelle il n’est d’effet pantaculaire,
Gardien de l’or glissant, ruisselant sous le pas.
Tandis que des naseaux serpente la fumée,
Se prépare à jaillir de la gueule enflammée
Un Achéron de feu que l’on n’endigue pas.
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La rose hallucinée
Dans le vent ténébreux des monts crépusculaires
Son esprit déchaîné volait, tel un dragon.
J’eus quelque notion des trésors légendaires
Que gardaient, dans la nuit, ces éclats de zargon.
Le bois dormant était sa broussaille d’épines.
Elle se composait en reine des elfines,
Et celui qui, croyant lui parler, vainement
Échafaudait les plans d’une vie en ce monde,
Était un vague écho, dans l’éclipse profonde,
De son perpétuel, à lui, renversement.
Documents. Histoire de la Constitution “corporatiste” du Paraguay (1940-1967 ou 1940-1992)
Nous présentons ici la version française et remaniée d’un texte que nous avons écrit en 2009 en (mauvais) espagnol, sur la Constitution du Paraguay de 1940 comme exemple de Constitution « corporatiste » et « fasciste » ainsi que la présentent différents chercheurs. L’inspiration des dispositions corporatistes dans cette Constitution aurait été trouvée par ses auteurs dans le modèle fasciste italien (« lois fascistissimes » de 1925 et 1926).
Ces dispositions sont principalement, dans la Constitution paraguayenne, celles relatives à un Conseil d’État (Consejo de Estado) où sont représentés les « corps » de la nation, mais ceci, en soi, ne diffère en rien d’une institution comme le Conseil économique et social créé en France par la Constitution de 1946 et maintenu dans la Constitution de 1958 (et renommé Conseil économique, social et environnemental par une réforme constitutionnelle de 2008). Dans les deux cas, cette institution n’a guère qu’un pouvoir d’avis, si bien qu’affirmer que dans l’un de ces cas elle donnerait une coloration corporatiste ou fasciste au régime en question semble exagéré. D’autres articles de la Constitution paraguayenne de 1940 nous semblent davantage refléter un esprit fasciste, en dehors de l’importante concentration des pouvoirs dans les mains de l’exécutif (qui caractérise toute forme d’autoritarisme), nonobstant le caractère déclamatoire, selon toute apparence, d’au moins certaines d’entre elles.
La raison de choisir un tel sujet est que cette Constitution serait, si l’on retient son étiquette corporatiste, la Constitution fasciste ayant eu la durée de vie la plus longue. Cela n’est cependant vrai que si nous ne considérons pas le Portugal salazariste ni l’Espagne franquiste comme relevant du même genre de régime. Quand on parle, comme les historiens dans le cas de la Constitution paraguayenne, d’influence italienne, on a à l’esprit un régime, le fascisme italien, que tous les spécialistes ne sont pas d’accord pour classer dans une même catégorie avec les deux autres, selon des nuances plus ou moins objectives entre autoritarisme, totalitarisme, traditionalisme…
Si l’on s’appuie donc, pour parler de fascisme dans le cas du Paraguay, sur deux choses : (1) un pouvoir fortement concentré dans les mains de l’exécutif et (2) la présence d’institutions corporatistes sous la forme d’un Conseil d’État représentant les corps de la nation, alors le Paraguay a connu le plus long régime fasciste de l’histoire mondiale, dépassant même le Portugal et l’Espagne, puisque la Constitution de 1967 voulue par Stroessner et qui la remplaça maintenait ces deux éléments et assura donc une continuité dans le fascisme jusqu’en 1992, soit plus d’un demi-siècle. Par ailleurs, si l’on retient ces deux éléments comme critères, on peut dire aussi que la Constitution gaulliste de 1958 ressemble beaucoup à du fascisme.
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I/ Le père de la Constitution : José Félix Estigarribia
(i) Le gouvernement Estigarribia : 1939-1940
(ii) Le texte de la Constitution de 1940
II/ Le continuateur : Higinio Morínigo
(i) L’« État nationaliste révolutionnaire » de Morínigo et son philofascisme
(ii) Exemple : Le « Front de guerre »
III/ Le stronisme : Alfredo Stroessner et la Constitution de 1967
(i) Stroessner durant la guerre civile de 1947
(ii) La prise du pouvoir en 1954 et la Constitution de 1967 : Une Constitution également « corporatiste »
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I/ Le père de la Constitution : José Félix Estigarribia
(i)
Le gouvernement Estigarribia : 1939-1940
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José Félix Estigarribia fut à partir de 1933 le commandant en chef de l’armée du Paraguay dans la guerre du Chaco contre la Bolivie (1932-1935), au cours de laquelle il démontra de grandes aptitudes militaires. Le Paraguay fut le vainqueur de cette guerre, avec la victoire remportée lors de la plupart des batailles et un traité de paix final défavorable à la Bolivie. Estigarribia avait acquis sa première expérience militaire au Maroc français, sous le commandement du maréchal Lyautey, après avoir suivi une formation à l’École supérieure de guerre en France. On affirme que ce fut un trait de génie de sa part d’avoir mené, lors de la guerre du Chaco, les combats dans les vastes déserts de cette région comme des batailles navales.
Peu après la guerre, éclata en 1936 au Paraguay la « Révolution de février », au cours de laquelle Estigarribia fut emprisonné puis exilé. Il revint en 1937, après le coup d’État mettant fin au gouvernement issu de la révolution de 1936, et fut nommé ministre plénipotentiaire du Paraguay aux États-Unis.
Candidat victorieux du Parti libéral à l’élection présidentielle de 1939, il fut nommé Président de la République du Paraguay le 15 août de cette année. À la suite de troubles, il suspendit la Constitution en février 1940, avec l’accord du Parlement, ce qui conduisit à la promulgation d’une nouvelle Constitution en juillet. Estigarribia resta Président jusqu’au 7 septembre 1940, jour de sa mort dans un accident d’avion. Il fut nommé maréchal de manière posthume, le 8 septembre 1940, par son ministre de la guerre et successeur Higinio Morínigo.
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(ii)
Le texte de la Constitution de 1940
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C’est ainsi durant son court mandat présidentiel, entouré par un cabinet de ministres du Parti libéral, que fut promulguée, avec le dessein proclamé de lutter contre l’anarchie dans le pays, une Constitution de nature dite corporatiste, sur le modèle fasciste italien. Cette Constitution resta en vigueur jusqu’en 1967.
En plus d’octroyer au Président des pouvoirs étendus, de supprimer le Sénat et de réduire les prérogatives de la Chambre des représentants, de déclarer religion d’État la religion catholique, apostolique et romaine (article 3), la Constitution de 1940 créait un Conseil d’État (Consejo de Estado) sur le modèle corporatiste. Il s’agit des articles 62 à 66 de la Constitution, dont voici traduits les articles 62 et 63.
Article 62 : « Il est créé un Conseil d’État dont seront membres les ministres du pouvoir exécutif, le recteur de l’Université nationale, l’archevêque du Paraguay, un représentant du commerce, deux représentants de l’agriculture et de l’élevage, un représentant des industries de transformation, le président de la Banque de la République, et deux membres des forces armées, l’un pour l’infanterie, l’autre pour la marine, avec le grade de colonel au minimum et en retraite. Les modalités de désignation des Conseillers qui doivent être désignés seront déterminées par la loi. Les membres du premier Conseil d’État seront désignés par le Président de la République. »
(Note sur la traduction. « Les Conseillers qui doivent être désignés » (los Consejeros que no sean natos) sont ceux qui sont appelés « représentants » de tel ou tel secteur par l’article, étant entendu que les autres, par exemple l’archevêque du Paraguay, n’ont pas à être « désignés », c’est leur qualité qui les désigne.)
Article 63 : « Les attributions du Conseil d’État sont les suivantes :
- Donner un avis sur les projets de décrets ayant force de loi.
- Donner un avis sur les affaires de politique internationale soumises à sa considération par le pouvoir exécutif.
- Approuver la nomination des membres de la Cour suprême et des agents diplomatiques à l’étranger.
- Approuver les promotions militaires à partir du grade de colonel.
- Donner un avis sur les affaires d’ordre financier et économique, fonction pour laquelle il pourra se faire assister par des commissions techniques. »
L’article 64 énonce quant à lui les conditions requises pour siéger au Conseil d’État. L’article 65 dote le Conseil d’une fonction supplémentaire de tribunal pour les membres de la Cour suprême. Enfin, l’article 66 traite de la nomination du président du Conseil d’État et précise que ses membres bénéficient de l’immunité parlementaire.
L’article 2 de l’avant-projet de la Constitution prévoit que la Constitution sera soumise au plébiscite du peuple le 4 août de la même année (1940), et la procédure semble avoir été respectée car nous n’avons pas trouvé qu’elle ne le fût pas.
D’autres dispositions intéressantes de la Constitution de 1940 sont :
Article 9 : « Le gouvernement favorisera l’immigration américaine et européenne (fomentará la inmigración americana y europea) et réglementera l’entrée des étrangers dans le pays. »
Article 13 : « En aucun cas les intérêts privés ne prévaudront sur l’intérêt général de la nation paraguayenne. Tous les citoyens sont tenus de prêter leur concours au bien de l’État et de la nation paraguayenne. La loi déterminera les cas où ils seront tenus d’accepter des fonctions publiques, en accord avec leurs capacités. »
Article 14 : « Est proscrite l’exploitation de l’homme par l’homme (Queda proscripta la explotación del hombre por el hombre). Afin d’assurer à tous les travailleurs un niveau de vie compatible avec la dignité humaine, le régime des contrats de travail et d’assurance sociale ainsi que les conditions de sécurité et d’hygiène des établissements seront placés sous la vigilance et l’inspection de l’État. »
Article 15 : « L’État régulera la vie économique. (…) L’État pourra nationaliser, avec compensation, les services publics et monopoliser la production, la circulation et la vente des articles de première nécessité. »
Article 21 : « (…) La loi pourra fixer la surface foncière maximale dont il sera permis à une personne physique ou une personne morale légalement constituée d’être propriétaire, et l’excédent devra être mis aux enchères ou exproprié par l’État pour sa distribution. »
Article 22 : « Tous les résidents de la République sont tenus de gagner leur vie par un travail licite. Chaque foyer paraguayen doit être établi sur sa propre part de la terre (Todo hogar paraguayo debe asentarse sobre un pedazo de tierra propia). »
Article 23 : « Les droits civils de la femme seront régulés par la loi, en vue de maintenir l’unité de la famille, l’égalité de la femme et de l’homme, et la diversité de leurs fonctions respectives dans la société. »
Article 26 : « Aucune loi n’aura d’effet rétroactif. »
Si cet article n’a pas été entendu de manière restrictive par les interprètes de la Constitution, c’est une mesure extrêmement avancée : en France comme aux États-Unis, par exemple, la non-rétroactivité des lois ne s’impose que pour les lois pénales. La suite de l’art. 26 évoquant des situations pénales, il est fort possible cependant que le législateur et les juges aient entendu la phrase citée de manière restrictive, comme en France et aux États-Unis. Dans ce dernier pays, ladite restriction est controversée mais semble, malgré les débats, solide : voyez notre bref commentaire de la jurisprudence U.S. Calder v. Bull à Law 9 (en anglais).
Article 28 « Les prisons doivent être saines et propres. La torture et les coups sont interdits (Se prohibe el empleo de todo tormento y azote). »
Article 35 « Il n’est pas permis de promouvoir la haine entre les Paraguayens ni la lutte des classes. »
On voit, avec ce dernier article, qu’une législation comme la nôtre contre les contenus haineux fut inscrite dans une Constitution fasciste.
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II/ Le continuateur : Higinio Morínigo et l’État nationaliste révolutionnaire
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(i)
L’« État nationaliste révolutionnaire » de Morínigo et son philofascisme
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Chef d’état-major du Deuxième corps d’armée pendant la guerre du Chaco, Morínigo devint célèbre au Paraguay en dirigeant l’expédition de Cerro Corá organisée en 1936 pour retrouver les restes du maréchal Francisco Solano López (1827-1870). Ces restes furent retrouvés et inhumés au Panthéon national des héros, inauguré pour l’occasion (quelques années plus tard, Morínigo y fit inhumer Estigarribia à la mort de ce dernier).
Resté neutre pendant la révolution de 1936, il fut nommé chef de cabinet du ministère de la guerre et de la marine après le coup d’État de 1937. En 1940 Estigarribia le nomma ministre de la guerre et de la marine. Il devait, comme on l’a vu, lui succéder.
Arrivé au pouvoir, Morínigo interdit le Parti communiste ainsi que le Parti libéral. Il ne reconduisit pas les ministres libéraux de son prédécesseur.
Resté d’abord en dehors de tout parti politique, il sut se maintenir, malgré d’innombrables complots contre sa personne, quelque huit ans au pouvoir, grâce à l’appui de deux groupes en particulier : un groupe de la société civile constitué autour du journal El Tiempo et inspiré par les modèles du Portugal salazariste et de l’Espagne franquiste, et un groupe de jeunes officiers plus nettement favorables à l’expérience du Troisième Reich en Allemagne, réunis dans une loge militaire nommée le Front de guerre (cf. infra).
Tout en maintenant la Constitution du maréchal Estigarribia, Morínigo institua un État nationaliste révolutionnaire en lançant une « Révolution nationaliste paraguayenne ».
Conformément aux dispositions de la Constitution, des élections furent organisées en 1943 et Morínigo fut élu Président. Il commençait alors à s’assurer le soutien du Parti colorado, qui devint parti unique, sous le nom de l’Association nationale républicaine-Parti colorado (ANR-PC). Le Partido Colorado, dont le nom signifie littéralement « parti rouge », est, comme son nom ne l’indique pas, nationaliste et anticommuniste.
Morínigo provoqua le déplaisir des États-Unis en refusant d’agir contre les intérêts économiques et diplomatiques allemands jusqu’aux derniers moments de la Seconde Guerre mondiale. Il existait au Paraguay une influente communauté allemande. Le premier parti national-socialiste en Amérique du Sud fut fondé au Paraguay en 1931. Des écoles d’immigrés allemands, des églises, des hôpitaux, des coopératives agricoles, des groupes de jeunesse, des sociétés de charité furent, comme dans de nombreux pays d’Amérique latine et d’ailleurs, des foyers de soutien actif du national-socialisme. Les mémoires du ministre de Morínigo, Amancio Pampliega (Misión cumplida [Mission accomplie], seconde partie, publiée en 1984, la première, Fusil al hombro [Le fusil à l’épaule] ayant paru deux ans plus tôt, en 1982), apportent de nombreux renseignements à ce sujet.
Selon les historiens, on peut dire sans exagération que Morínigo dirigea un régime favorable à l’Axe. Un grand nombre d’officiers de l’armée et de fonctionnaires du gouvernement sympathisaient ouvertement avec les régimes autoritaires et totalitaires européens. Parmi ces fonctionnaires, le chef de la police nationale, Vicente Machuca, baptisa son fils Adolf Hirohito en hommage au dirigeant de l’Allemagne et à l’empereur du Japon. En 1941, le journal officiel, El País, déclara sa position pro-allemande.
L’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941 et la déclaration de guerre de l’Allemagne contre les États-Unis permit cependant aux Nord-Américains d’accroître leurs pressions et d’obliger Morínigo à s’engager dans la cause des Alliés. Morínigo rompit toutes relations diplomatiques avec les pays de l’Axe en 1942. Il ne déclara cependant la guerre à l’Allemagne qu’en février 1945, quand tout était déjà décidé en Europe. Il maintenait par ailleurs des relations étroites avec l’Argentine : ce dernier pays ne déclara de son côté la guerre que le 27 mars 1945, in extremis et, selon certains, en fait uniquement afin de pouvoir organiser matériellement ce que l’on a appelé en anglais des « ratlines », c’est-à-dire des voies d’évasion de l’Allemagne vers l’Argentine.
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(ii)
Le « Front de guerre »
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Durant cette période, de hauts chefs militaires de l’armée paraguayenne constituèrent un groupe favorable au national-socialisme allemand, qu’ils appelèrent le Front de guerre (Frente de Guerra). Ce groupe comptait parmi ses membres le commandant de cavalerie Victoriano Benítez Vera, le chef d’état-major de l’infanterie Bernardo Aranda, le général d’infanterie Heriberto Florentín, commandant militaire de Concepción, et le commandant de l’armée de l’air Pablo Stagni. Entre autres choses, le Front de guerre usa de son influence pour empêcher les États-Unis de construire pendant la guerre une piste d’aviation au Paraguay qui devait leur servir à mener des opérations de « renseignement ».
Les loges militaires ont joué un rôle politique important dans l’Amérique latine du vingtième siècle. Fortement influencés par le fascisme italien et le national-socialisme allemand, les hommes de ces loges, ayant des liens avec les cercles du pouvoir politique et assumant parfois des responsabilités gouvernementales, comme dans le Paraguay d’Estigarribia et de Morínigo, furent un pilier du pouvoir de ces régimes. Il y a deux façons d’analyser leur action au plan historique : soit comme la continuation du « caudillisme » militaire du siècle précédent, soit comme une nouvelle orientation des milieux militaires dans ces pays sous l’influence des régimes totalitaires.
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Le « stronisme » :
Alfredo Stroessner et la Constitution de 1967
« Stronisme » (Stronismo) est le nom donné à la période du pouvoir d’Alfredo Stroessner, un mot formé à partir de son nom. Ce nom est d’origine allemande : le père de Stroessner était bavarois.
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(i)
Stroessner durant la guerre civile de 1947
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Les insurgés de 1947 au Paraguay étaient une union hétéroclite de « febreristas » (anciens révolutionnaires de 1936), libéraux et communistes que liait ensemble la volonté de renverser Morínigo. Si le Parti colorado se rangea du côté de ce dernier contre l’insurrection, l’homme qui sauva le gouvernement au cours des combats fut le commandant du régiment d’artillerie « Général Brúguez », le lieutenant-colonel Alfredo Stroessner Matiauda. Une révolte dans une base navale d’Asunción ayant fait tomber dans les mains des rebelles un quartier ouvrier stratégique, c’est le régiment de Stroessner qui sauva la situation pour le gouvernement.
Le président argentin Juan Domingo Perón soutint Morínigo en lui envoyant des armes et des munitions, ainsi que des moteurs de rechange pour ses avions.
Dans la période d’instabilité créée par la guerre civile, Morínigo fut finalement renversé par un coup d’État militaire en juin 1948 et s’exila en Argentine.
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(ii)
La prise du pouvoir en 1954 et la Constitution de 1967 :
Une Constitution également « corporatiste »
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Les divisions au sein de l’ANR-PC conduisirent en mai 1954 à un nouveau coup d’État militaire, conduit par Alfredo Stroessner. À la suite de quoi, le Parti colorado nomma ce dernier son candidat à l’élection présidentielle, qui eut lieu en juillet et que Stroessner remporta faute du moindre candidat en face de lui. Il dirigea le Paraguay pendant près de trente-cinq ans, jusqu’en 1989, date où il fut à son tour renversé, par son beau-fils.
Il avait combattu lors de la guerre du Chaco avec le grade de cadet d’artillerie puis joua, on l’a vu, un rôle important dans la guerre civile de 1947. Il était membre du Parti colorado depuis 1951.
Pendant treize ans il gouverna le pays sous le régime de la Constitution de 1940, avant de convoquer une Assemblée constituante en 1967. La nouvelle Constitution maintint les prérogatives étendues du pouvoir exécutif de la Constitution de 1940 mais rétablit le Sénat que cette dernière avait supprimé. Surtout, le Conseil d’État corporatiste était maintenu, quasiment dans les mêmes formes (art. 189), si ce n’est que les représentants de l’armée passaient de deux à trois, et que venait s’ajouter un « représentant des travailleurs ». Il était également précisé dans la Constitution de 1967 que ce représentant ainsi que ceux des industries de transformation et du commerce étaient élus au Conseil d’État par leurs organisations représentatives. Les prérogatives (art. 188 et 190) ne changeaient guère non plus, si ce n’est que le Conseil d’État était désormais appelé en outre à donner son avis sur le candidat du pouvoir exécutif au poste de procureur général de l’État soumis à l’approbation du Sénat.
Au vu de sa composition et de ses prérogatives restreintes, on peut se demander si ce Conseil d’État « corporatiste », « fasciste », inspiré de l’Italie mussolinienne, au fond ne serait autre chose qu’un Conseil économique et social tel qu’en connaît la Cinquième République française.
Quoi qu’il en soit, puisque ce Conseil d’État est le principal élément faisant parler les historiens de « corporatisme » dans le régime politique paraguayen, et puisqu’il est présent dans les deux Constitutions, et que la Constitution de 1967 a duré jusqu’en 1992, on peut dire que le corporatisme fasciste paraguayen a duré de 1940 à 1992, soit cinquante-deux ans. Une belle longévité.
Comme autres dispositions intéressantes de la Constitution de 1967, on peut relever :
Article 5 : « Les langues nationales de la République sont l’espagnol et le guarani ; l’espagnol sera d’usage officiel. »
Il s’agit de la première mention d’une langue indigène amérindienne comme langue nationale dans une Constitution d’Amérique latine. Nous avons souligné ce fait dans nos traductions de poésie guaranie du Paraguay (traductions depuis des versions espagnoles) (x). Le statut reste encore quelque peu symbolique, puisque l’espagnol est aussitôt mentionné comme langue officielle, mais est reconnu comme un jalon historique dans la reconnaissance constitutionnelle d’une langue indigène.
À l’article 6, la religion catholique est à présent dite « religion officielle », léger changement terminologique par rapport à « religion d’État » (différence terminologique qui n’a certainement pas la moindre conséquence en droit), mais cette fois avec une mention « sans préjudice de la liberté religieuse ».
« L’exploitation de l’homme par l’homme » est de nouveau citée, à l’article 104 : « Est proscrite l’exploitation de l’homme par l’homme. La loi pénale sanctionnera toute forme de servitude ou dépendance personnelle incompatible avec la dignité. »
L’article 22 de 1940 sur la propriété foncière de « chaque foyer paraguayen » devient l’article 83 : « Toute famille a droit à un foyer établi sur sa propre terre, ce pour quoi seront perfectionnées les institutions et dictées les lois les plus à même de généraliser la propriété immobilière urbaine et rurale et de promouvoir la construction de logements économiques, commodes et hygiéniques, en particulier pour les travailleurs salariés et les agriculteurs. »
Quant à l’article 26 sur la non-rétroactivité des lois, il devient l’article 67 ainsi rédigé : « Aucune loi n’aura d’effet rétroactif, sauf les lois pénales plus favorables à la personne accusée ou condamnée. » C’est le principe en vigueur en France pour les lois pénales, mais encore une fois le texte semble assez large pour inclure la non-rétroactivité de toutes les lois et non des seules lois pénales comme en France.
Enfin, l’interdiction relative à la théorie de la lutte des classes se retrouve dans un article 71 plus étoffé : « La liberté de pensée et d’opinion est garantie de manière égale pour tous les habitants de la République. Il ne sera pas permis de prêcher la haine entre les Paraguayens ni la lutte des classes, ni de faire l’apologie du crime ou de la violence. La critique des lois est libre, mais nul ne pourra promouvoir la désobéissance à ce qu’elles disposent. »
Les autres dispositions de 1940 que nous avons citées et dont certaines au moins paraissent bien représentatives d’un état d’esprit fasciste (art. 13, 15, 21), semblent avoir disparu ou être diluées dans ce nouveau texte.
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Pour compléter cette lecture, on pourra consulter ici nos travaux sur la « littérature latino-américaine engagée… à droite » dans la partie relative au Paraguay, avec des éléments biographiques et critiques sur les écrivains Juan Natalicio González, Juan O’Leary, Facundo Realde, ainsi qu’Augusto Roa Bastos.


