Poésie guarani

Le lecteur trouvera ci-après des traductions, par le biais de l’espagnol, de poèmes tirés du recueil bilingue guarani-espagnol Guarani purahéi, Cantos guaraníes (Impronta, 2012) (Chants guarani), compilé par les poètes Cristian David López et José Luis García Martín.

Le guarani est, avec l’espagnol, la langue officielle du Paraguay. Comme C.D. López et J.L. García Martín l’indiquent en introduction, le guarani est parlé quotidiennement par plus 87 % de la population du pays («Más del 87% de sus habitantes lo utilizan cotidianamente») ; c’est la langue maternelle de la grande majorité des Paraguayens, pour qui l’emploi de l’espagnol est souvent réservé aux occasions les plus formelles.

La littérature guarani s’est transmise de manière orale jusqu’à nos jours mais il existe aujourd’hui une littérature écrite. Le prix national de littérature a été attribué en 2017 à la poétesse Susy Delgado pour une œuvre en guarani. Les littératures indigènes écrites sont d’ailleurs aujourd’hui récompensées par plusieurs prix littéraires à travers l’Amérique latine, un mouvement dont la Casa de las Américas à Cuba a été pionnière dans les années quatre-vingt-dix, notamment pour ce qui est de l’internationalisation de ces littératures.

Les textes du recueil Guarani purahéi sont une « recréation personnelle de poèmes traditionnels » («recreación personal de poemas tradicionales»). De même que dans quelques Poèmes amérindiens que j’ai traduits (x), les thèmes en sont parfois très modernes, comme les migrations de travail vers la ville. Il est donc confirmé, à moins qu’ici ce soit la « recréation » des compilateurs qui ait introduit ces thèmes modernes dans les poèmes traditionnels, que cette tradition orale peut aussi bien nous parler du présent que des temps jadis ou d’un temps intemporel. En d’autres termes, la littérature orale a toujours été et est encore aujourd’hui une littérature vivante, que les peuples premiers font vivre dans leurs communautés et qu’ils maintiennent y compris à côté d’une littérature écrite de langue indigène en train de se développer (voir, à cet égard, mes traductions de Poésie indigène contemporaine d’Équateur [x]).

Le lecteur intéressé par la culture guarani peut également se reporter à mon travail Americanismos 5: Guaraní (x).

*

Chant du colibri (Mainumby purahéi, Canto del colibrí)

Tu danses entre les fleurs,
ivre de nectar,
lanceur d’éclairs,
enfant de l’arc-en-ciel,
colibri.

Qu’as-tu à me dire ?
Tu es la langue du jardin,
le murmure du bosquet,
messager d’un royaume
qui n’a jamais existé,
colibri.

Lanceur d’éclairs,
de fines flèches,
de tirs sûrs.
Mon cœur le sait,
colibri.

Tu es les doigts de ma bien-aimée,
ses yeux et sa bouche,
sa bouche si douce,
colibri
qui voles loin,
loin brilles comme l’éclair
et fais chavirer
mon cœur
dans la tempête.

*

Chant du jaguar (Jaguarete purahéi, Canto del jaguar)

Je laisse mes traces
sur tous les chemins
mais nul n’ose me suivre.

J’ai tué
le chasseur maladroit,
détruit des récoltes,
dévoré des enfants
et le sein de leurs mères.

Je suis le plus beau
des enfants du démon.
Ceux qui me voient tremblent,
ceux qui rêvent de moi
jamais plus
ne pourront aimer une femme.

Le soleil m’appelle,
la lune
veut se coucher près de moi.
La nuit, d’un bond,
j’entre dans le cœur
de ceux qui dorment
et ils ne se réveillent jamais.

*

Avec la hache (Háchape, Con el hacha)

Avec la hache de mon père,
j’ai abattu l’arbre.

Avec la hache de mon père,
j’ai bâti une maison,

où je vis avec ma femme,
mes enfants et le fantôme
d’un homme
que j’ai tué avec la hache
et qui était mon père.

*

Les ténèbres (Ñypytû, La oscuridad)

Il fut un temps
où le soleil régnait.
L’obscurité n’existait pas,
elle était enfermée
dans une marmite.
Une femme maladroite
un jour la brisa
et comme l’eau d’un torrent
qui croît et croît
pleine de boue et d’animaux morts,
les ténèbres s’étendirent sur le monde
et entrèrent dans le cœur de l’homme
pour ne plus jamais en sortir.

*

L’été (Arahaku, El verano)

Les rayons regorgeant de miel,
les cigales ivres et insistantes,
l’eau qui tombe des hauteurs
sur les épaules dénudées
de la femme que j’aime.
C’est toujours l’été au paradis.

Mais là aussi
on trouve des anges perfides
qui ouvrent la porte aux animaux nuisibles
de l’hiver
comme toi, mon amie, quand tu souris à un autre
au milieu de l’été.

*

Alors (Upéramo, Entonces)

Quand s’ouvre la porte
du paradis,
quand s’ouvre avec grand bruit
la porte du paradis,
quand toutes les fleurs
s’envolent,
quand le colibri et le jaguar
se donnent la main,
quand le soleil ferme les yeux
et laisse la lune
le prendre par la main,
quand le torrent couvre
l’herbe d’émeraudes
et les grains de maïs
deviennent de l’or,
alors, seulement alors,
quand s’ouvre la porte
du paradis…

*

Orphelin (Tyre’ŷ, Huérfano)

Mon Auguste Grand-Père habite le ciel,
Ma Véritable Mère, le centre de la terre.
Quand je leur parle, ils m’écoutent.
Mais ils ne répondent jamais.
Je suis comme un orphelin qui serait
le fils du roi du monde.

*

Un pêcheur (Pirákutuha, Un pescador)

Les poissons se rient de moi
quand ils me voient au bord de la rivière
avec ma canne à pêche et mon hameçon,
avec le ver tentateur,
et ma sainte patience.

Ils font des ronds et encore des ronds,
ils remuent leurs grandes queues,
leurs écailles brillantes,
se moquent de ma peau sombre,
de mes yeux larmoyants,
de mon estomac vide
et de ma sainte patience.

*

Les hommes savants (Umi kuimba’e arandu, Los hombres sabios)

Les hommes savants de mon pays
savent tout ce que je ne sais pas,
savent pourquoi l’on meurt,
savent pourquoi l’on souffre,
savent pourquoi les gens d’en haut
piétinent les pauvres gens,
connaissent la raison de la faim,
de la femme violée et maltraitée,
de la jeunesse qui part
et ne revient jamais.
Les hommes savants de mon pays
savent tout ce que je sais
et voient tout ce que je vois
mais ils ne font rien pour y remédier.

*

Un rêve (Kerandy, Un sueño)

J’ai rêvé que j’allais à la ville
où l’on me peignit de blanc
et qu’en retournant chez moi personne ne me reconnaissait.
Les enfants pleuraient en me voyant,
les belles femmes couraient se cacher,
les hommes baissaient la tête.
« Oui, monsieur », « Oui, monsieur », me disaient-ils,
tandis que dans mon dos ils aiguisaient
leurs longs couteaux
pour m’arracher le cœur
et jeter ma dépouille aux chiens.

*

Le ruban de tes cheveux (Pe ne akãrague sã, La cinta de tu pelo)

Le ruban de tes cheveux
est fait de rayons de lune.
Dans tes paroles danse le colibri,
tes mains délicates
redressent les fleurs
que ploie la rosée.
Le soleil attend
que tes yeux s’ouvrent
pour illuminer le monde.
Tu es miel et cerise,
perpétuel maïs,
lait qui coule
des pis du jour,
tu es ma femme,
tu es tout ce que j’ai.
Je ne changerai ma place
pour celle d’aucun roi du monde.

*

Quand tu m’aimais (Nde che rayhúramonguare, Cuando tú me querías)

Il fut un temps,
quand tu m’aimais,
où j’allais chasser le cerf.
Je chassais plus que quiconque.
Les enfants me suivaient.
Quand je revenais avec les grands quartiers de venaison,
c’était la fête au village,
et nous faisions griller la viande
et nous dansions, et moi,
au centre de tous,
je chantais seulement pour toi.

Aujourd’hui je chasse des crapauds
et des chauves-souris noires
et je fais des enchantements
et je caresse des serpents
et je vis dans l’obscurité.

Quand tu m’aimais,
j’étais le roi du monde.
Maintenant que tu ne m’aimes plus,
je suis le seigneur des enfers.

*

Créer le créé (Japo ojejapómava’ekue, Crear lo creado)

Haut dans le ciel vole l’aigle,
majestueux le condor
couronne l’horizon,
le soleil qui perd son sang
teint le ciel de carmin,
la nuit attend dehors
avec ses grandes jarres
pleines d’encre noire
pour effacer le monde.
Quand tu fermes les yeux
tout disparaît.
Quand tu les rouvres subitement,
les dieux s’empressent
de créer tout le créé.

*

Loin, si loin (Mombyry, mombyryeterei; Lejos, muy lejos)

Loin, je suis si loin
que je me souviens désormais à peine
du son de la harpe,
de la voix de ma femme,
du rire de mon enfant.
Jusqu’à mon doux langage,
mon langage qui caresse
le nom des choses,
s’efface de ma mémoire.
Je parle avec des cris,
je parle avec des coups de poing,
comme eux.
Mais je ne suis pas l’un d’eux.
Je suis le chien, le péon,
le paillasson.
Je suis ce que l’on piétine
sans le voir.

*

Plus humains (Avámive, Más humanos)

Le singe fait des singeries,
le toucan porte son habit de gala,
le caïman bâille
en prenant son bain.
Le serpent est heureux,
sa sonnette crépite.
Et le crapaud enfle,
on dirait qu’il va éclater.
Le chiroptère se suspend la tête en bas
pour rêver à la perdrix
dont il est amoureux.
Le cerf est devenu fou
et court vers le chasseur.
Le hibou ouvre grand ses yeux
et regarde tout sans rien comprendre,
tandis que le pic-vert
travaille jour et nuit
pour se fabriquer un cercueil.
« Je veux que l’on m’enterre
comme un roi ! » dit-il.
Les fourmis rompent la colonne
et crient « Sauve qui peut ! »
car elles ont aperçu le fourmilier.
Avec des crayons de couleur
je dessine tout cela
pour que mon fils,
dans cette pièce obscure,
dans ces rues sales
sans arbres ni ciel,
sache qu’il y a là-bas dans son pays
de beaux animaux
plus humains que l’homme.

Un commentaire ? C'est ici !

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.