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Poésie guarani

Le lecteur trouvera ci-après des traductions, par le biais de l’espagnol, de poèmes tirés du recueil bilingue guarani-espagnol Guarani purahéi, Cantos guaraníes (Impronta, 2012) (Chants guarani), compilé par les poètes Cristian David López et José Luis García Martín.

Le guarani est, avec l’espagnol, la langue officielle du Paraguay. Comme C.D. López et J.L. García Martín l’indiquent en introduction, le guarani est parlé quotidiennement par plus 87 % de la population du pays («Más del 87% de sus habitantes lo utilizan cotidianamente») ; c’est la langue maternelle de la grande majorité des Paraguayens, pour qui l’emploi de l’espagnol est souvent réservé aux occasions les plus formelles.

La littérature guarani s’est transmise de manière orale jusqu’à nos jours mais il existe aujourd’hui une littérature écrite. Le prix national de littérature a été attribué en 2017 à la poétesse Susy Delgado pour une œuvre en guarani. Les littératures indigènes écrites sont d’ailleurs aujourd’hui récompensées par plusieurs prix littéraires à travers l’Amérique latine, un mouvement dont la Casa de las Américas à Cuba a été pionnière dans les années quatre-vingt-dix, notamment pour ce qui est de l’internationalisation de ces littératures.

Les textes du recueil Guarani purahéi sont une « recréation personnelle de poèmes traditionnels » («recreación personal de poemas tradicionales»). De même que dans quelques Poèmes amérindiens que j’ai traduits (x), les thèmes en sont parfois très modernes, comme les migrations de travail vers la ville. Il est donc confirmé, à moins qu’ici ce soit la « recréation » des compilateurs qui ait introduit ces thèmes modernes dans les poèmes traditionnels, que cette tradition orale peut aussi bien nous parler du présent que des temps jadis ou d’un temps intemporel. En d’autres termes, la littérature orale a toujours été et est encore aujourd’hui une littérature vivante, que les peuples premiers font vivre dans leurs communautés et qu’ils maintiennent y compris à côté d’une littérature écrite de langue indigène en train de se développer (voir, à cet égard, mes traductions de Poésie indigène contemporaine d’Équateur [x]).

Le lecteur intéressé par la culture guarani peut également se reporter à mon travail Americanismos 5: Guaraní (x).

*

Chant du colibri (Mainumby purahéi, Canto del colibrí)

Tu danses entre les fleurs,
ivre de nectar,
lanceur d’éclairs,
enfant de l’arc-en-ciel,
colibri.

Qu’as-tu à me dire ?
Tu es la langue du jardin,
le murmure du bosquet,
messager d’un royaume
qui n’a jamais existé,
colibri.

Lanceur d’éclairs,
de fines flèches,
de tirs sûrs.
Mon cœur le sait,
colibri.

Tu es les doigts de ma bien-aimée,
ses yeux et sa bouche,
sa bouche si douce,
colibri
qui voles loin,
loin brilles comme l’éclair
et fais chavirer
mon cœur
dans la tempête.

*

Chant du jaguar (Jaguarete purahéi, Canto del jaguar)

Je laisse mes traces
sur tous les chemins
mais nul n’ose me suivre.

J’ai tué
le chasseur maladroit,
détruit des récoltes,
dévoré des enfants
et le sein de leurs mères.

Je suis le plus beau
des enfants du démon.
Ceux qui me voient tremblent,
ceux qui rêvent de moi
jamais plus
ne pourront aimer une femme.

Le soleil m’appelle,
la lune
veut se coucher près de moi.
La nuit, d’un bond,
j’entre dans le cœur
de ceux qui dorment
et ils ne se réveillent jamais.

*

Avec la hache (Háchape, Con el hacha)

Avec la hache de mon père,
j’ai abattu l’arbre.

Avec la hache de mon père,
j’ai bâti une maison,

où je vis avec ma femme,
mes enfants et le fantôme
d’un homme
que j’ai tué avec la hache
et qui était mon père.

*

Les ténèbres (Ñypytû, La oscuridad)

Il fut un temps
où le soleil régnait.
L’obscurité n’existait pas,
elle était enfermée
dans une marmite.
Une femme maladroite
un jour la brisa
et comme l’eau d’un torrent
qui croît et croît
pleine de boue et d’animaux morts,
les ténèbres s’étendirent sur le monde
et entrèrent dans le cœur de l’homme
pour ne plus jamais en sortir.

*

L’été (Arahaku, El verano)

Les rayons regorgeant de miel,
les cigales ivres et insistantes,
l’eau qui tombe des hauteurs
sur les épaules dénudées
de la femme que j’aime.
C’est toujours l’été au paradis.

Mais là aussi
on trouve des anges perfides
qui ouvrent la porte aux animaux nuisibles
de l’hiver
comme toi, mon amie, quand tu souris à un autre
au milieu de l’été.

*

Alors (Upéramo, Entonces)

Quand s’ouvre la porte
du paradis,
quand s’ouvre avec grand bruit
la porte du paradis,
quand toutes les fleurs
s’envolent,
quand le colibri et le jaguar
se donnent la main,
quand le soleil ferme les yeux
et laisse la lune
le prendre par la main,
quand le torrent couvre
l’herbe d’émeraudes
et les grains de maïs
deviennent de l’or,
alors, seulement alors,
quand s’ouvre la porte
du paradis…

*

Orphelin (Tyre’ŷ, Huérfano)

Mon Auguste Grand-Père habite le ciel,
Ma Véritable Mère, le centre de la terre.
Quand je leur parle, ils m’écoutent.
Mais ils ne répondent jamais.
Je suis comme un orphelin qui serait
le fils du roi du monde.

*

Un pêcheur (Pirákutuha, Un pescador)

Les poissons se rient de moi
quand ils me voient au bord de la rivière
avec ma canne à pêche et mon hameçon,
avec le ver tentateur,
et ma sainte patience.

Ils font des ronds et encore des ronds,
ils remuent leurs grandes queues,
leurs écailles brillantes,
se moquent de ma peau sombre,
de mes yeux larmoyants,
de mon estomac vide
et de ma sainte patience.

*

Les hommes savants (Umi kuimba’e arandu, Los hombres sabios)

Les hommes savants de mon pays
savent tout ce que je ne sais pas,
savent pourquoi l’on meurt,
savent pourquoi l’on souffre,
savent pourquoi les gens d’en haut
piétinent les pauvres gens,
connaissent la raison de la faim,
de la femme violée et maltraitée,
de la jeunesse qui part
et ne revient jamais.
Les hommes savants de mon pays
savent tout ce que je sais
et voient tout ce que je vois
mais ils ne font rien pour y remédier.

*

Un rêve (Kerandy, Un sueño)

J’ai rêvé que j’allais à la ville
où l’on me peignit de blanc
et qu’en retournant chez moi personne ne me reconnaissait.
Les enfants pleuraient en me voyant,
les belles femmes couraient se cacher,
les hommes baissaient la tête.
« Oui, monsieur », « Oui, monsieur », me disaient-ils,
tandis que dans mon dos ils aiguisaient
leurs longs couteaux
pour m’arracher le cœur
et jeter ma dépouille aux chiens.

*

Le ruban de tes cheveux (Pe ne akãrague sã, La cinta de tu pelo)

Le ruban de tes cheveux
est fait de rayons de lune.
Dans tes paroles danse le colibri,
tes mains délicates
redressent les fleurs
que ploie la rosée.
Le soleil attend
que tes yeux s’ouvrent
pour illuminer le monde.
Tu es miel et cerise,
perpétuel maïs,
lait qui coule
des pis du jour,
tu es ma femme,
tu es tout ce que j’ai.
Je ne changerai ma place
pour celle d’aucun roi du monde.

*

Quand tu m’aimais (Nde che rayhúramonguare, Cuando tú me querías)

Il fut un temps,
quand tu m’aimais,
où j’allais chasser le cerf.
Je chassais plus que quiconque.
Les enfants me suivaient.
Quand je revenais avec les grands quartiers de venaison,
c’était la fête au village,
et nous faisions griller la viande
et nous dansions, et moi,
au centre de tous,
je chantais seulement pour toi.

Aujourd’hui je chasse des crapauds
et des chauves-souris noires
et je fais des enchantements
et je caresse des serpents
et je vis dans l’obscurité.

Quand tu m’aimais,
j’étais le roi du monde.
Maintenant que tu ne m’aimes plus,
je suis le seigneur des enfers.

*

Créer le créé (Japo ojejapómava’ekue, Crear lo creado)

Haut dans le ciel vole l’aigle,
majestueux le condor
couronne l’horizon,
le soleil qui perd son sang
teint le ciel de carmin,
la nuit attend dehors
avec ses grandes jarres
pleines d’encre noire
pour effacer le monde.
Quand tu fermes les yeux
tout disparaît.
Quand tu les rouvres subitement,
les dieux s’empressent
de créer tout le créé.

*

Loin, si loin (Mombyry, mombyryeterei; Lejos, muy lejos)

Loin, je suis si loin
que je me souviens désormais à peine
du son de la harpe,
de la voix de ma femme,
du rire de mon enfant.
Jusqu’à mon doux langage,
mon langage qui caresse
le nom des choses,
s’efface de ma mémoire.
Je parle avec des cris,
je parle avec des coups de poing,
comme eux.
Mais je ne suis pas l’un d’eux.
Je suis le chien, le péon,
le paillasson.
Je suis ce que l’on piétine
sans le voir.

*

Plus humains (Avámive, Más humanos)

Le singe fait des singeries,
le toucan porte son habit de gala,
le caïman bâille
en prenant son bain.
Le serpent est heureux,
sa sonnette crépite.
Et le crapaud enfle,
on dirait qu’il va éclater.
Le chiroptère se suspend la tête en bas
pour rêver à la perdrix
dont il est amoureux.
Le cerf est devenu fou
et court vers le chasseur.
Le hibou ouvre grand ses yeux
et regarde tout sans rien comprendre,
tandis que le pic-vert
travaille jour et nuit
pour se fabriquer un cercueil.
« Je veux que l’on m’enterre
comme un roi ! » dit-il.
Les fourmis rompent la colonne
et crient « Sauve qui peut ! »
car elles ont aperçu le fourmilier.
Avec des crayons de couleur
je dessine tout cela
pour que mon fils,
dans cette pièce obscure,
dans ces rues sales
sans arbres ni ciel,
sache qu’il y a là-bas dans son pays
de beaux animaux
plus humains que l’homme.

Poésie indigène contemporaine d’Équateur (révolutionnaire)

Après ma série sur le mouvement tzantique de la poésie équatorienne (ici), mouvement qui tire son nom de la culture des Indiens Jivaros, ou Shuar, d’Amazonie, je cherchai à savoir s’il existait, traduite en espagnol, de la poésie indigène shuar.

Mes recherches m’ont conduit au recueil Ñawpa pachamanta purik rimaykuna, Antiguas palabras andantes (Casa de la Cultura Ecuatoriana, 2016) (Anciennes paroles vivantes) compilée par la poétesse de langue quechua Lucila Lema Otavalo. Il s’agit d’une édition bilingue de poètes indigènes contemporains d’Équateur.

Parmi les textes de ce recueil, j’ai ici traduit huit poèmes de la poétesse shuar Raquel Antun.

Les autres poètes sont des poètes de langue quechua : Lucila Lema Otavalo (5 poèmes), Segundo Wiñachi (1), Manuel Paza (4), et les poétesses Achik Lema (3) et Yolanda Pazmiño (2).

J’ai traduit les poèmes à partir de leur traduction en espagnol. Il n’est pas indiqué dans le recueil qui est responsable de ces traductions espagnoles ; peut-être chaque poète a-t-il traduit lui-même ou elle-même ses textes.

De gauche à droite : Raquel Antun, Segundo Wiñachi, Lucila Lema Otavalo, 2017

*

Natem par Raquel Antun

Note. Une note de bas de page explique que le mot natem est le nom shuar de l’ayahuasca, « plante sacrée que l’on ingère pour obtenir des visions ». Sur ce mot ayahuasca, voir Americanismos I.

Des milliers de lumières allumées
Diverses formes : boas, couleuvres, tigres, aigles
c’était le monde des esprits Arutam,
et je tremblais : froid ! froid !
tu m’attendais,
épiant mes rêves
ton coup de griffe me donna le pouvoir
je te vis, te suivis, marchai jusqu’à toi, tu me reniflas, m’étreignis,
tu léchas mon visage, me mordis
J’étais la tigresse Yampinkia !
J’avais mangé du NATEM !

*

Appel au guerrier (Mankantiniun untsuamu, Llamado al guerrero) par Raquel Antun

De doux murmures dans la bouche de la caverne s’entendaient au loin, mon grand-père disait que c’était l’appel de la grotte au guerrier pour éprouver sa valeur.

*

Petite souris (Katipich’, Ratoncita) par Raquel Antun

Tu m’appris à enfanter, moi si grande et qui ne pouvais le faire.

Tous mes semis d’arachides t’appartiennent ; mange, nourris ta famille, et je ferai pareil avec la mienne.

Nous continuerons de naître et de grandir grâce à toi, petite souris du potager de cacahuètes.

*

Femme tabac (Nua tsankram, Mujer tabaco) par Raquel Antun

Au clair de lune, tu souffles sur son ventre et elle commence à être femme.
Par tes chants sacrés tu demandes à Nunkui qu’elle soit comblée de santé, prospérité, richesse.
La fille rêve, des rêves de grandeur et prospérité.
Elle rêve de poules et de chiens.
Elle rêve de montagnes et de vallées.
Elle rêve de Nunkui la terre mère.
C’est la célébration de la femme tabac !

*

Chant sacré (Anent, Canto sagrado) par Raquel Antun

Je chante quand le soleil meurt,
Ces rayons de mort insufflent de l’amour dans ma mélodie et le miracle de l’amour survient, de fines vibrations parviennent au cœur du bien-aimé et insufflent la passion dans son âme.

Mon chant va jusqu’à toi et t’enveloppe de couleurs ; comme l’anaconda enveloppé en toi cheminera mon chant sacré et tu ne pourras m’oublier, je te serai toujours présente, mon bien-aimé.

*

Jaguars dans le ciel (Yampinkia nayaimpiniam, Jaguares en el cielo) par Raquel Antun

Et les jaguars monteront au ciel transformés en étoiles.
Quand tout à coup le ciel rugit, c’est eux, à qui manque la chaleur de la terre.
Les jaguars mangent de la poussière d’étoiles, ce sont mes aïeux, qui guident mes rêves.

*

Shaman (Uwishin, Shaman) par Raquel Antun

Et sous sa longue chevelure noire il s’immergea et put respirer sous l’eau. Il alla au royaume des Tsunki pour vivre comme eux.
Il découvrit que le royaume de l’eau est merveilleux, ils lui apprirent à guérir les malades, à calmer leurs douleurs.
Il reçut des Tsunki leur pouvoir, le pouvoir qui se trouve dans la parole et dans la salive.
Il devint shaman.

*

Époque de pénurie (Naitiak, Época de escasez) par Raquel Antun

Beaucoup de pluie, de froid, de brouillard, dans la forêt tout est triste. Les grenouilles chantent croa, croa ! Les tigres errent, les perroquets volent dans les hauteurs avec leurs typiques crac, crac ! Les agoutis et les pacas, les cochons sauvages, les cerfs, tous cherchent de la nourriture, mais ne la trouvent pas. C’est l’époque de Naitiak, où la nourriture se fait rare et où les animaux connaissent la faim. Tous attendent avec impatience l’arrivée d’Uwi et, avec lui, l’époque de l’abondance.

*

Les morts (Wañushkakuna, Los muertos) par Lucila Lema Otavalo

Les morts ne sont pas sous terre. Ils peuvent diviser le temps en deux : parfois ils viennent, mangent du miel et des oranges douces ; là-bas dans l’autre vie ils parlent avec les esprits qu’ils aiment, dit ma mère, qui m’étreint encore.

*

Myrte (Arrayán) par Lucila Lema Otavalo

Là où pour d’autres il n’y a rien, vivent les esprits apus qu’aime une personne, dit-on. Ce doit être pour cela que dans ces terres urbaines je te rencontre, père antique, et te nomme. Je viens avec la pluie ; j’apporte de l’eau et des fruits pour tes racines infinies. Un colibri est témoin.

*

Nous attendons (Shuyanchik, Esperamos) par Lucila Lema Otavalo

–Notre Père qui es aux cieux–,
nous avons besoin de toi ici, maintenant.
Sur le site ancien de notre terre,
où nous avons laissé les fleurs se faner
et où notre chemin voulut s’effacer.
Nous t’attendons ici ;
où tout l’amour s’était fait
chanson triste.
Nous t’attendons maintenant :
où vivent les yeux des nouveaux-nés
et le parfum des mûres sauvages.
Nous t’attendons, père :
où s’immobilise la lune,
ma grand-mère.

*

Amour (Kuyay, Amor) par Lucila Lema Otavalo

Il aime ses colliers
et la magie de les enlever,
sous la spirale infinie de la nuit.
Elle aime ses cils,
où s’enroule son cœur ; et des colibris dansent
quand s’allume le soleil.

*

N’aie pas peur (Ama Manllaychu, No temas) par Lucila Lema Otavalo

Cet astre approche. Les colibris battent des ailes. Mon cœur résonne plus fort que la cascade. Avec ces lèvres tiennes j’irriguerai la terre. Que sur nous joue le vent. N’aie pas peur : ma mère dit que même les montagnes s’aiment.

*

Questions au condor (Malkuta Tapuy, Pregunta al cóndor) par Segundo Wiñachi

Puissant condor, si c’est un péché pardonne-moi pour ces questions
Qui avant toi a foulé cette terre, a vécu sur cette terre ?
Qui a fait présent de cette source ?
Qui a créé ce grain originel appelé maïs ?
Qui a créé cet arc-en-ciel ?
Qui a fait ce sang ?
Qui a bâti ces montagnes qui sont comme des cabanes d’où monte de la fumée ?
Qui a apporté, d’où viennent ces souris, quelle est leur origine ?
Pourquoi cette lagune s’appelle-t-elle Yawarcocha1 ?
Pourquoi ces précipices sont-ils si profonds ?
Pourquoi ce fleuve est-il un courant impétueux ?
Fait cascade flottante,
Où va-t-il, où se perd-il, quelle est sa fin ?
Puissant condor ton bec fut mon refuge
Quand les barbus cherchaient à m’anéantir
Tu es le seul à savoir comment s’est passée la création.
Et pourquoi sommes-nous aujourd’hui malades de la peste du smog ?
Ô puissant condor, avant que tu ne t’éteignes
Conte-moi les secrets que tu renfermes
De ta sagesse, de ton pouvoir
Pour les transmettre à la génération future
Si tu disparais je n’aurai plus personne à qui le demander
Quand je serai mort peut-être irai-je dans l’infini du ciel
Où de nombreux êtres vivent en volant comme toi.

1 Yawarcocha : ou Yahuarcocha, lac situé dans la province d’Imbabura. Il fut, avant l’arrivée des Espagnols, le lieu d’une bataille entre Incas et Otavalos, d’où son nom quechua qui signifie « mer de sang ».

*

Fille maïs (Sara wawalla, Niña maíz) par Manuel Paza

Cela me fait de la peine de te voir triste, enfant
visage souillé, cheveux au vent, emmêlés.
Regard immuable !
Tu vas par ces rues sans empreintes,
…mais tu ne pleures pas.
Reviens !
Cette faim n’est ni à toi ni à moi.
Elle va s’éteindre.
Lève-toi ! Le passé de l’éternel retour est ici.

Les autres mangent des banquets de ta sueur,
toi, du travail quotidien tu goûtes seulement l’odeur
de ce qui fut autrefois notre nourriture.

Tu es fille de ces terres, du rêve maternel,
de l’amour de la Terre Mère,
essence des ancêtres.

Les petites mains peau épi
blanchies par tant de travail…
Je te regarde, tu es là,
présente, mais tu n’existes pas.

Tu vas et viens, seule
avec ton chien abandonné.
Où est ta famille ?
Où est ton pays ?
Tu rêves de joie à l’horizon,
et les rues ne te disent mot.
Ton regard se perd à l’angle de la rue.
L’horizon est au-delà du soleil !
Là-bas sur la montagne sacrée.

Tu t’interroges sur ton passé, mais
si cet autre mange ce qui est à moi et à toi !
Il n’y a pas de présent.
Silencieux le regard,
innocentes tes lèvres.

Aujourd’hui je te vois à nouveau,
tu marches jusqu’aux étoiles
au-delà des montagnes sacrées.
Cours ! Ne laisse pas t’attraper
les bourreaux d’outre-mer.
Ne laisse pas la faim t’anéantir.
Le maïs est à toi,
le passé et le présent aussi,
le souvenir est à nous et l’avenir aussi.

*

Petite herbe des prés (Urku ukshaku, Pajita de páramo) par Manuel Paza

Note. Paja de páramo, Calamagrostis effusa.

Sylvestre petite herbe des prés
douce et tendre petite herbe
tu te maintiens entre les pluies torrentielles
parmi l’obscurité de la brume.
Là, tu pousses à jamais avec les couleurs de la Terre Mère
Afin que pour toujours existe la graine de l’eau.

Moi aussi, je suis ainsi
bien que les Blancs m’insultent dans leur ignorance,
ma langue quechua
je l’ai toujours parlée avec amour en tout lieu.
Pour que mon identité,
ma personnalité d’Indien,
soit comme l’arbre luxuriant.

Pourquoi devrais-je avoir honte ?
Si tu es ma mère,
ma vie
mon tout.
Petite herbe des prés
nous serons pour toujours les couleurs de la Terre Mère.
Pour qu’à nouveau fleurissent la langue et les rêves de l’Indien.

*

Je pense (Yuyani, Pienso) par Manuel Paza

Il faut que tu aimes l’argile,
née à la source de l’ayllu2,
que tu portes sur tes mains,
dans l’essence de la peau indienne.

Il faut que tu aimes le sable
à la folie,
sinon
n’entame pas ce chemin,
ce serait en vain.

La glaise dont tu es
construite
est le miracle.
La brise sacrée
de tes cellules indiennes,
souvenir des temps passés,
creuset forgé dans
l’ayllu.

Il faut que tu aimes le temps
avec lequel tu fus engendrée.
Sinon
ne prétends pas toucher
le certain.
Il ne t’appartient pas.

2 ayllu : la communauté familiale étendue, communauté de travail, dans le communisme inca.

*

Maudit soit le jour où ils sont venus (Kikinpa shamuyka millaymi kashkami, Maldita su llegada) par Manuel Paza

Pourquoi ?
Ils ont tué soixante-dix millions d’êtres humains d’Abya Yala3.
Pourquoi ?
Ils ont livré au feu nos connaissances sacrées et millénaires.
Pourquoi ?
Ils ont assassiné les savants et les savantes, nos vivantes bibliothèques.

Ils ont violé, outragé nos aïeules, pour que naisse le métis bâtard qui nous tue à son tour.
Ils ont pillé les temples sacrés et millénaires, uniquement pour rassasier leur appétit vorace et malade.

Pourquoi ?
Ils mentent, volent, assassinent, violent, et nous prennent la nourriture dans notre propre maison.
Hypocrites !
Vous nous avez poignardé dans le dos.
Puis
vous avez établi
le colonialisme sur nos peuples, pour célébrer la « rencontre de deux mondes » et fêter comme Caïn la mort de son propre frère.

À présent,
vous nous accusez d’être attardés, sous-développés, sauvages…
sachant que nous ne sommes pas vous.
Sachant que grâce au vol, au pillage, à l’agression que vous avez commis contre nos peuples, vous vivez comme des rois.
Soyez maudits !
Vous blessez notre sourire.

3 Abya Yala : « Abya Yala est le nom choisi en 1992 par les nations indigènes d’Amérique pour désigner l’Amérique au lieu de le nommer d’après Amerigo Vespucci. L’expression Abya Yala vient de la langue des Kunas, un peuple indigène de Panama qui utilise cette expression pour nommer l’Amérique. … Le leader indigène aymara Takir Mamani a proposé que tous les peuples indigènes des Amériques nomment ainsi leurs terres d’origine, et utilisent cette dénomination dans leurs documents et leurs déclarations orales. » (Wkpd)

*

Petite Maman Achiku (Achiku mamaku, Achikumamita) par Achik Lema

J’ouvris les yeux et tu étais là,
Petite Maman Achiku,
Amie depuis toujours,
Occasion de bonheur

Tu es la mère de ma mère
Telle je te connus,
Comme si le temps ne passait pas,
Éternellement identique

Peau gercée, natte de sol tissée
Tes dents sont parties
Comme preuve de la profération de préservatrices
paroles de sagesse.

Cheveux argentés, mains calleuses
Monde infini, femme de souvenirs
Tu fus sacrifice, tu es poésie
Et bientôt tu seras libre mistral…

Achik Lema

*

Mien (Ñukapak, Mío) par Achik Lema

J’explore ton corps avec les mots
Je cherche quelque chose que je n’atteins pas
J’imagine seulement, ta silhouette dissimulée
Une douleur charnelle qui se proclame.

J’ai connu ton mystère le plus caché
J’ai perçu ton aspiration la plus profonde
J’ai goûté à ton plus délicieux souvenir
J’ai senti tes rêves fugaces.
Je me suis immergée en toi, me suis imbibée de toi
Nectar interdit, alcool de contrebande
Et mon âme tient en trois mots
Je t’aime.

*

Tu me dépouilleras (Shuwakrinki, Me despojarás) par Achik Lema

Tu me dépouilleras de mes terres, comme leur seigneur.
Tu m’enlèveras mes atours, comme s’ils n’étaient pas attestés.
Tu seras maître y compris de mes pas et de mes larmes

Mais jamais de mon instinct d’Indienne,
Jamais de mon identité indigène
Jamais de ma pensée quechua
Tu seras maître de tout sauf de moi-même.

*

Femme forte Transito Amaguaña (Sinchi warmi Transito Amaguaña, Mujer fuerte Transitó Amaguaña) par Yolanda Pazmiño

Note. Transito Amaguaña (1909-2009) est une militante d’Équateur, cofondatrice en 1944, avec d’autres membres indigènes du parti communiste, de la Fédération équatorienne des indigènes (Federación ecuatoriana de Indios, FEI).

Maman Transito Amaguaña
grandes enjambées, comme l’eau vive
qui court de toute part

En suivant le sentier escarpé
Nous sommes davantage pieds
Que racine
La vie a fleuri
Nous sommes des êtres forts

En suivant nos ancêtres
Pour la terre, pour la vie
Les rébellions
Pour une vie pleine
Une vie en communion
Avec nos forêts
Pour notre culture
Pour notre langue
Nous suivons ton cri

La voix forte
Comme un ouragan
Déborde
Annonçant le passage
Lève-toi, réveille-toi
Allons à la délivrance

Te regardant aller à pieds
Nous sommes à présent cela
Nous sommes ici, nous sommes un seul corps
Ils n’étoufferont pas tes idéaux

Femme forte, VIVE TRANSITÓ AMAGUAÑA !

*

Voix de l’oiseau (Wakay, Voz del ave) par Yolanda Pazmiño

Au matin la voix de l’oiseau
Sautille et danse autour
D’innombrables couleurs
Qui se confondent avec les fleurs

Au soleil, brillant
Comme le miroir des eaux
Tandis qu’il vole en liberté.