Tagged: littérature orale

Poésie guarani

Le lecteur trouvera ci-après des traductions, par le biais de l’espagnol, de poèmes tirés du recueil bilingue guarani-espagnol Guarani purahéi, Cantos guaraníes (Impronta, 2012) (Chants guarani), compilé par les poètes Cristian David López et José Luis García Martín.

Le guarani est, avec l’espagnol, la langue officielle du Paraguay. Comme C.D. López et J.L. García Martín l’indiquent en introduction, le guarani est parlé quotidiennement par plus 87 % de la population du pays («Más del 87% de sus habitantes lo utilizan cotidianamente») ; c’est la langue maternelle de la grande majorité des Paraguayens, pour qui l’emploi de l’espagnol est souvent réservé aux occasions les plus formelles.

La littérature guarani s’est transmise de manière orale jusqu’à nos jours mais il existe aujourd’hui une littérature écrite. Le prix national de littérature a été attribué en 2017 à la poétesse Susy Delgado pour une œuvre en guarani. Les littératures indigènes écrites sont d’ailleurs aujourd’hui récompensées par plusieurs prix littéraires à travers l’Amérique latine, un mouvement dont la Casa de las Américas à Cuba a été pionnière dans les années quatre-vingt-dix, notamment pour ce qui est de l’internationalisation de ces littératures.

Les textes du recueil Guarani purahéi sont une « recréation personnelle de poèmes traditionnels » («recreación personal de poemas tradicionales»). De même que dans quelques Poèmes amérindiens que j’ai traduits (x), les thèmes en sont parfois très modernes, comme les migrations de travail vers la ville. Il est donc confirmé, à moins qu’ici ce soit la « recréation » des compilateurs qui ait introduit ces thèmes modernes dans les poèmes traditionnels, que cette tradition orale peut aussi bien nous parler du présent que des temps jadis ou d’un temps intemporel. En d’autres termes, la littérature orale a toujours été et est encore aujourd’hui une littérature vivante, que les peuples premiers font vivre dans leurs communautés et qu’ils maintiennent y compris à côté d’une littérature écrite de langue indigène en train de se développer (voir, à cet égard, mes traductions de Poésie indigène contemporaine d’Équateur [x]).

Le lecteur intéressé par la culture guarani peut également se reporter à mon travail Americanismos 5: Guaraní (x).

*

Chant du colibri (Mainumby purahéi, Canto del colibrí)

Tu danses entre les fleurs,
ivre de nectar,
lanceur d’éclairs,
enfant de l’arc-en-ciel,
colibri.

Qu’as-tu à me dire ?
Tu es la langue du jardin,
le murmure du bosquet,
messager d’un royaume
qui n’a jamais existé,
colibri.

Lanceur d’éclairs,
de fines flèches,
de tirs sûrs.
Mon cœur le sait,
colibri.

Tu es les doigts de ma bien-aimée,
ses yeux et sa bouche,
sa bouche si douce,
colibri
qui voles loin,
loin brilles comme l’éclair
et fais chavirer
mon cœur
dans la tempête.

*

Chant du jaguar (Jaguarete purahéi, Canto del jaguar)

Je laisse mes traces
sur tous les chemins
mais nul n’ose me suivre.

J’ai tué
le chasseur maladroit,
détruit des récoltes,
dévoré des enfants
et le sein de leurs mères.

Je suis le plus beau
des enfants du démon.
Ceux qui me voient tremblent,
ceux qui rêvent de moi
jamais plus
ne pourront aimer une femme.

Le soleil m’appelle,
la lune
veut se coucher près de moi.
La nuit, d’un bond,
j’entre dans le cœur
de ceux qui dorment
et ils ne se réveillent jamais.

*

Avec la hache (Háchape, Con el hacha)

Avec la hache de mon père,
j’ai abattu l’arbre.

Avec la hache de mon père,
j’ai bâti une maison,

où je vis avec ma femme,
mes enfants et le fantôme
d’un homme
que j’ai tué avec la hache
et qui était mon père.

*

Les ténèbres (Ñypytû, La oscuridad)

Il fut un temps
où le soleil régnait.
L’obscurité n’existait pas,
elle était enfermée
dans une marmite.
Une femme maladroite
un jour la brisa
et comme l’eau d’un torrent
qui croît et croît
pleine de boue et d’animaux morts,
les ténèbres s’étendirent sur le monde
et entrèrent dans le cœur de l’homme
pour ne plus jamais en sortir.

*

L’été (Arahaku, El verano)

Les rayons regorgeant de miel,
les cigales ivres et insistantes,
l’eau qui tombe des hauteurs
sur les épaules dénudées
de la femme que j’aime.
C’est toujours l’été au paradis.

Mais là aussi
on trouve des anges perfides
qui ouvrent la porte aux animaux nuisibles
de l’hiver
comme toi, mon amie, quand tu souris à un autre
au milieu de l’été.

*

Alors (Upéramo, Entonces)

Quand s’ouvre la porte
du paradis,
quand s’ouvre avec grand bruit
la porte du paradis,
quand toutes les fleurs
s’envolent,
quand le colibri et le jaguar
se donnent la main,
quand le soleil ferme les yeux
et laisse la lune
le prendre par la main,
quand le torrent couvre
l’herbe d’émeraudes
et les grains de maïs
deviennent de l’or,
alors, seulement alors,
quand s’ouvre la porte
du paradis…

*

Orphelin (Tyre’ŷ, Huérfano)

Mon Auguste Grand-Père habite le ciel,
Ma Véritable Mère, le centre de la terre.
Quand je leur parle, ils m’écoutent.
Mais ils ne répondent jamais.
Je suis comme un orphelin qui serait
le fils du roi du monde.

*

Un pêcheur (Pirákutuha, Un pescador)

Les poissons se rient de moi
quand ils me voient au bord de la rivière
avec ma canne à pêche et mon hameçon,
avec le ver tentateur,
et ma sainte patience.

Ils font des ronds et encore des ronds,
ils remuent leurs grandes queues,
leurs écailles brillantes,
se moquent de ma peau sombre,
de mes yeux larmoyants,
de mon estomac vide
et de ma sainte patience.

*

Les hommes savants (Umi kuimba’e arandu, Los hombres sabios)

Les hommes savants de mon pays
savent tout ce que je ne sais pas,
savent pourquoi l’on meurt,
savent pourquoi l’on souffre,
savent pourquoi les gens d’en haut
piétinent les pauvres gens,
connaissent la raison de la faim,
de la femme violée et maltraitée,
de la jeunesse qui part
et ne revient jamais.
Les hommes savants de mon pays
savent tout ce que je sais
et voient tout ce que je vois
mais ils ne font rien pour y remédier.

*

Un rêve (Kerandy, Un sueño)

J’ai rêvé que j’allais à la ville
où l’on me peignit de blanc
et qu’en retournant chez moi personne ne me reconnaissait.
Les enfants pleuraient en me voyant,
les belles femmes couraient se cacher,
les hommes baissaient la tête.
« Oui, monsieur », « Oui, monsieur », me disaient-ils,
tandis que dans mon dos ils aiguisaient
leurs longs couteaux
pour m’arracher le cœur
et jeter ma dépouille aux chiens.

*

Le ruban de tes cheveux (Pe ne akãrague sã, La cinta de tu pelo)

Le ruban de tes cheveux
est fait de rayons de lune.
Dans tes paroles danse le colibri,
tes mains délicates
redressent les fleurs
que ploie la rosée.
Le soleil attend
que tes yeux s’ouvrent
pour illuminer le monde.
Tu es miel et cerise,
perpétuel maïs,
lait qui coule
des pis du jour,
tu es ma femme,
tu es tout ce que j’ai.
Je ne changerai ma place
pour celle d’aucun roi du monde.

*

Quand tu m’aimais (Nde che rayhúramonguare, Cuando tú me querías)

Il fut un temps,
quand tu m’aimais,
où j’allais chasser le cerf.
Je chassais plus que quiconque.
Les enfants me suivaient.
Quand je revenais avec les grands quartiers de venaison,
c’était la fête au village,
et nous faisions griller la viande
et nous dansions, et moi,
au centre de tous,
je chantais seulement pour toi.

Aujourd’hui je chasse des crapauds
et des chauves-souris noires
et je fais des enchantements
et je caresse des serpents
et je vis dans l’obscurité.

Quand tu m’aimais,
j’étais le roi du monde.
Maintenant que tu ne m’aimes plus,
je suis le seigneur des enfers.

*

Créer le créé (Japo ojejapómava’ekue, Crear lo creado)

Haut dans le ciel vole l’aigle,
majestueux le condor
couronne l’horizon,
le soleil qui perd son sang
teint le ciel de carmin,
la nuit attend dehors
avec ses grandes jarres
pleines d’encre noire
pour effacer le monde.
Quand tu fermes les yeux
tout disparaît.
Quand tu les rouvres subitement,
les dieux s’empressent
de créer tout le créé.

*

Loin, si loin (Mombyry, mombyryeterei; Lejos, muy lejos)

Loin, je suis si loin
que je me souviens désormais à peine
du son de la harpe,
de la voix de ma femme,
du rire de mon enfant.
Jusqu’à mon doux langage,
mon langage qui caresse
le nom des choses,
s’efface de ma mémoire.
Je parle avec des cris,
je parle avec des coups de poing,
comme eux.
Mais je ne suis pas l’un d’eux.
Je suis le chien, le péon,
le paillasson.
Je suis ce que l’on piétine
sans le voir.

*

Plus humains (Avámive, Más humanos)

Le singe fait des singeries,
le toucan porte son habit de gala,
le caïman bâille
en prenant son bain.
Le serpent est heureux,
sa sonnette crépite.
Et le crapaud enfle,
on dirait qu’il va éclater.
Le chiroptère se suspend la tête en bas
pour rêver à la perdrix
dont il est amoureux.
Le cerf est devenu fou
et court vers le chasseur.
Le hibou ouvre grand ses yeux
et regarde tout sans rien comprendre,
tandis que le pic-vert
travaille jour et nuit
pour se fabriquer un cercueil.
« Je veux que l’on m’enterre
comme un roi ! » dit-il.
Les fourmis rompent la colonne
et crient « Sauve qui peut ! »
car elles ont aperçu le fourmilier.
Avec des crayons de couleur
je dessine tout cela
pour que mon fils,
dans cette pièce obscure,
dans ces rues sales
sans arbres ni ciel,
sache qu’il y a là-bas dans son pays
de beaux animaux
plus humains que l’homme.

Poèmes amérindiens

El verso es el primer lenguaje de la humanidad. (Ernesto Cardenal) « Le vers est le premier langage de l’humanité. »

Parmi les traductions poétiques de ce blog, j’ai eu l’occasion de présenter des poèmes contemporains d’Amérique écrits en langue indigène (shuar et quechua), traduits par le biais de l’espagnol, dans Poésie indigène contemporaine d’Équateur (révolutionnaire) (x). Il s’agit là de littérature écrite et non de poésie traditionnelle, orale.

J’ai également traduit de la poésie orale papoue, par le biais de l’anglais, dans Poèmes de Papouasie (x) (où l’on trouve aussi des exemples de poésie anglophone contemporaine de Papouasie-Nouvelle Guinée).

C’est ici la première fois que je traduis de la poésie orale amérindienne, à partir des versions espagnoles du poète Ernesto Cardenal figurant dans son Anthologie de poésie primitive (Antología de poesía primitiva, Alianza Editorial, 1a ed. 1979, 3a ed. 2004). (Que l’on ne m’en veuille pas de traduire primitivo par « primitif », si l’ami des indigènes Ernesto Cardenal ne juge pas ce terme désobligeant envers les Indiens d’Amérique, et bien que l’usage soit désormais d’employer en français le terme « premier », depuis l’inauguration du Musée des arts premiers à Paris en 2006.)

Dans l’introduction de son anthologie, Cardenal explique que ce recueil a été le fruit du travail de longues années, au cours desquelles il a glané dans les bibliothèques la poésie qu’il pouvait trouver dans les ouvrages d’ethnologie publiés en espagnol, anglais ou allemand. Le champ de ses recherches ne s’arrêtait d’ailleurs pas à l’Amérique et aux Amérindiens, et l’anthologie comporte des exemples de poésie orale de bien d’autres parties du monde.

C’est le fait que cette anthologie ait été compilée par Ernesto Cardenal, pour moi le plus grand poète contemporain, aujourd’hui nonagénaire, qui m’a décidé, après m’être promis d’explorer le champ de la poésie orale amérindienne, à entreprendre ces traductions ; quand j’appris qu’il avait réalisé ce travail, je sus immédiatement que c’était l’œuvre dans laquelle je devais puiser mes textes. (Je rappelle aussi que je me suis déjà servi de deux anthologies poétiques de Cardenal dans cette même série de traductions, l’une sur la poésie de la Révolution cubaine (x), avec laquelle la série a commencé, l’autre sur la poésie révolutionnaire du Nicaragua (x).)

Cette poésie primitive, ou première, des Amérindiens aborde parfois des thèmes modernes. Comment en irait-il autrement dès lors que les peuples premiers perpétuent, malgré les contacts de plus en plus fréquents et profonds avec le monde moderne – et pour ceux de ces peuples qui ne se sont pas complètement éteints ou fondus dans ce même monde moderne –, leurs antiques traditions ? L’ethnologue qui recueille leur littérature orale comprend rapidement que cette littérature est toujours vivante et traite de sujets contemporains, même si elle continue en même temps de transmettre des textes de génération en génération, parfois même dans une langue originelle qui n’est plus comprise par les membres contemporains de l’ethnie, comme l’indique Ernesto Cardenal en introduction.

Dans un des poèmes que j’ai traduits, le poète évoque même le pouvoir de l’écriture qui est le sien ; il s’agirait donc là d’une poésie première écrite… Et si l’auteur n’en était pas anonyme, ce serait de la poésie indigène contemporaine plutôt que de la poésie première (une classification sans doute défectueuse à bien des égards puisque, en particulier, certains textes de poésie orale ont un auteur identifié, par exemple tel chef de clan).

Les ethnies représentées dans les traductions suivantes sont : les Apaches, les Arapahos, les Araucans ou Mapuches, les Chippewas, les Cunas, les Esquimaux, les Guahibos, les Haïdas, les Indiens de la Pampa d’Argentine, les Indiens de l’Île de Pâques, les Indiens de l’Île Tiburón au Mexique (Comca’ac), les Kiowas, les Kogis, les Kwakiutls, les Miskitos, les Nahuas, les Navajos, les Otomis, les Paez, les Païutes, les Papagos, les Pawnees, les Piaroas, les Quechuas, les Sioux, les Tlingits, les Waraos et les Yaquis.

***

Apaches (États-Unis)

Dans le sud
où sont les récifs aux coquillages blancs,
où les fruits sont mûrs,
nous nous retrouverons tous les deux.

Là-bas où sont les récifs de corail,
nous nous retrouverons tous les deux.
Où les fruits mûrs sont parfumés,
nous nous retrouverons tous les deux.

***

Arapahos (États-Unis)

Les âmes reviennent de la chasse au bison dans les prairies du ciel

Comme resplendit la lumière de la lune !
Comme resplendit la lumière de la lune !
Tandis que je chevauche cette nuit chargé de viande de bison,
tandis que je chevauche cette nuit chargé de viande de bison.

*

Mes enfants, au début j’aimai les blancs,
mes enfants, au début j’aimai les blancs,
je leur donnai des fruits,
je leur donnai des fruits.

***

Araucans (Chili)

Toute la terre est une seule âme,
nous en faisons partie.
Nos âmes ne peuvent mourir.
Changer, oui,
mais pas s’éteindre.
Nous sommes une seule âme
comme il y a un seul monde.

*

Belle comme l’argent était ma bien-aimée.
C’est pourquoi ma peine est grande.
Mon cœur souffre.
Pourquoi le soleil s’est-il levé
là où il a coutume les autres jours de se coucher ?
Et pourquoi s’est-il couché
là où il a coutume de se lever ?
Ainsi ton cœur a-t-il changé, sœur.

*

Prophétiser rend triste :
le soleil s’obscurcira deux fois.
Et après, nous serons maltraités.
Nous sommes sans défense.
Comme des arbres nous sommes enracinés dans le sol,
et le vent nous prend comme des oiseaux.
Nous sommes la proie de la terre et de l’air.
Hélas, comment le cœur ne nous douloirait-il pas !

*

Mes amies rient de moi, l’abandonnée.
Elles me demandent pourquoi je ne danse pas. Pourquoi je n’en cherche pas un autre.
Tu me manques beaucoup, frère.
À ton retour tu ne reconnaîtras pas notre enfant.
Il a déjà sept ans.
Tu as rendu mon cœur triste, voyageur cruel.

***

Chippewas (États-Unis)

Tandis que je parcours la prairie des yeux
je sens l’été dans le printemps.

*

J’ai cru que c’était un canard,
mais c’était la pagaie de mon bien-aimé sur l’eau.
Il est parti à Sault-Sainte-Marie,
mon bien-aimé est parti sous mes yeux,
jamais je ne le reverrai.
J’ai cru que c’était un canard,
mais c’était la pagaie de mon bien-aimé sur l’eau.

*

Il sera très triste
car il m’a séduite
et oubliée
dans les années
de ma jeunesse.

*

Le sucre d’érable
…est la seule chose
…que j’aime.

*

Le ciel
…m’accompagne.

***

Cunas (Panama)

Chanson de la tortue

Adieu, ma famille ! Adieu, mes amies !
Je vois au loin la barque des pêcheurs cunas.
Ils viennent me chercher et ils me mangeront.
Quelle tristesse ! mais Dieu l’a voulu ainsi.
Il m’a créée pour servir de nourriture aux Cunas.
Quelle tristesse !
Mais les enfants chanteront et sauteront de joie autour de moi
car ils vont faire bonne chère.
Que c’est bien ! Mais aussi, quelle tristesse !

*

Chant de solidarité

Distribuez le poisson de la mer,
distribuez le tarpon,
distribuez le poisson-scie,
distribuez la raie,
distribuez l’alose,
distribuez le requin,
distribuez la dorade.
On dirait que Dieu a pavé d’or le chemin des poissons.
Le flûtiste appelle la fille,
et l’avertit de bien se cramponner à l’extrémité de sa chemise.
Distribuez le mérou,
distribuez les coquillages qui adhèrent aux rochers,
distribuez la langouste,
distribuez les crabes,
distribuez les fruits de mer qui vivent sur les rochers la bouche ouverte, comme s’ils riaient,
distribuez la chair des petits coquillages de la rivière,
distribuez les coquillages plus grands,
distribuez les gambas,
distribuez le mérou du fleuve,
distribuez l’iguane qui s’immobilise au faîte de l’arbre guayacan.

***

Esquimaux

Le mont Koonak

Le grand mont Koonak là-bas au sud,
je le vois.
Le grand mont Koonak là-bas au sud,
je le contemple.
La splendeur de la lumière là-bas au sud,
je la regarde.
Derrière le Koonak s’étend
la même lumière qui couvre le Koonak du côté de la mer.
Regarde comment au sud les nues
grandissent et se transforment ;
elles se font belles les unes les autres,
tandis que le sommet est couvert du côté de la mer
de nues changeantes ;
elles se font belles les unes les autres.
L’automne arrive au son
du vif vent du nord.
Avec rudesse il abat tout de son énormité.
La mer menace de renverser mon kayak.
Las ! je tremble, tremble, car le vent et la mer
sont capables de m’envoyer par le fond,
dans la boue du fond de la mer pleine de coquillages.
Je vois peu d’accalmies,
je suis le jouet des vagues,
et je tremble, tremble, en pensant à l’heure
où les mouettes affamées picoteront mon corps.

*

Fjord au printemps

J’étais dans mon canoé
sur la mer
pagayant
doucement dans le fjord Ammassivik.
Il y avait de la glace sur l’eau
et sur l’eau un pétrel
qui bougeait sa tête de côté et d’autre,
il ne me vit point pagayer.
Tout à coup sa queue seule fut visible,
puis plus rien.
Il avait fui mais pas à cause de moi :
une grosse tête hors de l’eau
le grand phoque poilu
tête énorme aux yeux énormes, avec des moustaches,
toute luisante, dégoulinante d’eau,
et le phoque s’approcha lentement.
Pourquoi ne lançai-je pas mon harpon ?
Me fit-il pitié ?
Était-ce cette journée de printemps, et le phoque
jouant au soleil
comme moi ?

*

Je me souviens
de la venue des premiers jours de printemps
quand j’étais jeune.
J’étais si bon chasseur !
N’est-ce pas ?
Je vois en souvenir
un homme dans un canoé ;
il rame lentement en direction de la rive du lac,
remorquant de nombreux caribous harponnés.
Que je suis content
en me rappelant la chasse dans le canoé.
À terre je n’avais pas tant de succès
avec les troupeaux de caribous.
Et quand on est vieux et que l’on pense à sa jeunesse
on préfère se rappeler les choses
dans lesquelles on avait du succès.

*

L’été

Ah, la chaleur de l’été sur la terre !
Pas un souffle de vent,
pas un nuage,
et sur les monts
paissent les rennes.
Ah, les chers rennes
dans les lointains bleus !
Ah, le ravissement !
Ah, quelle joie !
Je me couche sur la terre, des larmes aux yeux.

*

Je te regarde, terre de Nunarsuit.
Les pics du sud sont enveloppés de nuages.
Les montagnes s’inclinent vers le sud,
vers Usuarsuk.
Qui voudrait vivre en un lieu si triste ?
La terre est entièrement couverte de glace
et les gens qui vivent ici ne peuvent voyager
jusque bien avancé le printemps.

*

Berceuse

C’est mon petit enfant potelé :
je le sens dans ma capuche,
et comme il pèse !
Ya, ya ! Ya, ya !

Quand je tourne la tête
mon enfant me sourit,
caché dans ma capuche,
et comme il pèse !
Ya, ya ! Ya, ya !

Qu’il est mignon quand il sourit
avec ses deux dents comme un morse !
Je suis si contente qu’il pèse tant,
au point que j’en ai la capuche pleine !

***

Guahibos (Colombie)

Un jour une voiture est venue

Un jour une voiture est venue, je ne l’ai pas vue ;
un méprisable civilisé
m’a enlevé ma fiancée,
à la ville, à la ville il l’a emmenée,
elle était belle comme une aigrette,
c’est pourquoi je pense à elle,
c’est pourquoi je la pleure,
c’est pourquoi je pense à elle,
c’est pourquoi je la pleure.

***

Haïdas (Canada)

J’ai pris la belle jeune fille pour épouse.
Elle a dû quitter le cercle de ses amitiés.
J’espère que sa famille ne viendra pas me la prendre.
Je serai bon avec elle.
Je lui donnerai des mûres, des mûres sauvages
et les racines de la terre.
Je ferai tout pour qu’elle soit contente.
C’est pour elle que j’ai composé ce poème et je le chante pour elle.

*

Ô Bon Soleil !
aie compassion de nous :
Brille, brille pour nous, ô Soleil !
collecte les nuages humides et noirs et garde-les sous le bras,
afin que la pluie ne tombe plus.
Car tes amis sont ici réunis sur la plage
prêts pour la chasse.
Aussi, regarde-nous avec amour, ô Bon Soleil !
Donne-nous la paix dans notre tribu
et la paix avec nos ennemis.
Nous déclamons encore et encore.
Écoute-nous, écoute-nous, ô Bon Soleil !

*

Chanson

Cette femme est belle
comme une fleur des montagnes ;
mais froide, froide
comme les glaciers
où elle pousse.

***

Indiens de la Pampa (Argentine)

Notre plaine

C’est là, frères, notre vaste terre,
où rien n’est à l’arrêt, où tout est en mouvement,
où le vent ne dort pas et où l’horizon marche.

C’est là, frères, notre vaste terre,
nous vivons dans des tentes. Quand le temps change,
nous changeons de tentes. Telle est notre vie.

C’est là, frères, notre terre de la pampa.
Ce n’est pas une terre étroite. Elle est très grande.
Elle offre à chacun tout ce qu’il peut désirer.

*

Chant de la terre

Ma terre, ne t’éloigne pas de moi,
ne me fais point défaut,
aussi loin que j’aille.

***

Île de Pâques

Petite, tu es malade d’amour.
Tu es un petit crabe qui vit sous le mausolée d’Acurenga,
tu es un petit poisson avec un ruban.
Descends au bord de la mer,
petit poisson, mon amie.
Là tu trouveras des algues
à manger, bonnes pour ce que tu as.

*

À une jeune femme dans sa période de réclusion pour s’éclaircir la peau

Tu es enfermée. Jeune Recluse !
Au mur pend la calebasse remplie d’ocre.
Comme tu es devenue blanche dans ta retraite, ô Recluse !
Je t’aime, Recluse.
Comme tu restes longtemps enfermée, jeune Recluse !

*

Les vers nauséabonds
te cernent, ô Tau-mahani,
femme de haut rang.

***

Île Tiburón (Mexique)

Note. Les Indiens vivant sur l’île Tiburón et la côte lui faisant face, dans l’État de Sonora en Basse-Californie, au Mexique, sont les Comca’ac, autrefois plus connus sous le nom de Seri, qui font l’objet d’une entrée dans mes Americanismos (n°2) (ici).

La maman baleine

La maman baleine est contente.
Elle nage à la surface avec rapidité.
Il n’y a pas de requins
mais elle nage et nage sur des lieues,
allant et venant à toute allure.
Puis elle plonge au fond de la mer
et quatre petites baleines naissent.

***

Kiowas (États-Unis)

Chanson de la danse de l’esprit

Le Père va descendre,
la terre va trembler,
le monde entier va ressusciter,
tendez les mains.

*

Oraison des Indiens pauvres

Parce que je suis pauvre,
parce que je suis pauvre,
je prie pour toute créature vivante,
je prie pour toute créature vivante.

*

Le vent dans la prairie

Ce vent, ce vent
fait trembler ma tente, fait trembler ma tente,
et me chante une chanson,
et me chante une chanson.

***

Kwakiutls (Canada)

Chant macabre
(avant de manger de la chair humaine)

Tu es le grand esprit, cannibale du Nord.
Tu cherches les hommes que tu veux dévorer, grand enchanteur !
Tu déchires la chair des hommes, ton désir est d’en détruire beaucoup.
Tous tremblent devant toi, qui es allé au bout du monde…

*

Ton cœur est très dur avec moi,
ton cœur est très dur avec moi, mon amour.
Tu es très cruelle avec moi,
tu es très cruelle avec moi, mon amour.
Car je suis fatigué d’attendre
que tu viennes, mon amour.
Différent désormais sera le cri par lequel je t’appellerai, mon amour.
Ah, je descendrai au monde d’en bas et de là t’appellerai, mon amour !

***

Miskitos (Nicaragua)

Ma chère et tendre, quand tu te promèneras avec tes amies
et qu’il y aura de la brume dans le delta du fleuve
et que l’odeur des pins embaumera la montagne
tu penseras à moi et diras :
mon ami, est-il vrai que tu sois parti ?
entends-moi, compagnon, ne te reverrai-je plus ?

*

Je vais loin de toi.
Ma tristesse est grande.
Je vais te chercher des perles de couleurs.
Quand je reviendrai je t’apporterai des robes
et le vent d’est soufflera avec force.

Je prononcerai ton nom avec tristesse.

*

Je pensai
que c’était un poisson
qui sautait, mais c’était
sa pagaie faisant des ronds dans l’eau.
Je pensai
que mon amour
pêchait,
mais mon amour
s’en allait. Plus jamais
je ne la reverrai. À son regard
je l’ai compris.
Je ne la reverrai plus !

*

Lettre à l’aimée

Je suis plus haut que le cocotier
car mes yeux atteignent ses palmes
et même les oiseaux que le cocotier voudrait attraper.
Je suis plus grand que le fleuve Waki
car j’entends la rumeur lointaine de la mer
ou fermant les yeux je reconstitue ses plages brillantes.
J’ai plus de poitrine que la lionne d’Alamikamba
car ma douleur écrite va plus loin que son rugissement
jusqu’aux mains de ma chérie à Bilwaskarma.

*

Femme, je suis triste à cause de toi.
Je me rappelle l’odeur de ta peau.
Je voudrais reposer ma tête dans ton giron,
mais je suis seul, allongé sous un arbre,
entendant seulement le bruit de la mer.
Les vagues grondent au large :
mais je n’entends pas ta voix.

***

Nahuas contemporains (Mexique)

Je ne sais pas si tu es parti.
Je me couche avec toi et me lève avec toi.
Dans mes rêves tu es près de moi.
Quand tremblent mes boucles d’oreilles,
je sais que c’est toi qui bouges dans mon cœur.

***

Navajos (États-Unis)

La voix qui embellit la terre !
La voix d’en haut,
la voix du tonnerre,
entre les nuages noirs,
chante et chante,
la voix qui embellit la terre.

La voix qui embellit la terre !
La voix d’en bas,
la voix du criquet,
parmi les fleurs et l’herbe,
chante et chante,
la voix qui embellit la terre.

*

Oraison

Puissé-je heureux marcher.
Heureux sous d’abondants nuages noirs marcher.
Heureux sous d’abondantes pluies marcher.
Heureux parmi la végétation luxuriante marcher.
Heureux sur un chemin de pollen marcher.
Heureux marcher.
Comme aux jours passés puissé-je aujourd’hui marcher.
Que tout soit beau devant moi.
Que tout soit beau derrière moi.
Que tout soit beau au-dessous de moi.
Que tout soit beau au-dessus de moi.
Que tout soit beau autour de moi.
Ceci se termine en beauté.
Ceci se termine en beauté.

***

Otomis (Mexique)

Hier en fleur.
Aujourd’hui fanée.

*

Petite fleur, petite fleur, je fleuris ici.
Que me cueille, que me cueille celui qui veut.
Qu’il vienne, qu’il vienne, qu’il me cueille.

***

Paez (Colombie)

À Yuma (le Río Magdalena)

Avec mes chants
étincelant et pur tu vas
vers la mer immortelle.
Laisse-moi m’immerger
dans la fraîcheur de tes eaux
pour purifier mon esprit
et rafraîchir mon corps.
Doux Yuma,
viens à mon cœur.
Ne t’en va pas vers la mer cruelle,
viens à mon cœur, car l’amour est éternel,
viens, je suis la belle princesse Furatena.

*

La chanson du ciel bleu

Éa, éa, éa…
la mer est en haut,
la mer est en haut,
et la lune aussi.
Les étoiles dansent autour.
Ah ! c’est le ciel bleu.
Éa, éa, éa, c’est le ciel bleu.

***

Païutes (États-Unis)

Longtemps, longtemps
la neige est restée sur les montagnes.

Le cerf et l’élan sont descendus,
ils ont suivi le soleil en direction du sud
pour manger les glands de mezquite et brouter les pâturages.
Les tambours du tonnerre résonnent fortement
dans les tentes des montagnes.
Longtemps, longtemps
nous avons mangé de la sauge
et la viande de cerf salée pendant l’été.
Nous sommes las de nos cabanes
et de nos habits enfumés.

Nous avons un grand désir de soleil
et d’herbe dans les montagnes.

***

Papagos (États-Unis)

Comment débuterai-je mes chants
dans la nuit bleue qui vient ?

Dans la grande nuit mon cœur sortira,
les ombres viennent à moi en chantant.
Dans la grande nuit mon cœur sortira.

*

Chanson

Je me levai tôt
dans le matin bleu ;
mon amour était déjà levé,
il vint à moi en courant depuis les portes de l’aube.

Sur le Mont Papago
la proie mourante
me regardait avec les yeux de mon amour.

***

Pawnees (États-Unis)

Même les vers :
eux aussi s’aiment.

*

Je passe la nuit à penser
à cet autre lit.

*

Fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
cette vie que je vis.
Toi qui possèdes les cieux
fais-moi si c’est réel,
cette vie que je vis.

*

Je ne sais pas si mes chants parviennent jusqu’au ciel.
Je ne sais pas si mes chants parviennent jusqu’au ciel.

Père, vers Toi nous crions.
Père, vers Toi nous crions.
Père, vers Toi nous crions.

*

Le ciel parle

Je contemple, je contemple,
les nuages me parlent.
Je dis : « Tu es le pouvoir du monde,
je ne le comprends pas, je sais seulement ce que l’on m’a dit,
tu es le pouvoir du monde, à présent tu parles,
ce pouvoir est tien, Ciel ! »

***

Piaroas (Venezuela)

Un jour
la lune s’immobilisera dans le ciel ;
les fleurs faneront,
et dans la forêt
seules croîtront les pierres.

Alors,
après avoir écrasé la cabane
et tout le peuple piaroa
n’existera plus que la Grande Pierre Noire.

*

L’homme blanc est revenu dans la hutte.
Ses yeux
brillent dans l’ombre
comme les flammes qui cuisent le poisson.
Avec ses grandes mains
il s’empare du collier d’Euari,
des flèches de Remie,
de la robe de Chirimica,
du petit hamac de Camó.
La fillette pleure en entendant sa voix de chien.
La maman serre Camó contre elle
et dit : laisse-nous.

***

Quechuas (Pérou)

Nous boirons dans le crâne du traître,
nous ferons des colliers de ses dents,
de ses os des flûtes,
de sa peau un tambour ;
puis nous danserons.

*

Peut-être ma mère était-elle une vigogne des pampas
ou mon père un cerf des montagnes
pour que j’erre ainsi,
que je marche sans repos
par les monts et les pampas
vêtu seulement de vent,
par les vallées et les collines
vêtu de vent et de froid ?

Ou bien suis-je né dans le nid du pukupuku
pour pleurer ainsi toute la journée,
pleurer toute la nuit,
comme le petit du pukupuku
vêtu seulement de vent ?

*

Les gouttes d’eau
le matin dans les fleurs
ce sont les larmes de la lune
qui la nuit pleure.

*

Fleuve cristallin

Fleuve cristallin
des forêts de lambras,
larmes
des poissons d’or,
sanglot
des grands précipices.

Fleuve profond
des forêts de taras,
qui te perds
dans la courbe de l’abîme,
qui cries
dans le ravin où les perroquets font leurs nids.

Loin, loin,
fleuve aimé,
emporte-moi
avec ma belle amie
entre les rochers
et les nuages de pluie.

***

Sioux (États-Unis)

Grand-père,
je vais lancer ma voix,
écoute-moi !
Dans tout l’univers
je vais lancer ma voix,
écoute-moi,
grand-père !
Je veux vivre !
Ça y est, je l’ai dit.

*

Les chouettes me sifflent.
Les chouettes me sifflent.
C’est tout ce que j’entends
dans la vie.
Les loups hurlent après moi.
Les loups hurlent après moi.
C’est tout ce que j’entends
dans la vie.

*

(À l’occasion d’un message envoyé depuis Washington)

L’auguste grand-père [le Président]
a dit
ils nous disent
« Dakotas
devenez citoyens »,
a-t-il dit,
nous disent-il,
mais
cela m’est impossible :
les coutumes dakotas
je les aime
ai-je dit
c’est pourquoi
je les maintiens.

*

Une jeune fille appelle sa mère morte

Mère, reviens à la maison ; mère, reviens à la maison.
Mon petit frère marche sans cesser de pleurer,
mon petit frère marche sans cesser de pleurer.
Mère, reviens à la maison ; mère, reviens à la maison.

*

Seconde Guerre mondiale

Il y a la guerre de l’autre côté de la mer.
Et tous les Indiens vont là-bas.
Le Président l’a dit.

***

Tlingits (Alaska)

Comment seront les matins de juillet,
me demandé-je.
Mon cœur défaille en pensant
que je ne reverrai pas mon amour.

***

Waraos (Venezuela)

La British Control Co.

Dans la Firme
Il y a beaucoup d’argent,
beaucoup.

Mais à Murajana
de l’argent
il n’y en a pas.

*

Note. Le poème fait allusion aux raids des Indiens Caraïbes, aujourd’hui disparus, qui, en provenance des îles des Caraïbes auxquelles ils ont laissé leur nom, attaquaient les Indiens des côtes pour faire des prisonniers et, comme évoqué dans le poème, des victimes pour leur cannibalisme.

Les Caraïbes,
Les Caraïbes,
de la mer lointaine,
des îles,
sont venus.

Cherchant notre chair
pour s’en repaître,
ils sont venus.

Dans le coude du Motanaïna,
ils halètent de joie,
les Caraïbes,
ils sont là,
ils sont là.

*

Berceuse

Petit frère,
ne pleure pas, dors.
Le jaguar va venir
te chercher
si tu continues de pleurer ;
dors.
Le jaguar vient…
Ne pleure pas,
dors.

Marchant sur les feuilles coupées du moriche
il vient
pour te manger.
Dors.
Le jaguar vient.
Ne pleure pas, dors.
Il va te manger.
Un singe vient…

*

Le fleuve Amakuru

L’Amakuru,
je l’aime.
Le héron brun de l’Amakuru
a une toute petite langue.

Quand il marche entre les pierres,
les petites crevettes des pierres,
il les attrape avec son bec.

***

Yaquis (Mexique)

Faon de fleurs, voilà que tu viens jouer
dans cette eau de fleurs.

Là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, dans le patio fleuri,
tu joues dans une eau de fleurs.
Tendre faon de fleurs, voilà que tu viens jouer
dans l’eau de fleurs.

Faon de fleurs,
sous la fleur du cactus tu t’arrêtes
pour frotter tes bois,
tu inclines et fais tourner tes bois pour les frotter.

Et là-bas, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
sous une autre fleur de cactus tu t’arrêtes
pour frotter tes bois ;
faon de fleurs, sous la fleur de cactus tu t’arrêtes,
tu inclines et fais tourner tes bois pour les frotter.

Où siffles-tu, gattilier ?
Là-bas tu siffle, gattilier.
Là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, dans la forêt,
là-bas au loin, en ce lieu-là, tu siffles,
vieux gattilier.
Là-bas tu siffles, vieux gattilier.

Quand tombe la nuit, fraîche,
tu te poses sur la branche du mezquite,
oiseau noir.

Et là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
là-bas au loin, en ce lieu-là,
tu te poses sur la branche du mezquite,
oiseau noir.

On dirait qu’elles viennent vers ici, les colombes de la montagne,
leurs trois petites têtes grises remuant rapidement,
jusqu’à l’eau de fleurs,
puis les trois petites têtes s’éloignent ensemble
lentement.

Et là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
vont trois petites têtes grises remuant,
jusqu’à l’eau de fleurs,
puis ensemble s’éloignent lentement.

En été viennent les pluies et l’herbe pousse.
C’est l’époque où le cerf a de nouveaux bois.
Tu cours devant la tempête de poussière,
cerf enchanté, faisant grand bruit.
Le cerf
regarde une fleur.

*

Chanson

Beaucoup de belles fleurs, rouges, bleues, et jaunes.
Nous disons aux filles : « Allons nous promener parmi les fleurs. »
Le vent souffle et berce les fleurs.
Les filles sont comme elles quand elles dansent.
Les unes sont de grandes fleurs ouvertes,
les autres des fleurs petites.
Les oiseaux aiment le soleil et les étoiles.
L’odeur des fleurs est si douce.
Les filles sont encore plus douces que les fleurs.

***

Kogis (Colombie)

Note. J’ai gardé ce poème pour la fin, au lieu de suivre l’ordre alphabétique des noms ethniques comme dans l’anthologie, car il s’agit d’une relativement longue cosmogonie évoquant le concept amérindien d’aluna, que Cardenal présente dans son recueil de poèmes Hommage aux Indiens d’Amérique et que j’ai discuté dans le chapitre consacré à ce recueil dans mon mémoire sur Le Mythe des conquistadores dans la littérature latino-américaine (ici). Ce poème peut ainsi servir de matériel documentaire pour la discussion de ce concept. Les crochets [ ] dans le corps du poème sont de Cardenal.

La création

Au commencement était la mer. Tout était plongé dans l’obscurité.
Il n’y avait ni soleil, ni lune, ni hommes, ni animaux, ni plantes.
Seulement la mer de tous côtés.
La mer était la Mère.
Elle était eau et eau de toute part
et elle était fleuve, lagune, rivière et mer
et elle était partout.
Ainsi, au commencement, il n’y avait que la mer.
Elle s’appelait Gaulchovang.
La Mère n’était pas humaine, ni quelque chose que ce soit.
Elle était Aluna [pensée ou idée].
Elle était l’esprit de ce qui allait advenir
et elle était pensée et mémoire.
Ainsi, la Mère existait seulement en aluna dans le monde le plus bas,
dans les profondeurs,
seule.

Alors, tandis que la Mère existait de cette manière,
se formèrent au-dessus les terres, les mondes, jusqu’au lieu où notre monde se trouve aujourd’hui.
Il y eut neuf mondes et ils se formèrent ainsi :
d’abord était la Mère et l’eau et la nuit.
Il n’y avait jamais eu d’aube.
La Mère s’appelait Se-ne-nuláng.
Il existait aussi un Père qui s’appelait Kata Ke-ne-nuláng.
Ils eurent un enfant qu’ils appelèrent Bunkua-sé.
Mais ils n’étaient pas humains, ni quelque chose que ce soit.
Ils étaient aluna. Esprit et pensée.
Ce fut le premier monde, le premier lieu et le premier instant.

Puis se forma un autre monde au-dessus, le deuxième monde.
Alors exista un Père qui était jaguar.
Cependant il n’était pas jaguar à la manière d’un animal, mais jaguar en aluna.

Puis se forma un autre monde au-dessus, le troisième monde.
Il commença à y avoir des hommes. Mais ils n’avaient ni squelette ni force.
Ils étaient comme des vers et des lombrics.
Ils naquirent de la Mère.

Puis se forma le quatrième monde.
Sa mère s’appelait Sáyaganeye-yurmáng
et il y avait une autre Mère qui s’appelait Disi-se-yuntaná
et un Père du nom de Sai-taná.
Ce Père fut le premier à savoir comment seraient les hommes de notre monde
et le premier à savoir qu’ils auraient un corps, des jambes, des bras, une tête.

Puis il se forma encore un monde et dans ce monde se trouvait la Mère Enkuane-ne-nuláng.
Jusqu’alors il n’y avait pas de maison, c’est là que la première maison apparut,
pas une maison de planches, des joncs ou de paille, mais en aluna, en esprit seulement.
Puis vinrent à l’existence Kashindúkua, Noana-se et Nánacu.
Puis apparurent les hommes, mais il leur manquait les oreilles, les yeux et le nez.
Ils n’avaient que des pieds.
La Mère leur commanda de parler.
Ce fut la première fois que les hommes parlèrent,
mais comme ils n’avaient pas encore de langage, ils disaient seulement :
saï-saï-saï (« nuit-nuit-nuit »).
Et cela faisait cinq mondes en tout.

Puis se forma le sixième monde.
Sa Mère était Bunkuáne-ne-nuláng ; et son Père, Sai chaká.
Ils formèrent un corps entier avec bras, pieds et tête.
Puis naquirent les Seigneurs du Monde.
Au début ils furent deux : le Bunkua-se bleu et le Bunkua-se noir.
Le monde se divisa en deux parties :
le Bleu et le Noir,
et dans chaque partie il y avait neuf Bunkua-se.
Ceux de la gauche étaient tous Bleus.
Ceux de la droite étaient tous Noirs.

Puis se forma le septième monde, dont la Mère était Ahunyika.
Alors que le corps n’avait pas de sang jusque-là,
à présent le sang commença à se former.

Puis se forma le huitième monde, dont la Mère s’appelait Kenyayé.
Le Père était Ahuina-Katana.
Quand ce monde se forma, ce qui allait vivre par la suite n’était pas encore achevé.
Mais presque.
L’eau était encore de tous côtés.
Il n’y avait pas encore eu d’aube.

Puis se forma le neuvième monde.
Mais pas encore de terre.
Il n’y avait pas encore eu d’aube.