Tagged: littérature orale

Poésie amérindienne du Nord-Ouest du Mexique et d’Arizona

Complétant mes traductions depuis l’espagnol de poésie amérindienne trouvée dans l’anthologie de poésie primitive (Antología de poesía primitiva) d’Ernesto Cardenal (x), voici des textes tirés de Los testimonios de la llamarada: Cantos y poemas del Noroeste de México y de Arizona (Fondo estatal para la cultura y las artes de Sonora, 1997), une anthologie compilée par Alonso Vidal (Les témoignages de la flamme : Chants et poèmes du Nord-Ouest du Mexique et d’Arizona).

La poésie ici traduite en français est celle de certaines ethnies de cette région d’Amérique du Nord qui, bien que séparée par une frontière entre deux États-nations (et, demain, par un mur qui empêchera les mouvements traditionnels des Indiens de part et d’autre de la frontière, ce dont ils se plaignent amèrement dans l’indifférence), constitue une unité territoriale pour plusieurs de ces ethnies encore parfois semi-nomades.

Ces Amérindiens sont les Yuma, les Pápago, les Seri, les Pima, les Guarijío, les Yaqui, les Mayo, les Tarahumara et les Apaches.

J’ai retrouvé dans le présent recueil plusieurs poèmes de l’anthologie de Cardenal, dont certains que j’ai déjà traduits. Je note au passage qu’il arrive que l’un impute tel poème à telle ethnie et l’autre à telle autre. Par exemple, le poème apache que j’ai traduit dans Cardenal est ici un poème pápago. Un autre poème est pápago chez Vidal (p. 44 mi corazón se enciende) et pima chez Cardenal. Par ailleurs, chez Vidal, un même poème est à la fois seri (68-9) et yaqui (111-2) et un autre à la fois pima (91) et mayo (133). Il existe sans doute une certaine porosité entre ces groupes aux territoires voisins.

Enfin, là où Cardenal a présenté des poèmes apaches et, sous une rubrique différente, des poèmes chippewas, navajos, etc., Vidal explique que ces différents groupes appartiennent tous à la race apache. Mais Cardenal a dit lui-même qu’il faisait œuvre de poésie et non d’ethnologue.

2019 est l’année internationale des langues autochtones (UNESCO) et c’est un honneur de contribuer, par mes traductions via l’espagnol, à faire connaître la poésie produite en Amérique dans plusieurs de ces langues autochtones, nahuatl (x, xx, xxx, xxxx), quechua (x, xx), shuar (x), guarani (x), langues d’Amérique du Nord, demain maya (poésie maya contemporaine : à suivre), que ce soit la littérature orale traditionnelle recueillie par les ethnologues ou la littérature contemporaine d’écrivains d’origine amérindienne et biculturels, la «oraliteratura», terme forgé par le Colombien Fredy Chikangana pour désigner la littérature écrite en langues autochtones qui s’enracine dans la littérature orale de ces langues et a pris son essor dans les années quatre-vingt-dix du vingtième siècle, donc tout récemment. «Lo oraliterario» a déjà produit une poésie digne d’admiration, à laquelle j’ai commencé et à laquelle je continuerai de rendre hommage en la donnant à lire sur ce blog au public francophone (via l’espagnol).

Dans l’anthologie de Vidal, quelques textes, peu nombreux, ont un nom d’auteur et font donc partie de cet univers oraliterario contemporain, mais je ne les ai pas retenus ici. À ce sujet, je tiens à dire de manière générale qu’il y a parfois des poèmes que je voudrais traduire mais où je dois renoncer en raison de difficultés de compréhension ou de traduction sur tel ou tel passage (je travaille seul, « dans mon coin », sans l’aide de personne). Ainsi, quand je ne retiens pas des textes ou des auteurs dans les recueils sur lesquels je travaille, ce n’est pas forcément que ces textes ou ces auteurs me plaisent moins.

Les poème suivants sont, comme dans l’anthologie d’Ernesto Cardenal, des poèmes de littérature orale. Dans l’un d’eux, il est question de la télévision : c’est que la littérature orale peut être contemporaine, à côté même de l’« oralittérature » contemporaine. Je sais, c’est compliqué…

Bonne lecture !

*

Yuma (Basse-Californie)

Chansons pour la danse du cerf

La danse de la libellule

La libellule danse sur l’eau. Elle plonge sa queue dans l’eau, de haut en bas, dans le miroir de l’eau.

Chanson du coyote

Le coyote jappe et virevolte. Il remue la terre de ses pattes, fait de la poussière. Magie : la poussière et la terre se changent en arc-en-ciel et en étoiles.

Les paroles de l’oiseau cardinal

On demanda au cardinal de chanter. Il ne voulut pas provoquer d’incendies. Il parla seulement de sa liberté, de sa vie sans entraves au milieu des nuages et des vents. Il dit qu’une fois il rêva de certaines danses, mais ajouta que pour lui le rêve était la meilleure des danses.

Oiseau cardinal

*

Pápago (Sonora)

À l’homme qui souhaite le bâton de commandement

Nul en ce monde n’a le droit de modifier le cours des rivières.

Un gouvernement est comme le froid ou la chaleur, chacun le ressent.

Le bâton de commandement que nous te donnons est une torche ; si tu le gardes longtemps, il te brûlera les mains.

Quand tu gouvernes les hommes, il te faut savoir que comme le désert les hommes seront toujours là.

Si tu chasses, tue seulement ce qui est nécessaire à ta famille.

Quand tu voyages, rends-toi compte qu’il y a des sahuaros, grands cactus, et que la pitaya se confond avec la sinta.

Un homme éclairé sait que les mesquites ne donnent pas tous des fruits doux.

Tu es un homme qui sera au-dessus des hommes.

Ta maison n’aura pas de porte et le chemin ira en s’élargissant vers tes arbres.

Tu feras preuve de patience car tout le monde ici prendra l’eau de ta citerne.

Quand tu as le bâton de commandement, c’est toi que frappe le soleil.

*

Mes mains seront comme des rivières
dans tes cheveux.
Mes seins comme des oranges mûres.
Mon ventre un comal chaud pour ta virilité.
Mes jambes et mes bras seront comme des portes,
comme des escales pour tes tempêtes.
Mes cheveux comme du coton en branche.
Mon corps tout entier sera un hamac pour le tien,
et mon esprit ton amphore,
ta vallée.

*

Les saules blancs
et les blancs chardons
ont eux aussi le cœur bleu
comme la pulpe juteuse
du cactus.

*

Dans le sillon
à l’angle,
le maïs pousse bien vert,
bien vert.
Je voyais les épis de maïs
ondoyer dans le vent
et me mis à siffler doucement de joie.

*

Le soir s’empourpre.
Au-dessus de moi la couleur se répand
dans toutes les directions.
Je surgis à tire-d’aile et lui adresse mon chant
quatre fois.

*

Seri (Sonora)

Note. Le dictionnaire d’américanismes en trois volumes du Mexicain Francisco Santamaría (Diccionario de americanismos, México D.F., 1942), dont je me suis servi pour ma série linguistique d’« Americanismos », dit des Seri (Conca’ac, Kunkaak) des choses assez extraordinaires : « Ils forment une tribu sauvage, qui a été peu étudiée. Par leurs caractères ethniques, leurs coutumes, leur langage, ils ne ressemblent à aucune autre tribu américaine. Ils sont regardés comme les hommes les plus sauvages du continent, absolument réfractaires à la civilisation. … Les seris sont de très haute taille ; la taille moyenne est de 1,82 m pour les hommes et 1,72 m pour les femmes, de sorte qu’ils peuvent être considérés comme les individus les plus grands de l’espèce humaine. … Ils sont d’une force herculéenne et si rapides à la course que leur vitesse dépasse de beaucoup celle du cheval [!], de façon que c’est pour eux chose aisée que de poursuivre et de chasser les cerfs, sans arme d’aucune sorte, ainsi que les lièvres. … Ils ne cuisent pas leurs aliments ; ils aiment attraper les animaux vivants, cerfs, chevaux, pélicans, tortues, etc., et leur ouvrir le ventre et le col, buvant leur sang et mangeant leurs entrailles encore palpitantes. Ils conservent les carcasses des animaux plusieurs jours et continuent d’en manger même quand elles commencent à se décomposer. … On estime que les seris ont réalisé un exemple notable d’eugénisme collectif (estirpicultura), parce qu’ils ne se mêlent à aucune autre race et, qu’au moyen de la sélection, ils se sont physiquement améliorés. Cette sélection est en partie naturelle, car le milieu dans lequel ils vivent est probablement l’un des plus inhospitaliers de la terre, impropre à toute culture, et où une race moins forte aurait il y a longtemps péri. Mais elle est aussi, pour partie, artificielle, car les seris sacrifient les infirmes et abandonnent les vieillards. » (Le passage original peut être lu ici.)

Cinquante-cinq ans plus tard, Alonso Vidal confirme les particularités physiques des Seri mais relève une certaine dégénérescence du type (p. 53, ma traduction) : « Physiquement les Seri diffèrent de tous les indigènes mésoaméricains par leur grande taille, leurs traits du visage très fins, le visage long, les pommettes saillantes, le nez droit et les lèvres minces. Curieusement, le passage d’un mode de vie nomade à un mode de vie semi-sédentaire a eu pour conséquence, à la suite du changement des habitudes alimentaires ainsi que d’autres facteurs externes comme, malheureusement, la consommation d’alcool et de marijuana, que cette population a commencé à perdre ses caractères physiques distinctifs. »

Jeunes femmes Seri

Chanson de la mer

Le vent souffle et vient à moi,
souffle de toutes parts,
souffle partout.

Le vent souffle et vient à moi,
il tourbillonne avec force.
Mes vagues emportent de grandes algues
jusqu’à la plage.

Le vent souffle et vient à moi,
mes vagues jettent des coquillages
et des conques sur la plage.
Comme une dune de sable
conques et coquillages s’amoncellent.

Quand le vent ne souffle pas,
je ne pousse pas de vagues,
je suis calme et lisse.
La nuit le vent souffle,
c’est seulement une brise légère.
La mer est calme.

Le jour le vent souffle,
il tourbillonne avec force,
alors la mer s’agite.

Au petit matin
seule souffle une brise légère.
La mer est calme.

Au mitan du jour la tortue de mer
flotte sur l’eau,
elle flotte la tête hors de l’eau.
Mais encore, au mitan du jour,
le vent souffle,
tourbillonne avec force,
la tortue de mer plonge dans l’eau.

Pendant une semaine le vent ne souffle pas,
la mer est calme.
Les baleines et les dauphins,
les tortues de mer et les poissons
sont contents,
ils flottent sur l’eau, flottent
la tête hors de l’eau.

*

Chanson du vent joyeux

Vent rapide, vent joyeux,
vent qui fais sauter l’eau :
Fais que la mer, de poissons
remplisse ce filet que je tends sur l’eau.

Vent rapide, vent joyeux,
vent qui nais au petit matin :
Fais que je parvienne à la plage
où m’attend une empreinte d’amour.

*

Chanson pour guérir

Note. Les chants de guérison (cantos curativos) Seri ont fait l’objet de diverses études musicologiques et ethnographiques.

Le ciel s’approche,
descend jusqu’au malade,
et toutes les forces
du firmament aident
à sa guérison,
s’il parvient à se lever.
S’il ne se lève pas,
il meurt.

*

Chanson de la mort

Quel beau chemin
suit le défunt Seri,
qu’il a trouvé dans le ciel :
il est parti en dansant.

*

La lagune chante

Je donne à tous leur image comme un miroir,
je les dessine. Toutes les couleurs sont en moi
et tous ceux qui passent par ici,
je les reflète.

Quand la pluie tombe
le fleuve ne cesse de gonfler, déborde,
les vipères virevoltent dans ses torrents.

Les souris et les tuzas
semblent perdues dans la mer.
La tuza pleure : caaa-caa,
quand elle se voit en pleine mer.

La mer saute comme un fleuve vers le nord,
déborde jusqu’aux dunes,
alors les poissons meurent calcinés par le soleil.

Le sable absorbe et engloutit les eaux
quand les baleines s’approchent du rivage.
Certaines sont de plusieurs couleurs, d’autres sont noires,
si nombreuses qu’on dirait des sardines.

La tortue de mer ne peut nager,
elle barbote dans la boue,
elle fait un essai,
la tête tendue
elle semble demander de l’aide,
coincée dans la flaque.

*

L’île

Regarde-moi danser,
je suis énorme et lourde
mais je peux danser.

Regarde les pans de ma robe
qui ondoient de-ci de-là,
de-ci de-là :
ce sont les vagues de la mer
sur mes plages.

*

Chanson de la grande montagne

Triste,
je suis triste
car la pluie n’est pas venue.

Tous mes arbres et mes herbes et mes fleurs
se meurent.

Je suis triste
car il ne pleut pas,
tellement triste.
Beaucoup de fleurs et d’herbes
et d’arbres meurent.

*

Chanson pour la danse du coyote

Le museau contre la terre
le coyote chante sa chanson,
il tourne et tourne
quand il a faim,
il scrute le paysage,
danse, saute, crie.

Après avoir crié,
il ingurgite son chant et s’en rassasie ;
d’un coup il calme sa faim.

Quand le coyote a mangé
il saute heureux et content,
il danse, il chante, il crie de joie.

Le coyote cherche, cherche
un lièvre quand il a faim ;
puis il saute, danse, crie, chante
parce qu’il a mangé un lièvre.

Parfois,
quand le coyote ne trouve pas de lièvre,
il vagabonde sur la plage,
cherchant une caouanne morte,
il marche, marche, se fatigue,
va loin
mais ne trouve aucune caouanne morte.

Alors le coyote cherche des crabes
hors de leur trou. Il n’en trouve pas.
Ingénieux, il s’approche du tourbillon de sable de la grotte,
flaire mais tchak ! –par surprise– un crabe
lui ferme sa pince sur le museau
et le coyote saute sans danser ni chanter
mais criant et tournoyant sur le sable.

Le crabe s’accroche au museau
tandis que hurle le coyote
qui ne peut s’en débarrasser.

Le coyote erre sur la plage.
Au bord de la mer
près de quelques rochers
il trouve un poulpe et le mord,
mais la pieuvre
lui jette ses bras autour de la tête.
Le coyote ne peut s’échapper.

Exténué le coyote s’éloigne,
il va jusqu’aux montagnes
où frappe un soleil de plomb,
le soleil qui tue les tempêtes,
là-haut il rit.
Le coyote tombe à terre
et rêve qu’il se mange lui-même.

Le coyote chante à la couleuvre
mais celle-ci ne s’arrête pas,
elle fuit
et il ne parvient pas à l’attraper.

Il reste là, à chanter.

*

Chanson du vieux coyote

Au clair de lune
le coyote est joyeux.
Par un long hurlement il chante
à la lune en dansant.

Même ainsi
le pigeon peut, mieux que lui,
se trémousser, sauter, danser
au clair de lune.

Si le vieux coyote
sautait de manière semblable au vol
de l’oiseau,
il irait loin en dansant.

*

Pima (Sonora)

Soif de lumière

Sous le mahonia jaune,
la fleur du cassier
fait mes seins lait et baume.

Je chanterai mon chant
de pétales parfumés
pour étancher ta soif de lumière,
petit faon.

*

Guarijío (Sonora)

L’iguane

L’iguane vient en bondissant,
il bondit, bondit
entre les pierres
du ruisseau.

L’iguane vient en cabriolant,
il cabriole, cabriole
entre les maisons
des Guarijío.

*

Yaqui (Sonora)

Les bois du cerf

Quel bonheur d’être cerf !

Joyeux je vais par les collines
trottant parmi tant de fleurs,
tant d’épines.

Et mes bois, blancs de lune,
se dressent au vent dans l’attente du soleil.

*

Le flamboyant (arbre) (Tabachín)

Nous vîmes cette fleur
alors que nous cherchions
une fleur différente.
C’est un arbre qui aime
la lumière du jour.
C’est un arbre
qui plaît
à la pluie solitaire.

*

Mon âne et moi

Buruta ne kabaeka
mechau nee siika
lauti ne weyeka
jiba ne mechau
ne yeebijnee.

Monté sur mon âne
je vais à la lune,
lentement,
toujours vers la lune.

Neechi into buruta
televisonpo e nee
Bitnee.

L’âne et moi,
tu ne nous verras pas
à la télé.

*

Mayo (Sonora-Sinaloa)

Le colibri (La chuparrosa)

Le beau colibri
qui vole et frétille là-bas ;
il bat des ailes pour parvenir à baiser
la blancheur des fleurs
du romerillo qui se sont ouvertes
près de la rivière.
Le beau colibri
qui veut baiser
les fleurs blanches du romerillo.

Note. Le romerillo est une asclépiade.

*

Cocon de papillon

Suspendu à une branche,
le cocon blanc
dodeline au rythme du vent
dans le bois,
tandis que sur une autre branche
dodelinent les fleurs.

*

Fleur de garambullo

Note. Le garambullo est un cactus également connu en français sous le nom de chandelle bleue. Ses fleurs sont jaunes.

Petite fleur de garambullo
jaune comme l’or,
tu te reflètes dans les yeux
de la fille que j’aime.
Petite fleur jaune
de garambullo.

*

Femmes d’hier

Nées avec leurs racines
attachées à la terre,
au cactus et au palo-verde,
elles grandirent parmi la rosée
de l’herbe et le parfum
du sanjuanico en fleur.

Leurs corps bronzés
se sont dressés, et folâtres
elles peignirent leurs noires chevelures
avec des peignes jaunes d’épines.

Comme des palmiers bercés par le vent
leurs belles robes ondoyaient
et un dimanche de fête
la lune fit son nid sur leur ventre.

Femmes d’hier,
joie de pitayas
sur les sourires rouges,
brodant de midis leurs chemises
et tissant des arcs-en-ciel de laine pour leurs nids
avec l’odeur de l’atole de fruits de pitaya
qui restait des heures et la colombe
qui chantait nichée dans les branches.

*

Et Zenona ne pleura point

Zenona, quand je mourrai
ne verse pas une larme
car je veux aller sans délai
au ciel et si tu pleures
tes larmes mouilleront
les ailes de ma petite colombe
quand elle sortira par ma bouche
et l’oiseau tombera
à terre.
Aussi, femme,
quand je mourrai ne pleure pas,
ne verse pas une larme.

Et Zenona ne pleura point.

*

Tarahumara (Chihuahua)

L’ara (perroquet) (La guacamaya)

La pitaya est mûre,
il faut la cueillir.
Assez des bambous.
Je viens des terres
du sud manger
les fruits convoités,
les premiers.
Je viens de loin
pour les manger.
Tu veux m’en priver ?
Elles sont à moi,
je les mange
et jette la peau.
Quand je suis rassasié,
je m’en vais sans plus
en chantant.
Reste là
où tu es,
petite pitaya,
tandis que je vole.
Je reviendrai,
je reviendrai
picoter
ton fruit mûr.

*

On entend

On entend
sur le tronc du sapin
la longue colonne
des fourmis noires.

Elles montent et descendent,
cherchent la sève sucrée
qui dégouline
de la blessure
laissée par la hache.

*

Chantons

Chantons tous ensemble, nous les braves,
nous les Tarahumara,
contre les riches chantons :
ils mourront, ils mourront !

Chantons avec plus de force,
avec colère entonnons le chant
contre les riches :
ils mourront, ils mourront !

*

Apaches (Arizona)

Navajo

Le cheval bleu

Comme il hennit joyeusement !
Écoute comme hennit joyeusement
le cheval bleu du dieu Soleil !
Debout sur des peaux précieuses,
comme il hennit joyeusement !
Là-bas, il se nourrit de pétales
de fleurs nouvelles :
comme il hennit joyeusement !
Là-bas, il soulève une poussière
d’étoiles :
comme il hennit joyeusement !
Entièrement caché par la brume
de pollens sacrés :
comme il hennit joyeusement !
Là-bas sa postérité
se multiplie éternellement :
comme il hennit joyeusement !

*

Le voyage des jumeaux au soleil

Begochiddy, le dieu navajo de la création, un jour aborda deux jumeaux qui étaient à la chasse. Il leur dit qu’ils étaient les fils du soleil et qu’ils devaient rendre visite à leur père. Puis il leur donna un rayon de lumière et un arc-en-ciel pour entreprendre le long voyage jusqu’au firmament, et il leur dit de ne rapporter de tous les présents que leur offrirait leur père que l’armure de silex, les flèches d’éclair, la dague de pierre, des cyclones et des giboulées, et une baguette de feu magique. Sur le rayon de lumière et l’arc-en-ciel, les jumeaux traversèrent des précipices et des fleuves profonds, des montagnes aux sommets perdus dans les nuages. Ils passèrent l’Aurore, les Reflets du Crépuscule, le Coucher de Soleil et l’Obscurité, et parvinrent à la Demeure Turquoise habitée par l’esprit du soleil, d’autres êtres des cieux ainsi que leur messager, la Libellule. Pour s’assurer qu’ils étaient bien ses fils, le soleil soumit les jumeaux aux plus dures épreuves, les jetant sur des piques d’obsidienne, les ébouillantant avec de la vapeur et les livrant à la fureur des éléments et au froid glacial de la nuit. Reconnus par leur père après avoir triomphé de ces terribles tourments, les jumeaux retournèrent à la terre sur le rayon de lumière et l’arc-en-ciel, emportant les armes magiques avec lesquelles ils tuèrent ensuite les ennemis de l’homme.

*

Pinaleño

Désert

Ton silence
est le silence
du silence…

*

Mimbreño

Soir

Donne-moi la main
pour monter
sur le nuage
où un jour
je suis allé.

*

Gileño

Vent

Donne-moi ta voix,
celle que j’entends.
Mais donne-moi
aussi
ton silence.

*

Tonto

Pluie

Quand tu mourras,
la terre entière
mourra.
Parce que
tu la portes sur ton dos.

*

Pawnees

Les Pléiades

Regarde comme elles montent, comme elles montent
au-dessus de la ligne où le ciel se joint à la terre :
Les Pléiades !
Ah ! Dans leur ascension, elles viennent pour nous guider,
veiller sur nous, pour que nous soyons un :
Pléiades,
enseignez-nous à être avec vous réunis.

Poésie guarani

Le lecteur trouvera ci-après des traductions, par le biais de l’espagnol, de poèmes tirés du recueil bilingue guarani-espagnol Guarani purahéi, Cantos guaraníes (Impronta, 2012) (Chants guarani), compilé par les poètes Cristian David López et José Luis García Martín.

Le guarani est, avec l’espagnol, la langue officielle du Paraguay. Comme C.D. López et J.L. García Martín l’indiquent en introduction, le guarani est parlé quotidiennement par plus 87 % de la population du pays («Más del 87% de sus habitantes lo utilizan cotidianamente») ; c’est la langue maternelle de la grande majorité des Paraguayens, pour qui l’emploi de l’espagnol est souvent réservé aux occasions les plus formelles.

La littérature guarani s’est transmise de manière orale jusqu’à nos jours mais il existe aujourd’hui une littérature écrite. Le prix national de littérature a été attribué en 2017 à la poétesse Susy Delgado pour une œuvre en guarani. Les littératures indigènes écrites sont d’ailleurs aujourd’hui récompensées par plusieurs prix littéraires à travers l’Amérique latine, un mouvement dont la Casa de las Américas à Cuba a été pionnière dans les années quatre-vingt-dix, notamment pour ce qui est de l’internationalisation de ces littératures.

Les textes du recueil Guarani purahéi sont une « recréation personnelle de poèmes traditionnels » («recreación personal de poemas tradicionales»). De même que dans quelques Poèmes amérindiens que j’ai traduits (x), les thèmes en sont parfois très modernes, comme les migrations de travail vers la ville. Il est donc confirmé, à moins qu’ici ce soit la « recréation » des compilateurs qui ait introduit ces thèmes modernes dans les poèmes traditionnels, que cette tradition orale peut aussi bien nous parler du présent que des temps jadis ou d’un temps intemporel. En d’autres termes, la littérature orale a toujours été et est encore aujourd’hui une littérature vivante, que les peuples premiers font vivre dans leurs communautés et qu’ils maintiennent y compris à côté d’une littérature écrite de langue indigène en train de se développer (voir, à cet égard, mes traductions de Poésie indigène contemporaine d’Équateur [x]).

Le lecteur intéressé par la culture guarani peut également se reporter à mon travail Americanismos 5: Guaraní (x).

*

Chant du colibri (Mainumby purahéi, Canto del colibrí)

Tu danses entre les fleurs,
ivre de nectar,
lanceur d’éclairs,
enfant de l’arc-en-ciel,
colibri.

Qu’as-tu à me dire ?
Tu es la langue du jardin,
le murmure du bosquet,
messager d’un royaume
qui n’a jamais existé,
colibri.

Lanceur d’éclairs,
de fines flèches,
de tirs sûrs.
Mon cœur le sait,
colibri.

Tu es les doigts de ma bien-aimée,
ses yeux et sa bouche,
sa bouche si douce,
colibri
qui voles loin,
loin brilles comme l’éclair
et fais chavirer
mon cœur
dans la tempête.

*

Chant du jaguar (Jaguarete purahéi, Canto del jaguar)

Je laisse mes traces
sur tous les chemins
mais nul n’ose me suivre.

J’ai tué
le chasseur maladroit,
détruit des récoltes,
dévoré des enfants
et le sein de leurs mères.

Je suis le plus beau
des enfants du démon.
Ceux qui me voient tremblent,
ceux qui rêvent de moi
jamais plus
ne pourront aimer une femme.

Le soleil m’appelle,
la lune
veut se coucher près de moi.
La nuit, d’un bond,
j’entre dans le cœur
de ceux qui dorment
et ils ne se réveillent jamais.

*

Avec la hache (Háchape, Con el hacha)

Avec la hache de mon père,
j’ai abattu l’arbre.

Avec la hache de mon père,
j’ai bâti une maison,

où je vis avec ma femme,
mes enfants et le fantôme
d’un homme
que j’ai tué avec la hache
et qui était mon père.

*

Les ténèbres (Ñypytû, La oscuridad)

Il fut un temps
où le soleil régnait.
L’obscurité n’existait pas,
elle était enfermée
dans une marmite.
Une femme maladroite
un jour la brisa
et comme l’eau d’un torrent
qui croît et croît
pleine de boue et d’animaux morts,
les ténèbres s’étendirent sur le monde
et entrèrent dans le cœur de l’homme
pour ne plus jamais en sortir.

*

L’été (Arahaku, El verano)

Les rayons regorgeant de miel,
les cigales ivres et insistantes,
l’eau qui tombe des hauteurs
sur les épaules dénudées
de la femme que j’aime.
C’est toujours l’été au paradis.

Mais là aussi
on trouve des anges perfides
qui ouvrent la porte aux animaux nuisibles
de l’hiver
comme toi, mon amie, quand tu souris à un autre
au milieu de l’été.

*

Alors (Upéramo, Entonces)

Quand s’ouvre la porte
du paradis,
quand s’ouvre avec grand bruit
la porte du paradis,
quand toutes les fleurs
s’envolent,
quand le colibri et le jaguar
se donnent la main,
quand le soleil ferme les yeux
et laisse la lune
le prendre par la main,
quand le torrent couvre
l’herbe d’émeraudes
et les grains de maïs
deviennent de l’or,
alors, seulement alors,
quand s’ouvre la porte
du paradis…

*

Orphelin (Tyre’ŷ, Huérfano)

Mon Auguste Grand-Père habite le ciel,
Ma Véritable Mère, le centre de la terre.
Quand je leur parle, ils m’écoutent.
Mais ils ne répondent jamais.
Je suis comme un orphelin qui serait
le fils du roi du monde.

*

Un pêcheur (Pirákutuha, Un pescador)

Les poissons se rient de moi
quand ils me voient au bord de la rivière
avec ma canne à pêche et mon hameçon,
avec le ver tentateur,
et ma sainte patience.

Ils font des ronds et encore des ronds,
ils remuent leurs grandes queues,
leurs écailles brillantes,
se moquent de ma peau sombre,
de mes yeux larmoyants,
de mon estomac vide
et de ma sainte patience.

*

Les hommes savants (Umi kuimba’e arandu, Los hombres sabios)

Les hommes savants de mon pays
savent tout ce que je ne sais pas,
savent pourquoi l’on meurt,
savent pourquoi l’on souffre,
savent pourquoi les gens d’en haut
piétinent les pauvres gens,
connaissent la raison de la faim,
de la femme violée et maltraitée,
de la jeunesse qui part
et ne revient jamais.
Les hommes savants de mon pays
savent tout ce que je sais
et voient tout ce que je vois
mais ils ne font rien pour y remédier.

*

Un rêve (Kerandy, Un sueño)

J’ai rêvé que j’allais à la ville
où l’on me peignit de blanc
et qu’en retournant chez moi personne ne me reconnaissait.
Les enfants pleuraient en me voyant,
les belles femmes couraient se cacher,
les hommes baissaient la tête.
« Oui, monsieur », « Oui, monsieur », me disaient-ils,
tandis que dans mon dos ils aiguisaient
leurs longs couteaux
pour m’arracher le cœur
et jeter ma dépouille aux chiens.

*

Le ruban de tes cheveux (Pe ne akãrague sã, La cinta de tu pelo)

Le ruban de tes cheveux
est fait de rayons de lune.
Dans tes paroles danse le colibri,
tes mains délicates
redressent les fleurs
que ploie la rosée.
Le soleil attend
que tes yeux s’ouvrent
pour illuminer le monde.
Tu es miel et cerise,
perpétuel maïs,
lait qui coule
des pis du jour,
tu es ma femme,
tu es tout ce que j’ai.
Je ne changerai ma place
pour celle d’aucun roi du monde.

*

Quand tu m’aimais (Nde che rayhúramonguare, Cuando tú me querías)

Il fut un temps,
quand tu m’aimais,
où j’allais chasser le cerf.
Je chassais plus que quiconque.
Les enfants me suivaient.
Quand je revenais avec les grands quartiers de venaison,
c’était la fête au village,
et nous faisions griller la viande
et nous dansions, et moi,
au centre de tous,
je chantais seulement pour toi.

Aujourd’hui je chasse des crapauds
et des chauves-souris noires
et je fais des enchantements
et je caresse des serpents
et je vis dans l’obscurité.

Quand tu m’aimais,
j’étais le roi du monde.
Maintenant que tu ne m’aimes plus,
je suis le seigneur des enfers.

*

Créer le créé (Japo ojejapómava’ekue, Crear lo creado)

Haut dans le ciel vole l’aigle,
majestueux le condor
couronne l’horizon,
le soleil qui perd son sang
teint le ciel de carmin,
la nuit attend dehors
avec ses grandes jarres
pleines d’encre noire
pour effacer le monde.
Quand tu fermes les yeux
tout disparaît.
Quand tu les rouvres subitement,
les dieux s’empressent
de créer tout le créé.

*

Loin, si loin (Mombyry, mombyryeterei; Lejos, muy lejos)

Loin, je suis si loin
que je me souviens désormais à peine
du son de la harpe,
de la voix de ma femme,
du rire de mon enfant.
Jusqu’à mon doux langage,
mon langage qui caresse
le nom des choses,
s’efface de ma mémoire.
Je parle avec des cris,
je parle avec des coups de poing,
comme eux.
Mais je ne suis pas l’un d’eux.
Je suis le chien, le péon,
le paillasson.
Je suis ce que l’on piétine
sans le voir.

*

Plus humains (Avámive, Más humanos)

Le singe fait des singeries,
le toucan porte son habit de gala,
le caïman bâille
en prenant son bain.
Le serpent est heureux,
sa sonnette crépite.
Et le crapaud enfle,
on dirait qu’il va éclater.
Le chiroptère se suspend la tête en bas
pour rêver à la perdrix
dont il est amoureux.
Le cerf est devenu fou
et court vers le chasseur.
Le hibou ouvre grand ses yeux
et regarde tout sans rien comprendre,
tandis que le pic-vert
travaille jour et nuit
pour se fabriquer un cercueil.
« Je veux que l’on m’enterre
comme un roi ! » dit-il.
Les fourmis rompent la colonne
et crient « Sauve qui peut ! »
car elles ont aperçu le fourmilier.
Avec des crayons de couleur
je dessine tout cela
pour que mon fils,
dans cette pièce obscure,
dans ces rues sales
sans arbres ni ciel,
sache qu’il y a là-bas dans son pays
de beaux animaux
plus humains que l’homme.