Philo 45 Nature et Liberté selon l’idéalisme transcendantal

(i)
Intuition et Aperception (Anschauung und Apperzeption),
Nature et Liberté (
Natürlichkeit und Freiheit),
Intuition de la nature et Aperception de la liberté
(
Anschauung der Natürlichkeit und Apperzeption der Freiheit)

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Ce n’est pas l’esprit qui est dans la nature mais la nature qui est dans l’esprit. Le fait que nous ne connaissions point de limites à la nature et ne puissions en connaître a quelque chose de choquant, parce que les objets de la nature ont une existence limitée dans l’espace et le temps mais que la nature elle-même ne peut être pensée à la manière de l’un de ses objets sans antinomie, tandis que l’idée selon laquelle l’esprit pourrait ne pas avoir de limites ne choque pas. L’absence de limites de la nature est choquante car la nature est dans les formes de l’espace et du temps, mais ces formes ne sont pas attachées en soi à l’esprit, qui se conçoit sans elles, non dans une intuition mais dans une aperception. Ce que nous percevons, intuitionnons doit avoir des limites mais ce n’est pas possible pour la totalité, le monde lui-même de ces choses ; et c’est parce que l’esprit n’est pas dans la nature. Ce que nous appréhendons en revanche par aperception précède l’espace et le temps, et la question des limites de cette chose-là est indifférente. La question ne se pose pas ici car elle n’a de sens que dans l’espace et le temps ; c’est l’existence dans l’espace et le temps qui est paradoxale, non celle de l’esprit.

Cette existence est paradoxale car elle est secondaire à l’aperception, est une représentation dégradée, imparfaite. L’existence paradoxale du monde des choses, de la nature résulte de ce que la nature est une représentation (c’est la nature qui est représentation, avant même de parler de notre connaissance de la nature comme d’une représentation de la nature) ; une représentation n’étant pas la chose elle-même, la chose en soi, elle est une imperfection. Si l’esprit était dans la nature, la connaissance de la nature ne serait point paradoxale, antinomique ; ce serait l’aperception qui présenterait des antinomies, or tel n’est pas le cas : mon existence en tant qu’esprit est évidente, incontestable et parfaite : « Je pense, donc je suis. » Elle est parfaite en tant que raison pratique guidée par l’idée de liberté. Je suis une liberté dans la nature, c’est-à-dire que la nature est dans l’esprit et non l’esprit dans la nature. En me posant en liberté par la loi morale, je ne dis pas autre chose et ne peux dire autre chose que cela.

La liberté n’est pas une représentation mais une aperception. Rien dans la nature ne permet de se représenter une liberté.

L’idée que c’est parce que l’esprit est dans la nature qu’il ne peut connaître celle-ci sans antinomies, parce que la partie est dépassée par le tout dont elle fait partie, est incorrecte. Si l’esprit était dans la nature, il serait une forme de connaissance conforme à la nature et il pourrait du moins envisager sans antinomie une connaissance parfaite de la nature. Or l’idée même d’une connaissance parfaite de la nature est antinomique. C’est parce que la nature n’est pas l’objet premier de la connaissance, et cela résulte du fait que la nature n’est pas la chose en soi. La connaissance première n’est pas dans l’intuition (Anschauung) mais dans l’aperception : l’aperception de la liberté.

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« Les objets de la nature ont une existence limitée dans l’espace et le temps mais la nature elle-même ne peut être pensée à la manière de l’un de ses objets sans antinomie » : on ne peut penser la nature en tant que tout, à savoir en tant que monde, cosmos, de la même manière que l’on pense n’importe lequel des objets de ce monde. Nous ne pouvons avoir une intuition du monde en tant que totalité, alors même que chacun de ses objets ne peut être connu que par une intuition. Le monde en tant que totalité n’existe pas positivement et ne le peut : si le monde est spatialement fini ce n’est pas une totalité, s’il est spatialement infini ce n’est pas un objet de la nature. La nature est une représentation.

La question de la création du monde est celle de la création d’une représentation. Les sceptiques demandant : « Si Dieu a créé le monde, qu’est-ce qui a créé Dieu ? » ne saisissent pas bien le problème. On est conduit à la question d’un créateur du monde par le fait que le monde n’est pas cohérent en soi et par soi, en raison des antinomies dont Kant a dressé la liste. La question de la création du monde découle de l’imperfection du monde, de son essence paradoxale. L’imparfait est une création. Ce qui est cohérent en soi et par soi n’appelle pas cette question. L’imperfection du monde tient aux formes de l’espace et du temps dans lesquelles il se représente : ce qui est dans ces formes n’est pas la chose en soi. La nature est une autoreprésentation de l’esprit.

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(ii)
Délimitation de la Nature

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Je ne peux douter qu’il existe quelque chose, parce que « je pense ». Le doute ne peut aller jusqu’à penser que rien n’existe. L’aperception pose une limite nécessaire au doute radical. Le domaine de la connaissance intuitive, c’est-à-dire la nature, ne possède pas cette évidence aperceptive et reste soumis au doute et à la négation dans le solipsisme. Ce domaine est non seulement douteux car n’ayant de relation à nous que par l’intuition mais aussi problématique en ce que sa connaissance en tant que totalité est impossible par l’intuition. Le monde est donc une Idée. Quand on cherche à examiner cette idée à partir des catégories a priori de l’intuition et de l’entendement, on est conduit à des antinomies. Par exemple, l’antinomie de l’espace : si le monde est fini, il n’est pas totalité (le « vide » qui entoure le monde est quelque chose), or le monde est la totalité des choses de la nature ; si le monde est infini, ce n’est pas un objet de la nature, or le monde est la totalité des objets de la nature.

Comme je ne peux douter que quelque chose existe, c’est ce qui est problématique et douteux qui nécessite une explication ou justification en termes de création. Comme je ne peux douter que quelque chose existe, le concept de perfection m’assure qu’il existe quelque chose de parfait parce que cet être parfait ne dépend de rien d’autre que de soi pour exister. C’est la preuve de Descartes : un être parfait ne serait point parfait s’il lui manquait l’existence. Cette preuve est moins légère qu’on ne l’a dit, prise en compte la fonction de l’aperception. Dans le domaine de l’intuition, cette preuve ne vaut rien. Mais quand quelque chose existe dont je ne puis douter, c’est l’aperception qui m’interdit de douter de cette existence, et dans le domaine de l’aperception je ne considère rien de problématique au sens où nous l’avons dit de la nature. « Je pense » est une connaissance évidente, incontestable et parfaite ; « je suis » en tant qu’être pensant est également une connaissance parfaite. Mais je suis aussi dans la nature, domaine de l’intuition soumis aux antinomies, et je n’ai de mon être naturel qu’une connaissance imparfaite dans une synthèse intuitive continue. Puisque je ne peux douter que quelque chose existe et que ce quelque chose n’est pas la nature (de l’existence de laquelle je peux toujours douter), ce quelque chose qui existe n’est pas la nature ; or la nature est le domaine de l’intuition, de la connaissance imparfaite, des antinomies, et si ce qui existe n’est pas la nature imparfaite, c’est soit quelque chose de parfait soit une autre chose imparfaite. Mais la nature est l’unité de ce qui existe pour l’intuition, tandis que ce qui existe en soi m’est donné, contre le doute radical, par l’aperception dans une connaissance parfaite. De même que la nature imparfaite ne permet qu’une connaissance imparfaite, la connaissance parfaite de l’aperception est permise par une chose parfaite. Ce qui existe en perfection n’a pas été créé. L’esprit n’est pas créé. « Un être parfait ne serait point parfait s’il lui manquait l’existence » signifie qu’une connaissance parfaite dans l’aperception implique un être parfait, non créé. Comme la nature imparfaite dépend d’autre chose que d’elle-même, elle dépend soit d’un être parfait qui l’a créée, soit d’un autre être imparfait qui l’a créée. Mais si la nature avait été créée par un autre être imparfait, cet autre être imparfait serait lui-même à l’intérieur du domaine de l’intuition, c’est-à-dire : il est contradictoire que la nature imparfaite soit créée par un être imparfait dans la mesure où la nature est la totalité selon la loi de notre intuition. Que notre intuition ne puisse, via les sens et même par leurs prolongements technologiques possibles, espérer percevoir la totalité des objets et des qualités du monde naturel n’est pas en cause : c’est là le résultat de la connaissance intuitive, inductive. Mais la loi de cette connaissance est précisément que tout ce qui me reste inconnu est dans l’unité de la nature elle-même ; et puisque l’antinomique de la nature suppose une création, cette création est l’acte d’un être parfait, de l’existence duquel je ne puis douter, et non d’un autre être imparfait, il n’y a d’autre être imparfait que la nature.

Or cette création n’est pas dans le temps car cela signifierait que le monde a commencé, mais c’est là une proposition antinomique. La création du monde est une autoreprésentation de la chose en soi dans les formes de la nature, c’est-à-dire dans le temps et dans l’espace. La nature n’est pas, au sens où le reflet d’une personne dans un miroir n’est pas cette personne mais seulement sa représentation. On dit qu’elle est créée.

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(iii)
L’idéalisme transcendantal contre le matérialisme

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Pourquoi y a-t-il toujours un moment où le matérialisme « reprend ses droits » ? Est-ce parce que nous sommes une civilisation théorique (fondée sur la raison théorique, et la nature n’existe que pour la raison théorique) ? Une civilisation théorique n’est une civilisation qu’en théorie. La science ne peut pas fonder une civilisation, seulement des théories. Plus la science progresse, plus la civilisation recule.

Les postulats de la science sont toujours en contradiction avec ceux de la religion, comme le matérialisme philosophique est en contradiction avec l’idéalisme philosophique, mais ses résultats sont toujours indifférents au regard des vérités de la religion, parce que les résultats de la science ne peuvent déterminer nécessairement une forme de législation. Quels que soient ces résultats, la législation ne s’appuie pas sur eux mais sur une délibération de la raison morale pratique, et ce même quand un, plusieurs, voire tous les partis justifient leur position au nom de résultats scientifiques.

C’est pourquoi la civilisation recule avec les progrès de la science, car une civilisation repose sur la loi morale sous forme de législation correcte, or la science rend les esprits moins familiers avec ces considérations par la mécanicité de son heuristique. Une activité indifférente quant aux fins morales n’a pas les moyens de maintenir un niveau suffisant de moralité dans le corps social. Les progrès de la science se payent d’une mobilisation toujours plus grande de l’intellect sur les questions mécaniques, car le Gestell (Heidegger) s’effondrerait sans cette mobilisation dans l’infrastructure technique.

La science n’a produit et ne peut produire aucun résultat de législation. La méthode expérimentale a réduit la pensée dialectique alors qu’elle ne peut la remplacer comme support de l’activité législatrice.

Les chants de la haine, de Leon Larsson

Leon Larsson (1883-1922) est un poète prolétarien suédois auteur de poésies révolutionnaires. À l’âge de quinze ans, il fut condamné à une année de travaux forcés pour l’incendie de la forge où il travaillait comme apprenti. Il rejoignit le mouvement anarchiste connu en Suède sous le nom de « jeunes socialistes » (Ungsocialisterna) – des gens qui n’étaient pas tous jeunes et dont le nom de socialistes a mal vieilli du fait des politiciens que nous avons connus sous une telle étiquette depuis cette époque.

Tout comme, du dix-neuvième siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, nombre de Suédois et autres Scandinaves, il émigra aux États-Unis, où il ne trouva pas ce qu’il cherchait et retourna bientôt en Suède. Peut-être suivait-il la trace de Joel Hägglund, alias Joe Hill, chansonnier et syndicaliste nord-américain originaire de Gävle, figure de proue de l’organisation des Travailleurs industriels du monde, les « Wobblies », exécuté pour homicide en 1915 dans l’Utah au terme d’un procès expéditif.

Au cours de sa carrière militante et littéraire, Leon Larsson passa par différentes idées, dénonçant en tant que social-démocrate les anarchistes dont il avait fait partie, dans son roman L’ennemi de la société (Samhällets fiende) de 1909, puis, dans son essai de 1916 Le syndicalisme : Avertissement d’un travailleur (Syndikalismen: Ett varningsord av en arbetare), dénonçant le syndicalisme en tant que « danger pour le prolétariat » (sans que je puisse dire si cette dénonciation est à la manière bourgeoise ou à la manière de Lénine, qui, comme on le sait, voyait dans les syndicats une forme d’action inférieure et nuisible, contrairement au parti révolutionnaire, ou bien si c’est un retour à l’anarchisme pur et dur opposé à l’organisation des travailleurs en syndicats et à l’anarcho-syndicalisme).

Les œuvres complètes de L. Larsson ont été publiées en 2011 aux éditions BookLund.

Pour le présent billet, nous avons traduit des poèmes de ses deux premiers recueils, tous les deux parus en 1906 : Les chants de la haine (Hatets sånger) et Du fond de l’abîme (Ur djupet). Il semble bien qu’il n’existât pas en Suède à ce moment-là de « lois scélérates » comme nous en avons en France depuis 1893 et qui visaient précisément, au moment de leur adoption, la littérature anarchiste. (Ces lois scélérates font toujours partie de notre corpus juridique et viennent de valoir à quelque six cents personnalités politiques et syndicalistes françaises, et non des moindres, des citations pour « apologie du terrorisme » après les événements du 7 octobre au Proche-Orient, du fait, semble-t-il, de plaintes en série par deux ou trois organisations – qui les finance ? –, ce qui semble être le premier cas de spamming juridictionnel de l’histoire de la justice française, qui a toutefois l’air, à ce stade, de trouver cela tout à fait normal.) La poésie anarchiste de Leon Larsson aurait peut-être subi le régime des lois scélérates si elle avait été publiée en France. Or ces lois sont toujours en vigueur : le moyen, je vous prie, d’être certain qu’elles ne s’appliqueront pas au traducteur que je suis ? Aucun moyen car, avec ces lois et les autres du même acabit, une seule chose est sûre, c’est que personne ne peut jamais être sûr de rien. Qu’il me soit permis de dire, pour ma défense, que ce travail de traduction se veut un travail éducatif.

Pour l’anecdote, parmi les quelques personnalités qui s’opposèrent aux lois scélérates, on nomme volontiers, voire surtout, Léon Blum. On oublie d’ajouter que, lorsque ce dernier dirigea le Front Populaire, il se garda bien de supprimer ces lois. Or c’est ce point-ci plutôt que celui-là qui nous fait savoir ce qu’il faut penser de la position de Blum vis-à-vis des lois scélérates.

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Les chants de la haine
(Hatets sånger, 1906)

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Chant de la haine (Hatets sång)

Mon chant, il chante la misère et l’injustice,
les durs coups de fouet et la tyrannie séculaire.
Je l’ai composé dans le sang, les longues nuits de souffrance,
et le chante avec tristesse, haine et colère.

Mon chant ne chante pas ceux qui souffrent avec patience.
Et ce n’est pas un chant de joie ni une chanson d’amour ;
non, il ne parle que d’orages et de temps difficiles,
de combats dans les steppes nues, de mort sur les chemins couverts de sang.

Mon chant retentira sauvagement dans les rues et sur les places.
Aussi sauvage que le rugissement de la tempête et le tonnerre.
C’est une chanson de détresse, de tourment et de chagrin.
Un cri de vengeance poussé par l’enfant affamé de la misère.

Je n’ai pas de place pour la paix, l’amour et le pardon,
je n’ai qu’un sentiment : une haine diabolique.
Et l’enfer a sa demeure dans mon âme elle-même,
c’est un feu de l’abîme, qui consume et détruit.

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Pas d’obole (Inga nådegåvor)

Tu viens vers nous en manteau noir
avec un regard souriant et pieux,
tu descends précautionneusement l’escalier moisi
conduisant à la cave de notre misère.

C’est ainsi que tu visites tes journaliers affamés
pour soulager les plaies de l’indigence,
mais tu oublies que c’est à nous que tu voles
tes écus depuis longtemps.

Avec l’argent volé nos tourments ne sont point apaisés,
c’est une goutte d’eau dans une mer infinie :
les tas d’or que tu dis être à toi
sont rouges de notre sang.

Avec le seul pain de la charité tu penses endormir
et tromper l’esclave sur sa propre terre, –
mais je préfère voler tes richesses
que de recevoir les miettes de ta table.

Non, va-t’en de notre sombre caverne !
N’essaye pas d’empêcher la détresse de tes serfs.
Car nous maudissons les miettes charitables
jetées depuis ton opulence.

Nous haïssons, haïssons cette engeance de pillards
qui conduit tant d’hommes au précipice.
Et nous maudissons ta main qui tend
dans l’antre de la misère un sou volé.

Nous ne voulons rien de l’opulence,
aucune obole de la table des riches ;
car ce que nous voulons, c’est tout le pain
– sans en rien retrancher – produit par notre terre.

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Dans l’esclavage (I träldom)

Comment se peut-il que je sois né pour vivre dans les ténèbres,
pour fouler éternellement la boue dans cette vie,
condamné à vivre dans un trou sordide
où l’obscurité de la nuit ne s’éclaircit jamais ?

Je veux quitter ce brouillard ténébreux
et marcher sur la route ouverte,
laisser derrière moi ce désert d’ordures
qui me sépare de l’Éden de la vie.

Et je veux être purifié, laver mon âme
dans les rayons et les bains de la beauté,
que je puisse la contempler, claire et haute,
celle qui convie de toute éternité à la cité de la pulchritude.

Alors je suis parti des sombres vallées de la misère
vers la lumière solaire de la vie – loin de ma nuit épaisse.
Mais le gardien du temple lumineux,
ah ! avec un rire de mépris me repoussa.

« Tu n’atteindras jamais cette clarté
car tu es né pour être esclave de la nuit.
Souffre à jamais le froid et la faim,
sois pour toujours écrasé par le talon des puissants. »

Ainsi suis-je condamné à vivre dans l’abîme,
méprisé, battu, déchiré, dégradé.
Levant des mains calleuses vers le ciel,
je maudis le sort qui m’a fait naître esclave.

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Soif de liberté (Frihetsbegär)

À l’origine des temps fut allumée
une étincelle, la soif de liberté ;
au plus profond de l’âme du peuple
cette étincelle luit et brûle.

De siècle en siècle elle a brûlé
dans les longues et noires années,
et elle brillera et flambera
aussi longtemps que dure le monde.

Cette étincelle donne à l’esclave
ses rêves du pays aryen†
et sa foi dans l’avenir
qui brisera la servitude.

Cette étincelle brillait chez Satan
quand il engagea sa lutte solitaire contre Dieu,
se rebella contre son maître,
refusant d’obéir à sa loi.

Cette étincelle nous pousse de l’avant
sur une route funèbre et difficile,
cette étincelle est la haine qui nous conduit
au combat dans la guerre de libération.

pays aryen : Traduction de « Ariens land », expression employée par le poète suédois Gustaf Fröding dans un célèbre poème de 1896, Un rêve du matin (En morgondröm), et qui pourrait avoir servi de lieu commun poétique : chez Fröding, ce « pays des Aryens » est une thématisation, fondée sur Nietzsche, du bonheur temporel par opposition au paradis post-mortem, ce qui est aussi le cas dans le présent poème de Larsson. (Nous reprenons ici l’analyse donnée par la page Wikipédia en suédois consacrée au poème de Fröding, tout en remarquant que « pays des Aryens » se dirait aujourd’hui « Arierns land » : si l’analyse en question n’est pas fantaisiste, l’anomalie est peut-être imputable à la réforme de l’orthographe suédoise.)

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La cloche de la tempête (Stormklockan)

Entends, ô entends dans la nuit
le sauvage badonguement de la cloche,
sa menace, son cri d’avertissement !
Entends le battement sourd résonner,
tantôt ascendant, tantôt descendant,
comme une mer déchaînée.

Les fondations de la tour vibrent
et lourdement tremblent et sourdement craquent
quand l’airain est mis en branle.
Qu’elle craque, la tour moisie,
qu’elle frémisse comme dans l’angoisse
aux coups que le battant assène.

Avant, elle chantait des chansons fausses
sur la convoitise et le repentir
et la grâce dans les bras de Jésus ;
et la misère grelottante, affamée
se voyait promettre après la mort
un bonheur éternel, havre de paix.

À présent, quand le son puissant de la cloche
monte dans les hauteurs du ciel,
c’est le psaume sauvage de la misère.
Car avec ces notes retentissantes
elle veut réveiller le monde entier
de l’étouffement du sommeil.

C’est dans la nuit obscure
que le peuple prend sa revanche
de l’iniquité des siècles dans le sang,
quand au cœur des villes
la multitude puissamment gronde
comme un fleuve impétueux et débordé.

Vois, le nid du mensonge est détruit !
Vois, la forteresse de la violence s’écroule
sous le chant sauvage de la cloche.
Et par la hache et par l’épée
le vieux monde sera bientôt conduit
à sa chute et disparition.

Que flambent les flammes ardentes,
qu’elles causent des ravages,
répandent la destruction !
Dans une mer de feu sans limites,
tous les pays de la terre
doivent être lavés du crime et de l’ignominie.

La cloche de la tempête retentit,
la tour tremble sourdement, oscille
aux coups puissants des cloches.
Que ses notes montent plus haut,
jusqu’à ce qu’elle sonne triomphalement
le jour rouge du jugement dernier.

*

Aux imbéciles ! (Till narrarna!)

Vous, frivoles imbéciles de la société
qui passez vos jours dans les plaisirs,
vous vous réveillerez quand la société tremblera,
entendant le badonguement des cloches.

Vous foulez d’un talon de fer
la poitrine gémissante des esclaves,
c’est avec l’acier et les balles sifflantes
que vous leur apportez soulagement et réconfort.

Pendant des siècles ils ont été dupés
et réduits à la pauvreté,
dépouillés du droit et du pain :
pour pain vous leur avez donné des pierres.

Mais les gens se réveillent de leur misère,
ils se rappellent les temps qui ne sont plus
et la haine que rien ne peut éteindre
flambe à nouveau dans leurs pupilles.

Oui, vous étiez des imbéciles qui pensiez
que la tempête n’arriverait jamais jusqu’à vous
et noyiez la peur des soulèvements
dans les plaisirs et le schnaps soporifique.

Oui, chantez et riez, imbéciles,
vivez dans la joie et le luxe ;
répondez aux larmes des affamés
avec des coups de bâton, la dérision et le mépris.

Et laissez vos chanteurs chanter
le vin dans les coupes dorées ;
que vos « salut ! » tonitruants résonnent
en longs échos dans les salons festivement décorés.

Oui, faites la fête, tous, et dansez,
tant qu’il peut dans vos fêtes y avoir de la joie
et que vous pouvez couronner vos fronts
de fleurs et verdoyantes feuilles.

Votre danse est une danse sur le volcan ;
elle a lieu au bord de la tombe, votre fête !
Le coq rouge va bientôt pousser son cocorico
et la mort sera votre convive.

Dans les villages, dans les rues des villes,
la pensée du peuple est en ébullition,
le monde, avec ses différents pays,
est au bord de l’effondrement.

Le tonnerre gronde, le vent siffle, les éclairs luisent
dans la tempête grandissante des esclaves.
Des vieilles formes de la société
elle va faire des décombres.

Il sera trop tard quand vous l’entendrez éclater
avec le sourd crépitement de la foudre,
vous verrez le feu se répandre
et réduire vos lares en cendres.

*

Un chant de l’abîme (En sång från djupet)

Dans l’abîme où nous vivons, nous ne voyons jamais le jour,
à la rouge lumière des torches nous avançons à tâtons
dans les galeries où se répercute le bruit sourd des marteaux
quand nous extrayons le minerai des entrailles de la montagne.

Lorsque le soleil se lève sur les champs et les vertes vallées,
et les oiseaux de l’air chantent leurs psaumes de joie,
dans les souterrains commence la quotidienne fatigue,
nous faisons monter à la surface le riche et lourd métal.

Enfants de l’inframonde, fils éreintés des ténèbres,
nous aspirons à la lumière, à la vie dans les contrées ensoleillées ;
c’est en vain que l’avons désiré car nul n’entend les prières
pleines de nostalgie montant du puits obscur de la mine.

Vous autres qui sur la terre marchez et folâtrez
dans les vastes plaines, les champs couverts de fleurs,
que savez-vous de la misère endurée par ces milliers d’âmes,
de la pauvreté souterraine, avec son froid et sa faim ?

De la pâle pauvreté des ténèbres, de cette Géhenne dans la vie,
de nos innombrables peines vous ne savez rien !
Vous ne voulez penser, deviner, sentir,
vous ne voulez entendre ces voix de l’inframonde !

Mais si depuis ces profondeurs obscures aucune voix ne s’entend,
et si nul œil ne voit notre détresse millénaire,
le tonnerre est pourtant perceptible, un tonnerre lourd et menaçant,
un grondement souterrain qui annonce la tempête et la mort.

Oui, entendez ce roulement dans les sombres couloirs de l’abîme,
qui tonne sourdement, retentit, jette éclair après éclair,
ce sont les enfants des ténèbres, vos milliers de prisonniers
qui font sauter leurs explosifs sous votre château !

Nous voulons sortir de la nuit et des terriers,
faire sauter tous les obstacles et toutes les chaînes ;
nous émergerons de l’ombre à la lumière et dans la liberté,
et nous bâtirons sur la terre l’avenir dont nous rêvons !

*

Tempête à l’est (Stormen i öster)

Ndt. Évocation des événements de 1905 en Russie.

Les bords du ciel luisent, flamboient,
des nuages de foudre s’amoncellent à l’est ;
la tempête avance du pays des tsars,
grondant de mille voix menaçantes.
Le signal est donné depuis la mer d’Asie
par les milliers de canons du Japon :
et les tyrans du peuple préparent leur sépulture
dans la crépitante musique de la guerre.

Mais le peuple dormait depuis des siècles
dans une nuit aux antres ténébreux
où le mensonge et la violence règnent
en maîtres sur la pauvreté,
ah, le peuple fut endormi par les chants de psaumes
qu’entonnaient les rangs de prêtres,
avec la Vierge Marie dans la pompe des cieux,
avec le tsar, leur père sur la terre.

Ils vivaient pour le tsar, payaient leur sou
au trésor qui engraisse les princes ;
ils étaient conduits par la faim au bord du gouffre
et saignaient à mort dans les guerres, patiemment.
Pieux comme des bœufs, ils portaient leur fardeau
et jamais ne se plaignaient dans le besoin :
ils rongeaient des os et buvaient leur kvas,
et allaient joyeux à la mort.

Et les héros de Russie dans la misère et le besoin
ont en vain combattu pour le droit.
Ils eurent en braves des morts de martyr,
agonisant sur les plaines enneigées.
Alors souffla depuis les ténèbres un vent d’aurore,
dans le brouillard des siècles splendit une lumière !
Le peuple est enfin sorti de son sommeil
pour l’heure frémissante de la révolution.

La tempête avance sur la mer, sur la terre,
sur les vastes étendues de la Russie ;
cela tonne, cela gronde sur le monde entier,
c’est la promesse de la lutte et du soulèvement :
c’est la vengeresse tempête de révolte des Russes
qui s’abat sur le pays ;
c’est le peuple qui se forme en communauté
pour la réalisation des idéaux séculaires.

Un coup de feu vient d’éclater, une bombe vient d’exploser,
et les chants frémissants de la tempête retentissent.
Bientôt le droit sera constitué, sur un reste de barricade,
et le trône est condamné.
Car quand le droit est étouffé et ne trouve d’interprète,
quand le peuple est accablé de chaînes,
alors seuls le poignard et la bombe peuvent parler –
alors la tempête surgit des cabanes des travailleurs.

*

Les pétroleuses (Petrolöser)

Nous ne combattons pas avec des canons et des fusils
dans les batailles où retentit le tonnerre ;
nous allumons le feu qui détruit les villes,
nous démolissons, dévastons et pillons.

D’abord ils voulurent rire de notre armée en jupons,
on fit des gorges chaudes de cette légion de femmes,
mais plus personne ne rit à présent : on pousse les hauts cris
contre la cohorte des tigresses affamées.

Nous ne marchons pas dans le tonnerre et le bruit
à la musique des tambours
mais les bourgeois crient et s’enfuient terrifiés
devant le bataillon des jupes.

Nous nous glissons derrière les maisons délabrées
dans l’obscurité des rues et des ruelles,
et nous laissons décombres et gravats derrière nous,
des cendres noires et fumantes.

Notre seule devise est : « Allumer, allumer,
frapper et détruire, ravager :
que la mer de feu monte haut dans le ciel,
que les flammes enfantent un monde ! »

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« Malheur aux vaincus » (« Ve de besegrade »)

« Malheur aux vaincus ! », les entend-on hurler,
quand les scribouillards des journaux poussent leurs cris vers le ciel.
Ils mâchent leur salive et crachent du venin,
jappent et glapissent dans une fureur sauvage.

Oui, chantez, petits scribouillards, pour les magnats de la monnaie
et louangez le vainqueur, et le bonheur et la paix.
Mais les soldats de la peine peuvent longtemps encore,
même affamés, continuer leur immense combat.

Oui, tombez à genoux et chantez, petits laquais,
faites monter vos cris de jubilation.
Car le maître paye en écus sonnants et trébuchants
les chansons – et les genoux douloureux.

Ô vermines, scribouillards, valets en esprit,
quand la bataille sera terminée, revenez
et vous verrez bouche bée comment un millier de plébéiens
se sont battus comme des lions, ont triomphé en hommes.

*

Du fond de l’abîme
(Ur djupet, 1906)

.

Ma Muse (Min sångmö)

Ma Muse n’est pas comme les autres
une jeune fille qui gazouille et rit ;
non, c’est une femme de l’obscurité,
une fille du froid et de la nuit.

Elle n’a jamais appris à rire,
n’a pas grandi en jouant,
et dans la vie elle n’a jamais connu
une heureuse caresse humaine.

Elle fut laissée à l’écart de la joie de chaque jour,
du soleil et du bleu du ciel,
et c’est pourquoi elle s’est tôt desséchée,
ses joues sont devenues grises et creuses.

Quand brille une rougeur sur ces joues,
d’un éclat hectique et cuisant,
c’est la fièvre de son sang
qui les rend sombres et rouges.

Avec son luth ma Muse vient
de milliers de chagrins ;
elle vient en guenilles,
avec un châle gris et râpé.

Elle joue du luth et chante
un chant triste et singulier ;
elle chante l’obscurité et la grisaille,
la pauvreté, la souffrance et les pleurs.

Elle chante les misères de la vie,
la disparition de la joie en ce monde,
l’Éden, le paradis des rêves
gardé par une épée de feu.

Mais qu’approche la tempête, la conflagration,
que le peuple se mette en mouvement,
alors elle marche derrière des drapeaux rouges
et chante le chant de la tempête.

Alors elle jette son luth
et s’empare d’un tambour et rataplan !
insurgée, elle fait retentir le tambour
quand le peuple déferle en vagues puissantes.

*

Dans l’abîme (I avgrunden)

Dans les profondeurs de la terre
où n’atteint pas la caresse du soleil,
dans les domaines de la tristesse
où le dragon est couché sur son trésor
en repos éternel et menaçant ;
des formes courbées errent
par les sombres galeries du royaume des morts,
et des yeux injectés de sang scrutent
les vastes et claires régions
où les gens vivent dans le bonheur.

C’est l’engeance de la tristesse,
vivant ignorée des gens heureux
car elle fut condamnée à la souffrance
dans les donjons du désespoir,
à la pauvreté dans les régions du dénuement.
Et jamais ne parviennent les saluts de la lumière
aux cohortes dolentes de l’abîme,
qui espèrent, implorent leur délivrance
des maints pièges sournois
dressés dans les puits du dragon.

Ici est le mystère obscur
dont le voile ne peut être levé,
où des centaines de milliers pleurent,
se lamentent et soupirent éternellement
dans les tourments du désespoir.
Et résonne sourdement l’appel affligé
de ces gens criant dans l’angoisse,
car ici, dans l’obscurité, le froid,
se tisse une lugubre histoire
de malheurs par milliers.

Jamais le soleil ne brille
sur ces gens qui souffrent perpétuellement,
qui meurent de faim et de froid éternellement,
et glissent toujours plus bas,
plus loin des étoiles et du ciel.
Et cent millions plongent
dans les précipices plus obscurs,
dans les régions de la misère,
au fond de l’abîme
où les regards n’atteignent point.

Et au fond du désespoir
l’appel affligé des tourmentés meurt étouffé ;
d’innombrables mains maigres
se tendent, mais en vain,
vers les pays bienheureux du soleil.
Les prières de lèvres pâles,
les cris sauvages et sourds
résonnent perpétuellement
dans les royaumes lugubres,
montant vers les bords du ciel.

Des torrents de larmes coulent
sur les joues que la souffrance a creusées,
car nul d’entre eux ne trouvera jamais
le bonheur qui les fascine,
les appelle indistinctement de loin.
Et l’homme en vain serre
ses poings convulsivement
et rugit de colère
et de défi contre le sombre génie
qui règne sur la nuit du malheur.

Nul n’ose lever la main
contre le haï dragon de l’abîme
qui se repaît de sang ;
car il est toujours éveillé
et les menace tous de mort.
En larges cercles constricteurs,
il repose dans une crevasse grise
et apporte le malheur et la mort
à ceux qui vivent dans l’abîme,
dans les ténèbres et la détresse éternelle.

Les cohortes qui pantèlent accablées
sous le joug du dragon sont contraintes
de rapporter chaque jour du gouffre
les trésors au doux son métallique
pour accroître sa richesse.
Les sages deviennent imbéciles
à force de chagrin et d’épuisement sanglant,
et des torrents de larmes chaudes
coulent sans cesse autour de l’or
dans le sanctuaire de l’affliction.

***

Mais la mesure est comble
pour la race asphyxiée des misérables,
et les flammes rebelles de la vengeance
dévasteront les ergastules du dragon
en crépitements rouge sang.
Le dragon sera exterminé,
les fers rouillés seront brisés
et le feu se répandra sauvagement
quand les flammes avides flamboieront
et danseront autour de son cadavre.

Car le peuple qui souffre sans cesse
attend depuis des éternités
les temps heureux baignés de soleil
qu’ont vus les prophètes
au premier printemps des âges.
Alors le brouillard se dissipera
et le soleil versera sa lumière
sur l’armée des opprimés
qui depuis le gouffre sans fond
se répandra sur la terre lumineuse.

*

Tous les deux (Två människor)

Mon amie, je te vois à nouveau
dans le même abaissement que moi.
Je connais ton histoire
car tes yeux rouges d’avoir pleuré
parlent de souffrance et de coups.

Le feu est éteint dans ton regard,
ton visage est jaune, creusé.
Tu voulus te purifier aux rayons du soleil
et c’est pourquoi tu montas vers le jour,
mais tu es retombée dans la boue.

Peut-être un jour as-tu rêvé
que la vie était joies et chansons.
Mais il te fallut récolter la moisson des maux
et dans la sombre misère apprendre
que la fatigue et le chagrin durent longtemps.

Il t’aurait fallu apprendre à suivre
la voie large et par beaucoup suivie,
nous aurions dû écouter les autres
qui se gaussent, menacent et blâment
l’âme refusant de plier.

Oui, tu es comme moi une âme égarée,
jetée dans la misère et le besoin,
et maintenant tu hais le soleil et le jour
car tu es piétinée et battue,
tu es déjà une morte dans cette vie.

Le bon et le noble de ma pensée
furent accueillis avec dérision et ricanements,
et j’ai alors noyé mon amertume,
oui, j’ai jeté mes pensées et mes rêves
dans le vin soporatif des tavernes.

Autrefois nous étions jeunes tous les deux,
nous aimions folâtrer ensemble,
quand nous savions encore rire et chanter
et nos jours n’étaient point accablants
car les soucis cédaient devant la joie de vivre.

Oui, nos joues alors étaient chaudes
du sang bouillonnant dans nos veines
et nos regards brillaient
quand nous supportions joyeusement les fatigues
avec l’humeur désinvolte de la jeunesse.

Mais ce temps a vite passé
avec les jours et les ans pleins de chagrins ;
nous avons lutté contre les années et souffert,
en vain avons-nous combattu le destin :
le destin nous a infligé blessure sur blessure.

Cependant, mon amie, oublions
que le temps est passé, dévastateur.
Vidons notre verre d’eau-de-vie
et rêvons dans l’ivresse
au château détruit du bonheur.

*

Un destin (Ett öde)

La nuit est sinistre, les bourrasques mugissent
en forçant leur chemin
au-dessus de la ville en tourbillons
et les flocons de neige tombent
et scintillent dans la rue.

Un mendiant boitille l’échine courbée,
son chapeau tout élimé,
le corps frissonnant dans des guenilles ;
ses membres sont glacés,
ses pieds saignent à cause des pavés.

Il avance en titubant, ne peut s’arrêter,
il doit continuer de marcher,
le froid pousse ce vieillard
éreinté, affamé,
cherchant un lit sur son chemin d’errance.

Mais où fera-t-il son lit par une telle nuit,
peut-être dans cette eau là-bas,
dans le courant tonitruant, entre les blocs de glace,
car il pressent la fin
de tout, de son rêve humain anéanti.

Il voit la récompense des fatigues du travail,
de son sang rouge,
de sa loyauté, soumission et diligence,
de la sueur qui a coulé de son front
et des forces brisées par trente années de labeur.

Ses yeux sont injectés, son âme est convulsée
par des pensées contraires
qui le tourmentent plus encore que le froid et le vent,
et des larmes brûlent,
gelées, sur ses joues creuses.

Il entend les ondes tourbillonner,
elles appellent, offrent
à l’homme épuisé un refuge protecteur ;
il trouvera l’oubli dans les bras du fleuve,
et le repos et la paix.

***

Les eaux tonitruantes roulaient et bondissaient,
elles engloutirent le cri
de l’homme qui sauta hors de la vie,
et chantèrent lugubrement
un psaume funèbre, et le chant de la misère.

*

Dans la forêt (I skogen)

Viens, mon amie, allons marcher dans la forêt,
fuyons la dure musique des rues,
allons nous promener un moment
loin de l’atelier couvert de suie.

Là, dans l’ombre de la forêt, le vent murmure,
rassasié de repos et frais ;
cette fraîcheur, c’est tellement bon sur mes joues brûlantes
quand nous errons dans les chambres de la forêt.

Et je veux là-bas entendre ta voix
car tes paroles peuvent me faire du bien
et tes chansons m’apportent soulagement, réconfort,
chassent les maux de mon âme.

Pour un moment j’oublie la peine et le chagrin,
j’oublie que tout le reste est gris et sans espoir
et je crois que tu es une fée des rêves
qui me conduit vers un château de légende.

Quand nous marchons comme en rêve parmi les fleurs et l’herbe
sous les colonnades de la forêt,
je sais qu’il existe encore quelque chose
pouvant me donner de la joie.