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Poésie sino-panaméenne

L’anthologie de poésie sino-panaméenne Vástagos del Dragόn: Veinticuatro poetas chino-panameños (Panamá, 2014) (Rejetons du dragon : 24 poètes sino-panaméens) est, ainsi que le soulignent les auteurs de l’anthologie, Luis Wong Vega, Winston Churchill James et Rita Wong Lew, une première en Amérique latine, qui fait suite à des anthologies similaires aux États-Unis, au Canada et en Angleterre. – L’idée d’un recueil comparable semble impensable en France, bien que nous ayons une importante communauté chinoise et sino-française –ainsi d’ailleurs qu’un académicien franco-chinois–, car, pour nos autorités culturelles, qui n’ont jamais contribué en rien à notre culture, il n’y a pas de culture « franco trait d’union » à moins que ce ne soit une culture franco-française, et c’est aussi cela, l’exception culturelle française, un chauvinisme bovin qui ne dit pas son nom et qui se prétend même le contraire. Nos autorités veulent bien, disent-elles, tous les migrants du monde, mais à condition d’en faire des petits Français universels.

L’idée de littérature sino-panaméenne est pertinente au vu des spécificités culturelles mais aussi historiques de la communauté sino-panaméenne. Ici comme dans d’autres pays d’Amérique, les Chinois ont servi de main-d’œuvre bon marché, taillable et corvéable à merci, pour la réalisation de grandes infrastructures continentales, chemins de fer, canal de Panama…, et le nombre de morts chez ces immigrés sous contrat dépasse l’entendement, du moins l’entendement d’un civilisé n’ayant jamais regardé l’envers de la médaille. Ces faits se retrouvent bien sûr dans la poésie sino-panaméenne, notamment dans la poésie d’auteurs engagés comme le poète de réputation internationale Francisco Chang Marín, alias Changmarín (1922-2012), dont j’ai déjà traduit cinq poèmes dans mon billet Poésie anti-impérialiste du Panama et dont je traduis ici de nouveau deux poèmes car Changmarín fait bien évidemment partie de l’anthologie sino-panaméenne, mais aussi le peu connu Antonio Wong, dont je traduis l’ensemble des trois poèmes figurant dans l’anthologie.

Mais ces spécificités historiques et culturelles n’empêchent nullement ces auteurs de prendre position sur les grandes questions nationales, continentales et d’ailleurs mondiales de leur temps. Ainsi, le poète Julio Yao (Julio Yao Villalaz), qui fut conseiller du président anti-impérialiste Omar Torrijos, est ici représenté avec un poème environnementaliste, et Carlos Fong évoque, bien que de manière décalée, la fête nationale du Panama. Carlos Fong a par ailleurs consacré plusieurs livres à l’invasion du Panama par les États-Unis en 1989 – invasion qu’il qualifie dans une interview d’« infamie » –, tels que son roman Aviones dentro de la casa (2016) (Des avions dans la maison) et l’anthologie El humo y la ceniza: Antología literaria de la invasión de Estados Unidos a Panamá (1993) (La fumée et la cendre : Anthologie littéraire de l’invasion du Panama par les États-Unis). – D’autres genres sont représentés dans les poèmes qui suivent : poésie dévotionnelle de Rita Wong Lew, poésie de l’absurde de Lucy Cristina Chau, « quasi-poésie » (casi poesía) originale de David Ng, tirée de son recueil Casi veinticinco poemas (2010) (Presque vingt-cinq poèmes).

Les poètes ici traduits sont, par ordre d’apparition : Carlos Francisco Chang Marín (2 poèmes), Antonio Wong (3), Julio Yao (1), Mozart Lee (2), Rita Wong Lew (1), Carlos Fong (1), Lucy Cristina Chau (2), Davig Ng (3) (au plaisir d’apprendre comment son nom se prononce).

L’anthologie est disponible en ligne (x).

Couverture de l’anthologie poétique “Vástagos del Dragόn: Veinticuatro poetas chino-panameños” (Panamá, 2014)

*

Ici ma douce langue pour le verbe (Aquí mi lengua suave para el verbo)
par Carlos Francisco Chang Marín

Ici ma douce langue pour le verbe
qui doit semer d’épis les chemins.
Pour mentir, jamais ; pour se glorifier, jamais ;
ni aduler, ni se taire quand les autres se taisent.

Muets doivent rester ceux qui trahissent,
ceux qui laissent faire et ceux qui trompent.

Langue pour le combat, pour l’hymne
qu’entonneront les voix opprimées.
Langue pour goûter l’espérance,
le miel des roses à venir.
Langue, je t’aime pour vivre
et non pour gémir, et non pour te faire taire
quand près de toi le claquement du fouet
prédit l’heure de la mort.

*

Ces yeux ont vu surgir la bête (Estos ojos surgir vieron la bestia)
par Carlos Francisco Chang Marín

Ces yeux ont vu surgir la bête
dans la nuit bouvière sans rivages.
J’ai vu paraître la clôture, les fils de fer barbelés
parcourir les antiques prairies
et ne point laisser aux pas un empan ouvert
où le fugitif puisse bâtir sa cabane.

J’ai vu couper la Patrie en deux,
Je l’ai vu diviser et planter un autre drapeau
étranger comme une patte de léopard.

Dans mes yeux les pieds mettent
sur la poussière desséchée du chemin
le grand casse-tête de la vie.

Je repars toujours à l’arrivée, même quand la nuit tombe
je vais bien au-delà des crépuscules.
Devant moi une étoile, derrière moi la nuit,
sur mon front l’or d’un coucher de soleil,
et une espérance bat des ailes près de moi,
car les yeux sont faits pour la marche
et non pour les pleurs affligés.

*

L’ancêtre (El antepasado)
par Antonio Wong

Alors que le vingtième siècle n’était pas encore né
il vint des côtes de Chine méridionale
mon ancêtre ;
non point porteurs de destructions ni de chaînes
ni chargés de chaînes eux-mêmes,
ils vinrent comme ouvriers sous contrat
pour réaliser des travaux,
mais nul ne peut imaginer ce que fut leur amertume…
quand ces constructeurs du chemin de fer
quittaient leur village natal
aux bambous dansants
et la patrie inspirante
aux resplendissants pruniers,
à la conquête d’un nouvel horizon,
pour affronter
les vagues géantes du Pacifique.
Nombre d’entre eux furent
vaincus et dévorés
par les vagues furieuses de la mer,
mais ceux qui vainquirent l’adversité
poursuivirent leur route et parvinrent au Panama.
Ce fut de cette triste manière
qu’arriva mon ancêtre sur cette terre,
troncs et serpents
sur son chemin de conquête,
remplissant ses obligations
et lançant des entreprises…
Ce furent promesses et décisions
qui souffrirent
de la malaria et du paludisme
et des terribles invasions
des armées de moustiques,
ces conditions inclémentes
en conduisirent beaucoup au suicide
pour se délivrer de la souffrance
et trouver le repos…
Et ces sacrifices baptisèrent
les lieux qui n’avaient point de nom :
Le Matachinos et le Chinosmuertos1
furent le sang puerpéral du Canal.

1 Matachinos, Chinosmuertos : La localité de Matachín au Panama tire son nom de Matachinos, qui veut dire « tueur de Chinois ». Ces deux noms, le second signifiant « Chinois morts », évoquent le nombre important de victimes parmi les travailleurs chinois du chemin de fer transocéanique.

Dans son roman Las luciernagas de la muerte (1992) (Les lucioles de la mort), l’écrivain panaméen José Franco donne quelques détails à ce sujet : «Entonces narraba aquello de la Compañía Ferroviaria de Panamá, la Panamá Railroad Company, cuando comerciaba con los muertos, los metía en salmuera y los vendía a los laboratorios y escuelas de medicina del mundo. Cuando se le suministraba opio a los chinos para sostenerlos en el trabajo y luego se suicidaban por miles, afectados por la ‘melancolía’, un efecto de las fiebres palúdicas, que hacía que se colgaran de los árboles con sus propios moños, se ahogaran en los ríos y lo más común, que se ‘empalaran’, una muerte atroz que consistía en sentarse sobre cañas afiladas de bambú, que los destrozaba por dentro.» (Alors l’employé de la Compagnie des chemins de fer du Panama, la Panama Railroad Company, racontait comment, quand la compagnie trafiquait les cadavres de ses travailleurs morts, elle les mettait dans la saumure et les vendait aux écoles et laboratoires de médecine du monde entier. Et comment elle administrait de l’opium à ses travailleurs pour les soutenir dans le travail, et qu’ensuite ils se suicidaient par milliers, atteints de ‘mélancolie’, un effet des fièvres paludiques, qui les faisait se pendre aux arbres avec leurs propres chignons, se jeter dans les rivières ou, le plus souvent, ‘s’empaler’, une mort atroce consistant à s’asseoir sur des pointes de bambous taillés qui leur déchiraient les entrailles.)

*

Ode à ma vie (Oda a mi vida)
par Antonio Wong

Ô, vie de ma vie,
vie saturée par la vie,
vie vécue de
soleil,
orage
et batailles ;
vie que je me suis forgé :
soldat entêté,
déceleur de plaies
et arracheur de croûtes ;
vie dévastée pour punir
les souffrances du passé ;
vie, incessante clameur à l’avenir
et guerre éternelle à l’ombre ;
vie qui cherche vengeance aux quatre vents,
inconciliable avec la puissance du mal ;
Ô vie de ma vie,
vie attrapée par la vie,
vie pleine d’amertume ;
fidèle amante du soleil
défiant la dure subsistance…

*

Ego sum
par Antonio Wong

Deux océans de leurs vagues
intempérantes et brutales
formèrent cette terre,
frange étroite
comme la ceinture pathétique
d’une vieille affamée.

De cette terre je suis né,
là-bas, de l’autre côté,
terminus du chemin de fer
où chaque traverse
a coûté la vie d’un Chinois…
Là-bas, de l’autre côté,
où la terre est brisée
éternellement blessée
pleine de souffrance et de sueur…
seulement pour rassasier
le monde, les monopoles,
dans leur soif de satisfaction.

Avant ma naissance
le monde était obscur :
mais quand je vins à la vie
le ciel
eut des étoiles et m’attendit,
par simple curiosité de me regarder
mais en me saluant de ses scintillements coruscants…

Je grandis avec mon désir
face à la mesquinerie du destin ;
je grandis avec ma lutte
à chaque pas, châtiment de la misère ;
imprégné
de toutes les saveurs de la vie ;
engendrant
de nombreux trésors de l’univers ;
un visage horrible
pour dissimuler :
la musique,
la balance,
l’épée
et la fleur !

Je suis un habitant du soleil
avec ma peau dorée,
un adversaire de l’ombre
avec des yeux obliques et un regard altier !

Je suis orphelin d’amour et de justice,
divorcé de l’or et de l’argent ;
je suis amant du soleil,
du chant
et de la pelle.

Je suis étrange,
incompris,
et inqualifiablement en colère
quand la culture n’est pas le bien du peuple
ou quand le soleil est gardé dans la bourse d’une clique…

*

Seul l’amour sauvera la planète (Solamente el amor salvará al planeta)
par Julio Yao

À Carmencita Tedman, environnementaliste patriote

La terre blessée crie de douleur.
Les poissons et les crevettes courent, sautent – volent !
fuyant des eaux qui empoisonnent leurs habitats.

Il est minuit et il fait froid.
Du haut de cette colline,
la mer nous adresse des clins d’œil avec ses étincelles
et l’on n’entend que des rumeurs de vagues et d’ailes.

Il est minuit et il fait froid, mais je suis avec toi,
guérillera d’aurores et crépuscules.
La douce clarté de la pleine lune
baigne les placides contreforts jusqu’à la côte.

La terre crie, blessée à mort.
Les vagues pleurent, les fleuves s’assèchent,
la vie meurt !
Deux êtres angoissés scrutent l’Univers implorant de l’aide

mais personne ne nous entend. Personne ne répond.

La mer rugit et tu es avec moi,
voulant surprendre des voix intelligentes
sur cette planète de sourds et d’insensibles.

Tu trembles comme un fruit mûr sur la branche,
mais personne ne répond à nos prières.
Personne ne répond, la planète meurt
mais je suis avec toi
au milieu de la nuit,
au milieu de la douleur.
Couronné de panneaux solaires,
tel satellite écoute les voix du Cosmos.
Écoutera-t-il les nôtres ?

Le Grand Frère – l’Œil qui ausculte tout –
capte des signaux de vie intelligente dans l’espace
tandis que sur cette colline glacée
deux êtres angoissés crient au milieu de la nuit,
au milieu du néant, au milieu de la douleur,
mais personne ne répond !
tandis que gémit la terre et que pleurent les océans,
tandis que poissons et crevettes cherchent leur salut dans les forêts,
tandis que cette planète agonise et que personne ne répond
et que tu trembles toute comme un fruit mûr parmi les branches
car seul l’amour sauvera la planète !

*

Des temps difficiles (Tiempos dificiles)
par Mozart Lee

Il y eut c’est vrai des temps
……………..si durs
……………..si lointains
sur ce passage de terre
peuplé d’oiseaux,
……………..de mouettes
……………..de bombes et de violence.
Il y eut de la tendresse dans la souffrance,
bien que de faux prophètes le nièrent.
Nous mangions dans le même plat
notre pain de chaque jour.
Nous portions les mêmes chaussures
et le même uniforme
pareil au temps et à l’espace…
Le bourreau nous tortura : nous et notre rêve
et chaque visite fut un nouvel an,
un arc-en-ciel de fin d’après-midi.
Les barreaux de la cellule crièrent d’impuissance
et tous les soirs le soleil nous jouait un mauvais tour.
Les chiens aboyaient aux alentours de La Modelo2.
C’est vrai, la poésie se mit à cheminer
comme Rossinante.

2 La Modelo : nom d’une prison (« la [prison] modèle »). Le poème évoque des souvenirs du temps où le poète était prisonnier politique.

*

On vit mal (Se vive mal)
par Mozart Lee

On vit mal
C’est la pure vérité
Depuis le tribunal du saint-office
Il n’y a de gloire sans un grain de maïs…
C’est pourquoi on vit mal
Las, quand une peine nous ronge le cœur
On vit mal
En ce monde ni la gloire ni la peine ne sont nos sœurs
C’est pourquoi on vit mal
En ce monde la misère –pain du peuple–
Sur la colline de San Isidro
Sur le coteau de San Cristobal
Dans le passage de Sal Si Puedes
Est appelée « extrême pauvreté »
Quand nous cherchons l’« extrême richesse »
Et que nous voyons seulement des murs sans lamentations
Roses noires
Éclipses de soleil

On vit mal
Dans l’illusion
Espérant que tout change
Et rien ne change si ce n’est en faisant un pas en avant et un pas en arrière
Je te le dis
Frère et frère
N’aie nul espoir
Quand on vit en pensant que tout vient du ciel
On vit mal
Avec des rêves puissants
Faim d’hommes
Soif d’amour
Mains sans drapeaux
Fusil sans épaule
On vit mal
Je te le dis avec le cœur !

La vie à vivre entière !
Je te dis qu’on vit mal
Quand on accepte tout et que rien ne nous plaît
On vit mal
On vit mal
Au temps des pieds
Rêvant au matin
Brisant la voix
Faisant silence
On vit mal !

*

Toujours si proche, toujours si loin (Siempre tan cerca, siempre tan lejos)
par Rita Wong Lew

Par la joie, le sourire, la solidarité, Toi toujours si proche.

Par les activités, les festivités, le bruit constant, moi toujours si loin.

Jamais tu ne m’abandonnes, car tu es le pont au-dessus de mes eaux turbulentes.

Toujours si proche, toujours si loin.

Près de mes pensées, sentiments et projets de tous côtés.

Moi toujours si loin à cause des obligations et distractions.

Tu as toujours été proche, c’est moi qui me suis éloignée.

Qu’en serait-il de moi si tu ne me portais au temps du manque, quand je ne vois qu’un groupe d’empreintes et non les deux comme quand tu es à mes côtés.

Toujours si près, toujours si loin… ou tu es à mes côtés ou tu me portes.

Toi proche, moi lointaine…

Toujours si près ton amour infini, toujours si loin mon iniquité.

Toujours si proche ta compréhension et miséricorde, toujours si loin mon égoïsme et ma complaisante vanité.

Toujours si près t’occupant de moi, me soutenant, me donnant tant de bénédictions.

Tu es là m’embrassant, moi toujours si loin me distrayant en regardant derrière moi.

Toi seul Seigneur importes, Toi qui es toujours proche.

Toi toujours si près mon Seigneur, Roi des Rois, mon amour infini.

T’aimer c’est recevoir le meilleur du meilleur, te suivre c’est recevoir tant de belles choses et me sentir près du ciel.

Je comprends que regarder derrière moi, vers l’oubli, c’est m’éloigner de ce beau ciel que tu vas me donner.

Toi toujours si près, moi toujours si loin !

*

Nous ne fûmes pas des héros (No fuimos héroes)
par Carlos Fong

Note. Le 9 janvier 2011, le centre de détention pour mineurs de Tocumen brûlait dans un incendie, à cause, selon l’enquête, d’une bombe lacrymogène lancée dans l’établissement par la police, incendie dans lequel périrent cinq jeunes détenus.

Cet incendie mortel coïncide avec le Jour des martyrs au Panama, célébrant les émeutes du 9 janvier 1964 où le peuple réclama la souveraineté du Panama sur la Zone du Canal et qui furent réprimées dans le sang par la police états-unienne de la Zone.

(Dédié à Erick Batista, Benjamín Mojica, José Frías, Omar Ibarra et Víctor Jiménez,
morts au Centre de détention pour mineurs)

Nous ne fûmes pas des héros.
Juste un cri dans une cellule humide, un châtiment réduit au silence par
la furie des flammes indifférentes.

Avions abattus
sans ailes
sans nuages
sans destin.

Nous ne fûmes pas des héros.
Jamais nous n’avons mérité un poème,
une chanson,
ou une offrande.

Nous avons gagné un tribut amer.
Nous fûmes seulement un essaim de doigts accrochés aux barreaux
implorant la pitié entre la fumée et les rires.
Avec de légères tapes aux fesses
nous nous échappâmes pour mourir l’un après l’autre ;
car c’est comme ça que nous les pauvres nous mourons.

Nous ne fûmes pas des héros
la patrie n’a pas l’obligation de se souvenir de nous
Ni de nous pleurer
Ni de nous honorer
Nous serons enterrés sans drapeau
Sans discours
Ni résolutions.

Nous ne fûmes pas des héros.
Nous fûmes seulement les enfants de la violence et de la peur.
La haine que nous consommions, aujourd’hui nous la goûtons.
La rage que nous ressentions nous revient avec dédicaces.
Notre dette, nous la payons
avec des cendres et une trace de peau.

Nous ne fûmes pas des héros, ni des martyrs.
Nous fûmes seulement une race
une espèce
des créatures massacrées,
le douleur d’une grappe de mères qui
elles aussi pleurèrent un 9 janvier.

*

Silence (Silencio)
par Lucy Cristina Chau

Combien de silence parviendrai-je à tirer de ce trou ?
Il a passé tellement de temps depuis la dernière parole,
tellement, que je ne me souviens même plus si c’est moi qui la prononçai.
Parfois je la confonds avec un rire
mais j’ai déjà oublié les raisons de ma joie
je ne me souviens même pas si c’était bien la mienne.
Peut-être était-ce un reflet de ma douleur
c’est un petit geste confus
tellement, que je ne me souviens même plus si c’est moi qui le fis.

*

Âme zen (Alma zen)
par Lucy Cristina Chau

Ils n’entrent pas
dans ma boîte à chaussures
tous les faux pas
que je fais chaque jour.
Je préfère les abandonner,
qu’ils apprennent à voler
et laissent l’espace aux espaces.

*

Trois « quasi-poèmes » (casi poesía) de David Ng

Comment le rocher
peut-il être un obstacle
puisqu’il est tranquille ?

Il semble qu’il soit nécessaire
de se vider
pour se remplir ensuite
pour ensuite
se rendre compte
qu’on est vide.

Le voyage
le plus long
est à l’intérieur de soi.
– Accompagne-moi à la récolte –

*

Pour plus de poésie du Panama en français, voyez aussi :

Poésie anti-impérialiste du Panama (x) ;

Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama (x) ; et

Poésie d’Aiban Wagua de Guna Yala (x).

Poésie de Diana Carol Forero

Diana Carol Forero est une poétesse contemporaine de Colombie. Je suis entré en contact avec elle après avoir traduit, avec d’autres poèmes d’un même site internet des FARC (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia), trois de ses poèmes, dans mon billet intitulé Poésie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) sur le présent blog (ici, billet en date du 23 septembre 2018) ; certaines de ces traductions ont entre-temps été publiées dans le numéro 174 de mars 2019 de la revue Florilège (rubrique « Poètes sans frontières »), dont deux poèmes de Diana.

Ces poèmes de Diana Forero étaient tirés de son recueil Balada para Piel de Luna (Ballade pour Peau de Lune) publié, sous le pseudonyme Gabriela Méndez, en 2016 par les FARC.

Diana a passé douze ans dans les rangs des FARC. Quand je l’ai contactée, elle était « promotrice de réintégration » (promotora de reintegraciόn) au sein de l’Agence colombienne pour la réintégration (Agencia Colombiana para la Reintegraciόn, ARC), l’organisme public chargé de la réinsertion des ex-combattants des FARC dans la société civile, et elle étudiait la psychologie dans le cadre de l’éducation à distance.

La situation de Diana comme celle de l’ensemble du pays semblait être la conséquence naturelle de l’accord de paix signé en 2016 entre le gouvernement colombien et la guérilla, après un long processus de négociation à La Havane (Cuba) ; cet accord et la constitution des FARC en parti politique, donc leur participation au processus électoral, paraissait devoir mettre un terme définitif à un conflit armé de plus de cinquante ans.

La pacification du pays a malheureusement connu depuis lors un revirement notable. Au moment où Diana et moi commencions à correspondre (via internet), en 2018, le nouveau président élu de Colombie, président d’un parti « centriste » dont le slogan « main ferme, grand cœur » a les accents typiques de la propagande autoritaire sans cœur et toute main, déclarait ne pas être lié par l’accord de paix signé par son prédécesseur avec les FARC. Diana, qui vit, comme la plupart des autres ex-combattants, dans un Espacio Territorial de Capacitación y Reincorporación (ETCR), « espace territorial de capacitation et réincorporation » – cet indigeste jargon bureaucratique désignant un camp ni plus ni moins, en l’occurrence, dans le cas de Diana, situé dans une région isolée, dans lequel les ex-guérilleros vivent comme derrière un cordon sanitaire (depuis août 2017 ils sont cependant libres de circuler) –, a perdu son emploi pour l’agence gouvernementale ARC et vit d’une activité coopérative conduite avec d’autres anciennes guérilleras.

Par ailleurs, alors qu’en 2016, la situation des ex-combattants était déjà marquée par une forte discrimination sur le marché de l’emploi et l’accès aux études, et que 68 % des personnes liées à l’agence ACR étaient de ce fait employées dans le secteur informel, les assassinats d’ex-combattants désarmés sont devenus monnaie courante à partir de fin 2018 (un fait évoqué dans le texte Amasando sueños ci-dessous), au vu de quoi nombre d’entre eux décident de retourner à la guérilla, étant donné qu’une minorité dissidente des FARC, l’ELN, avait rejeté l’accord de paix et refusé de déposer les armes.

En outre, le processus de normalisation politique des FARC est compromis par une forme de persécution judiciaire de ceux de ses membres convertis en personnalités politiques, à l’instar du poète guérillero Jésus Santrich (dont j’ai traduit des poèmes à côté de ceux de Diana), devenu sénateur de la République mais faisant l’objet d’une demande d’extradition par les États-Unis pour trafic de drogue en dépit de l’amnistie entérinée dans l’accord de paix (les États-Unis invoquent des faits ultérieurs à l’accord) ; dans une histoire embrouillée aux rebondissements multiples, qui a vu entre autres un rejet formel de la demande d’extradition par la Juridiction spéciale pour la paix, l’organe juridictionnel créé par l’accord, s’avérer insuffisant pour garantir le sénateur Santrich du fumus persecutionis à son encontre, Santrich est entré en clandestinité, avant de déclarer publiquement avec d’autres ex-FARC en août 2019 la reprise des armes, déclaration à laquelle le président de Colombie a répliqué par l’annonce d’une offensive militaire. Cette reconstitution des FARC par des figures historiques ne peut manquer d’accroître, au vu des assassinats dont ils sont la cible, selon un véritable « plan » homicidaire de l’actuel gouvernement d’après certains, les retours à la guérilla de combattants désarmés, parqués et discriminés.

Le contexte est donc rien moins qu’apaisé, contrairement à ce que l’on pouvait croire au moment où je commençais à traduire en français de la poésie des FARC.

Diana, dont le voisin dans l’« espace territorial » a été assassiné et qui a elle-même reçu des menaces de mort, est de surcroît en délicatesse avec les FARC, vu qu’elle a décidé d’en quitter les rangs peu avant l’accord de paix, elle et son compagnon craignant pour la vie de leur bébé. Si son recueil publié par les FARC présente la poétesse comme « Gabriela Méndez, Guerrillera de las FARC-EP » (EP pour Ejército del Pueblo, armée du peuple : FARC-EP est le nom complet de la guérilla), il se pourrait que ce passé, en dépit de ce que l’on pensait et espérait au lendemain de l’accord de paix, soit bien difficile à porter au cas où cet accord ne s’avèrerait avoir été qu’une vaine tentative au bout du compte.

Diana me fait aujourd’hui l’honneur et l’amitié d’accepter la publication sur ce blog d’un choix par moi-même des poèmes qu’elle m’a envoyés au cours de notre correspondance. Ces poèmes sont inédits (sauf Identidad déjà publié en ligne, comme d’autres que j’ai reçus). Alors que ses poèmes réunis en recueil sont de la poésie engagée, ici Diana Forero montre une autre facette de son talent, et c’est entre autres pourquoi il me semble important de faire connaître ces poèmes, afin que le public ait une idée de la diversité de son inspiration.

*

BOTELLA AL MAR

Arrastro mis versos
a tus pies
como plegaria cotidiana,
confiando en que el lamento
de este amor impenitente
alguna vez me acerque
al tibio milagro de tu indulgencia.

Arrastro mis versos
a tus pies
como una ofrenda,
palpitante homenaje
a tu belleza pétrea,
botella que se agita
enfrentándose, obstinada,
al frenético oleaje
de tu olvido.

*

DEVENIR

Entre ecuaciones y fórmulas,
relatos y versos
transcurre para ti lejano
el devenir de mi universo.

Ajeno a mi mundo
y a mi cuerpo,
no logro tocarte
más que en el recuerdo
que me habita,
devorándome por dentro.

Y, como siempre, cada día,
resplandece el horizonte
en la imagen de tu sonrisa,
veo brillar el sol
en el reflejo de tus ojos,
no existe una canción de amor
que no me hable de ti,
ni un poema que no lleve
tatuado para mí tu nombre,
amor;

no hubo una vida probable
en que no te hubiera soñado
y, sin embargo,
solo he sido
esta dolorosa letanía,

esta muda vigilia,
este agrio ensalmo,
este abismo oscuro y sordo
en el que intento convencerme
que a pesar de no tenerte,
he vivido.
Hace siglos que te quiero.

*

INFIERNO

He vuelto a tus versos de sangre
como quien transita de nuevo
un camino conocido
y largo tiempo abandonado.
He vuelto a recorrer tu agonía
hecha metáfora,
como si asistiera, expectante,
al morboso espectáculo
de mi propio dolor.
Desciendo en silencio
entre las sombras
y las llamas refulgentes
de tu infierno,
buscando asir tu mano,
no para rescatarte de ti misma,
sino para hundirme en el abismo
con tu reflejo clavado en el alma.
Desde el ojo de la noche,
tus palabras ávidas
hincan en mi sus filosos labios.

A Clemencia Tariffa, poeta, amiga.

*

IDENTIDAD

Soy yo,
la que escribía versos
intensos y breves
como heridas de bala

Soy yo,
quien te enviaba
cartas de amor en latín

Soy yo
la que perdió sus vísceras
y endureció su aliento
en una sangrienta guerra
contra sí misma…

Sigo siendo yo,
la que hoy vuelve
a intentar abrir
las puertas de tu mundo,
a mendigar tu amor
en tres idiomas

A cientos de kilómetros de tí
abrazando tu sombra

besando el rastro de tus pasos

Soy yo
y he vuelto del infierno
pero el infierno habita dentro de mí

*

Eras el poema
que garabateé en esa servilleta
que guardaste por años
una foto borrosa y marchita
en la que nunca estamos
este agónico vacío en mi pecho
un teorema sin solución posible

eras no más que
un puñado de momentos
un punto acaso
en la curva insondable del tiempo

eras los libros
que amaba leer
y olvidé en el anaquel de tu alma

no has dejado de ser
la avalancha de papel en blanco
que me inunda de silencios
eres, desde siempre
el sordo repicar del teléfono
que nunca nadie contesta
el vacío que me devora
este beso que agoniza
dolorosamente
cada noche
entre mis labios

*

PODCAST

Hace muchos años –tantos,
que ya olvidé cuántos–
salí corriendo de tu lado
pretendiendo escapar
de tu mortal influjo
queriendo reencontrarme
con ese algo de mí
que se extravió
en el ámbar de tus ojos
en el tacto firme y terso
de tu piel de luna

Hace un tiempo, tanto
que ya perdí la cuenta
de minutos
horas
días
semanas
meses
y años
atrapada en el podcast
de mi propia vida
como un perpetuo bucle
en diferido; soy pero no soy
estoy pero no siento

Alguien pregunta por qué
siempre pido dos tazas de café
y no sé si confesar
que es para el hombre
que nunca ha dejado
de habitar mi corazón

*

OCASO

Nada pesa tanto en mí
como el ocaso

La sensación agobiante
de que un día más
ha pasado en mi vida
sin vivirte
veinticuatro horas
de esta lenta
y angustiosa muerte
sin tocarte
sin besarte
sin amarte

La noche se abalanza sobre mí
y sigo siendo
la presa inerme del tiempo
la oscuridad de mis días
se hace una
con la bruma del paisaje
con el frío de mi corazón
invadido de nostalgia
amor

El canto de las cigarras
hace eco en mis adentros
y tiemblo de pensar
cuántas noches más
como ésta
habré de morir
ausente de tu cuerpo
lejos de ti

*

CARAVANA 

Cada célula de mi cuerpo
vibra ante la sola mención
de tu nombre
amor

El tiempo ha carcomido
con su máquina de muerte
mis cimientos, mi mundo, mi todo
resguardando tan solo
este deseo incesante de ti,
ansia voraz
que ninguna fórmula podría calcular
inquietud incansable
que me fuerza a repetir
como una letanía
tu nombre
caravana de amarguras
en que se suman
una a una
las noches
tejiendo la agria superficie
de esta muerte
que es la vida sin ti

*

COPERNICANA

Hace casi quinientos años
Copérnico planteó
que todo nuestro mundo
gira alrededor del sol

Pero yo
habito en las nubes
desde que te vi,
hace media vida

–y no he vuelto a aterrizar
desde que no toco tu piel–

Todo gira en torno al sol
–excepto yo–

Tú eres mi luna y mi astro rey
y por si acaso
todas las estrellas
mi alfa y mi omega
mi alba y mi ocaso
el único destino de este cuerpo
fustigado de ausencia
la razón de ser de mis pupilas
el palpitante núcleo de mi alma
el centro incandescente de mi universo

*

NEURONAL

Sabes que me voy a morir
amándote
que me voy a llevar
tu recuerdo
en las pupilas
y en la piel
y en cada soma
en cada axón
en cada dendrita
de cada neurona

Y entonces los bichos
que se alimenten de mí
comerán tu recuerdo
y sabrán a qué saben
tus besos
y entenderán como
nadie más podría
por qué
nunca pude olvidarte

*

PRUDENCIA 

Ella esconde
tímidamente
sus miedos.

Para que no se espanten
al verla.

*

DICOTOMÍA

Él se negaba a sí mismo.
Sólo para saber si era cierto.

A Alirio de Jesús, siempre.

*

ANOXIA

Dices que mi amor te asfixia.
Ojalá te estrangule hasta el último aliento.

*

SIN DESEOS DE MORIR

Sólo corté mis venas
para destilar de mi sangre
tu recuerdo

*

HUELLAS

Una gota de ausencia
rodó por mi garganta
–trago amargo–
dejando un profundo surco
una arruga prematura

Envejezco a los veinte años

*

ORIGAMI

Me doblo
Me fundo
Me pierdo

Nuevas formas surgen
de mi piel
de blanco papel

La caricia de tus manos
hace de mí
un nuevo ser

*

DISLEXIA

Hubo un momento
–de esto hace un tiempo–
en que sentí
que no podía ya
seguir jugando con las palabras

Ahora
ellas juegan conmigo

*

FRAGMENTO

Lamento que no haya dado para más
este amor tan breve
que hoy sólo ocupa tres renglones

*

PURGATORIO  

Si Dios tuvo la culpa
quien puede juzgarlo
pasarle la cuenta de cobro
por haberme engañado

Me prometió el cielo
y te alejó de mí
Me prometió la vida
y asesinó mi alma

Si Dios tuvo la culpa
quien puede juzgarlo
Declararlo reo ausente
y condenarlo para siempre

A sentir el dolor que siento
A vivir esta vida que muero

*

DESPUÉS DE TI

Antes de amarte, amor
el mundo era vasto desierto:
como sordo quiróptero volaba sin rumbo
nada importaba ni lograba tocarme
mi piel era traslúcida
como alas de mariposa
y en mi corazón solo habitaba el silencio

Tú llenaste cada rincón
de mi cuerpo de luz
de sonidos y furia
de temblor extasiado, de vida
Pero la soledad se aferró a mí
como rama seca al borde del abismo
me inundó de temores y vértigo
me arrastró a la orilla misma de la muerte
y allí se sentó a llorar conmigo

Después de amarte, amor
mi mundo es camino cerrado
en torno la luz turquesa de tus ojos
mi piel hecha jirones atesora
la ardiente caricia de tus manos de luna
habitas el agua, el viento
la música y la noche
todo está lleno de ti
aunque mi alma sin ti esté vacía

*

MIEDO

He sentido su nefasto aliento
a almidón reseco
a mortaja avinagrada
toqué su piel de serpiente
–corteza muerta de las horas fugadas–

He presentido su paso
de rumor cansado
deslizándose como viento quemado
entre los árboles

Lo acompañé por horas
a hacer visitas familiares
con el obligado nudo en la garganta
le he servido las tres comidas de rigor
le presté mi cuarto
he sido su anfitriona dedicada

Al miedo no le hicieron pantalones
por eso, en ocasiones
le he tenido
que prestar los míos

*

INGREDIENTES

Fragmentos de cráneo
mandíbula, huesos
tibia, dientes, peroné;
no son más
que una lista de mercado
ingredientes de una sopa abominable
o el nauseabundo elixir
que quizás me permita hallar
por fin la paz del olvido

Fragmentos de cráneo
mandíbula, huesos
tibia, dientes, peroné
harapos y huaraches;
eso encontraron en una
de tantas fosas comunes
en Iguala
Raqqa, Damasco
Dabeiba o La Escombrera

Eso hallarás aquí
cuando recuerdes
por fin que existo
y vengas a buscarme

Y aún vagará
–lo sé–
sobre mi sangre seca
como alma en pena
el eco de este dolor sordo
el espectro de este amor fosilizado
que me consume la vida

*

PRIMIGENIA

Hace trespuntonueve eones
una lluvia de meteoritos
–surgida de incandescentes restos
de la formación del sistema solar–
bombardeó nuestro planeta

Atrapadas en cristales de sal
en su interior
miles de gotitas de agua
cruzaron millones de kilómetros
hasta llegar aquí
haciendo posible la vida
en lo que hasta entonces fuera
inhóspito infierno

Cada sorbo, cada charco
cada gota de agua
que ahora bebemos
existe aún como testimonio
de esa colisión primigenia
resistiendo a todo
incluso a nosotros mismos

Como mi amor por ti

*

ASAMKHYEYA

Un día de 1965, en Varsovia, en la esquina superior izquierda de un lienzo totalmente negro, pintó el número 1, al que siguieron a la derecha el 2, luego el 3, y demás números, en orden creciente. Sus lienzos –de 1,96 x 1,35 metros, escritos con un pincel número cero impregnado en óleo blanco con grafía sencilla–, negros al principio, pasaron a ser grises en 1968 y, al alcanzar el número un millón, en 1972, empezaron a ser aclarados mediante la introducción de 1% más de blanco, hasta el punto que –a partir de 2008–, prácticamente pintaba números blancos sobre fondo blanco. Pintó sobre el infinito –o la imposibilidad de alcanzarlo- y el paso del tiempo. El 6 de agosto de 2011, cuando Roman Opalka falleció, el último número que había pintado era el 5.607.249. Habían pasado 46 años y 233 “detalles”, como él llamaba a cada uno de sus cuadros, que hacían parte de su obra “1965/1–∞”, la cual concluyó en el momento de su muerte. “El problema es que somos y estamos a punto de no ser”, dijo Opalka en alguna ocasión.

Y yo sé que no soy si no es contigo.

*

AMASANDO SUEÑOS

A mediodía Alexa corría cañada abajo. Con mucho cuidado, se aferraba a su fusil, vigilando que sus zancadas, rápidas y ágiles –más saltos que pasos en realidad–, no hicieran ruido. Ese día, su comandante les contó que se gestionaba un acuerdo de paz, pues los jefes del Estado Mayor estaban en conversaciones con la gente esa del gobierno. Pero como nunca se sabe, y en la guerra y en el amor dicen que todo vale, aquí estaban, huyendo de un desembarco sorpresivo, en plenas negociaciones. Los soldados de la fuerza de despliegue rápido en pocos minutos habían copado la explanada en la cual se encontraba una hora antes el campamento guerrillero. De pronto, dio un paso en falso y cayó, peñasco abajo, rodando entre el cauce de la catarata que rugía bajo su cuerpo.

En eso, despertó sobresaltada. A veces, sucedía que los sueños la llevaban de vuelta al ajetreo de las montañas. A veces, mientras esperaba que el pan diera punto en el cuarto de crecimiento, y su bebé dormitaba en el corralito, detrás del área de producción, tenía microsueños, que eran más como recuerdos repentinos de emociones y temores, algo así como imágenes titilantes del pasado que la asaltaban por instantes, para recordarle que debía dormir con un ojo abierto. De suerte, pues si no, el pan se hubiese pasado de punto y la masa se habría caído al hornearla. Había aprendido a hacer pan, casi al mismo tiempo que aprendía a ser madre. Con su primer hijo no pudo, pues lo parió estando en filas, y apenas una semana después debió dejarlo en custodia de la familia del que entonces era su compañero. Recién ahora, gracias al proceso de paz, volvía a encontrarlo, y ya él, de trece años, poco o nada quería saber de esa madre que estuvo siempre ausente, atrapada en el conflicto. Pero a Alejito sí lo tuvo en este campamento de transición, ocho meses después de entregar las armas; él era un hijo de la paz, y Dios mediante, ojalá nunca tuviera que vivir los horrores de una guerra. Por él y para que su destino fuese diferente, decidió ser panadera. Junto con ocho compañeras más, casi todas madres solteras como ella, se asoció para gestionar esta iniciativa, que ahora les permitía un respiro de esperanza en medio de tanta incertidumbre. Porque las negociaciones de paz no habían traído ésta a sus vidas, más bien una suerte de temor constante a ser atacadas, desaparecidas, asesinadas. Un año después de la firma de los acuerdos, ya pasaban de cien sus excompañeros inmolados, víctimas de manos criminales y bandas paramilitares.

El pan de maíz en el cuarto de crecimiento ya había dado punto, así que Alexa se apresuró a precalentar el horno, para introducir en este las bandejas. Recordó que cuando era muy pequeña, su madre le cantaba, desgranando con ella los amarillos copos que llamaba mahís, que en arawak significa literalmente “lo que sustenta la vida”. Cientos de especies de esta planta, variedad de colores y tamaños, miles de creaciones culinarias a lo largo y ancho del continente, justificaban ese nombre; el maíz, ahora en el horno, olía a nueva vida, a felicidad, a tibia gratitud, a caricia del universo, a los besos de su hijo, a la posibilidad de un futuro.

Lo de aprender a hacer pan, había sido toda una odisea, como cada cosa que estaban aprendiendo en este proceso de apersonarse de nuevo de sus vidas, de retornar a la legalidad, a una civilidad que nunca había sido amable con ellos, pues el Estado, en zonas como esta, prácticamente ni existía. Por eso las guerrillas tomaron tanta fuerza, y eran consideradas autoridad en las remotas regiones en las cuales instauraron su área de influencia y en las cuales, jóvenes como Alexa, como Yolima, Yessica y las otras asociadas a la panadería y las demás excombatientes que vivían en el campamento, encontraron su única oportunidad de crecer y sobrevivir. Ahora, sobrevivían gracias al maíz y al trigo, a la cebada y el ajonjolí; ahora aprendían juntas, experimentaban nuevas técnicas, buscaban nuevas maneras de hacer las cosas y sus vidas tomaban forma como la masa que, en sus manos, crecía como la esperanza. Este era su futuro y su destino, su trasegar y su camino, amasando sueños.

Un chillido angustioso le avisó que Alejito había despertado. Se puso a toda prisa los guantes de carnaza y dio vuelta a cada una de las bandejas. Luego corrió a la trastienda y lo encontró ya levantado, aferrado a los barrotes del corralito, con el ceño fruncido y la mirada llorosa. Sin necesitarlo ya, pero con toda la intención de presionarla, el bebé chilló una vez más, con tono agudísimo y ululante, como de alarma de incendio o de ambulancia de socorro. Ella lo tomó en sus brazos, lo aupó y esbozó una amplia sonrisa, mientras tarareaba la canción del maíz, que su madre le cantaba cuando niña:

“Maíz hermano
Granito eterno
Jinete de rayos negros
Abrigo de niños tristes
Si al silencio te condeno
Ojecen las cataratas
Que eres fuego
Si careces en las grutas
Alzas tus brazos poblados
Y así vuelves
Aunque al tirano te muerda
Siempre serás maíz maíz
Aunque te arranquen los ojos
Siempre serás maíz maíz
Himno de bravas calandrias
Huacha pakai
Pawañui picausa chicny
Pancito de la ternura
Humilde oro de mil corazones
Plumita chicta chitarinuspa…”