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Philo 42 Intuition de la nature et Aperception du moi
Intuition de la nature et Aperception du moi
Ce n’est pas l’esprit qui est dans la nature mais la nature qui est dans l’esprit. Le fait que nous ne connaissions point de limites à la nature et ne puissions en connaître a quelque chose de choquant, parce que les objets de la nature ont une existence limitée dans l’espace et le temps mais la nature elle-même ne peut être pensée à la manière de l’un de ses objets quelconques sans antinomie. Tandis que l’idée selon laquelle l’esprit peut ne pas avoir de limites ne choque pas. L’absence de limites de la nature est choquante car la nature est dans les formes de l’espace et du temps, mais ces formes de l’intuition (Anschauung), qui est une synthèse continue, ne s’attachent pas à l’esprit dans l’aperception (Apperzeption), qui est une synthèse immédiate.
Ce que nous percevons, intuitionnons doit avoir des limites car cela est situé dans l’espace et le temps (les objets sont individualisés), mais ce n’est pas possible pour la totalité, le monde des choses perçues lui-même. Et c’est parce que l’esprit n’est pas dans la nature. Ce que nous appréhendons en revanche par aperception, immédiatement, précède l’espace et le temps, et la question des limites de cette chose-là est indifférente. La question ne se pose pas car elle n’a de sens que dans l’espace et le temps. C’est l’existence dans l’espace et le temps qui est paradoxale ou antinomique, non celle de l’esprit. Cette existence est paradoxale car elle est secondaire à l’aperception, est une représentation imparfaite. L’existence paradoxale du monde des choses, de la nature résulte de ce que la nature est une représentation (la nature est représentation, avant même que nous parlions de notre connaissance de la nature comme d’une représentation de la nature) ; la nature comme représentation n’étant pas la chose elle-même, la chose en soi, elle est secondaire et imparfaite. Si l’esprit était dans la nature, la connaissance de la nature ne serait point paradoxale ou antinomique, ce serait l’aperception qui présenterait des antinomies, or tel n’est pas le cas : mon existence en tant qu’esprit est évidente, incontestable et parfaite : « je pense, donc je suis. »
Elle est parfaite en tant que raison pratique guidée par l’idée de liberté. Je suis une liberté dans la nature, c’est-à-dire la nature est dans l’esprit et non l’esprit dans la nature. En me posant en liberté dans et par la loi morale, je ne dis pas autre chose et ne peux dire autre chose que : la nature est dans l’esprit et non l’esprit dans la nature. La liberté n’est pas une représentation mais une aperception. Rien dans la nature ne permet de se représenter une liberté.
L’idée que c’est parce que l’esprit est dans la nature qu’il ne peut connaître celle-ci sans antinomie, parce que le tout est inconnaissable en totalité à la partie, est incorrecte. Si l’esprit était dans la nature, il serait une forme de connaissance conforme à la nature et pourrait du moins envisager sans antinomie une connaissance parfaite de la nature. Or l’idée même d’une connaissance parfaite de la nature est antinomique. Et ce parce que la nature n’est pas l’objet premier de la connaissance, ce qui résulte du fait que la nature n’est pas la chose en soi. La connaissance première n’est pas dans l’intuition mais dans l’aperception : l’aperception de la liberté.
« Les objets de la nature ont une existence limitée dans l’espace et le temps mais la nature elle-même ne peut être pensée à la manière de l’un de ses objets sans antinomie » (cf. supra) : on ne peut penser la nature en tant que totalité, à savoir en tant que monde, cosmos, de la même manière que l’on pense n’importe lequel des objets de la nature. Non seulement nous ne pouvons avoir une intuition du monde en tant que totalité, alors même que chacun de ses objets ne peut être connu que par une intuition. Mais en outre le monde en tant que totalité n’existe pas sans antinomie : si le monde est spatialement fini ce n’est pas une totalité, et s’il est spatialement infini ce n’est pas un objet de la nature. La nature est une représentation.
La question de la création du monde est celle de la création d’une représentation. Le sceptique demandant : « Si Dieu a créé le monde, qu’est-ce qui a créé Dieu ? » ne saisit pas bien le problème. On est conduit à la question d’un créateur du monde par le fait que le monde n’est pas cohérent en soi et par soi, en raison des antinomies dont Kant a dressé la liste. La question de la création du monde découle de la saisie de l’imperfection du monde naturel, de son essence paradoxale ou antinomique. Ce qui est cohérent en soi et par soi n’appelle pas cette question ; ce qui est cohérent en soi et par soi est. L’imperfection du monde est liée aux formes de l’espace et du temps dans lesquelles il se présente : ce qui est dans ces formes n’est pas la chose en soi.
« Ce qui est cohérent en soi et par soi est » s’entend d’une quiddité non sujette au doute radical : il ne s’agit pas de dire qu’une imagination parfaitement cohérente a la même essence que l’être parfait. Je ne peux douter qu’il existe quelque chose, parce que « je pense ». En d’autres termes, le doute ne peut aller jusqu’à penser que rien n’existe. L’aperception pose une limite nécessaire au doute radical. Le domaine de la connaissance intuitive, c’est-à-dire la nature, ne possède pas cette évidence aperceptive et reste soumis au doute et à la négation dans le solipsisme. Ce domaine est non seulement douteux car n’ayant de relation à nous que par l’intuition mais aussi problématique en ce que sa connaissance en tant que totalité est quant à elle impossible par l’intuition. Le monde est donc une Idée. Quand on cherche à examiner cette idée à partir des catégories a priori de l’intuition et de l’entendement, on est conduit à des antinomies. Par exemple, l’antinomie de l’espace : si le monde est fini, il n’est pas totalité (le « vide » qui entoure le monde est quelque chose), or le monde est la totalité des choses de la nature ; si le monde est infini, ce n’est pas un objet de la nature, or le monde est la totalité des choses de la nature.
Comme je ne peux douter que quelque chose existe, c’est ce qui douteux et problématique qui nécessite une explication ou justification, par exemple en termes de création. Comme je ne peux douter que quelque chose existe, le concept de perfection m’assure qu’il existe quelque chose de parfait parce que cet être parfait ne dépend de rien d’autre que de soi pour exister tandis que ce dont je peux douter requiert l’existence d’un être dont je ne le puis. C’est la preuve de Descartes : un être parfait ne serait point parfait s’il lui manquait l’existence. Cette preuve est moins légère qu’on ne l’a dit, prise en compte la fonction de l’aperception. Dans le domaine de l’intuition, cette preuve ne vaut rien. Mais quand quelque chose existe dont je ne puis absolument pas douter, c’est l’aperception qui m’interdit de douter de cette existence, et dans le domaine de l’aperception je ne considère rien de problématique au sens où nous l’avons dit de la nature. « Je pense » est une connaissance évidente, incontestable et parfaite ; « je suis » en tant qu’être pensant, est également une connaissance parfaite. Mais je suis aussi dans la nature, domaine de l’intuition soumis aux antinomies, et n’ai de mon être naturel qu’une connaissance imparfaite, dans une synthèse intuitive continue. Puisque je ne peux douter que quelque chose existe et que ce quelque chose n’est pas la nature (de l’existence de laquelle je peux toujours douter dans le doute radical), ce quelque chose qui existe n’est pas la nature ; or la nature est le domaine de l’intuition, de la connaissance imparfaite, des antinomies, et si ce qui existe n’est pas la nature imparfaite, c’est soit quelque chose de parfait soit une autre chose imparfaite. Mais la nature est l’unité de ce qui existe pour l’intuition, tandis que ce qui existe en soi m’est donné, contre le doute radical, par l’aperception dans une connaissance parfaite. Nous avons donc : α) la nature qui est le tout de ce dont je puis douter et β) un être dont je ne puis douter. Puisque le tout de ce dont je puis douter est l’être imparfait dans l’intuition, l’être dont je ne puis douter est un être parfait. De même que la nature imparfaite ne permet qu’une connaissance imparfaite, la connaissance parfaite de l’aperception est permise par un être parfait. Ce qui existe en perfection n’a pas été créé. L’esprit est incréé.
« Un être parfait ne serait point parfait s’il lui manquait l’existence » signifie qu’une connaissance parfaite dans l’aperception implique un être parfait. Comme la nature imparfaite dépend d’autre chose que d’elle-même en raison de son caractère antinomique, elle dépend soit d’un être parfait qui l’a créée, soit d’un autre être imparfait qui l’a créée. Mais si la nature avait été créée par un autre être imparfait, cet autre être imparfait serait lui-même à l’intérieur du domaine de l’intuition, c’est-à-dire qu’il est contradictoire que la nature imparfaite soit créée par un être imparfait, dans la mesure où la nature est une totalité selon la loi de notre intuition. Que notre intuition ne puisse, à l’œil nu, via les sens, et même par les prolongements technologiques, espérer percevoir un jour la totalité des objets et des qualités du monde naturel n’est pas en cause : c’est là une propriété fondamentale de la connaissance intuitive, inductive. Mais la loi de cette connaissance est précisément que tout ce qui me reste inconnu est dans l’unité de la nature elle-même ; et puisque l’antinomique de la nature suppose une forme de dépendance vis-à-vis d’un être parfait cohérent en soi et par soi, cette dépendance est la création par un être parfait, de l’existence duquel je ne puis douter, et non d’un autre être imparfait car il n’y a pas d’autre être imparfait que la nature.
Or cette création n’est pas dans le temps car cela signifierait que le monde a commencé mais c’est là une proposition antinomique. La création du monde est une autoreprésentation de la chose en soi dans les formes de la nature, c’est-à-dire dans le temps et dans l’espace. La nature n’est pas, au sens où le reflet d’une personne dans un miroir n’est pas cette personne mais seulement sa représentation. On dit qu’elle est créée.
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La civilisation théorique
La nature n’existe que pour la raison pure théorique.
Une civilisation théorique n’est une civilisation qu’en théorie. La science ne peut pas fonder une civilisation, seulement des théories. Plus la science progresse, plus la civilisation recule.
Les postulats de la science sont toujours en contradiction avec ceux de la religion, comme le matérialisme est en contradiction avec l’idéalisme philosophiques, mais ses résultats sont toujours indifférents au regard des vérités de la religion, parce que ces résultats ne peuvent déterminer nécessairement aucune forme de législation. Quels que soient ces résultats, la législation ne s’appuie pas sur eux mais sur une délibération de la raison morale pratique (étant entendu qu’une révélation religieuse peut s’entendre en ce sens sans que soit dénaturé son caractère de religion), et ce même quand un, plusieurs, voire tous les partis justifieraient leurs positions respectives au nom de résultats scientifiques.
C’est pourquoi la civilisation recule avec les progrès de la science, en raison de deux phénomènes. Tout d’abord, une civilisation repose sur la loi morale sous forme de législation juste, or la science rend les esprits moins familiers avec ces considérations par la mécanicité de son heuristique. Ensuite, les progrès de la science se payent d’une mobilisation toujours plus grande de l’intellect sur les questions mécaniques, car le Gestell (Heidegger) s’effondrerait sans cette mobilisation dans l’infrastructure technique. Une activité indifférente aux fins morales n’a pas les moyens de maintenir un niveau suffisant de moralité dans le corps social.
La science n’a produit et ne peut produire aucun résultat de législation. La méthode expérimentale a réduit la pensée dialectique alors qu’elle ne peut la remplacer comme support de l’activité législatrice. Cette activité est l’objet de la raison morale pratique.
Philo 23 : Le Dasein comme “problème anthropique”
Le grand réveil des somnambules
« [L]es aises, l’absence de fatigues, l’absence de soucis, les jeux, les récréations, le sommeil sont parmi les choses agréables ; car aucune d’elles n’a rapport à la nécessité. » (Aristote, Rhétorique, Livre I, 11)
Si les matérialistes craignent la mort, c’est la preuve qu’ils ne croient pas à ce qu’ils racontent, car qui pourrait avoir peur de s’endormir ?
L’animal aussi craint la mort, pourtant il ne croit à rien. La différence, c’est que le matérialiste croit, lui, qu’il va s’endormir et voilà tout : le grand sommeil. Mais croire cela ne lui sert à rien, il veut y croire et n’y parvient pas.
Si l’animal pouvait croire en quelque chose, il croirait au jugement de Dieu, pour s’expliquer sa peur, car à quoi sert la raison si ce n’est pas à expliquer les choses ? – On dit que le matérialiste possède lui aussi une explication : c’est l’instinct de survie qui suscite la peur de la mort, comme chez les animaux. Mais si ce n’est pas la raison, ainsi, qui a peur, si c’est seulement l’instinct et que la raison, pour peu qu’elle planât dans l’éther, ne pourrait avoir peur, si la raison n’a par conséquent aucun pouvoir, pourquoi l’ériger en reine du monde ? Un pouvoir impuissant, qu’est cela ? Cette raison qui s’avoue vaincue et proclame le triomphe de l’instinct, qu’est-elle d’autre que l’instinct lui-même ? Non, si la raison peut expliquer quelque chose, cette explication doit être un pouvoir ; quand une explication de la peur de mourir ne peut rien contre celle-ci, ce n’est pas une explication, ce n’est rien du tout : c’est l’animalité qui reçoit ses impressions de ce qui l’entoure. Mais le jugement de Dieu, pour expliquer la peur de la mort, confère un pouvoir sur soi.
ii
Il y a une loi morale inconditionnellement contraignante mais ce n’est pas l’homme qui peut juger l’homme : ce serait donc une législation sans juge ? Il y a une loi morale inconditionnellement contraignante et à la fin de notre vie nous nous endormirons ?
iii
Tout ce qui se fait dans la perspective d’un grand sommeil est une hypocrisie. Par exemple, une philosophie n’est qu’un passe-temps, avant même d’être des conseils pour occuper son temps, tuer le temps. Rendez-vous compte, des gens qui vont dormir pour l’éternité vous parlent du sérieux de la vie. – Quand une de ces gens me parle, je veux lui dire d’aller se coucher.
Avec ce ton-là je ne facilite pas la discussion, me dira-t-on. Parce que j’ai l’air de quelqu’un qui veut discuter ? Beaucoup ne comprennent pas, ne comprennent plus qu’il y a un temps pour la discussion : un temps seulement. – D’ailleurs, quand discute-t-il, lui, le professeur de philosophie ? Il ne discute pas, il donne un cours.
Pour celui qui croit au grand sommeil, la mort sera le grand réveil.
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Le virus du progrès
Ceux qui croient au progrès sont des esprits très primitifs. Nous ne croyons plus au progrès, à ses bienfaits. À nos yeux de civilisés, ceux qui veulent détruire la forêt d’Amazonie pour planter du soja et construire des hôtels sont des malades, des lobbies de fous dangereux ; nous espérons que les indigènes, qui n’ont jamais progressé pour autant que nous le sachions, ne laisseront pas le progrès continuer de détruire leur forêt, nous demandons même à nos gouvernements de l’empêcher. Ce n’est pas le mythe du bon sauvage : il suffit que le sauvage ne soit pas pire que nous pour que le progrès soit une sinistre farce.
On nous dira que le progrès est ce qui donne un pouvoir sur ceux qui, sans être pires que nous, n’ont pas progressé comme nous. Il faut, alors, se garder d’imaginer un seul instant vouloir les exploiter ou même nous opposer violemment à leurs volontés, car nous avons plus de pouvoir qu’ils n’en ont pour faire le mal et leur devenir ainsi moralement inférieurs, faire d’eux objectivement les « bons sauvages » du mythe par notre injustice à leur égard, car ils deviendraient bons en comparaison de nous qui deviendrions mauvais. Si telle était la conséquence du progrès, le progrès serait moralement condamnable en soi. Dès lors, puisque nous ne pouvons moralement opposer nulle force aux peuples « primitifs », le progrès n’est pas une force vis-à-vis d’eux. Le progrès est donc une injustice ou bien il n’est rien du tout. Si le progrès est un instrument d’exploitation, il rend son bénéficiaire mauvais ; s’il ne le rend pas mauvais, il ne le rend pas supérieur aux primitifs ; et s’il ne le rend pas supérieur aux primitifs, il ne nous rend pas supérieurs à ce que nous étions avant le progrès. Nous n’avons certes aucune possibilité d’exercer le moindre pouvoir sur les générations qui ne sont plus, tandis que nous côtoient encore des populations qui restent en dehors du progrès et à qui nous pourrions de ce fait, si nous le voulions au détriment de la loi morale, nuire, et l’argument sera dit spécieux, mais il ne l’est pas pour la raison que le progrès n’a aucun pouvoir contre la loi morale, n’en a jamais eu et n’en aura jamais. Croire que le progrès est un progrès de la loi morale est une séduction ainsi qu’une cause majeure d’immoralité, car c’est relativiser le mal. Le progrès n’est qu’une force brute, inepte. Nos conquêtes pour étendre le progrès avaient le caractère de la rage : c’était la propagation d’une maladie par un organisme infecté devenu dément. Les chiens sains se battent entre eux dans des circonstances définies mais le chien enragé devient une pure machine d’agression au service de la propagation du virus.
ii
Aucune religion n’est aussi funeste que le mythe du progrès car nulle ne prétend que l’adhésion soit suffisante pour mettre un terme au mal.
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L’ascèse du créateur n’est pas un principe moral. L’art est une ascèse ou c’est une pestilence.
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Contre Nietzsche : le créateur peut-il créer autre chose qu’une œuvre ? Quelle est la valeur d’une œuvre ? Je ne parle pas de telle ou telle œuvre mais de la meilleure œuvre concevable : quelle est la valeur de cette œuvre ?
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Un aspect positif, au moins, de la guerre, c’est qu’elle envoie les jeunes au front. Ainsi, quand le pays est en guerre, les voisinages ont la paix.
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Après les confinements et face à la dépression économique qui s’annonce, on entend des travaux partout, sur la voirie, dans les immeubles, les appartements, sans cesse. Tout ce qui a de l’argent, collectivités, particuliers, le dépense pour des travaux sans besoin. Car c’est leur façon de sauver le monde : en lui cassant les oreilles.
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Un tribunal international suppose un gouvernement international, une séparation des pouvoirs internationale.
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Au temps du colonialisme déjà, la France était « le pays des droits de l’homme ».
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« Il faut bien une vision de rechange, quand celle du Jugement ne contente plus personne » (Cioran). Plus personne, cela veut dire parmi ceux qui lisent les journaux. – Mais, quand je pense qu’il y a des gens qui regardent la télé toute leur vie, cette télé que je trouvais à douze ans déjà stupide, et infâme à quatorze, je me dis que je ne vis pas dans ce monde-là.
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Les médias sont un club privé où l’on n’entre pas sans recommandation. Internet est (encore) une voie publique. Je suis un philosophe de rue, comme les philosophes grecs.
Mais déjà se fait sentir l’emprise de Ploutos, si bien que l’on pourra dire bientôt de ces populations dans les régimes qui verrouillent internet, qu’elles ne perdent rien. – Non, je ne suis pas censuré : c’est seulement Ploutos qui ne m’aime pas et tel est son droit.
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Que les « micro-agressions » soient devenues un sujet, c’est quelque chose de positif et on le doit aux États-Unis ; mais, apparemment parce qu’on le doit aux États-Unis, on cherche à le définir comme un problème subi par « les minorités » – c’est-à-dire, en fait, certaines minorités particulières – et c’est affligeant : ces minorités sont responsables de micro-agressions comme le reste.
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Lorsque je décris des faits plus ou moins infimes, comme tout ce qui est quotidien, de ma vie, il arrive que j’entende, quand ces faits touchent aussi mon interlocuteur, que nous ne sommes tout de même pas à plaindre. Comme si je ne parlais pas de la condition humaine en général mais d’un groupe de personnes qui pourraient se comparer avantageusement à d’autres en relation aux faits décrits. Non, quand les choses sont exactement comme doit s’y attendre un renonçant, absurdes et sordides, il ne s’agit pas de se plaindre du monde mais de le condamner. C’est aussi pourquoi le conseil de penser à « plus malheureux que soi » me fait amèrement sourire : comme si cela n’était pas de nature à nourrir le feu de la condamnation morale. Je condamne le monde et, si c’est morosité de ma part, je finirai bien par perdre toutes relations avec lui – d’un commun accord.
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De ce monde physique il est permis de dire tout et son contraire car il n’y a pour la connaissance inductive que des demi-vérités. Mais la méthode inductive ne s’appliquant pas au domaine métaphysique, celui qui veut parler de celui-ci doit savoir qu’il n’a pas le droit aux demi-vérités et que tout ce qu’il dira sera pris pour l’énoncé d’une vérité absolue.
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Le Dasein comme « problème anthropique »
Préambule
i
L’Homo sapiens qui ne croit plus au mal doit être traité comme un problème anthropique : l’humanité vouée au progrès n’est pas à considérer du point de vue des finalités de l’homme mais de celui de la seule nature, qu’elle détruit. Il ne s’agit pas d’un problème de décroissance mais de désintégration.
ii
Surpêche, déforestation, microparticules plastiques et « zones mortes » dans l’océan, rejets de polluants partout, pollution de l’air, des sols, de l’eau, tout ce qui détruit la nature avant de la réchauffer, c’est le problème anthropique. Au fond, la contestation du réchauffement climatique est encore un moyen de noyer le poisson (crevé dans les effluents toxiques). Oui, le climat changeait avant même la civilisation humaine, mais la pollution industrielle à l’échelle mondiale c’est l’homme, et c’est le progrès, cette religion pire que tout qui efface le mal d’un coup de baguette magique par simple adhésion.
iii
Il est temps que les « écologistes » reconnaissent que la science a toujours été impie. Elle a toujours pris sa misérable induction, son analogue de certitude, pour une révélation. Nous ne la combattons pas au nom d’une même synthèse en cours, mais parce qu’elle est la cause du problème anthropique à régler.
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Le Dasein comme « problème anthropique »
Même s’il ne passait jamais, par impossibilité métaphysique, au stade Der Geist d’entité abiologique pensante, le Dasein peut, sans être séparé de son substrat biologique, survivre biologiquement – c’est possible – à la destruction complète de la nature, dans un monde entièrement artificiel et technique. Il faut avoir lu la Critique de la faculté de juger (1790) pour comprendre que cela n’est pas admissible au plan moral, car la contemplation de la nature (et cela suppose autre chose que la couche minérale sous notre asphalte et un désert local immuables) est la condition nécessaire d’une appréhension téléologique du monde et d’une représentation des finalités de l’homme en tant que partie au monde ou être-au-monde (In-der-Welt-sein). Il est strictement impossible de concevoir une Sorge humaine orientée par la représentation téléologique de ses fins dernières sans cette contemplation de la nature intacte, c’est-à-dire non instrumentalisée en vue des nécessités naturelles de l’existence humaine, car la nature instrumentalisée est le milieu autoréférent des moyens instrumentaux de l’homme qui n’est plus « au monde » mais couvre le monde. Or, puisqu’il est au contraire possible d’envisager à la fois la destruction complète de la nature sur terre et la permanence au-delà de ce cataclysme, aussi progressif qu’il puisse être, d’une humanité biologique, cette dernière serait, postérieurement au cataclysme (un cataclysme qui verrait la totale artificialisation du monde), sans représentation de ses fins, donc une pure activité machinale. Car la nature est le règne des fins extrahumaines qui ouvre à la transcendance tandis que la technique est le règne des « fins » humaines fondées sur le principe mécaniciste, et dans un monde où la technique est devenue omniprésente les fins dernières de l’humanité lui sont données par le principe mécaniciste et non par une quelconque transcendance, c’est-à-dire qu’elle n’a pas de fins mais seulement des nécessités. La technique omniprésente fait de l’animalité de l’homme l’horizon unique de sa transcendance possible. Cette animalité se caractérise cependant désormais par une autoréférence de l’homme à lui-même plutôt que par un rapport à la nature annihilée et c’est donc, l’autoréférence ayant pour milieu la technique, une « machinalité ». Dans un tel monde il est impossible de dire que la voiture, par exemple, sert à l’homme plutôt que l’homme à la voiture. C’est la logique du marché pur : l’homme est pour la marchandise autant que la marchandise est pour l’homme. L’homme dépourvu de représentation de ses fins autrement que comme réflexion du milieu technique autoréférent a très exactement les mêmes fins que tous les autres éléments de ce milieu universel, le monde des marchandises, fins engrenées dans l’autoréférence. Le Dasein réalise ainsi au plan pratique la condition théorique de son oubli de l’être comme être-au-monde en devenant un néant de finalités propres, doté d’une Sorge aveugle. Comme l’être-au-monde définit sa finalité propre ainsi qu’une liberté, le néant de finalité propre est l’hétéronomie de la machine dans le vide de l’abstraction : le Dasein est un intrant comme les autres de la production du milieu autoréférent. On peut ainsi concevoir une humanité biologique entièrement asservie à l’intelligence artificielle autonome, qui la contrôlerait, car pour cette intelligence – Der Geist – c’est l’humanité biologique qui représente en tant qu’hétérogène la nature ouvrant à la transcendance et lui ouvre ainsi la représentation de sa propre finalité.
Le problème anthropique, le problème de l’action humaine destructrice de la nature par le biais de la technique, est un problème moral, ce qui signifie que sa solution doit être radicale : « ou bien… ou bien… »
