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Journal onirique 12

Période : juillet-septembre 2020

« Quels rêves a faits l’homme ?… Et parmi ces rêves quels sont ceux qui sont entrés dans le réel, et comment y sont-ils entrés ? » (Paul Valéry, Variété I : La crise de l’esprit)

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La discussion porte sur une femme de lettres française ayant vécu la plus grande partie de sa vie en Thaïlande et laissé deux livres de fiction dont ce pays est le cadre : un recueil de nouvelles passé totalement inaperçu, Les nuées d’oiseaux, et son chef-d’œuvre, récemment redécouvert, le roman Wat Cœur Violent. (Un wat est un temple bouddhiste ; chaque temple ou pagode bouddhiste en Thaïlande est appelé Wat quelque chose, par exemple Wat Pra Keow, le temple du Bouddha d’émeraude, à Bangkok.)

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P. (que dans la réalité je n’ai pas vu depuis des années) et moi faisons un brin de causette en marchant. Je lui demande s’il compte voyager pendant ses vacances ; il me répond qu’il ne va nulle part. Je lui demande alors ce qu’il va faire ; rien, dit-il. Ces réponses ne m’étonnent guère de sa part. Je lui demande s’il ne compte tout de même pas rendre visite à son vieux père, et il me dit que c’est bien ce qu’il appelle n’aller nulle part et ne rien faire. Son père vit à présent à …, une petite ville qui n’est connue que pour son Institut de formation des antiquaires.

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Un homme d’âge mûr explique qu’il se sent plus jeune aujourd’hui qu’à l’époque de ses vingt ans parce qu’il se rend régulièrement au lupanar (clandestin). Sa vie d’étudiant fut un bachotage continuel, la plus longue partie de sa vie professionnelle une ascèse constante car seules les privations qu’il s’infligeait volontairement lui rendaient tolérable le contact avec ce monde étriqué, sans intelligence. La fréquentation du bordel ne lui était pas permise dans ces conditions, de surcroît il ne s’y serait pas risqué par crainte des conséquences possibles. Ce n’est qu’après s’être accoutumé, pendant de longues années, au dégoût de toutes choses honnêtes auxquelles il est demandé de sacrifier sa personnalité, que le blasé de la vie franchit le seuil du lupanar. Aussi, comme on n’y trouve pas en général de jeunes gens, ce sont les hommes mûrs qui sont jeunes.

Puis, cet homme évoque quelques-unes des prostituées qu’il rencontre au bordel, comme cette femme noire qu’il décrit comme « un peu gitanisée » parce qu’elle conserve des habitudes de tapinage au lieu de rester tranquillement à l’intérieur de la maison close.

C’est ensuite une prostituée qui raconte la vie au bordel, avec une anecdote sur les suppléments que verse en secret la trésorière aux pensionnaires, toutes les fois qu’elle le peut, pour leur exprimer sa sympathie. Fait décevant, la prostituée ne conclut pas ce trait d’humanité par une expression de reconnaissance mais en daubant une faiblesse mauvaise pour l’administration de la maison. – Elle explique également qu’elle est à la merci de la police chaque fois qu’elle sort.

Je découvre qu’on m’a filmé au lupanar et que les vidéos sont sur internet. Ce fait potentiellement dévastateur pour ma réputation ne me fait cependant ni chaud ni froid car mon nom n’est pas cité et sans doute est-il difficile de reconnaître un homme respectable dans ce genre de situations montrées par les vidéos. En revanche, je ne suis pas peu fier de constater que celles-ci sont tout à fait présentables, quant à leur objet, malgré mon âge mûr.

En conclusion, j’indique à ceux qui ne l’auraient pas compris que l’expression « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » est une vulgarité.

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Avec D. nous arrivons sur une avenue monumentale que je reconnais (sans l’avoir jamais vue dans la réalité puisqu’en tant que telle elle n’existe pas) comme l’exemple le plus fameux de l’architecture monumentale soviétique, et qui se trouve en Bulgarie. À notre gauche, de grandes barres d’immeubles parallèles en imposent ; on en trouve aussi sur notre droite, bordées par un fleuve étincelant. Devant nous, le boulevard donne sur une place où se trouve le siège du Soviet suprême ou du Palais présidentiel, ou quelque chose comme ça, surélevé par rapport à la place et auquel on accède par un grand escalier. L’ensemble a été conservé comme à l’époque du régime soviétique.

Nous nous rendons au Soviet suprême (ou quoi que ce soit) pour le visiter. L’escalier s’avère être très spécial. Sous une structure métallique comme celle d’un pont ou de la tour Eiffel, c’est en réalité une pente de lattes en bois que l’on gravit en rampant. Alors que nous montons ainsi « l’escalier », je dis à D. que les lois de la physique semblent ici violées car nos corps, loin de monter, devraient au contraire glisser le long de la pente vers le bas, mais D. n’est pas du même avis ; comme il a étudié cette matière plus avant que moi, rien ne l’étonne.

Parvenus au sommet, sur une plateforme elle-même située en-dessous de la structure métallique, nous nous joignons aux exercices d’un petit groupe d’aérobique. Il s’y trouve entre autres une femme noire sur laquelle j’espère pratiquer des attouchements en profitant des mouvements imposés et de l’exiguïté de la plateforme. Mais je n’en trouverai pas l’occasion. Le premier exercice consiste à rester le plus longtemps possible sur un pied. Le second consiste à plier ses jambes écartées, de façon à rapprocher du sol son centre de gravité, tout en gardant les bras tendus devant soi, les deux mains serrées. J’espère pouvoir toucher avec mes mains ainsi tendues des parties intéressantes du corps de la femme noire mais elle change de place et mes mains se tendent dans le vide. En revanche, la personne derrière moi, tendant les bras les place entre mes jambes, si bien que, lorsque je plie les jambes, mes parties génitales entrent en contact avec ses mains serrées. Je me retourne pour voir s’il s’agit au moins d’une belle femme, mais c’est un homme, lequel paraît tirer de cet attouchement le même plaisir que j’anticipais avec la femme noire.

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Dans les rues de Londres, la nuit, je vois des personnes de race noire courir de tous côtés en raison d’une descente de police dans le quartier. Je me dis : « Pourquoi chercher à fuir si l’on n’a rien à se reprocher ? » Un policier m’arrête et me fais enlever une chaussure puis l’autre, à la recherche de stupéfiants. Il ne trouve rien mais me passe tout de même un bracelet électronique autour du poignet, bracelet que je ne pourrai retirer qu’à mon départ d’Angleterre, où je me trouve pour quelques semaines. Le simple fait de m’être trouvé sur le chemin de la police justifie cette peine !

Or le bracelet est visible, comme n’importe quel bracelet d’ornement ou de montre, à moins que je me mette à porter des manches anormalement longues et me retienne de plier le bras. Ainsi, qui dit bracelet dit peine infamante, visible par tous en toute circonstance.

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Je suis interné dans un inquiétant hôpital où les patients ne sont pas admis pour recevoir un traitement comme on le leur fait croire mais, selon mes conjectures, pour de tout autres buts bien plus sinistres n’ayant rien à voir avec leur santé.

J’occupe dans cet hôpital une chambre avec un autre patient. Un jour, alors que je retourne dans la chambre, je constate que ma lampe de chevet est allumée mais ne puis me convaincre qu’il s’agit d’un oubli de ma part ; je pense au contraire que quelqu’un est venu dans la chambre et a, pour fouiller dans mes affaires, allumé la lampe, oubliant ensuite de l’éteindre. Je décide alors de m’enfermer à clé, dans une sorte de réflexe pour préserver mon intimité devant cette preuve d’intrusion, mais quand j’essaie de tourner la clé dans la porte je n’y parviens pas, comme si la serrure avait été trafiquée pour que la porte puisse toujours s’ouvrir de l’extérieur. Mes tentatives pour fermer la porte durent quelques instants mais restent infructueuses, puis je me rends compte que quelqu’un est en train d’essayer d’ouvrir depuis le couloir et j’en conclus que c’est notre interaction via la porte qui m’empêche de fermer à clé. J’ouvre la porte pour voir ce que veut cette personne ; c’est une dame du personnel qui vient proposer des rafraîchissements. Je lui dis que je n’ai besoin de rien et, la porte refermée, reprends aussitôt la tentative de m’enfermer à clé, mais cela reste impossible et je dois me rendre à l’évidence : la serrure a été trafiquée, il est désormais impossible de fermer à clé.

Sur cette pensée angoissante, j’avise que le lit de mon compagnon de chambre a disparu ; ne se trouve à la place qu’un baluchon, rassemblant probablement ses quelques effets personnels. Un infirmier entre pour emporter le baluchon. Je lui demande si mon compagnon de chambre est mort, il répond : « Oui, c’est arrivé aujourd’hui. » Il ajoute : « Ce n’est la faute de personne. » Cette étrange manière de préciser les choses me confirme dans mes pires suspicions au sujet de cet endroit, à savoir que les patients y sont assassinés. Par plusieurs questions détournées que je pose à l’infirmier, je parviens à comprendre que mon tour et celui de quelques autres patients ne va pas tarder.

Croisant ces quelques autres un peu plus tard dans les couloirs, je leur fais savoir qu’il faut que je leur parle pendant la promenade quotidienne. Ils comprennent que c’est pour être à l’abri des oreilles indiscrètes.

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Une jeune femme est hypnotisée de façon à éclater de rire chaque fois qu’elle verra son magnétiseur faire tel petit geste anodin. Elle est ensuite conduite parmi le cercle d’admirateurs d’un intellectuel lors d’une soirée mondaine. Le magnétiseur se place non loin de là, visible d’elle et à portée d’entendre la péroraison. Il peut alors déclencher sur commande, et à répétition, le rire de la jeune femme pour humilier l’intellectuel devant son public.

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Un acte charnel est commenté depuis une salle de contrôle d’agence spatiale : « Vagin détecté. … Pénétration réalisée. … Orgasme provoqué. »

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« Quand les culs auront des dents, mon cul aura des poils. » Ce sont les paroles d’un poulet anthropomorphe ithyphallique qui, mis à part le pénis aux proportions de Priape, a des membres de gringalet et chausse des bottes trop grandes pour lui. Cet avorton à tête de poulet répond à une discussion, dans les planches d’une bande dessinée en noir et blanc, entre auteurs de BD se plaignant de la censure et des violences policières qu’ils subissent et formant le vœu d’un changement politique. Ces planches ont été dessinées par un certain bédéaste belge du nom de Didyer (sic), supposé de surcroît être l’auteur d’Achille Talon (qui est en réalité, comme on le sait, le bédéaste belge Greg).

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Au commencement était le houairbe. Je suis obligé d’écrire « houairbe » avec un h – sinon la règle de l’élision imposerait « l’ouairbe » – mais le terme est une fusion entre « ouais » et « verbe ».

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Je demande à visiter le « département de peinture de la police ». On me conduit dans un grand espace ouvert où de nombreux policiers sont en train de peindre, chacun assis à son chevalet. Est-ce bien la peine d’avoir tant de policiers en France si c’est pour qu’ils peignent, me demandé-je. Mon guide m’explique que ce département est très important : il est primordial que tout policier y vienne régulièrement faire un stage car c’est de cette manière que la police devient moins brutale et que l’on réduit les violences policières.

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Alors que je regarde depuis la rue l’intérieur d’un restaurant danois (et non chinois), F. et une amie à elle me rejoignent et me demandent si le restaurant est ouvert. Je leur réponds qu’il l’est. Elles regardent l’écriteau de la devanture et me font remarquer, sur un ton de reproche, qu’il est écrit là que le restaurant ferme à quinze heures mais qu’il ne prend plus de clients après quatorze heures trente, de sorte qu’elles ne peuvent y déjeuner. Je réplique qu’elles m’ont demandé si le restaurant était ouvert et non si elles pourraient y avoir une table.

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Je trouve dans une brocante un fonds de bibliothèque latino-américaine duquel j’extrais un livre, El Kautaro y el KKK, en édition de poche. Intrigué par le titre, je montre le livre à O., qui conclut que la littérature latino-américaine copie celle des États-Unis. Je réponds que le fait de traiter de thèmes nord-américains n’est pas une raison suffisante pour tirer une pareille conclusion. En examinant le contenu du livre, j’apprends qu’il s’agit de quatre-vingt-quatorze historiettes tirées de faits réels et destinées à dénoncer le Ku Klux Klan. Je ne découvre pas, en revanche, qui peut être ou ce que peut être El Kautaro.

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Je prends le bus à Khartoum (Soudan) et suis étonné de découvrir une ville entièrement moderne. Le bus passe devant un hôtel réputé de la ville, à la magnifique façade blanche, étincelante, avec des balcons ronds et des stores bleu marine. L’hôtel fait sa publicité par des haut-parleurs. Il annonce un taux d’occupation fin mars de 17 %, alors que le climat est le même toute l’année. L’argument cherche à gagner les clients qui n’apprécient pas de se trouver au milieu de foules de touristes, comme cela se produit de plus en plus un peu partout. Avec ce faible taux d’occupation, les clients peuvent mieux profiter des agréments de l’hôtel, comme ses piscines.

C’est à l’une de ces piscines que je me trouve ensuite. Entré dans l’eau pour nager et m’enfonçant sous la surface au lieu d’avancer, je me rends compte que j’ai pris beaucoup de poids. Je me ressaisis et tente de nager sans rien laisser paraître.

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Je suis un cours d’espagnol de classe préparatoire, un samedi. Le professeur a quelque chose du chanteur Gérard Blanc, même moustache, même tignasse, même dégaine impossible. Pour la conversation, il demande ce qui distingue les pauvres des riches. Je lève le doigt comme d’autres pour qu’il me donne la parole. Il la donne à quelqu’un. Quand celui-ci a terminé, je lève de nouveau le doigt. Et ainsi de suite. Certains prennent la parole dès que le précédent a terminé, sans même lever le doigt, donc sans que le professeur leur donne leur parole, ce qu’il laisse faire. Je suis le dernier à lever le doigt, le professeur me donne enfin la parole et je dis : « Una demografía más elevada » (une démographie plus élevée). Alors qu’il réagissait aux réponses des autres par quelques brèves remarques, il fait comme si je n’avais rien dit et passe à tout autre chose.

Quand il a rempli le tableau noir d’écritures à la craie, il traverse la salle et se met à écrire au feutre sur le tableau blanc du fond de la classe, alors même qu’en début de cours il nous avait demandé de nous masser devant plutôt que de nous asseoir de manière dispersée. Si bien qu’à présent nous sommes loin du tableau qu’il utilise et devons nous retourner pour le voir.

Quand il revient au tableau noir, de nouveau vierge, il trace dessus un seul mot, qui me paraît indéchiffrable. Il appelle un étudiant, qui commence par ajouter des signes diacritiques au-dessus de certaines lettres, ce qui me fait penser qu’il s’agit peut-être d’arabe. Puis, d’un seul trait, comme une longue arabesque, l’étudiant complète le mot et le tout forme un beau dessin.

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Je me couche près de la fenêtre, d’où je regarde un fleuve majestueux, me disant que c’est une chance d’avoir une si belle vue avant de s’endormir. Je suis du regard le cours du fleuve, les paysages variés de la rive opposée. Il se jette dans la mer, au bord de laquelle sont construits des hôtels, avec des plages dont profitent les baigneurs, minuscules à cette distance. C’est au Brésil, ce qui me fait penser à L. qui apprenait le portugais.

Je vais la voir. Elle a toujours une machine de mon invention que je lui avais offerte : un circuit pour une bille roulant sur des courbes constituées de tubes sciés longitudinalement, franchissant des obstacles, employant des monte-charge, des balançoires, des treuils automatiques, tout un système hallucinant de locomotion et de propulsion miniature dont j’ignore comment j’ai pu le réaliser, et dont, ce qui me cause un pincement au cœur, j’ai perdu tous les autres modèles. Je demande à L. si elle a continué d’apprendre le portugais. Elle me répond que c’est le cas et me demande à son tour pourquoi cette question. Je sais qu’elle connaît la réponse car sinon elle ne me demanderait pas le pourquoi d’une question en apparence si anodine. Je dis : « Car je veux vivre au Brésil avec toi. » Nous tombons dans les bras l’un de l’autre.

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Une experte m’explique la situation en Bolivie depuis le coup d’État ayant chassé le président Evo Morales du pays. La Bolivie est à présent coupée en deux, avec une partie putschiste contrôlée par l’armée, dont le porte-parole est la marionnette hystérique proclamée présidente, et l’autre partie contrôlée par les communautés indigènes, soutien du président en exil. Cette situation offre aux Indiens la possibilité de se constituer en État indigène indépendant. Pour l’éviter, l’armée putschiste conduit dans cette partie du territoire des raids visant à dynamiter les infrastructures.

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Pendant que les hommes sont à la guerre, les femmes d’une petite ville violent les nonnes du couvent.

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R., avec qui je n’avais plus le moindre contact depuis un bout de temps, vient me rendre visite à l’improviste à la campagne, alors que je viens d’avoir une dispute avec N., qui prétendait me dicter de ne pas m’intéresser à la bande dessinée (à laquelle je ne m’intéresse plus depuis longtemps et ne vais sans doute pas m’intéresser de nouveau à quarante ans passés). Légèrement ennuyé par cette visite de R., je l’invite tout de même à faire le tour du propriétaire, sur un vaste terrain vallonné, pyrénéen (qui m’est inconnu dans la réalité). Au cours de la conversation, je lui laisse entendre que je ne l’attendais pas et que, si ce sont les mœurs de la campagne de se rendre les uns aux autres des visites inopinées, nous sommes tous deux de la ville et ne devons pas adopter ces mœurs, même si le lieu de la visite est une campagne. Il me répond que s’il avait pu déchiffrer les pattes de mouche de mes e-mails, il aurait compris que je ne voulais pas qu’il vienne. Or, outre le fait qu’un e-mail ne peut avoir de pattes de mouche, je n’ai pas écrit récemment.

Nous rejoignons en contrebas une petite réception qui se tient sur la propriété, bien qu’il s’y trouve des gens que je ne souhaite pas voir. M. (♀), qui tient le buffet, me propose une salade de sa composition et me tend un bol où, sous un œuf, se trouvent surtout des fruits, pêche, poire… Je perds R. de vue pendant ce temps. Bousculé par les personnes agglutinées devant le buffet, je laisse tomber mon bol. Je ne ramasse qu’une poire, dans laquelle je mords.

Je me rends ensuite dans un local où l’on garde un grand plateau d’argent avec les desserts. Quand T. (♀) prend le plateau, je m’allonge un instant, couché sur le dos, sur la table à la place de celui-ci. Or T. me vit échapper le bol et souhaite me donner une leçon pour que je ne fasse plus tomber les choses : elle pose donc sur moi le plateau, qui me recouvre presque entièrement. Mais j’étais déjà en train de quitter ma position couchée sur la table, en me faisant glisser sur le dos vers l’arrière ; si je m’étais arrêté quand T. posa le plateau sur moi, celui-ci se serait maintenu en équilibre sur mon corps, mais je poursuis le mouvement et le plateau se renverse, et avec lui les gâteaux, les glaces, les mousses au chocolat, etc.

Tandis qu’avec T. et d’autres, témoins de la catastrophe, nous essayons de recomposer le plateau avec les desserts qui gardent à peu près leur forme, T. et moi nous querellons sur la responsabilité de l’accident. Je lui dis, non sans mauvaise foi, que pour ma part je considère que cette responsabilité ne peut être qu’entièrement la sienne. Puis j’essaie de nouer conversation avec d’anciens amis présents mais je sens qu’ils sont réticents à me parler à cause de ce qui vient de se produire. Ce n’est qu’en insistant que je finis par arracher à l’un d’eux davantage que quelques mots et que nous pouvons passer pour avoir une conversation normale.

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Sur le quai d’une gare, une femme vient nous dire, à D. et moi, qu’elle a vu son avenir à l’instant et qu’elle va mourir dans cette gare. Elle nous raconte qu’elle va se faire écraser par le prochain train parce que, saisie d’un malaise, elle titubera sur le quai, en direction de la voie, et tombera sur celle-ci au moment du passage du train. Elle raconte cela en le jouant, comme sur une scène de théâtre, nous montrant à quel endroit elle sera saisie de malaise, puis comment et dans quelle direction elle titubera, et, quand un train passe, elle tombe en effet sur la voie et disparaît sous le train, sans arrêt à cette gare.

Cette femme était l’agent avec qui nous avions rendez-vous dans l’opération secrète que nous conduisons. Sa mort modifie nos plans, nous devons immédiatement retrouver A., qui, pour le succès de l’opération, se fait passer pour moi, à la prochaine gare sur la ligne. Quand nous arrivons à la gare, A. n’est plus sur le quai ; j’examine fébrilement l’intérieur des wagons du train à quai, puis, l’y trouvant dans l’un d’eux, lui fais signe de sortir. Il sort juste au moment où le train va partir. Nous lui disons que la phase de l’opération en cours est ajournée. Or, comme A. et moi sommes, dans cette opération, la même personne, en raison de son impersonation, nous sommes la même personne discutant à deux voix : paradoxe relativiste.

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De nuit, trois hommes et une femme abordent en canot un navire sur une mer agitée. Ils veulent s’introduire dans le bateau pour dérober des plans à leurs ennemis ou rivaux. L’un est Jack et les trois autres sont deux frères et une sœur, cette dernière la maîtresse de Jack. Parce que le canot souffre d’une avarie, Jack dit à la femme d’entrer la première ; ils la rejoindront plus tard. Elle s’introduit à l’intérieur du bateau en grimpant dans une bouche d’aération, munie d’une lampe-torche.

Tandis qu’elle continue de ramper dans une voie d’aération à l’intérieur du navire, elle entend des pas dans le couloir le long de la voie. Elle s’immobilise mais tarde à éteindre la lampe-torche, si bien que la personne a le temps de voir de la lumière dans la bouche d’aération, à travers une grille. C’est une femme ; au lieu de courir donner l’alerte, elle s’approche de la grille et murmure : « Venge-toi, Jack, venge-toi », puis poursuit son chemin.

À l’intérieur de la bouche d’aération, la femme comprend que cette autre femme, supposée être de leurs ennemis, est une maîtresse de Jack qui lui garde son affection et sans doute espère le reconquérir en trahissant son camp, ce qui n’est pas sans troubler la première car Jack ne lui en a rien dit.

Plus tard, quand elle est rejointe dans une cabine du bateau par un de ses frères pour examiner les documents qui s’y trouvent, elle lui raconte ce qui vient de se passer. Le frère ne paraît pas surpris outre mesure, ce qui montre le peu de confiance qu’il a depuis le début en Jack. Les deux frères ont d’ailleurs le projet, encore vague, de se débarrasser de lui le moment venu. Elle essaie de prendre sa défense mais sa propre confiance commence à fléchir. Il lui dit : « Pour lui tu n’es qu’une p… »

 

Journal onirique 11

Période : juin-juillet 2020.

Les initiales des prénoms sont rendues aléatoires par des jets de dés. Je ne rappellerai pas cette procédure lors des publications suivantes du journal.

Sans titre, de Cécile Cayla Boucharel

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Au sommet d’une côte, au crépuscule, je découvre un spectacle saisissant. Un château se dessine à quelque distance dans le cercle d’une pleine lune de couleur rouge pâle. C’est la grande lune telle qu’on la voit à son lever, en position basse près de la terre, mais comme un reflet on voit aussi, plus haut dans le ciel, la petite lune, elle aussi rouge pâle. Ces deux lunes différentes par la taille sont comme une illustration du phénomène étrange par lequel on voit la lune plus grande près de l’horizon que haut dans le ciel bien qu’elle soit dans tous les cas à la même distance de nous – phénomène sur lequel revient à plusieurs reprises le philosophe Alain dans ses Propos et dont Schopenhauer a donné une explication qui se contredit†. La grande lune qui encercle le château a de surcroît un halo vert, qui s’étend sur la pénombre autour et dans lequel volent des oiseaux.

La magnificence de ce spectacle dépendant principalement de la position transitoire de la grande lune, laquelle, en se déplaçant, va mettre immanquablement fin à la perspective dont je profite, je me hâte d’en prendre des photos avec mon téléphone portable. Dans mon empressement, j’ai conscience d’être maladroit. Après que j’ai pris trois ou quatre photos de suite, la perspective a disparu et ne présente plus la même beauté. En regardant les photos que je viens de prendre, je constate qu’elles sont plus nombreuses que je croyais, mais, comme je m’y attendais, toutes ratées et sans intérêt. À la suite de ces photos viennent, dans mon téléphone, des images pornographiques.

†Voici un Propos d’Alain à ce sujet et le passage en question dans Schopenhauer.

La lune à son lever, Propos d’Alain (Émile Chartier) du 18 juillet 1921

Je rencontrai le philosophe en même temps que la pleine lune, à son lever, montrait son large visage entre deux cheminées. « Je m’étonne toujours, lui dis-je, de voir le disque lunaire plus grand que je ne devrais. » Sur quoi il voulut bien m’instruire : « Ni au zénith, dit-il, ni à son lever, vous ne voyez le globe de la lune comme il est ; ce ne sont que des apparences, qui résultent à la fois de la distance où se trouve l’astre, et de la structure de vos yeux. Par l’interposition d’une lunette grossissante, vous verriez encore une autre apparence ; il faut toujours s’arranger des instruments qu’on a. » À quoi je répondis : « Fort bien ; et je m’en arrange ; mais je ne m’arrange point aussi aisément de cette lune si grosse à son lever, car c’est par un faux jugement que je la vois telle, et non par un jeu d’optique. » « La réfraction, dit-il, est un jeu d’optique. » « Il est vrai, répondis-je, mais la réfraction n’a rien à voir ici. » Il se moqua : « Mais si, dit-il, c’est toujours, ou à peu près, le bâton dans l’eau, qui paraît brisé. Toutes ces illusions se ressemblent, et sont d’ailleurs bien connues. »

J’avais roulé un morceau de papier en forme de lunette, et j’observais l’astre, tantôt avec l’œil seulement, tantôt au moyen de cet instrument digne de l’âge de pierre, émerveillé de voir que la lune, dès qu’elle était isolée des autres choses par ce moyen, reprît aussitôt la grandeur qu’on est accoutumé à lui voir lorsqu’elle flotte en plein ciel. « Les astronomes, lui dis-je, savent tous que l’apparence de la lune n’est pas plus grande à l’horizon qu’au zénith ; vous pourriez vous en assurer en la regardant à travers un réseau de fils tendus et entrecroisés, comme ils font. Mais ma simple lunette de papier suffit presque pour ramener à l’apparence ce fantôme de lune, que mon imagination grossit. Et, donc, laissons aller le bâton brisé par la réfraction. Ce n’est pas ici la structure de mes yeux qui me trompe, ni le milieu physique interposé. Que la lune me paraisse plus petite d’ici que si je m’en rapprochais de quelques milliers de kilomètres, voilà une illusion ; mais que je la voie plus grosse à l’horizon qu’au zénith, cela n’est pas. Même dans l’apparence, cela n’est pas ; je crois seulement la voir plus grosse. Mettez votre œil à ma lunette. » « Je ne l’y mettrai point, dit-il, parce que je sais que vous vous trompez. » Il est bien impertinent de vouloir montrer à un philosophe une expérience qui trouble ses idées. Je le laissai, et je poursuivis mes réflexions.

Quand on a décrit l’apparence, quand on a fait voir qu’elle traduit la réalité en la déformant d’après la distance, d’après les milieux interposés et d’après la structure de l’œil, on n’a pas tout dit. On a oublié, ce n’est pas peu, ce genre d’erreur qui semble apparaître, si l’on peut ainsi dire, et qui ne répond même pas à l’apparence. Aussi, pour saisir l’imagination en ses folies, cet exemple est bon. Malebranche ne l’a point ignoré ; et plus récemment Helmholtz l’a rapproché de ces montagnes et de ces îles, qui, dans le brouillard, semblent plus grandes qu’à l’ordinaire. Au reste les explications qu’ils donnent l’un et l’autre de ce jugement faux sont peu vraisemblables. De toute façon, et notamment pour la lune, je dois accuser un mouvement de passion, un étonnement qui ne s’use point, de voir cet astre s’élever parmi les choses, et qui me trompe sur l’apparence elle-même, faisant ainsi monstre de mon opinion seulement. Vous qui croyez que les dieux n’apparaissent plus, allez voir la lune à son lever.

Alain impute donc cette étrange illusion – ce « jugement faux » – à un « mouvement de passion », car elle ne peut s’expliquer selon lui par les effets d’optique qui produisent les autres illusions auxquelles nos yeux sont sujets. Si j’ignore quelles sont les explications « peu vraisemblables » qu’en ont donné Malebranche et Helmholtz cités ici, Schopenhauer en a donné une qui, non seulement donne raison à Alain quant au fait que les lois de l’optique ne sont pas en jeu dans ce phénomène (c’est-à-dire qu’Alain aurait pu trouver confirmation de son point de vue dans Schopenhauer, s’il l’avait lu, comme d’ailleurs beaucoup de philosophes ultérieurs à Schopenhauer, dont je suspecte certains d’avoir tu leurs influences et leurs sources et manqué de cette façon à la probité intellectuelle – celui que personne ne cite car il a tout dit !), qui lui donne raison à ceci près que pour Schopenhauer le bâton brisé n’est pas non plus un pur jeu d’optique, mais qui pourrait aussi être séduisante et convaincante si, comme je l’ai dit, elle ne se contredisait pas. La voici.

Le monde comme volonté et comme représentation, Livre I, §6

Il existe bien d’autres exemples de ces apparences ou illusions de l’entendement : le bâton plongé dans l’eau et qui paraît brisé ; les images des miroirs sphériques qui se produisent un peu en arrière de la surface, si elle est convexe, et à une grande distance en avant lorsqu’elle est concave ; la lune qui paraît beaucoup plus large à l’horizon qu’au zénith ; cet effet ne résulte nullement des lois de l’optique puisqu’il a été établi, grâce au micromètre, que l’œil aperçoit au zénith la lune sous un angle visuel un peu plus grand qu’à l’horizon. C’est que l’entendement juge de la lune et des étoiles comme s’il s’agissait d’objets terrestres ; il attribue alors à l’éloignement la diminution d’éclat de ces astres, dont il apprécie la distance suivant les lois de la perspective aérienne ; c’est pour cette raison que la lune est vue beaucoup plus grande à l’horizon qu’au zénith, et que la voûte céleste elle-même paraît plus étendue à l’horizon, où elle semble s’aplatir. C’est par suite d’une appréciation non moins erronée, toujours d’après la perspective aérienne, que des montagnes très élevées, dont la cime seule est visible dans l’air pur et transparent, nous apparaissent plus rapprochées de nous qu’elles ne le sont en réalité ; la distance n’est d’ailleurs diminuée qu’aux dépens de l’altitude ; c’est le phénomène qu’offre le mont Blanc vu de Sallanches.

Toutes ces apparences illusoires se présentent à nous comme des résultats de l’intuition immédiate, et il n’est aucune opération de la raison qui les puisse dissiper ; celle-ci n’a de pouvoir que contre l’erreur ; à un jugement qui n’est pas suffisamment motivé, elle en opposera un contraire et vrai ; elle reconnaîtra, par exemple, in abstracto, que ce qui diminue l’éclat de la lune et des étoiles, ce n’est pas l’éloignement, mais bien l’existence de vapeurs plus épaisses à l’horizon ; mais, en dépit de cette connaissance tout abstraite, l’illusion demeurera identique dans tous les cas cités plus haut ; car l’entendement étant absolument distinct de la raison, faculté de surérogation dans l’homme seul, [il] peut affecter, même chez celui-ci, un caractère irrationnel.

L’entendement juge de la lune comme il juge des corps dans son monde d’objets, qui est, eu égard au fait que l’entendement est au service de la volonté objectivée dans le corps, le monde des objets immédiats, des objets terrestres. Il juge donc de l’éloignement de la lune en fonction de l’éclat de celle-ci, et si cet éclat varie dans la perception en raison de conditions externes, la perception de la taille de la lune, c’est-à-dire de sa distance, varie avec celle-ci. Or Schopenhauer affirme que l’éclat de la lune est affecté à l’horizon par des « vapeurs plus épaisses », qui diminuent cet éclat : mais si l’éclat de la lune est affaibli par des vapeurs à l’horizon, nous devrions voir à l’horizon la lune plus petite, alors que Schopenhauer prétend expliquer pourquoi la lune est vue plus grande à l’horizon qu’au zénith. – Par ailleurs, la petite expérience conduite par Alain, avec sa lunette en papier qui rétablit peu ou prou l’apparence de la lune, ne paraît pas confirmer l’hypothèse de Schopenhauer : la lunette de papier ne semble en effet pas pouvoir annuler des effets externes affectant la luminosité de la lune, mais seulement séparer la lune de son fond dans la perception.

Quand on voit « monter » la lune dans le ciel, on croit qu’elle s’éloigne de nous, c’est-à-dire de la terre où nous sommes, et c’est pourquoi nous la voyons plus petite au zénith qu’à l’horizon. – Je ne vois que ce que je crois.

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J’ouvre un fenestron qui fait face, de très près, aux branches d’un grand arbre et que je laisse habituellement fermé. Ce mouvement dérange un merle nichant dans l’arbre juste à hauteur du fenestron. Le merle sautille de-ci de-là dans l’entrelacs des branches, tiraillé entre son désir de fuir et sa volonté de protéger son nid, où il couvait un petit merle qui commence, ne sentant plus la chaleur de sa mère contre lui, à pousser de petits « crâ ! crâ ! » pathétiques. La mère continue ses mouvements fébriles, percevant toujours ma présence, même si je me suis immobilisé. Je me déporte le plus doucement possible sur le côté pour m’écarter de l’embrasure de la fenêtre, afin que le merle, ne me voyant plus, se rassure. Cela semble marcher car elle saisit des baies dans son bec et les donne à becquer à son petit. Je crains de l’effrayer à nouveau si je repasse devant la fenêtre, et de même si je cherche à refermer celle-ci, bien que ce soit la seule manière de rendre une paix complète à la maman merle. En effet, si je laisse la fenêtre ouverte, cette ouverture sur le monde des hommes lui fera peut-être abandonner son petit, mais repousser le fenestron pour le fermer risque de ne pouvoir être accompli avec suffisamment de douceur pour qu’elle ne s’enfuie pas à tout jamais dans un mouvement de panique, abandonnant là aussi son petit.

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On me dit que je place trop haut le réformateur Zwingli, que sa vie n’était pas au-dessus de tout reproche car il fut ambassadeur à Orléans de l’empereur catholique Charles Quint en même temps qu’il propageait la réformation. Cette information m’inquiète effectivement car elle jette sur le réformateur un soupçon de duplicité. Aussi demandé-je à Charles Quint lui-même s’il est vrai que Zwingli fut son ambassadeur. L’empereur, d’aspect plus souffreteux que majestueux, semble d’abord vouloir s’offenser de ma question, car il prétendait de son côté combattre la réformation, mais il se contente de répondre : « Cherche. »

Sur ce, je me rends avec des amis à une messe nocturne dans une église en Arabie Saoudite. Nous prenons place sur les bancs face à l’autel. Derrière celui-ci, le mur est largement ouvert et nous avons une vue sur la Tour du Royaume (Burj al-Mamlaka) à Riyad, illuminée dans la nuit. C’est superbe.

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Je m’installe dans une grande chambre avec deux lits où T. se trouve déjà, étant depuis plusieurs jours en ce château où je viens d’arriver. Alors que nous nous couchons, T. place un livre ouvert sur ma table de chevet, me disant qu’il convient de l’y laisser toute la nuit, car il s’agit d’un jeu de rôle d’un type nouveau, surnaturel. Nous devons commencer la partie demain mais les propriétés du livre nécessaire à ce jeu font qu’il doit rester ouvert la nuit à telle page en fonction de la partie qui doit être jouée. T. ajoute d’autres explications tout aussi étranges et je ressens un vague malaise, comme s’il cherchait à m’inquiéter non par plaisanterie mais avec de mauvaises intentions.

Les lumières éteintes et mes yeux s’habituant à l’obscurité, je constate que le verre d’eau placé sur ma table de chevet à côté du livre a changé de couleur : l’eau est devenue sombre, épaisse et verdâtre, comme mêlée de vase. Je le dis à T., couché dans le lit à côté, et qui me demande alors si l’eau est devenue laiteuse. Il semblait ainsi s’attendre à un phénomène de cette nature, en lien avec le livre. Je lui réponds que l’eau n’est pas devenue laiteuse mais verdâtre. Il me dit alors de ne pas la boire mais d’aller la jeter dans le lavabo de la salle d’eau adjacente, et je crois percevoir de l’inquiétude dans ses paroles.

Alors que je saisis le verre, je perds tout contrôle de mon bras, qui exécute des mouvements saccadés en dehors de ma volonté, si bien que le contenu du verre, que je ne lâche pas, nous asperge, T. et moi, ainsi que les objets et meubles nous entourant. Je commence à craindre que quelque chose soit en train de mal tourner dans ce jeu surnaturel.

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Grâce à la supériorité de sa technologie, l’Islande est passée à la semaine de travail de dix-neuf heures. Un nouveau métier a dû être créé à cette occasion et je discute avec une jeune femme fraîchement promue consultante pour ceux de ses concitoyens qui rencontrent des difficultés à s’ajuster psychologiquement à la nouvelle situation sociale. Car la population découvre que le travail spécialisé détruit toutes les capacités et qu’il faut les rééduquer pour vivre avec du temps libre.

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Je retourne à S., en bord de mer sur la Côte des roses, où la pratique des Anglais de venir passer leurs vacances d’été s’est accrue au point qu’il ne s’y rencontre plus que des Anglais. Adultes et enfants jouent ensemble sur des terrains de jeu aménagés entre les pins parasols ou dans les jardins des pavillons et bungalows.

Une petite fille près de moi perd l’équilibre et, après quelques instants de vacillement, finit par tomber par terre, sans se faire mal. Comme elle voit que je la regarde, elle m’insulte : « F*ck you ! », puis rejoint le terrain de volley-ball de plein air où d’autres enfants de son âge, trop petits pour ce sport, font une partie.

Je m’éloigne. En passant près d’un autre terrain de volley où deux ou trois adolescentes font également une partie, le ballon s’écarte du terrain à la suite d’un geste maladroit de l’une des joueuses. Le ballon venant dans ma direction, un peu au-devant de moi, je peux, moyennant un effort modeste, l’intercepter et le renvoyer aux joueuses, épargnant sa peine à celle qui court après. Mais elle est plus rapide que moi, et, saisissant le ballon, me dit : « It’s for me ! » Certes elle sourit mais je suis froissé par sa remarque car j’ai le sentiment qu’elle a cru que je cherchais à m’emparer du ballon pour moi-même. Je lui dis : « Yes, I know » pour lui faire comprendre que mon intention était de lui renvoyer le ballon mais je regrette aussitôt cette réponse car soit elle cherchait seulement à ne pas me remercier ou au moins me savoir gré de mon intention, et je devais alors hausser les épaules devant cette incivilité, soit ses paroles n’avaient pas de motivation bien précise et ma réponse lui signifiait alors que je la suspectais gratuitement de me prêter de mauvaises intentions. Je poursuis mon chemin en lançant : « Good play ! » Je veux dire quelque chose comme « amusez-vous bien », comme « bon après-midi », mais je me rends compte, vu le geste maladroit de la joueuse à l’origine de ces quelques échanges, que cela peut s’entendre comme un sarcasme : « Quelle bonne joueuse ! » pour dire « Que tu joues mal ! »

Je continue de marcher parmi les réjouissances des estivants. Ces scènes de gaîté remuent un fond de mélancolie en moi, j’y vois la tentative désespérée du prolétariat de goûter aux joies de la vie, une respiration convulsive en surface avant de replonger dans les eaux noires du travail déshumanisant. Et pour ces enfants qui ne le connaissent pas encore, il n’y a pas d’autre destin.

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En réponse à des sarcasmes visant un arrêt judiciaire en défense de la liberté d’opinion et d’expression pour l’Église, je rappelle à mes interlocuteurs la pensée du philosophe Alain dans un de ses Propos, que je leur résume ainsi : quand on compare un prêtre et un libre penseur, il faut aussi regarder si la société est une société de prêtres ou une société de libres penseurs.

Le Propos d’Alain, admirable, est le suivant (extrait).

Libre pensée et religion, Propos d’Alain du 12 juillet 1931

Deux ou trois augures cherchaient pourquoi le catholicisme trouve plus que jamais audience dans la jeunesse la mieux instruite. Ils ne remuaient que les lieux communs. Mais le sauvage philosophe mit le pied sur leurs faibles pensées.

« Le prêtre, dit-il, est en meilleure position que vous. Il parle au nom de la libre pensée. Ne vous récriez pas ; il le peut. Il a le droit de se moquer de vous, et il ne s’en prive pas. La terre a tourné, les perspectives se sont déplacées ; vous ne vous en doutez pas. La libre pensée, c’est votre pensée. Votre pensée ! Rien n’est moins respirable que cette épaisse pensée, qui ne bouge pas, qui ne bougera pas, qui cherche des verges, qui juge selon la peur, selon l’ennemi, selon l’ami, selon le banquier ; cette pensée coléreuse, méchante, étranglée ; peut-être honteuse d’elle-même au fond, car elle ne cesse pas de monnayer des cadavres. Et cette importance, et cette arrogance, et le fouet levé sur ceux qui contredisent ! Il est vrai que l’on rit du fouet ; mais votre espérance est qu’on n’en rira pas longtemps. J’ai appris qu’il ne faut pas troubler un cheval qui mange l’avoine ; le coup de pied est brutal, et, heureusement, mal dirigé. Voilà comme je vous vois ; vous pensez en mangeant. »

Mon sentiment est que beaucoup de Français ont fini de rire du fouet.

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Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, une famille d’aristocrates anglais cherche à envoyer un homme de confiance dans la colonie d’Amérique du Nord pour y veiller à ses intérêts, au moment où des bruits commencent à courir sur une agitation des colons en vue de l’indépendance. Il est décidé d’envoyer un des fils, encore adolescent. Or ce dernier, qui s’est porté volontaire et a réussi à plaider sa cause et à se faire choisir pour ce voyage malgré son âge tendre, est secrètement au service de la domesticité de la famille, qui cherche elle aussi à envoyer quelqu’un dans la colonie, pour favoriser le mouvement prolétarien dans la guerre d’indépendance qui se prépare. Les domestiques de cette famille ont en effet formé une société secrète anarchiste et, par le chantage, ont gagné le jeune fils à leur cause. Lors d’une réunion secrète dans un salon du manoir, en l’absence des maîtres, les domestiques décident d’envoyer un des leurs en Amérique pour s’assurer que le fils de famille agira conformément aux intérêts du prolétariat anarchiste : ils désignent à cette fin un serviteur d’aspect particulièrement patibulaire.

Avant le départ, on voit, par un beau jour ensoleillé, le fils de famille traverser une promenade londonienne arborée où l’on sort habituellement les enfants et les adolescents de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie. Leur innocence mignonne et gaie contraste avec la condition du prolétariat invisible (car invisibilisé) que le rêve fixe dans mon esprit, et cette scène, loin de m’attendrir, me laisse au contraire de glace : ce sont là ceux qui doivent payer.

Quelques années plus tard, le fils de famille, à présent dans la fleur de l’âge, est aux côtés des révolutionnaires français de 1789. Il croit retrouver dans l’armée révolutionnaire française un avatar de l’armée du peuple des colons nord-américains mais déchante car l’esprit militariste finit par l’emporter sur l’esprit populaire.

On découvre cette désillusion, mais aussi un certain trait de son caractère, dans l’épisode suivant. Son expérience dans la guerre d’indépendance américaine lui valant un certain prestige dans l’armée révolutionnaire, quand il arrive en calèche dans un camp et demande au commandant deux hommes pour une mission secrète, celui-ci ne fait aucune difficulté à les lui donner. Ils repartent tous les trois en calèche. En chemin, l’un des soldats demandant au milord où ils doivent se rendre, ce dernier répond : « En bord de mer, à Biarritz ! », ce qui signifie qu’ils vont prendre du bon temps avec les femmes et le jeu dans un lieu de villégiature monarchiste. Il cherchait uniquement de la compagnie pour une partie de plaisir. Les trois éclatent de rire, égayés par cette perspective et le bon tour joué au commandant.

Quelques années passent encore et notre milord est devenu un homme mûr impliqué dans les intrigues d’une famille d’anoblis vivant dans le grand luxe sous l’Empire. Comme il est question qu’il épouse une des filles de cette famille, il s’est attaché à celui des fils qui pouvait le mieux assister ses desseins, et dont il sert en échange les intérêts contre les autres fils. Quand un oncle à eux se fait remarquer par l’empereur Napoléon Ier pour des succès militaires à l’étranger et en reçoit des félicitations publiques, le fils en question est fâché car c’est de nature à favoriser les intérêts d’un de ses frères et rivaux au détriment des siens.

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En touriste à Stockholm, je descends du métro et m’arrête au bout du quai pour m’assurer, en lisant l’affichage, que je vais emprunter la bonne sortie. Tandis que je suis ainsi immobile, un touriste asiatique entré sur le quai par les escaliers que je m’apprête à emprunter pour sortir, m’aborde en me demandant si je parle anglais. Quand je lui réponds que yes, il m’invite à le suivre à quelques pas sur le quai jusqu’au distributeur de tickets, car il ne sait comment s’y prendre. Je n’en ai pas la moindre idée moi-même (il faut croire que j’ai acheté mon propre ticket d’une autre manière) mais j’accepte de l’aider. Je commence par appuyer sur un bouton au hasard et ceci fait tomber dans l’escarcelle de la machine, où l’utilisateur récupère en principe ses tickets et sa monnaie, d’abord un billet de dix euros (la Suède serait ainsi passée à l’euro) puis des pièces de monnaie. Je dis au touriste de prendre cet argent car il faut considérer cet événement comme une aubaine, en profiter ne saurait être immoral. Le touriste a quelques scrupules mais s’empare finalement d’une poignée de pièces avec le billet. Pendant qu’il met cet argent dans son portefeuille, les pièces continuent de tomber et, alors que je croyais que ce ne serait que de la menue monnaie, je vois de nombreuses pièces d’un et deux euros. Je demande alors au touriste, par politesse, de me laisser prendre un peu d’argent moi-même : « Allow me… » car, après tout, lui dis-je, s’il est celui qui souhaite acheter un ticket à cette machine, c’est moi qui ai appuyé sur le bouton, et je ramasse à mon tour des pièces dans l’escarcelle.

C’est alors que je comprends pourquoi cet argent tombe ainsi. La Suède est un pays tellement évolué, riche, égalitaire, discipliné qu’ils ont conçu le mécanisme le plus simple qui soit pour récolter l’argent introduit dans les machines, à savoir, non pas, comme ailleurs, avec une clé spéciale ouvrant la machine ou l’un de ses compartiments mais par la simple pression d’un bouton immédiatement accessible. Car, en Suède, personne ne presse le bouton destiné à récolter l’argent de la machine si ce n’est l’employé chargé de récolter cet argent.

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La guerre civile en République centrafricaine est une guerre confessionnelle entre la majorité chrétienne et une minorité musulmane dont le bras armé dans le conflit contrôle de facto le nord du pays, rebaptisé Dar El-Kouti du nom d’un ancien sultanat local. Cela, c’est la réalité. Dans le rêve, je suis présent en République centrafricaine de ma propre initiative afin d’y ramener la paix. Mon plan est de garantir la liberté religieuse dans le pays. Compte tenu des dynamiques actuelles des religions, cela implique de laisser la Centrafrique s’islamiser un peu plus. Car c’est une politique répressive de la part de la religion majoritaire qui est cause du conflit, et cette politique est promue et favorisée par l’ancienne métropole (la France), qui n’a que faire de la pacification du pays et au contraire s’y oppose, ainsi qu’à la liberté religieuse qu’elle considère de nature à desserrer son emprise sur son ancienne colonie. Je fais ainsi comprendre à mes interlocuteurs qu’en me donnant le pouvoir, non seulement ils sont assurés de la paix à brève échéance mais ils entreront aussi dans une relation plus égalitaire avec l’ancienne métropole, dont l’influence reste à ce jour pernicieuse : le pays sortira d’une relation néocoloniale.

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Dans une gare ferroviaire high-tech, la nuit, la compagnie des chemins de fer s’adresse aux personnes présentes par l’intermédiaire d’un écran qui n’est pas un écran d’affichage mais un écran parleur. L’écran annonce que les voyages seront gratuits le 31 décembre, et ce, je suppose, afin de permettre aux Français de fêter le réveillon du nouvel an malgré la crise économique. Je me fais la réflexion que, si les gens souhaitent fêter le réveillon en famille ou chez des amis éloignés, ils pourraient vouloir prendre le train avant le 31 décembre. Bien que seul, je me fais cette réflexion à voix haute. L’écran m’entend et me répond du tac au tac : « Vous avez entièrement raison, monsieur Florent Boucharel (il connaît mon nom), et nous avons le plaisir d’annoncer que les trajets seront également gratuits le 30 décembre. » Je suis tenté d’entrer en marchandage avec l’écran pour que la compagnie étende la gratuité jusqu’au 27 ou 28 inclus, mais j’y renonce. – Les personnes présentes dans la gare ne sont pas des voyageurs mais des SDF, des clochards, moi compris.

Cependant, je pars en vacances avec deux amies, A. et E. (que je ne vois plus depuis longtemps dans la réalité), en voiture. C’est A. qui conduit. La route, à l’aube, est bordée de part et d’autre de congères continues et traverse un beau paysage de neige uniforme, illuminé par le soleil levant. E. et moi nous tenons serrés l’un contre l’autre pour nous tenir chaud ; en fait, je suis même couché sur elle et quand je cherche à m’écarter un peu pour bavarder avec A., car un but implicite de ce voyage est qu’A. et moi entrions en relation plus intime, E. me rappelle à elle avec les mots : « Tiens-moi chaud. »

Du fait qu’A. conduit tout au long du voyage, les choses entre E. et moi vont très loin, jusqu’à la consommation de l’acte charnel, dans le parking lors d’un arrêt dans une bourgade (où nous nous promenons ensuite en touristes bien que cette localité ne présente aucun intérêt touristique). J’en éprouve de la culpabilité envers A. et cherche à lui cacher ce qui se passe entre E. et moi. Cette dissimulation, me rends-je compte, nous éloigne l’un de l’autre. Puis je comprends qu’elle a placé son bonheur dans la consommation de l’acte et que mes scrupules sont par conséquent la seule cause de sa tristesse, qu’elle entend me passer tout, car ce n’est rien. « Une fenêtre s’ouvre », me dis-je en me réveillant, alors que je viens de voir son visage délirant de bonheur au moment de m’étendre sur elle.

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En sortant, alors que la nuit tombe, du domaine entouré de hautes murailles de je ne sais quel château médiéval en plein Paris j’entends les haut-parleurs de la préfecture de police rappeler les règles applicables aux étrangers subsahariens demandeurs de papiers, car une partie du château sert à présent d’annexe de la préfecture pour le traitement des demandes de papiers des étrangers subsahariens. Dans le quartier, je ne croise d’ailleurs que des personnes noires. Les haut-parleurs rappellent qu’il est permis à un étranger de rester quelques jours en France sans papiers, un petit nombre de jours qui peut s’augmenter « d’un jour par rein donné ». Les autorités françaises ont ainsi mis en place un ignoble trafic d’organes.

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À la mer, je caresse une inconnue. Nous sommes couchés sous l’eau, une eau peu profonde et parfaitement transparente. Si j’avais touché cette inconnue à la surface, c’était un abus sexuel mais comme nous sommes tous les deux entièrement immergés c’est licite. Je me demande si je vais arriver au terme de l’acte avant qu’elle remonte en surface pour reprendre de l’oxygène, puis je me rends compte, non sans une certaine humiliation (car je croyais qu’elle goûtait mes caresses), qu’elle a déjà perdu connaissance et c’est moi qui la remonte en surface.

À la surface, il s’avère en fait que c’est un homme, d’aspect martial, avec des cheveux en brosse et un visage carré. Il s’agit d’un partenaire potentiel de la société commerciale que je dirige avec N. (♂) et une femme blonde qui est la véritable dirigeante de la société. C’est elle, la femme blonde, qui m’a demandé d’avoir un rapport sexuel avec cet homme, afin que nous puissions faire pression sur lui dans le sens de nos intérêts commerciaux. Or il a entièrement refoulé de sa conscience le fait qu’il vient d’être un partenaire passif dans un acte homosexuel. La chose a cependant été filmée et se trouve dans l’ordinateur portable de la femme blonde.

Nous nous rendons tous les quatre dans le bureau de celle-ci, un grand bureau élégant, où la femme arrange un appareil noir ressemblant à une machine d’ophtalmologiste pour l’examen des yeux ou à un puissant microscope, demandant à N. de procéder aux derniers ajustements. C’est cette machine qui doit servir à projeter les images de l’ordinateur portable, posé fermé sur la table à côté de la machine.

Tandis que N. procède aux ultimes réglages, l’ordinateur portable est agité de secousses violentes, s’ouvrant et se fermant alternativement, comme possédé. Ce que voyant, le « militaire », qui ne connaît toujours pas la raison de nos préparatifs, s’empare de l’ordinateur, ouvre la fenêtre du bureau, qui donne sur la mer (la vue est superbe), et jette l’ordinateur de toutes ses forces au loin, dans la mer. La femme blonde, dépitée, lui demande pourquoi il a fait cela (pour lui en faire le reproche). C’est moi qui réponds : « Qu’y avait-il d’autre à faire ? L’ordinateur allait exploser. » Et plus bas, pour qu’elle et N. seuls m’entendent : « Je ne suis d’ailleurs pas mécontent de la disparition de ces images. »