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Journal onirique 11

Période : juin-juillet 2020.

Les initiales des prénoms sont rendues aléatoires par des jets de dés. Je ne rappellerai pas cette procédure lors des publications suivantes du journal.

Sans titre, de Cécile Cayla Boucharel

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Au sommet d’une côte, au crépuscule, je découvre un spectacle saisissant. Un château se dessine à quelque distance dans le cercle d’une pleine lune de couleur rouge pâle. C’est la grande lune telle qu’on la voit à son lever, en position basse près de la terre, mais comme un reflet on voit aussi, plus haut dans le ciel, la petite lune, elle aussi rouge pâle. Ces deux lunes différentes par la taille sont comme une illustration du phénomène étrange par lequel on voit la lune plus grande près de l’horizon que haut dans le ciel bien qu’elle soit dans tous les cas à la même distance de nous – phénomène sur lequel revient à plusieurs reprises le philosophe Alain dans ses Propos et dont Schopenhauer a donné une explication qui se contredit†. La grande lune qui encercle le château a de surcroît un halo vert, qui s’étend sur la pénombre autour et dans lequel volent des oiseaux.

La magnificence de ce spectacle dépendant principalement de la position transitoire de la grande lune, laquelle, en se déplaçant, va mettre immanquablement fin à la perspective dont je profite, je me hâte d’en prendre des photos avec mon téléphone portable. Dans mon empressement, j’ai conscience d’être maladroit. Après que j’ai pris trois ou quatre photos de suite, la perspective a disparu et ne présente plus la même beauté. En regardant les photos que je viens de prendre, je constate qu’elles sont plus nombreuses que je croyais, mais, comme je m’y attendais, toutes ratées et sans intérêt. À la suite de ces photos viennent, dans mon téléphone, des images pornographiques.

†Voici un Propos d’Alain à ce sujet et le passage en question dans Schopenhauer.

La lune à son lever, Propos d’Alain (Émile Chartier) du 18 juillet 1921

Je rencontrai le philosophe en même temps que la pleine lune, à son lever, montrait son large visage entre deux cheminées. « Je m’étonne toujours, lui dis-je, de voir le disque lunaire plus grand que je ne devrais. » Sur quoi il voulut bien m’instruire : « Ni au zénith, dit-il, ni à son lever, vous ne voyez le globe de la lune comme il est ; ce ne sont que des apparences, qui résultent à la fois de la distance où se trouve l’astre, et de la structure de vos yeux. Par l’interposition d’une lunette grossissante, vous verriez encore une autre apparence ; il faut toujours s’arranger des instruments qu’on a. » À quoi je répondis : « Fort bien ; et je m’en arrange ; mais je ne m’arrange point aussi aisément de cette lune si grosse à son lever, car c’est par un faux jugement que je la vois telle, et non par un jeu d’optique. » « La réfraction, dit-il, est un jeu d’optique. » « Il est vrai, répondis-je, mais la réfraction n’a rien à voir ici. » Il se moqua : « Mais si, dit-il, c’est toujours, ou à peu près, le bâton dans l’eau, qui paraît brisé. Toutes ces illusions se ressemblent, et sont d’ailleurs bien connues. »

J’avais roulé un morceau de papier en forme de lunette, et j’observais l’astre, tantôt avec l’œil seulement, tantôt au moyen de cet instrument digne de l’âge de pierre, émerveillé de voir que la lune, dès qu’elle était isolée des autres choses par ce moyen, reprît aussitôt la grandeur qu’on est accoutumé à lui voir lorsqu’elle flotte en plein ciel. « Les astronomes, lui dis-je, savent tous que l’apparence de la lune n’est pas plus grande à l’horizon qu’au zénith ; vous pourriez vous en assurer en la regardant à travers un réseau de fils tendus et entrecroisés, comme ils font. Mais ma simple lunette de papier suffit presque pour ramener à l’apparence ce fantôme de lune, que mon imagination grossit. Et, donc, laissons aller le bâton brisé par la réfraction. Ce n’est pas ici la structure de mes yeux qui me trompe, ni le milieu physique interposé. Que la lune me paraisse plus petite d’ici que si je m’en rapprochais de quelques milliers de kilomètres, voilà une illusion ; mais que je la voie plus grosse à l’horizon qu’au zénith, cela n’est pas. Même dans l’apparence, cela n’est pas ; je crois seulement la voir plus grosse. Mettez votre œil à ma lunette. » « Je ne l’y mettrai point, dit-il, parce que je sais que vous vous trompez. » Il est bien impertinent de vouloir montrer à un philosophe une expérience qui trouble ses idées. Je le laissai, et je poursuivis mes réflexions.

Quand on a décrit l’apparence, quand on a fait voir qu’elle traduit la réalité en la déformant d’après la distance, d’après les milieux interposés et d’après la structure de l’œil, on n’a pas tout dit. On a oublié, ce n’est pas peu, ce genre d’erreur qui semble apparaître, si l’on peut ainsi dire, et qui ne répond même pas à l’apparence. Aussi, pour saisir l’imagination en ses folies, cet exemple est bon. Malebranche ne l’a point ignoré ; et plus récemment Helmholtz l’a rapproché de ces montagnes et de ces îles, qui, dans le brouillard, semblent plus grandes qu’à l’ordinaire. Au reste les explications qu’ils donnent l’un et l’autre de ce jugement faux sont peu vraisemblables. De toute façon, et notamment pour la lune, je dois accuser un mouvement de passion, un étonnement qui ne s’use point, de voir cet astre s’élever parmi les choses, et qui me trompe sur l’apparence elle-même, faisant ainsi monstre de mon opinion seulement. Vous qui croyez que les dieux n’apparaissent plus, allez voir la lune à son lever.

Alain impute donc cette étrange illusion –ce « jugement faux »– à un « mouvement de passion », car elle ne peut s’expliquer selon lui par les effets d’optique qui produisent les autres illusions auxquelles nos yeux sont sujets. Si j’ignore quelles sont les explications « peu vraisemblables » qu’en ont donné Malebranche et Helmholtz cités ici, Schopenhauer en a donné une qui, non seulement donne raison à Alain quand au fait que les lois de l’optique ne sont pas en jeu dans ce phénomène (c’est-à-dire qu’Alain aurait pu trouver confirmation de son point de vue dans Schopenhauer, s’il l’avait lu, comme d’ailleurs beaucoup de philosophes ultérieurs à Schopenhauer, dont je suspecte certains d’avoir tu leurs influences et leurs sources et manqué de cette façon à la probité intellectuelle – celui que personne ne cite car il a tout dit !), qui lui donne raison à ceci près que pour Schopenhauer le bâton brisé n’est pas non plus un pur jeu d’optique, mais qui pourrait aussi être séduisante et convaincante si, comme je l’ai dit, elle ne se contredisait pas. La voici.

Le monde comme volonté et comme représentation, Livre I, §6

Il existe bien d’autres exemples de ces apparences ou illusions de l’entendement : le bâton plongé dans l’eau et qui paraît brisé ; les images des miroirs sphériques qui se produisent un peu en arrière de la surface, si elle est convexe, et à une grande distance en avant lorsqu’elle est concave ; la lune qui paraît beaucoup plus large à l’horizon qu’au zénith ; cet effet ne résulte nullement des lois de l’optique puisqu’il a été établi, grâce au micromètre, que l’œil aperçoit au zénith la lune sous un angle visuel un peu plus grand qu’à l’horizon. C’est que l’entendement juge de la lune et des étoiles comme s’il s’agissait d’objets terrestres ; il attribue alors à l’éloignement la diminution d’éclat de ces astres, dont il apprécie la distance suivant les lois de la perspective aérienne ; c’est pour cette raison que la lune est vue beaucoup plus grande à l’horizon qu’au zénith, et que la voûte céleste elle-même paraît plus étendue à l’horizon, où elle semble s’aplatir. C’est par suite d’une appréciation non moins erronée, toujours d’après la perspective aérienne, que des montagnes très élevées, dont la cime seule est visible dans l’air pur et transparent, nous apparaissent plus rapprochées de nous qu’elles ne le sont en réalité ; la distance n’est d’ailleurs diminuée qu’aux dépens de l’altitude ; c’est le phénomène qu’offre le mont Blanc vu de Sallanches.

Toutes ces apparences illusoires se présentent à nous comme des résultats de l’intuition immédiate, et il n’est aucune opération de la raison qui les puisse dissiper ; celle-ci n’a de pouvoir que contre l’erreur ; à un jugement qui n’est pas suffisamment motivé, elle en opposera un contraire et vrai ; elle reconnaîtra, par exemple, in abstracto, que ce qui diminue l’éclat de la lune et des étoiles, ce n’est pas l’éloignement, mais bien l’existence de vapeurs plus épaisses à l’horizon ; mais, en dépit de cette connaissance tout abstraite, l’illusion demeurera identique dans tous les cas cités plus haut ; car l’entendement étant absolument distinct de la raison, faculté de surérogation dans l’homme seul, [il] peut affecter, même chez celui-ci, un caractère irrationnel.

L’entendement juge de la lune comme il juge des corps dans son monde d’objets, qui est, eu égard au fait que l’entendement est au service de la volonté objectivée dans le corps, le monde des objets immédiats, des objets terrestres. Il juge donc de l’éloignement de la lune en fonction de l’éclat de celle-ci, et si cet éclat varie dans la perception en raison de conditions externes, la perception de la taille de la lune, c’est-à-dire de sa distance, varie avec celle-ci. Or Schopenhauer affirme que l’éclat de la lune est affecté à l’horizon par des « vapeurs plus épaisses », qui diminuent cet éclat : mais si l’éclat de la lune est affaibli par des vapeurs à l’horizon, nous devrions voir à l’horizon la lune plus petite, alors que Schopenhauer prétend expliquer pourquoi la lune est vue plus grande à l’horizon qu’au zénith. – Par ailleurs, la petite expérience conduite par Alain, avec sa lunette en papier qui rétablit peu ou prou l’apparence de la lune, ne paraît pas confirmer l’hypothèse de Schopenhauer : la lunette de papier ne semble en effet pas pouvoir annuler des effets externes affectant la luminosité de la lune, mais seulement séparer la lune de son fond dans la perception.

Quand on voit « monter » la lune dans le ciel, on croit qu’elle s’éloigne de nous, c’est-à-dire de la terre où nous sommes, et c’est pourquoi nous la voyons plus petite au zénith qu’à l’horizon. – Je ne vois que ce que je crois.

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J’ouvre un fenestron qui fait face, de très près, aux branches d’un grand arbre et que je laisse habituellement fermé. Ce mouvement dérange un merle nichant dans l’arbre juste à hauteur du fenestron. Le merle sautille de-ci de-là dans l’entrelacs des branches, tiraillé entre son désir de fuir et sa volonté de protéger son nid, où il couvait un petit merle qui commence, ne sentant plus la chaleur de sa mère contre lui, à pousser de petits « crâ ! crâ ! » pathétiques. La mère continue ses mouvements fébriles, percevant toujours ma présence, même si je me suis immobilisé. Je me déporte le plus doucement possible sur le côté pour m’écarter de l’embrasure de la fenêtre, afin que le merle se rassure. Cela semble marcher car elle saisit des baies dans son bec et les donne à becquer à son petit. Je crains de l’effrayer à nouveau si je repasse devant la fenêtre, et de même si je cherche à refermer celle-ci, bien que ce soit la seule manière de rendre une paix complète à la maman merle. En effet, si je laisse la fenêtre ouverte, cette ouverture sur le monde des hommes lui fera peut-être abandonner son petit, mais repousser le fenestron pour le fermer risque de ne pouvoir être accompli avec suffisamment de douceur pour qu’elle ne s’enfuie pas à tout jamais dans un mouvement de panique, abandonnant là aussi son petit.

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On me dit que je place trop haut le réformateur Zwingli, que sa vie n’était pas au-dessus de tout reproche car il fut ambassadeur à Orléans de l’empereur catholique Charles Quint en même temps qu’il propageait la réformation. Cette information m’inquiète effectivement car elle jette sur le réformateur un soupçon de duplicité. Aussi demandé-je à Charles Quint lui-même s’il est vrai que Zwingli fut son ambassadeur. L’empereur, d’aspect plus souffreteux que majestueux, semble d’abord vouloir s’offenser de ma question, car il prétendait de son côté combattre la réformation, mais il se contente de répondre : « Cherche. »

Sur ce, je me rends avec des amis à une messe nocturne dans une église en Arabie Saoudite. Nous prenons place sur les bancs face à l’autel. Derrière celui-ci, le mur est largement ouvert et nous avons une vue sur la Tour du Royaume (Burj al-Mamlaka) à Riyad, illuminée dans la nuit. C’est superbe.

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Je m’installe dans une grande chambre avec deux lits où T. est déjà, étant depuis plusieurs jours en ce château où je viens d’arriver. Alors que nous nous couchons, T. place un livre ouvert sur ma table de chevet, me disant qu’il convient de l’y laisser toute la nuit, car il s’agit d’un jeu de rôle d’un type nouveau, surnaturel. Nous devons commencer la partie demain mais les propriétés du livre nécessaire à ce jeu font qu’il doit rester ouvert la nuit à telle page en fonction de la partie qui doit être jouée. T. ajoute d’autres explications tout aussi étranges et je ressens un vague malaise, comme s’il cherchait à m’inquiéter, non par plaisanterie mais avec de mauvaises intentions.

Les lumières éteintes et mes yeux s’habituant à l’obscurité, je constate que le verre d’eau placé sur ma table de chevet à côté du livre a changé de couleur : l’eau est devenue sombre, épaisse et verdâtre, comme mêlée de vase. Je le dis à T., couché dans le lit à côté, et qui me demande alors si l’eau est devenue laiteuse. Il semblait ainsi s’attendre à un phénomène de cette nature, en lien avec le livre. Je lui réponds que l’eau n’est pas devenue laiteuse mais verdâtre. Il me dit alors de ne pas la boire mais d’aller la jeter dans le lavabo de la salle d’eau adjacente, et je crois percevoir de l’inquiétude dans ses paroles.

Alors que je saisis le verre, je perds tout contrôle de mon bras, qui exécute des mouvements saccadés en dehors de ma volonté, si bien que le contenu du verre, que je ne lâche pas, nous asperge, T. et moi, ainsi que les objets et meubles nous entourant. Je commence à craindre que quelque chose soit en train de mal tourner avec ce jeu surnaturel.

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Grâce à la supériorité de sa technologie, l’Islande est passée à la semaine de travail de dix-neuf heures. Un nouveau métier a dû être créé à cette occasion, et je discute avec une jeune femme fraîchement promue consultante pour ceux de ses concitoyens qui rencontrent des difficultés à s’ajuster psychologiquement à la nouvelle situation sociale. Car la population découvre que le travail spécialisé détruit toutes les capacités et qu’il faut les rééduquer pour vivre avec du temps libre.

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Je retourne à S., en bord de mer sur la Côte des roses, où la pratique des Anglais de venir passer leurs vacances d’été s’est accrue au point qu’il ne s’y rencontre plus que des Anglais. Adultes et enfants jouent ensemble sur des terrains de jeu aménagés entre les pins parasols ou dans les jardins des pavillons et bungalows.

Une petite fille près de moi perd l’équilibre et, après quelques instants de vacillement, finit par tomber par terre, sans se faire mal. Comme elle voit que je la regarde, elle m’insulte : « F*ck you ! », puis rejoint le terrain de volley-ball de plein air où d’autres enfants de son âge, trop petits pour ce sport, font une partie.

Je m’éloigne. En passant près d’un autre terrain de volley où deux ou trois adolescentes font également une partie, le ballon s’écarte du terrain suite à un geste maladroit de l’une des joueuses, qui lui court après. Le ballon venant dans ma direction, un peu au-devant de moi, je peux, moyennant un effort modeste, l’intercepter et le renvoyer aux joueuses, épargnant sa peine à celle qui court après. Mais elle est plus rapide que moi, et, saisissant le ballon, me dit : « It’s for me ! » Certes elle sourit mais je suis froissé par sa remarque car j’ai le sentiment qu’elle a cru que je cherchais à m’emparer du ballon pour moi-même. Je lui dis : « Yes, I know » pour lui faire comprendre que mon intention était de lui renvoyer le ballon mais je regrette aussitôt cette réponse car soit elle cherchait seulement à ne pas me remercier ou au moins me savoir gré de mon intention, et je devais alors hausser les épaules devant cette incivilité, soit ses paroles n’avaient pas de motivation bien précise et ma réponse lui signifiait alors que je la suspectais gratuitement de me prêter de mauvaises intentions. Je poursuis mon chemin en lançant : « Good play ! » Je veux dire quelque chose comme « amusez-vous bien », comme « bon après-midi », mais je me rends compte, vu le geste maladroit de la joueuse à l’origine de ces quelques échanges, que cela peut s’entendre comme un sarcasme : « Quelle bonne joueuse ! » pour dire « Que tu joues mal ! »

Je continue de marcher parmi les réjouissances des estivants. Ces scènes de gaîté remuent un fond de mélancolie en moi, j’y vois la tentative désespérée du prolétariat de goûter aux joies de la vie, une respiration convulsive en surface avant de replonger dans les eaux noires du travail déshumanisant. Et pour ces enfants qui ne le connaissent pas encore, il n’y a pas d’autre destin.

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En réponse à des sarcasmes visant un arrêt judiciaire en défense de la liberté d’opinion et d’expression pour l’Église, je rappelle à mes interlocuteurs la pensée du philosophe Alain dans un de ses Propos, que je leur résume ainsi : Quand on compare un prêtre et un libre penseur, il faut aussi regarder si la société est une société de prêtres ou une société de libres penseurs.

Le Propos d’Alain, admirable, est le suivant (extrait).

Libre pensée et religion, Propos d’Alain du 12 juillet 1931

Deux ou trois augures cherchaient pourquoi le catholicisme trouve plus que jamais audience dans la jeunesse la mieux instruite. Ils ne remuaient que les lieux communs. Mais le sauvage philosophe mit le pied sur leurs faibles pensées.

« Le prêtre, dit-il, est en meilleure position que vous. Il parle au nom de la libre pensée. Ne vous récriez pas ; il le peut. Il a le droit de se moquer de vous, et il ne s’en prive pas. La terre a tourné, les perspectives se sont déplacées ; vous ne vous en doutez pas. La libre pensée, c’est votre pensée. Votre pensée ! Rien n’est moins respirable que cette épaisse pensée, qui ne bouge pas, qui ne bougera pas, qui cherche des verges, qui juge selon la peur, selon l’ennemi, selon l’ami, selon le banquier ; cette pensée coléreuse, méchante, étranglée ; peut-être honteuse d’elle-même au fond, car elle ne cesse pas de monnayer des cadavres. Et cette importance, et cette arrogance, et le fouet levé sur ceux qui contredisent ! Il est vrai que l’on rit du fouet ; mais votre espérance est qu’on n’en rira pas longtemps. J’ai appris qu’il ne faut pas troubler un cheval qui mange l’avoine ; le coup de pied est brutal, et, heureusement, mal dirigé. Voilà comme je vous vois ; vous pensez en mangeant. »

Mon sentiment est que beaucoup de Français ont fini de rire du fouet.

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Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, une famille d’aristocrates anglais cherche à envoyer un homme de confiance dans la colonie d’Amérique du Nord pour y veiller à ses intérêts, au moment où des bruits commencent à courir sur une agitation des colons en vue de l’indépendance. Il est décidé d’envoyer un des fils, encore adolescent. Or ce dernier, qui s’est porté volontaire et a réussi à plaider sa cause et à se faire choisir pour ce voyage malgré son âge tendre, est secrètement au service de la domesticité de la famille, qui cherche elle aussi à envoyer quelqu’un dans la colonie, pour favoriser le mouvement prolétarien dans la guerre d’indépendance qui se prépare. Les domestiques de cette famille ont en effet formé une société secrète anarchiste et, par le chantage, ont gagné le jeune fils à leur cause. Lors d’une réunion secrète dans un salon du manoir, en l’absence des maîtres, les domestiques décident d’envoyer un des leurs en Amérique pour s’assurer que le fils de famille agira conformément aux intérêts du prolétariat anarchiste : ils désignent à cette fin un serviteur d’aspect particulièrement patibulaire.

Avant le départ, on voit, par un beau jour ensoleillé, le fils de famille traverser une promenade londonienne arborée où l’on sort habituellement les enfants et les adolescents de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie. Leur innocence mignonne et gaie contraste avec la condition du prolétariat invisible (car invisibilisé) que le rêve fixe dans mon esprit, et cette scène, loin de m’attendrir, me laisse au contraire de glace : ce sont là ceux qui doivent payer.

Quelques années plus tard, le fils de famille, à présent dans la fleur de l’âge, est aux côtés des révolutionnaires français de 1789. Il croit retrouver dans l’armée révolutionnaire française un avatar de l’armée du peuple des colons nord-américains mais déchante car l’esprit militariste finit par l’emporter sur l’esprit populaire.

On découvre cette désillusion, mais aussi un certain trait de son caractère, dans l’épisode suivant. Son expérience dans la guerre d’indépendance américaine lui valant un certain prestige dans l’armée révolutionnaire, quand il arrive en calèche dans un camp et demande au commandant deux hommes pour une mission secrète, celui-ci ne fait aucune difficulté à les lui donner. Ils repartent tous les trois en calèche. En chemin, l’un des soldats demandant au milord où ils doivent se rendre, ce dernier répond : « En bord de mer, à Biarritz ! », ce qui signifie qu’ils vont prendre du bon temps avec les femmes et le jeu dans un lieu de villégiature monarchiste. Il cherchait uniquement de la compagnie pour une partie de plaisir. Les trois éclatent de rire, égayés par cette perspective et le bon tour joué au commandant.

Quelques années passent encore, et notre milord est devenu un homme mûr impliqué dans les intrigues d’une famille d’annoblis vivant dans le grand luxe sous l’Empire. Comme il est question qu’il épouse une des filles de cette famille, il s’est attaché à celui des fils qui pouvait le mieux assister ses desseins, et dont il sert en échange les intérêts contre les autres fils. Quand un oncle à eux se fait remarquer par l’empereur Napoléon Ier pour des succès militaires à l’étranger, et en reçoit des félicitations publiques, le fils en question est fâché car c’est de nature à favoriser les intérêts d’un de ses frères et rivaux au détriment des siens.

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En touriste à Stockholm, je descends du métro et m’arrête au bout du quai pour m’assurer, en lisant l’affichage, que je vais emprunter la sortie qui convient. Tandis que je suis ainsi immobile, un touriste asiatique entré sur le quai par les escaliers que je m’apprête à emprunter pour sortir, m’aborde en me demandant si je parle anglais. Quand je lui réponds que yes, il m’invite à le suivre à quelques pas sur le quai jusqu’au distributeur de tickets, car il ne sait comment s’y prendre. Je n’en ai pas la moindre idée moi-même (il faut croire que j’ai acheté mon propre ticket d’une autre manière) mais j’accepte de l’aider. Je commence par appuyer sur un bouton au hasard et ceci fait tomber dans l’escarcelle de la machine, où l’utilisateur récupère en principe ses tickets et sa monnaie, d’abord un billet de dix euros (la Suède serait ainsi passée à l’euro) puis des pièces de monnaie. Je dis au touriste de prendre cet argent car il faut considérer cet événement comme une aubaine, et en profiter ne saurait être immoral. Le touriste a quelques scrupules mais s’empare finalement d’une poignée de pièces avec le billet. Pendant qu’il met cet argent dans son portefeuille, les pièces continuent de tomber et, alors que je croyais que ce ne serait que de la menue monnaie, je vois de nombreuses pièces d’un et deux euros. Je demande alors au touriste, par politesse, de me laisser prendre un peu d’argent moi-même : « Allow me… » car, après tout, lui dis-je, s’il est celui qui souhaite acheter un ticket à cette machine, c’est moi qui ai appuyé sur le bouton, et je ramasse à mon tour des pièces dans l’escarcelle.

C’est alors que je comprends pourquoi cet argent tombe ainsi. La Suède est un pays tellement évolué, riche, égalitaire, discipliné qu’ils ont conçu le mécanisme le plus simple qui soit pour récolter l’argent introduit dans les machines, à savoir, non pas, comme ailleurs, avec une clé spéciale ouvrant la machine ou l’un de ses compartiments mais par la simple pression d’un bouton immédiatement accessible. Car, en Suède, personne ne presse le bouton destiné à récolter l’argent de la machine, si ce n’est l’employé chargé de récolter cet argent.

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La guerre civile en République centrafricaine est une guerre confessionnelle entre la majorité chrétienne et une minorité musulmane dont le bras armé dans le conflit contrôle de facto le nord du pays, rebaptisé Dar El-Kouti du nom d’un ancien sultanat local. Cela, c’est la réalité. Dans le rêve, je suis présent en République centrafricaine de ma propre initiative afin d’y ramener la paix. Mon plan est de garantir la liberté religieuse dans le pays. Compte tenu des dynamiques actuelles des religions, cela implique de laisser la Centrafrique s’islamiser un peu plus. Car c’est une politique répressive de la part de la religion majoritaire qui est cause du conflit, et cette politique est promue et favorisée par l’ancienne métropole (la France), qui n’a que faire de la pacification du pays et au contraire s’y oppose, ainsi qu’à la liberté religieuse, qu’elle considère de nature à desserrer son emprise sur son ancienne colonie. Je fais ainsi comprendre à mes interlocuteurs qu’en me donnant le pouvoir, non seulement ils sont assurés de la paix à brève échéance mais ils entreront aussi dans une relation plus égalitaire avec l’ancienne métropole, dont l’influence reste à ce jour pernicieuse : le pays sortira d’une relation néocoloniale.

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Dans une gare ferroviaire high-tech, la nuit, la compagnie des chemins de fer s’adresse aux personnes présentes par l’intermédiaire d’un écran qui n’est pas un écran d’affichage mais un écran parleur. L’écran dit que les voyages seront gratuits le 31 décembre, et ce, je suppose, afin de permettre aux Français de fêter le réveillon du nouvel an malgré la crise économique. Je me fais la réflexion que, si les gens souhaitent fêter le réveillon en famille ou chez des amis éloignés, ils pourraient vouloir prendre le train avant le 31 décembre. Bien que seul, je me fais cette réflexion à voix haute. L’écran m’entend et me répond du tac au tac : « Vous avez entièrement raison, monsieur Florent Boucharel (il connaît mon nom), et nous avons le plaisir d’annoncer que les trajets seront également gratuits le 30 décembre. » Je suis tenté d’entrer en marchandage avec l’écran pour que la compagnie étende la gratuite jusqu’au 27 ou 28 inclus, mais j’y renonce. – Les personnes présentes dans la gare ne sont pas des voyageurs mais des SDF, des clochards, moi compris.

Cependant, je pars en vacances avec deux amies, A. et E. (que je ne vois plus depuis longtemps dans la réalité), en voiture. C’est A. qui conduit. La route, à l’aube, est bordée de part et d’autre de congères continues et traverse un beau paysage de neige uniforme, illuminé par le soleil levant. E. et moi nous tenons serrés l’un contre l’autre pour nous tenir chaud ; en fait, je suis même couché sur elle et quand je cherche à m’écarter un peu pour bavarder avec A., car un but implicite de ce voyage est qu’A. et moi entrions en relation plus intime, E. me rappelle à elle avec les mots : « Tiens-moi chaud. »

Du fait qu’A. conduit tout au long du voyage, les choses entre E. et moi vont très loin, jusqu’à la consommation de l’acte charnel, dans le parking lors d’un arrêt dans une bourgade (où nous nous promenons ensuite en touristes bien que cette localité ne présente aucun intérêt touristique). J’en éprouve de la culpabilité envers A. et cherche à lui cacher ce qui se passe entre E. et moi. Cette dissimulation, me rends-je compte, nous éloigne l’un de l’autre. Puis je comprends qu’elle a placé son bonheur dans la consommation de l’acte et que mes scrupules sont par conséquent la seule cause de sa tristesse, qu’elle entend me passer tout, car ce n’est rien. « Une fenêtre s’ouvre », me dis-je en me réveillant, alors que je viens de voir son visage délirant de bonheur au moment de m’étendre sur elle.

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En sortant, alors que la nuit tombe, du domaine entouré de hautes murailles de je ne sais quel château médiéval en plein Paris, j’entends les haut-parleurs de la préfecture de police rappeler les règles applicables aux étrangers subsahariens demandeurs de papiers, car une partie du château sert à présent d’annexe de la préfecture pour le traitement des demandes de papiers des étrangers subsahariens. Dans le quartier, je ne croise d’ailleurs que des personnes noires. Les haut-parleurs rappellent qu’il est permis à un étranger de rester quelques jours en France sans papiers, un petit nombre de jours qui peut s’augmenter « d’un jour par rein donné ». Les autorités françaises ont ainsi mis en place un ignoble trafic d’organes.

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À la mer, je caresse une inconnue. Nous sommes couchés sous l’eau, une eau peu profonde et parfaitement transparente. Si j’avais touché cette inconnue à la surface, c’était un abus sexuel mais comme nous sommes tous les deux entièrement immergés c’est licite. Je me demande si je vais arriver au terme de l’acte avant qu’elle remonte en surface pour reprendre de l’oxygène, puis je me rends compte, non sans une certaine humiliation (car je croyais qu’elle goûtait mes caresses), qu’elle a déjà perdu connaissance, et c’est moi qui la remonte en surface.

À la surface, il s’avère en fait que c’est un homme, d’aspect martial, avec des cheveux en brosse et un visage carré. Il s’agit d’un partenaire potentiel de la société commerciale que je dirige avec N. (♂) et une femme blonde qui est la véritable dirigeante de la société. C’est elle, la femme blonde, qui m’a demandé d’avoir un rapport sexuel avec cet homme, afin que nous puissions faire pression sur lui dans le sens de nos intérêts commerciaux. Or il a entièrement refoulé de sa conscience le fait qu’il vient d’être un partenaire passif dans un acte homosexuel. La chose a cependant été filmée et se trouve dans l’ordinateur portable de la femme blonde.

Nous nous rendons tous les quatre dans le bureau de celle-ci, un grand bureau élégant, où la femme arrange un appareil noir ressemblant à une machine d’ophtalmologiste pour l’examen des yeux ou à un puissant microscope, demandant à N. de procéder aux derniers ajustements. C’est cette machine qui doit servir à projeter les images de l’ordinateur portable, posé fermé sur la table à côté de la machine.

Pendant que N. procède aux ultimes réglages, l’ordinateur portable commence à être agité de secousses violentes, s’ouvrant et se refermant alternativement, comme possédé. Ce que voyant, le « militaire », qui ne connaît toujours pas la raison de nos préparatifs, s’empare de l’ordinateur, ouvre la fenêtre du bureau, qui donne sur la mer (la vue est superbe), et jette l’ordinateur de toutes ses forces au loin, dans la mer. La femme blonde, dépitée, lui demande pourquoi il a fait cela (pour lui en faire le reproche). C’est moi qui réponds : « Qu’y avait-il d’autre à faire ? L’ordinateur allait exploser. » Et plus bas, pour qu’elle et N. seuls m’entendent : « Je ne suis d’ailleurs pas mécontent de la disparition de ces images. »