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Journal onirique 18
Ces rêves datent de janvier-mars 2021 (I) et mai-juin 2021 (II). Le journal a donc été complètement interrompu quelque deux mois. Pendant un temps il me fut impossible de me souvenir de mes rêves. Puis, quand la faculté de mémorisation me revint, je n’étais plus motivé pour continuer ce journal, comme si j’interprétais la période d’amnésie comme en marquant la fin naturelle.
Le PDF de l’intégralité du journal 1-17 est disponible dans l’Index/Table of Contents du blog.
Comme pour les entrées précédentes, les initiales des prénoms des personnes connues de moi ont été rendues aléatoires par jet de dés en ligne.
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Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. (Baudelaire)
I
Train de banlieue. Alors que le train est presque à l’arrêt dans une gare (une gare découverte comme le sont les gares de banlieue), il se produit un incident : une personne a tenté d’ouvrir violemment une porte du train depuis le quai alors que le train n’était pas encore complètement à l’arrêt. Cette personne est une adolescente, membre d’un gang de jeunes femmes qui occupe le quai et compte entrer en masse dans le train.
L’incident, et peut-être aussi l’invasion prévisible du train par une bande de « loubardes » si le train s’arrête, décident le conducteur à renoncer à marquer l’arrêt à cette gare, et le train reprend de la vitesse. Les filles courent le long du quai à côté du train en lançant des insultes au conducteur. Alors que le train s’éloigne, il me vient à l’idée que ces jeunes femmes cherchaient peut-être à fuir un danger, comme une bande d’hommes.
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Alors que je suis dans la rue une belle femme blonde aux cheveux bouclés en attendant un moment propice pour l’aborder (ce qui n’est pas, je le précise, dans mes habitudes), la poignée de mon porte-documents se casse : le cuir de l’une des extrémités de la poignée s’est rompu et la poignée ne tient plus à la boucle de cette extrémité. Je n’ai donc d’autre choix que de porter l’attaché-case sous le bras, ce qui est très incommode en même temps que, me semble-t-il, ridicule, et j’arrête de suivre la femme.
J’entre dans un centre de conférences pour assister à une rencontre qui doit se tenir en salle 514. Dans le couloir, je vois que les salles sont numérotées 500 et suivantes, je suis donc au bon endroit. Mais je ne parviens pas à trouver le numéro 514. Au bout de plusieurs allées et venues dans le couloir en vain, je décide de suivre un jeune homme – un étudiant à l’allure de punk – en supposant qu’il se rend à la même conférence. Il entre dans une salle dont l’existence m’avait complètement échappé et qui porte bien le numéro 514. Je l’y suis et découvre, perplexe, qu’il n’y a presque aucune chaise dans la salle.
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Je fais faux bond à mon éditeur pour sa petite fête annuelle à R… Cette année, il a décidé de la filmer et de diffuser le live sur internet, si bien que je peux la suivre depuis chez moi. Le live commence très avant la fête proprement dite puisque je tombe sur le petit déjeuner de mon éditeur, sans sa femme mais avec ses petits-enfants, que les parents de ces derniers leur ont visiblement laissés pour les vacances. Si je m’étais rendu cette année à la fête, parce que, venant en train, j’arrive toujours en avance des autres, pour être embarqué à la gare, je me serais donc retrouvé dans cette cuisine avec les mioches qui mangent leurs tartines en faisant des pitreries. J’aurais senti le poids de ma solitude…
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O. (♂) et moi regardons une vidéo filmée par les Américains sur la Lune. C’est une vieille vidéo en noir et blanc dans laquelle sont filmés à distance les astronautes présents sur le sol lunaire – à distance comme si les astronautes étaient dans une vallée et le caméraman sur une colline en hauteur. Je constate plusieurs événements étranges et inexpliqués. Une souris traverse le champ de la caméra mais au loin elle aussi, ce qui veut dire que c’est une souris géante, de la taille d’un dinosaure. Puis nous voyons des sortes de papillons dans le ciel lunaire, qui ne font à leur tour que passer un bref instant. Enfin, on voit furtivement un homme en uniforme entrer dans le champ de la caméra et en ressortir aussitôt, juste devant celle-ci, et son uniforme est un uniforme soviétique. Je dis à O. que ces anomalies, dès lors qu’elles ont été passées sous silence par la NASA, indiquent que la vidéo est un faux, n’a pas été filmée sur la Lune, que c’est une mise en scène.
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Devant moi se dresse une tour de verre viridescent avec oriels et balcons. Pour m’y rendre, je peux emprunter l’une de plusieurs allées parallèles entre lesquelles se trouvent des bassins au bord desquels des gens sont assis. M’avançant sur l’une de ces allées, je constate que les bassins sont en réalité des piscines, où des gens se baignent. Ce constat à peine fait, je vois dans l’une des piscines un homme en costume noir viser dans ma direction avec un pistolet. Une femme se trouvant là, je l’emporte avec moi de propos délibéré dans le plongeon que je fais dans la piscine du côté opposé de l’allée, pour éviter le tir et la protéger, elle, d’une balle perdue. Quand nous sortons la tête de l’eau, j’explique mon geste à la femme, que je continue de tenir du bras par la taille tant que le danger n’est pas entièrement écarté. L’homme a tiré ; son pistolet n’est pas chargé de balles mais d’un fil dont la fonction m’échappe. La femme m’explique qu’il n’y avait pas de danger, qu’il s’agit seulement d’une épreuve d’athlétisme. Comme je lui demande des explications, non sans un peu de honte pour mon geste bien qu’elle ne semble pas mal prendre la chose, elle répond que c’est une des épreuves du dodécathlon.
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Je suis réfugié au Luxembourg parce que j’ai pris en France le parti du président de Bolivie Evo Morales forcé de quitter ses fonctions et son pays par un putsch militaire. Avec d’autres réfugiés politiques, nous sommes conviés à une cérémonie officielle dans un grand palais des congrès où de nombreux enfants des écoles entonnent un chant en français faisant partie du programme de la cérémonie. Le refrain de ce chant politique est : « Quel monde pourri ! » Les meilleurs élèves sont ceux qui chantent ces paroles avec le plus de fausse conviction – fausse conviction car, étant donné leur âge, ils ne peuvent savoir d’expérience que ce monde est pourri, surtout pas les meilleurs élèves, issus des milieux les plus favorisés.
[Hélas, trop d’enfants de par le monde sont soumis à des cruautés, et si j’avais eu leur sort à l’esprit dans ce rêve, je n’aurais pas rêvé ces réflexions que je viens d’écrire.]
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La fille de Viktor Ioutchenko, le dirigeant ukrainien, est en fait la fille de Donald Trump.
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Lors d’une soirée, je prends le micro pour chanter une chanson : « Je suis chanteur de charme, mais ce qui fait ma différence avec les autres chanteurs de charme, c’est que j’écris moi-même mes chansons. »
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Les femmes d’expatriés ne travaillent pas. Pour passer le temps, elles s’invitent avec leurs enfants les unes chez les autres à la moindre occasion. À chaque fois, les enfants invités doivent apporter des cadeaux aux enfants de la maison et la fréquence de ces occasions est telle que, pour les moins importantes d’entre elles, les mères se contentent de mettre une pâtisserie sous papier cadeau.
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Dans l’Ouest américain, nous sommes trois pionniers qui regagnons notre campement. Nous débouchons au pied d’un promontoire qu’il nous faut longer pour parvenir à destination. Alors que nous lui faisons encore face, nous voyons apparaître au sommet une immense troupe d’Indiens. Nous nous mettons à courir (nous ne sommes pas à cheval et les Indiens non plus) vers notre camp. La troupe d’Indiens dévale le promontoire à notre poursuite et les flèches fusent autour de nous. Par miracle, nous parvenons tous les trois indemnes au camp, où la nouvelle de cette énorme congrégation d’Indiens hostiles suscite la consternation, car il est certain qu’ils entendent attaquer et détruire le camp d’un moment à l’autre. On discute de ce qu’il convient de faire. Je dis qu’il faut se battre et résister jusqu’à la mort, mais je comprends vite que c’est ce que souhaitent éviter les membres les plus influents de notre communauté. On finit par se mettre d’accord sur le fait qu’il faut donner le droit de vote aux Indiens pour les pacifier. Quelques toits de charpente de maisons en bois (car c’est en fait plus qu’un simple camp, une véritable bourgade qui se construit) sont alors transformés en baffles (ne me demandez pas comment) et le pianiste s’assied à son piano : ce sont les préparatifs pour recevoir les dignitaires indiens à une soirée électorale.
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L’inscription runique géante de vingt mètres de long et plusieurs mètres de haut sur une falaise en Amérique du Nord est un faux avéré. C’est la découverte de l’inauthenticité de cette inscription qui a jeté le doute, ensuite, sur la pierre de Kensington.
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Au moment où V. et moi allons sortir de chez lui, nous voyons voleter une mouchule. C’est une sorte de petite mouche dont le corps est une braise incandescente. Une mouchule chez soi, c’est le risque, si elle se pose sur une matière inflammable, comme de la moquette, d’un incendie. Nous nous employons donc à la tuer avant de sortir. Comme son vol est peu rapide, je parviens à plusieurs reprises à claquer mes mains sur elle, comme quand on tue un moustique, mais cela ne fait rien à la mouchule, dont le corps résiste à ces chocs. (Par ailleurs, le choc est trop rapide pour que je ressente distinctement la brûlure de la braise.) Changeant de tactique, je parviens à l’écraser de la main sur le parquet, mais quand, ne laissant que le pouce sur elle, je vois que la mouchule est toujours aussi vivace, je comprends qu’il est vain de chercher à la tuer par ce genre de moyens et je demande à V. d’apporter un bocal dans lequel nous enfermerons l’insecte, pour peu que je parvienne à l’y faire entrer. Et je lui dis de se presser, de crainte que la braise ne finisse par me brûler le doigt. Une fois qu’elle sera dans le bocal bien fermé, nous pourrons sortir tranquilles.
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Une grande partie des provinces françaises ont été vidées de leurs habitants. Dans une de ces régions redevenues sauvages, une famille d’Afrikaners ayant quitté l’Afrique du Sud est devenue propriétaire d’une immense étendue de terres. Le fils de la famille nous invite, un ami et moi, à passer la nuit dans leur ferme. Ce jour-là doit avoir lieu une fête sur la propriété, avec d’autres Afrikaners établis dans la région.
La fête réunit beaucoup de monde, tous Afrikaners du type hollandais blond. Bien que cette homogénéité produise indéniablement une forte impression esthétique, elle complique singulièrement l’intégration à cette fête, dans laquelle je me contente de déambuler en spectateur. L’une des filles de la famille se fait remarquer par quelques frasques, comme quand elle se hisse nue sur une poutre de la grange qui sert de salle de danse. Quand elle redescend, je vois qu’elle n’est en fait qu’à demie nue car elle porte un pantalon, mais si transparent qu’il se remarque à peine, et l’on voit d’ailleurs les poils dorés de son ctéïs.
Quand la fête est terminée, vers une heure du matin, nous couchons, mon ami et moi, dans la chambre du fils de la famille, où des matelas ont été installés pour nous. C’est alors que nous entendons une conversation animée dans une pièce voisine. Une jeune femme s’est introduite dans la maison et prétend avertir les propriétaires qu’ils hébergent chez eux deux délinquants échappés du pénitencier. Et c’est vrai. Le fils de la famille, avec qui nous avons fait connaissance ces derniers jours, ne le sait pas mais l’ami et moi sommes deux fugitifs. Le père de famille ne veut pas croire l’intruse et lui demande de partir.
Le lendemain, quelques membres de la famille nous accompagnent un bout de chemin alors que nous nous séparons d’eux. Nous avisons au loin un chain gang de prisonniers affectés à des travaux de cantonnier. Nous craignons d’être reconnus par les gardiens, et alors que nous cherchons un prétexte pour rebrousser chemin ou quitter la route, une mutinerie éclate parmi les prisonniers. Nous profitons de la confusion pour nous carapater dans les bois.
II
Taos l’irréductible est un nom antique du chaos. L’irréductibilité s’entend au sens mathématique : de même que certaines fractions ne peuvent être exprimées que par un entier arrondi, de même l’ordre dans le monde est une forme arrondie dont l’existence ne supprime pas le chaos.
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Dark Vador est une allusion à Salvador, le Sauveur en espagnol, c’est-à-dire le Christ. La Guerre des étoiles est une métaphore cryptée de la résistance des peuples païens à l’expansion du christianisme, un exemple de plus de l’antichristianisme viscéral d’Hollywood.
[N.B. Le nom du personnage dans l’anglais original est Darth Vader et c’est en français seulement qu’il s’appelle Dark Vador.]
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Tandis que je mange un sandwich sur un banc, dans un hall sombre et délabré en Inde, j’entends deux Indiens, les seules autres personnes présentes, discuter, l’un disant à l’autre quelque chose qui me laisse entendre qu’il va me chercher noise. Il s’approche et s’assied près de moi, sur mon sac à dos posé sur le banc. C’est fait en manière d’affront. Quand il se relève, m’attendant à des violences de sa part, je le menace d’un couteau : un laguiole. Il me saisit aussitôt le poignet et cherche à faire entrer la lame dans ma poitrine. Au cours de la lutte qui s’ensuit, je finis par le poignarder et il meurt.
Je quitte les lieux sans chercher à prévenir la police car je pense qu’elle ne me croira pas – qu’elle ne croira pas un étranger après qu’il a tué un Indien. Je dévale alors des escaliers tout aussi sombres et délabrés que le hall, sur plusieurs étages. Dans ces escaliers pas mal d’Indiens font la causette et j’en bouscule quelques-uns dans ma précipitation. Même quand je passe à côté d’eux sans les toucher, ils expriment du mécontentement et je sens que tous pensent de moi, en me voyant ainsi courir : « Typical white jerk. »
Quand je sors enfin dans la rue, mon espoir est de trouver un taxi rapidement pour quitter le quartier avant qu’il soit bouclé par la police, car si la police boucle le quartier avant que j’en sois sorti, elle m’arrêtera parce que je suis un étranger (et de plus mon laguiole est resté planté dans le cadavre, ce qui me désigne comme l’assassin). Je marche un moment sur le trottoir (je ne cours plus pour ne pas attirer l’attention) puis, en traversant la rue, je vois un autobus foncer sur moi ; un Indien traversant en même temps, je m’agrippe instinctivement à lui. L’autobus pile devant nous. Le piéton auquel je me suis agrippé, qui n’a quant à lui manifesté de l’inquiétude à aucun moment, rit de ma peur : j’aurais dû savoir qu’il n’y a pas de code de la route en Inde et que traverser la rue où roule un bus est un moyen de l’arrêter pour y monter. Ce qu’il fait. D’autres Indiens, des passants qui ont vu la scène, rient également. On meurt beaucoup écrasé par des véhicules en Inde mais on continue de traverser la rue et de rouler sans respecter aucune règle ni faire attention à quoi que ce soit.
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Si vous voulons tous être riches, la pauvreté est un défaut de faculté.
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J’entends une chanson dont le refrain est : « Oun galout, oun galout, oun galout frout ! » L’interprète est une jeune chanteuse d’un pays d’Europe de l’Est, chantant dans sa langue slave, et le refrain veut dire : « Une galoche, une galoche, une galoche française », ce qui est la même chose qu’un French kiss en anglais, à savoir ce qu’on appelle vulgairement chez nous « rouler des galoches ».
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Dans le métro, les écrans publicitaires servent aussi à diffuser des informations sur le fascisme. Ces informations sont discrètement à la gloire du fascisme. Le but est de réduire le nombre d’actes de délinquance dans le métro. Je note l’idée sur un ticket, ce qui n’est pas évident faute d’espace pour écrire.
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Un jeune homme et une jeune femme épris l’un de l’autre souhaitent se marier mais la jeune femme prend subitement du poids et doit donc être soumise à une certaine épreuve. Dans la réalité, elle suivrait un régime ; ici, on m’explique ce qu’est cette épreuve mais je ne le comprends pas bien. Il s’agit de manger. Je demande s’il s’agit de manger puis de se faire vomir (comme les anorexiques). On me répond que non. Mais alors comment perdre du poids s’il s’agit de manger ? On me dit qu’il faut convertir la nourriture en gaz pour que, en l’expulsant sous forme de gaz, on perde du poids.
La jeune femme se soumet donc à cette épreuve et semble n’y pas trop mal réussir. Elle se dit contente de la subir car c’est par sa faute que le mariage a été compromis. Mais il faut encore savoir si cela marche, si son aimé va vouloir d’elle à nouveau. Il faut, quand ils sont mis en présence l’un de l’autre, qu’un signe descende et se pose. Cela n’arrive pas, chacun s’en rend compte.
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Je dîne avec O. (♀) dans un restaurant chic. Nous commandons la même chose, une sorte de soufflé qui grésille quand le serveur verse une sauce dessus. Puis le serveur incise avec un couteau la surface du soufflé, qui crève et répand son contenu au fond de l’assiette creuse. On peut alors manger. Parmi les ingrédients il y a des morceaux de saucisse, comme dans un rougail ; O. trouve la saucisse délicieuse mais selon moi la saucisse n’a pas de goût et j’ai le sentiment qu’on m’a servi une saucisse de soja car je trouve aussi sa couleur suspecte. J’appelle une serveuse, qui finit par m’apporte un bout de saucisse de viande qu’elle me demande de goûter : le goût est le même, j’ai donc fait tout un cirque pour rien.
Au dessert, la serveuse vient nous montrer un plateau de gâteaux divers parmi lesquels nous pouvons choisir. O. ne prend pas de dessert et quant à moi je choisis une part de gâteau au chocolat. Les parts, volumineuses, sont déjà coupées, mais au lieu de me servir tout de suite la part choisie, la serveuse remporte le plateau puis m’apporte une assiette avec quelques miettes de chocolat esthétiquement présentées en zigzag et dont je ne fais qu’une bouchée. Ils ont simplement prélevé une fine pellicule de chocolat sur la part et l’ont servie – la fine pellicule – de cette manière.
Quand O., enfin, me dit que c’est mon tour de payer, alors que je croyais qu’elle m’invitait, je ne parviens plus à cacher mon irritation. Je me lève sans attendre que la serveuse ait effectué le paiement avec ma carte sur son appareil. La serveuse me dit que l’appareil fonctionne mal, que cela peut prendre un peu de temps, et m’invite donc à me rasseoir. Quand je finis par me rasseoir, aussitôt la machine a fini son opération et la serveuse me tend le ticket.
O. et moi sortons dans un dédale de rues sombres. Je lui demande au bout de quelques instants si elle a son porte-monnaie avec elle, car j’ai vu sur la table en partant un porte-monnaie couleur chamois. Elle regarde dans son sac et me dit, consternée, qu’elle ne l’a pas. Je lui explique alors qu’elle l’a laissé au restaurant et lui demande d’y retourner tandis que je l’attends. Elle repart. Je ne lui ai pas proposé d’y retourner avec elle car je suis fâché de la façon dont la soirée s’est passée, mais, dans ces rues sombres et vu son âge (près de quatre-vingts ans), je crains d’avoir commis une imprudence et m’en veux.
Pourtant, plus tôt dans la journée, c’est elle qui nous avait conduits, B. et moi, en avion particulier. L’atterrissage, parmi des vignes, avait été un tantinet cahotant mais dans l’ensemble tout s’était bien passé. Je m’étais fait la réflexion, vu son âge, qu’il n’était peut-être pas prudent qu’elle continue à piloter – mais aussi, ne sachant pas piloter moi-même, que c’était ma faute si elle continuait de prendre les commandes plutôt que de me les laisser.
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Un jeune prêtre portugais devient impliqué dans l’opposition au dictateur Salazar en fréquentant une pastelaria tenue par une veuve dont la fille a des activités politiques clandestines. En même temps naît entre le prêtre et la jeune femme un amour qui n’ose se déclarer.
Un jour, les deux sont arrêtés par des supplétifs de la police politique dans une maison isolée à la campagne où devait se tenir une réunion secrète entre plusieurs personnalités de l’opposition. Les supplétifs armés laissent en fait planer le doute sur leur véritable fonction et, la nuit tombée, leur chef dit au prêtre qu’il peut partir, en lui indiquant un chemin qui, dit-il, le mènera à bon port. Le prêtre demande où mène ce chemin. « Au village le plus proche », répond l’autre. On peut croire que le prêtre n’a pas compris qu’il sera tué dehors. Il sort dans la nuit mais, au lieu de suivre le chemin indiqué, s’en écarte. Depuis la maison on allume une lumière extérieure : si le prêtre avait été naïf, il aurait cru qu’on lui éclaire le chemin mais il s’agissait en fait de l’éclairer, lui, pour lui tirer dessus. Or il n’apparaît pas dans la lumière.
Le prêtre se met à courir à travers la campagne, en se doutant que ses ennemis vont lancer d’important moyens de chasse. Il court ainsi toute la nuit et encore au petit matin, franchissant des palissades, dévalant des talus en pente raide, sautant même depuis une hauteur dans des frondaisons d’arbres avant d’en descendre et de poursuivre sa course… Il arrive au matin dans une petite ville où, pour ne pas s’y trouver piégé comme un rat, il décide de prendre un autocar et de quitter la région, voire le pays. La jeune femme le retrouve à la gare routière, et ils quittent la ville en autocar.
Elle explique que c’est lui que les supplétifs voulaient et qu’ils l’ont laissée seule quand ils se sont mis en chasse. Le prêtre lui demande de partir avec lui, c’est une manière de lui déclarer sa flamme. Mais, malgré leur amour réciproque, elle descend à la prochaine ville et lui dit adieu.
La suite de son voyage conduit le prêtre en France, où il découvre depuis l’autocar les mœurs européennes de l’époque en traversant une ville côtière où, sur des plages entre les églises et la mer, des femmes se font prendre en photo les seins nus.
[Bien que la dictature portugaise s’appuyât sur le clergé en tant qu’élément traditionnel de la société, il existait une opposition ecclésiastique au régime. Du reste, dans ces dictatures anticommunistes qui se réclamaient volontiers de l’Église, les autorités n’hésitaient pas à traiter son clergé comme leurs autres opposants, s’il sortait des clous, comme le savent ceux qui connaissent l’histoire de l’archevêque Romero du Salvador, assassiné en pleine messe dans un pays où les soutiens du régime militaire circulaient des tracts « Sea un patriota, mate a un cura » (Sois un patriote, tue un curé).]
Versification française : Prolégomènes
Sur un site qui présentait mon recueil en ligne Premier amour numéro deux (2020), j’écrivais :
Je me tiens à la disposition de toute personne souhaitant développer la maîtrise de la prosodie française pour lui prodiguer mes conseils, voire un véritable enseignement de cette technique rare et précieuse qui, loin d’être un carcan, est de nature à donner à l’élan poétique son expression la plus durablement hypnotique, ainsi que l’ont vu et dit les plus grands penseurs, tels que Kant et Nietzsche. (Ce qui n’ôte rien aux mérites propres du vers libre.) On peut m’écrire à : flor.boucharel[@]gmail.com.
Le présent billet peut servir d’introduction à ces leçons.
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Ou bien… ou bien
De Boileau jusqu’à nous, et même depuis Ronsard ou Corneille jusqu’à nous, on compte les syllabes des vers selon les mêmes règles, avec notamment des diphtongues qui ne se prononcent jamais dans la conversation courante. Par exemple, on lit pi-a-no (trois syllabes) dans un vers alors qu’on dit pia-no (deux syllabes) dans la conversation.
Certains poètes contemporains ont donc décidé de compter « piano » deux syllabes, afin de rapprocher la sonorité de leurs vers de la prononciation courante. C’est un choix que je ne peux faire mien, car, quand je lis des vers, je m’attends, sur la foi de plusieurs siècles d’une prosodie française à peu près immuable depuis qu’elle a été codifiée ainsi de manière coutumière, à lire le mot « piano » trois syllabes et non deux, en dépit de la prononciation courante.
Qui plus est, cette prononciation conventionnelle dérive évidemment du fait qu’il n’existe en réalité pas de prononciation courante uniforme à tous les locuteurs du français, entre différentes régions et provinces, entre la France et les autres pays francophones, et que nous ne pourrions donc pas lire de vers réguliers sans une convention. Dès lors, puisqu’une convention est aussi bonne qu’une autre, autant respecter celle que nous avons reçue de la tradition et de notre littérature, plutôt que d’en chercher une qui serait plus conforme à une manière actuelle de prononciation, alors que l’uniformité n’existe pas, n’existe guère plus aujourd’hui que par le passé.
ii
Sur la poésie classique et celle dite de nos jours néo-classique, qui permet ce genre d’écarts et déviations consistant pour chaque poète à compter les syllabes à sa manière, il faut un vrai débat. Nous devons soit nous astreindre aux règles que nous avons reçues en héritage, et ce sans la moindre liberté (car elle entraîne alors beaucoup de confusion), soit faire comme le reste du monde et évoluer, c’est-à-dire écrire librement, sans vers réguliers ni rimes. L’entre-deux, c’est – pardon – avoir le cul entre deux chaises.
Cela rejoint d’ailleurs l’intéressante réflexion d’Armelle Barguillet Hauteloire publiée dans le n° 178 de la revue Florilège, et que je contredirai toutefois sur un point : la poésie expérimentale (la NovPoésie « tel un rouleau compresseur très médiatisé », tellement médiatisé que je n’en entends jamais parler…) certes n’a pas de chaise, mais elle n’a pas non plus le cul entre deux chaises.
iii
Il ne s’agit pas pour moi de dire que seule la poésie classique a de l’intérêt (et l’on trouve également bien de la poésie formellement très classique mais guère intéressante quant au fond). J’ai au contraire beaucoup de considération pour la bonne poésie en vers libres, et j’en traduis d’ailleurs de l’étranger. Ma réserve porte sur un genre hybride qui n’a pas de raison d’être dans la mesure où il ne répond pas aux critères classiques.
Mais peut-être suis-je même en cela trop rigoureux, car si l’on se réfère à la chanson, même contemporaine, on est largement dans le « néo-classique » et il existe pourtant d’excellents textes de chanson. – Alors faites-vous mettre en musique.
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L’ennemie poétique numéro 1
En juin 2020, j’écrivais au responsable du site internet « EspaceFrançais.com » les mots suivants, en réaction à l’un de ses billets (ici). Mon e-mail ne parvint jamais à sa destination car l’adresse indiquée sur le site n’était plus valide.
L’auteur écrivait ceci : « Définition. L’unité de forme est la réunion d’allitérations et d’assonances dans un ensemble de mots ou de vers. Elle met en évidence une unité de sens et peut opposer un ensemble de mots ou vers à un autre ensemble, ce qui crée des effets de sens. » etc. etc.
À quoi je répondis :
Monsieur,
Dans votre présentation des assonances et allitérations en versification française, vous omettez, comme la plupart des cours de lettres, si ce n’est tous, la chose la plus importante : c’est que l’assonance et l’allitération, comme les autres répétitions, doivent être évitées, à moins que l’unité sonore produise un effet bien déterminé.
Les gens sont induits en erreur et produisent des vers hideusement monotones en croyant faire d’ingénieuses assonances et allitérations.
La beauté du vers est dans sa diversité sonore. C’est le point essentiel qui échappe à votre présentation.
Merci de votre attention.
(Remarquez comme ces deux fins de phrase rapprochées en -tion -tion sont déplaisantes à l’oreille même en simple prose.)
Cette remarque vaut également pour les traducteurs de poésie, qui connaissent souvent mieux les langues que l’art poétique et qui, ayant, dans leur semi-ignorance, entendu parler des assonances et allitérations et sachant même, c’est le pire, de quoi il s’agit, sont tout émerveillés quand, par hasard, leur traduction présente ici ou là une unité sonore rébarbative. Parce qu’ils n’ont pas compris que, dans l’ordinaire de l’écriture poétique, ces figures n’étaient pas à rechercher mais à éviter !
Du reste, étant donné que la probabilité qu’une traduction fidèle reproduise dans la langue de traduction de tels effets quand ils ont été recherchés dans l’original sont infimes, le traducteur ne fait ainsi qu’ajouter des effets là où ils n’existent pas dans l’original, tout en laissant de côté ceux que l’auteur a éventuellement placés de manière délibérée dans son texte.
ii
L’auteur du passage cité prétend – lisez bien – trouver des unités de forme non seulement dans des vers isolés mais même dans des « ensembles de vers » ! Heureusement que nos chères têtes blondes ont perdu le goût de la versification, car en suivant de telles directives elles pourraient chercher à produire des pages et des pages d’alexandrins allitérés, assonants et monstrueux…
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Lettre à une « poétesse » plus très jeune
Chère poétesse,
Un « regard feu » n’est pas forcément une mauvaise idée – en vers libres ! Parce qu’en vers classiques, on dira toujours : « Elle avait besoin de supprimer une syllabe : la grosse ficelle ! », ce qui n’est ni très galant ni très respectueux.
Vos vers ne sont point classiques : certains les appelleront « néo-classiques » mais quant à moi j’appelle ce genre pseudo-classique. On ne sait pas quelles règles vous suivez, et par conséquent pourquoi ne pas faire du vers libre, purement et simplement ? En outre, vous pourriez aussi bien écrire « Pour un instant ton regard de feu » tout en comptant les huit syllabes qu’il vous faut pour vos vers octosyllabiques : « Pour un instant ton regard d’feu ».
En effet, au vers « La nuit se voile de dorure », vous comptez voi-le 2 syllabes, mais en prose ou en vers libres on lirait ça « La nuit s’voil’ de dorure » (6 syllabes).
Et si vous écriviez « je ne sais pas », quelqu’un comme moi lirait « chais pas ».
Le vers « Plumes de soie, plumes de jeux » n’est pas selon les règles classiques et on ne sait donc pas si vous comptez selon ces règles. En effet, un mot se terminant par un e muet ne doit être suivi que par un mot commençant par une voyelle, pour que l’e muet s’élide dans la voyelle qui le suit, comme dans « Plume bleue, enivrante fleur », vers parfaitement classique. Les mots « soie » et « soi » ne sont pas traités de la même manière en vers classiques car « soie » possède un e final qui interdit de le faire suivre d’un mot commençant par une consonne ; il faut l’élider dans une voyelle : « soie enivrante ».
De son côté, « plume » a un e final non muet : « plume bleue », 3 syllabes : plu-me-bleue ; « plume enivrante bleue », 6 syllabes : plu-men-i-vran-te-bleue. Dans « plume », l’e final n’est muet qu’à la rime.
En vers classiques, « audacieuse » se lit toujours auda-ci-euse, donc le vers où vous le mettez fait 9 syllabes. Vous me direz que vous comptez comme ça se prononce, mais, précisément, si je comptais ce vers comme je le prononce, moi, en prose, il ferait 7 syllabes : Danssérénadaudace yeuse !
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Lettres à une autre « poétesse »
Chère poétesse,
Dans mon souvenir, votre écriture n’était pas attachée à la recherche formelle. En vous relisant, je constate que vous avez cependant un tropisme de la forme, à savoir que vous donnez une forme de versification personnelle à vos textes, et cependant cet aspect ne m’était pas resté en mémoire, dans le sens où je n’attachais pas à vos textes la censure que je prononce habituellement contre ce genre de tentatives.
Votre démarche a donc quelque chose d’original. Les poèmes A… et Que tout s’… ! ont ce côté chanson dont je parlais, et leurs rimes, jointes à une langue très directe, prennent un côté naturel, rehaussent le propos.
Dans Ode à la m…, ce sont des alexandrins positionnés de façon à les rendre imperceptibles sauf à la lecture. Puisque, en tant que lecteur, je suis donc appelé à juger des alexandrins, je dirais que « Les montagnes au loin, les sommets enneigés » devrait remplacer « Les montagnes au lointain… » dans la mesure où, dans la versification classique, votre vers se lit « Les montagne-zau-loin-tain » (et le vers a donc 13 syllabes) De même « Vivre à fond un bonheur que la mer seule apporte » car « seule la mer » se lit en principe « seu-le-la-mer » (soit, là encore, 13 syllabes). Vos alexandrins respectent la césure à l’hémistiche et c’est déjà beaucoup dans le genre « néo-classique » (même si cela devrait aller de soi).
D… est en vers courts et il me semble à présent que c’est une condition nécessaire pour rendre le « néo-classique » acceptable. Car le rythme court est chantant : on est emporté par un rythme rapide qui représente en quelque sorte l’antithèse de l’alexandrin classique et peut se permettre les plus grandes libertés, même dans un cadre plus ou moins formel.
« Ton cœur crois-moi n’est que de fer », en revanche, est une tournure bavarde et languissante – pour crier à quelqu’un qu’il n’a pas de cœur. La sommation d’un « crois-moi » explétif et surtout d’une forme disjonctive, « n’est que de fer », au lieu d’un clair et net « est de fer », cela fait beaucoup de mots et l’on voit bien que c’est la contrainte formelle qui vous oblige à cette tournure inauthentique.
L… et s… est très libre malgré son aspect formel. Là encore, des vers courts (hexasyllabe, sans doute le maximum supporté par le néo-classique : je formule des hypothèses). Vous avez eu raison de ne pas chercher la rime à tout prix et de ne la prendre que quand elle se présentait, car la langue dans ce poème a une belle fraîcheur, rehaussée par le rythme régulier de l’hexamètre court.
Le poème Qu’une a…, avec sa monorime, est monotone. La diversité sonore est préférable à la répétition. Les cours de lettres en ligne ou ailleurs sur les assonances et allitérations oublient l’essentiel, à savoir que ces figures doivent être évitées à moins qu’elles ne visent à produire un effet bien déterminé, car dans toute autre circonstance c’est la diversité qui plaît à l’oreille.
En conclusion, on pourrait donc rechercher une certaine contrainte formelle afin de rehausser la poésie d’un texte, mais il faut trouver la juste dose, et d’autre part le vers court s’y prête visiblement bien mieux que le vers long, ce qui me fait conclure que c’est le rythme court et la liberté que vous vous permettez le plus souvent qui ont fait échapper vos textes à la censure que je prononce habituellement contre le « néo-classique ».
ii
Un poème est classique dans n’importe quel vers classique du moment que les vers obéissent aux règles classiques, des règles qu’il faut apprendre car elles n’ont rien d’intuitif.
Il s’agit d’abord du comptage des syllabes. Si j’écris « je ne sais pas », vous compterez sans doute 4 syllabes mais c’est parce que vous avez déjà des connaissances en la matière. Parce que, moi, si je compte comme je prononce en prose, je compte 3 syllabes (« je n’sais pas »), voire 2 syllabes (« chais pas »).
Maintenant, si j’écris « un piano » et que vous me dites « 3 syllabes », je verrai que vos connaissances sont limitées, car, selon le comptage classique, cela fait 4 syllabes : un1-pi2-a3-no4. On appelle cette prononciation une diérèse (les deux voyelles successives i et a sont dissociées dans le comptage). Or personne, je suppose, en parlant ne prononce pi-a-no ; c’est une convention, qu’il faut apprendre.
Dans d’autres mots, comme « diable », on ne fait pas la diérèse (on parle alors de synérèse). C’est un système largement conventionnel, en vigueur depuis Ronsard et la Pléiade, pour que tous comptent les vers de la même manière, sinon chacun compterait différemment (les gens du Midi, les gens du Nord…). Certains poètes aujourd’hui ne comptent plus selon ces règles mais selon la façon dont ils prononcent les mots en parlant : non seulement cela les classe d’emblée dans le « néo-classique » mais en outre ils se font des illusions sur le fait que leurs vers seraient plus près d’une façon vraie ou parlée de prononcer, car il n’y a pas de façon homogène de prononcer le français chez ceux qui le parlent !
Poursuivons. Si vous écrivez dans un vers « je joue du piano », en comptant 6 syllabes, sur le comptage vous n’aurez pas tort ; seulement votre vers ne sera pas accepté comme classique car « joue » étant terminé par un e muet il doit être obligatoirement, à l’intérieur d’un même vers, suivi d’un mot commençant par une voyelle pour que l’e final muet de « joue » s’élide dans le mot suivant : « je joue encore », « je joue aujourd’hui », « je joue avec », etc. Peut-être qu’à l’époque « je joue du piano » se serait prononcé plus ou moins comme « je jou-eu du piano » ; d’où la règle, pour éviter ces dissonances.
Voilà pour un aperçu des règles de comptage. Il y a aussi les règles des rimes et enfin les règles relatives aux formes des poèmes (sonnets et autres).
J’écris des vers classiques depuis l’âge de quinze ans, j’ai rempli des cahiers de vers faux, boiteux, ridicules, avant de publier mon premier recueil classique à trente-quatre ans : et dans ce recueil (et d’ailleurs le suivant) on m’a tout de même fait remarquer des fautes de versification, en particulier une alternance fautive des rimes masculines et féminines dans des suites de quatrains aux rimes dites embrassées : je suivais le modèle du sonnet mais dans de simples suites de quatrains il faut alterner les positions des rimes masculines et féminines d’un quatrain à l’autre. [Le poème Au lecteur ouvrant les Fleurs du Mal me justifie cependant, puisqu’il est construit selon cette même « faute ».]
Par ailleurs, j’ai jeté, avant toute publication, la totalité de mes vers libres, brûlant mes vaisseaux pour continuer, comme un monomaniaque, dans le vers classique. Il y a longtemps que j’aurais dû arrêter. À présent, puisque je me trouve toujours associé au petit monde de la poésie, je n’ai pas le choix, je suis un Cerbère pour les poètes qui entendent versifier autrement qu’en toute liberté, et j’ai envie de leur dire : « Laissez tomber ! ou je vais mordre. »
iii
On rime, aujourd’hui comme alors, en chanson, mais l’exercice n’a jamais été codifié comme dans la poésie livresque.
« Ça sera toujours le blues
Dans la banlieue de Mulhouse »
Tout est juste, en chanson, car la prononciation suit la musique : « ça s’ra » et « d’Mulhouse » ou encore « Où va-a-a-a-as tu ? », 7 syllabes (3 syllabes étendues sur 7 temps), « J’m’demand’ bien. », 3 syllabes…
Et par ailleurs, oui, « blues » peut rimer avec « Mulhouse » car en musique on n’écoute que son oreille, si j’ose dire – tandis qu’en poésie classique cette rime auriculaire est interdite ! car on rime aussi pour l’œil.
