Philo 46 Philosophe contre homme de lettres

Depuis deux cents ans, les écrivains de ce pays sortent des mêmes deux ou trois lycées de la capitale. C’est un pays qui non seulement croit être le phare intellectuel du monde mais prétend aussi avoir inventé la société juste.

On nous dira : « Pas tous les écrivains. » Il suffit que la proportion soit accablante. Il était difficile d’en avoir une intuition claire avant Wikipédia et la rubrique « Formation » ; il ne reste plus à présent qu’à faire le calcul. Ce que signifie cette donnée, c’est qu’une personne qui ne passe pas par l’un de ces établissements entre quinze et dix-huit ans n’a pour ainsi dire aucune chance de devenir un écrivain de quelque considération.

Ce calcul, nous nous apprêtons évidemment à le faire. Nous prendrons une liste des « cent écrivains français qui comptent » selon l’Académie ou une autre autorité littéraire, et nous établirons la proportion de ceux qui sortent de la poignée de lycées évoqués.

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Liberté « non absolue », égalité « non absolue », fraternité « non absolue ».

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Le cinéma ne montre jamais autre chose que des femmes entreprenantes et des hommes passifs, en amour, comme si une femme entreprenante en amour, qui prend l’initiative plutôt que de la susciter, pouvait ne pas être jugée comme une s*** et avoir la moindre chance de garder un homme qui ne soit pas un parfait demeuré.

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Les extraterrestres qui nous trouveront avant que nous les trouvions demanderont le droit de nous vendre leurs produits, nécessairement de bien meilleure qualité que les nôtres et bon marché, et quand les gouvernements de la Terre refuseront ce sera pour les extraterrestres un motif de guerre juste (Vitoria, Relectio de Indis, 1539).

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Pour l’existentialisme sartrien comme pour l’hégélianisme, en particulier l’hégélianisme existentialiste de Kojève, l’intersubjectivité prime, mais pour « le père de l’existentialisme », Kierkegaard, elle est parfaitement secondaire.

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Il n’y a pas d’opposition sujet-objet dans la relation de la pensée à la chose en soi car la chose en soi est précisément ce qui ne peut pas être un objet de connaissance.

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La critique qui souhaite en réalité la permanence de ce qu’elle critique, comme moyen d’assurer sa propre permanence en tant que critique : un moment de l’esprit. L’exemple pris par Kojève est le socialisme réformiste.

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On ne sacrifie pas sa vie (ni une vie) pour un jeu, car cela n’a aucune beauté ; aucun prix ne peut être attaché à une « victoire » au jeu obtenue par le sacrifice de sa vie. Peut-on se suicider dans l’intérêt de la science ? Non, parce que la science est une synthèse inductive continue et que l’on se suiciderait alors pour un résultat provisoire. La science est un jeu.

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(i)

Dans le roman Le jardin de Kanashima de Pierre Boulle (1964), le premier homme sur la Lune est un kamikaze, qui ne revient pas, ce qui permet au programme japonais de dépasser les autres. Or ce n’est pas satisfaisant. Si cela s’était passé de cette manière, le premier homme, ensuite, à aller sur la Lune et à en revenir serait véritablement passé pour le premier. Pourquoi ?

Dans une course au premier sans autre enjeu immédiat que le prestige, le prestige n’est pas acquis à celui qui recourt à l’expédient de sacrifier sa vie pour rien d’autre que le prestige. Dans une course à pied, un concurrent catapulté par une machine au-delà de la ligne d’arrivée au prix de sa vie n’est pas réputé avoir concouru ; il est tombé du ciel après la ligne, tout comme l’astronaute kamikaze est tombé sur la Lune plutôt qu’il n’y a été envoyé. L’expédient rend l’essai nul. C’est le premier astronaute revenu de la lune qui remporte cette course. Dans l’autre cas, en effet, quelle différence avec le fait d’envoyer un missile s’écraser sur la lune avec un cadavre à l’intérieur ? On ne sacrifie pas sa vie (ni une vie) pour un jeu car cela n’a aucune beauté ; aucun prix ne peut être attaché à cette « victoire », qui n’en est pas une mais plutôt une forme de tricherie. Si un autre État, dix jours plus tard, comme dans le roman, est capable d’aller sur la lune et d’en revenir, cet État avait lui aussi les moyens d’envoyer un kamikaze sans retour, c’est-à-dire un cadavre, quelques jours plus tôt, car qui peut le plus peut le moins : cet État démontre sa supériorité dans la course, il est donc premier selon tous les suffrages possibles.

Le kamikaze est disqualifié, le sport étant un jeu où la mort ne peut servir de rien, alors qu’à la guerre le sacrifice de sa vie peut avoir un intérêt tactique. À la guerre, les faits ont une valeur en soi ; dans le sport, dans le jeu, il faut qu’ils soient validés par un jugement. Le roman étant aveugle à ces réflexions, sa perspective est entièrement fausse, et il a sombré dans l’oubli de ce seul fait, malgré l’intérêt des faits relatés (la course internationale à la Lune) et la plume facile de l’auteur. (En réalité, l’auteur a saisi la nuance et l’on trouve, vers la fin du livre, ces paroles : « [D]ans cette compétition, il était implicitement entendu qu’il s’agissait aussi du retour. Nous serons les premiers à revenir de la Lune, après y être allés. » La performance du kamikaze, supposée représenter le clou de l’intrigue, est donc sans la moindre valeur, selon l’admission même dont témoigne la phrase citée, et l’intrigue, en raison de ce dénouement absurde, est entièrement dénuée d’intérêt.)

(ii)

Pas d’enjeu autre que le prestige, avons-nous dit. Ne peut-on cependant revendiquer un titre de propriété sur la Lune pour s’y être rendu le premier et y mourir ? Un mort n’a pas la personnalité juridique. Un prétendu acte de possession supposant la mort dans le cas d’une mission kamikaze, il ne peut s’agir d’un acte juridique de possession.

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Aucune société n’a voué à la science un culte aussi déterminé que l’Union soviétique. Pour quels résultats ? Pour quels résultats, y compris scientifiques ? L’affligeante médiocrité scientifique de l’URSS n’a pas eu pour cause une idéologie anti-scientiste mais le culte de la science lui-même. Car la science n’est pas une fin en soi, et en la posant en finalité on supprime la véritable fin de l’homme, on déshumanise l’homme, on le dégrade et l’on rend ainsi son esprit incapable.

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Léon Blum fut de ceux qui dénoncèrent les « lois scélérates » contre la liberté d’expression, mais quand il fut Premier ministre du Front populaire il se garda bien de les faire abolir (corrigez-moi si je me trompe). Continuer de lui faire crédit de cette dénonciation est donc une faute.

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Qu’on ait pu crier « Mort à l’intelligence » en assassinant García Lorca paraît hautement déplacé. L’anecdote n’est d’ailleurs sans doute pas authentique.

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Comme saint Thomas, je ne crois que ce que je vois, et quand je verrai des chrétiens dans l’espace public je croirai qu’il existe des chrétiens. Mais il semblerait qu’ils aient si bien fait leur l’interprétation mutilante du phénomène religieux par la laïcité française qu’ils cessent d’être chrétiens dès qu’ils font le moindre pas hors de chez eux.

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Affirmer que le travail des femmes est une conquête du féminisme, comment ne serait-ce pas une absurdité puisque les femmes pauvres travaillaient avant que le féminisme existe ?

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Les féministes, quand nous disons « écrivain » disent « écrivaine » mais quand nous disons « poétesse » disent « poète ».

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Les personnes morales (organisations) n’ont pas le droit de vote : pourquoi certains prétendent-ils qu’elles ont un droit d’expression ? (Les droits du Premier Amendement de la Constitution américaine sont reconnus aux organisations depuis un arrêt de la Cour suprême de 1991, décision lourde de conséquences.)

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The ethician in Kierkegaard says emancipation of women will make women prey to men’s whims and vagaries, while a woman is destined to be a man’s everything. That is, it used to be, in the days before emancipation, that a woman could be everything to a man.

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Les écrivains connus travaillent souvent pour des journaux ignobles.

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La vérité du scepticisme philosophique, c’est qu’un matérialiste ne peut en effet rien connaître. C’est ne rien connaître que ne pas connaître le tout car on ne peut connaître les parties que par le tout qu’elles forment et qui commande leur existence de parties. Or pour le matérialisme la connaissance est la science, une synthèse inductive continue.

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Quelques astrophysiciens contemporains reconnaissent volontiers que Poe, dans son essai Eureka sur l’Univers, a eu des « intuitions fulgurantes » anticipant plusieurs découvertes récentes de l’astrophysique, comme si – notez bien – ces découvertes ne devaient rien à l’essai de Poe, en étaient complétement indépendantes comme la physique est indépendante de la poésie. Or cet essai Eureka n’est rien moins que la source de ces découvertes. Comme l’explique Poe, la physique comme la poésie ont le plus grand besoin de « l’imagination » et c’est ce dont nos physiciens des écoles sont entièrement dépourvus et qu’ils vont chercher ailleurs, chez d’autres, en secret et en continuant de faire croire que la physique n’est pas une affaire d’imagination.

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Poe, Baudelaire parlent de l’unité du poème mais la théorie est fondée sur une psyché fragmentée – intellect, goût, sens moral – plutôt que sur l’unité de la psyché. Or l’unité d’un produit quelconque d’un fragment de psyché relève d’une spécialité, au sens dépréciateur que Baudelaire donne à ce mot. Une « beauté pure » qui ne s’adresse qu’au « goût » en tant que segment circonscrit de la psyché est un phénomène impur par rapport à une beauté qui s’adresse à la psyché en tant qu’unité, que totalité. Il ne s’agit pas de dire qu’un poète doit savoir parler dans ses poèmes d’économie ou d’épicerie, mais ce désintérêt n’est pas un sacrifice de facultés puisque c’est au contraire l’épicier qui, en tant que spécialiste, retranche des facultés dans son activité instrumentale. Le poète ne retranche aucune faculté et la beauté pure est celle qui paraît devant la totalité de la psyché.

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« L’éloquente folie » des philosophes allemands opposée à « une forte appétence pour la philosophie physique ». C’est cet état d’esprit qui, avec Edgar Poe, crée toute la littérature de divertissement dans ses principaux aspects : le roman policier (Dupin, qui précède Sherlock Holmes), le roman d’aventures (Gordon Pym, Le scarabée d’or qui a inspiré Stevenson), le roman d’épouvante (Bérénice)… C’est déjà le « macabre » des trains fantômes de fête foraine, et telle est la tendance aussi de l’œuvre du traducteur de Poe, Baudelaire, lequel ajoute à la panoplie du divertissement l’érotisme, qu’il mêle à tout le reste en bon Français.

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Le désespoir est devant l’impossibilité du bonheur mais le tragique est devant l’impossibilité du devoir (les conflits des obligations entre elles). L’existence humaine est à la fois malheureuse et tragique.

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Aucune action, aucune production humaine ne peut manquer d’avoir un effet moral. Pas même la musique, qui « adoucit les mœurs », selon un point de vue bien connu.

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Paul Valéry veut qu’on n’écrive pas en vers ce que l’on peut écrire en prose. Or le poème en prose est là pour nous montrer qu’on peut tout écrire en prose, y compris de la poésie, y compris de la poésie pure.

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« Aboli bibelot d’inanité sonore » : c’est quelqu’un qui bégaie ou un enfançon qui balbutie. L’effet comique est renforcé, au détriment de l’auteur et de ses thuriféraires (Valéry, Claudel…), par la parfaite adéquation de la pensée à cette forme infantile. L’idée est l’inanité de la poésie à laquelle la capacité intellectuelle de l’auteur ne saurait prétendre. Abeu-boli-bilo-nani-sono : c’est du néanderthalien tel qu’on le parlait au commencement des îles, une langue préhistorique – et la pensée qu’elle exprime ne l’est pas moins. Et quand cela vient de quelqu’un qui nouait autour de son cou une cravate, c’est de la démence précoce. Cette déliquescence effrayante du psychisme ne peut se défendre comme forme d’art auprès du public ignorant de l’étiologie neuropathologique que par une grandiloquence majusculisée : « la Toute-Puissance de l’Ensemble des Mots » (Valéry écrivant sur la poésie de Mallarmé).

Qu’auraient été tes thés ? Tépides.

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La propagande pédophile de l’antifascisme

Le film Le tambour de 1979 par Volker Schlöndorff, adaptation cinématographique du roman antifasciste de Günter Grass et Palme d’or au festival de Cannes, comporte une scène de cunnilingus entre deux acteurs, dont l’un est un enfant de onze ans. L’acte est loin d’être simplement suggéré puisque la réalisation au contraire s’y attarde, il est seulement montré depuis le dos de la jeune femme nue debout : on voit ainsi les mains de l’enfant posées sur les fesses de l’actrice, la tête de l’enfant au niveau des parties génitales de celle-ci. Cette scène est de la propagande pédophile par le fait et l’on ne voit même pas, en réalité, comment il pourrait ne pas s’agir d’un crime d’abus sexuel sur enfant.

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« Il est très important d’être avec Proust contre Sainte-Beuve, sauf dans le cas des écrivains antifascistes et résistants, car c’est alors l’intention qui compte. »

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Tout le monde est pour la liberté d’expression. Tout le monde est contre la libre expression du racisme etc. Tout le monde vote.

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Fausse conclusion de la dialectique du maître et de l’esclave chez Hegel. L’esclave qui craint la mort a conquis le monde et l’a fait à son image, c’est juste. Mais ce monde est faux, car la peur de la mort fausse tout.

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Nombre d’écrivains catholiques, dont Paul Claudel, Charles Péguy…, ont une haine protestante du célibat. En plus d’être des épicuriens.

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Pour comprendre la force de la critique kantienne de la métaphysique traditionnelle, il faut d’abord connaître la force de cette métaphysique, et notamment la force logique des preuves traditionnelles de l’existence de Dieu, ontologique, cosmologique. La résistance psychologique à ces démonstrations n’est le signe d’aucune force dans la personnalité.

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La joie est bruyante, débraillée, histrionesque et immodeste.

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Lycée Sex Pistols-No Future.

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Lycée Paul Éluard « nous concourons à la ruine de la bourgeoisie ».

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Exercices de style de Raymond Queneau fut un succès de cabaret, lis-je sur le quatrième de couverture. Un succès de cabaret pour qui a laissé son nom à des établissements scolaires.

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Avec l’Oulipo, Queneau, lis-je, voulait créer des formes fixes. Que n’a-t-il appris et pratiqué les formes existantes ?

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« Alors, qu’est-ce qu’ils se payent notre gueule, les Fritz, depuis deux ans ! Au moins trente kilomètres de moins que nous avec nos vieux zincs. C’est ça, la célèbre flotte de Goering ? » (L’espoir de Malraux) Publié moins de deux ans avant la guerre éclair qui mit la France à genoux en un mois et demi.

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La France est un des pays qui a mis le plus d’argent public dans l’éducation, avec ce résultat que les Français ne savent plus lire ni écrire.

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« Monsieur Papillon : Le racisme n’est pas en question. Botard : On ne doit perdre aucune occasion de le dénoncer. » (Rhinocéros de Ionesco) Ionesco fait passer les antiracistes pour des andouilles, mais c’est une pièce contre le fascisme ? Nous y voyons quant à nous une satire mordante de la bêtise libérale démocratique. En effet, « Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! » est la synthèse de la démocratie en Amérique selon Tocqueville. (Voyez notre essai sur l’ouvrage de Tocqueville ici.)

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Marcel Pagnol est le premier auteur français à faire parler les paysans « comme des paysans », c’est-à-dire selon la convention littéraire qu’il faut leur faire parler un langage différent, mais chez lui avec une simplesse gracieuse et pleine de charme : « le pousser du côté qu’il va tomber », « habillé des dimanches »… Ce langage « corrompu » de paysan n’est pas plus réaliste que celui des autres écrivains avant lui, Molière, Maupassant…, mais chez Pagnol c’est beau. C’est sans doute en partie un effet du parler provençal, mais en partie seulement (on ne trouve pas le même effet chez Giono).

(Chez George Sand, dans ses célèbres œuvres champêtres, les paysans parlent avec toute l’élégance de l’écrivain elle-même, mais elle leur fait tout de même dire, ici et là, « je vas »…)

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L’étrange destin de Wangrin
par Amadou Hampaté Bâ

Wangrin est l’archétype des élites postcoloniales africaines corrompues. Le roman, grand prix littéraire d’Afrique noire 1974, peut d’ailleurs être considéré comme un manuel de corruption pour ces élites. Les commentateurs qui louent le personnage comme un « Robin des bois » dupant les autorités coloniales passent sous silence le fait que ce sont les Africains exploités qui sont ses victimes. Au moment des réquisitions de la Première Guerre mondiale, par exemple, Wangrin s’enrichit parce que, l’administration coloniale réquisitionnant x têtes de bétail, Wangrin en soutire aux populations x+n, ce qu’il dissimule par des faux en écriture. Son employeur colonial est certes trompé, car cela se passe dans son dos, mais la victime de Wangrin n’est pas l’administration coloniale mais bien l’Africain réquisitionné, qui subit non seulement des réquisitions mais aussi un prélèvement par des employés africains de l’autorité coloniale en la personne de Wangrin et de ses affidés. Lorsque l’administration coloniale saisit le tribunal, pour faire justice aux Africains de ce prélèvement illicite, Wangrin s’en tire en achetant des faux témoignages. Quand, ensuite, Hampaté Bâ écrit qu’ainsi enrichi Wangrin se montre généreux envers les pauvres, tout d’abord il faudrait souligner que Wangrin est peut-être lui-même responsable de l’appauvrissement de plusieurs d’entre eux, en rendant insoutenables les réquisitions qu’ils durent subir, ensuite on lit qu’il se servait des pauvres comme d’informateurs, si bien que sa générosité n’est aucunement désintéressée. Que ce livre, dont le personnage passe pour avoir existé (il se serait agi d’un certain Samba Traoré), soit loué comme un hommage à un Robin des bois africain plutôt que comme la dénonciation d’une classe de parasites autochtones au temps du colonialisme, est le signe d’une carence morale.

Un tel prisme de lecture est un ferment de corruption. Si Wangrin est un Robin des bois, les élites politiques de la Françafrique sont (étaient) des modèles d’hommes d’État.

À la fraude aux réquisitions s’ajoutent d’autres formes d’escroquerie racontées plus ou moins en détail, ainsi que le braconnage (notamment d’éléphants, espèce protégée par l’autorité coloniale : p. 292 éd. 10/18), le vol pur et simple (p. 297), le proxénétisme (p. 343), au fond toutes les turpitudes d’une parfaite crapule. De tels personnages ne sont certes pas l’apanage des Africains ; le problème commence quand, dans la littérature de l’Afrique postcoloniale, un personnage tel que Wangrin passe aux yeux de la critique pour un héros africain.

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« [S]ans qu’il y ait lieu de rêver d’un paradis où tous seraient réconciliés dans la mort » (Simone de Beauvoir). Mais personne ne rêve de cela ! En tout cas pas les religions auxquelles Beauvoir prétend substituer sa morale. (Dans ces religions, il existe un enfer : elles ne cherchent nullement à réconcilier tout le monde dans la mort.)

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Un an après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Pentagone américain finançait le Norvégien Thor Heyerdahl pour une expédition que n’eût pas reniée Heinrich Himmler : l’expédition du Kon-Tiki visant à démontrer que l’empire inca et les sociétés polynésiennes furent créées par des hommes de race blanche.

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Marx : transformer plutôt qu’interpréter le monde. Il n’y a aucun moyen de savoir si le monde tel qu’il sera transformé peut satisfaire à la nature humaine sans une interprétation de l’un et de l’autre. On ne peut parler de pensée pour un tel primitivisme prônant le primat de la praxis, a fortiori en ces termes. Changer quoi que ce soit sans avoir des idées sur l’objet en question, des « interprétations », c’est annoncer vouloir seulement le déformer par l’exercice d’une force aveugle et brutale. C’est une phrase qui n’aurait jamais dû être prononcée, et dont on a osé faire un slogan.

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Les gens qui ont du pouvoir (par exemple un chef de bureau) ont aussi des marottes qu’ils font passer et qui sont étrangères à la bonne gestion du domaine où ils ont autorité. C’est dans ces marottes idiosyncratiques qu’ils se témoignent à eux-mêmes véritablement de leur autorité, puisque sans leur autorité ces marottes ne sortiraient pas de leur subjectivité, tandis que ce qui doit être fait pourrait l’être sans eux. Quand j’exige des gens quelque chose d’absurde, je sais que c’est à moi qu’ils obéissent et non à la nécessité ou à des impératifs objectifs.

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Philosophe contre homme de lettres

Le romancier est un observateur, plus même qu’un imaginatif. Il mobilise une faculté secondaire de l’intellect. Le penseur n’est pas un observateur et ne peut donc devenir un romancier valable qu’en inhibant la faculté supérieure pour laisser s’exprimer la faculté inférieure, qu’il peut certes avoir à un haut degré aussi mais qu’il a en quelque sorte le devoir d’inhiber, pour se consacrer aux tâches les plus hautes dont il soit capable. Pour le penseur, ce qui se produit dans le champ de son attention n’est pas une matière, comme pour l’observateur, mais une nuisance, dans le meilleur des cas une distraction. Ce qui requiert l’attention, fondamentalement nuit au cours de la pensée.

Le penseur a commencé par être un observateur, jusqu’à ses vingt-cinq ou trente ans, et son fonds d’observations est ce qui constituera une pensée originale. Quand il atteint la maturité, il travaille ce fonds par la pensée, et son attention est alors mobilisée par ce travail. Or ce fonds est déjà davantage constitué par des lectures que par des impressions vécues, car les impressions de la vie ordinaire sont dans l’ensemble pauvres comparées à celles qui peuvent s’obtenir via la lecture, et c’est toujours le cas pour les impressions intellectuelles, que le commerce ordinaire ne permet même pas d’acquérir dans la plupart des cas. Passé l’âge des impressions déterminantes, les impressions sont superfétatoires et importunes ; le retrait s’impose. Ce qui sollicite le penseur vers le monde des impressions contrarie le cours de sa pensée, que cette sollicitation soit déplaisante ou séduisante. L’intellect moyen n’a d’autre choix que de contrebalancer les unes par les autres, le penseur ne fonctionne pas ainsi : les unes comme les autres sont déplacées pour lui. Elles ne nourrissent plus, la jeunesse passée, et ne peuvent occuper le penseur au même titre que sa pensée, ce dernier ayant l’organe pour un tel traitement. L’un se livre à ses impressions, l’autre y est livré. L’un les recherche, l’autre les évite.

Le penseur cherche une vie ordinaire car il lui incombe de produire une pensée et non un témoignage. L’extraordinaire, dans la vie d’un penseur, est pris à sa pensée.

Le littérateur est fourvoyé si on lui suppose de grandes facultés. Conscient de ses facultés, il s’est contenté d’en rendre témoignage au lieu de s’en servir selon leur finalité la plus haute. C’est pourquoi Platon chasse les « poètes » de sa Cité : ils sont un exemple corrupteur pour les individus capables (le bruit du vent suffit à corrompre les autres). La littérature est la fosse commune du génie.

L’extraordinaire que peut vivre une personne douée de facultés n’est pas essentiellement différent de celui qu’une autre personne vivra, placée dans des circonstances extraordinaires. En revanche, cette dernière, à défaut de facultés, ne peut produire une pensée, même si elle n’est pas placée dans des circonstances extraordinaires. Autrement dit, comme c’est la vie ordinaire qui favorise l’emploi des hautes facultés, les circonstances extraordinaires, qui sont le produit vendu par la littérature en tant qu’exemple moral, ce qu’elle est qu’elle le veuille ou non, ne sont pas recherchées par le penseur.

Tout ce qui réclame l’attention est pour l’intellect ordinaire une bénédiction qui le sort de son marasme intérieur, pour le philosophe un vol.

Il y a en réalité dans la vie ordinaire déjà trop d’événements pour un philosophe. En particulier, le mariage, la paternité, la vie de famille, les affaires, le travail, la vie sociale, les amitiés non philosophiques, les relations féminines, les voyages, les intérêts matériels, font obstacle à la pensée philosophique. Le philosophe recherche donc une vie sous-ordinaire. Il quitte la vie ordinaire par l’issue opposée à celle qu’emprunte un ambitieux.

La récolte des pommes et autres poèmes d’Eberhard Wolfgang Möller

L’écrivain allemand Eberhard Wolfgang Möller (1906-1972) est l’auteur d’un des thingspiels qui furent joués devant le plus grand nombre de spectateurs : il s’agissait de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Berlin en 1936.

Le thingspiel est une forme de théâtre monumentale de plein air qui se développa au début du vingtième siècle dans le monde germanique. La pièce de Möller représentée aux Jeux de 1936, Das Frankenburger Würfelspiel (Le jeu de dés de Frankenburg), est tirée d’un autre thingspiel, de l’Autrichien Karl Itzinger. Il s’agit d’un drame historique relatant un événement de la guerre de Trente Ans : en 1625, les meneurs des insurgés réformés de Frankenburg en Haute-Autriche furent condamnés à mort mais le stathouder les informa que la moitié d’entre eux seraient graciés suivant le résultat de lancers de dés, deux par deux. Cette macabre parodie de justice conduisit à un soulèvement général connu sous le nom de guerre des paysans de Haute-Autriche (Oberösterreichischer Bauernkrieg).

Si le genre du thingspiel a quasiment disparu, le texte d’Itzinger continue cependant d’être joué de nos jours, tous les deux ans, par pas moins de cinq cents acteurs, à Pfaffing en Haute-Autriche (sur les lieux de l’événement), « sur la plus grande scène naturelle d’Europe » selon les organisateurs. Le texte de Möller pour l’ouverture des Jeux olympiques fut quant à lui représenté sur la scène monumentale de la Dietrich-Eckart-Bühne, étrennée pour l’occasion et qui accueillit plus de 20.000 spectateurs, le maximum de la capacité de cette « Thingplatz ».

Comme le laisse entrevoir le titre du présent billet, les poèmes qui suivent ne se rattachent pas à la veine épique ou historique de ce théâtre monumental. Il s’agit d’une poésie intimiste, terrienne, parfois religieuse, et, dans la seconde partie ici, marquée par les drames humains de la guerre. Elle est de forme classique. Les textes suivants sont tirés de deux recueils, l’un de 1934, l’autre de 1941.

Eberhard Wolfgang Möller

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La première moisson
(Die erste Ernte, 1934)

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Chanson d’automne (Herbstlied)

Il fait doux, l’automne
flamboie. Chante haut, mon cœur.
Le soleil est sur le satin bleu
comme une petite bougie pâle.

Ô chante, mon cœur, ta dernière chanson
de l’année. Les choses deviennent plus sérieuses.
De la montagne le berger descend
avec son troupeau rassasié.

De la montagne descend le ruisseau
grossi par les orages,
emportant dans ses tourbillons
tant de feuilles mortes, rouges.

Les nuages n’ont point de repos
et les oiseaux sont partis loin.
Les forêts écoutent la brise,
les champs sont couverts de fils de la Vierge.

Seul reste assis dans le pré,
comme si c’était encore l’été,
un couple d’amoureux,
ayant dans son amour oublié le temps qui passe.

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Retour en hiver (Heimkehr im Winter)

Quand je partis, c’était le printemps ;
à mon retour, les toits étaient blancs,
le ciel plein de neige,
et les étangs
couverts de glace.

La rue sommeillait
et devant chaque porte se trouvait
du bois à brûler, les lampes
brillaient aux fenêtres
depuis le début de l’après-midi.

Des enfants chantaient, tout respirait
l’Avent et la Saint-Nicolas,
deux vieilles femmes
promenaient leurs petits chiens
gris dehors.

En silence elles regardèrent
l’homme inconnu ;
seuls les petits chiens
s’approchèrent, et de froid
ils se mirent à aboyer.

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La préparation des gâteaux (Kuchenbacken)

L’aire a été balayée,
les premiers semis effectués,
les feuilles sont tombées,
le gris vent du nord
frappe aux carreaux et dans la cheminée.
Alors nous préparons le pain
pour saint Nicolas,
avec de la farine blanche
et des amandes, de la muscade,
de la cannelle, des œufs, du citronnat,
la brioche aux fruits et
le läckerli de Bâle,
les petites cornes de sucre,
les bretzels et les étoiles à la cannelle,
les quatre-quarts aux noix
et les fougasses aux raisins secs,
les spéculoos
et, avec leur glaçage au sucre,
les gros stollens de Noël
qui doivent longtemps attendre
jusqu’à ce que le saint Christ
soit arrivé
et que les enfants pieux et bons
aient le droit d’entrer.
Pour le moment ils doivent rester à l’écart
et cherchent à deviner
ce que l’on met dans les fours,
ce que mélangent en tintant les cuillères,
et avec leurs petits nez
ils reniflent les odeurs de cuisine.
Mais ceux qui
ont été sages pourront
sur les plaques de four
rompre les croûtes brunes
et sur le bord des saladiers
lécher la pâte sucrée,
et dire si les gâteaux de Noël
sont réussis.

*

Le réveil (Das Aufstehen)

Nous joignons les mains.
Le soleil est à l’est.
Sur les champs encore
le gel du matin.

La table est déjà propre,
la cuisine balayée.
La mère allume le feu
de bois dans l’âtre.

Les enfants, mal réveillés,
engourdis et muets, remuent
le lait dans leurs bols
avec leurs cuillères.

Le père se passe
le dos de la main sur le menton
et ses yeux vont soucieux
de l’un à l’autre.

Il bourre sa courte pipe
de tabac noir, puis
enfile sa veste raide
en cuir

et sort. Les moineaux
pépient sous le toit.
Quant aux poules, elles grattent le sol :
nous sommes depuis longtemps debout.

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Le tonneau au bord du chemin de fer (Die Tonne am Bahndamm)

Ndt. Dans le passé, le beurre et la margarine se conservaient et vendaient en tonneaux ou tonnelets.

Le tonnelet dans la nouvelle platebande
a été frotté d’ammoniac,
cependant sous ce badigeon, décolorés mais encore lisibles,
on voit les mots « Attention, margarine ».

Il porte cette inscription comme un insigne
du côté regardant le remblai de la voie
et à quiconque passe en train
il se plaint de ce qu’on a fait de sa dignité.

Parfois quelqu’un de retour chez lui
du marché, mangeant son petit déjeuner,
jette par la fenêtre le papier d’emballage de sa tartine,

qui tombe sur la platebande de radis
bien ratissée. On le ramasse alors pour le mettre
dans le tonneau, qui frissonne mélancoliquement.

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À la clôture (Am Zaun)

Une conversation à la clôture
séparant les deux jardins,
quand le voisin fait brûler
ses vieilles broussailles,

et parler de beaucoup de choses,
quand la main fait tourner le râteau
et que la fumée de mauvaises herbes
monte, haute et mince.

Dans les platebandes,
l’aneth et la marjolaine mouillent les pieds,
et du remblai vient le continuel
bourdonnement d’un chemin de fer.

Et puis le soir tombe, silencieux,
et le monde est bon et vaste.
Dans les buissons le grillon
chante l’infini argenté.

Loin dans le ciel reste
un petit point noir, un ballon dirigeable,
comme si Dieu nous regardait
depuis sa tonnelle.

*

La récolte des pommes (Die Apfelernte)

Le garçon tient l’échelle
sur laquelle est monté son père.
Les platebandes non retournées
sont fumantes de fumier frais.

Le pommier élancé
est tranquille comme un agneau.
Le soir d’automne descend, frais, pâle,
derrière le remblai du chemin de fer.

Le père lève lentement
sa main vers la branche.
La pomme de reinette
tombe dans le sable.

Le père invective son garçon.
Celui-ci a couru
vers la maison
et se moque du vieux.

Dans la pomme est le ver.
La mère la nettoie
et la range dans un tiroir
de son buffet à la cuisine.

*

La besse (Die Birke)

Ndt. Une « besse » est en patois un bouleau ou une bouleraie (plantation de bouleaux). Nous avions besoin d’un nom féminin car Birke est féminin et le poète se sert du genre grammatical allemand pour sa métaphore du bouleau, de la besse comme mariée.

Un cœur tendre doit t’aimer,
petite besse du jardin.
De toutes les fleurs de l’été,
toi seule es restée blanche et jeune.

La terre est moissonnée, affermée.
Seule la sarriette se dessèche, oubliée.
Mais toi tu es comme une belle mariée
et tu attends impatiemment que la nuit tombe

et que des brumes montant du sol
sortent les étoiles et la lune douce,
et que le hérisson qui vit dans le bois mort
s’installe confortablement sous tes branches.

La lanterne solitaire à ta droite
bientôt allumée regarde ta danse,
et avec les derniers amis tu célèbres
tes noces dans les dernières nuits chaudes.

*

Le repas du soir (Das Abendessen)

Apportez les paniers dans la maison,
appelez les enfants et la mère,
apportez le pain, allez chercher le beurre
dans les abris frais du cellier.

Les chèvres ont été traites,
le lait fume dans les tasses.
Ne laissez non plus aucune pomme
d’automne, humide, dans le jardin.

Coupez-les en fines rondelles
ou bien en dés, et là-dedans
râpez soigneusement
les radis frais cueillis,

avant de mélanger le tout en salade
avec de la crème bien épaisse.
Sur le dessus, de la tomate garnit
le plat en parts égales.

Alors asseyez-vous et plutôt que de prier
laissez la porte ouverte.
Si Dieu passe par là,
il entrera chez vous.

*

Promesse (Verheißung)

Ndt. Ce poème et les deux suivants font partie d’une série de « Sonnets de Pâques » (Österliche Sonette).

Avant que la nuit prenne fin
et que le brouillard se lève,
je te le dis, mon cher, tu seras
entré dans la vie éternelle,

et tes blessures comme des roses
rouges écloront,
mais ta tête lasse reposera
sur les vastes genoux de Dieu.

Ce que dans cette vie
tu n’as guère osé penser,
à travers l’espace infini

lancer des racines, des branches
à la manière d’un arbre verdoyant,
le ciel te le donnera.

*

Les anges apparaissent aux apôtres (Die Engel erscheinen den Jüngern)

Ils montèrent à travers les bois
jusqu’en un lieu où se tenaient deux hommes ;
ils secouèrent la poussière de leurs pieds
car le chemin était très sablonneux.

L’un de ces hommes était grand et merveilleux,
comme un arbre sur des jambes humaines ;
il dépassait de beaucoup la taille de l’autre,
un nimbe clair entourait ses cheveux.

Quand ces deux-là demandèrent du feu
pour allumer une pipe de tabac,
ils les regardèrent émerveillés.

Et quand tous furent enveloppés de fumée,
ils dirent que le Seigneur était ressuscité
et que les apôtres devaient l’annoncer au monde.

*

L’incrédule (Der Ungläubige)

Il fit entrer le Seigneur dans sa maison
et lui servit du pain et de la charcuterie,
et, le regardant, il but dans une jatte
pleine de yaourt, y laissant un trou.

Il dit à voix haute ce qu’il voulait garder pour soi :
« Ce n’est pas lui, il ne mange pas comme avant. »
Et il chercha sous la table son orteil
pour voir s’il criait quand on le pique.

Le Seigneur, remarquant tout cela,
alors se leva et se retira sans un mot.
Le sceptique l’appela : « Tu oublies ton chapeau ! »

Et voulut le saisir. Sa main se referma
sur un lacis d’épines qui le piquèrent.
Il vit son sang et resta pétrifié de peur.

.

L’année fraternelle
(Das brüderliche Jahr, 1941)

.

Confession (Bekenntnis)

Je fus comme vous un homme plein de doutes,
l’à-peu-près m’angoissait.
Je n’ai rien vu mûrir, vu beaucoup de choses se rider,
mais mon âme aspirait à autre chose.

J’ai vu que les enfants étaient comme des vieillards ;
j’ai vu que les vieillards étaient éternellement enfants ;
j’ai vu l’étranger s’unir à l’étranger
et l’apparenté se détacher.

Je devinais ce qui transformait ce monde
mais ne voyais pas le monde qu’il deviendrait.
Tant agissent mal qui agissent comme il faut,
et tant sont heureux qui font erreur !

Tant vivent sans être jamais nés !
Tant de ce qui naquit est mort !
Rien ne reste inchangé, nous seuls demeurons stupides
et louons ce qui nous a dégradés.

Nous seuls restons dans les flots de l’incertain
et ne voulons rien avoir à faire avec l’absolu,
et, de nous-mêmes arrachés, nous ne devenons
jamais nous-même et jamais un autre.

*

Ce qui dure (Das Beständige)

Les siècles doivent passer et les peuples disparaissent,
là où étaient des rois se trouvent les broussailles et la mousse.
Ah, qu’est-ce qui tempête dans l’orage, et tombe avec la neige,
qu’est-ce qui chez les plus grands était grand, immortel ?

Est-ce, ô forêts qui sans rien sentir et muettes
avez poussé sur les monts, est-ce la pure Nature
qui, se libérant dans la pluie, se découplant dans l’éclair,
passait continuellement à travers ce qui s’en va ?

Est-ce le ruisseau argenté qui se hâte sans se fatiguer,
ou le jardin bourgeonnant, le rameau du sureau ?
Combien ne vous ont pas demandé, jours du printemps : « Restez ! »
sans que rien ne pût retenir votre impatience.

Nous allons de l’avant sans relâche, un mystère nous entraîne :
ô force de septembre qui pousses aussi les grues cendrées,
doux nuages de la nostalgie qui vous écoulez toujours,
tandis que vous, forêts du pays natal, souriez et restez.

Quand je serai couché sans volonté, ruisseaux, jardins, collines,
accueillez-moi, volatils, dans vos royaumes immuables !
Si vous ne le voulez pas, prêtez-moi des ailes, seulement des ailes,
que je vole au-dessus de vous comme les grues cendrées qui partent.

*

Dédicace (Widmung)

Vous viendrez, mes amis, et repartirez
le cœur joyeux, j’espère. En attendant,
la forêt continue de murmurer. Les chansons les plus tendres
se chantent au printemps, quand les cressons fleurissent

et les mauves dans les jardins. Ils saluent encore,
les lointains sommets aimés où nous allâmes
pour sur les vallées amicales à nos pieds
jeter un regard réjoui, dans les années heureuses.

Ah, elles ne sont point taries pour vous, les sources célestes,
et les années heureuses n’ont point passé en vain,
même s’il ne vous en reste que les images, dans une rapide
succession. Les présents de la vie ne sont pas autrement.

Car ce qui dure reste dans la pensée
et même les dieux, que l’on n’oublie pas,
viennent dans l’habit des souvenirs
là où nous sommes souvent allés, sur notre route.

*

La nuit est claire (Die Nacht ist hell)

La nuit est claire et brille comme un lac,
et de blancs nuages y nagent comme des cygnes.
Sèche, ô sèche tes larmes, mon amour ;
car le trèfle embaume les prés.

C’est à nouveau l’été, près de la source
habite le ver luisant sur la mousse irrorée,
et, pâle, belle comme un nénuphar,
la lune aimée de nous éclôt haut dans le ciel.

Sur toi aussi se répand sa douce lumière,
sur toi aussi s’étale une mer d’étoiles,
et quelle que soit la distance entre nous
le même été nous couvre tous les deux.

Notre amour n’est-il pas assez grand
pour traverser la distance
sur les ailes de rossignol de la nostalgie
et nous ramener l’un à l’autre ?

Ne rend-il pas cet été plus beau que jamais,
le vœu qui s’est réalisé dans les étoiles ?
Apprends, mon amour, apprends à espérer :
car le trèfle embaume les prés.

*

Bill

Le voilà qui court dans ces hautes, belles prairies
du ciel où d’autres comme lui batifolent,
il gronde contre les grandes étoiles dorées
qui telles des chiens inconnus souhaitent le renifler.

Il peut gambader à sa guise
sur ces montagnes que nous appelons des nuages,
sans se fatiguer faire la course
avec les oiseaux et les bourdons.

Il peut attendre impatiemment le soir,
quand les cerfs viennent au bord des forêts,
que Dieu sorte de sa pommeraie
et l’appelle pour la promenade.

Alors il prend sa balle et sa laisse
et conduit le Seigneur à la limite des nuages,
d’où l’on peut voir en bas, et il jappe
vers nous, pauvres humains qui pensons à lui.

*

Le mourant (Der Sterbende)

Il était couché sur une carriole,
je voyais sa bouche ;
il tremblait doucement sans se plaindre,
comme une femme en train d’accoucher.

Son corps était sanglant, ouvert,
c’est de la mort qu’il accouchait ;
une trace de sueur perlait
au milieu de ses cheveux en bataille.

Ses yeux tournaient en silence,
comme s’ils se reprochaient sa souffrance.
Un camarade pleurait doucement à ses côtés
et toutes choses pleuraient avec lui.

*

Complainte de jeune fille (Mädchenklage)

Je vais toujours, vais en silence,
comme si je te cherchais,
mais je ne te trouve pas.
Tu es dans le noir,
et le monde est trop grand, trop vaste
pour les fatigués et les aveugles.

Tu es comme une pensée
que l’on rêve et qu’on oublie bientôt
et qu’on veut retrouver.
Ah je pensais à toi
cette nuit funeste
où ils t’ont enterré.

J’allai vers ton cœur
quand il se brisa cette nuit-là,
je voulais te rejoindre.
J’ai couru, couru sans m’arrêter,
j’aurais tellement voulu
te prendre par la main.

À présent je ne cesse d’aller, muette,
en cercle autour de moi,
car je t’entends gémir.
Mais ce n’est peut-être que le vent,
car les yeux de ma fenêtre
sont couverts de larmes.

*

Bienheureuse Certitude (Selige Gewissheit)

Qu’est-ce que la patrie ? Un lopin de terre ?
Une forêt, une route, une pensée amicale
pour un domaine aux vrilles de mûres,
aux jeux d’enfant près de l’âtre maternel ?

Est-elle dans le geste plein de flamme de la jeunesse,
dans le souvenir nu, dépouillé des ancêtres morts,
conservé pour nous d’une longue querelle
pour qu’il soit à nous ?

Ô bien plus que cela ! Ceux qui durent mourir
pour sa gloire, ont su ce qu’elle est.
Ils gisent sous sa bonne garde

et sont sûrs et bienheureux. Car ils ont su
que, si le valet meurt en vain, nous autres
avons un peuple qui n’oublie pas ses enfants.

*

Les morts (Die Abgeschiedenen)

Nous vous saluons depuis ce silence profond,
comme une mare couvert de nénuphars.
Muets sont le rossignol, la grenouille et le grillon,
et celui qui n’a pas de corps n’est qu’un flottement.

Et ce n’est qu’un glissement de lumières blanches
quand nous volons dans la brume à travers la nuit.
Alors nous vous voyons avec des visages de verre
couchés dans vos lits comme les morts.

Et nous vous saluons. À la vie oubliée
le jour vous rappelle, le jour nouveau, identique.
Mais nous ne sommes plus, nous, et nous pouvons flotter
sans mémoire et sans regret.

*

À mon frère tombé au champ d’honneur (An meinen gefallenen Bruder)

Es-tu poirier ou bien un hêtre,
un bois de bouleaux, une petite feuille de lierre ?
Je te cherche, mon frère, je cherche
la chose en quoi Dieu t’a changé.

Ton âme est-elle attachée à une image,
est-elle quelque chose de vivant, un objet ?
Je veux l’aimer telle que je la trouverai,
et même si c’est une pierre elle m’est proche.

Est-ce un brin d’herbe, une grappe de lilas ?
Je veux demander au soleil de te dorer
de tous ses feux en chaque être
qui ressemble à ton être.

Je veux m’apitoyer sur le petit scarabée
qui s’extrait tant bien que mal de ta sépulture,
la croix de bois, le sable, je veux les embrasser,
bénir l’oiseau qui chante au-dessus de la tombe.

Oh tu es une pensée qui, quand nous la pensons,
nous conduit au-delà des limites terrestres,
alors je voudrais m’absorber en elle si profondément
que je te retrouverais dans la pensée de Dieu.

*

La visite (Der Besuch)

Le dimanche, quand glissent les nuages blancs,
je suis parmi vous. Vous ne me voyez pas.
Je suis l’ombre sur vos fenêtres,
dans laquelle votre vie se réfléchit.

Je m’assois invisible sur vos chaises.
Quand le jardin rougeoie et devient silencieux,
je suis la brise qui rafraîchit vos fronts
et l’abeille qui bourdonne autour de vous.

Je suis dans le grand arbre les feuilles des branches,
le crépuscule vert de vos heures vespérales,
les paroles du père, le sourire de vos invités
et la sévère politesse de ma mère.

Je suis l’appel du soir qui remplit les cœurs
d’impatience et d’une douce inquiétude.
Et puis je m’envole dans le clignotement de vos chandelles,
dans le pas léger des amants,

dans la chanson des merles aussi, depuis leurs nids,
et quand la tendre, la nuit vient,
je suis sur la gorge de ma sœur
un collier qui la rend plus belle.

*

Les transfigurés (Die Verklärten)

Mais un jour nous deviendrons légers
et le vent nous emportera,
nous monterons aux domaines de lumière
où les étoiles louent le Créateur.

Et où il y a un tintement éternel
de météores rapides ;
nous serons libérés des ténèbres
et renaîtrons plus heureux.

Nous n’aurons plus de corps, sans poids
comme des nuages, et nous passerons
sans fin devant les astres
en argentines mélodies.

*

Ceux qui ne connaissent que le quotidien (Die nur das Tägliche kennen)

Ceux qui ne connaissent que le quotidien
ne connaissent pas l’éternel ;
leurs âmes brûlent
mais ne brillent pas.

Ceux qui ne veulent que le quotidien
n’ont jamais connu Dieu ;
ce qu’ils bâtissent avec des pierres,
ils l’élèvent sur du sable.

Ceux qui ne servent que le quotidien
n’ont ni but ni étoile ;
pour eux la fatigue est proche,
mais l’accomplissement est loin.