La poésie d’Ernst Norlind : Traductions du suédois

Ernst Norlind (1877-1952) est un peintre et écrivain suédois. En tant que peintre, il est connu pour des œuvres paysagistes et animalières, et, s’agissant de ces dernières, comme « le peintre des cigognes », surnom qu’il reçut en raison du grand nombre de ses tableaux représentant cet animal (voyez un exemple dans le corps des présentes traductions). Son œuvre graphique la plus connue, de renommée internationale, est l’affiche de l’Exposition Baltique de 1914 à Malmö, encore souvent proposée à la vente par les marchands d’affiches (et qui représente des cigognes). Ses tableaux sont exposés dans les principaux musées de Suède.

Il vécut avec son épouse, Hanna Larsdotter, au château de Borgeby en Scanie, dont une aile a servi de musée dédié à sa vie et à son œuvre, de 1978 à 2020. Le couple accueillit et hébergea au château de Borgeby de nombreux écrivains et artistes, parmi lesquels Rainer Maria Rilke.

En tant qu’écrivain, il se consacra à divers genres, dont la poésie, de laquelle nous donnons ici pour la première fois en français un échantillon, tiré de deux recueils.

Selon Hansjoachim Bernt, dans son livre Lanz von Liebenfels. Theozoologie und Ariosophie (2010), Ernst Norlind était membre de l’Ordo Novi Templi de l’Autrichien Jörg Lanz von Liebenfels ; c’est un point commun avec son compatriote August Strindberg.

D’après le Svensk biografiskt lexikon, dans les années trente Norlind vécut deux ans et demi à Assise, en Italie, au contact de la communauté religieuse franciscaine, mais n’alla pas jusqu’à se convertir au catholicisme. Il rejoignit en revanche l’Association pour la réforme religieuse de la Suède (Sveriges Religiösa Reformförbund) du pasteur luthérien Emanuel Linderholm, représentant d’une « théologie radicale » au sein de l’Église nationale.

Portrait d’Ernst Norlind par Einar Nerman, 1910.

*

Poésies
(Dikter, 1907)

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La parcelle de vie qui flambe dans une parole… (Het stycke lif, som brinner i ett ord…)

La parcelle de vie qui flambe dans une parole
quand l’âme est trop pleine pour se taire,
est comme une miette tombée de la table des riches.
À tous ceux qui désirent appartient
de subir les durs liens et fers du chagrin.
Le meilleur de tout est juste un chant
indistinct derrière le refuge des mots
et ne deviendra peut-être jamais musique.
Mais aux heures fatidiques
en chaque œil brille une pauvre larme
muette, trahissant les blessures profondes
qui saignent sans recours dans nos minutes de silence.

*

Le moment où l’âme est seule… (Den stund en mänskoande är allena…)

Le moment où l’âme est seule
avec l’orage, le vent, la pluie, le tonnerre et la mer
et des silences comme d’un tombeau scellé,
d’obscures énigmes en des heures qui trop tard arrivées
et douloureuses deviennent une force fatale
vers la réclusion ou la liberté – elle sent
que ses prières furent adressées à
une toute-puissance gelée qui ne peut ni ne veut
sauver ce qui flambe au plus profond
de notre amertume. – Le moment où elle sait
que l’orage, le vent, la solitude
sont la seule réponse des dieux à nos prières –
ce moment est le plus grand d’une vie et doit être célébré
par des lumières, des candélabres comme une fête,
ce moment où l’âme pour la première fois
est l’hôte de la vie.

*

Pour chacun il n’est qu’un seul chemin… (För alla finns en ensam stig att gå…)

Pour chacun il n’est qu’un seul chemin,
loin de sa mère et du foyer, loin du refuge et des amis,
et chacun doit tout seul atteindre un but
que lui seul et nul autre ne voit.
Et tout ce qu’ont apporté les moments de joie
et tout ce qui fut donné par les heures sombres
n’est plus rien, ou bien une dure nécessité,
mais nul ne connaît le chemin des autres vers la vie.
L’un frissonne sous l’aiguillon du destin
et son front est marqué d’une ombre ineffaçable
jusqu’à l’heure de sa mort, par la même chose terrestre
qui pour un autre est lumière et paix.
Je n’ai pas connu la plupart des souffrances
amères, affligeantes
qui tout au long des ans et des privations
consument aux heures de colère le cœur de mes frères.
Mais innombrables sont ceux qui errent
en disant « connaître », « savoir », « comprendre »
et passent et croient se voir l’un l’autre.

Or tous ont des nuits et des jours
et le ciel et des étoiles et des lois,
tous connaissent la joie et la peine.
Et tous ont la même destinée :
un temps pour penser et voir
et puis le plongeon dans la mort.
Alors soyons gais et chantons,
que passent le temps, les heures,
oublions nos soucis
et soyons-nous bienvenus.

*

À la chanteuse Gudrun Høyer-Ellefsen (Till sångerskan Gudrun Höijer-Ellefsen)

Ndt. La chanteuse norvégienne Gudrun Høyer-Ellefsen était l’épouse du peintre suédois Axel Törneman, pionnier du modernisme pictural suédois et ami d’Ernst Norlind.

En chaque être sommeille une chanson,
et la terre est une pauvre mère seule
qui conçut son enfant pour qu’il lui chante un jour.
Le doux fredon de ses fleuves,
l’indistincte musique du basalte
et le murmure des sapins et des vagues, tout cela
sont les tristes intervalles de sa nostalgie.
Mais comme une idée vient
à celui qui dort, la musique de son être
est avec ce qui monte d’un cœur humain
et cherche les chemins vers une autre poitrine,
et interprète éveillé la joie ou la peine.

*

Ce soir quelqu’un reste assis seul… (I denna afton sitter någon ensam…)

Ce soir quelqu’un reste assis seul
et ne peut dormir, il se tait, il a froid,
il prend le poison qui pour quelques instants
change les pensées en rêves et murmures
jusqu’à ce que l’âme s’éteigne dans la grande nuit.
Ce soir quelqu’un reste assis seul
et ne trouve pas de mots pour cette joie
qui frémit à travers son âme comme une vague
de vie qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentie.

                                                  Où est mesurée la matière
de la merveilleuse et chaude concoction
d’où les âmes tombent comme des gouttes
avec des énigmes insolubles pour l’un
et pour l’autre des joies surabondantes ?
Ah ! nos questions ont pour seule réponse
la douce pitié du cœur et la main
avec laquelle le frère rencontre le frère pour se rappeler
qu’ils marchent sur le même chemin vers le même pays.

*

Nous pleurons les morts mais oublions… (Vi sörja döden, och vi glömma gärna…)

Nous pleurons les morts mais oublions
les milliers de destructions au sein de la vie
qui la rendent lourde comme du plomb
et plus encore. Les tombes qui se ferment
sur ceux qui nous sont chers
sont, sur la voie de la réconciliation de tout ce qui vit,
de petites lumières vers leur souvenir, eux que nous avons aimés.
Alors le solitaire sait, quand vient le soir
et que le feu de l’âtre ne suffit pas
à réchauffer la glace à l’intérieur d’un être,
que celui qui fut avait des mains chaudes
et de beaux yeux où plonger,
et il regrette les heures lointaines
où l’ami était triste et silencieux
mais lui ne le consolait de sa peine.
Alors, dans les pauvres larmes qu’il pleure,
son âme se renouvelle, faiblement il perçoit
un fleuve du feu de la vie et redevient enfant.

*

Entends-tu la pluie et l’automne ?… (Hör du regnet och hösten?…)

Entends-tu la pluie et l’automne ?
La terre est pressée de larmes.
Le soleil manque, ainsi que la consolation,
et les fleurs pour se réjouir.
Les grues cendrées descendent, ligne infinie
d’oiseaux migrateurs las, au sol,
le vent est lourd, et dans le parc
les feuilles tombent des châtaigniers.
Là-haut brillent les étoiles,
le feu flambe dans l’âtre des mas,
envoyant de la fumée au ciel.
Les heures passent comme des fantômes,
la nuit est sans défense.
Alors allume le lustre massif de fer
et regarde-moi dans les yeux, ma chère !
Tout ce qu’ont gelé le froid et l’automne,
tout ce qui désire le soleil et le réconfort
est chanté par l’orage qui s’approche,
et se reconnaît de nouveau.

*

Je te vois plus grande que les autres… (Jag ser dig ändå större än de andra…)

Je te vois plus grande que les autres
bien que j’aie vu tes yeux lourds de chagrin
et ternes de colère. Ce que j’aime le plus
est l’ombre de légende sur chacun de tes gestes,
qui s’attarde en un lointain pays de cocagne.
C’est la lumière sur tes mains,
et tes mains sont ce que j’aime le plus.
Quand on désespère au sein du monde,
oubliant son âme en sa quête et dans la tristesse,
la vie vient à nous et nous veut du bien,
et ce nous est alors une bénédiction, la rencontre amicale
d’une personne qui n’a jamais ployé comme un esclave
mais a souffert forte et solitaire,
est restée fière figure
hors de la tristesse et misère de la vie.
Et tu fus celle qui bénis mon destin.
Combien de fois ai-je admiré
les gens heureux dont
les jours pesants et gris passent
sans que leur humeur s’en ressente.
Les gens heureux !
Quand la vie vient avec ses richesses
et que le monde entier tremble,
les yeux fermés, dans l’attente d’un dur jugement
qui comme un ciel inexorable imposera
des lois éternelles à toute vie. –
Les gens heureux !
Ils vont d’un pas sûr et, tranquillement,
choisissent à bon escient parmi les fatigues et attendent,
yeux clairs, les minutes accablantes qui
dévorent celles qui les précèdent et meurent en soupirant.
Comme si dans une autre vie déjà
ils en avaient fini de leur quête et des premiers pas
chancelants sur le chemin vers ce qu’il y a de plus grand.
Je suis comme un qui voit pour la première fois
des danses et des chansons et se réjouit
et croyait qu’une vie a tous les droits
mais est devenu dur et lourd sur le chemin
quand l’orage a soufflé, cinglant.
Je suis un feu qui meurt dans les bourrasques
de la tempête, un soir glacé,
et toi, la douce et paisible lumière
d’une chaude chapelle.

Donne-moi la main ! La nuit tombe,
les flammes flamboient faiblement
et les carreaux de la fenêtre s’embuent.
Bénies soient les heures
où ta main est dans la mienne.
Bénies soient les longues années
qui viennent et passent,
les minutes qui de leur consolation
pansent nos plaies.

En cette heure la vie est tout,
et ce qui, dur et froid,
voulut grever notre destin,
a disparu, est oublié comme la mort,
est loin, terminé.
La grande horloge a sonné massivement
et la nuit s’étend à l’intérieur,
le jour n’est plus qu’un souvenir,
il fait chaud et tout est calme.

*

Y a-t-il quelque chose qui soit digne d’être pleuré… (Finns det någon att gråta för…)

Y a-t-il quelque chose qui soit digne d’être pleuré,
oserai-je déranger d’une question un ami ?
Silencieuse est la nuit, et la flamme de ma lampe
flambe et diminue et s’éteint.
Un feu crépite-t-il dans la maison obscure ?
Quelqu’un à l’intérieur désire-t-il quelque chose,
pense-t-il comme moi et fourgonne-t-il les braises,
me souhaite-t-il pour ami
parmi les milliers d’égarés de ce monde ?

A-t-il suivi le même chemin solitaire,
accablé par la même souffrance aiguë,
transporté par les mêmes joies jubilantes
vers les sommets ensoleillés
hors de la vallée glacée des ombres de la mort ?
Parle, parle dans le noir et dans la nuit,
murmure un commandement à travers les forêts et les eaux,
mon frère, pour moi !

*

Le fleuve des hommes bouillonne, bout… (Det bubblar och kokar i människoströmmen…)

Le fleuve des hommes bouillonne, bout,
je vois leurs yeux qui suivent un rêve.
Tous sont pressés de passer,
tous ont leurs affaires où se cacher,
et personne n’a le temps de rester.
Que mon front brûle comme le feu,
qu’une blessure éternelle creuse ma poitrine,
que j’aspire comme personne au repos et à la consolation,
le courant reste éternellement le même.
Nul n’aperçoit ma flamme,
chacun est à ses affaires et à soi-même.
Mieux vaut se taire et penser et marcher
en silence comme les pierres, en silence comme les autres
muets sur le chemin de la vie.
À quoi sert de pleurer,
à quoi sert de laisser
la porte de ma chambre ouverte ?

*

En chaque destin la solitude… (I hvarje öde slumrar ensamhet…)

En chaque destin la solitude
est le cœur ultime et caché de la vie.
Et chaque homme ayant une étoile,
voit toutes choses à sa lumière,
mais ce qu’il voit n’est qu’à lui.
Je tiens cent choses dans mes mains
qui brillent de l’éclat de mon étoile.
Ces hommes de tant de pays,
tous me regardent comme si j’étais mort.
Je vais seul avec les pensées qui me charment
et tremble en silence quand l’un d’eux me croise,
et je cherche une âme où verser
l’étonnement que j’éprouve en marchant
parmi tous ces étrangers comme un condamné.
Souvent je souhaite d’être mort et oublié.

*

Ces brouillards qui rendent les jours gris… (Dimmorna som komma, göra dagarna grå…)

Ces brouillards qui rendent les jours gris,
des hommes les plus sages font des sots.
Les brouillards deviennent des nuages qui vont et viennent,
et les nuages deviennent des larmes qui tombent.
Le monde et l’espace sont froids,
les larmes qui tombent sont du cristal gelé,
le monde est un caveau dans la mort.

*

À chaque destin l’heure de son jugement… (Det finns en domens stund för hvarje öde…)

À chaque destin l’heure de son jugement,
l’heure où dans la peur et la solitude
la terre se taira et nul ne connaîtra
un chemin hors des mondes livrés à la désolation.
Elle est venue pour moi.
Dans le jardin du cloître s’assourdissent les dernier pas
d’une sœur silencieuse qui en pieuse
et vigilante attente fit un sanctuaire
des lumières du couchant sur le clos.
Et l’obscurité s’étend. Si j’ai des amis,
qui sait si l’un d’eux voit ma lumière
dans cette nuit, cette maison déserte –
qui sait ce que je sens et ce que sentent les autres ?
C’est l’heure des vêpres. Alors
les rues s’emplissent d’une foule confuse –
dans mes oreilles chante leur appel
et leurs yeux brillent vers les miens –
ils vont et vont toujours. Chacun doit se résigner,
ils se sentent le cœur malade, la pensée paralysée
et se plongent dans ton obscurité, ô Notre-Dame,
pour consacrer une lumière à leurs proches.
Je veux aller vers eux. Mais entre la vie et moi
se pressent des souvenirs morts de jours anciens,
tant de mauvais désirs en lutte
et tant de mots d’amour noyés dans les querelles.
Qui peut arrêter le tourbillon ? Ces minutes,
ces années, ces jours passés comme un rêve,
tas de loques bariolées –
qui sait ce qu’est le cœur de la vie ?
Un chez-soi existe. Je le sens dans ces moments
où tout est silence autour de moi et l’horloge sonne
et mesure pour de longues années de bonheur
un temps fugace de secondes solitaires.
Je veux m’y rendre. Ce silence est tellement vide.
Ô ange gardien, une nuit sans toi
c’est avancer sur une route déserte,
un mirage irréel.

Paris, février 1906

*

Nuit (Natt)

Nuit de dimanche, paix dominicale…
L’horloge approche minuit,
le jour est terminé.
Le monde entier est en fleur
comme un sanctuaire de silence
dans la paix taciturne.

Peut-être la seconde qui vient de passer
a-t-elle formé pendant un instant
une destinée d’homme.
Peut-être qu’un esprit muet marche
à travers de grands espaces vides
afin de rejoindre les autres morts.

Années et désirs, et tout le reste,
la vie, mille fois
pesante et difficile,
se change en rêve, une nuit de parfums.
Nous qui l’avons vécue deviendrons poussière,
nous et tous les nôtres.

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Que j’aie vécu jusqu’à ce jour… (Att jag har lefvat dagarna till nu…)

Que j’aie vécu jusqu’à ce jour,
que pas plus de choses ne soient en moi brisées,
que ce qui fut brisé méritât de périr,
et que je n’aie pas davantage souffert
dans les nuits calmes avec mes chagrins –
cela me donne le courage de vivre
jusqu’au prochain moment incertain de cette vie,
et de croire en une riche transfiguration…

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Ne compte pas mes angoisses et mes plaintes… (Så räkna ej min ångest och mitt knot…)

Ne compte pas mes angoisses et mes plaintes,
mais apprends-moi plutôt à voir et accueillir
ce qui rêvait au plus profond de chaque souffrance,
la claire éternité qu’elle dissimulait
et la vérité que je n’éprouvais point !
Mon cœur est une porte fermée.
Toute chose est trop pour moi.
Alors délivre-m’en et laisse-moi mourir seul,
seul mais digne de ta réalité, ô vie !

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Partons loin, nous qui bénissons la vie… (Låt oss gå fjärrande, vi som signa lifvet…)

Partons loin, nous qui bénissons la vie
et voulons du bien au monde et à nous-même,
évitons d’entendre les appels
de cette foule féroce du monde
avec son mépris de celui qui tombe
dans le sinistre combat de tous contre tous
qu’ils appellent la vie !
Laissez-moi lutter en silence
et triompher en silence,
et puis laissez-moi mourir,
que le souvenir de ma victoire ne reste point
parmi les vaincus sans nombre !
Je ne veux pas voir la moindre étincelle
du feu de la vie s’éteindre dans un œil
au moment où j’atteindrai triomphal au but
haut et saint qui brillait dans ma vie.
Béni soit celui qu’ennoblit la lutte,
tendre compassion pour celui qui souffre,
et respect pour tout ce qui veut et croit !

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Une cigogne d’Ernst Norlind

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Nouveaux poèmes et chansons
(Nya dikter och visor, 1914)

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Paroles de César (Cæsariska språk) [second poème]

La plupart suivent dans l’indécision
leur chemin languissant vers la mort
et n’ont d’autre besoin
qu’une dure loi qui guide leur destinée.
Ils vivent muets devant une porte fermée
et ne peuvent décider
du bien et du mal que par la puissance d’autre volonté.
Ils vont en rêve, ne connaissent guère le bonheur.
Mais celui qui sait
que le seul secret de la vie
et la seule route de la vie vers la puissance est que
lorsque dans la douleur et l’indécision nous trouvons
un point faible parmi les nœuds qui nous attachent
et les tranchons alors avec courage,
nous nous tenons aux côtés des Olympiens et rions –
l’homme qui sait cela comprend
la seule énigme que présente la vie
et connaît la seule véritable réponse sage
à toutes questions, celles des dieux et les nôtres.
Et quand, alors, tu auras été éprouvé par les dures
luttes amères, de nombreuses années
exposé aux coups, aux tourments, aux blessures,
que ce feu t’aura clarifié dans l’âtre,
ta volonté sera suffisamment pure pour conquérir le monde
et tu te tiendras à jamais au-dessus du cercle du destin :
ou César ou rien !

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Chants au Seigneur de la vie (Sångerna till lifvets Herre) [I-III complet]

I

Si tu es une puissance
qui des graines que tu as semées prends soin
depuis le commencement des temps jusqu’à ce jour,
alors je ne voudrais pas être Toi
quand tu regardes dans le miroir obscur du monde.
           Tu règnes librement
           dans ton royaume. Ce qui est à Toi est à Toi,
mais ici sur la terre c’est la loi et la règle
que celui qui a péché, celui qui a commis un crime
doit aussi l’expier,
           et celui qui voit
d’un œil calme sévir le mal
sans bouger la main pour aider – Seigneur,
parmi les hommes c’est commandement et coutume
qu’il soit banni jusqu’à la troisième génération,
haï et pourchassé et pire encore.
          Mais Toi tu vois
ton monde avec des yeux calmes et tu souris,
tu laisses des millions d’êtres se lamenter
de ce qu’il est impossible d’endurer.
Et celui qui n’a point commis de faute
est puni par ta main comme un criminel.
          Tu as la puissance – tu règnes
de toute éternité et dans les temps présents –
mais l’esclave dans ton royaume
qui pour son semblable éprouve de la compassion
n’est-il pas un plus grand dieu que Toi ?

II

Je te vois assis
parmi les chants et les rayons de soleil,
au milieu de la chaleur de ta lumière.
Mais les pauvres à qui tu tends
le poison et l’angoisse, que tu conduis
hors de leur maison, sans foyer ?
N’entends-tu pas leurs cris
monter, tâtonnant, de la foule
dans une souffrance qu’ils ne comprennent pas ?
Pesant destin, amer destin
quand ils sombrent enfin dans la mort,
seul but qu’ils puissent atteindre.
La terre se tait, se taisent les cieux,
et monte l’ivresse amère,
l’ivresse du vin de ta colère.
Leur angoisse est toujours plus grande –
À qui la faute, Seigneur ?
est-ce la leur ou bien la tienne ?

III

Tes demandes sont effrayantes, épouvantables.
Seigneur, est-ce Toi que je vis
quand perdant connaissance je demeurai
près du chaos, de la mort,
et j’entendis toutes les voix
qui me sont chères chanter en moi ?
Quand je fus emporté par des mains d’esprit
à travers des contrées désolées
sous un ciel d’orage en automne.
Il faisait froid dans ton royaume
et, désappointé, j’aurais voulu sentir
la chaleur d’une voix.
Pays désolés, pays de brume,
océans sans rivage…
Êtres sans repos ni réconfort
contraints d’errer dans les tourments,
pressés les uns contre les autres.
Quand, épouvanté, silencieux,
je regardai dans l’abîme,
de mon âme monta une voix qui brûlait
plus âprement que toute détresse,
plus forte que la mort et que tout :
tous sont accablés, tous ont froid,
vivant pour demander,
brûlant dans le même feu,
ce qu’ils aiment, ce qu’ils voient.
Entends-les menacer sauvagement, implorer
et maudire la mort elle-même,
qui rachète leur destinée.
Si tu veux être plus qu’eux,
ne cherche ni repos ni foyer,
ne demande pas… donne, donne,
donne jusqu’à ce qu’il ne te reste rien…
Toi qui vas à eux,
les entends et les vois et sais qu’il souffre,
et peux donner – donne-leur tout !

Le monde est redevenu silence
mais j’entends encore ma voix.
Était-ce un rêve, une illusion,
ou bien, Seigneur, était-ce Toi ?

*

De la mort (Om döden) [I-III complet]

I

Dans la seconde fiévreuse, embrasée de la mort,
quand une vie est transformée, brisée,
toutes choses se réunissent comme un dernier,
brûlant salut au moment de l’adieu.
Et l’angoisse ne cesse de grandir
depuis la nuit qui veille et se tait,
depuis des royaumes plus pesants et plus profonds. –
Une bougie de suif se consume sur le chandelier,
et les souffrances te gardent éveillé,
on frappe à grands coups à ta porte.
En silence t’appellent des choses mourantes
qui te veulent près d’elles,
un salut de tous les êtres chers
dans la vie et le monde autour de toi.
Ainsi une tempête passe-t-elle sur la vie
et tout est transformé, effacé, change de forme,
et tu es une brise au-dessus des eaux,
une parcelle de l’orage et de la nuit.

II

L’angoisse de mon cœur a tant de questions
sur ce qui viendra quand mourra ma pensée
comme un murmure dans l’éternité et le vide,
quand tous les atomes de mon cerveau se dissiperont
comme une fumée dans l’espace et le néant.
Ah ! toutes ces questions sont le cri du prisonnier
aux murs de sa prison, qui ferment éternellement
leur pierre glacée sur la réponse que nous recevrons
quand la terre tombera lourdement sur le cercueil,
et que tout sera dissous et l’éternité proche.
Que nous vivants soyons assez faibles
et sombres pour voir notre fin
dans la peine et les larmes, comme si la joie
et le bonheur étaient le partage de la vie,
l’amertume et la tristesse le lot de l’autre rive –
nous qui entendons la voix de la vie
renfermée entre les murs de nos sens
ne comprenons même pas qu’il faille se réjouir
quand les murs se brisent et notre vie est changée
pour devenir espace, éternité et Dieu !

III

Béatrice à Dante

Tu demandes avec étonnement où tu es arrivé,
voyageur, étranger en ce monde –
tu es de l’autre côté, tu as atteint
le but ultime de ton périple.
Et le murmure que tu entends est l’écho
de voyages passés que ton être fit
sur les mers sombres, agitées des douleurs,
dans les pays de colère où s’en fut ton esprit.
Là des humains se battent, comme nous
nous sommes battus, et meurent l’âme assoiffée.
Tu entends un soupir, un appel inquiet, un cri,
puis tout redevient vide et silencieux – et c’est la mort.
Le temps s’arrête dans un éternel présent,
appels et paroles dures se taisent.
Un autre s’éveille – et c’est toi,
mais non pas toi tel que tu marchais sur la terre,
non pas toi qui vaguais et mordais à belles dents
les fruits de la vie, avide, curieux,
mais toi tel que tu souffrais et pleurais
et fus purifié pour l’éternité.
Alors lève la tête ! Chaque inspiration
vient profonde et fraîche de la salubre source de vie !
Soleil béni ! Jour heureux !
Sainte, claire force de la vie qui nous permet,
permet à tous ceux qui souffrent
de disparaître au monde comme une note de musique,
avec tous les éprouvés de la vie qui sont
transfigurés en lumière du feu purificateur.
Ah ! paradis et béatitude et printemps,
résurrection et odeurs de jacinthes,
ton temps d’épreuves est terminé, le jour passe,
et le soleil déglace l’hiver de ton cœur.

*

À une amulette (Till en amulett)

Toi qui me permets d’avancer,
de croire, de voir et de vivre
avec l’œil clair, quand les autres
vont en aveugles dans la brume –

laisse mon esprit flamber,
laisse-moi croire et vénérer,
donne-moi courage et force,
à moi, ta servante !
Ténèbres et misère,
brouillard et mort,
donne-moi tout mais permets-moi
de voir et d’avancer,
de parler et prêcher
quand les autres se taisent !

*

Été (Sommar)

Ici est le silence. Les pivoines brillent…
Parfums de fleurs et gazouillis et soleil et chansons…
Bourdonnent les bourdons et les roses sont rouges,
les rayons du soleil traversent l’air et le jour est long.
Là-bas les hommes se battent.
Ici c’est le silence et la béatitude de vaguer
en oubliant que la terre est pleine à craquer.

Entends l’été murmurer dans les tilleuls !
Le murmure des feuilles est comme le murmure de ta voix.
Murmure comme venu de l’éternité, murmure comme si la brise
connaissait la soif de réconfort dans le cœur des hommes.
Enfant, si tu savais comme le son de ta voix
apaise les forces qui m’accablent,
les forces qui habitent ma poitrine. –

Vois-moi comme un homme, défaillant, et ne m’oublie pas
à cause des brouillards, vois-moi comme un homme
luttant et souffrant, blessé, mais cache-moi,
cache-moi comme un souvenir de l’été
qui se cherchait soi-même et sa réalité la plus profonde,
avec son désir le meilleur comme but, et les forces
qui poussent l’homme à faire ce qu’il peut dans cette vie.

*

Psaume (Psalm)

La souffrance est pourtant passée.
La vie m’a fait comprendre
les forces qui nous châtient.
Faisait-il gris et froid ?
Le soleil brille sur toutes choses.
De quoi me suis-je plaint ?

Éprouvé, tourmenté, blessé,
jusqu’à ce que la douleur ait disparu…
La vie n’agit pas autrement.
Quelque chose doit couler au fond,
l’écume flotter par-dessus,
afin que reste le meilleur.

Le ciel est pur à nouveau,
avec des illuminations roses :
flammes qui purifient.
Le bonheur est partout,
dans la plus grande profusion,
plus que je ne mérite.

Contribution à la compréhension de la philosophie de Nishida, par Junyu Kitayama, Kant-Studien (Traduction)

Traduction par Fl. Boucharel de l’essai Die moderne Philosophie Japans. Ein Beitrag zum Verständnis der „Nishida-Philosophie“ (La philosophie moderne du Japon : Une contribution à la compréhension de la philosophie de Nishida) de Junyu Kitayama, publié dans le journal Kant-Studien, volume 43, cahiers 1-2, 1943, pp. 263-274.

Junyu Kitayama (1902-1962) est un philosophe japonais qui passa l’essentiel de sa vie en Allemagne et, après la Seconde Guerre mondiale, en Tchécoslovaquie. Il étudia la philosophie en Allemagne de 1924 à 1929, où il eut Karl Jaspers comme directeur de thèse doctorale. Ses travaux sur la pensée japonaise et bouddhiste sont dits avoir influencé la compréhension de la pensée asiatique par Jaspers mais aussi Heidegger (ce qu’il partagerait avec son compatriote le philosophe Keiji Nishitani, étudiant de Heidegger à Fribourg de 1937 à 1939). Kitayama enseigna dans diverses universités allemandes et fut à partir de 1936 directeur adjoint du Japaninstitut à Berlin. Sa bibliographie est principalement en langue allemande ; il en donne quelques exemples dans les notes du présent essai (note 4). Un ouvrage non cité est une « Métaphysique du bouddhisme », Metaphysik des Buddhismus, parue en 1934.

Le présent essai, rédigé en allemand, porte sur la philosophie de Kitarô Nishida (1870-1945), principal représentant de l’école dite de Kyôto. Il s’agit sans doute de l’un des plus anciens textes présentant la pensée de Nishida en Europe, où cette philosophie ne commença véritablement à être connue qu’à partir des années soixante. C’est peut-être même purement et simplement le premier : l’article servait, peut-on supposer, à accompagner la publication par le Japaninstitut en 1943 de la traduction allemande du livre de Nishida Le monde intelligible, premier livre de Nishida traduit dans une langue européenne (bien avant la traduction anglaise d’Étude sur le bien en 1960 aux États-Unis, incorrectement et injustement donnée par l’intelligence artificielle Grok comme la première traduction d’un livre de Nishida dans une langue européenne).

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La philosophie moderne du Japon :
Une contribution à la compréhension de la philosophie de Nishida

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Junyu Kitayama, Berlin

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Quand la philosophie japonaise prétend au statut de philosophie dans le sens où l’on parle de philosophie en Europe, elle ne peut s’appuyer seulement sur la tradition de l’Asie. Elle doit de surcroît, comme la philosophie occidentale, avoir l’homme, la nature, Dieu et le tout du monde comme problème et objet. La philosophie moderne du Japon, à l’instar de la culture japonaise dans son ensemble, est confrontée à la tradition occidentale. Elle ne s’occupe pas seulement de sa propre tradition spirituelle mais veut aussi savoir ce qui s’est passé et continue de se passer dans un autre monde culturel.

On a longtemps reproché à l’Extrême-Orient de rester orgueilleusement fermé à l’histoire mondiale et d’avoir laissé perdre ainsi ses possibilités de développement dans un cercle monotone de longs siècles. Appliqué à la culture japonaise, ce reproche est entièrement erroné. L’esprit du monde au sens de Hegel, se déployant dans la plus grande variété de formes de conscience, a fait ses preuves et porté des fruits en Extrême-Orient avec la même force qu’en Europe. Sa puissance s’est seulement affaiblie à la fin du quatorzième siècle en Chine, où cela a conduit à une sclérose, tandis que se produisait au Japon au même moment une renaissance par le biais de l’influence indienne et chinoise. L’esprit japonais connut par la suite une nouvelle efflorescence via le contact avec l’Europe.

La philosophie japonaise dans sa forme contemporaine est une philosophie mondiale, qui s’intéresse tout autant à la connaissance de l’histoire humaine en Occident qu’en Orient. Ainsi, la philosophie du Japon peut aujourd’hui reprocher à la philosophie européenne de ne connaître de son côté qu’un seul héritage, de ne prendre pour objet de son examen, de façon simpliste, qu’une seule forme traditionnelle de conscience dans l’histoire humaine, par là-même oubliant le tout.

Le problème et la crise de la philosophie européenne produisent aujourd’hui un doute quant à la philosophie au Japon également. Le doute sur l’esprit et l’accomplissement de la philosophie est essentiellement le même au Japon qu’en Europe.

L’introduction de la philosophie européenne au Japon fut le résultat de circonstances plus ou moins fortuites. Quand les travaux des philosophes européens Mill, Spencer, Schopenhauer et Kant arrivèrent au Japon et que les premiers philosophes japonais se rendirent en Angleterre ou en Allemagne pour apprendre la philosophie européenne, ces philosophes et leurs disciples passaient pour des hommes de premier plan de leur époque. On apprenait Kant via l’enseignement de Kuno Fischer et de Windelband, Schopenhauer via Eduard von Hartmann, Paulsen et Eucken. En même temps qu’Eucken furent connus au Japon Henri Bergson et le pragmatiste américain William James. Après cette première phase d’introduction de la philosophie européenne et américaine à la fin du dix-neuvième siècle, une seconde vague concerna presque exclusivement la philosophie allemande. Pour l’œil spirituel du Japon, c’est là que semblait se trouver la plus grande richesse, la grandeur réelle de la philosophie européenne. Depuis lors, seule la philosophie allemande reste vivante au Japon en tant que tradition philosophique de l’Occident. À Kant et Schopenhauer succéda l’étude de Fichte, Schelling, Hegel et Nietzsche. Parmi les connaisseurs de la philosophie au Japon, des écoles se formèrent : « Kantiens », « Hégéliens », « philosophes de la vie ». Tel est l’état du développement au début du vingtième siècle. Puis les nouvelles directions de la philosophie allemande se firent connaître au Japon : l’école de Marbourg d’abord, ensuite l’école de Heidelberg, enfin la phénoménologie de Husserl. Ces quarante dernières années, les écoles philosophiques au Japon se sont développées parallèlement aux tendances correspondantes des écoles allemandes. Récemment, depuis la parution de Sein und Zeit de Heidegger en 1927, on a commencé à s’intéresser à la philosophie de l’existence. En même temps, on apprit à connaître Karl Jaspers et le Danois Sören Kierkegaard.

À côté des philosophes allemands, on continua de s’intéresser aux philosophes anglo-saxons et français. On peut diviser la philosophie européenne au Japon de la même manière qu’en Allemagne, selon les tendances suivantes : néokantisme, phénoménologie, néohégélianisme et philosophie de l’existence. Aujourd’hui, la philosophie japonaise se consacre principalement aux problèmes de l’anthropologie et de l’ontologie. Les philosophes japonais au sens européen ont en outre cherché à éclairer leur propre tradition, voire à la fonder, à la lumière de ce nouveau patrimoine intellectuel. Le thème principal, dans cette démarche, fut le bouddhisme. On interpréta la doctrine bouddhiste de la transmigration de l’âme (théorie du karma) selon les méthodes logiques, dialectiques et celles de la philosophie de l’existence. En 1927 eurent ainsi lieu sur ces questions de virulentes controverses entre trois théologiens bouddhistes. Un philosophe tenta même d’interpréter la mystique zen d’après ce nouvel esprit philosophique.

Le seul philosophe au Japon qui, détaché de toutes les modes de la philosophie européenne et ne se déclarant l’épigone d’aucune école, pendant quelque trente ans, indifférent aux mots d’ordre du jour, à la manière retirée d’un moine bouddhiste, se confronta sérieusement et en profondeur avec l’esprit occidental et de qui presque aucun philosophe de l’Occident n’est inconnu, est Nishida, qui fut professeur titulaire de philosophie à l’Université de Kyôto. Il n’a pas une seule fois voyagé en-dehors du Japon. Mais il connaît les philosophes européens de Platon à Heidegger en passant par saint Augustin, Kant, Hegel. Les travaux modernes de Cantor, Hilbert et Minkowski ne lui étaient pas non plus inconnus, et il se consacra de même à l’esthétique de Max Klinger et de Konrad Fiedler. Nishida est le sommet de la philosophie japonaise moderne. Son système englobe tous les domaines du savoir et éclaire les résultats des sciences naturelles et des sciences humaines selon des points de vue entièrement nouveaux. On peut décrire la philosophie de Nishida comme un des sommets synthétiques et métaphysiques de la philosophie moderne mondiale. Ce dont la culture du Japon moderne peut à bon droit s’enorgueillir1.

La philosophie de Nishida se trouve développée dans douze volumes. Ce n’est pas une tâche facile que de présenter brièvement ce contenu intellectuel très dense. On ne peut tout au plus obtenir de cette manière qu’une vague vue d’ensemble sur la position spirituelle fondamentale du philosophe.  D’un côté, il s’agit d’une critique de la totalité de la philosophie occidentale et, de l’autre, de la prestation créatrice de l’esprit japonais moderne. La position de Nishida vis-à-vis de la pensée occidentale passée et présente est aussi le jugement de l’esprit asiatique sur la tradition de l’Occident. Dans sa confrontation avec la philosophie grecque, scolastique et allemande, nous apprenons le doute asiatique quant à la culture occidentale jusqu’à nos jours.

Des penseurs européens de premier plan tels que Hegel et plus récemment Spengler dans leurs considérations sur l’histoire ont insisté sur l’idée que dominerait en Occident le principe combatif et paternel tandis que règnerait en Orient le principe maternel. Le sentiment général en Occident est, dit-on, optimiste tandis que l’Orient ne sortirait pas d’un pessimisme stérile, incapable de développement. Du point de vue de l’Extrême-Orient, l’optimisme européen a quelque chose de juvénilement enjoué et présente une orgueilleuse tendance à la démesure, dispositions essentiellement tragiques et pessimistes. Sans doute le principe paternel est-il de nature combative, mais il n’a pu, au bout du compte, parvenir à un succès définitif eu égard au désaccord animique (Seelenzwist) entre le monde et l’esprit. Pour maîtriser décisivement l’esprit du monde et la destinée humaine, l’arme faustienne ne peut suffire. Le principe maternel qui, selon cette conception occidentale, est censé être le terreau nourricier de l’esprit oriental, s’enracine dans un optimisme inébranlable et une grande confiance dans la vie et dans le monde. Le combat de l’homme pour l’affirmation de soi conduit à l’individualisme. La ruse de guerre produit le calcul logique abstrait qui doit pourvoir à toute situation d’antagonisme. Un tel esprit combatif prétend en outre à la défaite de tous opposants et généralise ses propres découvertes spirituelles. Enfin, il conduit à l’illusion d’être inconditionnellement vainqueur ultime et cause son propre déclin par son arrogance et sa présomption. Le principe maternel au contraire adhère toujours au concret, aime le monde et se connaît soi-même. Établi dans le sein de son origine première, il ne se perd pas hors de soi dans le monde flottant des idées abstraites mais reste au contraire dans sa patrie, où il est né et dont il reçoit ses forces créatrices. L’Extrême-Orient est resté fidèle à la patrie de son esprit. L’esprit européen cherche depuis des siècles, mouvant et sans repos, sa patrie et ne la trouve pas. C’est pourquoi la philosophie de Nishida voit dans l’esprit occidental et son développement historique son enfant perdu. Nishida observe le premier pas de ce développement tragique dans la Grèce antique. Il écrit : « Le cœur de la culture grecque est l’apollinien. Le formel et le conditionné furent pensés par les Grecs comme réalité. Finalement la forme devint l’essence ! Cette conception du formel en tant qu’essence de tous les phénomènes s’enracine dans la mentalité artistique des Grecs, qui aimaient le « plastique » et l’« harmonique » et ne pouvaient tolérer l’obscur et le disharmonieux. De ce sentiment de la forme est né le rationalisme grec qui est la source de la conceptualisation rationnelle de toute la philosophie occidentale ultérieure. Le non-conceptualisable et le ‘néant’ sont ignorés en tant qu’irrationnel. Pour les Grecs, ce qui est fondateur c’est la forme par opposition à l’informe, le statique au lieu du mouvement, l’être au lieu du néant. »

L’immobile et le formel ont en fin de compte, selon Nishida, un besoin dynamique de l’universel qui dénie son essence à l’individuel et prescrit une valeur inférieure à l’éphémère et au mouvement. Nishida révoque en doute cette conception du monde et de l’être, doute que la totalité de ce qui est ne se laisse saisir que rationnellement. Selon lui, dans cette totalité de ce qui est, l’individuel n’est pas pensé seulement sub specie comme essence perdue mais se détermine lui-même et conditionne à son tour le tout par son existence.

Le problème du rationnel et de l’irrationnel, du général et de l’individuel est, dans la philosophie grecque, toujours présenté de manière statique, et n’est jamais parvenu à une solution dynamique et par là authentique.

Pour nous, Asiatiques, la culture grecque est trop anthropomorphique, et l’apollinien, trop humain et trop pris dans l’être. Dans la scolastique, la culture grecque de l’être se mêle au culte moyen-oriental de la personne. L’ontologique (Seinshaft) se trouve de même au fondement du système aristotélico-thomiste de la théologie romaine, dans la mesure où Dieu y est certes compris, dans les représentations et la croyance, comme un être surhumain mais affublé de caractéristiques humaines portées à l’infini. Même la théologie négative de Denys l’Aréopagite repose sur l’idée de négation de l’ontologique pour pouvoir exprimer la divinité transcendante. Mais la négation de l’être ne peut jamais constituer l’essence du « néant ». Aussi la connaissance du néant reste-t-elle elle-même enferrée dans le cadre de l’ontologie. L’anthropomorphisme et la philosophie de l’être ne peuvent saisir le tout de la relation entre l’homme et Dieu ; entre la négation de l’être de l’homme et la transcendance de Dieu il y a un abîme : « Le mystère de la révélation et la magie de l’Église. »

Après que la philosophie de Descartes eut introduit un nouveau concept de la conscience dans la tradition spirituelle européenne, la tradition grecque de l’accentuation de l’être, sous la forme de la science de la nature, et la tradition chrétienne de l’anthropomorphisation de Dieu, sous la forme de l’idéalisme allemand, se rejoignirent. Le cosmos grec fit place à la nature comme objet de la science, et la saisie personnelle de la relation homme-Dieu-monde fit place à l’esprit idéal ou moi absolu. Pour la science moderne, qui a pour objet l’univers, l’Esprit absolu au sens de Hegel n’a aucune place ; pour la philosophie idéaliste, la nature n’a qu’une valeur contingente. Hegel tenta finalement de « sursumer » [traduction par Yvon Gauthier de l’aufheben hégélien reprise dans les traductions françaises de Hegel par Jarczyk et Labarrière] la relation entre être et personne dans l’histoire. L’histoire devient l’être de tout le spirituel et de tout le divin, et en elle le néant, la grande obscurité, est devenu un moment du processus historico-dialectique. Goethe et Nietzsche furent deux grandes figures de l’esprit allemand dont l’une représentait la culture grecque de l’être, l’autre, bien que dans une inversion paradoxale, la culture chrétienne de la personnalité. La croyance de Goethe en l’être éternel est l’ultime réalisation de l’idéalisme platonicien, le doute de Nietzsche vis-à-vis des hommes est le renversement du personnalisme chrétien et par là-même le bouleversement de toute valeur ontologique dans la tradition ou l’histoire, que Hegel avait de manière si grandiose spiritualisée et approfondie et qui aujourd’hui se débat dans l’espace vide des querelles politiques internationales et du mécanisme de la science de la nature, dans le courant sans but du quotidien en vue d’une irrévocabilité jamais atteinte. Séparé du Cosmos, abandonné de Dieu et méprisé par l’Esprit, l’homme occidental est seul. Un abandonnement complet au sens de Nietzche couvre l’Occident ainsi qu’un lugubre ciel d’orage.

La philosophie de Nishida est née de l’esprit de l’Asie comme un miroir de la tradition occidentale. Nishida connaît la face lumineuse et la face sombre de la tradition spirituelle occidentale, il connaît la grandeur et la force cosmique du passé grec, la rigueur et la confiance en soi extraordinaires de la pensée scolastique, la splendeur rayonnante et la surabondante richesse de l’idéalisme allemand. Mais il voit dans le développement de l’esprit occidental une absolutisation de la culture anthropomorphique et rationaliste de l’être. La philosophie de Nishida se distingue de la tradition spirituelle occidentale par son opposition au rationalisme et à l’anthropomorphisme. À la place de la raison on trouve chez lui l’intuition, au lieu de l’être il place au fondement de sa philosophie le « néant ».

Le premier stade du développement de sa philosophie est la confrontation avec la philosophie occidentale, au cours de laquelle il se positionne dans une opposition consciente au rationalisme kantien et néokantien en adoptant le point de vue de Fichte et de Bergson. La philosophie rationnelle suppose l’être comme principe de l’objet de toute philosophie et privilégie la relation sujet-objet comme horizon et théâtre de la pensée. La philosophie rationnelle établit donc sa tente de ce côté-ci de l’horizon. La philosophie de Nishida, au contraire, part de l’alternative entre être et néant au-delà de la relation sujet-objet. Nishida appelle l’être « expérience pure » ou bien « expérience directe ». Le but de sa philosophie est d’explorer cet au-delà de toute opposition. Si ce travail avait été accompli sur le seul terrain de la saisie rationnelle, il se serait fracassé sur la frontière que Kant avait déjà délimitée avec ses antinomies. Mais s’il avait procédé sans l’aide de la réflexion rationnelle, il aurait sombré dans le mysticisme. Nishida s’efforce à la fois de ne pas rester bloqué dans l’impasse d’antinomies insolubles et de ne pas tomber dans l’abîme du mysticisme. Il évite fondamentalement l’erreur fatale du rationalisme : il ne considère pas comme celui-ci l’objet de la raison, l’être ultime, comme quelque chose se tenant de manière intangible devant la pensée subjective, mais bien plutôt introduit l’être ultime, l’universel dans la pensée active. L’être proprement dit n’est donc pas une formation objective qui puisse être appréhendée dans une contemplation passive au sens de la theoria aristotélicienne : il est la pensée et la contemplation elle-même. Nishida cherche à comparer cette approche de son système avec la Tathandlung de Fichte et l’élan vital [en français dans le texte] de Bergson. Il voit le processus de ce système de l’être actif par soi-même dans les mathématiques et le fonde par le concept de continuité du rapport entre pensée et expérience, esprit et réalité. Cependant il y a entre la continuité de l’expérience possible et la totalité une faille : l’angle mort de la philosophie, connu depuis des temps immémoriaux. Nishida surmonte cette crise en revenant à son point de départ et en voyant dans l’au-delà du sujet et de l’objet non pas l’être mais le néant, pour la seule pensée insaisissable. La réflexion philosophique indépendante de Nishida commence avec la philosophie du néant, libérée de toute influence de philosophes occidentaux. C’est pourquoi nous l’appelons « la philosophie du néant »2, contrairement à la philosophie de l’être de l’Occident, de Platon à Heidegger. Le néant, auquel Nishida parvient comme au terme de tout être et de la pensée, est l’antique héritage de l’esprit asiatique. Il intervient comme problème tant dans le bouddhisme que dans le taoïsme. Nishida l’intègre systématiquement, à partir de sa confrontation avec la tradition de l’esprit occidental, dans l’horizon de sa pensée comme en étant le centre. Après avoir gagné ce concept du néant, Nishida entreprend de juger la philosophie occidentale depuis une perspective entièrement nouvelle et de développer en opposition consciente à la culture anthropomorphique de l’Occident une philosophie libre de toute contradiction et englobant l’ensemble de l’histoire humaine. Le néant apparaît chez lui en relation à différents mondes d’objet de la philosophie. Nishida écrit : « Le motif de la réflexion philosophique ne se trouve pas dans l’étonnement mais dans le tragique profond de la vie, de sorte que la philosophie commence avec le fait de la contradiction du moi avec soi-même. »3

La philosophie de Nishida est une philosophie de la contradiction par laquelle les sphères individuelles se singularisent et se « sursument » l’une l’autre. Non seulement la nature et l’homme, non seulement la société, mais Dieu lui-même doit être perçu à partir du fondement qu’est la contradiction. Mais toute contradiction devient incertaine quand elle est reconnue en tant que contradiction. Une nouvelle vie germe en elle. Cette germination de vie nouvelle dans la contradiction, Nishida l’appelle la détermination de soi ou le conditionnement de soi par l’universel ultime qui est, en soi et pour soi, « néant ». Nishida n’entend pas considérer les phénomènes du monde à partir d’un point de vue, que ce soit l’idéalisme ou le matérialisme, ni tout rapporter à l’esprit ou bien à la matière ; il cherche systématiquement le réel dans le dépassement de toute abstraction et de toute généralisation. Tout point de vue est pour lui de l’idéalisme ou rationalisme abstrait. La vitalité du monde et de la vie est dans la contradiction de l’équilibre entre la vie et la mort. Mais ce n’est pas tout homme, tout esprit qui peut faire l’expérience de cette incertitude de son existence. C’est pourquoi tout un chacun cherche sa patrie dernière dans des hypothèses ou des théories ou bien en Dieu.

Mais pourquoi la contradiction est-elle si insoutenable ? Parce que la vie s’oriente d’une part dans le temps fluctuant et d’autre part dans l’espace immobile. L’espace contient l’étant individuel de manière stable et sûre, mais le temps l’ébranle et l’entraîne dans son cours. Le temps ne se laisse même saisir dans son instabilité que si sa représentation est liée par des symboles spatiaux : à savoir, quand on le décrit ainsi qu’une ligne géométrique continue. La pensée rationnelle abstraite est un symptôme typique de la position vitale et spirituelle de l’Occident, qui a cherché à fixer pour tous les temps l’être dans la méthode ou dans un point de vue. Mais à peine l’esprit européen avait-il trouvé son oxygène dans la conception goethéenne organique du monde que Hegel vint et sapa celle-ci avec le mouvement pendulaire de sa dialectique. Lorsque l’on s’imagina alors avoir établi et ordonné le monde dans la pensée dialectique, l’âme dionysiaque de Nietzsche, comme un démon, fit irruption dans le patrimoine intellectuel objectivé de l’Occident – cette âme qui « possède l’échelle la plus longue et peut descendre au plus profond, à savoir, l’âme qui peut le plus marcher, errer, se perdre en soi ».

Nishida cherche, en opposition avec le rationalisme occidental, à éclairer et comprendre cette source d’inquiétude, l’abîme du tragique. La contradiction ne doit pas être obscurcie par un système théorique ni par l’abandon à un Dieu inconnaissable ; la philosophie doit au contraire montrer avec la plus grande acuité l’abîme ouvert devant l’homme et son esprit. L’esprit humain doit se voir directement devant cet abîme béant, sauter dedans puis se retrouver soi-même pour, en lui et depuis lui, devenir certain de la vie dans le courant du monde et de la réalité. Cette voie de la quête de l’abîme est de même rang que le rationalisme. L’accès à cette découverte de la vraie contradiction et de son arrière-plan, ou le premier pas vers eux, ne commence pas chez Nishida dans la science mais déjà dans le monde concret des faits. La pensée théorique des sciences telles que pratiquées jusqu’à présent voit son objet dans un monde objectivement préfiguré. La science rationnelle veut saisir par le concept, le jugement et le syllogisme la relation entre l’individuel et le général, entre les choses changeantes et la loi constante. On cherche à comprendre quelque chose d’individuel et on le place pour cela dans un rapport au général.

Le général, dont dépend l’individuel, ne doit pas rester dépendant. Cet indépendant, sur lequel repose tout être individuel, ne doit plus posséder le moindre caractère d’être, il peut seulement être la « place » ou le « lieu » dont l’existence ne nuit pas au caractère particulier de l’étant individuel. Ce lieu est, dans la conviction de Nishida, quelque chose qui affirme sa propre existence par le fait de laisser exister l’individuel en tant qu’individuel.

On se trouve en présence du même phénomène lorsque l’on considère la conscience. Les contenus individuels de la conscience, que ce soient des sensations visuelles ou perceptions de couleur, des efforts de volonté ou l’irruption de sentiments, appartiennent en tant qu’individuels à une conscience générale que nous appelons le champ de conscience. Nishida recourt à ce terme de la gnoséologie et de la psychologie rationalistes mais ne voit pas dans le champ de conscience, comme Kant ou encore Husserl, un fantôme de la conscience saisissable objectivement et définissable à la manière d’un objet, ou une conscience transcendante, il y voit bien plutôt, comme Bergson, quelque chose d’insaisissable, d’indéfinissable, dont la présence ne peut être éprouvée que dans l’intuition. Nishida conçoit les opinions existantes sur la conscience comme la résultante de ces points de vue hypothétiques selon lesquels celui qui considère la conscience se situerait lui-même en dehors du courant de la conscience et pourrait ainsi considérer et analyser celui-ci objectivement. Nous rejetons cette façon de voir comme du rationalisme. Les analyses biologiques, psychologiques ou phénoménologiques ne peuvent pas appréhender pleinement la conscience. Elles observent toujours la dynamique instable de ces processus depuis un point de vue fermement statique. Cela signifie une chosification de la conscience. L’essence de la conscience consiste tout d’abord dans son insaisissabilité depuis l’extérieur, ensuite dans la saisie elle-même et non dans l’objet saisi. La fonction de la saisie est dans l’identité de la saisie avec son objet. La sensation est aussi une saisie, tout comme la perception. Mais les choses qui sont saisies dans la sensation ou la perception sont, tout d’abord, transcendantes à la saisie – elles ne sont tout simplement pas complètement saisies – et, ensuite, non continues. Elles ne deviennent continues que par le souvenir, qui lie le passé au présent et jette leur ombre prospectivement dans le futur. Parce que le souvenir du passé est, phénoménalement, une conscience dans le présent, tout souvenir est en tant que saisie quelque chose de présent.  La saisie est donc quelque chose de momentané et de présent. Cependant, la conscience a, d’une part, une connaissance de la continuité de l’expérience et, d’autre part, une connaissance concomitante de l’identité permanente profonde du moi. Cela tient manifestement à ce que le passé est reçu dans le présent. Seulement, l’objet de la saisie n’est plus la chose transcendante mais le moi passé. Or la saisie n’approche de son objet que lorsque le moi lui-même devient objet. Cette saisie n’est alors plus sensation ou perception, ni un travail de l’entendement considérant le moi depuis l’extérieur ; c’est un moi qui veut se saisir soi-même. Ce moi n’est toutefois plus le champ de conscience qui peut devenir un objet de considération objective au sens de la théorie de la connaissance et de la psychologie ; c’est quelque chose d’insaisissable qui ne peut devenir sujet de la pensée, étant au contraire « prédicat ». Le rationalisme entend saisir cette propriété du moi, selon laquelle il peut devenir à lui-même son objet, par le biais du schéma logique a – a, comme chez Fichte. Mais dans sa saisie de soi, le moi s’engendre soi-même. Le moi ne se réfléchit pas une fois pour toutes dans la connaissance de son identité, à chaque moment il est infini et par conséquent présent. Aussi, nous ne pouvons comprendre la saisie de soi-même par le moi via l’abstraction logique ni via le comptage des moments infinis ; car la saisie de soi-même est directement présente. Cette présence du moi ne peut être niée ; une tele négation serait elle-même une activité du moi présent. Nishida désigne cet état, par une expression tirée de saint Augustin, comme l’« instant éternel ». L’instant est éternel car il ne connaît aucun être déterminé derrière soi comme véhicule mais se tient directement devant le « néant ».

Les états individuels du moi sont des formes du moi singularisées les unes des autres et étant chacune pour soi. Mais derrière le moi individuel il ne se trouve pas une tierce partie mais le néant, car ce moi est seulement présent et direct. Ici s’applique le mot de dépendance de l’indépendant ou de « continuité du non-continu ». La saisie est pour le moi le présent dans lequel il vit réellement. Quand le moi veut se saisir soi-même, il n’a pas devant lui un moi logique ni un moi psychologique, il s’engendre lui-même. Cet engendrement de soi-même par le moi est la saisie pure, qui est, d’un côté, connaissance de soi, de l’autre, acte. La connaissance est acte, l’acte est connaissance. Le lieu ou la place où cela se passe n’est pas le monde de la nature mais celui de la communauté humaine qui « sursume » le monde de la nature. En elle, tous objets et toutes choses sont l’expression de l’acte ; ce sont des « faits », des « actes-choses » [Tat-Sache, décomposition du mot Tatsache, en français un « fait »] et ce sont du présent. Si une saisie directe n’est possible que dans la forme d’une saisie de soi-même par le moi, nous ne pouvons connaître le fondement ultime de l’être ou l’abîme de la connaissance humaine que dans le moment présent. Ce présent est, à la différence de la considération rationaliste, le « fait » qui englobe à la fois le monde de la nature et celui de la personnalité. Dans le fait concret, le moi a pour objet le monde en tant que communauté, en se faisant soi-même objet, en agissant. Dans l’acte nous rencontrons pour la première fois l’être inexpugnable et irrésistible que nous nommons réalité. Les résistances dont nous faisons l’expérience nous communiquent de dures réalités. Tant que nous considérons les choses et le monde dans une contemplation passive, il ne s’agit pas encore d’« objets », nous ne les « confrontons » pas encore. Mais ils doivent d’autre part être notre propre expression ; car autrement ce ne sont pas des « faits », « actes-choses ». Nous nous trouvons là de nouveau devant une contradiction, mais cette fois-ci elle paraît insoluble. Cette contradiction tient à ce que l’on cherche l’essence du moi dans l’individuel. Tant que nous considérons le moi comme individuel et que nous supposons derrière le moi un moi abstrait transcendant, nous ne pouvons saisir l’essence du « fait ». Nous comprenons cette relation par le biais du principe de contradiction entre l’individuel et le général. Le « fait » nous assigne, nous humains, à la communauté, qui ne consiste pas en moi individuels ou en une somme de moi mais dans la relation tendue entre le toi et le moi. Le milieu, la communauté commence dans cette relation entre le toi et le moi. Mais dans ce fait primordial (Grundtat-sache) se trouve à nouveau la contradiction que le moi combat le toi et se réconcilie avec lui comme un individu. Ce toi, en tant que le combattant d’un autre moi, est l’esprit lui-même. Quand il doit être combattu par un autre, c’est un esprit chosifié qui n’est pensé que comme être indépendant, isolé, individuel. Le combat proprement dit entre le moi et le toi a lieu à une autre « place ». À cet égard, nous ne devons pas oublier que la relation primaire entre le toi et le moi est toujours déjà présente en nous-même. Mon corps est pour mon esprit le toi, mon moi passé est pour mon moi présent le toi. En niant en nous le toi passé, nous voulons trouver dans le moi présent un autre moi. La négation du passé est possible par l’amour du présent. Quand nous croyons pouvoir nier ou combattre le toi sans l’aimer, nous nous nions nous-même complètement.

L’amour que nous devons porter même dans le combat en nous-même, Nishida ne l’appelle pas « Eros platonicien » mais « Agapê ». Dans l’Agapê, où le moi et le toi sont liés inconditionnellement, se trouve la communauté humaine. Dans la communauté, en tant qu’individu, personnalité libre on est devant l’abîme de l’indépendance, devant la solitude absolue du néant, mais en tant qu’ami on est dans la dépendance réciproque qui constitue l’essence de la communauté. Quand cette contradiction nous devient sensible, nous nous tenons alors directement devant Dieu, non devant un Dieu personnel possédant les qualités humaines portées à l’infini ou à une démesure gigantesque, mais devant le Dieu qui « sursume » en lui tout étant et pourtant le laisse exister. Dieu est le prédicat, et l’homme est l’objet. Dieu est au contraire de l’individu un néant, mais il est en même temps le concret absolu que chaque individu a pour l’expression de l’objet de soi-même. Il n’y a pas pour nous humains d’autre monde que celui-ci : pas d’au-delà, pas de paradis, ni avenir ni passé, mais à l’intérieur de l’opposition absolue Dieu nous rencontre dans le néant comme abîme. Le monde réel existe au-delà de l’être et du néant – dans le néant absolu où Dieu lui-même est nié. Le monde réel est le présent retrouvé derrière chaque contradiction4.

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Notes de l’auteur

1 En langue allemande : Die intelligible Welt [de Nishida], éd. Walter de Gruyter, Berlin 1943.

2 Sur la philosophie du « néant » doit paraître un autre essai de l’auteur, dans le 3e cahier du volume 43 des Kant-Studien.

3 Nishida, Die selbstbewußte Bedingtheit des Nichts, p. 140.

4 Voir, de l’auteur : West-östliche Begegnung, Walter de Guyter, Berlin ; Der Buddhismus im japanischen Geistesleben, éd. Limpert, Berlin ; Das Heldische in Japan und Deutschland, Walter de Guyter, Berlin.