Considérations de principe sur l’individu et la collectivité selon l’idéalisme personnaliste suédois, par Efraim Liljequist (Suite)

Suite et fin de notre traduction de l’essai Prinzipielles über Individuum und Gemeinschaft nach dem schwedischen Persönlichkeitsidealismus de Per Efraim Liljequist (ou, le plus souvent en Suède, Liljeqvist) : seconde partie publiée dans le journal Kant-Studien, volume 40, cahier 4, 1935, pp. 149-164.

Première partie ici.

Les deux parties de cet essai ont paru dans le volume 40 des Kant-Studien, respectivement les cahiers 1-3 et le cahier 4. De l’essai de Liljequist il existe des tirés à part, dont j’ai pu me procurer un exemplaire pour lire cette seconde partie.

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Malgré les nombreuses analogies qui existent indéniablement entre par exemple l’État et un organisme physique, si quelqu’un expliquait que l’État est un tel organisme, immédiatement des oppositions se présenteraient, exigeant des clarifications. Ces oppositions ne peuvent cependant être tenues pour valables à un aussi juste titre contre la conception organique de la collectivité et de l’État en général, car celle-ci ne se fonde pas sur le corporel. L’objection classique est que l’État, avec son corps territorial, ne possède pas la faculté de se reproduire. La myopie d’une telle remarque est éclairante. La recherche biologique a récemment montré que dans le monde des corps la faculté de reproduction est pour ainsi dire la contrepartie des phénomènes de vieillissement : si ces phénomènes, dont la mort de l’organisme physique constitue le terme, n’existaient pas, une compensation pour les organismes morts et disparus par la production de nouveaux organismes ne serait pas nécessaire, la production de nouveaux organismes serait même contre-indiquée. Mais quand, dans la vie d’un organisme physique, le métabolisme n’annule pas l’existence de celui-ci, car les cellules consommées et devant être expulsées sont remplacées par de nouvelles cellules – un processus qui sans les phénomènes de vieillissement de l’ensemble pourrait se poursuivre à l’infini et où l’essentiel semble être une certaine identité des formes de vie et des rythmes vitaux –, le parallèle avec l’État en tant qu’organisme est que le remplacement des membres individuels par de nouveaux membres semble également sans importance pour l’existence de l’État tant qu’une certaine identité de la forme de vie de l’État demeure. En soi, un État n’a pas nécessairement à mourir, si son être en tant que totalité n’est pas affecté par des phénomènes de vieillissement. Mais si l’on admet de tels phénomènes, on aboutit comme Spengler à la théorie du déclin des cultures particulières ainsi que des États et des communautés qui s’y enracinent, ce qui rend d’ailleurs particulièrement brûlant aussi le problème de l’émergence de ces cultures. Mais le parallèle avec les organismes physiques est suffisamment clair, indépendamment du fait que le processus de reproduction présenterait peut-être ici un type entièrement nouveau, même si ce processus ne peut déjà pas être dit monotypique dans le cas des organismes physiques. Si l’on pouvait, en revanche, affirmer avec succès la thèse selon laquelle il n’appartient pas de toute nécessité à la nature de l’État empirique de présenter des phénomènes de vieillissement, il s’agirait alors d’une forme de vie supérieure à celle des organismes physiques. Sur la voie de cette dernière thèse, on trouve, c’est connu, certains critiques de Spengler, qui considèrent insuffisamment fondée sa thèse du déclin de l’Occident ou des cultures en général.

La théorie organique de l’État et de la société ne se trouve manifestement pas si démunie face à ses détracteurs, même dans le cas où elle aurait fondamentalement le sens qu’ils lui supposent. Or, pour un grand nombre de ses représentants, elle ne signifie nullement que la corporéité et ce qui lui appartient ont une importance décisive. C’est du moins une évidence dans le cas de l’idéalisme personnaliste suédois. Dans le système de Boström, la thèse, déjà ébauchée dans sa théorie des attributs, selon laquelle « la vie = conscience de soi » ou égoïté (Ichheit) joue un rôle fondamental. La vie est et n’est que conscience de soi, objectivement, réellement, avant même que le penseur ne parvienne au point de vue de la conscience de soi. – On pourrait rappeler, comme une sorte de parallèle à ce sujet, que la forme la plus moderne du vitalisme est justement un psycho-vitalisme, qui trouve dans l’animique (im Seelischen) l’essence de tous les phénomènes corporels de la vie. – Mais si nous revenons de ce parallèle à Boström, il est clair que l’essence de la vie se manifeste pour lui bien mieux dans la vie de l’esprit que dans celle du corps et, au sein la vie de l’esprit elle-même, bien mieux dans les formes supérieures que dans les formes inférieures. Selon Boström, l’essence de la vie et de l’organique est en effet bien plus clairement perceptible dans la science et dans l’art, dans la moralité, le droit et la religion, que dans quelque organisme physique que ce soit. D’après ce point de vue, la question de la naissance et de la genèse est d’autant plus importante que l’on approche de la vie dans ses formes les plus hautes, car c’est là que se manifeste l’aspect éternel de la vie.

Sur cet arrière-plan général, il n’est pas difficile de comprendre ce qui rend le point de vue organique si précieux pour le chercheur social. Car c’est là que se trouve la relation réciproque, déjà relevée par Kant, des éléments d’un tout entre eux et avec le tout lui-même, à savoir qu’ils sont les uns aux autres à la fois fin et moyen. Une telle relation caractérise déjà l’organisme physique : le corps dans son ensemble est pour ses membres à la fois fin et moyen et, réciproquement, les membres d’un corps vivant ne lui sont pas seulement moyen mais aussi finalité. La clarté avec laquelle cela se manifeste dans la vie corporelle rend les analogies et les exemples qui en sont tirés exploitables dans des sphères plus hautes, une vérité que, comme on le sait, Menenius Agrippa sut exploiter lorsqu’il parvint grâce à sa célèbre fable à réconcilier avec le patriciat la plèbe insatisfaite qui voulait se retirer de Rome1. Mais s’il est vrai qu’exemples et analogies pèchent toujours plus ou moins par un biais ou un par autre, il n’en reste pas moins que nous pouvons être assurés que l’utilisation la plus adéquate et la plus exacte de la pensée organiciste concerne, comme indiqué, la science et l’art, la moralité, le droit et la religion. C’est donc à de tels parallèles que nous devons d’abord penser quand il est dit que l’État et plus généralement la collectivité sont eux aussi de nature organique.

La voie que j’ai empruntée jusqu’à présent en est la meilleure confirmation. Dès lors que l’on comprend, avec Kant, que l’essentiel de la pensée organiciste telle que tirée de l’expérience est précisément cette relation d’un tout et de ses éléments l’un à l’autre en tant que but et moyen réciproquement, il nous revient immanquablement à l’esprit la seconde formulation citée plus haut [au précédent numéro des Kant-Studien] du principe de moralité dans l’impératif catégorique, à savoir : « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin (sa propre fin), et jamais simplement comme moyen. » Chaque homme doit être employé comme moyen, car sans cela aucune coopération entre les hommes ne serait possible, mais pas seulement comme moyen – le caractère de chaque personne en tant que fin et non seulement moyen doit être toujours garanti de manière réciproque, conformément à la législation autonome identique de tous les êtres de raison. Cette formulation, tirée par Kant de sa propre conception de l’organisme, exprime clairement le caractère organique de l’essence de la moralité – en particulier quand on y ajoute la troisième formulation de l’impératif catégorique, selon laquelle quiconque agit moralement doit agir de façon qu’il s’insère, en tant que membre, dans un règne des fins où Dieu est souverain pour cette personne et ses frères humains en tant que sujets. Il convient de souligner les analogies organiques, « membre », « tête » [Oberhaupt : la tête, le chef (double sens du mot « chef » en français : tête et dirigeant), que nous avons traduit par « souverain » à la phrase précédente], employées par Kant lui-même. Certes, Kant appelle l’État une institution pour la réalisation du droit et ne le présente pas expressément comme un organisme. Mais dans la mesure où il nous rend si tangible la nature organique de la moralité, en l’éclairant par l’image d’un règne des fins avec une tête et des membres, il est impossible de dénier à l’État, dans la relation entre souverain et sujets en tant que membres, un caractère organique. En d’autres termes, si l’on mène sa pensée à terme de façon cohérente, Kant reconnaît que non seulement la moralité et le droit mais aussi État et communauté eux-mêmes sont organiques, sont des organismes. Une telle conclusion avait déjà été tirée avant Boström, de manière aussi claire que possible, sous l’influence de l’école dite historique, par exemple par Schelling, Schleiermacher et Hegel. – Une autre question, à laquelle nous devrons revenir, est de savoir si, dans cette conclusion tirée de Kant, il ne s’est pas introduit certaines incomplétudes qu’il aurait fallu éviter.

Si nous portons à présent notre attention de Kant à Boström en sa qualité de penseur menant à son terme la réflexion kantienne, il devient clair, à partir de nos précédentes réflexions, que pour Boström l’organisme le plus haut et le plus authentique est la personnalité dans sa signification pure idéale. Parce que les collectivités au sens supérieur expriment indéniablement une vie personnelle en substance, leur caractère organique signifie pour lui au point de vue objectif réel la même chose que leur caractère personnel au point de vue subjectif idéal. Reste toutefois indéterminé le point de savoir si ce caractère personnel, identique ici avec le caractère organique, est une personnalité individuelle pour chaque collectivité ou bien si le caractère personnel imputable à toutes ces collectivités dénote fondamentalement la personne absolue. Dans le travail mené à partir de Kant par l’idéalisme personnaliste suédois, il est souvent répété que les droits et devoirs sociaux ou collectifs ne peuvent aucunement être compris comme une somme à partir des individus, et qu’il doit au contraire exister quelque chose de caractère personnel les dépassant et les englobant, quelque chose qui est soi-même une personne. Or, dans la conception de l’idéalisme personnaliste, cela se trouve en Dieu en tant que sujet absolu, personne absolue. Par la connexion organique-idéelle des idées en Dieu les individus humains semblent suffisamment expliqués en tant qu’idées étant-pour-soi dans les collectivités données empiriquement, selon la connexion organique qui les lie de manière caractéristique dans chacune d’elles. Qu’est-ce qui pourrait nous contraindre à supposer en outre des personnalités spécifiques de collectivité et les idées correspondantes ? Nous nous trouvons de nouveau devant la différence entre Boström et Sahlin, et il convient à présent d’examiner si cette différence est susceptible de recevoir une solution.

Le véritable point de départ de cette différence se trouve dans une divergence d’appréciation sur la manière dont l’individu est déterminé par les collectivités morales-privées, d’une part, et les collectivités juridiques-publiques, d’autre part. Cette détermination se forme selon Boström de manière si différente pour les unes et pour les autres qu’un seul et même moyen d’explication ne semble guère possible. La différence en question renvoie manifestement à la détermination différenciée de l’individu par les idées ou plutôt les lois de la moralité et celles du droit. À ce sujet, Fichte avait déjà établi que la loi morale détermine l’individu en tant que loi positive, prescriptive et universelle, tandis que la loi juridique est au contraire une loi négative, prohibitrice et partielle. On retrouve cette conception chez Boström : l’individu est déterminé positivement par la loi morale ; et dans ce que la loi morale lui prescrit, elle interdit tout ce qui n’est pas compatible avec elle – la relation de l’individu à la loi juridique est en revanche négative dans la mesure où celle-ci lui permet tout ce qu’elle n’interdit pas. De même, l’individu n’est que partiellement déterminé par la loi juridique, précisément en raison de la permission de tout ce qui n’est pas interdit par cette loi ; de son côté, la loi morale nous détermine, nous humains, de manière plus étroite, plus complète, plus universelle. Quant à savoir s’il convient d’aller jusqu’à dire que la loi morale détermine l’homme de manière pleinement universelle, c’est une question sur laquelle nous reviendrons. Parce que, à présent, la détermination des individus par les collectivités morales-privées est elle-même morale, il ne s’agit selon Boström que d’une détermination spéciale par la loi morale, qui est donc positive, contrairement à la détermination par les collectivités juridiques-publiques, à commencer par l’État, détermination qui est négative. Mais comme aucune loi ne peut être seulement négative ou permissive pour l’être dont elle est la loi propre, et qu’elle agit au contraire toujours pour lui de manière positive et prescriptive, la loi de l’État en tant que collectivité publique-juridique, qui détermine aussi, de manière négative, les collectivités morales-privées ainsi que les individus eux-mêmes, doit être rapportée à un autre être que ces derniers. Boström généralise ce résultat en reconnaissant à toute collectivité au sens supérieur donnée empiriquement une idée propre, pour soi-même sujet et objet. Il est en outre évident que, plus l’on distingue entre différentes sortes de collectivités données empiriquement, plus on est conduit au cours du processus à une différenciation conceptuelle énergique, jusqu’à ce qu’il ne se trouve plus d’objection à reconnaître à chaque collectivité au sens supérieur donnée empiriquement une individualité pour soi, dont l’explication postule alors un être individuel, une idée qui serait pour soi-même une personnalité finie.

Loin de moi l’idée de nier qu’il y ait dans ces observations préparées par Fichte et poursuivies par Boström, et sur lesquelles ce dernier appuie ses conclusions, quelque chose de juste et d’important, mais cela n’a pas été conduit à sa forme définitive. Toutes sortes d’embarras menacent d’en rompre la trame. Examinons-les plus attentivement car c’est nécessaire. Tout d’abord, la détermination universelle de l’individu par la loi morale. Est-il vraiment permis de soutenir, au vu de l’expérience, que l’individu est déterminé universellement, sans exception, par la loi morale, déterminé en même temps universellement et positivement ? que la loi morale ne laisserait pour ainsi dire rien qui ne soit décidé et ne connaîtrait aucun ἀδιάφορον [adiaphoron]2 ? La loi morale ne s’occupe certainement pas, en règle générale, de dire si je dois commencer ma promenade du pied gauche ou du pied droit, si je dois choisir le chemin le plus long ou le plus court. Je peux me voir prescrire le chemin le plus court si le plus long n’est pas permis dans le cas où j’aurais un devoir à accomplir, ou bien le chemin le plus long si c’est le seul à même de garantir la quantité de mouvement et de dépense physique requises pour ma santé. Mais il serait rigoureusement contre-nature de refuser d’admettre que dans certaines situations des alternatives se présentent à l’action auxquelles aucune signification morale ne peut être imputée au moment d’agir. Dès lors, la loi morale elle-même n’assure qu’une détermination partielle de l’individu.

De plus grandes difficultés encore se présentent dans la conception boströmienne de la détermination positive et négative. Vis-à-vis de la loi d’un autre être, je ne peux selon Boström me conduire que négativement, en reconnaissant cette loi comme une limite de mon activité, car elle n’est pas la loi de mon être propre – bien entendu avec l’exception que, lorsque cet autre être est une détermination positive de mon idée, incluse dans celle-ci, je suis alors déterminé aussi positivement par la loi de celui-ci comme incluse avec lui dans la mienne. Cette conception repose (cf. ma conférence à Vienne) sur un développement ultérieur de la théorie des idées de Boström : la connexion positive unilatérale des idées entre elles (de deux idées quelconques l’une détermine toujours positivement l’autre, « entre » dans celle-ci, et celle-ci détermine quant à elle négativement la première par le contenu n’« entrant » pas dans celle-là – le symbole du système de calcul arithmétique). Mais abstenons-nous ici d’une critique s’appuyant sur ce point, pour tirer d’abord certaines conséquences du rapport affirmé par Boström entre les idées : la détermination négative de l’individu par la loi juridique de l’État n’est autre que la suite naturelle du fait que, si l’individu fait certes positivement partie de l’État, ce dernier constitue, eu égard à l’individu et même aux collectivités morales-privées, jusques et y compris le peuple, une réalité idéelle excédentaire. Mais comment peut-on en même temps, dans une telle conception générale, appréhender l’individu comme déterminé positivement par les collectivités morales-privées ? Dans le cas de ces dernières aussi, toute collectivité dont l’individu fait partie avec d’autres individus signifie un excédent de réalité idéelle, dont devrait résulter une détermination négative de l’individu par ladite collectivité. En outre, la détermination nomothétique (Gesetzesbestimmtheit) que deux individus reçoivent l’un de l’autre, devrait être aussi, d’après leur rapport dans le système des idées de Boström, positive seulement dans le cas de l’individu plus élevé dans ce système et négative seulement pour celui qui est moins élevé dans ce système – négative et donc non morale. D’après les mêmes prémisses, tout homme ne serait de surcroît, en tant qu’individu inclus en Dieu, que négativement déterminé par Lui, ce que contredit manifestement l’expérience religieuse. Tout [il manque ici quelque chose dans le texte] une deductio in absurdum de la conception de Boström dans la question de la « détermination nomothétique positive et négative » pour autant que cette conception dépend du développement de sa théorie des idées, et indirectement une confirmation de ma critique de celle-ci (dans ma conférence de Vienne).

À y regarder de plus près, d’ailleurs, la thèse de Boström de la détermination exclusivement négative de l’individu par la loi juridique est en contradiction avec certains traits de sa philosophie de l’État. Pour l’État, sa propre loi est, selon Boström, positivement déterminante, mais l’État doit avoir dans le monde des sens un représentant individuel, le monarque, qui assume tous les droits et devoirs de l’État et ne peut donc être moins positivement déterminé par la loi juridique de l’État que l’État lui-même. Mais l’actualité (au sens philosophique) de cette détermination positive ne serait pas possible si l’individu en question n’était pas déjà potentia (en puissance) déterminé positivement par la loi juridique de l’État. Pour cela, tout individu doit avoir une même déterminabilité positive générale par la loi juridique de l’État. Cette déterminabilité positive n’est pas du tout actualisée seulement dans une succession au trône ou le choix d’un monarque mais aussi, bien qu’alors seulement partiellement, dans tous les cas où un individu en tant que fonctionnaire d’État assume l’exercice de droits et devoirs étatiques dans un domaine administratif donné. Enfin, entre aussi en considération le fait que, selon Boström, même la représentation nationale a certaines fonctions juridiques-publiques à remplir ­– par exemple quand elle doit pourvoir par une élection, dans le cas d’une dynastie sans héritier, au choix d’une nouvelle dynastie –, ce qui ne se laisse pas penser sans une déterminabilité positive par l’État et son droit. En fait, une telle détermination doit même exister pour chaque électeur, qui contribue à la composition du Parlement en votant, comme il se doit, d’après la considération des fonctions publiques correspondantes de cette institution. Ces éléments de la philosophie boströmienne de l’État montrent qu’il ne peut être question d’une détermination seulement négative de l’individu par l’État et sa législation, ce qui ne revient toutefois nullement à nier qu’en actualité la plupart des individus sont le plus souvent et principalement déterminés négativement par l’État.

L’ensemble des circonstances ici présentées montrent indéniablement que la conception boströmienne de la détermination nomothétique positive et négative, à tout le moins en ce qui concerne la sphère morale et la sphère juridique, souffre d’une erreur cachée. Il n’est donc pas surprenant que ce soit justement cette question qui ait été le point de départ des divergences de Sahlin avec Boström, sans cependant que Sahlin ait prêté attention aux circonstances par nous évoquées et qui auraient dû conduire Boström à plus de circonspection. En complétant les affirmations de Sahlin sur la détermination nomothétique positive ou négative par ma propre conception (dans ma conférence de Vienne et dirigée contre la conception de Boström) de la connexion des idées dans le système des idées, les difficultés ici énoncées sont facilement résolues.

Sahlin limite intentionnellement ses recherches sur la détermination nomothétique positive et négative à l’activité pratique proprement dite de l’homme, et affirme qu’elle est appelée négative quand elle vise une mise à l’écart des obstacles pour le pouvoir de la volonté, et positive quand elle entend produire à l’intérieur de son cercle d’action un bien qui est une forme de liberté et ne pourrait donc sans une activité libre être actualisée dans la volonté et pour la volonté. C’est le point de vue du développement de l’âme qui nous est ainsi suggéré, et en même temps la différence entre différents stades de développement de l’homme. Le processus du développement humain dans son ensemble est déterminé par l’être le plus intime de l’homme, par son idée, immanente en lui. Entre les stades supérieurs et inférieurs, il existe naturellement un rapport dans le fait que les stades inférieurs doivent être franchis pour parvenir aux stades supérieurs et subsistent d’ailleurs encore en partie à côté des stades supérieurs. Il convient en outre de relever que l’homme, dans différentes directions, peut se trouver en même temps à différents stades. Que, à présent, la détermination nomothétique totale de l’homme découle de son être, de son idée, cela n’exclut pas que différentes facettes puissent et doivent être distinguées les unes des autres dans cette détermination totale. Si l’être de l’homme ne comportait pas, en plus de l’élément spécifiquement moral, un élément juridique et un élément religieux, l’homme ne pourrait être déterminé moralement, juridiquement et religieusement. Or chacune de ces formes de la détermination nomothétique n’est pas actualisé tout d’un coup, c’est seulement à un certain stade de développement correspondant à sa nature particulière qu’elle trouve la sphère dans laquelle elle peut se faire valoir positivement en tant que bien propre de la volonté : à ce stade le développement spontané de l’homme a conduit au point où sa déterminabilité par la loi correspondante est une déterminabilité positive – comparée à cette sphère et à ce stade, la même loi vis-à-vis de sphères inférieures moins développées ne peut être qu’une détermination négative, c’est-à-dire qu’elle leur laisse leur liberté, pour autant que celle-ci n’est pas incompatible avec le degré atteint par une détermination nomothétique positive. Tant la loi morale que la loi juridique et la loi religieuse ont chacune en l’homme leur propre sphère de développement, où elles lui donnent une détermination positive et interviennent vis-à-vis de stades de développement inférieurs d’abord par une détermination négative, jusqu’à ce que toujours plus de matière de ce stade inférieur se développe et qu’une détermination positive lui devienne accessible. Dans la mesure où ceci s’applique tant à la loi morale qu’à la loi juridique et à la loi religieuse, aucune de ces lois ne peut être caractérisée vis-à-vis de l’individu comme seulement positive ou négative. Toutes les trois offrent à l’homme à la fois une détermination positive et une détermination négative. De cette manière disparaît le fondement permettant de conclure de la détermination positive de l’individu et des collectivités privées par la loi morale et de la détermination négative correspondante par la loi juridique à différents êtres ou idées assurant ces différentes déterminations. En d’autres termes, le fondement supposé par Boström pour des idées particulières de collectivité, c’est-à-dire pour des personnalités collectives, devient caduc.

Selon le principe entia non sunt praeter necessitatem multiplicanda, un tel résultat doit sans le moindre doute être considéré comme un gain important. La contrepartie de ce gain serait-elle, comme certains le pensent peut-être, une perte tout aussi significative dans la mesure où la différence entre le droit et la moralité menacerait de disparaître avec la détermination négative ou positive par les législations respectives ? Cela ne serait à craindre que s’il n’existait aucune autre différence entre le droit et la moralité que celle évoquée à l’instant. Je n’ai besoin que de renvoyer à la conclusion de ma conférence viennoise pour rendre une telle crainte sans objet. Dans cette conférence, nous n’avons pas recouru à la différence entre détermination nomothétique positive et négative pour séparer moralité et droit, bien plutôt nous mettons la différence entre moralité, droit et religion en relation avec les différentes sortes de matériel qui doivent être formées rationnellement par l’agir humain – et ce de telle sorte que [α] les relations impersonnelles ou les forces sensibles sont déterminées moralement quand elles sont par l’obéissance incorporées au cœur de la raison, [ß] les relations personnelles extérieures sont déterminées juridiquement quand elles sont formées en vue de l’indépendance convergente des créatures rationnelles agissant dans notre monde sensible, enfin [γ] les relation personnelles intérieures sont déterminées religieusement quand on les forme et les ordonne à partir de l’idée de l’amour. Des trois exigences correspondantes nous savons qu’elles déterminent positivement les hommes dans une sphère de développement correspondante, et vis-à-vis des sphères de développement moins avancées exercent une détermination négative. Mais ce point commun n’annule pas leurs différences.

Cette solution du problème nous prive toutefois d’un avantage certain. S’il se trouve derrière chaque collectivité au sens supérieur empiriquement donnée une idée particulière et donc une personnalité collective individuelle correspondante, il est relativement facile de faire comprendre à tout un chacun qu’il ne s’agit pas seulement, dans chacune de ces collectivités, de droits et devoirs des membres individuels les uns vis-à-vis des autres, mais que la collectivité elle-même a des droits et devoirs envers ses membres, de même que ses membres envers la collectivité elle-même. Notre solution paraît rendre cela plus difficile, mais elle est aussi, fondamentalement, plus satisfaisante. Examinons donc cette question plus à fond, en gardant à l’esprit notre précédent résultat selon lequel le problème de la collectivité ne peut être résolu de manière individualiste. Un examen plus approfondi du point de vue individualiste présente néanmoins quelques avantages. On pourrait alors peut-être vouloir souligner la chose suivante. La collectivité ne consiste pas seulement en un présent, elle a aussi un passé et un futur – les membres précédents ont au sein de la collectivité reconnu leurs droits et devoirs réciproques, ils ont transmis leur place et leurs tâches à de nouveaux membres, qui à leur tour doivent céder devant une nouvelle génération, et ainsi de suite car nous sommes tous mortels. Ce qu’on appelle les droits et devoirs des membres de la collectivité vis-à-vis de celle-ci serait en réalité à comprendre comme des droits et devoirs envers les générations passées et futures et aurait valeur d’avertissement à la présente génération des membres de la société de ne pas se considérer à elle seule comme la collectivité et de ne pas agir en conséquence en oubliant ce qu’elle doit à ses ancêtres et prédécesseurs comme à ses successeurs. – Dans cette objection se trouve une bonne part de vérité, mais le point de vue de droits et devoirs réels envers autrui est incompatible avec un individualisme cohérent pensé jusqu’à son terme. Et le point de vue de droits de créatures n’existant pas actuellement ainsi que de devoirs à leur encontre présente des difficultés toutes particulières. L’idéalisme personnaliste suédois, y compris tel qu’interprété par Sahlin, surmonte cette difficulté par la pensée que tous les individus humains de tous les temps sont réunis éternellement et organiquement en Dieu via leurs idées [non pas les idées qu’ils ont mais les idées qu’ils sont]. En particulier dans ma conception de la connexion des idées en Dieu (voyez ma conférence viennoise), toutes les idées se déterminent de toute évidence les unes les autres réciproquement et positivement. De ce fait, mon idée contient toutes les autres idées d’homme, de quelque manière que ce soit, en tant que déterminations positives, et réciproquement, et elle contient ces autres idées dans leur connexion vitale en Dieu car elle est déterminée positivement par Lui aussi. De ce fait, dans mon autonomie, fondée sur mon idée, on comprend comment je peux avoir des droits et devoirs envers tous les hommes, y compris des temps les plus éloignés, de même que ces hommes en ont envers moi et, mutatis mutandis, en ont les uns envers les autres. Par la connexion éternelle, hors du temps, et spirituelle, hors de l’espace, en Dieu, toutes les difficultés posées par des droits et devoirs au-delà du temps présent et au-delà de toutes distances spatiales, disparaissent. Il n’y a dans cette solution du problème de la collectivité aucune trace d’individualisme, quand bien même elle ne suppose aucune idée collective particulière, aucune personnalité collective, et se satisfait de la connexion de tous les individus humains en Dieu via leurs idées.

Il faut encore rendre plus clair la manière dont peut s’expliquer le point de vue selon lequel, sans idées collectives et personnalités collectives imputables aux collectivités de notre expérience, on pourrait cependant à bon droit leur attribuer une réalité dépassant les individus plutôt que d’en rester au plan des relations impersonnelles et personnelles entre individus dans les différentes formes dont il a été question. Notre dernière réflexion doit pour cela être encore complétée par d’autres, dont l’auteur est C. Y. Sahlin. La société au sens large désigne toujours, pour Boström, une forme plus ou moins constante de coopération entre les hommes. Même si le fondement, le but et la règle de cette coopération sont dans bien des cas purement matériels, cela n’exclut nullement une permanence considérable, par exemple dans l’exploitation de telle ou telle ressource naturelle, si bien que le renouvellement des associés et propriétaires est éventuellement de peu d’importance. Les sociétés économiques en particulier sont de cette nature. Dans une société au sens supérieur, c’est-à-dire dans une communauté réelle et typique, on trouve une coopération comparable dans la permanence mais la raison, le but et la loi – terme que l’on doit ici employer de préférence à « règle » – sont à présent, d’après leur être propre, raisonnables, ce qui, ceteris paribus, rend possible une plus grande permanence. Le fondement en est, comme nous le verrons, la connexion des idées humaines dans la conscience de Dieu. Or Sahlin a également montré que, dans toute communauté proprement dite, la matière des relations à déterminer rationnellement possède une tendance naturelle à adopter une forme de permanence, une forme d’organisation spontanée qui atteint sa plénitude dans la poursuite rationnelle des buts de la communauté en question.

Ainsi, le mariage dans sa forme monogamique signifie que deux individus de sexe différent et d’âge mûr s’unissent dans une coopération durable, qui trouve son point de départ dans les forces sexuelles convergentes de ces individus mais va bien au-delà. Un rapport sexuel fortuit entre un homme et une femme n’est pas un mariage – ce n’est que dans la mesure où l’on comprend, ou tout du moins que l’on sent, que les forces sexuelles constituent un très important point de départ pour une coopération humaine en vue d’une fin morale, dans l’exigence de permanence de cette coopération, et que l’on agit d’après cette compréhension ou ce sentiment, que le mariage s’établit comme communauté morale, et il est dans la nature de cette relation que la coopération ne se limite pas aux forces sexuelles mais englobe entièrement les deux personnalités, dans la mesure où des forces sensibles doivent s’y former. Dans la famille, cette tâche culturelle morale générale s’étend aux enfants et à la domesticité, quand il s’en trouve – avec une plus grande permanence naturellement pour les enfants que pour les domestiques, surtout de nos jours où cette dernière relation est devenue très instable et par conséquent moins morale et moins communautaire. Dans la collectivité communale, qu’elle soit urbaine ou rurale, le voisinage lui-même ou la communauté locale procure une permanence dans la poursuite de la tâche culturelle morale à l’intérieur de la collectivité, en particulier du fait que ce que la nature du domaine communal produit ou offre à l’exploitation comporte en général une permanence appréciable ; par la connexion de l’homme avec la nature et par l’hérédité, il se trouve également, le plus souvent, une permanence non négligeable dans les dispositions du corps et de l’âme d’un peuple. Les mêmes points de vue généraux valent aussi quand nous portons notre attention sur le peuple, dont les dispositions naturelles et génétiques se condensent, sous l’influence d’une histoire commune, en caractère national, où à nouveau une matière d’une grande constance exige une formation culturelle morale. Des points de vue semblables s’offrent en outre pour les unités supérieures au peuple, les groupes de peuples ou plutôt les races, de même que pour l’humanité en tant que plus haute communauté morale-privée : malgré tous les changements intervenant sous l’effet d’influences externes et internes, l’homme reste homme, ce qui signifie une même appartenance constante. – La série des collectivités que nous venons de suivre se laissent appréhender comme des cercles toujours plus grands qui, malgré toutes les concordances dans les dispositions naturelles, permettent néanmoins une différenciation considérable. Les premiers phénomènes en sont donnés par le mariage et la famille, où se trouvent les prémisses de la division du travail. Dans les cercles suivants, toujours plus grands, cette dernière devient toujours plus évidente. Dans les collectivités communales déjà, on assiste à un regroupement de ceux dont les dispositions comparables permettent des occupations de même nature. En raison de la permanence de la nature humaine, on ne peut méconnaître une certaine constance encore dans les possibilités de différenciation des aptitudes, par laquelle différenciation, via le métier, la constance semble garantie et offre un véritable caractère de collectivités à ces regroupements en états ou corporations. Si nous regardons, enfin, les collectivités publiques, en premier lieu l’État, l’accomplissement de la tâche juridique pour un peuple donné avec permanence du substrat procure aussi la permanence du but correspondant à la nature de cette collectivité au sens supérieur. De même, avec une permanence déterminée historiquement, le système des États européens avec ses systèmes secondaires d’États influencés par lui se distingue de manière décisive des États et systèmes d’États reposant essentiellement sur d’autres bases raciales.

En somme, on peut affirmer à juste titre que le moment de la communauté de vie dépassant en tant que telle les individus, moment où devait se trouver le fondement ultime pour admettre des personnalités collectives et des idées de collectivité particulières pour la série entière telle qu’elle vient d’être articulée, se laisse expliquer de manière si naturelle qu’il n’est nullement nécessaire de tenir les collectivités au sens supérieur pour des personnalités individuelles. Le principe entia non sunt praeter necessitatem multiplicanda est donc satisfait.

Le fait que Boström soit parvenu à un point de vue différent tient à l’influence qu’il subit d’abord de la part du grand idéalisme postkantien (à l’intérieur duquel Schelling lui offrit son point de départ), même s’il se détacha très vite du panthéisme schellingien parce que celui-ci ne répondait pas à son intérêt pour la personnalité dans sa substantialité et son individualité. À l’intérieur de l’école dite historique, ainsi que chez Schelling, Schleiermacher et Hegel, certaines tendances panthéistiques conduisent à ce que la personnalité soit comprise comme un mode plus ou moins fluide d’un processus par lequel l’absolu devient conscient de lui-même. De sorte que l’on peut adopter sans restriction le point de vue de la personnalité et que l’on reconnaît une personnalité à toutes sortes de choses, là où l’expérience immédiate ne connaît rien de tel quand nous partons du sens que nous offre le vécu (Selbsterlebnis) de notre propre personnalité. Par la direction antipanthéistique prise très tôt par la pensée de Boström au cours de son développement, et par la façon dont il l’exprima dans sa théorie des idées en posant les idées comme éternelles à l’instar de Dieu et en même temps, dans leur être-pour-soi, toujours finies en tant que sujets et personnes, on peut exclure que ce penseur suédois ait compris la personnalité comme un mode fluctuant, à la Schelling, Schleiermacher ou Hegel. Son emploi du concept de personnalité aurait dû en être d’autant plus prudent, justement en raison de la signification foncièrement approfondie qu’il donnait de ce concept. Que Boström ait ici manqué de la circonspection nécessaire est seulement un reliquat de son appartenance antérieure à cette tendance générale. Et lorsque Sahlin affirme au contraire que les unités et les totalités sont certes de nature personnelle mais directement, d’abord, de nature formelle, introduites de l’expérience dans le mundus noumenon ou monde des idées, il mène à son terme le processus de purification engagé par Boström contre toute appréhension empirique de l’absolu et de ses idées. Sur l’hypothèse de Boström d’une personne individuelle particulière derrière chaque collectivité au sens supérieur donnée empiriquement, demeure de fait le soupçon qu’il hypostasie certaines relations personnelles empiriques données – et ce dans le plus grand mépris du principe, souligné à plusieurs reprises par nous ici à la suite de Kant, entia non sunt praeter necessitatem multiplicanda. Boström postule non pas pour le seul mariage en tant que tel mais pour chaque mariage empiriquement donné une idée propre et donc une personnalité particulière, de même pour chaque famille, chaque corporation particulière, chaque peuple donné dans l’expérience, chaque État empirique, etc.

Ces innombrables personae morales auraient, en tant que finies, leurs propres mondes phénoménaux, comme nous humains. Chacun d’entre nous a en effet, principiellement, son propre monde phénoménal, mais en raison du caractère commun dominant de tous ces mondes phénoménaux humains nous parlons à bon droit d’un monde phénoménal humain commun. Mais entre ce monde phénoménal humain et les mondes phénoménaux que l’on doit penser pour chaque communauté authentique comme personne individuelle finie, il n’existe selon Boström aucune relation analogue de communauté. Ce que sont, font et produisent ces personae morales dans leurs propres mondes phénoménaux, Boström le considère inaccessible à nous humains. Mais pour cette raison, penserait-on, leur vie personnelle individuelle dans l’être-pour-soi ne contribue absolument en rien à l’explication des phénomènes à nous donnés.

La situation serait autre si – contre l’opinion de Boström – à ces personae morales étaient reconnus une expérience et un monde phénoménal ayant avec nos mondes humains une certaine communauté. La merveilleuse unité de sentiment, de pensée et d’action qui saisit parfois tout un peuple dans des circonstances exceptionnelles semblerait alors un peu moins difficile à comprendre. De cela je peux témoigner car il m’a été donné de vivre la seconde phase de la mobilisation allemande au moment où la guerre mondiale éclata, restant plus de deux mois sur le sol allemand dans ce contexte. J’eus alors l’occasion d’éprouver de manière très vive à quel point il peut être tentant de penser derrière de tels phénomènes une âme individuelle du peuple ou de l’État dont les intérêts seraient en jeu et qui dirigerait les individus de la nation quasiment comme un moi dispose des membres du corps par le biais du système nerveux central. J’ai également remarqué que la personnalité des collectivités avant Boström était principalement défendue en Allemagne par des penseurs qui, un siècle avant la dernière guerre, avaient vécu la grande guerre de libération contre la domination française, avec sa colossale montée en puissance de la conscience nationale. À mon retour en Suède, je lus par hasard un article rédigé par le grand penseur allemand des sociétés coopératives, [Otto von] Gierke, décédé depuis, et qui dans les temps présents est connu pour être un défenseur de la personnalité des collectivités : par deux fois, était-il écrit dans cet article, il avait vu, dans la clarté d’une vision, l’esprit du peuple allemand comme une forme de vie indépendante, une personne individuelle – au moment où la guerre mondiale éclata et, plus tôt, lors de la guerre franco-allemande de 1870-1871. Peut-être convient-il de nommer ici en tant que représentant des mêmes tendances mon compatriote et collègue, décédé il y a quelques années, Rudolf Kjellén. Toutefois, ce dernier voit surtout, dans l’âme du peuple, les régions instinctives, sensibles, plutôt qu’une sphère de la raison.

Même si une telle explication est séduisante, on peut difficilement dire qu’elle puisse être convaincante. L’expérience nous offre certes le témoignage de la coopération personnelle la plus accomplie et de la nature la plus complexe, mais cela ne nous autorise pas à chercher une personne individuelle particulière, en dehors du dirigeant, par exemple, dans les conglomérats industriels et commerciaux. Ici le contenu et la signification des relations personnelles sont certes quelque chose de matériel (etwas Sinnliches). Mais si l’on peut se passer dans de tels cas d’un fondement personnel particulier de nature métaphysique, on ne voit pas pourquoi ce ne serait pas le cas aussi quand les relations personnelles présentent un caractère rationnel prononcé comme dans les communautés au sens supérieur. Ce dont on ne peut se passer, c’est d’un fondement personnel individuel pour tout ce qui s’appelle « vivre ensemble » personnel et « agir ensemble » personnel, comme pour l’existence elle-même, mais ce fondement doit être suffisant. Le contraire n’est en tout cas nullement prouvé.

Cependant, nous humains devons admettre des idées qui en un certain sens sont au-dessus de nous : les idées de la religion, de la moralité et du droit. La personne individuelle, sans laquelle l’idée de religion n’existerait pas, nous la connaissons déjà et la reconnaissons en Dieu. Mais si nous devions doter de la même manière les idées de la moralité et du droit d’une personnalité individuelle, il n’est pas exclu que, comme Boström qui a emprunté cette voie, nous serions conduits pas à pas à reconnaître une personnalité individuelle à toutes les collectivités au sens supérieur données empiriquement. Enfin, au lieu d’une réponse au problème soulevé, nous devons nous contenter d’une ébauche sous la forme d’une question. Aucun doute : la moralité et le droit sont l’expression d’une vie qui est, en substance, personnelle. La moralité et le droit peuvent en un certain sens être appelés des idées – mais peuvent-ils être appelés des idées de Dieu dans le sens employé plus haut ? Ne sont-ce pas plutôt des idées de l’homme – en ce sens que, dans leur aspect théorique, ce sont des façons de voir fondamentales liées à la finitude humaine par lesquelles l’homme, au-delà de soi et de sa connexion avec d’autres hommes, gagne dans le monde des sens une clarté ultime ainsi que des catégories pratiques, si j’ose dire, ou plus exactement des systèmes entiers de ces catégories, derrière lesquels cependant ne peuvent être pensées d’autres personnalités que celles de Dieu et de l’homme ? La réponse que je donne pour ma part à cette question ne sera pas douteuse pour quiconque aura suivi attentivement ma présentation.

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Notes du traducteur

1 Menenius Agrippa harangua la plèbe romaine réunie sur l’Aventin avec son « apologue des membres et de l’estomac » : les membres du corps refusant de continuer à nourrir l’estomac, ils furent tous affaiblis. C’est, raconte Tite-Live, ce qui réconcilia la plèbe avec le patriciat.

2 ἀδιάφορον, adiaphoron : Concept stoïcien indiquant une chose moralement neutre.

Trains d’Avila ou de Soria : La poésie d’Agustín de Foxá

L’écrivain Agustín de Foxá (1906-1959) fut nommé en 1956 à l’Académie espagnole mais jamais n’y siégea car son élection eut lieu alors qu’il était ambassadeur à Manille, aux Philippines, dont il ne revint que pour soigner une cirrhose du foie qui lui fut fatale.

C’était un personnage haut en couleur, que Malaparte, comme lui diplomate, connut en service en Finlande. Ils visitèrent ensemble le front de Léningrad. Malaparte dresse son portrait sous les traits d’un personnage du roman Kaputt, ainsi que dans son recueil de chroniques La Volga naît en Europe.

Ami de Ramón Gómez de la Serna, Agustín de Foxá fut entre autres poète – l’un de ses recueils est préfacé par Antonio Machado –, dramaturge, auteur d’un roman sur la guerre civile espagnole très lu en son temps, Madrid, de Corte a checa (Madrid, de Cour royale à Tchéka), publié en 1938 et dont le personnage principal est un phalangiste.

Dans son activité en tant que fonctionnaire des affaires étrangères, il fut chargé d’accompagner Eva Perón lors du voyage officiel de celle-ci en Espagne en 1947, à l’occasion duquel – fait notable – elle s’exprima à plusieurs reprises devant des foules pour exprimer la solidarité de l’Argentine justicialiste avec l’Espagne alors sous embargo.

Agustín de Foxá était marié à María Larrañaga, architecte et designer, qui fut une figure du Marbella de l’après-guerre quand la ville devint un rendez-vous cosmopolite couru (à la suite, se dit-il, d’investissements immobiliers servant à blanchir de l’argent allemand).

Son œuvre n’a jamais été traduite en français avant nous. Les poèmes suivants sont tirés d’une Antología poética 1933-1948 (Editora Nacional, Madrid, 1948), illustrée par José R. Escassi. Il existe une autre anthologie, plus large, de sa poésie, couvrant les années 1926 à 1955 et dont la dernière édition date de 2022.

Agustín de Foxá et sa fille Blanca
Source : Archivo Blanca de Foxá, via Málaga Hoy (8/12/2024)

*

La fille du roi de la mer (La hija del rey del mar)

Air sous pression et lumière trouble,
les prés du fond de la mer,
chair tremblotante et tritons,
nacre, gélatine et sel.
Les vaches marines meuglent.
Drapeaux d’avis de tempête.
Les scaphandriers guerriers sautent
par-dessus les gencives du corail,
des bulles au-dessus de la tête
comme un essaim d’abeilles.
La fille du roi de la mer
brodait à sa fenêtre,
sous des galères de musique
et des ancres de fin métal.
Queue de poisson et jeunes seins,
robe de fine gaze,
broche d’aubes dormantes,
neige polaire de son cou.
Les nuits sans tempête,
jusqu’au palais royal parvenaient,
ténues, assourdies, les notes
de cloches d’églises.
« Duègne qui montas là-haut,
qu’y a-t-il au-dessus de la mer ? »
« Il y a, mon enfant, des bateaux et des plages,
et le corail est vivant et brûle.
Il y a des hirondelles et des princes,
des poissons aux plumes sans pareilles,
la lune est un panier de neige,
il y a des cloches, du soleil, du cristal. »
« Ah ! comme je voudrais aller là-haut.
Duègne, ah ! tu me fais pleurer. »

*

Marie-Antoinette (María Antonieta)

Couronne bleue de marquise
sur les cygnes neigeux.
Trois gouttes de sang
sur la perruque poudrée.
Bougies roses, parfumées,
à la molle cire de nard.
L’Encyclopédie aboyait…
Versailles illuminés.
Dans une tasse au liseré rose,
Louis XVI déjeune
de chocolat du Pérou
en un ciel de perroquets.
Seins et coupes vides,
confessionnaux obscurs,
écrans de crinoline
dans les sièges dorés
et un jeu de cartes français,
à l’écart des chandeliers,
versant des gouttes de trèfles
parmi des vicomtes enivrés.
Marie-Antoinette descendait
l’escalier de marbre,
le printemps d’un bal
effeuillé sur ses souliers.
Un étrange carrosse l’attend,
tiré par quatre chevaux
aux yeux fous qui poussent
effrayés des cris d’oiseaux.
Fenêtres à guillotine,
lanternes de cierges blancs…
Et pour cochers des bourreaux
couvrant leurs mains.

*

Cimetière 1800 (Cementerio de 1800)

Avez-vous soif, paisibles morts,
avez-vous froid ?
Oh ! votre sommeil dans la caisse asphyxiée.
Assemblée de corps.
Dedans, l’humidité, la nuit ;
dehors, les rosiers, la lune…
Recouverts
de votre ombre,
                            et sans printemps !
Voulez-vous de l’eau ?
                      la fièvre
de votre dernière maladie rosit encore
vos os.
             Qu’en fut-il de votre oreiller,
de votre dernière nuit
en un lointain dix-huitième siècle ?
Que disiez-vous ? quelles fiancées ou quelles sœurs
portèrent la tasse à vos lèvres ?
Quels docteurs
vous prirent le pouls vacillant ?
Comment était votre chambre :
pleine de courtines, de portraits ou d’éventails ?
Comment se passa votre enterrement ?
Quelles cloches,
quelles larmes, quels cris ?
                                            Et le délire
de votre mort, quels jardins rouges
peignit-il sur le mur ?
                                    Quelle fut la main
qui vous épongea la sueur dans de la soie ?
                                                                      Était-ce
un jour de pluie ou de triste soleil ?
Comment était votre voix, votre visage ?
Comment étaient vos grands yeux ?
Vous souvenez-vous de votre rire ?
Vos mains croisées
se rappellent-elles les oranges et les seins ?
Les lettres que vous écrivîtes,
                                                  que disaient-elles ?
Cendre et fumée,
votre amour lointain,
la joie du baiser et des enfants.
Quelles vagues antiques vîtes-vous ?

Paix à votre décembre…
Écoutez-moi, vous autres
qui mourûtes en avril ou en mai,
fiancées glacées ; vos boucles d’or
sur de noirs oreillers ;
                                     blanches enfants
qui, sautant à la corde parmi les oiseaux,
vîtes la main horrible et vous endormîtes
avec des poupées et des contes dans vos draps.
Écoutez-moi, rêveurs
qui ne voyez plus la lune.
Les rosiers naissent toujours,
                                                le saviez-vous ?
et il y a encore des bouches ; mais les nuages
que vous regardiez sont morts pour toujours.
Par vos yeux creux
leur bord bleu est passé ;
                                         aveugles distants,
un abîme nous sépare.

Voyez mon large corps ;
voyez, soumise à mes pieds, l’ombre épaisse
qui vous enveloppe, vous,
                                           et vous étouffe.
Je suis vivant ; je suis dans votre rêve
comme un dieu ;
                            ce bruit,
c’est celui de mon cœur ; l’air m’entoure
et dans mes mains je tiens les choses de la terre.

Peut-être se trouve-t-il parmi vous
la femme qui aurait été
ma fiancée bleue ; peut-être dans cette poussière
ai-je un ami – impossible – inerte.
Je vous aime, paisibles morts ;
femmes qui m’auriez compris,
compagnons lointains,
enfants de jadis.
Si vous pouviez sentir comme l’air souffle,
entendre les bruits qui nous assomment,
éprouver comme il est fatigant d’aller à pied,
                                                                          et comme il pleut
sur le sang.
                                                                  Oh non !
restez calmes, muets ; ne m’enviez pas mon corps,
vous dont la lumière est à présent ce silence
que vous habitez entre plâtre et guirlandes.
Votre cyprès est bon,
les étoiles vous baisent le front,
une croix vous couvre,
et cette terre mouillée, sur vos os
met une paix vespérale ;
                                         frères,
adieu, je vous laisse ;
                                    dans le cyprès
se meut un oiseau couleur cendre et rose ;
                                                                     seul
son petit cœur palpite
parmi les vôtres brisés.

C’est pour lui que la lune monte et que vient le mois de mai.

*

Les lèvres des mers (El labio de los mares)

Ah ! si j’avais les vents et les vagues entre mes muscles,
la fleur de lait dans mon sourire et l’abeille en mes yeux ;
la crinière du lion sur une tête solide
et une sueur d’oranges.

Si j’avais un sang minéral et massif,
des poumons d’arbres fruitiers,
l’épine dorsale du dauphin ou du cheval
et une âme fixe.

Si j’avais la chair sûre des montagnes,
les lèvres des mers, les nerfs de la nuit
et, hissé sur le monde, si j’atteignais la lune
pour en ouvrir les villes !

*

Origine (Origen)

Il me plaît que mon corps pressente l’orage,
qu’une douleur dans la moelle spongieuse
de mon os frontal
annonce les salons de l’éclair.
Je veux
sentir comme une plante, une épine, une vague
le noir tonnerre dans la nuit.
Que m’entrent par la plante des pieds
les durs effluves des minéraux ;
éprouver que j’ai une chair de cheval,
une albumine d’insecte palpitant,
baignée en azur de printemps.
Ô pain, donne-moi ton fruit et ta peau de panthère !
le lait des biches et la grappe lourde,
les quartz et les oxydes, les sauriens primordiaux
et ce feu allumé par un bras velu
au premier hiver de la terre.
Je veux être de racines et de nerfs, de tentacules
captant l’ozone des pluies.
Que la conque marine et la tortue soient
comme un rêve de mon sang, dans le plasma salé.
Que la poitrine de la femelle enflamme mes artères ;
que m’épouvante la fétidité douceâtre des cadavres,
et que je sente l’effroi nocturne des grottes
peintes de gros bisons rosés.

*

Pêche morte (Los pescados muertos)

Dans les poissonneries il y a des flots dépouillés,
sous les ampoules électriques
des aquarelles d’indigo et des barques rouges.
Chair rose, étendue sur des morceaux de glace.
Ô habitants de la mer, haïs par l’air !
car il ne vous trouva jamais de dociles poumons.
Saumon rose, tachant d’un sang anémique
les fougères. Ô anguille !
serpent bleu, sans oiseaux.
Ô langouste guerrière !
heaume calcaire et l’œil sur une tige.
Roue des sardines, comme une monnaie d’huile.
Crabes d’eau amère.
Ô pâles habitants de la mer qui vîtes les coraux,
nageoires qui frôlèrent les éponges
et ces huîtres malades de perles, qui ambitionnent
les plus hauts diadèmes.
Ô habitants de la mer, flottant sur les mines d’or !
On vend des vagues ; on enveloppe dans des journaux
les yeux globuleux qui ont vu les naufrages.
Il y a des chairs de tempête dans les humbles cuisines,
et quand la lune bronzée monte entre les lampadaires
un désir de marée s’empare de ces corps morts
qui à travers les devantures fermées écoutent la pluie
comme la dernière troupe de musiciens que leur envoie la mer.

*

Épouvantail (Espantapájaros)

Parmi les sillons rouges,
seul,
         l’épouvantail.
Visage de bois, chapeau
et redingote, entre les chardons.

Ô damoiseau de la mort
parmi les laboureurs,
insomniaque fat,
ivre de rosée ;
                        tes amis,
les pantins, les fous, les pendus.
Rebut d’homme,
masque du blé,
danseur compagnon de la pluie,
                                                    amer
ennemi des alouettes
et viveur endeuillé,
de quelle noce chez les morts
es-tu l’invité ?

Crucifié sur les ais tendres,
des branchettes vertes dans le vieil habit
de ton thorax.
Célibataire de bois, homme sans visage ;
oh ! – sans feu ni lieu –,
                                      épouvantail,
dans la poche de ta redingote
le grand mouchoir rouge.
Oh ! enlinceulé par la lune,
défunt vicomte des champs.

*

Inutile (Lo inútil)

Ces gestes inutiles,
ces voix inutiles ;
la voix de celui qui vend des jouets que personne n’achète,
celle présentant des cravates qui font rire.
Cette main ouverte sous la pluie ;
la casquette entre les doigts du paysan dans le salon ;
ces gestes de rien ;
cette voix de « Docteur, sauvez-la » ;
les humbles paroles,
le regard suppliant face à l’inévitable ;
ces chaussures de l’enfant qui ne protègent pas de la neige.
Le phtisique, sur un banc, qui se couvre la poitrine
avec un journal, comme cette pluie sur le fleuve,
comme la couverture sur le mort
ou cette approche de la rive par le noyé.
Tout ce qui est sans justification,
triste, puéril, inefficace,
comme ces vers que j’écris et que nul ne lira,
comme le soleil frappant les yeux de l’aveugle.

*

Tristesse (Lo triste)

Je suis comme un noyé perdu sur une plage,
alcôve où l’on appelle au moyen d’une sonnette de bois ;
comme ce fonctionnaire qui n’a jamais vu la mer,
comme la pluie qui tombe tristement sur un collège.

Augmentent ma tristesse les cours intérieures,
le chromo avec ours et neige dans l’humble salle à manger,
la vieille gourde ouverte sur le terrain sans palissades,
la boîte de sardines le dimanche soir.

Il y a des plages où la mer lutte de mauvaise grâce
et des tours fatiguées de regarder l’horizon,
des dominos jaunis dans des cafés de province
et des boutiques de parapluies pour habiller les morts.

Je sais que m’ont haï les plantes des ruines,
qu’on décore au ciel le jour de ma mort,
qu’une nuit mon ombre entrera dans mon lit
et, d’entrailles vide, me déchirera les yeux.

Je sais que m’entoure un monde d’os et de métaux,
que de durs animaux me mordent les mains,
que je jetterai un mégot sur le pavé couvert de crachats
et qu’une roue quelconque l’éteindra sous la pluie.

*

Romance des salines de Sigüenza (Romance de las salinas de Sigüenza)

Les salines de Sigüenza,
comme elles sont loin de la mer !
Pour ta chambre, mon enfant,
je te ferai un voilier de sel.

On croirait une tour côtière1
ou un phare, la cathédrale,
quand la brise salée
arrive endormie à l’autel.

Volant à travers les salines
au bord des champs de blé,
te voilà mouette humide,
colombe du colombier !

Assoiffés, les paludiers
demandent : – Où est la mer ?
Ah ! si j’avais, au lieu d’une voiture,
une barque avec des rames.

Sigüenza, pourquoi t’ont-ils parlé
de charrues et de dépiquage,
à toi qui as des rêves de boussole
sous l’étoile polaire ?

Sigüenza, port sans eau,
avec ton Damoiseau-capitaine2
lisant un livre de marine
sous le cristal au plomb !

Si je dessine un jour une carte,
je te placerai au bord de la mer.

1 tour côtière : « torre costera », le littoral méditerranéen espagnol est émaillé de ces tours bâties au seizième siècle pour la défense du territoire contre les pirates barbaresques. Il est probable que les « tours fatiguées de regarder l’horizon », au poème précédent, sont de ces ouvrages.

2 Damoiseau-capitaine : Allusion à Martín Vásquez de Arce, dit le « Doncel (damoiseau) de Sigüenza » en raison du gisant de sa sépulture dans la cathédrale de la ville, un chef-d’œuvre de la statuaire funéraire.

*

Trains d’Avila ou de Soria (Trenes de Ávila o Soria)

Entre tes mains noires
un panier de fraises.
Machiniste d’un train d’Avila ou de Soria,
ta lanterne rouge dans l’épaisse chute de neige.

Direction Medina ou Venta de Baños.
Le Noël du train ; et les drapeaux
qu’au passage à niveau lève ta fiancée
si blonde, sur le tunnel obscur.

Ne dois-tu jamais avoir ta vieille locomotive
avec sa haute cheminée
comme celle de Stephenson qui un jour
défia un cheval en Angleterre ?

Laisseras-tu, cette nuit, glisser
sur un talus de lys ce panier
de charbons qui éclairent la cuisine
de la pauvre garde-barrière ?

Tu contournes des villes à murailles
et frôles, avec l’aube, les églises
quand sonnent fraîches les cloches
des premières messes.

Colombes de mouchoirs sont les quais
où des marchandes de rue annoncent à haute voix
leurs amandes d’Alcalá, boîtes de lait,
babas à la cannelle.

Comme en août suent tes wagons !
Leur résine graissant les valises.
Comme le papier du casse-croûte
colle au chardon violet dans le fossé !

Parfois une étincelle parmi les pins
avec le vent du train devient un incendie.

Train du soir ; avec une lampe
à acétylène où meurt aveuglé
le papillon bleu des pinèdes
qui parfumait la fenêtre ouverte.

Ô humble train, au court trajet !
Avec un wagon servant de bergerie aux brebis
qui partaient à l’abattoir et bêlaient
par peur du loup en traversant la sierra.

Les coqs des cantines de paysan
qui annonçaient l’aube dans un panier.
Le poêle et l’horloge et le Règlement
de la salle d’attente.

Tes « premières » étaient de velours rouge
avec des dentelles jaunes ;
y venaient les universitaires modestes,
parfois les fonctionnaires de l’Audience.

Tes « deuxièmes », en bleu, étaient solennelles
avec des curés, des chasseurs, des hommes à carabine.

Et moissonneurs, nonnes et gardes civils
dans le vernis clair de tes « troisièmes ».

Train de mes vacances ! dans tes filets
un jour j’oubliai le cerf-volant
que j’allais lancer dans le ciel d’été,
l’année où commença la guerre.

Des années je vis de mon siège,
en traversant Almazán, sur un balcon en pierre
au-dessus d’un jardin, une jeune fille
qui agitait tristement un mouchoir.
……….
Je la vis se faner année après année
et, me disant adieu, devenir vieille.

À travers la plaine froide, là-bas, vers octobre,
quand transhument les lents troupeaux de moutons
entre de petites églises romantiques gardées par
des saints Jacques aux épées de bois,
ô train qui aurais pu être dans le romancero !
Train de l’année soixante,
dans tes voitures Antonio Machado arriva à Soria
entre les peupliers et la colline violette.

Et Bécquer, emmitouflé mélancolique
dans son plaid écossais,
en voyant les hirondelles du télégraphe
imagina sa rime la plus parfaite.

Dans une gravure de L’Illustration
tu apparais couvert de drapeaux
à ton inauguration, avec un évêque
et des ingénieurs barbus en haut-de-forme.

Tu continueras d’aller ton chemin,
sans voyageurs ou presque, à travers la steppe gelée,
le long d’auberges où l’on sert l’eau du puits
et où meuglent les génisses attachées.

J’ai beaucoup voyagé depuis : des sleepings
aux locomotives électriques
ont transporté mon ennui ou ma joie
à travers les grandes villes de l’étranger.

Mais c’est vers toi, humble train de Soria,
que vole mon cœur ; car tu étais
la joie initiale de mes étés
au bagage ingénu de cerfs-volants.

*

Les hommes sont venus : Mers d’Australie, 1800 (Han venido los hombres: Mares de Australia, 1800)

I

Les hommes sont venus…
Les hommes sont venus avec leur foie assoiffé,
avec des bouches, des mains et des veines ardentes.
Et la tribu contemple le frêle brigantin
flottant sur l’azur clair des ondes.
C’est un voilier ; sa lente charpente
endort les îles et se gonfle de cannelle.
Œil et nerf, la boussole, avec l’aiguille vers le pôle
de neige magnétique ; le gouvernail tremblant ;
langue qui lèche des éponges, le cordage tombé.

II

Les hommes sont venus à l’innocence pure
des îles nues ; aux nobles cascades
où nagent les jeunes filles en poussant des cris joyeux
dans leur langue sauvage, libre encore d’alphabet.
Les hommes sont venus aux mers les plus libres.
Requins et perles, odeurs de nageoire,
lunes sans télescope qui courrouce les poissons,
et bananeraies humides pour suspendre des hamacs.

III

Les hommes sont venus ; ils sont blancs et barbus ;
ils violeront les vierges les plus douces de la tribu
et tueront le sorcier vêtu de kangourou
qui danse les nuits de pleine lune devant le feu.
Ils sont ambitieux ; bâtiront des usines ;
une locomotive avec sa haute cheminée
déshonorera la forêt ; ils compteront les fruits
et mettront le poisson dans des boîtes pleines d’huile.

IV

Ils ont des yeux d’acier ; apportent l’alcool et la luxure ;
l’anglais de leurs chèques se substituera aux hymnes
au soleil dans la langue que comprennent les mouettes.
Les hommes débarquent ; la tribu les contemple,
nue au milieu de la plage ;
avec des fusils à silex et une vieille Bible,
les hommes blancs achètent le vieux Paradis.

*

Ce navire au nom d’île : Sur le torpillage du Baleares (Aquel barco con un nombre de isla: En el hundimiento del «Baleares»)

Ndt. Le Baleares, navire espagnol au service du camp nationaliste pendant la guerre civile, fut coulé à la bataille du cap Palos en 1938, emportant 741 hommes par le fond. En 1947 fut inauguré à Palma de Majorque un colossal monument aux morts du Baleares, qui a résisté à ce jour aux tentatives d’éradication de la part des autorités politiques de l’Espagne nouvelle, lesquelles ont dû jusqu’à présent se contenter d’effacer des inscriptions mais ne s’arrêteront sans doute pas là dans leur continuation de la guerre par d’autres moyens.

Et tu troquas la rose pour les algues amères,
la femme terrestre pour la froide sirène.
Et tu traversas en volant le jardin des scaphandriers,
où le poisson à l’œil immobile voit naître la tempête.

Où vas-tu, dans la nuit dangereuse des grands fonds,
marin d’un bateau submergé et sans force ?
Quel « Arriba España ! » depuis la fin de l’abîme as-tu lancé,
s’envolant en essaim de bulles sphériques ?

Belvédères de Cadix ou du Ferrol, les persiennes
entrouvertes et le piano qui sous sa housse ne joue pas.
La fiancée pleurant au bord de la mer et les phares
que les mouettes réveillent, cherchant ton corps.

« Mère, l’eau est froide, et je me souviens des oiseaux ;
bien que nous soyons en mai, j’ai les veines glacées.
Je sais qu’il m’est interdit d’atteindre la plage ;
pour voir ta fenêtre, je viendrai avec les marées. »

Tu remonteras un jour du fond, évanoui,
avec tes yeux de noyé, pour voir les drapeaux.
À présent que les chevaux du champ de blé sont dans l’eau,
le soldat dans l’écume, et que Peñiscola est à nous.

Tu monteras, l’été, des sombres abîmes
pour voir les oranges, la noria, les vergers.
Toi, sans poids et sans ombre, fantôme exilé,
dont le corps ne peut dormir en terre.

Cherches-tu un tombeau, la racine des arbres,
le lieu qui ne change pas et la dalle sûre ?
Ton sépulcre est païen, le corail ne couvre pas,
et tu es triton, nostalgique du cyprès et de l’étoile.

Tu habitais un navire au nom d’île,
l’écume tourbillonnait dans ses hélices neuves,
et dans l’arc-en-ciel de fioul de son sillon sautaient
comme des obus les dauphins brillants.

Où es-tu, mon bateau, vivante parcelle d’Espagne,
hier forteresse navigante et joyeuse,
aujourd’hui épave inondée, manœuvrée par des morts,
immobile sur un méridien avec sa boussole immobile ?

Vous ne reviendrez jamais à l’amour des îles,
quand les amandes de Majorque sont le plus sucrées,
avec les bateaux captifs pleins de tanks russes,
et l’alphabet courtois de tes drapeaux ne parlera plus.

Par des terrasses qui descendent à la mer, où la vague
fait bouillonner d’eau inquiète le marchepied de marbre,
les marines d’Espagne viendront avec des couronnes
et le jeune amiral apportera la rose nouvelle.

Alors ils te diront, levant le bras : « Marin
au coquillage de nacre au-dessus des flèches,
au lieu d’un rameau funèbre, pour toi nous effeuillerons
la Rose des vents sur ta tombe incertaine. »

*

La guerre castillane (La guerra castellana)

Il faut retrouver nos voix puissantes
et le geste sûr du javelot ou de l’épée.
Les lèvres et les roses ne doivent nous retenir
quand la Castille attend sa dure cavalcade.

Ô gués militaires des fleuves puissants !
Les cerfs au bord de l’eau et les sangliers dans les taillis.
Pour que notre épouse n’affaiblisse point notre vigueur,
qu’en son cloître la garde San Pedro de Cardeña.

Et sur l’arçon de nouveau, déjà pointent les blancheurs
de l’aube castillane, mon jeune chevalier.
En vers sans métaphores, de rudes troubadours
célébreront ton sang dilué dans le Duero.

Si te guette en terres ennemies le malheur
et si tu meurs un codex enluminé dans les mains,
une sépulture t’attend à Silos, auprès de l’abbé Fortunio.
Ton corps fermentera au son des chants grégoriens.

La frontière à nouveau est dans la chair vivante.
Des provinces enragées décrochent leurs cloches
et, faucons de ce siècle, planent au-dessus
les puissants trimoteurs déchirant le matin.

Moscou avance sa guerre, éternelle et hostile,
sème dans nos sillons ses dures réalités.
Comme la grêle de glace humiliant l’épi,
sa guerre est un cavalier qui rase les villes.

Mais, phalange vigilante, oppose le joug et les flèches
à la faucille qui tranche, au marteau qui écrase ;
pour le combat, frère, tu vêtiras ton habit de fête,
faisant honneur au lignage pur de ta caste.

Et tu retrouveras les voix puissantes
et le geste sûr du javelot ou de l’épée.
Déjà brillent de l’Empire les tours fabuleuses,
et sa lune sanglante épouvante les chevaux !

*

Poème de l’antiquité de l’Espagne : Un tank russe en Castille (Poema de la antigüedad de España: Un tanque ruso en Castilla)

Les tanks russes, neiges de Sibérie
sur ces nobles champs espagnols.
Que peut le coquelicot contre leurs huiles froides ?
Qu’oppose le peuplier à leur furie ?

Nous étions encore avec des bœufs et des charrues de bois ;
la Castille n’est pas scientifique ; dans ses terroirs ne pousse pas
l’usine ; sa glèbe produit, comme Athènes,
des théogonies et des oliviers, des batailles, des rois, des dieux…

Pour conquérir l’Espagne, il faut dire comme le Christ :
« Mon royaume n’est pas de ce monde », et non brandir les faucilles
ni promettre au corps des paradis terrestres,
car en Espagne des voix sortent des tombeaux.
Et il s’y trouve clairement une destinée, rattachée au ciel,
car il s’y trouve généalogie, descendance et oraisons ;
car l’enfant qui naît a deux mille ans
et les bergers commandent avec un geste de rois.

Venez, chars de Russie, mécanisme compliqué,
animaux dépourvus de sang, de femelles et de sueur,
avec un peu de feu comme de qui brûle un arbre,
sur les droits sillons vous serez immobilisés.

Et vous couvriront la terre, la pluie, les insectes,
l’alouette du ciel, les fleurs campagnardes.
Et tandis que votre rouille redeviendra paysage,
la Castille continuera de remplir de Saints son horizon.

*

Catacombes de Saint-Calixte (Catacumbas de San Calixto)

Ceux ici qui communièrent dans le Christ
sous l’épi et ses racines,
humble semence, quand
le poisson et la colombe étaient encore symbole.
Les obscurs frères mystérieux
qui sapèrent les portiques de marbre
et, pour briser les trônes de l’Olympe,
vaillamment s’enterrèrent.
Suave humidité d’ossements et de reliques,
fragile peinture et lampe à huile !
Qui dira à ces graines qu’un jour
la terre éclatera
en efflorescences de hautes coupoles,
ornées de fresques et de cloches !
Là, Cécile, cou tranché,
allume un nimbe sur ses cheveux ;
et les doigts qui caressèrent la lyre
confessent rigides la Trinité de Dieu.
La sécheresse des racines a
ce frais Jourdain, peint en bleu.
Oh ! rêver dans la fosse aux morts
le joyeux jardin du Paradis,
plier les ailes d’or des anges
dans la fourmilière sale de la terre.
Dans le tunnel de la taupe, la baleine
mouillée de Jonas ; et dans un ferment
de blés, enterrés, les nappes,
le pain et le vin de l’Eucharistie.
Le crâne de la vierge avec la griffe
du lion et la clameur du Colysée.
Et le diacre, en blanc, avec sa palme.
Et dehors le grand soleil des païens,
la vive lumière des Césars équestres,
les coquelicots des catacombes
sur les os blancs des Papes.

*

La ville sans chevaux (La ciudad sin caballos)

Pour expulser la roue et le cheval
et le bruit, ô Venise,
avec ton fol hippocampe marin,
petit cheval de mer, avec son squelette
de cavalier de jeu d’échecs ; et ces jardins
minimes aux racines
que n’effleurent point les taupes
mais les poissons froids ;
et ces escaliers
de marbre, avec les confettis
d’un carnaval – ton Corpus – vénitien.
Ô terrible république
tenue en l’air,
qui souffles le cristal avec tes poumons
de verre et de miroir ! Pieds d’écume
qui portez les fruits en bateau,
avec tes gondoles
(un cercueil au col de violons),
tes morts dans l’île,
Robinsons de l’os ; et ce masque
avec son poignard et ses délations.
Le Dux, avec son bouffon de jeu de cartes,
va sur son Bucentaure
épouser l’Adriatique ;
ta faune est d’un autre monde,
ton lion a des ailes ;
jamais tu n’as vu les bœufs,
si doux, attachés à la terre.
Tes chevaux de bronze
galopent dans un pré d’horloges,
de mosaïques et de cloches.
Tu es enluminée, d’or, byzantine,
fleurie de nimbes,
une initiale peinte
par un moine de Prinkipos
ou un missel sur les eaux.
Tes murs sont bateaux, voiles, vent ;
les rames, tes épées.
Tu es à la fois sanglante et délicate,
comme le fragile cristal,
qui toujours blesse.
Silence dans la verdeur de tes canaux ;
seul le grand poisson aux branchies rosacées
se promène dans tes rues la nuit.
Tes rosiers aquatiques
ignorent
le baiser du blanc papillon.
La lune dans les marées
tirera tes rues comme des rubans
(nobles rues sensibles à la lune),
fera gonfler tes places
comme un sein juvénile.
Héroïque sera l’oiseau
qui parvient à tes jardins !
Dis-moi, ville étrange,
le printemps t’arrive-t-il
embarqué ?

*

Ibérie romaine (Iberia romana)

Quand l’Ibérie n’était encore qu’un grand désert d’argent
avec une bordure de bêtes sauvages et des mers de crustacés,
tes légions vinrent, traçant des routes,
des jardins et des théâtres.

Nous étions hommes farouches de la guerre brûlante,
danseurs de la lune aux barbares feux de joie,
et le taureau celtibérique au poisson sur les cornes
mugissait sur les plateaux.

Numance affilait ses dagues de bronze ; dans les coupes
du banquet funèbre fermentait la cervoise,
et un dolmen couvrait le squelette du chef
au diadème d’airain.

Des bisons rougeâtres ornaient encore les grottes
terribles éclairées avec des os de cheval,
et les jeunes filles ardentes, germinales dansaient
au solstice d’été.

Nous étions collés à la boue du Déluge ;
sous la terre brûlait le feu primitif,
et les animaux disparus traversaient encore
le rêve de nos durs anciens…

Rome nous apporta l’arbre fait colonne,
l’assujettissement des sombres instincts au Droit
et la soumission de l’eau sauvage à l’aqueduc,
celle du cri à l’alphabet.

Tu nous donnas la mesure, le nombre, la forme ;
le vers, qui est l’écume du hurlement pendant la chasse,
et tu nous dénudas Vénus, rose de pudeur,
parmi les âpres fourrures.

Tu apportas la comédie, la noble agriculture,
l’araire et la statue, l’éloquence et le vin ;
tu nous donnas des empereurs, et en germe apportas,
occulte, Jésus-Christ.

L’Ibérie, avec ses feux, son sang virginal,
les cavernes de ses songes, de noires mythologies,
antédiluvienne, de vif-argent et de serpents,
se sentit secouée.

L’harmonieuse culture du vers et de l’olivier
se fit profonde et douloureuse, mortelle et supraterrestre,
et le Christ saigna davantage dans nos champs
que dans la ville des Césars.

Depuis des siècles nous gardons avec de vaillantes épées,
ô Rome, ta culture contre le danger d’Orient,
et sur trois caravelles les fils de Numance ouvrirent
ton court finistère.

L’Ibérie t’a bien repayé ton sacrifice, Rome,
en te donnant un continent parlant une langue fille
de ce beau latin qui fait que Dieu descend
sur un peu de farine.

*

12 octobre aux Antilles (Doce de octubre en las Antillas)

Ndt. Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb posait le pied sur l’île de Guanahani.

Avec une planche et un chiffon3 réalisant des prouesses
et la nuit regardant l’étoile polaire,
l’Espagne entrait ici, déplumant des têtes
et baptisant avec de la nacre au bord de la mer.

Ce fut un beau commerce : pour un perroquet une épée,
et pour de l’or la verroterie qui brille au soleil ;
et l’Indienne nue s’enfuit à travers la forêt, effrayée,
en voyant son visage dans l’eau d’un miroir espagnol.

Ils donnèrent des noms aux choses, comme au premier jour du monde
quand Dieu dit rose, femme, ivoire ;
tout le calendrier chrétien baptisa la route des caravelles,
chaque Vierge d’Espagne eut son île d’indigo.

Ils virent des plages dorées aux palmeraies huileuses
avec des hamacs bleus et le fruit carmin,
et les marmites bouillonnant sur le feu
avec les crânes rongés du banquet sanglant.

Naviguer au hasard de l’aventure espagnole,
la boussole folle mais la foi fixe,
chaque coup de vent une patrie future
et un même langage la plage où ils posaient le pied.

Le sonnet dans la forêt vierge et parmi les serpents le Christ,
la Création aura depuis lors un « huitième jour »,
car l’Histoire naviguait sur une mer imprévue,
et vont au gré de trois voiles Fray Luis et Platon.

Ils verront le cocotier avec son perroquet irisé
et la hutte cannibale qu’orne un reptile,
et l’Amiral dira que ce climat tempéré
lui rappelle Séville entre avril et mai.

3 Avec une planche et un chiffon : Cette façon de décrire une caravelle, sa charpente et ses voiles, vise à souligner le prodigieux de la chose accomplie.

*

Louis XV (Luis XV)

Louis XV, poudré, essaie des cravates.
La loupe sur la carte, Choiseul lui rapporte
que les Anglais, perdant plusieurs frégates,
ont abandonné les côtes de Coromandel.

On parlera du Québec, et à chaque distinguo
le vieux ministre prisera son tabac ;
il y aura un perroquet de Saint-Domingue
et un page à la turque servant le café.

On ouvre les salons ; les gens conversent ;
la philosophie sourit, à Paris.
La mode est au chinois et au persan,
dans les vitrines triomphe le chien « Fo-hi ».

Voltaire, laid et cynique, se fait courtisan :
décolletés de nacre dans l’auditoire ;
l’as de trèfle dans sa main blanche,
quelque abbé dira qu’il n’est de Purgatoire.

Banquet au Palais, après avoir entendu la comédie
de Rousseau… et bâillements de Sa Majesté.
Une favorite dans l’Encyclopédie
cherche le mot « électricité ».

Les loges se réunissent en secret.
Le tablier maçonnique s’allie aux favorites,
et entre les baisers et la venaison Louis signe le décret
expulsant de France les jésuites.

Le duc passe ses nuits à veiller,
parlant de physique ou en transports d’amour.
C’est seulement quand il sentira venir la petite vérole
qu’il laissera sa bonne amie pour le confesseur.

La dauphine blonde attache à ses cheveux
une frégate bouclée avec des fleurs et des poissons.
Le diamant algide irisant son cou
annonce le grand froid de la guillotine.

Le Prince réussit ses caramboles
sur la bille rouge ; cruel crépuscule.
Le perroquet vert de Saint-Domingue
répète le mot « Coromandel ».