La chanson du bohémien et autres poèmes de Felipe Sassone

Felipe Sassone (1884-1959) est un écrivain de nationalité péruvienne qui fit l’essentiel de sa carrière littéraire à Madrid, en Espagne, où il connut le succès comme auteur de théâtre. Il était marié à l’actrice et cantatrice espagnole María Palou, qui joua dans ses pièces et zarzuelas ainsi que pour d’autres auteurs tels que Jacinto Benavente, Benito Pérez Galdós, les frères Álvarez Quintero… Sassone et Palou créèrent leur propre compagnie théâtrale.

Felipe Sassone était un ami intime de Francisco Villaespesa, sur la poésie duquel nous avons beaucoup travaillé pour ce blog (voyez par exemple ici, « Les nocturnes du Généralife »), et la poésie de Sassone a clairement subi l’influence de son ami. Les deux se rattachent au courant moderniste introduit en Espagne par le Nicaraguayen Rubén Darío, que Sassone connaissait personnellement et qui fut son maître. Sassone fait partie, avec Federico de Mendizábal (également traduit par nous ici) et quelques autres, de ce que l’on pourrait appeler une école ou un courant villaespésien au sein du modernisme.

Le père de Sassone était italien. Journaliste, Felipe Sassone fut correspondant en Italie pour plusieurs journaux espagnols.

Les poèmes qui suivent sont tirés d’une anthologie personnelle du poète, La canción de mi camino: Todos mis versos (La chanson de mon chemin : Tous mes vers), publiée par la maison d’édition Aguilar en 1954. Dans l’introduction, Sassone explique que, si le sous-titre du livre est « Tous mes vers », il s’agit en réalité d’un choix parmi les poèmes publiés de son vivant, auxquels s’ajoutent des inédits, et il ne souhaite pas reconnaître la paternité des autres. L’anthologie fait tout de même quelque 500 pages.

Felipe Sassone
La Samaritaine, portrait de María Palou par le photographe Kâulak (Antonio Cánovas del Castillo y Vallejo)

*

Mon père (Mi padre)

Sous le noble argent de ses cheveux blancs
se dessine serein son profil grec
comme une vivante expression
des vertus lacédémoniennes.

Le geste sobre, la parole énergique,
à la fois bienveillant et fier,
avec l’attitude héroïque d’un guerrier
et la barbe apostolique de saint Paul.

Ô mon père, noble, généreux !
Plût à Dieu que je te visse toujours
fort, dressé comme un vieux chêne,

car je t’aime d’un tel amour sans mesure
que malgré la dureté de mon sort
je t’ai pardonné de m’avoir donné la vie !

*

Villaespesa

Ndt. Francisco Villaespesa (1877-1936) : voyez notre introduction au présent billet.

Sur le front pâle que ronge la pensée,
les cheveux s’inclinent avec langueur ;
noirs comme les ailes du corbeau d’Edgar Poe,
ils confèrent au visage tourmenté la blancheur du marbre.

Le poète mélancolique forge des rimes sentimentales,
pour sa fiancée morte des poèmes passionnés,
et se presse le front dans ses mains ducales,
y sentant palpiter son cœur.

Et ses lèvres murmurent une poésie nostalgique
au beau rythme sonore et musical,
dans laquelle il évoque son Andalousie maure
et pleure les saudades du doux Portugal.

Soudain il s’interrompt, écoutant au loin
le son d’un clavier qu’il distingue confusément
mais qui lui rappelle la musique du piano
où sa fiancée pleurait des nocturnes de Chopin.

Et il reprend la même poésie,
les yeux perdus dans un songe
comme s’ils fuyaient affolés vers le lointain
pour voir le cœur mort de sa fiancée.

« J’ajusterai mes vers au rythme de ma vie. »1
C’est ainsi que le poète exprima l’idéal de son art,
et son ardente muse a une passion
à la fois romantique et sensuelle.

Son imagination exalte les êtres et les choses,
et son vers ailé de troubadour illustre
renferme un trésor de voix mystérieuses,
d’émotions de paysage et de peines d’amour.

Salut, ô salut, poète qui sus rimer
toutes les amertumes de ta souffrance horrible :
comme les élus, tu sus chanter
le chant d’une vie rêvée… sans vivre.

1 Citation d’un vers de Francisco Villaespesa, dans le sonnet « Prélude intérieur » que nous avons traduit ici (tiré du recueil La halte des bohémiens).

*

La chanson du bohémien (La canción del bohemio)

Chante, bohémien, chante !
Le sourire aux lèvres et des sanglots dans la gorge,
libre ton mètre, libre ton rythme,
chante, selon ton caprice, ta chanson !
Porte un toast avec, comme un verre plein de sang, ton cœur !

Que triomphe de la tristesse, bohémien,
le son clair de ton chant ;
chante, bohémien, la beauté,
chante l’amour, la rébellion.
Chante, bohémien, chante,
le sourire aux lèvres, des sanglots dans la gorge !

Alors, le front haut,
et plus haut encore le cœur,
le bohémien impénitent
fit retentir son chant.

Je suis le croisé du rêve, je suis un pâle bohémien,
je sens l’art pour l’art, sans chercher de récompense,
et fou d’idéalisme je hais la raison utile et sérieuse :
je suis le chevalier de la faim, du rire et de la misère.
Bien qu’on entende les lamentations de mon esprit qui pleure,
bien que le prosaïsme de la vie me blesse l’âme,
toujours triomphent les arpèges de mon rire rédempteur,
des roses poussent dans le sang de mes plaies.

J’ai en horreur la routine des formes désuètes,
en horreur le postiche des renommées usurpées,
et sous le rugissement des aristarques, dans l’air vibre, inquiète,
la rébellion sonore de mes rêves de poète.
Un peu iconoclaste, un peu excentrique,
des académies tyranniques mon bon goût m’émancipe
et je poursuis dans le ciel avec une ardeur de visionnaire
les capricieuses volutes que fait la fumée de ma pipe.

Des choses je n’aime que les relations occultes :
j’aime plus que les idées les sensations étranges,
car la pensée est pour le savant mais la sensation est pour l’artiste,
dans la doctrine illogique de mon credo moderniste.
Rebelle, sans abri dans mes nuits d’hiver,
je vague à la recherche d’une forme au loin aperçue ;
je caresse et bénis l’espérance qui me nourrit,
car mon âme rêveuse se chauffe à l’espérance.

J’aime le miracle gothique des vieilles cathédrales,
les lettrines historiées dans les missels,
la musique solennelle des chants grégoriens
et le dévot panthéisme des mystiques chrétiens.
Même si des savants fats, dans leur ardeur scientiste,
plaisantent du mystère et m’ordonnent de ne point croire,
Jésus-Christ fut un bohémien, un poète et un artiste,
douce est la doctrine du Rabbi de Galilée.

Ma subsistance est incertaine, les nuages me font un toit ;
mais je possède un grand trésor d’illusions dans ma poitrine
et je m’enorgueillis d’avoir la vertu et le courage
de pleurer avec mes idées et de rire avec ma pauvreté.
Illusions, espérances sont mon pain de chaque jour
et, douloureux et vaillant, je rêve beaucoup, vis peu ;
mais grâce aux faveurs de mon ardente fantaisie,
si je ne vis point ce que je rêve, je rêve tout ce que j’écris.

Avocat de l’absurde, de l’ivresse et de la folie,
avec mon feutre, qui est mon casque de Mambrin2,
chevalier, je joue sur le rythme de mon vers sonore,
comme ce fou de Don Quichotte galopait sur le dos de Rossinante.
Sans que la rudesse du sort parvienne à me ployer,
car la force de mon rêve est plus forte que ma fortune,
j’adresse mes plaintes amoureuses à la lune,
sur le chemin de la vie, chemin de la Mort.

Je vis seul, pauvre et fier.
Si je ne vis point ce que je rêve, je rêve tout ce que j’écris.
Toujours à la recherche d’une forme
qui doit devenir la règle de mon art ;
l’aimée,
la rêvée,
la toujours poursuivie,
jamais atteinte,
et en lutte avec le sort,
j’erre,
je vagabonde
sur le chemin de la vie, chemin de la Mort.
Sans repos, sans fortune,
j’adresse mes plaintes amoureuses à la lune ;
ma bohème se nourrit
des choses que lui conte
mon imagination exaltée,
et fier de mon rêve, de mon amour et de ma poésie,
je suis un roi en haillons, un picaro ayant de la noblesse ;
douloureux et vaillant, j’attends tout et ne veux rien
car la misère et la faim m’ont adoubé chevalier.

2 Mambrin : Roi maure des romans de chevalerie, que son casque magique rendait invulnérable.

*

La chanson du retour (La canción del regreso)

Loin de toi, chère patrie,
le souvenir t’a rendue plus belle, et mon affection
rêva que cette pauvre terre où je jouais enfant
était la terre promise.

J’aspirai l’odeur nostalgique
de candeur et bonté que tu émanes
et je reviens à toi, patrie où riait mon enfance,
pour verser des larmes d’homme triste.

Et pour faire une halte sur la route
si longue, si dure, si solitaire,
je viens avec mon bâton de pèlerin
chercher un arbre de mon jardin

et l’âtre de mes parents,
deux consolations, d’ombre et de tiédeur,
pour le soleil d’été de mes amours
et pour mes hivers de tristesse.

Dans une nuit bleue, majestueuse,
la baie fut une ligne de lumières,
comme une denture brillante
qui me voyant arriver souriait.

Mais j’abordai à ton rivage et suis peiné
car de loin je t’avais vue plus belle :
nul don ne vaut une promesse,
il n’y a pas de réalité comparable à l’espoir.

Je vague dans la ville, retrouve
ce que j’ai naguère connu,
mais en découvrant dans les visages amis
un air de lassitude qui ne s’y trouvait pas.

Je vois une rue barrée,
une maison à moitié effondrée :
la grille rouillée n’a pas de fleurs
et la belle promise ne s’y montre point !

La vieille maison où je suis né n’est pas à moi,
d’autres en sont maîtres, par un coup du sort ;
elle n’est plus celle qui fit un temps ma joie,
je ne peux plus dormir du même sommeil !

Je ne peux plus dormir car il m’accable
de revivre ma vie de folie ;
mon autre vie, avec les baisers de ma fiancée,
sans vanité ni littérature.

Et je suis triste, et ma mère affectueusement
me répète le saint nom de Dieu,
ma mère qui m’aime comme un enfant,
sans comprendre mes inquiétudes d’homme.

Et mon père, ce père qui m’adore,
puritain, sévère, moralisateur,
souffre, maudit, rougit, verse des larmes
à cause de mon amoral sensualisme d’artiste.

Tout est si différent, pourtant rien n’a changé ;
entre l’hier et l’aujourd’hui s’ouvre un abîme :
sont-ce les gens qui ont changé d’esprit
ou bien mon cœur n’est plus le même ?

C’est que le temps a passé, et son pas
a laissé son empreinte sur les êtres et les choses,
sillonnant de rides un teint de satin,
emportant le parfum de quelques roses.

Il m’a rempli l’esprit de vérités
et couvert la tête de cheveux blancs ;
au fruit vert de mes jeunes années
il a donné la maturité de la tristesse.

La nuit, dans l’obscurité qui m’entoure,
tandis que ma vie s’avance vers la mort,
je pleure sur le passé qui ne revient pas
et je sens que tout espoir s’éloigne.

Tout ce que j’emportais, je ne le ramène pas
de retour dans ma patrie ;
j’ai perdu mon pauvre cœur en voyage
et reste loin encore.

Mon pauvre cœur sans innocence
qui goûta de la pomme biblique
à l’ombre de l’arbre de la science
dans le jardin d’une courtisane.

Et je repartirai, telle est ma vie :
je m’immole à l’inquiétude de mon ambition ;
près ou loin de toi, chère patrie,
je serai toujours triste, toujours seul.

Toujours pleurant à cause des mêmes chagrins,
je soupire pour le Pérou en terre étrangère ;
« Italie » dit le sang de mes veines,
mais ici mon cœur me crie « Espagne ! »

Face à l’inconnu, je marche, décidé
à te revenir quand j’aurai perdu
la certitude d’être fort,
pour attendre dans la prison de ton oubli
la suprême liberté de la mort !…

*

Rosaire de douleur : In memoriam VI (Rosario de dolor: In memoriam VI) [Le dernier de six sonnets]

Morte de mon cœur, morte aimée !
bien que le sort de toi m’ait séparé,
tu es en moi tellement vivante que je crois te voir
sur mon lit d’amour, endormie.

Ne crains rien, non, mon âme ne t’oublie pas :
ton souvenir est si profond, si fort
que tu es toute la vie de ma mort
et tu es toute la mort de ma vie.

Repose en paix sous l’azur serein.
Je resterai triste et resterai bon
comme tu m’aimais, et si à ma porte un jour

frappe le charme mensonger d’un nouvel amour,
je saurai lui répondre, en larmes,
que j’aime une morte.

*

Métempsycose (Metempsicosis)

Ma pauvre âme, éternelle voyageuse,
prisonnière de la boue de ma chair,
à la fois si humaine… et si divine !
et toujours mélancolique et sincère.

Je ne sais quel mystère dirige ses actes
ni quelles tristesses inconscientes elle pleure,
où naquit la peine qui l’afflige,
ce qu’est la flamme d’amour qui la dévore.

Je sais seulement qu’elle est éternelle ; qu’elle a vécu
avant moi, pleuré avant moi,
qu’avant moi elle a joui et souffert
et que je suis la victime de son passé.

Et qu’en métamorphoses capricieuses
elle fut l’âme de choses bonnes et nuisibles,
qu’elle m’apporte aujourd’hui le parfum des roses
et la cruauté mortifiante des épines.

Je ne me souviens pas et nulle science humaine
ne peut me démontrer la vérité
de ma vie antérieure, mais dans la conscience
j’éprouve l’angoisse de son antiquité.

Et je pense au mystère indéchiffrable
de ses incarnations passées
qui pourraient expliquer l’inexplicable
de toutes mes sensations étranges.

…..

Où s’en est allée mon aimée la folie ?
Où ma sensibilité devint-elle malade ?
Où ai-je bu une telle passion pour l’aventure ?
une telle aspiration au bien et à la vérité ?

…..

Mon âme fut celle de Job, peut-être un jour
vécut-elle des heures bibliques et funestes
et rendit grâces à Dieu, pouvant encore
gratter au soleil la pourriture de ses plaies.

Ou bien elle fut guerrière et se couvrit de gloire
quand son corps s’exerçait dans les combats,
et elle fut la vélocité et la victoire
dans la pierre sacrée de David ;

puis, faite lumière et harmonie,
elle vola libre dans l’espace bleu
depuis la harpe où elle fut la musique
apaisant les colères de Saül.

…..

Ou bien elle fut grecque et confère, mystérieuse,
une hellénique dignité d’art à ma vie,
et la luxure animant le taureau
qui fit gémir d’amour Pasiphaé !

Et la délectable fraîcheur de l’eau claire
du lac où, impudique et téméraire,
se baignait une nymphe nue
tandis que Pan guettait, sa flûte à la main.

Plus tard, dans la fièvre de l’aventure,
elle entreprit les exploits de la conquête,
conduisant en Amérique dans sa caravelle
la croix du Christ et l’étendard d’Espagne.

Et comme Cortès brûla ses vaisseaux
et s’imposa, chrétien, espagnol,
mon âme aima une Indienne aux formes suaves
qui parlait quechua et adorait le soleil.

Elle célébra ses libres noces
avec une ñusta3 barbare et brune
parmi les trilles doux des troupiales
et la triste psalmodie de la quena.

C’est pourquoi je sens dans ma boue fragile,
image de ma lignée ancestrale,
l’indomptable férocité de Pizarro
et la douleur d’une reine détrônée.

Ensuite… je ne sais… peut-être… Une lagune
s’ouvre dans le vague de mon souvenir…
Mon âme vola-t-elle aux parcs de la Lune,
et c’est une folie lunaire dans laquelle je me perds ?

Pourquoi, autrement, noctivague et douloureux,
quand les nuits claires sont d’argent,
j’aime la Lune comme une confidente,
nouveau Pierrot d’une autre sérénade ?

Ou bien est-ce que mon âme, perdant son rang,
s’incarna dans le corps d’un animal
et fut un chien, apprenant de lui
à hurler à la lune et à être loyal ?

Ou fut-elle un chat noctambule et sagace
au dos électrique et sensuel
et suis-je sadique à la manière de ce félin
aux griffes contractées pour le mal ?

Ou bien une violette ayant poussé sur le cadavre
d’un homme saint et bon,
ou bien un serpent, héritant de son venin,
de sa sinuosité, de son poison ?

Ou faite ensemble d’ardeur et de fraîcheur
fut-elle lumière dans le soleil et eau dans la mer,
si bien qu’elle reste pleine d’amertume
et que mon cœur brûle comme une forge ?

Tout cela, et plus encore, pauvre âme, tu le fus :
tu volas vers l’azur, tombas dans la boue,
et c’est pourquoi je suis fatigué et triste,
c’est pourquoi je suis si mauvais et si bon !

Parce que tu es venue à moi trop tard,
je ne vis pas seulement du présent :
c’est pourquoi je suis parfois si lâche
et pourquoi parfois si vaillant.

En outre je ne suis plus maître de mes actes
car avant de t’incarner dans mon être,
dans la nuit des temps tu conclus un pacte
avec l’âme qui animait une femme.

Quand tu fus rose, elle fut rosée ;
quand tu fus lumière, elle fut couleur ;
quand tu fus le lit du fleuve, elle fut le fleuve ;
quand tu fus l’arbre, elle fut la fleur.

Elle fut trille quand tu fus oiseau ;
quand tu fus poème, elle fut chant ;
quand tu fus vent, elle fut navire ;
quand tu fus rivage, elle fut la mer.

C’est pourquoi il est forcé qu’elle réponde à ton amour,
c’est pourquoi ta passion est si amère,
il y a en elle la perfidie des vagues
et ton cœur comme la mer rugit.

Mais peu importe, voyageuse éternelle,
prisonnière de la boue de ma chair,
à la fois si humaine… et si divine !
et toujours mélancolique et sincère.

Quand tu fuiras la terre vers les hauteurs
pour réaliser tes rêves visionnaires,
libérée de mon corps, belle et pure,
et que dans les espaces interplanétaires

tu accroîtras l’harmonie des astres,
ton âme jumelle suivra ta trace
et cette sainte que tu adoras un jour
sera lumière avec toi dans une étoile.

3 ñusta : Princesse inca.

*

Le fantôme du maître (El fantasma del maestro)

Pourquoi, dans l’obscurité de la nuit,
revient le fantôme du maître ?

…..

Je ne veux pas penser à lui ;
mais toutes les nuits j’y pense,
j’entends son pas qui se traîne
et son bâton frappant le sol.
Pas et bâton dans la nuit
ont un rythme d’anapeste,
le vers qu’il me censurait
quand j’écrivais un sonnet.
Ah, s’il lisait ces lignes,
le terrible rhétoricien !

Il m’aimait affectueusement
et je ne pus jamais l’aimer.
Il n’aimait pas le vin comme Horace,
dont il aimait beaucoup les vers,
et voulait à tout prix
que je fusse un garçon sérieux.
Il était pénible et insistant
et je ne pus jamais l’aimer !

Pourquoi, dans l’obscurité de la nuit,
revient le fantôme du maître ?

Puisque les morts voient tout,
sait-il, ce mort,
à quel point mon affection était fausse,
de quelle manière je lui payais son amitié ?
Mais aussi pourquoi fut-il si antipathique,
étant si sage, si doux et bon ?
Je n’ai jamais aimé par gratitude,
j’aime seulement à qui je ne dois rien.
Mon cœur sent et ne pense pas,
ma volonté n’y commande point.
Pauvre vieillard antipathique,
pour moi si tendre et doux !

Je lui obéissais sans que l’aimât
le mauvais caprice de mes nerfs ;
je ne sais pas aimer qui me commande,
et ses conseils m’empoisonnent encore.

Pourquoi, dans l’obscurité de la nuit,
revient le fantôme du maître ?

– Que fais-tu ? Quelles bêtises !
Ce que tu écris là ne sont pas des vers !
Ce n’est pas ce que je t’ai appris !
– crie-il, troublant mon silence.

Et j’entends sa voix,
je l’entends et n’aime pas.
J’entends son pas et son bâton
imitant un rythme d’anapeste.

…..

Oh, je ne peux pas vivre ainsi,
je n’en peux plus :
que je meure sur le champ
ou que je tue ce mort !

*

Mon cœur est comme un chien (Mi corazón es como un perro)

Mon cœur est comme un chien
qui la nuit hurle aux fantômes ;
mon cœur est comme un chien
que j’entends haleter sous mon oreiller.
Mon cœur, à la fois sauvage
et humble, comme un chien de garde,
depuis la cage de mes os
surveille toutes mes actions.
Si j’entraîne mon âme vers le péché,
mon cœur m’avertit en aboyant,
et il enfonce ses crocs dans mon corps
pour sauver mon âme.
Mon cœur est comme un chien
qui la nuit hurle aux fantômes !

Mon cœur est parti dans ta poitrine
– c’était un noble chien dans une flaque –,
par le cou tu l’attrapas
car il n’avait pas de collier clouté.
Mon cœur, regardant le ciel
plein de lune dans une nuit claire,
mit une douleur silencieuse et tendre
dans l’humidité de mes regards.
Mon cœur a soif.
Mon amour, qu’as-tu fait de ton eau ?
Mon cœur est comme un chien
que j’entends haleter sous mon oreiller !
Mon cœur suit avec zèle
l’Illusion et l’Espérance ;
mon cœur est comme un chien
qui ne se fatigue jamais.
Mais une voix lui dira : Tais-toi !
Mais une voix lui dira : Ça suffit !
Mon cœur mourra
une nuit au pied de ta fenêtre.
Si son lit doit être un tas de fumier,
la lune lui fera son linceul.

Mon cœur est comme un chien !

*

La tristesse de compter (La tristeza de contar)

Je suis triste et j’ai peur
depuis que j’appris à compter.

J’étais joyeux et vaillant,
ne sachant pas compter.
Celui qui est fort, sain et jeune
ne s’arrête jamais pour compter.

Quand nous cueillons le jour
et que le bon soleil nous fait oublier,
les heures, comme nuages sur la mer,
passent légères sur nos âmes exaltées
qui n’apprirent à compter ;
mais dans la nuit mystérieuse,
quand le silence semble parler,
quand l’esprit est plein de souvenirs
et l’âme folle d’angoisse,
nous nous arrêtons effrayés
et nous nous mettons à compter.

La nuit est tombée sur mon chemin,
jamais le jour n’y reviendra…
Je compte, je compte
et voudrais pleurer !

Mais je ne compte pas l’argent que je gagne
ni celui que je donne,
ni les baisers que portent encore
à mon automne une bouche de fleur ;
je ne compte ni les soupirs
ni les heures d’amour,
je n’ai plus les biens prosaïques du monde
ni le miel que donne l’illusion :
non, je compte autre chose…
quelque chose de pire.

En quel détour du chemin
ai-je perdu ma jeunesse ?
Je la tenais dans mes mains
pour l’offrir à l’amour…
Je la tenais dans mes mains
et de mes mains elle tomba.

Pourquoi ma route rétrécit-elle,
quand si large elle avait de la place pour l’illusion ?
Pourquoi ma route rétrécit-elle,
pourquoi se change-t-elle en sentier ?
Pourquoi est-ce sur le chemin de la mort
que je marche ?

…..

Je compte un à un mes pas,
je compte le tic-tac de l’horloge,
de l’horloge que je ne vois pas mais que j’entends
dans ma poitrine en rumeur sourde,
et l’horloge qui est mon for le plus noble
dit : « Cœur ! cœur ! »

J’étais léger comme l’oiseau,
je savais voler et chanter ;
j’étais fier de mes ailes,
elles ne me servent plus à rien ;
elles volaient haut dans la vie
et tombent dans l’éternité,
tombent jour après jour, plume à plume,
et chaque plume est un jour de plus :
un jour perdu pour le vol,
gagné pour le repos.

…..

Mes plumes étaient légères, blanches,
comme l’écume de la mer !

Je ne sentais pas la rigueur des vagues,
ne sentais pas les jours passer,
je disais à mon âme : « Va tout là-haut, mon âme,
la vie c’est voler… et oublier. »

…..

Je n’oublie plus,
je me souviens,
j’éprouve le poids
des jours ;
ce qui était bleu
est noir, noir…
Je me sens avare
et je compte, compte…
Je compte les larmes
que je verse ;
je compte plein d’angoisse
les pensées
que je n’aurai pas le temps d’exprimer.
Je compte mes pas
et transi
je voudrais qu’ils fussent lents,
car ils m’entraînent
vers l’éternel
et dernier
rêve.

…..

Je compte les jours passés
depuis que je ne suis plus jeune ;
je compte les jours qui me manquent
pour être autre chose qu’un vieux,
pour être autre chose que chair,
pour voler vers d’autres cieux,
pour être moins qu’un homme,
être seulement squelette…
Et mon cœur doit s’arrêter,
heureusement,
quand il se fatiguera de marcher
vers la mort,
doit s’arrêter
en arrivant.

…..

Celui qui est sain, fort et jeune
ne s’arrête jamais pour compter ;
j’étais joyeux et vaillant,
ne sachant pas compter,
et je suis triste et j’ai peur
depuis que j’appris à compter.

*

Congestion cérébrale (Congestión cerebral)

À la mort d’Enrique Gómez Carrillo

Ndt. Le Guatémaltèque Enrique Gómez Carrillo (1873-1927) fait partie de ces écrivains latino-américains, comme Rubén Darío et Felipe Sassone, qui passèrent la plus grande partie de leur vie en Europe. Mort à Paris et reposant au cimetière du Père-Lachaise, il fut le premier mari de l’artiste d’origine salvadorienne Consuelo de Saint-Exupéry, femme de l’écrivain Saint-Exupéry. Dans les paroles que Sassone prête à Enrique Gómez dans ce poème, on perçoit un certain ressentiment envers Consuelo (« ton cœur est plein d’oubli »), Consuelo qui était la femme d’Enrique au moment de la mort de celui-ci et qui devint plus tard la gardienne de la mémoire de son époux français au détriment de celle de son époux guatémaltèque.

Et le maître, qui avait tué le sommeil,
avant de s’endormir pour toujours,
dans les flammes de la fièvre
dit ces paroles incohérentes :
« J’étais un ancien mousquetaire ;
Alexandre Dumas eut six fils :
un, l’amant de Marguerite4,
et de ses mousquetaires j’étais le cinquième5.
La neige dépose son coton sur le sang du crépuscule,
le ciel est mauve et chaud ; mais l’air, glacé.
Sur le carreau de ma fenêtre,
un bout de rue blanche comme un suaire s’est étendu.
De ma terre du Guatemala je vois la croix et le clocher,
je ne vois pas la cloche mais je l’entends, la devine.
Dans le silence du soir,
un chien de bronze pousse un hurlement.
La cloche est une femme,
elle a la forme de tes habits ;
on dirait ta robe,
mais les jambes se sont perdues.
Dis-moi, qu’as-tu fait de tes jambes ?
Ton buste et ton visage, où sont-ils ?
Tais-toi, ne dis pas que je suis fou,
que j’ai des visions et délire.
La cloche est vide à l’intérieur ?
Alors qu’elle est pleine de sons !
C’est ton cœur qui est vide,
car il est seulement plein d’oubli.
Tais-toi, la cloche vient
comme une vague de bronze liquide ;
elle résonne dans l’air
et me baigne dans ses notes.
Sa voix est lumière au crépuscule,
éther musical, lent et tiède ;
elle se répand, elle court…
Quand je serai mort, je veux ce battement,
cette chaude caresse
pour mes pauvres os froids.
Pourquoi es-tu venue de si loin
pour me chanter tes chansons ?
Non ; toi, non ; toi, non ; la cloche !
Tes baisers, non, car ils n’étaient pas à moi,
sur moi ou sur d’autres ils étaient tout le temps à toi ;
tu te donnais des baisers à toi-même, mais ce son,
ce son est seulement à moi,
car je suis le seul à pouvoir le déchiffrer ;
tu te donnais des baisers à toi-même,
je me comprends et sais ce que je dis.
Tais-toi, tais-toi, laisse chanter
la cloche de bronze liquide.

…..

Qui a retiré de la fenêtre la rue blanche ?
Qui a porté le suaire jusqu’à mon lit ?
Le carreau est tout noir.
Arrête, n’allume pas ces cierges.
Donne-moi la croix du clocher ;
donne-la-moi, te dis-je :
je veux porter parmi les ombres
comme une épée le crucifix.
Viens, Consuelo, n’aie pas peur ;
je sais qui tu es et qui j’ai été :
tu es la dernière fleur de mon automne,
moi, Enrique Gómez Carrillo. »

…..

C’est ainsi que le maître, vainqueur du sommeil,
s’endormit pour toujours.

4 l’amant de Marguerite : Alexandre Dumas fils fut l’amant de Marie Duplessis, dont il fit la Marguerite de son roman La Dame aux camélias.

5 j’étais le cinquième : On sait que les « trois mousquetaires » étaient quatre.

*

Rue de ville moderne (Calle de una ciudad moderna)

.

Maisons de cinquante étages,
servitudes colorées,
des millions de circoncis,
de machines, journaux, affiches,
et douleur, douleur, douleur.

Rubén Darío

.

Sous un grand vol d’aéroplanes,
la rue déroule ses bruits ;
la grande rue cosmopolite,
Noirs et blonds, Indiens et Chinois,
tous frères, tous Caïns,
tous distincts.
Des hommes impurs, qui ne s’aiment pas,
traversent le pur air libre,
bleu que l’envie tache de jaune.

Et l’air est plein de voix irradiées,
comme la terre de klaxons,
de sifflements,
de Noirs qui triturent de la musique
et la reconduisent au bruit primitif ;
bruit qui est plus bruit
car il possède un rythme,
est plus insistant et répété,
odieux, comme des assonances à la suite.

Les hommes élèvent des maisons de cent étages
et ne parlent plus aucune langue,
comme dans la Babel du châtiment biblique.
Les hommes ne s’aiment pas
et il semblait que le ciel allait les unir.
Dans mes oreilles vibre cette phonation :
oio, oio, oio, oio !

Dans la cuisine il n’y a pas de nourriture ;
au son de l’orchestre de casseroles
dansent les commensaux délirants,
et les vieilles grenouilles de Galvani
avec leurs pattes en tire-bouchon font des sauts dans le charleston.

Vénus athlétique en maillot de bain.
Des boxeurs ressemblant à des dentistes.
Des dentistes ressemblant à des boxeurs.
Des saxophones jouant au golf…
Oio, oio, oio, oio !

Le sanglier d’une motocyclette
passe en lançant ses grognements.
Les blonds jouent au football
avec la tête d’un Noir :
le pauvre Noir perd ses cheveux,
ses raisins noirs de Corinthe s’éparpillant sur la pelouse.

Fruits peints sans goût, fleurs peintes sans odeur,
gigantesques policemen de cirque.
Chez les barbiers on rase à l’ice cream soda
et l’on boit le savon liquide.
Les hommes ne sont plus ni hommes ni femmes
mais des êtres hybrides ;
elles se sont coupé les cheveux, eux les idées.
Homme et femme ne sont plus différents.

La rue a une lumière noire,
tant elle est profondément enfoncée sous le ciel de plomb.
On voit voler des oiseaux d’acier
et s’élancer des chemins de fer de trois étages.

Oio, oio, oio, oio !

Il n’y a plus de théâtre :
ce sont les photographies des films qui parlent.
Il n’y a plus de musique :
sur les gramophones croassent les disques ;
les hommes ont une voix de femme,
les femmes ont une voix de baryton.

Oio, oio, oio, oio !

Les maisons entassées
jouent aux dés du cubisme ;
les arêtes des coins de rue
coupent comme une lame.
Des couples passent en voiture,
s’embrassent et ne se sont jamais aimés.

Les cœurs sont-ils morts ?
on ne les entend plus battre.
L’air est plein de dérision, de haine,
de convoitise et de mauvais appétits.

Un bruit atroce :
Oio, oio, oio, oio !

Noirs à l’âme noire et au sang noir :
car nous sommes tous égaux, crie le socialisme.

Un cheval romantique passe comme une protestation,
trottant avec un rythme d’alexandrin :
il trotte, chantant avec une grâce rythmique,
rythme vivant, fringant et fier.

Il passe… et le bruit revient :
Oio, oio, oio, oio !

…..

Je ne sais que faire ; je mâche du chewing-gum
en pleurant, complètement ridicule.

*

Tachycardie (Tachicardia)

Sur le mur de la salle à manger, l’horloge
– cœur de la maison –
soumise au métronome du temps,
pas à pas, tic-tac, marche comme un soldat.

Parfois, après un gémissement de ses ressorts
– râle, toussotement ? – sa voix de bronze chante.

Sa chanson est triste,
car c’est la chanson des longues heures.
Mais elle ne chante pas à son gré, seulement quand
la baguette de Chronos le lui commande.

L’horloge de mon cœur va plus vite,
n’obéit pas, et l’émotion la fait sursauter.
Parfois elle bat des ailes comme un oiseau
et le médecin dit que c’est la tachycardie.

Mon cœur est un inquiet et sait
qu’on l’attend de l’autre côté :
ma mère, mon père et mon frère,
tendant leurs mains depuis l’autre rive,
mettent leurs doigts dans l’horloge de mon cœur
et l’accélèrent.
Mais le médecin, qui ne croit pas aux morts,
me dit que c’est seulement la tachycardie.

J’ai une nouvelle famille,
une femme douce et bonne ;
elle me regarde dans les yeux
mais ne voit pas à l’intérieur de moi.
J’ai une nouvelle maison
qui n’est pas comme l’ancienne ;
celle-ci, je la trouvai à ma naissance,
cette autre, je la loue.
C’est en vain que je cherche en elle un coin
où pleurer l’incompréhension de ceux qui m’aiment,
qui prennent soin de la santé de mon corps
et sont bons mais ignorent mon âme.

L’horloge de mon cœur est pressée,
et l’horloge du mur dit les heures longues.
Elles ne vont pas du même pas ;
mais toutes les deux se fatiguent.

…..

Malheur ! quand tous les cœurs du monde
seront atteints de tachycardie.

*

Isabel Flores Oliva, sainte Rose de Lima (Isabel Flores Oliva ¡Santa Rosa de Lima!) [Trois sonnets : complet]

I

Rose Flores Oliva, suave, douce,
nom qui tout à la fois oint et parfume,
divine plume du jardin liménien,
plume d’ailes angéliques et non d’oiseau.

Le vent a l’odeur du miel de ton rosier,
ta candeur frise les écumes du Rimac,
ta lumière céleste déchire notre brume
et du ciel péruvien tu es la clé.

De la sainte de Sienne, Catherine,
tu fis ton modèle, dans tes ferveurs transportée ;
mais autre fut la volonté divine,

qui souhaita que ta pieuse entreprise fût hispanique
et d’Avila t’envoya une hirondelle
avec l’habit et l’âme de Thérèse.

II

Si tu ne fus pas docteur parmi les docteurs
ni ne fis leurs vers ni leur prose,
les insectes, les oiseaux et les fleurs
écoutèrent tes paroles silencieuses.

Jésus fut l’amour de tes amours,
tu cherchas les épines d’une autre rose,
et généreuse tu donnas à mon drapeau
des couleurs de rose blanche et rouge.

Refuge d’infinie consolation,
reine de l’humilité dans la palestre,
soulagement des douloureux et des contrits,

toi, maestra du nocturne rossignol,
minime dompteuse de moustiques,
salut, douce Patronne et notre mère !

III

Étant Isabelle, comme Isabelle de Hongrie6,
la Vierge du Rosaire te fit Rose ;
encensoir de tes propres parfums,
tu répands une séraphique ambroisie.

Ton nom, clair comme la lumière du jour,
fit de ta ville son reliquaire ;
tu auras ici basilique et sanctuaire,
liménienne Rose de la sainte Marie !

Avec ta grâce tu viens à notre secours ;
dans nos poitrines fidèles n’enfonceront pas
leurs dards les péchés capitaux,

mais sept aiguillons de vertu,
sept abeilles qui butineront le miel
de la rose sans pareille de tes rosiers.

6 Isabelle de Hongrie : Isabel de Hungría. Le prénom Isabelle est emprunté à l’espagnol, où Isabel est une altération du prénom Élisabeth sous lequel cette sainte est connue en France, à savoir Élisabeth de Hongrie.

*

Les roses de la guerre (Las rosas de la guerra)

Ndt. Ce poème fait partie d’une série consacrée à la guerre civile espagnole, pendant laquelle Sassone prit parti pour le camp nationaliste, dont il se fit l’avocat depuis le Pérou après avoir échappé à la mort en Espagne.

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Les fleurs du romarin,
enfant Isabelle,
aujourd’hui sont des fleurs bleues,
demain seront du miel.

Luis de Góngora

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Les blessures de la guerre,
reine Isabelle,
aujourd’hui sont des roses de sang,
demain seront du miel.

Miel de paix victorieuse,
sainte résignation
de mères qui adoucirent
le sel de leur douleur.
Miel d’abeilles héroïques
qui butinèrent la fleur
triple des trois clous
du doux Rédempteur.

Les ombres de la guerre
demain seront lumière,
par la croix de l’épée
et la divine Croix,
et dans cette Espagne qui naît,
enveloppée de tulle blanc,
sur la terre imite le ciel
chaque chemise bleue.

Les hélices des avions
produisent le tourbillon ;
du tonnerre garde l’écho
la peau du tambour,
et dans la brume dense
de poudre et de bruit,
des aigres clairons
en chantant sort le soleil.

L’Espagne était endormie ;
incube de Satan
fut le sanglant prélude
du réveil violent ;
réveillée, la grande nouvelle
sera portée au monde
dans les cinq directions
des flèches de son faisceau.

Lie dans ta gloire, Espagne,
avec des branches de laurier
le joug de Ferdinand,
les flèches d’Isabelle,
car les blessures de la guerre,
tragique floraison,
aujourd’hui sont des roses de sang,
demain seront du miel.

*

Dernier rêve (Último sueño)

Je rêve mon dernier rêve de poète
car mon destin s’accomplit.
Longue ou courte, la vie est un chemin
qui nous conduit tous à la même destination.

Bien que je connaisse la recette de la vie,
l’envie de m’en servir diminue :
quand manque la force, l’adresse ne sert à rien
pour esquiver la dernière flèche.

L’âme lasse, engourdie,
j’aspire à la mort et dédaigne de vivre,
sentant en moi la jeunesse perdue.

La lutte pour la vie est une vaine entreprise
puisque vivre est seulement rêver la vie,
mourir est s’éveiller d’un songe.

Considérations de principe sur l’individu et la collectivité selon l’idéalisme personnaliste suédois, par Efraim Liljequist, Kant-Studien (Traduction)

Traduction par Fl. Boucharel de l’essai Prinzipielles über Individuum und Gemeinschaft nach dem schwedischen Persönlichkeitsidealismus de Per Efraim Liljequist (ou, le plus souvent en Suède, Liljeqvist), publié dans le journal Kant-Studien, volume 40, cahiers 1-3, 1935, pp. 81-95.

Le philosophe suédois Per Efraim Liljequist (1865-1941) est le dernier représentant d’une philosophie inconnue en France mais qui fut, dit-on, pendant quelque cent ans une sorte de « philosophie nationale » de la Suède, le boströmianisme, du nom de son fondateur Christopher Jacob Boström (1797-1866).

L’essai qui suit a été rédigé en allemand. Dans le volume des Kant-Studien dont nous nous sommes servi, ne se trouve malheureusement que la première partie, la suite étant renvoyée au prochain numéro, que nous n’avons pu jusqu’à présent consulter. Quand ce sera le cas, nous ne manquerons pas de traduire et de publier sur ce site la suite et fin de l’essai. Il nous semble important d’introduire notre lecteur à cette philosophie sans attendre de trouver un exemplaire de la revue, recherche dont le résultat est au demeurant incertain.

Avant de présenter l’essai lui-même, voici ce qu’une rare étude française sur la philosophie dans les pays scandinaves dit au sujet du « boströmianisme ». Il s’agit du « Que sais-je ? » sur Les philosophies scandinaves, par Olivier Cauly (1998). Liljequist est cité deux fois dans l’ouvrage (pour dire chaque fois qu’il est le dernier représentant du boströmianisme), sans que sa propre pensée, toutefois, ne soit présentée.

« La pensée suédoise (et dans une large mesure d’expression suédoise pour la Finlande) a encore plus souffert de cette situation [son isolement international]. Certes, il y a les figures de la reine Christine, de Linné et de Swedenborg. Mais toutes trois possèdent pour des raisons différentes un rapport oblique à la philosophie et l’on sait par exemple le sort qu’a réservé Kant à Swedenborg, devenu pour longtemps la figure emblématique de la divagation, mais dont le passé scientifique et philosophique se trouvait par là même radicalement occulté. Le paradoxe est que l’on est venu à ne plus rien savoir de philosophes de la stature d’un Höijer à l’époque de l’idéalisme ou plus récemment de celle de Hagerström. Mais il faudrait encore évoquer la figure de Boström dont l’influence sur la philosophie suédoise fut décisive au XIXe siècle, au point d’avoir engendré ce que certains historiens appellent une véritable philosophie nationale (le Boströmianisme) qui persistera jusqu’à la mort de son dernier représentant E. Liljequist en 1941. » (op. cit. p. 5)

L’isolement de la pensée suédoise doit être relativisé. Selon Cauly, cet isolement prendrait fin après la Seconde Guerre mondiale, par l’insertion sur la scène académique internationale via l’usage de l’anglais (et, de fait, l’adoption des tendances de la philosophie anglo-saxonne) ; or, avant la Seconde Guerre mondiale, il n’était pas rare, il était même courant que les philosophes et d’autres intellectuels scandinaves écrivissent en allemand et fussent donc connus dans la sphère culturelle germanophone, une tendance qui a entièrement disparu après la guerre (et, selon nous, du fait de la guerre, c’est-à-dire du fait des armes). L’essai de Liljequist ici traduit fournit un bon exemple de ces contacts : avec un texte en allemand publié dans la prestigieuse revue Kant-Studien (sur deux numéros), il est impossible de dire que ce philosophe était inconnu dans les pays et les communautés de langue allemande. L’unique note de bas de page dans l’essai de Liljequist montre d’ailleurs qu’il faisait aussi des conférences en langue allemande, à l’intérieur (Berlin, 1934) comme en dehors du Reich (Vienne, 1933). Avant cela, les auteurs scandinaves, comme ceux du reste de l’Europe, écrivaient en latin, d’abord entièrement dans cette langue, puis dans l’une ou l’autre langue, le latin et la langue nationale : leurs œuvres en latin étaient par conséquent sur un pied d’égalité avec celles des auteurs d’autres pays européens, en termes d’accessibilité linguistique. L’œuvre de Boström, par exemple, est encore en partie écrite en latin, jusque dans les années 1840. (Le fait qu’elle soit restée inconnue en France ne tient donc peut-être pas tant à un isolement de la Suède qu’à un isolement de la France !) Poursuivons les citations.

« Si l’idéalisme est devenu après Höijer la conscience philosophique de la Suède, c’est aussi au prix d’une évolution qui le détermina davantage comme une philosophie de la religion, sans doute plus conforme aux aspirations d’une monarchie conservatrice. Ce sera le cas notamment de la pensée de C. J. Boström dans les années 1830, qui définira lui-même sa philosophie comme un « idéalisme rationnel », mais qui unit plus étroitement la rigueur de la construction systématique (l’héritage de Höijer) à la profondeur de l’aspiration religieuse. » (op. cit. p. 80)

« Après Höijer, mais d’une tout autre manière que lui, Boström est la figure la plus marquante de l’idéalisme suédois. Il appelait lui-même sa philosophie, en conservant l’orientation de ses prédécesseurs, un idéalisme rationnel, en réalité un système (l’héritage de Höijer) comprenant la théologie, l’anthropologie et l’ethnologie (entendue toutefois comme science des fins de l’humanité). La philosophie théorique se subordonne à la philosophie pratique dans le sens où Boström l’entend, c’est-à-dire à la religion pensée comme source de l’éthique et du droit. La philosophie possède par conséquent le caractère d’un système achevé qui trouve son fondement en Dieu considéré moins comme la raison impersonnelle de tout ce qui est que comme personnalité morale absolue. Comme telle, elle est la fin à laquelle tout homme aspire à travers la reconnaissance de la loi suprême de sa personnalité.

« La philosophie de Boström prend sa source au voisinage de Berkeley et de Leibniz pour y trouver le fondement d’un idéalisme pour lequel tout ce qui est et vit est fondamentalement sujet, c’est-à-dire perception. La réalité est en soi spirituelle dans la mesure même où toute vie est conscience, c’est-à-dire une perception qui se perçoit elle-même plus ou moins confusément (Leibniz) dans sa représentation du monde. Esse et percipi sont alors des concepts identiques (De mente ac perceptione aphorismi, 1839). À l’instar de Biberg et de Grubbe, Boström va voir dans la perception la racine d’une raison qui enveloppe le sens de l’infini et élève tout homme au-delà de sa représentation seulement finie du monde pour lui donner de surcroît une perception de l’absolu ou de Dieu lui-même en tant qu’il comprend la totalité des idées (perceptions) de tous les êtres. La rationalité de l’être même de l’homme se déduit de sa capacité à réfléchir sa perception (conscience).

« L’idéalisme de Boström se dévoile en réalité comme une éthique religieuse formulant l’exigence à tout homme [sic] de s’élever de son être perçu en Dieu à la perception de cette idée pour exprimer dans sa vie cette conscience de soi en Dieu. L’idéal d’une vie rationnelle (sagesse) impose le devoir de s’approprier cette idée pour la réaliser dans sa personnalité, à l’image de la personnalité de Dieu. La fin de l’éthique ne peut comme telle se restreindre à la seule autonomie de la personnalité, ce que Boström a exprimé en disant que la sagesse doit comprendre la béatitude qui est pour l’humanité l’établissement du royaume de Dieu sur la terre. Boström qualifie au demeurant de rationalisme positif une telle éthique, pour mieux la distinguer de celle, négative selon lui, de Kant, qui en reste à l’abstraction du Sollen et à la pensée seulement formelle de l’autonomie.

« Dans sa théorie de l’État, Boström refuse d’une manière générale la théorie contractualiste des Lumières pour exposer le concept d’un organisme supérieur et d’une personnalité morale distincts de la société civile. La meilleure législation est par conséquent celle qui réalise l’idée de l’État incarnée par un monarque réunissant le législatif et l’exécutif. L’État lui-même se fonde en dernière instance sur la personnalité absolue de Dieu dont le monarque est le représentant en tant qu’incarnation de l’idée pratique (Satser om lag och lagstiftning, 1845, Propositions sur la loi et la législation). L’influence de Hegel est au demeurant manifeste sur tous ces points. » (op. cit. pp. 101-102)

Christopher Jacob Boström par C. J. Hallström

Cet exposé, certes sommaire, est important pour au moins deux raisons avant la lecture de l’essai qui suit. Tout d’abord, l’expression « idéalisme personnaliste », par laquelle nous traduisons le terme Persönlichkeitsidealismus, peut être à présent comprise, au vu de ce qui figure dans cet exposé sur la notion de « personnalité ». Nous avons emprunté l’expression commode d’« idéalisme personnaliste » à la traduction espagnole « idealismo personalista » du dictionnaire philosophique Ferrater Mora. Il n’y a pas de lien avec le courant de pensée connu en France sous le nom de « personnalisme » (Mounier).

Ensuite, le présent essai de Liljequist traite de la théorie du contrat social, pour s’y opposer, ce qui confirme l’exposé de Cauly quand celui-ci écrit que « [d]ans sa théorie de l’État, Boström refuse d’une manière générale la théorie contractualiste des Lumières ». Liljequist discute la fameuse idée du contrat social non pas en remontant seulement jusqu’à Rousseau, comme on le fait en France, ni jusqu’à Hobbes, comme on le fait en Angleterre, mais jusqu’à l’Antiquité grecque, puisque c’était une théorie de sophistes fameux en leur temps, combattue tant par Platon que par Aristote.

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CONSIDÉRATIONS DE PRINCIPE SUR L’INDIVIDU ET LA COLLECTIVITÉ
SELON L’IDÉALISME PERSONNALISTE SUÉDOIS

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par P. E. Liljeqvist, Lund (Suède)

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La question ici traitée est l’une des plus importantes de la philosophie du droit et de la philosophie politique, peut-être même la plus importante, mais n’a pas encore trouvé de solution unanime : il s’agit de la question de la personnalité de la collectivité et en particulier de l’État. Cette question a pu paraître dans le passé d’une plus grande actualité que ce n’est le cas aujourd’hui, alors qu’elle est bien souvent écartée comme une question métaphysique ; en Suède, ce fut même une question brûlante en raison de la défense zélée par Christopher Jacob Boström de la représentation politique des quatre états et la forme plutôt agressive de cette défense. Tant que ce sujet de discorde faisait passer les autres au second plan dans la politique intérieure de la Suède, Boström fut le porte-parole et le théoricien philosophique du conservatisme de l’époque, à la fois véhémentement combattu par le libéralisme et le combattant avec véhémence. Avec le triomphe du bicamérisme en Suède – comme presque partout ailleurs dans le monde civilisé –, l’intérêt public pour cette question disparut1 ; elle ne semblait plus s’agiter que dans la cervelle de quelques théoriciens endurcis. C’est seulement ces derniers temps qu’elle a regagné une certaine actualité, non sans rapport avec les tendances à l’œuvre dans l’aire culturelle allemande, à l’instar des conceptions d’Othmar Spann.

La participation de Boström aux discussions politiques de son temps avait pour fondement, tout d’abord, sa doctrine de la personnalité inhérente à toute communauté réelle entendue dans le sens le plus élevé, une doctrine qui s’inscrit naturellement et de manière éminente dans son idéalisme personnaliste mais n’en est pas, cependant, une extension nécessaire ; deuxièmement, sa séparation stricte des deux collectivités les plus importantes, le peuple et l’État, qui poursuivent chacun des buts différentes, à savoir, pour le peuple, un libre but moral, la culture, et, pour l’État, le droit formel ou juridique2, essentiellement coercitif, en gardant à l’esprit que pour la moralité la disposition intérieure est ce qui est le plus important et ce qui doit être souhaité (moralité), tandis que pour le droit l’obéissance extérieure suffit (légalité) ; troisièmement, son idée que le peuple a pour organes immédiats les quatre états, noblesse, clergé, bourgeoisie et paysannerie, qui sont eux-mêmes des personnes ; quatrièmement, enfin, le fait que le peuple et l’État, malgré leur distinction, sont, un peu comme contenu et forme, assignés l’un à l’autre et constituent une communauté de vie organique, où la direction revient à l’État, que le peuple doit utiliser comme son organe selon certaines voies. Sur les individus, en revanche, aucun droit quel qu’il soit ne se laisse directement fonder, ni le droit formel ou juridique ni le moindre droit moral ou éthique : la condition indispensable de tout droit est apportée par les communautés en tant que personae morales. Sur les communautés dites publiques, à commencer par l’État, se fonde le droit formel ou juridique, essentiellement coercitif. Un droit d’une tout autre nature, droit privé ou moral-éthique, en tant que tel non coercitif – et qui ne doit pas être confondu avec le droit civil de la théorie juridique, en ce qu’il ne vise nullement à réguler certaines relations personnelles extérieures mais ce qui est moralement juste dans la poursuite des tâches culturelles à l’intérieur de cercles plus ou moins grands –, ce droit privé ou moral-éthique repose sur les communautés privées ou morales qui font partie du peuple et que, par conséquent, Boström décrit comme subordonnées à l’État jusqu’à un certain point, tout comme le peuple lui-même. Les individus font directement partie de la communauté privée ou morale qu’est la famille : la famille – allant de pair avec le mariage, et les deux, selon Boström, étant des personnes dans « l’être pour soi » (im Für-sich-sein) – fait partie de la société communale ; cette dernière est à son tour en relation organique avec les quatre états du peuple, en ce que les états ont leurs racines dans la commune. La relation organique-personnelle des quatre états avec le peuple et l’État a déjà été évoquée. J’ajouterai, en guise de parenthèse, que vers la fin de sa vie Boström en vint à nier le caractère organique des communes, ne voyant plus en celles-ci qu’une unité locale – sans vraiment de raison suffisante pour cela, car à peu près tout ce qui conduit à caractériser une communauté au sens le plus éminent se trouve également ici. Boström fut vraisemblablement conduit à cette nouvelle position, sans en avoir conscience, par le fait qu’avec les sociétés communales se laisse gagner un support relativement organique pour le système bicaméral tellement honni par lui et considéré comme inorganique. Quoi qu’il en soit, pour le Boström de la dernière période, les sociétés communales doivent être, historiquement parlant, exclues de la catégorie des communautés au sens le plus éminent.

L’État est dans cette conception un organisme de communautés plus ou moins élevées – toute une hiérarchie, si l’on veut, de personnalités organiques associées selon différents degrés de dignité. Au-dessus de l’État, la même perspective se prolonge avec des communautés en devenir tels que les systèmes d’États et le système des systèmes d’États. Ces derniers aussi sont pour Boström des personnalités, qui, depuis les profondeurs de la possibilité, tendent de manière toujours plus certaine à leur pleine réalisation dans le monde. Si le système des systèmes d’États devenait une réalité, avec une personnalité mûre et de pleine capacité, la paix perpétuelle serait atteinte – dans la mesure où quelque chose peut être dit perpétuel en ce monde du changement et de l’éphémère –, alors serait aussi réalisé principiellement le droit dans sa forme ultime et la plus haute, tous les conflits entre droit et puissance disparaîtraient, il ne serait plus nécessaire que l’État possède une autre puissance que celle couverte par le droit et sa puissance ne servirait plus que comme instrument de la réalisation de ce dernier. Protégée par le droit formel, la moralité pourrait connaître un épanouissement jamais connu encore, dans l’accomplissement de l’ensemble de ses tâches culturelles.

En dehors de la communauté, sous toutes ses formes, et sans la communauté, il n’y aurait au contraire, comme cela ressort de ce qui a été dit, aucun droit. La thèse faisant de l’individu la source et l’origine du droit n’est pas validée par l’examen. L’individu n’a pas de droits par sa nature propre originelle ou avant la communauté, mais seulement dans la communauté et par elle. De même, il a des droits par chacune des communautés auxquelles il appartient, même si c’est l’État qui conduit de manière privilégiée à la stabilisation de ses droits. Plus sont nombreuses les communautés auxquelles l’individu appartient, plus il a de droits et, inversement, moins elles sont nombreuses, moins il a de droits : une thèse aux antipodes de l’ancien droit naturel puisque le droit naturel signifie que l’individu a par nature droit à tout, que ces droits naturels sont non seulement innombrables mais aussi éternels et illimités, qu’aucune communauté ne peut être bâtie sans une limitation des droits de ses membres, limitation qui débouche finalement sur leur annulation : status civilis, la société civile, signifie l’absence de droits, du moins s’agissant des droits naturels de l’homme. S’il peut y avoir, et dans quelle mesure, une compensation pour cette perte, dans les droits civils, c’est, à l’intérieur du droit naturel, une question sujette à débat.

Le point de vue développé par Boström sur les relations entre l’individu et la société ou la collectivité, entre l’individu et l’État, est indéniablement grandiose mais à des années-lumière de la façon de voir des classes éduquées ! Pour ces dernières, une telle doctrine est un discours fabuleux, pour beaucoup, un pur non-sens – surtout en raison de l’insistance sur la personnalité réelle et pleinement individuelle de toute communauté dans le sens le plus éminent, une personnalité qui serait parfaitement analogue à celle de l’être humain. L’opinion éduquée nourrit encore majoritairement les mêmes tendances contre la doctrine de Boström telle qu’elle vient d’être esquissée3, même si les luttes politiques internes ont lieu aujourd’hui sur d’autres questions, sur une autre toile de fond après un grand déplacement de coulisses. Mais on voit sans peine encore dans les questions de notre époque le problème de la relation de l’individu à l’État et plus largement à la collectivité.

La marque du moment présent n’est cependant pas la seule politique intérieure, même si, en Suède comme dans bien d’autres pays, les querelles partisanes ne se sont nullement tues à la veille de l’embrasement mondial ni ne peuvent, depuis lors, être conduites à un silence pensif devant la fumée qui continue de monter des ruines. En face de tensions internationales ayant éclaté en conflit mondial sans précédent dans l’histoire, le problème fondamental de la philosophie politique tel qu’il vient d’être présenté peut paraître sans importance. Mais une telle supposition est peut-être trompeuse. Il existe peut-être, en profondeur, une véritable unité vitale entre politique intérieure et politique internationale. La recherche est en train de se rendre mieux compte des corrélations qui vont dans ce sens, et dont la célèbre phrase de Clausewitz, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », ne serait qu’une application spéciale. Il ne faudrait pas méconnaître, derrière cette thèse, la conception selon laquelle la politique est par nature quelque chose d’unitaire et d’intégral, quelque chose d’organique, et que par conséquent politique intérieure et politique internationale ne doivent pas être séparées. Dans tous les cas, la guerre mondiale fut menée non seulement par les moyens de la politique internationale mais aussi, et au moins autant, par ceux de la politique intérieure. L’expérience semble confirmer que politique intérieure et politique internationale sont la continuation l’une de l’autre. Le problème central de la philosophie politique se pose alors autant dans le domaine de la politique internationale que dans celui de la politique intérieure. Pensée jusque dans ses conséquences ultimes, cette considération suggère une interdépendance organique complète dans la vie de toutes les communautés authentiques et conduit à l’idée d’une communauté englobant tous les États ainsi que des sortes d’individus, peut-être pas directement mais de telle façon que les États se groupent en unités supérieures qui auraient au-dessus d’elles une ultime unité collective achevée. Je n’ai pas besoin de souligner qu’un tel point de vue est conforme aux vues de Boström, si l’on voit dans toute communauté authentique une personnalité.

Peu de temps après l’éclatement du conflit mondial, un historien anglais, J. W. Allen, publia un livre intitulé Germany and Europe, dans lequel il soutient que la cause profonde de la crise mondiale serait l’opposition entre une conception ouest-occidentale et une conception germanique de l’État. Dans la première conception vivrait la pensée que l’État existe pour l’individu, qu’il est en définitive un contrat libre des individus en vue de la réalisation de leurs buts, une création des individus pour la couverture de leurs besoins vitaux. En principe, il devrait donc dépendre de la volonté de l’individu d’être ou non partie à un tel contrat, de se maintenir dans l’État ou de s’en séparer. Et je suis frappé par ce qu’un collègue danois me présenta un jour comme étant la conception danoise de l’État, à savoir l’idée que l’État serait quelque chose comme un club, où l’individu fait connaître sa volonté d’en faire partie ou d’en sortir ; à coup sûr, les sympathies du Danemark pour les puissances alliées au moment de la guerre mondiale ne tenaient pas tant, dans ce cas pas, à la question du Schleswig-Holstein qu’à une vision du monde. En Allemagne, au contraire, prévaudrait selon Allen l’opinion surannée selon laquelle l’État est une sorte d’organisme naturel au sein duquel les individus partagent une communauté vitale. – Or la conception de l’État et de la collectivité comme être personnel est manifestement un développement idéaliste de la conception organique de l’État et de la société ou de la collectivité. On ne peut donc dénier à notre problème une actualité profonde, quand bien même les apparences donneraient peu de prise à une telle interprétation.

Si Allen est dans le vrai en parlant d’opposition entre les conceptions de l’État en Allemagne et dans les puissances alliées, entre d’un côté la conception organique de l’État et de la communauté et de l’autre la théorie du contrat social, et si ces conceptions opposées furent les véritables forces internes en jeu dans la crise mondiale, on peut alors expliquer le fait qu’en Suède comme ailleurs les sympathies exprimées dans le cadre de ce grand conflit international aient été corrélées à des lignes de séparation en politique intérieure. Là où dominait une conception organique des communautés et de l’histoire, les sympathies allaient le plus souvent vers l’Allemagne ; le radicalisme, au contraire, dans la mesure où il est fortement influencé par la théorie du contrat social, soutint généralement les puissances alliées. Comme, en outre, le développement politique des pays dits civilisés s’est accompli dans le sens du radicalisme, défini par les conceptions inorganiques de la théorie du contrat social, on comprend que l’Allemagne et ses alliés eurent en réalité pour ennemi le monde entier ou peu s’en faut, et que ce monde croyait mener un combat pour la civilisation, l’humanité, le droit et la culture, contre la barbarie.

Il n’est guère besoin de souligner qu’un grand nombre de facteurs produisirent des exceptions et continuent d’en produire après le traité de paix, plus encore même que pendant le conflit, semble-t-il, en particulier parce que ce traité est revenu sur toutes les proclamations et promesses qui avaient été faites. La cause invoquée par Allen est certes une raison de philosophie de l’histoire, difficilement constatable, mais elle n’en donne pas moins à penser. Laquelle de ces deux conceptions de l’État et de la communauté est réellement la plus surannée – pour Allen, la conception organique –, c’est une question à laquelle nous allons revenir dans un instant. Pour le moment, je suis bien moins intéressé par les conséquences évidentes au plan de la philosophie de l’histoire et de la philosophie politique qui viennent d’être suggérées que par le fait qu’Allen retrouva au plus profond de la situation d’alors en politique internationale ce que j’ai plus tôt appelé le problème fondamental de la philosophie politique : le problème de l’individu dans sa relation à l’État, à la collectivité. Si la solution à ce problème se dégageait de la façon suggérée plus haut, à savoir par l’intégration organique des communautés dans des formes supérieures, de façon analogue à l’intégration de l’individu dans la forme la plus directe de la communauté (famille, c’est-à-dire mariage), et via celle-ci à la suivante, et ainsi de suite, ce serait de toute évidence une réfutation du point de vue adopté principiellement par Allen.

Selon Allen, la conception organique de l’État et de la communauté est « surannée ». Elle est, c’est certain, la plus ancienne historiquement, mais cela ne signifie nullement qu’elle soit surannée. En disant « la plus ancienne historiquement », j’entends qu’elle est celle qui paraît spontanément au sein de l’humanité dès lors que celle-ci est éclairée par la lumière de l’histoire. Je laisse en suspens la question de la valeur des spéculations sur les développements préhistoriques, au cas où elles postuleraient autre chose. – Au moment où l’homme entre dans la lumière de l’histoire, la manière animiste de réagir à l’existant domine encore. Cette manière animiste « anime » les choses (leur confère une âme) et les personnifie. Les faits de formation de mythes et légendes sont suffisamment connus pour que je n’aie pas besoin de m’y attarder. Les études du folklore ont permis d’établir avec profusion leurs effets durables jusque dans les temps présents. Imprégnées par cette façon de voir, les plus anciennes spéculations de philosophie naturelle chez les Grecs de l’Antiquité articulent l’hylozoïsme, c’est-à-dire appréhendent la matière originaire comme vivante et animée (pourvue d’âme). C’est selon le même point de vue que l’être humain appréhende à l’origine sa relation aux ensembles sociaux nés spontanément : il a avec eux une relation d’appartenance vitale, de sorte que l’homme n’est rien en soi et qu’il est tout ce qu’il est par le biais de ces communautés. Sans droit en soi, il acquiert tout le droit via la communauté, qui peut par conséquent aussi tout lui demander. Toute vertu est comprise dans son être, du moins par l’Antiquité, comme une vertu civile, l’homme libre ne trouve que dans la vie politique les actes dignes de lui, ainsi que le bonheur dont il est capable. Quand l’individu, en hybris titanique, s’élève contre la puissance supérieure de la communauté, sa situation devient inévitablement tragique.

Ai-je besoin de rappeler comment et par qui fut sapé le naïf esprit commun imprégné de cette façon de voir ? Les inventeurs de la théorie du contrat social furent les sophistes. Selon Protagoras, les hommes s’accordent pour former une société afin de se défendre en commun contre les bêtes sauvages et d’autres dangers. Mais la théorie du contrat social se développe immédiatement comme opposition entre la nature et la loi. Dans cette opposition est anticipé le droit naturel de la Renaissance, qui établit une distinction stricte entre status naturalis et status civilis. Les promoteurs de cette idée sont d’abord, d’après Platon, le sophiste Hippias et l’élève des sophistes Calliclès. Pour ce dernier, le droit de nature est le droit du plus fort, c’est-à-dire purement et simplement la force. Seulement, pour se prémunir de l’oppression par les plus forts, les faibles s’unissent et mettent le droit, droit de nature qui veut que les forts dominent et les faibles obéissent, cul par-dessus tête. Il n’est donc pas étonnant que le plus fort se soustraie à la loi de l’État dès qu’il le peut sans dommage pour lui ! Le remarquable esprit de suite de la pensée grecque se montre ici en ce qu’on voit tout de suite clairement comment la théorie jusnaturaliste du contrat social aboutit à l’anarchie. Cet esprit de suite se montre aussi en ce que l’état de nature et l’homme naturel sont pensés exclusivement selon la sensibilité, sans la moindre injection d’éléments rationnels indéfinis compris de manière confuse. Si le droit de nature est la puissance du plus fort, le paradoxe ne peut pas davantage expliquer que l’on nie tout droit réel que la célèbre phrase de Protagoras, pour qui « toute chose est pour chacun comme elle lui apparaît », ne pouvait dissimuler son scepticisme épistémologique radical. Si le droit de nature est la puissance du plus fort, toutes les formules jusnaturalistes plus récentes, que l’on aurait dans l’état de nature droit à tout ou que les droits y seraient infinis, illimités, deviennent aussitôt caduques : même le plus fort n’a pas le pouvoir de tout faire et ne possède pas une force infinie, illimitée.

Contre ce genre de doctrines dissolvantes pour toute forme de communauté, Platon réagit avec tous les moyens de la spéculation. L’État, dont les but sont les mêmes que ceux de l’individu, à savoir la justice, la moralité, est conçu comme un homme en grand, avec les mêmes rapports organiques aux individus que l’homme individuel avec ses membres ou l’âme avec ses facultés. Aristote aussi conçoit l’État comme totalité morale organique, en dehors de laquelle l’individu ne peut atteindre ses buts et à laquelle il est prédisposé par nature. La pensée de ces deux philosophes définit aussi dans une large mesure celle du Moyen-Âge, quand celui-ci se préoccupe du problème, et elle trouve alors à s’employer particulièrement dans l’Église, où l’on a voulu voir un corpus mysticum Christi. Le Christ avait lui-même expliqué à ses disciples : « Je suis la vigne, et vous, les sarments. » L’Église en tant que communauté, c’est-à-dire une personne. Dans son recours à des points de vue organiques et à une théologie toute extérieure, le Moyen-Âge se porte cependant à de tels extrêmes qu’il a fait perdre tout crédit à la position principielle ici indiquée, si bien que la pensée philosophique à partir de la Renaissance n’a pendant longtemps rien voulu en savoir. Ce n’est qu’avec Leibniz que fut réhabilitée la conception organique, mais seulement pour chaque monade en soi, non pour les relations des monades entre elles, ce qui ne viendra qu’avec les spéculations postkantiennes, nous y reviendrons. Entre le Moyen-Âge et les spéculations postkantiennes s’épanouit le droit naturel des temps nouveaux, dont la conception contractualiste de la communauté subsiste encore de nos jours, comme chez l’Anglais Allen.

Présenter cette théorie dans les différentes formes où elle a été développée par la spéculation jusnaturaliste de plusieurs penseurs à partir de la Renaissance serait superflu. Je la montrerai dans ses traits caractéristiques, qui apparaissent encore dans les affirmations d’Allen exposées plus haut. Que la collectivité ait pu être expliquée en supposant un contrat libre à sa naissance dans le monde humain est une construction si contraire à l’expérience qu’une telle grossièreté laisse rêveur. Il ne fallut pas attendre longtemps pour que parût l’objection qu’avec une telle pensée les faits sont culbutés tête en bas : il est en effet impossible d’expliquer l’État par un contrat puisque c’est au contraire l’État qui définit et limite tous les contrats. Les contrats ne sont nullement valides et contraignants du seul fait de leur forme, ainsi que Hobbes paraît le croire avec sa thèse pacta sunt servanda, « les conventions doivent être respectées ». La théorie juridique connaît une chose comme le pactum turpe : des contrats de nature indigne ou à tout le moins illicite, auxquels ne peut être reconnue la moindre validité. – La théorie du contrat social ne pouvait chercher à affaiblir cette objection que de la manière suivante. Dans le cadre de l’État, c’est un fait que naissent et disparaissent des sociétés et des communautés, qu’on y entre et qu’on en sort, et ce par convention, c’est-à-dire par libre choix. X conclut un mariage avec Z ; et la loi positive aurait le pouvoir de décider qu’un mariage peut être dissous par libre accord des époux. Y quitte sa commune et en intègre une autre, par libre choix. N. N. choisit librement sa profession et, changeant plus tard d’idée, prend un autre métier ; l’intégration dans un certain état résulterait donc du libre arbitre de l’individu. C’est de la même manière que se font et défont les sociétés commerciales – par libre accord –, et tout ce qui s’appelle société ou communauté au sens le plus éminent serait à comprendre selon le même parallélisme.

En supposant que l’on puisse expliquer de cette manière la naissance de sociétés ou communautés particulières, il n’en résulterait pas pour autant que l’on ait expliqué la naissance de la vie collective elle-même parmi les hommes. Nous ne connaissons pas d’individus n’ayant pas grandi et vécu dans un cadre social. La communauté est factuellement un prius pour tous les individus contractants, même si des sociétés ou communautés particulières peuvent naître à la suite d’accords individuels. Supposons que l’on voulût, dans un esprit de robinsonnade, conduire une expérience avec un certain nombre d’individus des deux sexes isolés à leur naissance et grandissant dans un complet isolement avant d’être réunis, pour déterminer s’ils en viendraient par accord à constituer une sorte de société ou communauté, on ne pourrait pourtant pas exclure le facteur héréditaire – et leurs parents et ancêtres ont vécu une vie sociale. Une telle expérience ne prouverait même pas, dans le meilleur des cas, ce que l’on voudrait prouver. Sans parler des difficultés et contradictions de toutes sortes qui apparaîtraient dans la conduite de l’expérience : comment les nourrissons isolés pourraient grandir sans soins ou comment ces soins seraient possibles en maintenant l’isolement, comment l’accord libre pourrait se produire sans la médiation du langage ou comment un langage compréhensible pourrait se présenter aux contractants dans un isolement complet, etc. etc.

Aujourd’hui encore, les perspectives de résolution par la biologie du problème de la generatio spontanea ou autogénération de la vie ne semblent pas particulièrement bonnes – la thèse omne vivum ex ovo prévaut toujours, ou sa forme modernisée omnis cellula e cellula : toute cellule présuppose pour sa naissance une autre cellule. L’hypothèse bien connue de mon compatriote Arrhénius au sujet de l’immigration des germes de la vie sur notre planète [panspermie] est caractéristique de la détresse de la recherche en biologie vis-à-vis de ce problème. Mais il est plus certain encore que les sciences sociales ne pourront jamais expliquer comment on pourrait penser la naissance de la société ou de la communauté par une convention à partir d’un état absolument asocial. – La théorie du contrat social, rejeton de la pensée anhistorique et non empirique, est une forme superficielle de spéculation empiriste constructionniste et par là-même, si elle est quelque chose, c’est une chose surannée. Le reproche d’Allen quant au caractère suranné de toute conception organique de la communauté lui est applicable à bien plus juste titre.

Un autre trait non empirique de la théorie du contrat social est plus important encore : le fait que les associations économiques entre les hommes sont si volontiers considérées comme le modèle des sociétés ou communautés au sens le plus éminent, un trait par lequel on témoigne de son propre aveuglement sur quelque chose d’absolument constitutif pour les sociétés ou communautés au sens le plus haut. Je me bornerai dans un premier temps à certains cas où il semblerait que telle société ou communauté particulière se fasse ou se défasse, s’agrandisse ou perde des membres en fonction du libre choix des individus. Le mariage est conclu par accord ; et certains ont revendiqué qu’il puisse être dissous de la même manière. Indubitablement, des mariages sont conclus, et ce n’est pas rare, en vue par exemple de gagner des avantages économiques, des titres nobiliaires ou une position sociale : tel homme cherchera à mettre de l’ordre dans ses finances par un riche mariage, telle femme recevra de son mari un titre convoité – dans le meilleur des cas avec une claire conscience de la situation, sans illusions de part et d’autre. Comment, à présent, une psyché normale réagit-elle face à de telles situations ? Par une ostensible improbation. On concède qu’il y a mariage dans les formes mais on y voit un abus des formes : ce n’est pas ce que le mariage devrait être, aucun mariage ne devrait être conclu sur un tel fondement. Autre exemple. Un homme et une femme sont épris l’un de l’autre, il n’existe aucun obstacle légal au mariage, ni aucune barrière morale, la santé, les conditions de fortune etc. permettent le mariage. Dépend-il ici du libre arbitre des deux qu’un mariage se conclue ? Certainement pas. On dira peut-être que le mariage sera conclu librement. Peut-on vraiment compter là-dessus ? Cet homme tient peut-être par nature à son confort et craint les cris des enfants, son aimée est pusillanime et, fuyant les douleurs de l’enfantement, ne veut pas d’enfants. Il n’est pas du tout certain, dans un tel cas, qu’un mariage se fera ; et s’il se fait, il restera peut-être, contre la nature du mariage, sans enfants. Une psyché normale réagit face à une telle situation [le mariage conclu sans désir d’enfants, je suppose. Ndt] par l’improbation la plus ferme. Et notre psyché ne peut pas non plus approuver qu’un mariage soit dissous arbitrairement [par libre arbitre]. Seul le point de vue du ferme Sollen doit ici décider.

Cela vaut également pour le choix du métier. Les qualités naturelles, les possibilités économiques, les besoins de notre peuple et de l’humanité le placent par principe au-dessus de la sphère du libre arbitre. Ou, nous tournant à présent vers la vie de l’État, si un voleur ou un assassin disait : « J’ai mis fin en mon for intérieur au contrat social et l’on ne peut légitimement demander une renonciation formelle extérieure car je n’ai jamais véritablement conclu un tel contrat, je suis seulement né dans cette société existant de fait », certainement la psyché normale exigerait dans tous les cas la condamnation de ce criminel aux arguments d’anarchiste ; et elle ne se satisfait pas de rabaisser la sanction pénale à un acte de pouvoir mais conçoit l’activité pénale en même temps comme un droit et un devoir de l’État et de ses organes.

Le devoir, le devoir et encore le devoir, c’est le point de vue en dehors duquel toute pensée sociologique fait inévitablement banqueroute. Or la théorie du contrat social croit pouvoir se passer de ce point de vue ou du moins ne perçoit pas son importance fondamentale. Le point de vue des droits est lui aussi indispensable, bien sûr, mais il est bien plus facilement faussé. Et le point de vue des droits est faussé dès lors qu’il n’est pas pensé en cohésion avec celui des devoirs mais seulement comme une liberté admise d’agir et de laisser agir arbitrairement. Le devoir est la pierre angulaire que rejettent les architectes de la théorie du contrat mais sans laquelle ne peut être construite aucune théorie solide de la société ou de la communauté, in specie aucune théorie de l’État, pas plus que n’est possible sans elle la moindre philosophie pratique.

Une théorie sociale, une philosophie, pratique ou théorique, qui laisserait Kant de côté ne peut à notre époque être que dépassée. C’est une question différente de savoir si l’on peut ou si l’on doit en rester à Kant†. À cet égard, il convient de remarquer que Kant lui-même n’est pas parvenu à une conception organique de l’État et de la communauté ; encore moins attribue-t-il une personnalité à l’État et à la communauté. Pourtant, sa doctrine est, pour cette position aussi, une étape nécessaire. Je ne peux ici qu’esquisser ce qu’est une position véritablement moderne en philosophie politique et l’importance de Kant pour celle-ci.

Kant constate que le devoir est le véritable point de départ non seulement de la doctrine de la moralité mais aussi de la philosophie pratique dans son ensemble. Le devoir signifie une conduite appelée inconditionnellement. Or tout inconditionnel, tout non-arbitraire, toute validité apodictique a son fondement dans la raison et ne se laisse pas déduire des sens ou de la sensibilité. Toute exigence est adressée à la raison et est l’expression d’une volonté. Une exigence non arbitraire et inconditionnelle est donc l’expression d’une volonté rationnelle. Et, pour l’homme, la raison est l’expression de son être le plus intime. Le fait du devoir signifie d’abord et immédiatement que l’être de l’homme en tant que volonté rationnelle exige de lui quelque chose, dans la mesure où il a en même temps une volonté sensible. Dans cet ensemble composé de sensibilité et de raison qu’est l’homme, se trouve la possibilité que l’homme se détermine dans l’une ou l’autre direction. Malgré l’exigence inconditionnelle du devoir, il y a en l’homme la possibilité qu’il se détermine pour autre chose que le devoir. Une telle possibilité disparaît quand on pense la volonté comme entièrement rationnelle, pure et sainte, volonté divine. Mais l’exigence du devoir est universelle, doit être dans chaque volonté rationnelle pensée comme au principe de celle-ci. Ce qu’exige la raison n’est donc rien qu’elle n’exigerait de toute créature rationnelle douée des mêmes dispositions naturelles et placée dans les mêmes circonstances et rapports, si bien que l’exigence du devoir est en outre reconnue et approuvée principiellement par tous les êtres rationnels quand la voix de la raison se fait entendre sans obstacles. Par conséquent, le devoir doit être rapporté à l’impératif catégorique, qui s’énonce et doit s’énoncer comme suit : « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle ou en principe d’une législation universelle, ou dont tu puisses vouloir qu’elle soit une loi de la nature », également comme suit : « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. » Dans l’esprit de l’impératif catégorique, tous les êtres rationnels sont pensés comme soumis en réalité seulement à leur propre législation, mais celle-ci exige la même chose de chacun, principiellement. De telle manière, cependant, qu’aucune exigence ne puisse être élevée vis-à-vis de la volonté pure et sainte, la volonté de Dieu – car l’exigence de la raison coïnciderait alors avec son accomplissement et ne serait donc plus une exigence. A contrario, Dieu dont la volonté est sainte exige de tous les hommes la même chose que ce que leur être et celui de toutes les créatures rationnelles exigent d’eux. En outre, le commandement du devoir s’individualise en fonction de la situation et des dispositions, des circonstances, des rapports.

Si, à présent, la valeur interne de l’impératif moral dépend d’un accomplissement volontaire, si une moralité contrainte est une contradiction, il est clair cependant que l’accomplissement de l’impératif moral présuppose aussi, dans l’agir extérieur, que l’homme ait dans le monde de la sensibilité une sphère externe de liberté, et les sphères de liberté des différents individus doivent s’accorder les unes aux autres. Le droit est principiellement la généralité des conditions dans lesquelles cet accord peut se produire ; et l’État est nécessaire comme une institution pour la réalisation du droit, et donc, indirectement, de la moralité, même si l’État est indispensable pour d’autres buts rationnels que la seule moralité, et sans que son but puisse être directement caractérisé comme spécifiquement moral. Si, à présent, l’État doit remplir sa fonction de réalisation du droit, cela implique eo ipso qu’il doive intervenir par la force et la contrainte contre les atteintes aux sphères de liberté des sujets de droit individuels par lui stabilisées de la part d’autres sujets de droit. Aussi le droit formel ou juridique doit-il être caractérisé comme un droit coercitif.

Une certaine objection s’impose ici eu égard au caractère institutionnel de l’État. Les autres moments de la doctrine kantienne venant d’être esquissée doivent également s’incarner, sous des formes un peu modifiées, dans toute conception philosophique de la société ou de l’État qui élève des prétentions à la pertinence scientifique, à l’actualité dans le meilleur sens du terme. Le caractère institutionnel de l’État chez Kant découle, c’est un fait, de l’orientation unilatérale de son épistémologie vers les mathématiques et la science de la nature ; et cette orientation unilatérale dépendait à son tour de la situation générale des sciences de l’époque. Mais une science historique moderne était déjà en train de naître, et les points de vue historiques firent bientôt leur entrée, avec l’école dite historique, dans le temple de la philosophie. Or les points de vue historiques entraînent nécessairement aussi les points de vue organiques et développementaux, non dans la forme courante de la science de la nature, cependant, mais tels qu’ils sont dans les humanités. Les prémisses de cela, nous le verrons bientôt, sont déjà présentes chez Kant, bien qu’il n’en ait point fait usage. Ces prémisses sont fournies principiellement par le questionnement entièrement téléologique de la philosophie transcendantale critique de Kant, et ont par ailleurs trouvé une expression spécifique dans son concept d’organisme.

On peut montrer que Boström, en tant que continuateur et acheveur de certaines réflexions de Kant, a su exploiter aussi les possibilités contenues dans une vision foncièrement organique-téléologique. Kant se trouvait devant un royaume des êtres de raison dont le souverain était la sainte volonté de Dieu et où tous, même les sujets, sont législateurs en vertu de leur raison, tous pareillement législateurs. Comment ce royaume doit par ailleurs être conçu, Kant ne le dit pas. Le mérite de Boström est à la fois d’avoir posé la question et d’y avoir répondu. Selon lui, tous les êtres rationnels finis sont contenus en Dieu comme ses idées, c’est-à-dire qu’ils sont tous liés formellement dans un système, réellement dans un organisme. En outre, pour Boström, les idées de Dieu sont, tout comme lui, des êtres rationnels concrets ou personnes. Des abstracta ne peuvent être portés que par un abstracteur, donc par un être fini ; il est en conséquence exclu qu’il y ait en Dieu des abstracta tels que le sont les idées et concepts humains. La cogitation divine est intuition intellectuelle infinie par opposition à la cogitation humaine, à laquelle s’applique la phrase de Baader : Cogitor ergo sum, je suis pensé, à savoir par Dieu, donc je suis ; plus précisément : je suis pensé, par Dieu, donc je suis là en tant que moi ou que personne. Reste à savoir s’il faut supposer entre Dieu et les individus humains des idées spéciales de collectivité qui en tant qu’idées de Dieu auraient alors nécessairement elles aussi des personnalités individuelles. Boström lui-même répond par l’affirmative. Son élève le plus éminent, C. Y. Sahlin, doute cependant de la nécessité de telles idées de collectivité. Conformément au progrès de la philosophie depuis Kant, tel qu’il se présente dans l’idéalisme personnaliste suédois, on doit supposer un fondement vital personnel et en même temps organique à tout ce qui existe, ce qui inclut naturellement les communautés. Mais que le fondement vital personnel-organique des communautés leur soit spécifique et propre ou qu’il coïncide avec le fondement personnel extérieur de l’ensemble de l’existant, reste incertain. Ce fondement personnel général de l’existant semble pouvoir garantir et expliquer à lui seul le caractère organique-personnel de toutes les communautés, à l’encontre de toute théorie du contrat social. Il paraît donc superflu d’ajouter autre chose, du moins d’après le vieux principe entia non sunt praeter necessitatem multiplicanda, « les entités ne doivent pas être multipliées au-delà de ce qui est nécessaire ». Avant de tenter de trancher cette différence entre Boström et Sahlin, se recommande à la réflexion de s’attarder un peu sur le caractère organique des communautés au sens le plus éminent.

(À suivre dans le prochain numéro.)

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Note de l’auteur

† Je me permets de renvoyer à ma conférence de 1933 devant la Société philosophique de Vienne (groupe local de la Kant-Gesellschaft), publiée en 1934 dans les Actes de cette société ; de même, à mon « autoportrait » dans le volume VI de la Philosophie der Gegenwart in Selbsdarstellungen [La philosophie des temps présents exposée via des autoportraits] de Meiner ; enfin, à ma conférence de 1934 devant le groupe local berlinois de la Kant-Gesellschaft, Das korporative Volksvertretungsproblem im schwedischen Persönlichkeitsidealismus [Le problème de la représentation populaire corporatiste dans l’idéalisme personnaliste suédois], publiée en 1935 dans Arch. f. Rechts- u. Sozialpol. [Archives pour la philosophie du droit et la philosophie politique].

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Notes du traducteur

1 La question du bicamérisme par opposition au monocamérisme est généralement secondaire (et un peu en-dessous du « problème fondamental de la philosophie politique ») mais il s’agissait d’un sujet de friction majeur dans le cadre de la monarchie constitutionnelle suédoise, pour les raisons que nous allons dire. Comme nous l’avons montré dans nos écrits « Philosophie politique : Tocqueville », le bicamérisme sert en général un but plus ou moins avoué d’affaiblissement du pouvoir législatif vis-à-vis du pouvoir exécutif. Ce n’est pas ce qui préoccupait Boström, que Liljequist, confirmé par O. Cauly, décrit comme un représentant du conservatisme. Il faut donc comprendre que la question avait des implications pour la « représentation politique des quatre états » (dont la liste est dressée plus loin dans l’essai) chère à Boström, et que le bicamérisme portait un coup à cette représentation parce que le Parlement bicaméral tel que défendu à l’époque par ses partisans était un alignement sur le modèle libéral tandis que le Parlement monocaméral défendu par Boström remplissait une fonction « corporative » de représentation des états. Liljequist ne dit rien du fait que la problématique du bicamérisme ne présente pas de telles oppositions dans d’autres pays où il a triomphé, comme en France, mais le nom du penseur allemand Othmar Spann dans ce même paragraphe et le titre d’une conférence de l’auteur à Berlin cité dans la note de bas de page ne permettent pas de douter que c’est au corporatisme que Liljequist fait allusion.

Le Parlement suédois, depuis le quinzième siècle, assurait la représentation des quatre états. Son nom était d’ailleurs le « Parlement des états » (Ståndsriksdag) ou « les états du royaume » (Rikets ständer). Le lecteur français un peu familier avec l’histoire sait ce que sont les « états », expression de la pensée sociale tripartite indogermanique étudiée par Dumézil. En Suède, le « tiers état » est historiquement scindé en deux : bourgeoisie et paysannerie, ce qui témoigne de l’importance du paysan libre (odalman ou odalbonde) dans ce pays. Une réforme de 1866 mit fin à ce système pluriséculaire.

Plus loin dans l’essai, Liljequist parle des communes qui peuvent donner un semblant de justification organique au bicamérisme. Une justification du bicamérisme est en effet que la seconde chambre assure, comme dans la Constitution de la cinquième République française, la représentation des collectivités locales. Ce serait là le semblant de justification organique visé par Liljequist, et le mot important à souligner ici est « semblant », c’est-à-dire que, du point de vue de Boström et de l’idéalisme personnaliste suédois, cette justification est trompeuse. Pour Liljequist, Boström était si emporté contre une telle justification de l’objet réprouvé par lui qu’il en vint, pour la priver de force, et sans raisons vraiment valables, à nier que les collectivités locales (dans l’essai, les « communes ») fussent des communautés « au sens le plus éminent ».

2 L’expression « droit juridique » est un pur pléonasme dans les théories du droit les plus courantes. Elle doit cependant être conservée dans la mesure où l’intention de Boström est d’appeler la moralité une forme du droit, ce qui rend nécessaire de qualifier cette autre forme du droit qu’est « le droit » selon nos conceptions séculaires, qui devient donc le « droit formel ou juridique ». Plus loin dans l’essai apparaît expressément le « droit moral ou éthique ».

3 Cette remarque de Liljequist est de nature à relativiser le statut de « philosophie nationale » accordé par Cauly, sur la foi de sources scandinaves, au boströmianisme. Il est certain que toute philosophie qui peut être placée d’un côté ou de l’autre d’une ligne de fracture politique ne saurait être « nationale » qu’autant que la force politique avec laquelle elle est identifiée, ici le conservatisme, garde la haute main d’une façon ou d’une autre. Comme nous l’avons dit en note 1, le Parlement « corporatif » suédois pluriséculaire fut aboli en 1866, remplacé par un Parlement libéral bicaméral (mais le Parlement aurait pu être libéral tout en étant monocaméral, comme le Parlement suédois depuis 1971). 1866 est aussi l’année de la mort de Boström : le combat politique que ce dernier avait mené fut donc perdu. Cela n’empêche pas l’historiographie de parler pour le boströmianisme de « philosophie nationale » jusqu’à la mort de Liljequist en 1941. Manifestement, ou bien O. Cauly a mal compris ses sources ou bien celles-ci sont enclines à grossir le trait.