Category: poésie
Poésie futuriste italienne : Traductions 2
Pour faire suite à notre première série de traductions de poésie futuriste italienne (ici), voici quelques autres poèmes, tirés cette fois d’une anthologie intitulée I poeti del futurismo (Les poètes du futurisme, 1978), présentée et commentée par Glauco Viazzi.
Plusieurs des poètes qui suivent ont déjà été traduits sur ce blog, que ce soit dans le billet consacré à Corrado Govoni (ici) ou dans la précédente anthologie de poésie futuriste italienne. Luciano Folgore, Libero Altomare et Francesco Cangiullo sont nouveaux.
La présente série comporte des poèmes de :
–Paolo Buzzi : Le chant de Mannheim ; Lune de télescope
–Enrico Cavacchioli: Le peigne d’or ; Coups de pistolet dans les nuages ; Hymne à la cruauté
–Aldo Palazzeschi: Le miroir
–Corrado Govoni : Paris cauchemar
–Luciano Folgore: Au Charbon
–Libero Altomare : Dentelles d’ombre ; Les maisons parlent…
–Francesco Cangiullo: Vis-à-vis ; Narcose de haschich ; La fête des lumières colorées (boulevard des Italiens).
*

*
Le chant de Mannheim (Il canto di Mannheim) de Paolo Buzzi
Il me bat un cœur plus vaste.
Le clair de lune se noie
dans les flaques du Neckar.
L’air du Palatinat
sent le soufre et le charbon.
Sur les lucioles brillent, par milliers de milliers,
les réverbères électriques.
Le soir tout entier est en mouvement comme un jour.
Le travail dure frénétiquement acharné
comme s’il s’agissait d’une course de planètes.
Ici l’on se donne de la peine à créer pour le Monde.
Qui dort, à cette heure, sinon les morts ?
Ô mon cerveau,
allume-toi aux réverbérations de la fournaise
pourpre et or !
Ô veines, palpitez au frisson des secousses
des métiers à tisser qui semblent ourdir
un habit pour l’énorme nudité du Monde affamé !
Ô rêves de mon sommeil bientôt fourbu,
tracez-vous un amphithéâtre
de gladiateurs nus aux yeux de braise
ayant pour gestes les lignes brisées des éclairs
et des mugissements, crépitements et grondements pour cris d’amour !
Salut, ô Machine,
ô fer poli et denté
des fourreaux
qui imites l’effort des muscles,
rapide, luisant, ininterrompu,
et qui tourbillonnes sur des roues de néant,
et qui quand tu accroches un corps humain
l’écrases comme un insecte,
et qui fais vivre les torrents humains
comme une Providence de fourmilière !
Raffinez les sucres
pour tous les gosiers lèchefrites
de ces humaines et misérables mouches !
Manufacturez les tabacs
pour les nuages bleus
de ces cerveaux esthétiques de lupanar !
Et pour ces tabatières de Prélats
à l’or de mauvais aloi
qui plaisent tant aussi
aux petits nez des Précieuses Ridicules mondiales !
Et fabriquez les machines à fabriquer les machines,
l’héroïne unique toujours plus future
dans les drames de la vie et de la scène !
Ô musiques du chant et de l’orchestre de l’avenir !
Laissez-moi tendre l’oreille
au frisson qui assassine les âmes et les sphères !
Prenez toutes mes fibres
abreuvées de lait électrique
et faites-en des milliers d’anthères, par tout le ciel infini,
fleuries d’une étincelle d’extase sur la tête !
Tisser, tisser, tisser,
nous voulons tisser le tissu nouveau
pour l’Âme et la Chair de demain !
Je me conçois nouveau – oh tellement nouveau –
sous cette fumée du pays de Bade ! Mon âme
se détache du thalle pourri des millénaires.
Je suis plus loin de mes ancêtres
que ne le sont mes ancêtres de Noé.
C’est une Re-Genèse.
Les hommes volent comme les archanges.
Bientôt nous aurons la faune et la flore les plus nouvelles.
Une femelle monstrueuse
s’accouplera avec un mâle monstrueux.
Il en naîtra les Enfants impossibles du Futur.
Leurs membres seront de fer, mais éthériques.
Et l’énergie, du feu mais sans brûler.
Ô métiers à tisser, gloire à vous !
J’entends les hymnes
des lisses, des listels, des ensouples !
Tout frémit d’un même esprit.
La terre, l’eau, le ciel et le sang de l’homme
confondent leurs forces et les tendent
en généreuse matière de chaînes de tissage.
La nuit est une étoffe impériale
brodée d’étoiles ! Tissez-le,
tissez-le, sous le ciel de Schiller,
à foison, le linceul d’or !
Tissez-la, tissez-la
à foison l’idée toujours plus grande !
Chaque battant qui claque
tire la navette vers le terme toujours plus vaste de l’Avenir !
Navette soit ce cœur de poète qui vole
dans le frémissement métronomique des tempêtes
et lance des fils de fer
à la tête des astres
et retourne du fil d’or aux antipodes,
et décharne et engraisse
le Gobelin magnifique d’une de ses œuvres d’art recluse !
Cette poésie est fille du vent des Alpes,
blanche de neige, bleue de ciel et rouge de sang de soleil.
Elle ne ment pas. Elle ne compte pas ses pas. Elle est sans mesure
comme la Vie en dehors de la chair,
comme l’adorable Néant.
N’as-tu jamais demandé
de combien de pieds est longue
la ligne brisée de l’éclair ?
Combien de césures
sursautent à un vers de vent ?
Combien de nombres
en pluie continue d’automne
s’égouttent
du crible du ciel
sur les sillons démoniaques d’une vaste lande de mer ?
La Lyre et la Machine,
aujourd’hui.
Un tourbillon de roues diverses
géants invisibles ;
un souffle de mille sirènes,
les étincelles s’unissent aux astres,
les allumettes à la foudre :
partout crépitent les girandoles bleuâtres,
la lumière réticule le Monde,
tout est torpille.
Même les lucioles, on dirait,
éclatent en fracas de clarté
sur la nocturne obscurité des fleurs. Elle a été faite
vendange d’étoiles.
Le monstre électrique
inonde de feu la terre des nouveaux Démons.
Que la nuit énergétique
ait son chant plus digne,
couleur et saveur de foudre.
Que celui qui murmurerait – Amour –
à une vierge blonde emperlée de larmes
sente bourdonner dans les silences nocturnes
la horde de fer
des milliards de futurs Césars Ouvriers !
*
Lune de télescope (Luna di cannochiale) de Paolo Buzzi
Évadé sur le satellite.
Déporté dans l’Île morte de là-haut.
Perdu dans des géographies inconnues.
Pâle de peurs sismiques.
Jaune de toutes les Asies conglobées.
Prisonnier du soufre des volcans de boue éteints
et du sel des Tibériades défuntes…
Ainsi, solitaire, moi et mes yeux,
avec le geste dressé du métal et du cristal,
je brise, sur la palette azurée, sa coquille à l’œuf éternel
et nage dans le pâle jaune d’œuf des cieux….
*
Le peigne d’or (Il pettine d’oro) par Enrico Cavacchioli
Quand tu délies tes cheveux, prends mon peigne d’or
et caresse-les tant que tu veux, et compte les étoiles
en attendant que l’aube monte à l’horizon.
Rêve à mille choses jamais pensées
et voyage dans les royaumes de l’Impossible,
sur des bateaux imaginaires aux voiles violettes
qui gonflent au vent les seins turgides de la mer…
Tu trouveras dans certain port un môle désert
guillotiné par l’ombre,
où ne cherchent refuge les bateaux d’aucun pays.
Des femmes pauvres paraîtront au crépuscule,
tirant sur le rivage les épaves d’un naufrage
sans parler. Et les ténèbres du refuge impossible
te paraîtront lourdes dans ta solitude.
Peu importe. Reprends la route, il te semblera
être seule. Lève l’ancre pour d’autres rivages cachés
auxquels tu parviendras de nuit à travers la peur.
Trouve d’autres ports martyrisés aux phares livides,
écoute des sirènes de paquebots te caresser en passant,
et des appels d’homme avinés, occupés à la manœuvre,
et les langues étranges d’hommes jaunes, et le rire de femmes noires.
Et lève l’ancre. Sans repos. Sur le monoplan du désir
vole vers des aéroports où se rejoignent les étoiles filantes :
tu verras des terres sans lieu d’abordage, et d’étranges canaux encroûtés
de fantômes, et des créatures qui ne sont point humaines, et des bêtes !
Plane, jusqu’à ce que tu saches. Et sois reine de la création…
Puis, te réveillant quand l’aube roule sur l’horizon,
jette alors mon peigne d’or qui possède la magie de l’avenir
et teint tes cheveux d’une imprévue virginité de cheveux blancs !
*
Coups de pistolet dans les nuages (Revolverate nelle nuvole) par Enrico Cavacchioli
Parfois il m’arrive de voyager longtemps
dans une ville immense, opprimée par des nuages engloutis,
des rues en pattes de chien.
Où que je me tourne les maisons ont des murs de nuages
et des fenêtres d’azur. Des hommes inconnus tournent autour
comme des fantômes. On n’entend aucune voix sous les porches.
Aucun fleuve ne coule sous les ponts.
Mais derrière les grilles apparaît un étrange visage de cadavre
qui me fixe avec des yeux ivres sans parler.
Je voudrais fuir mais ne le peux : de ce cauchemar uniforme,
tout gris et insomniaque ; de cette cité décolorée
où les hommes n’ont pas de nom car ils ne savent parler
et se désignent par des gestes et traînent de vieilles simarres
naturellement tissées de fils de nuages diaphanes.
Je voudrais appeler mais ne le peux : ces compagnons de route
qui ont les délicatesses invisibles des vieilles soies
et me tendent les mains à travers la grisaille ;
ces fantômes, qu’ils soient hommes ou ombres,
à l’allure majestueuse de grues philosophales.
Plus grave, la nuée m’oppresse sous son parapluie
impalpable. Les rues se multiplient, de travers,
entre des taudis incrustés de pierres saintes,
et une tache de sang interrompt le pavé
lugubre avec la purulence rouge de sa trace.
Je vais. Je vais. Je vais. Et plus mes pas s’amenuisent,
plus la nuée m’écrase contre le sol,
élargissant mon corps : à tel point qu’il paraît être celui d’une grenouille gigantesque.
Mais quand enfin le cauchemar m’a étiré comme une feuille
de papier, tout à coup je me libère de cette vision.
Et dans le fracas infernal de trois coups de pistolet
qui déchirent à leur discrétion les routes solitaires du ciel,
je constate que les nuages s’exhalent comme un parfum
de cette cruauté passionnée de mon rêve.
*
Hymne à la cruauté (Inno alla crudeltà) par Enrico Cavacchioli
Cruauté, déesse mère, oracle corrosif de mon calendrier,
si tu aimes t’ouvrir le ventre sans crier,
et te piquer les mollets, et t’écorcher la peau,
t’aveugler les yeux pour qu’ils voient l’inconnaissable,
ayant la vicieuse curiosité du plus neuf et du plus douloureux,
je suis comme les hommes de ma race
ton fils le plus légitime, qui dort dans ton lit obscène.
J’aime comme toi abattre les grandes forêts millénaires
qui dans chaque tronc s’incendient de carmin au crépuscule ;
et soulever les mers en une onde d’écume volubile,
et faire souffrir les hommes que le mensonge dissimule,
l’un contre l’autre, bêtes irrationnelles, aux instincts de brutes,
partis comme des éclairs pour s’entretuer et mourir.
Mon âme est tatouée de signes cabalistiques,
en gribouillis qui connaissent ton insensibilité :
tu y lirais d’étranges histoires de convoitise et volupté,
dénouées en trois récits dont nul n’a la clé !
J’aime me tourmenter moi-même,
comme un fakir :
je peux me coudre les paupières avec une corde de voile
et voir quand même mon esprit
voguer sur de roses mers perlières ;
je peux me fermer la bouche avec le poids de mille quintaux de silence
et quand même entendre ma voix se perdre dans l’infini ;
je peux me faire couper les mains
et peser la vie qui m’entoure :
plus elles sont cruelles envers moi, et fortes,
plus je simplifie ma chair qui ne souffre pas
et suis éternel !
Toi, divine mère, déformée dans la convulsion hystérique
de tes désirs, qui développe dans nos volontés
la lente suggestion de la perfidie et crées l’horreur des mondes
qu’une loi physique fait naître des fondations ;
qui soulèves les ouragans parcourant ciel et terre ;
qui sèmes les épidémies maculées de tabès et de bacilles ;
qui cravaches la guerre avec ses parfaits instruments de mort
et détaches tout ordre et toute règle
de leurs gonds essentiels ;
toi seule je reconnais dans ma voix et ma chair périssable !
Je t’ai sentie dans le frisson des machines, lancées comme des monstres,
rugir dans le râle sourd de leur fuite impassible,
quand un levier s’arrêtait tout à coup
et l’engrenage gémissait
le sanglot de sa propre immobilité distillant de grosse gouttes
d’huile minérale fétide et jaune.
Plus tard,
dans le désir des hommes incapables de le dominer
tu brûlais, dans un brame, rouge de sang et de stupeur,
et les cieux étaient pleins, dans ta victoire bleue,
d’avions ronflants sur la trace des vents océaniques…
Nul ne se rend compte que ta férocité est inhumaine,
car elle paraît nécessaire.
C’est pourquoi j’exalte la férocité, qui se jette en moi, contre moi,
et qui arme ma main patiente et délicate, de femme.
À ton rappel je peux
oublier d’avoir été conçu :
je suis la créature parfaite née d’un égoïsme.
Avant moi il n’y a personne et tout finit avec moi ;
dans mon chant il y a la dilatation de tout mon univers ;
dans mon cri le farouche désespoir
de tout mon orgueil…
Que m’importent ceux qui détruisent la race
en ouvrant grand aux enfers les portes des hôpitaux ?
Je suis l’instinct en juvénile attitude d’adoration.
Et comme un drapeau je claque au vent
pour établir le règne de ma révolution !
*
Le miroir (Lo specchio) par Aldo Palazzeschi
Là, dans un coin de ma chambre,
se trouve un sordide et vétuste miroir
ovale, une lumière obscène réfléchissant
plutôt mal.
Pourquoi me regardes-tu, effronté miroir ?
Pourquoi me regardes-tu ? Qu’est-ce que tu t’imagines ?
que j’ai peur de toi,
vieil objet sordide ?
Un jour ou l’autre je te briserai en mille morceaux, tu verras !
Effronté ! Tu crois prendre
mon visage, parce que le tien
te manque, le mien, ce pauvre visage,
est blanc, mais le tien, que tu n’as pas,
est celui du plus sordide
et vieil étain.
Toujours là ce visage
impassible, égal, dans ce coin
de ma chambre cette lumière
qui réfléchit mal.
Le mien est toujours égal,
le tien est égal toujours,
lequel est le nôtre, lequel ?
Le sais-tu, toi ? Le sais-je ?
Je te hais ! et parfois, hélas, je t’aime
de toute ma haine !
Et je m’approche de toi, surmontant
ma répugnance
de la présence obscène
que je veux avoir dans ma chambre.
Tu es blanc, je suis blanc.
Je m’approche impassible, et toi
impassible tu te laisses approcher.
Dis, tu me reflètes ou me rejettes ?
Tu me fais voir un homme
qui me fait pitié !
Quel blanc visage !
Cette face tout uniforme !
Quand je ferme les yeux
cet homme, là,
me semble mort.
Quelle uniformité de blancheur
sur ce visage !
tout empâtée et enfarinée,
comme celle d’un petit clown
inconscient de son habit
et de son maquillage
mis par nécessité.
Sous l’œil gauche
on voit la palpitation
d’une étoile rouge
qui par sa vivacité
semble toujours en mouvement.
C’est un peu étrange
vraiment de voir
dans un ciel de céruse
une étoile de rubis.
Ces cheveux rouges,
rouges et frisés !
La racine des cheveux sur le front
ne pourrait être plus belle,
chaque mèche prend
une direction selon son caprice
et finit en boucle
ou friselis.
Cet énorme manteau
rouge est aveuglant –
J’ai peur… je te hais, vil miroir,
que me fais-tu voir ?
Un homme qui me fait
peur, un homme
tout rouge, quelle horreur !
Qu’il s’en aille, qu’il s’en aille,
maudit miroir !
Non, regarde :
je veux m’approcher de nouveau,
je veux surmonter l’horreur…
Regarde : je reviens,
peut-être pour de longues heures,
peut-être pour tout un jour
avec toi, mon étrange compagnon.
Dis-moi, quelle est ta vie ?
Quelle est ma vie ?
Vies étranges toutes les deux !
Pourquoi me fais-tu voir un homme
qui m’inspire de la peur ?
Pourquoi fais-tu ça ?
Je ne te regarde pas pour me voir, tu sais ?
Je te regarde pour te voir.
Je te regarde parce que je te hais,
et parce que je t’aime, hélas !
Je te hais parce que je te regarde,
je te hais parce que quand je te regarde je ne te vois pas,
je te hais parce que je ne te crois pas.
Alors pourquoi ne me dis-tu pas
si ce que tu me fais voir
est véritablement moi ?
*
Paris cauchemar (Parigi incubo) par Corrado Govoni
À peine endormi
dans mon lit de cygne
d’un saut je suis à Paris
aux milliers de toits gris.
Notre-Dame est une sainte folle
agenouillée sur une place
et levant au ciel les fanatiques
moignons carbonisés de ses tours.
La tour Eiffel semble une immense digitale
effeuillée dans le crépuscule brillant.
Il pleut ; un avion passe,
faulx d’ivoire de la pluie.
Quand soudain
l’ascension simultanée
d’innombrables globes aveuglants
crée la nuit.
Je ne sais où je vais, si je cours ou je marche.
Et je n’entends pas mes pas,
tandis que j’ai honte
de savoir mes pieds nus,
j’ai même oublié mon chapeau…
Les maisons parfois sont énormes et noires comme des cathédrales
parfois petites et basses
comme des cabanes de sorgho
au toit de boue avec une lucarne
comme un trou de souffleur au théâtre,
et la sonnette rouge qui tintinnabule.
Une vieille me croise,
certainement une mégère…. Attends
que je t’attrape, maudite !
Je me retourne : je suis dans un faubourg
avec le souvenir confus
de rues et de places que je n’ai jamais traversées.
Ah ! les faubourgs parisiens :
mon rêve.
Voici la pluie verte des lampadaires
le long de la Seine aux eaux troubles
qui donne à boire à tant d’assoiffés.
Mon Dieu, ces lampadaires partout !
On dirait des ivrognes le dimanche
qui titubent au vent sur le trottoir
dans le halo vert de leur vomi.
Quelqu’un me donne un coup de coude : je la suis.
Heureusement que je n’ai pas les pieds nus,
j’avais rêvé.
Me voilà dans un café de nuit.
Il y a tant de fleurs sur les tables
qu’on dirait que c’est pour
des dîners de roses et d’orchidées
d’amants et de poètes.
Dans un miroir mousse
le champagne sec
d’une chevelure de courtisane.
Au fond d’une salle
comme une rouge alcôve s’ouvre une petite scène de théâtre
avec un étrange orchestre de barmen.
Dans un jardin sempervirent
s’avance une magnifique jeune femme
en jupe courte pour jouer
avec l’ingénuité d’une enfant
avec d’effrayants jouets animés.
Elle joue au cerceau avec un serpent
qui se met la queue dans la gueule,
elle fait dada sur une araignée haute de deux mètres
qui lui tisse en un instant
une immense toile entre deux arbres
où elle peut se balancer comme dans un hamac ;
elle prend sur ses genoux et caresse
un gigantesque fantoche
ayant une tête monstrueuse à deux visages
qui parle avec une voix de bébé
et veut regarder sous sa jupe :
elle le jette,
le piétine,
celui-ci se dresse d’un seul bond
comme un ressort,
l’attrape, la jette sur ses épaules et court derrière les arbres
tandis qu’elle crie et se débat
et danse les jambes en l’air.
Puis, je ne sais comment, je suis à la morgue.
Les cadavres alignés dans la glace
(oh ils n’ont jamais eu un lit aussi frais !)
cadavres verts péchés dans la Seine
de suicidés ivres d’eau,
cadavres violacés et rouillés ;
d’assassinés ramassés
dans le vomi lilas d’un lampadaire ;
cadavres maigres de saints, de mendiants,
grévistes obstinés de la faim,
trouvés morts derrière un mur
avec la main rigide et tendue,
qui peut dire si c’est dans le geste
de l’aumône ou de l’insulte ?
de fœtus avortés et noyés comme des chats ;
de femmes avec une ligne livide autour du cou
(peut-être la marque d’un collier de perles !) ;
tuméfiés, gonflés, noirs de sang, sales,
avec des taches vertes sur les joues,
les yeux vitreux
et les pieds si longs, oh longs comme ça !…
semblant pendus aux jambes.
Puis à nouveau je suis au bord de la Seine ;
l’œil rouge d’un disque
égoutte du sang dans le courant.
Un train passe comme un frisson glacial
le long de mon épine dorsale.
Un couteau d’assassin
m’entre dans le dos,
me pousse dans l’eau.
Je me noie et m’émerveille
d’être mort
et de ne sentir aucun mal.
Tout doucement
je m’enlève cette lame avec la main.
Ah comme ce couteau me pesait !
Je me réveille peu à peu : c’était mon alliance.
*
Au charbon (Al Carbone) par Luciano Folgore
Pain obscur de machines, sorti
de la gueule des mines,
et qui t’amoncelles
en blocs innombrables
le long des routes du travail ;
pain grand, sonore
d’énergies flamboyantes,
qui libères de ton ventre d’or
les difformes harmonies des flammes,
chante, avec tes chœurs lumineux,
un hymne de rébellion,
souffle dans la trompette des vents
ton désir, ô charbon !
Sur toi pesait l’immense
poids de la vieille terre,
dense l’obscurité tournoyait dans les cavernes immobiles,
et la nuit des temps les plus reculés
embarrassait continûment
tes pensées latentes.
Mais des mystères du sommeil
aux désirs du soleil,
la pioche herculéenne et sonore te révéla.
Le long du porche tombèrent
les écailles lucides,
et impétueux coururent aux nouvelles batailles,
traversant les embouchures,
tes formidables blocs.
Sors, ô charbon, lumineusement,
éblouis avec le souffle des fourneaux
les jours mesquins
de notre présent exigu,
accomplis la prière de fumée
dans les tuyaux, augure les gaies musiques
des chaudières brunies
et réchauffe les esprits gelés
où dorment
les idées les plus guerrières,
les musiques les plus belles
d’immenses printemps,
tout l’enthousiasme qui se répand rebelle
et retentissant envahit
les routes qui mènent
à la cité des étoiles.
Sors, ô charbon, en flamboyants bûchers
et illumine l’univers
que prépare, dans le temps, l’Avenir.
Dis, dans ton vers chaud,
qu’à ta flamme tu ne veux point
de mains glacées à tiédir
mais des cœurs de jeunes héros,
mais des cerveaux fleuris de génies,
pour les nourrir de flammes,
pour les rassasier d’énergies,
et les semer un à un
dans les sillons plus profonds de la vie.
L’or d’une moisson infinie
jettera des éclairs dans les prés,
la terre exhalera des souffles plus salubres
et les muscles auront plus forte
la chance du courage,
et, dans le campement de la mort,
se dissipera sur le bivouac enceint
le brouillard de la peur.
*
Dentelles d’ombre (Ricami d’ombra) par Libero Altomare
Sur les miroirs mélancoliques des trottoirs
glissent les ombres vagabondes
des derniers noctambules,
encore lorgnés par les pâles tavernes
qui exhalent des poisons comme les mérétrices
à demi nues
aux angles des carrefours.
La pluie saute avec des bruits d’écus
et rompt le sommeil.
Les maisons qui suintent
des odeurs de fatigue,
des pensées et songes troubles,
tressaillent aux rafales gelées
et se consolent en vain
avec les larmes jaunes des lampadaires.
Des ruelles sépulcrales sort
le traînement de pieds des ivrognes
qui éteignent leur fièvre ardente
sous les douches sonores des gouttières ;
pendant que des paires de chats déboulent des anfractuosités
et se battent fous d’amour
ou vont et viennent râlant comme des enfants égorgés
et en longs brames désespérés
invoquent la lune
à la façon des poètes transis.
Une automobile rugit, halète, vrombit et passe…
Soudain une chauve-souris fend l’air
comme une navette de métier à tisser visqueuse.
Quelqu’un chuchote dans l’ombre…
et la porte se referme
avec un bruit sourd de cercueil.
Livide le ciel bâille
comme un insomniaque habitué de tripot,
tandis qu’il approfondit l’or de ses éclairs
jusqu’à ce que l’aube grince
de ses dents sonores :
les mille cloches
proches et lointaines
qui déchirent les rêves des hommes.
*
Les maisons parlent… (Le case parlano…) par Libero Altomare
– Nous sommes toutes des rêves crucifiés
enracinés dans la terre
par de prolixes racines.
Ce qui nous attache, c’est la stupide paresse
des hommes, qui aiment
s’ensevelir vivants entre notre murs fragiles
où, dans l’air énervant des alcôves,
ils tuent la moindre audace comme d’importunes puces.
– Ils nous achètent avec de l’or
comme les cocottes,
ils nous ont au mois, nos maîtres jaloux,
nos avares prisonniers volontaires.
Ils nous décorent, nous aiment,
nous peignent pour leur plaisir ;
nous leur servons de berceau, d’étable
et de mangeoire : c’est seulement
morts qu’ils nous quittent, à contrecœur.
– Nous sommes les serres fermées,
les aquariums amollissants
où des méduses anémiques
et des plantes rachitiques agonisent
tandis que l’oisiveté et la luxure
ornent avec une usurière cautèle
les cloisons secrètes avec
la toile d’araignée de la passion.
– Ô hommes, laissez-nous libres
et à la fin rasez-nous !
Vous êtes nés pour vagabonder,
par les mers, sur les monts, dans les airs !
Il vous faut des demeures aériennes,
des maisons nomades et instables
comme les désirs qui vous piquent,
des vents téméraires irisant
la vieille écaille de tortue de l’horaire.
Des pagodes volantes, scintillantes de métaux,
déroberont les secrets trésors
électriques du Soleil.
Ainsi, hommes, le veut le destin :
l’antique chemin fuligineux
doit se changer en moteur brûlant ;
le toit pentu
envie les ailes des hirondelles.
– Quel ennui de se sentir immobiles
alors qu’autour de nous tout remue de joie ;
rêve fantastique dont nous sommes les pivots
chauffés au rouge, rigides, fermes.
Quel ennui de se sentir immobiles
et de pourrir lentement
sous les doigts sales du temps
sans une fièvre qui réchauffe
nos os calcaires et goutteux.
Seule quelque secousse tellurique nous anime,
seule la vue du feu nous enivre de délire…
Et nous aspirons à disparaître dans un halo de flammes !
*
Vis-à-vis (Visavis) par Francesco Cangiullo
Que regardez-vous Olympia
suspendue dans la Nuit
sur le balcon en marbre de la fête électrique ?
Devant vous en bas, se trouve un réverbère
étranglé par la « main noire » de la Nuit
à tel point que tout entière est sortie
la langue verte de l’asphyxié…
Regardez ! regardez, à présent il tend
un bras désespéré vers votre balcon !
C’est peut-être un réverbère naufragé
de la mer de sépia ou des encriers de la Nuit ?
Allons, ne soyez pas surprise.
Les deux étaient chambellans dans la Nuit :
le balcon et le réverbère.
Pourquoi ? – Ne trouvez-vous pas beau
le rayon d’or qui s’allonge
vers ce rebord de fenêtre de frigorifique poudre de riz électrique ?
s’allonge comme les antennes dorées
des escargots de votre villa nymphale ?
s’allonge comme les délicieuses aigrettes
à vos cheveux, à vos cheveux ?
C’est tellement beau ! Qu’importe
si c’est le regard tragique d’un compagnon malheureux
qui regarde d’en bas
avec l’œil odieux de liqueur Strega1
le compagnon fortuné
avec lequel il n’a plus rien de commun
que la « Nuit » ?
Je sais, Olympia, je sais :
il vaut mieux que vous m’embrassiez.
Donc embrassez-moi vite
et rentrons, l’orchestre reprend.
Ce serait encore bien mieux que mon
âme malade disparaisse définitivement
en spirale dans l’écrou diabolique
de votre tourbillon de soie.
Vous laisserez-vous séduire au rythme du boston ?
1 Liqueur Strega : Liquore Strega, une eau-de-vie produite par la firme Strega Alberti à Bénévent, en Campanie. On la trouve aussi dans le dernier poème de la présente série.
Remarque sur le poème. Les guillemets, dans une occurrence du terme, autour du mot « Nuit » renvoient évidemment à un sens particulier, qui m’échappe à ce stade. Celles autour de la « main noire » (mano nera) renvoient sans aucun doute, en raison du contexte (« étranglé par la main noire »), aux organisations mafieuses italo-américaines connues sous ce nom (qui envoyaient des lettres de racket avec menaces de mort marquées de l’empreinte d’une main noire).
*
Narcose de haschich (Narcosi d’haschisch) par Francesco Cangiullo
Acides verdoient les premières lueurs du jour
vitreuses
Je suis allongé sur le dos
dans un jardin d’œillets verts stérilisés
vitreux
Une pièce embaumée
vitreuse
Comme sous une voûte limpide
de verre émeraude –
Oh comme est froid le moindre ton
de cet enchantement émeraude corindon !
Couronné d’or et iridescent,
étamine de la fontaine magique,
le jet d’eau divisionniste
semble par moments un faisceau de fouets d’or
en hommage
à la reine des Naïades
et par moments l’aigrette fougueuse
d’un antique colonel d’artillerie
au jour du Statut
sur laquelle danse
comme une petite balle de celluloïde
une larve de Nymphe loïefuller2…
Elle danse
et dans une plastique élastique
de voiles changeants disparaît…
réapparaît ténue…
s’évanouit…
Surgit à la danse jaillissante…
Et le jet iridescent
avec son collier de perles aquatiques
scande la stance archaïque d’Aréthuse :
« ……………………………………….
……………………………………….
……………………………………….
………………………………………. etc. »
2 loïefuller : néologisme produit à partir du nom de la danseuse américaine Loïe Fuller (1862-1928), une pionnière de la danse moderne, surtout connue pour l’usage qu’elle faisait de longs voiles, technique à laquelle le poème fait allusion. On retrouve ce néologisme dans le poème suivant.
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La fête des lumières colorées (boulevard des Italiens) (La fiera delle luci colorate [boulevard des Italiens]) par Francesco Cangiullo
La pluie, essence de térébenthine,
dilue et mêle
toutes les lumières colorées des boutiques
et réclames lumineuses,
silencieux salon d’exposition pyrotechnique.
Sur la voie
s’est renversée
une buvette de fable,
volcan de lampes-liqueurs,
il en coule des laves vernissées
de sirop de griottes
orangé,
liqueur Strega,
menthe glacée
et autres drogues bleues et violettes ;
inertes comme l’huile,
elles forment
l’arc-en-ciel des tripots.
Le boulevard, magma de palette émaillé,
est un fleuve gelé
de verres vénitiens colorés
sur lequel patinent des figures de contes de fées :
un nez bleu
une bouche jaune
une oreille verte
une main violette.
Ces figures-réclames
avec une ampoule allumée à l’intérieur
des visages et des doigts diaphanes et polychromes
ont quelque chose
des grosses lampes liquides des pharmacies.
Des hommes rouges
comme des Américains sur le Vésuve en éruption.
Des femmes bleues
comme des pédérastes allemands dans la Grotta azzurra3.
Des couples argentés
comme des amoureux napolitains,
grenouilles aux étains chlorotiques de la lune.
Les lumières colorées
fument des voiles de bayadères
et à travers les voiles polis
patinent des profils de loïefuller,
qui ont leurs fondations
transparentes dans les entrailles de la Terre
d’où ils transparaissent ;
comme les ont aussi
les trams, les fiacres, les automobiles,
traîneaux qui emportent dans leur course
attachés sur eux
des fragments multicolores de lumières,
lambeaux de resplendissants drapeaux cosmopolites.
3 Grotta azzurra : La « grotte bleue », célèbre site naturel à Capri.
Journal onirique 26 : Miwatch Kultu Kulu
Suite du journal onirique, qui devient de plus en plus sporadique et s’achemine vers sa fin.
Deux périodes : I/ avril 2022 et II/ août-octobre 2022.
*
I
Mes nouvelles activités demandent que je me rende régulièrement en RER, train régional francilien, dans une banlieue défavorisée. Un jour, alors que je m’apprête, depuis le quai de la gare, à monter dans le train pour retourner chez moi, les deux enfants qui me précèdent entrent dans une altercation avec trois enfants descendant du train et qui considèrent que dans leur hâte de monter les deux leur ont rendu la sortie difficile. Au cours de l’altercation, l’un des deux lance un coup de pied. Nous montons finalement, moi derrière eux, mais au moment où la porte du compartiment se referme, l’un des trois descendus revient en arrière et bloque de son corps la fermeture de la porte, souhaitant continuer à en découdre. C’est alors que j’interviens pour calmer les choses par des paroles de raison et d’apaisement. L’enfant ayant bloqué la porte n’insiste pas mais, en voulant descendre, il tombe dans l’espace entre le train et le quai, sur la voie. Le train redémarrant, je crains pour sa vie mais vois l’enfant rouler au milieu de la voie, sous le train, en évitant les roues. Je pense donc qu’il s’en sortira. Cependant, je m’inquiète des suites judiciaires d’une telle histoire, au cas où l’enfant voudrait me tenir pour responsable de sa chute.
Un autre jour, alors que j’attends de nouveau mon train dans cette gare de banlieue, je vois un étrange manège se produire avec un train au départ. Les enfants de cette banlieue ont pour jeu de bloquer la fermeture des portes des trains en y faisant obstacle de leur corps. Ce passe-temps a pris une telle ampleur que les trains n’attendent plus la fermeture des portes pour repartir et je vois donc le train bondé quitter la gare avec plusieurs portes ouvertes (de l’une desquelles flotte au vent une longue robe jaune), avec des enfants sautant du train en marche. Les usagers sont complètement apathiques vis-à-vis de ces comportements dangereux.
Un jeune homme que j’identifie immédiatement comme un des organisateurs de ce passe-temps, avisant dans ma personne un nouvel usager de la gare, m’aborde pour me mettre au parfum et obtenir mon approbation en me présentant la chose sous un jour inoffensif et badin. Le contact avec cet individu, malgré le ton affable qu’il prend avec moi dans la circonstance, m’est particulièrement déplaisant puisqu’il s’agit pour lui de provoquer une adhésion formelle de ma part à ces pratiques que je réprouve de toute ma raison, ce qu’il ne sait pas mais est en sans doute enclin à supposer. Il me vante par exemple les exploits d’un « petit Nicolas » qui serait particulièrement habile à ce « jeu ». Je ne me dépars pas d’une réserve correcte mais romps avec lui dès que cela m’est possible sans que ce soit offensant : je dois faire attention à ne pas me mettre à dos un véritable gang régnant sur cette gare.
Je lie conversation avec un usager qui me paraît étranger à ces pratiques, à ce gang, et semble au contraire les subir dans le même état d’esprit que moi. Nous évitons d’évoquer le sujet, en déambulant le long du quai. Cependant, quand il trouve deux couteaux Opinel au sol, qu’il les ramasse et se met à les aiguiser l’un contre l’autre en m’expliquant que c’est ce qu’il faut faire quand on trouve ici deux couteaux par terre, je n’y tiens plus et lui demande si ce n’est pas malheureux de trouver de manière habituelle des couteaux sur le quai d’une gare.
*
Au moment où je dois passer en caisse pour mes courses, la caissière essaie de me faire comprendre quelque chose et je crois que c’est que je dispose d’un avoir de 25 euros sur mes courses en raison d’un avantage non utilisé par la cliente précédente. Je m’en réjouis mais il s’avère au bout du compte que j’ai seulement le droit d’emporter quelques courses laissées par la cliente si je le souhaite ; or les produits en question ne me sont d’aucune utilité. Je m’éclaircis mon erreur d’interprétation et l’explique à un autre client qui sort en même temps : un avoir tel que je le concevais n’était pas possible en raison de la défiscalisation appliquée à certains produits et non à d’autres, ainsi qu’aux subventions appliquées à certains produits seulement. Surtout ici, dans une île anglo-normande où le souverain héréditaire encore aujourd’hui se fait appeler par la population, sans connotation négative, le Tyran et n’a d’autre contre-pouvoir en face de lui qu’un certain prélat ecclésiastique ; et les deux ne sont jamais d’accord sur les produits à défiscaliser et à subventionner.
Dehors, sacs de courses en main, je dévale un beau chemin que je crois aller vers la mer, sous des arbres méditerranéens, mais au bout d’un moment le chemin s’incurve et monte ; c’est une dune qu’il faut gravir et j’ai besoin de mes mains pour terminer, ce qui, avec les sacs, n’est pas du tout commode. J’arrive sur une place de village surplombant la mer. Le maire, à qui je demande mon chemin afin de rapporter mes courses chez moi, me dit de le suivre dans un escalier descendant le long de la forteresse sur laquelle le village est bâti. Mais cet escalier est si étroit qu’il n’y a sur chaque marche de place que pour un pied et je crains donc, surtout avec des sacs de courses en main, de tomber à l’eau si je l’emprunte. Le maire engagé dans l’escalier, qui suit la circonférence de la forteresse et dont la fin est cachée à la vue, disparaît sans se retourner et je reste gros-jean comme devant.
*
Il fait nuit et nous passons le temps avec un jeu de société. I. doit compter mentalement jusqu’à ce que l’un de nous l’arrête ; elle prononce alors à voix haute le nombre auquel son compte est interrompu, nombre qui représente une lettre de l’alphabet. Comme elle dit 30, je conclus qu’il s’agit de la lettre T, la trentième lettre de l’alphabet selon mon calcul. Ensuite, I. doit piocher une autre lettre dans un sac de Scrabble mais cette lettre doit être différente de la première. Or I. tire un T. Tandis que les autres prétendent que le tour peut à présent commencer, je proteste en indiquant que nous avons deux fois la lettre T, contrairement à la règle. On répond que je me suis trompé. C’est alors que nous entendons trois coups frappés distinctement, qui me font sursauter. Nous sommes dans une pièce avec de grandes fenêtres, près de l’une desquelles remuent, au dehors, les branches d’arbres remués par le vent, mais les trois coups frappés ne peuvent selon moi être le choc de branches contre la fenêtre et révèlent plutôt l’intention d’une intelligence. Quelqu’un nous épierait-il, caché dans la nuit ? Je me réveille angoissé.
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Dans une salle de classe, en attendant le professeur, le chanteur Stephan E. demande aux quelques personnes présentes de se rapprocher de lui pour que nous observions tous que, dans l’état normal de dispersion des élèves dans la classe, toujours un peu sombre, nous nous voyons mal les uns les autres. Nous faisons cercle – ou plutôt demi-cercle car il est assis sur une chaise contre le mur – autour de lui. Il nous fait alors remarquer que nous nous voyons bien mieux. Il dit qu’il voit mieux untel, puis untel, puis, me désignant : « Quant à Florent, on ne le voit jamais. » Ce qui se veut une allusion amusante au fait que je participe peu, voire presque pas aux discussions de cette classe. La remarque suscite un rire général. Je réponds : « Là tu m’as vu, là tu me vois », suffisamment vite pour permettre de croire – même si c’est dérisoire – que la réponse contribue elle aussi, puisqu’elle intervient avant que les rires ne cessent, à la gaîté générale. Mais la remarque, qui ne m’a pas vraiment surpris, m’est pénible, tout comme cette classe, bien qu’il n’y ait aucune méchanceté dans tout cela.
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II
Deux femmes discutent. La première assure à la seconde qu’elle n’a plus à craindre une troisième femme qui la faisait chanter.
Changement de scène. Nous nous retrouvons dans une chambre où nous allons comprendre que la troisième femme en question est morte, et ce qui lui est arrivé. Dans cette chambre, deux personnes font l’amour, cachés sous un drap. Nous savons que l’une de ces personnes est la femme morte… L’homme parle, il vient de terminer l’acte et présente de vagues excuses pour avoir imposé cette fois encore son désir avec si peu de cérémonie. En se relevant, il écarte le drap et nous permet de les voir, elle et lui. L’homme est grisonnant. La femme, plus jeune, est immobile et, à la façon dont lui tombe le menton sur la poitrine, on comprend qu’elle est bel et bien morte. L’homme, à cause de son empressement, ne s’en aperçoit qu’à la fin de l’acte. Il est inquiet car il pense que la femme a été assassinée et que son assassin se trouve encore sur les lieux. Dans le jardin, alors qu’il fait nuit, s’est en effet caché l’assassin tandis que l’homme arrivait. Il se dirige à présent vers la porte de la maison pour tuer l’homme, après avoir épié par la fenêtre. C’est une sorte de créature de Frankenstein manchote et boiteuse, portant des lunettes, très difforme et donnant en même temps une impression de force terrible. Il pointe dans le jardin, d’une main où manquent des doigts, une souche d’arbre possédée par l’esprit maléfique dont il est le rejeton.
Au moment où il va fracasser la porte de la maison, changement de scène à nouveau : retour aux deux femmes du début. Celle qui parlait tient un boîtier de téléguidage. C’est l’appareil dont elle se sert pour contrôler la créature comme une voiture téléguidée.
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Je me suis embarqué sur un navire sur le point de subir une violente tempête dont l’équipage n’est pas du tout sûr que nous pourrons réchapper. « Seulement la mer et nous » est la parole que répètent ces hommes pour décrire la situation. Le ciel est gris et bas. Les vagues moutonnantes deviennent de plus en plus hautes. Nous sommes frappés par l’une de ces énormes vagues. Vu de l’extérieur, comme dans un film, c’est grandiose et malgré le risque de mort je suis exalté. Mon espoir est que je survivrai comme naufragé sur les côtes d’un monde nouveau.
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Dans le dernier film de Clint, l’acteur incarne un homme témoin de l’enlèvement d’une jeune femme. Le ravisseur est un tueur psychopathe qui tue les femmes qu’il enlève. Clint l’a suivi jusque chez lui ; s’ensuit une bagarre dans l’appartement du ravisseur armé d’un fusil-mitrailleur dont il se sert comme d’un gourdin tout en cherchant à se donner l’espace nécessaire pour faire feu. Clint, en raison de son âge, n’a pas vraiment le dessus. Soudain, le ravisseur se juche sur les épaules de Clint, prêt à faire feu dans la tête depuis cette position. Alors Clint happe le bout du canon avec la bouche et souffle dedans de toutes ses forces pour enrayer l’arme. Le ravisseur appuie sur la gâchette mais il y a deux gâchettes et c’est la mauvaise ; le temps qu’il appuie sur la seconde, l’arme est enrayée. Il saute à terre et se dirige vers la porte d’entrée. Clint lui demandant ce qu’il fait, il répond qu’il va chercher du renfort ; en attendant, Clint sera retenu prisonnier dans l’appartement. Le ravisseur lui demande de donner ses gélules à la femme et lui tend un sachet de pharmacie avant de sortir.
C’est alors moi qui remplace Clint. Avançant dans un couloir de l’appartement à la recherche de la jeune femme, je la vois sortir d’une pièce à ma rencontre : c’est une Asiatique accompagnée de toute sa famille, parents, grands-parents, frères et sœurs. Je lui donne ses comprimés. Un autre Asiatique, bedonnant, sbire du ravisseur affecté à la garde de ses proies, sort de la pièce après les captifs. Je lui demande s’il n’a pas une femme qui l’attend, avec laquelle il serait mieux qu’ici. Il répond : « Des femmes, j’en ai un peu moins qu’une et un peu plus que plusieurs. »
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Je regarde à la télévision un clip complètement ringard, une chanson française chantée par un vieux en blouson de cuir, chanson qui s’appelle « Paris, lente écume ».
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Après m’avoir informé qu’il me licenciait, le directeur du service réunit l’ensemble des collègues pour leur parler d’« un certain Florent Boucharel » et leur énumérer ses tares. L’expression venimeuse « un certain » vise à leur faire comprendre que je ne suis rien pour eux, qu’ils ne doivent plus me connaître, ne doivent m’avoir jamais connu. Quand il a terminé, je prends la parole : « Un certain Florent Boucharel souhaite répondre à un certain J.-F. D. » Le rêve s’arrête là, c’est cette phrase qu’il faut retenir. Que je sois « un certain » dans le service n’a relativement que peu d’importance par rapport au fait que le directeur y soit « un certain », car le directeur est censé être le plus connu de tous. Par son venin, il m’a donné le moyen de lui rendre la politesse au décuple tout en restant dans la pure réciprocité. Il est le perdant de cette passe d’armes.
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J’accepte d’accompagner un visiteur anglais, musicien de la scène indé de Manchester que j’héberge chez moi, dans une certaine pharmacie dont il me parle et où il pourra, selon ses informateurs, acheter les cocktails de médicaments dont il a besoin pour triper. Nous nous y rendons dans une espèce de téléphérique ouvert qui suit un parcours, comme une ligne de bus, très au-dessus de la ville. Nous sommes seuls dans le téléphérique complètement automatisé. Commentant en guide touristique quelques sites que nous survolons ainsi, j’oublie presque où nous devons descendre et ce n’est qu’au dernier moment, après un crochet du téléphérique au-dessus d’une vaste structure ressemblant à un stade ou à une usine futuriste, que je demande à mon visiteur d’appuyer sur le bouton d’arrêt qui se trouve à côté de lui. À cause de ma réaction tardive, il appuie sur le bouton un peu après que le téléphérique a passé la station. Le pilote automatique fait mine de s’arrêter, ralentissant, mais en réalisant que la station est en fait dépassée il reprend de la vitesse, sans nous laisser descendre. Je dis alors à mon visiteur que nous descendrons au prochain arrêt mais non sans embarras car je ne suis pas sûr de connaître le chemin entre cette autre station et la pharmacie.
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Un nid tombé d’un arbre est envahi par des insectes. La mère oiselle, catastrophée, essaie en vain de protéger ses petits, crevettes dénudées en train d’être dévorées vivantes par de grosses fourmis guerrières. Ce spectacle me fait dire à ceux qui le contemplent consternés avec moi : « Je hais la nature. » J. arrive avec un tuyau d’arrosage pour chasser les insectes et je lui suis reconnaissant de vouloir faire quelque chose pour ce nid, mais elle ne fait que l’inonder. Il devient un grand bassin d’eau verdâtre où rien ne surnage.
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Miwatch Kultu Kulu
Prononcer : Maïouatch koultou koulou. C’est le titre d’un nouveau programme de télé. Miwatch est une altération de Middle Ages et veut donc dire Moyen Âge. Kultu Kulu est une altération de Cool Cults : cultes cools. L’émission porte donc sur les Middle-Ages Cool Cults. Kultu Kulu rappelant immanquablement, pour les connaisseurs, le nom de Cthulhu, je comprends que cette émission antichrétienne est la propagande cryptée d’adorateurs contemporains des Anciens.
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Un documentaire à la télé. Une femme à la vie peu respectable, peut-être une danseuse qui monnaye occasionnellement des services de nature sexuelle, vit sous la coupe d’un homme violent. Elle raconte que ce dernier sait lui infliger des blessures qui ne font pas mal sur le coup mais restent douloureuses longtemps après. Ils ont deux enfants. On les voit lors d’une balade en forêt. L’homme est un hardos. Des mouches le suivent partout. La femme quitte le champ de la caméra et l’homme reste seul avec les deux enfants. Je me dis : « Ils ne vont quand même pas nous le montrer infligeant des sévices aux enfants… », appréhendant que ce soit précisément ce qui va suivre. Mais je suis détrompé : les enfants découvrent sous des feuilles le cadavre d’un homme, en fait seulement le tronc, en décomposition avancée. D’où la présence des mouches. La famille décide d’aller pique-niquer plus loin.
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La rue Ramelot, dans une ville de Provence, est une création du dix-neuvième siècle des laboratoires Ramelot, qui y ont toujours leur siège. C’est une rue délicieuse bordée de jardins arborés, avec aussi un charmant petit escalier. Elle tourne sur elle-même et c’est en fait tout le quartier qui est la rue Ramelot. À l’occasion de l’un de ces détours, nous découvrons, Giorgia et moi, car je me promène en amoureux avec Giorgia Meloni, un délicieux jardin secret autour d’un petit étang. Nous nous couchons sur l’herbe au bord de l’eau, sous des arbres. Je ne sais pas si Giorgia n’a pas des choses importantes à faire ailleurs et si nous n’allons pas devoir quitter aussitôt ce lieu, mais elle me dit que nous pouvons rester jusqu’au soir. Nous sommes de tout nouveaux amoureux. Être ici contre elle est d’une grande douceur, puis je pense : « S’il lui vient à l’esprit que nous pourrions avoir ici notre premier rapport sexuel et que je n’entreprends rien, je vais perdre sa considération puis son amour. » Je tente un vague geste de la main vers ses parties, geste qu’elle paraît vaguement repousser. Rien de concluant. Je m’avise alors que nous ne sommes pas seuls, il se trouve une famille qui pique-nique un peu plus loin sur une table. En tournant la tête vers eux, je me rends bien compte que notre présence ne leur a pas échappé. Je me dis que Giorgia ne peut vouloir faire l’amour dans ces conditions.

