Category: Littérature
Quand l’oiseau hennissait : Articles pour la revue du Bon Albert (2011-2016)
L’oiseau hennissant : La revue du Bon Albert est la revue des Éditions du Bon Albert (EdBA) animées par Michel et Nicole Lombard.
« L’oiseau hennissant », ce titre surréaliste est à la fois une allusion à Pégase, le cheval ailé qui sert de monture aux Muses de la poésie, et un oiseau mystérieux du Pré Célestine, chez les Lombard. Cet oiseau dont le chant ressemble au hennissement d’un cheval aurait d’ailleurs été identifié (l’espèce dont il s’agit) par un ami des Lombard : c’est dans un des numéros de la revue. Je possède l’intégralité des numéros 22, de mars 2011, à 54, de l’automne 2019, à la date d’aujourd’hui – une belle collection en libre consultation chez moi sur rendez-vous.
Je réunis ici les articles de ma plume qui y ont paru. Les recensions et notes de lecture y occupent une bonne place, notamment au sujet des livres de Nicole Lombard, de l’œuvre de qui le lecteur pourra se convaincre ainsi que je suis un bon connaisseur : je me tiens à la disposition des passionnés pour des conférences sur le sujet.
Le présent billet se divise en deux parties : tout d’abord, les articles parus dans la revue, ensuite les articles envoyés mais qui n’ont point paru dans la revue et sont restés inédits jusqu’à ce jour.
Si le titre de ce billet est au passé, c’est seulement en raison du fait que, après des années de fructueuse collaboration littéraire, mes liens avec le Bon Albert se sont quelque peu distendus en raison des nombreux aléas de la vie, mais cela ne signifie nullement que l’oiseau ne continue pas de hennir dans le Pré Célestine ni que le Bon Albert ne poursuit inlassablement ses activités, bon pied bon œil. Bon pied bon œil comme notre amitié.
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1/ Les articles parus
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L’oiseau hennissant n° 23, juin 2011
Florent Boucharel a découvert Étrangers sur l’Aubrac dans sa réédition du printemps 2011. Il a bien voulu nous faire part de ses impressions de lecture.
J’ai retrouvé avec plaisir le style Nicole Lombard à la lecture d’Étrangers sur l’Aubrac, premier opus de la trilogie dont les Affrontailles sont le dernier (et le premier que j’ai lu).
Il me semble constater, stylistiquement parlant, un affinement du premier au troisième : les images deviennent plus appuyées, mieux cernées, les dénonciations de Nicole portent plus loin, ses réflexions et ses sentiments y sont exposés avec une plus grande simplicité, qui est sans doute celle que donne le recul.
L’histoire de cette épreuve qui prend la forme d’un effort de réenracinement dans un pays qui, à bien des égards, ajoute à l’ordalie, cette histoire de pionniers, au fond, est des plus émouvantes.
Histoire de pionniers, en effet : pionniers d’un idéal de vie, d’une idée de ce que doit être l’intégrité de la vie de l’âme qui a reçu le dépôt de la culture, menacé par certaines tendances lourdes du monde moderne. Il n’y a pas déchéance tant que ce dépôt est sauvegardé, et c’est toujours aussi ce dépôt, quel que soit son véhicule, littérature ou art lyrique, qui console des moments les plus durs, en les justifiant.
Histoire de pionniers avérée dans ce besoin de préserver une liberté que la clochardisation « dans un carton » en ville rendrait impossible. C’est en maîtres, fût-ce d’un pré occupé par une ruine, que l’on maintient, perpétue et transmet l’idéal. Entre révolte et résignation, le livre témoigne de la nécessité supérieure qui conduit nos vies dès lors qu’elles ont été touchées par le mystérieux rayon.
Et, comme dans toutes les histoires de pionniers, les animaux sont des compagnons héroïques et le travail d’un coin de terre l’objet des plus grandes attentions comme si la nécessité de préserver la plus haute culture devait nous ramener toujours aux gestes antiques des fondateurs. Comme si le geste de planter contenait en soi le germe des plus hautes spéculations de la culture immatérielle.
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L’oiseau hennissant n° 24, octobre 2011
Florent Boucharel est reparti de Nasbinals, après la fête du Bon Albert, avec des livres dans son sac de voyage. De retour à Paris, il nous a fait parvenir quelques notes de lecture.
Commençons par le commencement : Le cheval au bord du lac. Je ne me lasse pas de lire le récit de la vie de Nicole sur le « haut plateau ». J’ai retrouvé dans ce second opus tout le charme de sa plume poétique, qui mêle l’émerveillement devant la nature et les réminiscences littéraires à la description des faits et gestes de deux étrangers en ce pays d’étrangeté qu’est l’Aubrac, découvert de l’intérieur.
Avec, dans ce livre, l’élément dramatique particulièrement fort de l’incendie, plus dramatique, semble-t-il – c’est l’impression qui m’est laissée – que l’événement lui-même qui l’a conduite avec Michel au Pré Célestine et qu’Étrangers sur l’Aubrac ne présente pas, à ce que je crois, avec une telle acuité de désespoir. C’est comme si la perte de la tente avait été une épreuve plus dure que la perte d’une maison. (Sans doute à imputer à un effet d’accumulation.)
Le vrai-mentir d’Aragon : Aragon et la France de Rémi Soulié me semble être un ouvrage important, voire très important, de l’histoire des idées, exposant de manière scrupuleuse (l’essai est tiré d’une thèse de doctorat), avec une lucidité critique, chez un de ses représentants les plus saillants, ce temps fort de la pensée marxiste qu’est… le nationalisme.
De la promenade de Rémi Decazeville est un livre de jeunesse prometteur qui foisonne d’effusions lyriques et d’aphorismes profonds. En revanche, le moment où le promeneur sort un « petit cigare » me coupe la chique : j’ai du mal à imaginer une pure extase devant la nature pour un fumeur de cigare.
Enfin, Un long dialogue avec les H’Mongs de Cathou Quivy est un témoignage très intéressant. Je m’étonne que l’accueil, qui me paraît tout ce qu’il y a de plus expérimental, de populations « premières », montagnardes et sylvicoles, en vue de les adapter à la vie occidentale, ait été confié à des fonctionnaires locaux sans l’aide d’aucun ethnologue connaisseur de ces ethnies. Cela aurait évité bien des malentendus, que Cathou Quivy raconte.
Les H’Mongs du Laos ont fui une dictature qui les a pris pour cible d’un génocide, y compris par le recours à des gaz toxiques à grande échelle. Or, alors que les pays occidentaux, États-Unis en tête, qui sont indirectement la cause de cette entreprise génocidaire en raison de leur politique au Vietnam, ne cessent de dénoncer la junte birmane voisine, jamais la dictature laotienne ne fait l’objet de telles dénonciations. Au contraire, les États-Unis semblent même la soutenir : en 2007, des exilés laotiens aux États-Unis ont été arrêtés et accusés de préparer un coup d’État contre le Laos ! Allez comprendre.
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L’oiseau hennissant n° 25, décembre 2011
La lecture de la nouvelle Où sont les âmes ? d’Hubert Calvet est un grand moment. Hubert Calvet a traité avec sensibilité les rapports complexes entre la foi et la vocation artistique, le devoir et l’amour, l’amour et la foi, les relations entre les âmes. La personnalité du narrateur, qui au dévouement et à l’élévation dans le monde du sentiment associe une réserve ironique, et humoristique, face aux conventions sociales, est très attachante. Le style, personnel et vivant, traduit bien les nuances de pensée et d’émotion qu’appelle la situation délicate, élement dramatique de la nouvelle, des personnages principaux. Enfin, il convient de citer ce – pardon pour le gros mot – trait de génie : « Dieu existe et il faut lui demander l’impossible. » (Je sais que le trait est là et je crois qu’il est dans « il faut ».)
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L’oiseau hennissant n° 26, mars 2012
L’heure du khanfous de Dominique Merle est un beau livre. Ce n’est pas seulement l’intérêt documentaire de ces souvenirs écrits par « un des derniers méharistes » qui le recommandent au lecteur, bien que cet intérêt soit évident au point de vue historique. La narration du mode de vie et d’opération de ces combattants à dos de chameau, à l’ère de l’aviation et des hélicoptères, avec lesquels ils conduisent leur action, a quelque chose de magique, et nous rappelle que le désert a ses règles et que ce n’est pas forcément la technologie la plus avancée qui en tire le meilleur parti.
Ce livre se recommande aussi par l’écriture. La sobriété est une vertu, et Dominique Merle sait en peu de mots dire beaucoup de choses, il dit toujours plus qu’il ne paraîtrait à un esprit peu attentif ; cette sobriété est la plus belle illustration du fait qu’il a été à l’école du désert ! Elle est tout le contraire de l’aridité. Certains tableaux ne jureraient pas aux côtés des plus belles pages de notre littérature animalière : chameaux, bien sûr, mais aussi gazelles, fennecs, ou encore cette rencontre inopinée avec une araignée des sables, racontée avec tout l’art requis pour un récit à suspense. De même, le souvenir des légions romaines, en présence de vestiges antiques au cœur des dunes, et le rappel des légendes, comme celle de la « goule », lorsque le méhariste désensable, à la stupéfaction de ses hommes, le crâne d’un dinosaure fossile, sont profondément évocateurs.
À l’heure où les événements qui servent de cadre à ces récits suscitent encore les passions des partis opposés, Dominique Merle a su rendre hommage à ceux qui furent ses compagnons, et témoigne du respect mutuel qu’ils avaient les uns pour les autres.
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L’oiseau hennissant n° 28, octobre 2012
Pour suivre un moment encore les pistes, que nous nous plaisons à conjuguer, du cheval et de l’écriture, Florent Boucharel nous a donné ce savoureux petit texte que nous sommes heureux de partager avec les lecteurs de l’Oiseau.
[Le texte s’appelait Le cheval et l’écrivain, mais le titre a sauté dans la revue.]
Dans le domaine des rapprochements entre le cheval et l’écriture, je trouve dans mon dictionnaire anglais Anandale la définition du mot hack, qui se rapporte à un cheval et à un écrivain. Un hack, en effet, peut être :
1.un cheval de louage (a horse kept for hire)
2.un cheval surmené (a horse much worked)
3.une personne surmenée (a person overworked)
4.et un écrivain employé aux basses tâches et au fignolage dans la production d’un livre (a writer employed in the drudgery and details of book-making).
Je ne sais pas trop ce que recouvre cette fonction du hack, mais j’entrevois que les Anglo-Saxons ont poussé loin et tôt (le dictionnaire en question est relativement ancien) l’application au livre des techniques industrielles.
J’avais déjà entendu parler du « carcassier », cet écrivain anonyme chargé d’écrire les scénarios, ou « carcasses », des pièces de théâtre. Ainsi, dans la production industrielle du livre, il y aurait l’auteur à proprement parler, qui ferait je ne sais trop quoi (dès lors qu’il n’aurait pas un nègre !), le carcassier, le hack writer, d’autres fonctions peut-être encore dont j’ignore les noms. Quel monde !
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Et dans le même numéro :
Poursuivant son exploration du catalogue Bon Albert, Florent Boucharel vient de faire un bout de chemin en compagnie du Cheval au pied nu. Il nous a confié ses impressions de lecture.
J’ai de nouveau admiré le brio, la maestria, mots italiens que notre langue a recueillis tels quels et qui me viennent naturellement sous la plume, de Nicole Lombard dans Le cheval au pied nu.
Au rebours de l’approche des professeurs de lettres, souvent, trop souvent entachée de pédantisme, de futilité même, approche pompeuse qui passe à côté de l’essentiel, à laquelle elle fait une discrète allusion (en page 88), Nicole Lombard entre dans les livres de ses auteurs favoris, ici Stendhal et Giono, avec une humilité passionnée qui parvient à éclairer une œuvre de l’intérieur tout en lui rendant le vibrant hommage de la reconnaissance.
Son vécu de la littérature, elle le donne à connaître comme intrinsèquement lié aux événements de son existence, et c’est en cela qu’elle fait œuvre d’écrivain, plus que de critique ou de professeur. C’est le propre de son style incomparable, le même que dans la trilogie, que de nous transporter sur le théâtre de tribulations vécues et parmi les pages des grands écrivains en une sorte de rêve conscient où le romanesque se diffuse partout, dans les événements de l’Histoire et dans la vie elle-même. C’est le style d’une vie dans l’art et dans la beauté, la beauté de ce qui est devant soi, autour de soi, et à l’intérieur de soi.
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L’oiseau hennissant n° 32, octobre 2013
Si Le printemps des petits chiens est un « livre un peu oublié », comme Nicole Lombard l’écrit dans la dédicace qu’elle a bien voulu m’adresser, il me semble que c’est injuste. Certes, par rapport aux livres qui ont suivi, elle concentre davantage la narration, en l’occurrence sur le monde assez spécial des éleveurs de « bêtes à concours », si je peux m’exprimer ainsi, un monde dont elle rend d’ailleurs le pittoresque à merveille, mais on reconnaît déjà son style, dont j’ai déjà dit le charme et l’élégance (elle l’a, depuis lors, encore affiné), la spontanéité et la justesse. On reconnaît déjà sa « patte », ou patoune, et même sa griffe, ou grifoune, pleine d’humour. Aussi même un total néophyte en cet univers, tel que moi, se laisse-t-il entraîner sans résistance dans les aventures et péripéties d’aspirants éleveurs, dans un monde pittoresque (je l’ai dit) mais aussi, compétition oblige, parfois dur (la scène des larmes cachées, au concours).
Par ailleurs, ce livre est le point de départ de l’œuvre, qui explicite ses choix, entre amour des animaux, de la nature et d’une vie libre, face à l’incompréhension souvent hostile de « Sainte-Cacochyme » et autres, et expose les dilemmes de la conciliation dans cet émouvant projet de reconstitution d’un Éden autour de soi.
Je n’entrerai pas dans un débat d’idées qui m’entraînerait trop loin, devant quelques-uns de ces animaux un peu « dénaturés » qui ne peuvent coucher à même le sol, écrasent leurs petits, ou pratiquent l’inceste (par l’entremise de Mme Greig), puisque Nicole l’a déjà tranché en soulignant que les dogues aquitains, par exemple, ne sont pas dans l’état de nature, et n’ont donc aucune excuse d’être des assassins de chats : certes, mais que ne ferait-on pour avoir tout son cœur, et, à défaut, quelle amertume !
Ce Printemps, c’est aussi déjà l’apparition de l’Aubrac, dans de rafraîchissantes hauteurs, alors, contrastant avec les chaleurs caniculaires de la Provence et du « village au nom de souris », et qui deviendront, pour les « étrangers », les rigueurs de l’hiver montagnard… Lesquelles auront requis la pleine mobilisation des lettres et de la culture (car, dans le Printemps, Stendhal et Giono ne sont encore qu’une lecture de jeunesse…) pour ne pas sombrer avec les conditions matérielles de l’existence.
Le Printemps est un passage obligé de qui a suivi Nicole Lombard dans l’Aubrac de ses aventures et méditations.
[Je m’en veux d’avoir écrit, trop rapidement, que « Stendhal et Giono n’étaient encore qu’une lecture de jeunesse », sur la foi d’une phrase, car j’ai l’impression d’avoir manqué par là-même à Nicole : les lectures de jeunesse sont les lectures de toute la vie !]
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L’oiseau hennissant n° 34, avril 2014
[Sous le titre trouvé par le Bon Albert]
Un nouveau Soulié : Nietzche ou la sagesse dionysiaque
Le dialogue de Rémi Soulié avec le penseur allemand, en prenant pour fil conducteur la « sagesse dionysiaque », déclinée dans ses différentes facettes, dont, ce qui n’étonnera pas de la part du Félibre Soulié, lo gai saber, m’a permis de comprendre quelque chose d’important. Porté sur les études de sciences sociales, au détriment de mon activité poétique, laquelle ne souffre pas seulement du temps consacré à une activité professionnelle, j’ai récemment pris connaissance de diverses recherches contemporaines sur l’intelligence et sa mesure par des tests standardisés. Tout en admettant la validité de la pratique, je ne pouvais m’empêcher de penser, à la lecture de ces travaux, que quelque chose échappe à la mesure des tests, et des mots comme « pouvoir de l’imagination », « tempérament créatif », « art », « culture », me venaient à l’esprit. À présent, je comprends que c’est le terme « dionysiaque » qui décrirait le mieux ce qui n’est pas mesuré de cette façon.
Des pensées comme « Sans la musique la vie serait une erreur » (Le Crépuscule des idoles, in Soulié, p. 72) ou encore « Comparée à la musique, toute expression verbale a quelque chose d’indécent ; le verbe délaie et abêtit ; le verbe dépersonnalise » (La Volonté de puissance, Soulié, p. 71) témoignent d’une rationalité, d’une « sagesse », pour le moins étrangère à l’ensemble défini et mesuré par la psychologie factorielle. En même temps, cette sagesse semble assez fragile, et je n’en veux pour garant que Nietzsche lui-même. S’il est connu pour avoir dit que Dieu est mort, il a aussi écrit que l’art est mort. Car l’art repose sur l’illusion, et notre cerveau évolué est dans la démarche de déchirer tous les voiles des « mystères », de la religion, de la culture… Ce qui a fait déplorer au dionysiaque Oscar Wilde le « déclin du mensonge ».
Or, que l’art soit mort, que la sagesse dionysiaque soit confondue avec les élucubrations des aliénés ou qu’elle soit socialement circonscrite dans une « sphère de rationalité » esthétique (Max Weber), avec les bohèmes et les érotomanes, c’est ce que Nietzsche n’a jamais pu admettre, et sa philosophie est la tentative de sauver un type d’homme auquel, depuis des temps immémoriaux, mythologiques, l’attribut de grandeur fut conféré par une humanité reconnaissante. Je comprends, à la lecture du livre du dionysiaque Rémi Soulié, que l’alternative est aujourd’hui la suivante : ou bien se faire le thuriféraire du « mensonge » et de la Rome des Borgia, ou bien tuer le poète en soi ! Un choix impossible, tragique.
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Enfin, dans le courrier des lecteurs, Si le Bon Albert s’appelait Élise…, j’ai témoigné, dans l’oiseau hennissant n° 40 (hiver 2016), de mon appréciation des passages de l’écrivain ardéchois Régis Sahuc (1920-2009) cités dans le précédent numéro, réagissant en particulier aux tourtos évoqués par lui (« Nous avons un certain sens de l’éternité, de la fidélité, de la nostalgie de la ‘tourto’ de pain, de la chaumière, le goût venu par vingt filiations de paysans : de cuber les arbres, apprécier les fourrages ou discuter sur les bestiaux ») :
« Au sujet de la ‘tourto’ de pain qu’il évoque, nous mangions parfois en Corrèze, chez mes grands-parents, des ‘tourtous’, qui sont une espèce de galette épaisse faisant office de pain. »
Ce qui fit réagir Marie Ferrand dans le numéro suivant. Je la cite, tout en la remerciant :
« Que d’émotion à l’évocation, par Florent Boucharel, des ‘tourtous’ de sa grand-mère corrézienne, délicieux nature, pour accompagner les sauces de civet. Il s’agit d’une pâte levée au sarrazin, sans œufs ni lait, que l’on cuit dans une grande poêle. Bons galetous et bounas favas garissem toutas las malaudias. »
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2/ Textes non publiés
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J’ai beaucoup aimé le beau texte de Nicole sur « le petit cheval nourri de vieux bois » [dans un numéro de L’oiseau hennissant à retrouver]. Cela m’a rappelé un souvenir de lecture, qui va tout à fait dans son sens, le roman norvégien-américain (c’est-à-dire écrit en norvégien et publié aux États-Unis, dans le Dakota, à une époque où les émigrés scandinaves n’avaient pas encore perdu leur langue, en l’occurrence en 1889) de H.A. Foss, Amerikanske Saloon, qui a d’ailleurs inspiré mon poème Prohibition. L’auteur évoque ces fermiers qui se rendent au bourg en carriole, donc à cheval, pour des courses ou d’autres affaires, et qui finissent au saloon, sans parfois pouvoir rentrer chez eux après cela. L’un des aspects du problème, c’est le sort du cheval qui attend à l’entrée, exposé au froid et aux intempéries. Un reproche souvent fait au fermier « saloonard » par ses proches. Dans un passage du livre, un fermier qui comprend qu’il va s’attarder au saloon malgré ses bonnes résolutions demande à son fils, qui l’accompagne ce jour-là, d’aller mettre une couverture sur le cheval ! Mais ce sont sans doute, compte tenu des propos d’experts que rappelle Nicole et selon lesquels le cheval peut rester dehors sans inconvénient par toutes températures, seulement des culs-terreux du Midwest. (Décembre 2011)
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Avec Un Père que j’avais, Nicole Lombard atteint une élégance et une virtuosité de style extraordinaires, qui rendent la lecture des plus absorbantes ; il est bien difficile de se détacher du livre une fois commencé.
En ouverture de cette modeste note, je tiens à dire que je garderai le silence sur ce qui est politique dans ce livre. Il ne m’est en effet pas permis de rire au nom d’« André Vieux-Cabot », cette figure d’épouvantail en foin qui plane sur l’histoire du père, et qui remplit de « mouchards » les temples de la pensée, si bien que, la pensée ayant fui de tels parages, ces lieux ont mérité le nom de temples des mouchards… Il ne m’est malheureusement permis que de conseiller aux enfants et adolescents de se conformer en tout aux mouchards indélicats dont dépendent leurs notes en latin ou en dessin, donc un peu leur avenir, et de ne pas les récuser quand ceux-ci entreprennent de leur inculquer un « humanisme réalisé ».
Je me bornerai à relever la profondeur des notes psychologiques que Nicole nous présente sur les relations familiales au cours de différents âges de la vie, avec un final tout à fait spectaculaire ; je ne pense pas tant à Michel qui enlève la neige du toit et tombe et retombe dessus, qu’aux deux derniers paragraphes, inattendus, et roboratifs. Si la situation, la vie qu’elle décrit a des peines rares, elle prend, en conclusion, le parti d’en rire, et ce parti-pris m’a séduit car c’est la plus grande pudeur.
Pour ceux qui ont lu sa trilogie lozérienne, les présents souvenirs apportent un éclairage nouveau, essentiel à la compréhension de ce parcours si étonnant, et poétique. (Janvier 2012)
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Du lamartinisme de Nicole Lombard
Nul, parmi les lecteurs de Nicole Lombard, ne peut nier que la contemplation de la nature tient dans son œuvre une place importante. Ce n’est d’ailleurs pas quelque chose de si courant dans la littérature contemporaine, et c’est pourquoi l’on peut rattacher cette tendance à une époque antérieure de notre histoire littéraire, aux romantiques et, en particulier, Lamartine.
La littérature, aujourd’hui, verrait plutôt dans cette expression contemplative un abus de la description. Ceci ne peut s’appliquer au style de Nicole ; ainsi peut-on très bien recourir à une telle forme d’expression, témoigner de son émerveillement devant la nature, sans l’abus en question.
Je voudrais, car je crois que cela peut faire mieux comprendre les livres de Nicole, citer le philosophe Emmanuel Kant. Même si son style est grandement dépourvu de lyrisme, il exprime ce que de nombreux poètes ont dû percevoir intuitivement. Voici ce qu’il écrit du sentiment de la nature (que je cite seulement de façon fragmentaire), et que je tiens pour vrai.
« J’accorderai volontiers que l’intérêt pour ce qui est beau dans l’art (j’y inclus également l’usage artificiel des beautés de la nature pour la parure, donc pour flatter la vanité) ne fournit aucune preuve d’une manière de penser attachée au bien moral, ou même qui n’y ferait qu’incliner. J’affirme en revanche qu’un intérêt immédiat pour la beauté de la nature (ce qui n’est pas simplement avoir du goût pour en juger) est toujours caractéristique d’une âme bonne, et que, si cet intérêt est habituel, il révèle au moins un état d’âme favorable au sentiment moral lorsque l’intérêt s’applique volontiers à la contemplation de la nature. »
« Celui qui dans la solitude contemple pour les admirer et les aimer la belle forme d’une fleur sauvage, celle d’un oiseau, d’un insecte, etc., et regretterait qu’elles manquassent dans la nature en général, car loin d’y voir miroiter quelque avantage pour lui, il en subirait quelque dommage – celui-là prend un intérêt immédiat, d’ordre intellectuel, à la beauté de la nature. C’est-à-dire que lui plaisent non seulement la forme des produits de la nature, mais aussi leur existence, sans qu’y eût part une excitation sensorielle ou qu’il liât une quelconque finalité à ce plaisir. »
« Le privilège de la beauté naturelle sur celle de l’art – même si cette dernière surpassait dans la forme la première –, qui en fait la seule à inspirer un intérêt immédiat, s’accorde avec la manière de penser éclairée et profonde de tous les hommes qui ont cultivé leur sentiment moral. Lorsqu’un homme, assez doué de goût pour juger les productions des beaux-arts avec la plus grande justesse et la plus grande finesse, quitte volontiers la pièce où se rencontrent ces beautés qui entretiennent la vanité et en tout cas des joies de société, et se tourne vers la beauté de la nature pour y trouver en quelque sorte une volupté d’esprit dans une méditation qu’il ne pourra jamais achever, nous considérerons avec respect son choix même, et nous lui supposerons une âme belle à laquelle ne peuvent prétendre aucun connaisseur d’art ni aucun amateur en raison de l’intérêt qu’ils portent à leurs objets. »
« Dans la mesure où la raison est aussi intéressée à ce que les idées (pour lesquelles, dans le sentiment moral, elle suscite un intérêt immédiat) aient également une réalité objective – c’est-à-dire à ce que la nature laisse une trace ou livre un indice témoignant qu’elle contient en soi un quelconque principe qui permette de supposer qu’il existe un accord, conforme à une loi, entre ses produits et notre satisfaction indépendante de tout intérêt (satisfaction que nous reconnaissons a priori comme loi contraignante pour tous, sans pouvoir la fonder sur des preuves) –, la raison doit avoir un intérêt pour toute manifestation naturelle d’un tel accord ; par conséquent, l’esprit ne peut réfléchir sur la beauté de la nature sans s’y trouver du même coup intéressé. Or, de par ses attaches, cet intérêt est d’ordre moral ; et celui qui prend intérêt à la beauté de la nature ne peut le faire que dans la mesure où c’est au préalable sur le bien moral que son intérêt a été dûment fondé. On a donc quelque raison de supposer chez celui que la beauté de la nature intéresse immédiatement au moins une disposition à orienter son esprit vers le bien moral. »
Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger
C’est une manière, comme je l’ai dit, d’éclairer l’œuvre de Nicole Lombard. (Mai 2013)
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Un mot pour évoquer le charmant livre de Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque, qui m’a ramené au bon moment passé ensemble à la parlerie. J’ai relevé bien des anecdotes intéressantes et savoureuses. Les péripéties de l’Homme qui plantait des arbres sont très drôles, rétrospectivement. Les promenades au bord du canal, avec des fragments de phrases jetés sur des bouts de papier à l’aide d’une allumette calcinée, très significatives, et racontées avec beaucoup de charme. Enfin, une phrase à la fois spirituelle et profonde : « Il préfère marcher sur les pas de Stendhal plutôt que de découvrir ses racines. » La littérature est un vice ! (Septembre 2013)
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C’est au cours d’une rentrée mouvementée que j’ai lu Pèlerinage au lac de Pont et Le Petit Livre des parleries, et la fatigue accumulée ne me permet pas d’écrire la note en bonne et due forme que j’envisageais. Ce seront donc quelques aperçus.
Toutes les qualités des autres livres sont présents dans ces deux-là, avec ce mariage si attachant de poésie, de culture, d’humour piquant et de pensée grave.
La ruralité : campagne technocratisée. « Plus on enlaidit le langage et plus on enlaidit la vie. » Oui, aux sous-préfets aux champs – c’était déjà quelque chose – ont succédé les ingénieurs dans les prés, et leur technique formation ne leur a pas enseigné les vertus du langage.
« Bonjour Nicole » et le portrait vivant de l’amie Danielle : je peux lui prêter quelques traités de Swedenborg, où elle découvrira peut-être que d’autres phénomènes, lors de ce pèlerinage, étaient autant de signes à elle adressés !
(N’étant point pratiquant, je ne peux pas vraiment en dire plus sur Swedenborg, qui parle de l’intervention des esprits en ce monde. Les parleries d’Aubrac ayant rendu hommage à Rilke, je me rappelle qu’il est question d’un serviteur swedenborgien dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge – ainsi d’ailleurs que des Gyldenlove que j’évoque dans mon poème Rosenborg. Strindberg prenait Swedenborg très au sérieux : il ramassait des bouts de papier dans la rue pour connaître, dit-il, les communications des esprits. Lorsque je vivais en Amérique, je suis parfois passé, à Cambridge, Massachusetts, non loin de l’Université d’Harvard, devant une église swedenborgienne, posée au milieu de son boulingrin d’herbe planté d’arbres ; le lieu possédait une atmosphère surnaturelle. Cependant, je ne suis pas absolument certain de ne pas envoyer Nicole sur une fausse piste, avec Swedenborg, d’autant plus qu’on trouve son nom cité dans Le Hussard sur le toit de manière péjorative, dans la bouche du vieux philosophe.)
J’aime la sensibilité de Nicole devant la condition du travailleur, en l’occurrence le conducteur de tracteur empoisonné par les pesticides pour avoir été forcé de vendre sa force de travail.
Les parleries ont été un lieu de rencontres rares, Michel et Nicole peuvent en être fiers. Dans l’introduction à ce « petit livre », Nicole se surpasse dans l’humour. (Septembre 2014)
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Certains exégètes se feront peut-être prier pour accepter cette pierre, Les volets verts du Paraïs de Nicole Lombard, dans l’édifice des études gioniennes, mais sans aucun doute le point de vue de Nicole l’emportera-t-il au final, et ce que le temps gardera ce ne sont pas les révélations tabloïdes de la critique, mais l’œuvre, et l’hommage des écrivains profonds à celle-ci.
Que Nicole se départisse, pour mettre les points sur les i en réponse à ces universitaires et graves travaux, de son autrement toujours exacte élégance n’est pas sans saveur, comme l’ironie mordante du propos. Un propos d’ailleurs fort et raisonné.
(Le fond de ma pensée, je dois tout de même à la franchise de le dire, est un brin d’envie pour celui qui put tout à la fois être un « père spirituel » pour de beaux (et belles) esprits et – si je comprends bien la critique universitaire – un satyre, car cela heurte un sens inné de la justice distributive en moi.)
Le lecteur suit Nicole Lombard à l’ombre des micocouliers et des cerisaies, de Charles Maurras à Eugène TerreBlanche, deux poètes maudits, en passant par un vibrant hommage à Pierre Bergé, l’homme aux deux chapeaux par jour.
Je n’insiste pas sur le plaisir d’avoir des nouvelles de Sylvie et des Amis de Giono que j’ai eu l’honneur de rencontrer en Aubrac, mais je note l’insistance de Chantal Detcherry et de Nicole elle-même sur les yeux bleus des uns et des autres – ce serait une vraie franc-maçonnerie si le signe de reconnaissance ne se voyait comme le nez au milieu de la figure. Un signe distinctif que – il me revient de le souligner – Nicole partage avec éclat. (Avril 2017)
Journal onirique 4
Période : janvier 2020.
On rappelle au lecteur que les premiers rêves retranscrits sur ce blog l’ont été dans les billets Anaïs et Marie-Madeleine, sous Rêves-contacts (x), et Exoparapsychologie : Rêve-contact 2, sous Rêves-contacts (2) (x), avant que débute la série Journal onirique proprement dite, accessible depuis la table des matières (x).
On demandera peut-être ce qui a bien pu me pousser à entreprendre une tâche aussi déconsidérée que celle qui consiste à répandre des contes qu’un homme raisonnable hésite à écouter patiemment, mieux, à en faire le sujet de recherches philosophiques.
Kant, Rêves d’un visionnaire expliqués par des rêves métaphysiques
C’est bien par conséquent un même sujet qui est membre en même temps du monde visible et du monde invisible, mais ce n’est pas la même personne, parce que les représentations de l’un de ces mondes, en raison de leur nature différente, ne sont pas des idées liées à celles de l’autre, et par suite, ce que je pense comme esprit, je ne m’en souviens pas en tant qu’homme et inversement mon état d’homme n’intervient pas du tout dans les représentations que j’ai de moi-même comme esprit.
Ibid., Ière partie, chap. II
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Au cours d’une catastrophe non naturelle (une catastrophe artificielle), dont les caractéristiques restent mystérieuses mais qui a l’ampleur des incendies d’Australie, j’essaie d’alerter la population sur la nécessité de faire quelque chose pour sauver de l’extinction totale les victimes de cette catastrophe. Si, pour les feux d’Australie, les principales victimes sont la faune et la flore, avec un risque de disparition pour de nombreuses espèces endémiques telles que les koalas, ici les victimes sont les playmobils.
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Dans la ville huppée, ou bourgeoise, de N., nous sommes plusieurs colocataires à emménager en même temps. Depuis la fenêtre de la chambre que je vais occuper, j’observe une scène se déroulant en bas dans la rue. Parmi un groupe de jeunes, garçons et filles, blancs pour la plupart, qui ont rejoint pour partir en virée deux ou trois voitures garées là, une dispute éclate : un des garçons hausse la voix contre l’une des filles. Celle-ci ressemble à une certaine actrice de films pornographiques. Pendant ce temps, mes colocataires se sont réunis dans la chambre et la dame un peu pincée qui nous accueille dans l’appartement nous fait la communication suivante : « Le propriétaire insiste sur une règle très importante : tout locataire fréquentant une actrice porno sera immédiatement renvoyé. » Tandis que cette annonce est diversement appréciée et commentée par les autres, je demande à notre hôtesse si les jeunes qui sont en bas dans la rue, et que je lui montre, sont représentatifs du quartier. Elle me répond : « Non, ceux-là doivent venir de la barre, derrière », et elle montre de la main la direction de la barre HLM, que l’on ne peut voir depuis la fenêtre, c’est-à-dire qu’elle indique un des murs de la chambre. Cette « barre » désigne de toute évidence l’immeuble où se concentre la population pauvre du quartier, et c’est sans doute de là que viennent les actrices dont parle le propriétaire. Les jeunes que je vois en bas sont habillés d’une manière spéciale, qui les fait ressembler de façon un peu trop marquée à des personnages de séries américaines pour la jeunesse.
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F. et sa famille (femme et deux enfants, un garçon et une fille), ainsi que quelques autres personnes plus âgées (troisième âge) et moi-même faisons du tourisme à Oman, où je ne suis jamais allé dans la réalité mais où je dois servir de guide à notre petit groupe car j’ai déjà voyagé vers d’autres destinations du Golfe.
Après que chacun a déposé ses bagages dans les chambres, je me retrouve dans un taxi à la suite d’un autre où sont montés les deux enfants de F. Avec leur manière habituelle de n’en faire qu’à leur tête, ils sont tout simplement montés seuls dans un taxi, et vogue la galère ; quant à moi, j’ai suivi, pensant que le groupe au complet, ou du moins les parents, étaient avec eux dans le taxi. Nous sortons de la ville, et le paysage ressemble à la verdoyante campagne de l’Inde, avec des rizières au bord de la route et même un éléphant. Des policiers arrêtent notre convoi, mon chauffeur engage une discussion avec l’un d’eux ; il m’explique alors que nos deux taxis doivent prendre des routes différentes en raison d’ordres supérieurs dont la logique échappe aux simples mortels que nous sommes. Je fais signe aux enfants de retourner à l’hôtel, puis nos taxis se séparent. Mon chauffeur, qui, étant originaire du Maghreb, parle français, me raconte en riant qu’il a dit à l’agent de la circulation avec lequel il a discuté, qu’il avait l’air d’un clown. Comme cela n’a pas eu de conséquences fâcheuses, je me dis charmé par l’existence de mœurs aussi libres. Il me répond que je devrais regarder la télé nationale mais je ne saisis pas si c’est parce que cela serait de nature à confirmer ma remarque ou bien à la réfuter.
Je lui demande de me déposer devant le musée national des arts traditionnels, en ville. Devant le musée, la vue d’un groupe de femmes en abayas noires me réjouit : notre immersion dans le Golfe va pouvoir commencer. Après lui avoir demandé sa carte pour de futures excursions, je me sépare de mon chauffeur et me mets à l’ombre d’une halle à colonnades, sur une charmante place médiévale aux abords immédiats du musée. Je souhaite indiquer à F. et aux autres de venir m’y rejoindre mais mon iPhone me joue des tours : je ne parviens pas à sortir de Google Maps, dont une centaine de pages sont ouvertes. Il faut que je les ferme une à une en appuyant de manière répétée sur la croix tactile en haut à droite de l’écran, et je m’y mets frénétiquement, pour que ce soit le plus rapide possible, en regardant descendre le compteur de pages ouvertes, mais alors que je crois être en bonne voie le compteur se remet subitement à cent et quelques pages, et je repars de zéro dans le fastidieux processus de fermeture manuelle, qui semble sans fin.
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Dans un jardin luxuriant, P. me montre le « désert des vers », c’est-à-dire le « désert » où ne vivent que les vers (lombrics et autres). Il s’agit d’une sorte de compost (qui n’a pas vraiment l’air, cependant, d’une masse organique en putréfaction et fermentation, mais plutôt à du banal terreau gras) qui attire – on pourrait même dire « capte » – moustiques, guêpes et autres insectes susceptibles de rendre pénible la fréquentation du jardin ; le compost est en effet ainsi préparé qu’il leur est irrésistible et qu’ils ne le quittent que pour dormir. On ne peut y travailler que quand ils dorment, justement, car le désert des vers est autrement un endroit dangereux pour l’homme : c’est d’ailleurs pourquoi il est situé dans un coin du jardin à l’abri de buissons et de haies. Nous nous y rendons avec P. alors que les insectes dorment (il fait jour) et j’apprends à y travailler.
Certaines espèces rares de plantes y poussent, à l’instar de ce haricot de la taille du petit doigt dont je fracture la cosse, laquelle renferme un objet ressemblant à une amulette thaïlandaise que je possède dans la réalité. Cette amulette thaïe est un petit cylindre (en fait une paire mais peu importe ici) de verre transparent orné à ses deux extrémités d’argent filigrané et contenant de petits « yeux de naga », à savoir, sans m’attarder sur le sens de cette expression, des petites billes translucides de différentes couleurs. L’objet à l’intérieur de la cosse de haricot est un tel cylindre mais contenant des grains d’or, qui sont, je pense, les graines du haricot. P. me dit de ne pas toucher aux haricots et nous continuons de travailler.
Un peu plus tard, il me demande si j’ai du tabac à rouler, pour en appliquer sur le compost. Je n’en ai pas mais F. passe justement par là, avec quelques autres personnes, et nous lui posons la question. Il a un paquet de tabac à rouler sur lui, bien qu’il ne fume pas ; il lui a été offert par la présentatrice de l’émission de télé à laquelle il a participé, en remerciement pour le bouquet de fleurs qu’il avait apporté. Il nous laisse le paquet et repart avec les autres. En ouvrant le paquet de tabac, P. commence par en mettre une bonne pincée dans sa bouche, en m’expliquant que c’est un produit comestible, « piquant mais bon ». J’y goûte à mon tour, charmé par cette information, mais l’impression est plutôt celle que j’aurais si j’essayais de manger du tabac à rouler dans la réalité. Je l’avale tout de même.
Quand nous en avons terminé, L. doit nous conduire quelque part en voiture. Sur le chemin, au village, elle nous montre de nombreux petits tas de paille ici et là, témoignage des activités agricoles de cette région, et qu’il faut selon elle ramasser. Au lieu de nous conduire où nous devons aller, P. et moi, elle fait même des tours dans le village pour ne rater aucun de ces monticules, faisant chaque fois les mêmes remarques. Puis elle s’arrête en haut d’une côte en bordure du village, sort une brouette du coffre de la voiture et commence à ramasser la paille qui jonche la route tout du long, en continuant de parler, répétant les raisons pour lesquelles il faut ramasser la paille. De propos délibéré, j’évite de la regarder en face, pour témoigner ma désapprobation.
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Avec plusieurs autres personnes, j’essaie le snowboard volant. Certains sont un peu devant moi, à plus basse altitude. La planche doit se diriger dans les airs par les mouvements du corps. En les regardant faire, je me dis que j’en serais moi-même incapable – alors que le point de vue depuis lequel je les observe indique assez que je fais grosso modo la même chose qu’eux. Nous volons en escadron au-dessus d’une sorte de char blindé avançant sur une route au milieu d’un paysage désertique, telle une armada post-apocalyptique à la Mad Max.
Puis je suis assis aux commandes du « xaptop », un tracteur super rapide. Il part en trombe au démarrage mais quelques mètres plus loin, alors que j’ai fait imperceptiblement tourner le volant, il se met en travers de la route, immobilisé. Pour pouvoir le réparer, il faut le ranger au bord de la chaussée ; c’est ce dont se charge une femme, en le poussant d’une seule main.
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Ma logeuse, la personne chez qui j’occupe une chambre (situation ne correspondant pas à la réalité), organise une réunion de famille pour débattre de ce qu’elle doit faire après le départ de son mari. La famille arrive, nombreuse, et se rassemble dans le salon. J’essaie dans un premier temps d’entendre ce qui se dit. Puis, la réunion se prolongeant, certains membres de la famille se dissipent et vont et viennent dans l’appartement, ce qui rend impraticable tout espionnage de ma part. Certains entrent même dans ma chambre. Il semble y avoir une règle tacite entre nous : faire comme si les uns et les autres n’étions pas là ; ainsi, nous ne nous parlons pas. Je prends place dans le fauteuil de ma chambre pour lire, mais c’est une manière de faire semblant car je ne lis jamais assis dans le fauteuil, toujours sur mon lit ; seulement je ne veux pas qu’ils me voient lire sur mon lit, et d’ailleurs un visiteur est déjà assis dessus, contemplant les pièces jaunes que j’ai laissé traîner sur le tapis, ces pièces jaunes dont je me réjouis comme d’un signe extérieur de richesse. Assis dans le fauteuil, je ne parviens pas à me mettre dans la disposition d’esprit requise pour lire. Un autre visiteur contemplant l’un des tableaux exposés dans la chambre, je me lève alors pour lui dire, au mépris de la règle susdite, qu’il s’agit d’une œuvre du peintre carcassonnais Jacques Ourtal (1888-1962). Or, quand je vois le tableau, à ma grande surprise ce n’est pas l’Ourtal auquel je pensais mais un tableau tachiste inconnu de volutes vertes et rouges, brillant, dont certaines taches sont pailletées d’or ; il y aussi des filigranes bleu marine qui semblent apparaître et disparaître.
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Un homme riche et célèbre, joué par Jean Yanne (à moins que cet homme ne soit Jean Yanne lui-même) obtient du Parlement français le vote d’une loi contraignant le gouvernement à faire restituer par le Laos les biens de sa famille saisis par le nouveau pouvoir au moment de l’indépendance vis-à-vis du pouvoir colonial. Le parlementaire auteur de la loi, qui l’a défendue devant ses collègues, est si content de son adoption qu’il invite les autres députés à un séjour touristique au Laos (aux frais du Parlement).
Au Laos, dans la forêt, je survole le village d’un peuple premier du pays. C’est un village construit en paille tressée, d’une étendue considérable, délimité par une enceinte formant en même temps une galerie couverte où sont établies les principales habitations. D’autres huttes se trouvent éparpillées sur la surface ainsi délimitée. Un incendie s’étant déclaré dans une partie de l’enceinte, tous les hommes du village sont mobilisés pour l’éteindre et reconstruire la section endommagée.
Pendant ce temps, un groupe de femmes discutent entre elles, assises devant la galerie. L’une d’elles déclare qu’elle veut quitter son mari, les autres cherchent à l’en dissuader. Une ancienne prend la parole : « De quoi vivras-tu sans ton mari ? » La première explique alors qu’elle possède un trésor laissé par les Français et qu’en le vendant elle sera suffisamment riche pour vivre jusqu’à la fin de ses jours. Dans sa hutte sous la galerie, au milieu d’un bric-à-brac hétéroclite d’objets primitifs, se trouve en effet un tableau de Manet. Je me doute cependant que les espérances de cette femme seront déçues et que, lorsqu’elle fera savoir au monde civilisé qu’elle possède un tableau de cette valeur, ou bien on lui en paiera une bouchée de pain ou bien on le lui confisquera par la force.
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Une journaliste dont je viens de faire la connaissance à l’occasion d’une manifestation me propose – c’est bon signe – de boire un thé avec elle à la machine du local où nous nous trouvons. Je lui dis alors que c’est moi qui l’invite et mets une pièce dans la machine. Cette dernière est à moitié déglinguée, ses saccades déforment le gobelet et, une fois ce dernier rempli, elle ne s’arrête pas, si bien que le thé déborde ; la journaliste est obligée de retirer le gobelet sous le flot de thé continuant de couler (elle n’a toutefois pas l’air de se brûler). La machine finalement s’arrête.
Pendant que je demande à la journaliste si tout va bien, un monsieur approche de la machine pour se servir une boisson ; je l’arrête en lui disant que c’est mon tour et que, la machine ayant visiblement des problèmes de fonctionnement, je n’entends pas le céder, au cas où elle ne finirait par ne plus fonctionner du tout. Cependant, le monsieur m’embobine, m’explique qu’il sait comment s’y prendre avec cette machine, que je n’ai qu’à le laisser faire, il se chargera de me servir la boisson de mon choix avant de se servir lui-même. Je me laisse convaincre. Quand il a transformé, avec mon aide en tant que simple ouvrier, la machine en véritable salle de contrôle d’un manège de fête foraine, il m’invite à glisser une pièce d’un euro. Dans mon porte-monnaie pourtant bien garni, je ne trouve que des pièces de deux euros ou de cinquante centimes. Je lui tends une pièce de deux euros mais il refuse, insistant sur le fait que la machine ne marche qu’avec des pièces d’un euro (j’espérais qu’il pourrait me faire la monnaie). Je trouve finalement une pièce d’un euro et l’introduis. La machine sert cette fois le thé normalement mais l’homme, dont je réalise à présent qu’il s’agit du président destitué de Bolivie Evo Morales, s’empare du gobelet et fait mine de le porter à sa bouche pour y boire. « Vous aviez pourtant admis que c’était mon tour ! », m’exclamé-je, mais c’était seulement de sa part une mauvaise plaisanterie. Il boit tout de même une gorgée avant de me passer le gobelet, ce que je n’apprécie pas vraiment car il pourrait avoir des microbes.
Je peux enfin retrouver ma journaliste dehors. Le temps est superbe. La journaliste ne porte en haut qu’un soutien-gorge et je suis moi-même torse nu en raison des efforts pour transformer la machine. Elle me demande si je veux aller à la plage avec elle ; l’affaire est donc pour ainsi dire conclue mais comme, n’étant pas complètement certain d’avoir bien entendu, je lui demande de répéter, elle me dit : « Va faire du vélo tout seul » et s’éloigne. Je la suis en lui demandant de s’expliquer. Nous rejoignons un groupe de filles que je connais, assises sous un arbre, et nous asseyons avec elles. Je continue d’essayer de ramener à la raison ma journaliste, qui me demande alors devant les autres : « De toutes celles que tu connais, laquelle préfères-tu ? » En présence des autres filles, je ne pense pas à répondre que c’est elle que je préfère.
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Dans son manoir de Steden Street, M. X a été assassiné.
Mme X, son épouse, qui dort avec lui dans la chambre à coucher, est réveillée en pleine nuit par un moustique ; apercevant, à la lumière de sa lampe de chevet, l’insecte sur un mur, elle sort du lit, prend une de ses chaussures à la main – une chaussure à talon du genre vulgaire, surtout pour une dame de cet âge respectable – et en frappe le mur pour tuer le moustique. Elle remarque alors, à quelque hauteur près de la fenêtre, un effritement, de la longueur d’un doigt, qu’elle n’avait pas auparavant remarqué. C’est en retournant au lit qu’elle découvre son mari mort. C’est du moins ce qu’elle raconte aux enquêteurs.
Au vu de la position du cadavre, le meurtre semble s’être passé de la façon suivante. M. X dormait sur le dos quand il s’est redressé subitement, comme réveillé par un cauchemar. Alors qu’il était dans cette posture redressée, l’assassin a commencé à l’étrangler à l’aide d’un garrot ou d’un lacet. Pendant la strangulation, le corps s’est déplacé vers le chevet, et quand l’assassin a lâché prise, M. X étant passé de vie à trépas, le corps est resté en position assise, appuyé contre le dossier du lit.
Mme X sort de la chambre pour appeler la police. En sortant, elle passe près d’une table sur laquelle se trouvent quelques magazines ; en couverture de l’un d’eux on lit les mots Psycho Killers.
Mme X a descendu les escaliers et décroché le téléphone, mais elle entend alors, à l’étage, le bruit d’une porte qui s’ouvre en grinçant. Elle raccroche, saisie d’effroi à l’idée que le tueur pourrait être encore dans la maison. Nous sommes au petit matin et la demeure est plongée dans la pénombre. Le suspense retombe quand le chat domestique dévale les escaliers : c’est lui qui est à l’origine du bruit.
Plutôt que de reprendre le combiné, Mme X se rend dans l’aile du manoir aménagée en appartements privés pour sa fille étudiante, qui y vit avec une amie. Les deux filles ont passé la nuit avec leurs compagnons respectifs et n’ont pas dormi. La mère les trouve tous à moitié dévêtus. Sa fille lui dit qu’ils n’ont pas quitté les lieux mais n’ont rien remarqué. Quand Mme X lui apprend la mort de son père, tout le monde sort, sauf le petit copain de la fille, qui prend d’abord quelque chose dans le frigidaire avant de suivre les autres. Quand il referme la porte du frigo, on peut lire sur une brique de lait les mots Froch Killers (ce qui paraît signifier « tueurs proches » et désignerait des tueurs bien connus de leurs victimes).
Enfin, le fils de la famille, un adolescent en surpoids, dit avoir passé la nuit avec son copain noir entre la cave et le toit du manoir, pour monter et installer en cachette une antenne parabolique destinée à capter des signaux de vie extraterrestre.
Qui a tué M. X ?
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Après une visite au Sénat, qui ressemble à une galerie commerciale, avec un cinéma Miramax au dernier étage, je prends le bus mais reste debout à l’arrière, en plein air, les pieds posés sur je ne sais quoi et m’agrippant à une barre opportunément placée là. Ce n’est pas désagréable. [Deux ou trois jours après ce rêve, je regardais un documentaire sur Kinshasa, Système K de Renaud Barret, où des minibus transportent de cette manière, apparemment régulière là-bas, les passagers qui ne trouvent pas de place à l’intérieur.] Toutefois, voyant sur le trottoir des policiers courser trois ou quatre filles, je me dis, ce que je fais n’étant pas autorisé, que je ferais mieux de voyager de manière régulière puisque j’ai des tickets de bus sur moi. Il faut donc que je descende au prochain arrêt, pour quitter mon perchoir et monter dans le bus comme passager normal. Je laisse passer un arrêt et le suivant ne semble jamais venir. (Il ne suffit pas que le bus s’arrête à un feu car il ne prend de passagers qu’à un arrêt réglementaire.)
Finalement, je descends au musée pour voir une exposition d’art islamique, où je prends à l’entrée un panier en plastique comme ceux que l’on trouve dans les supérettes quand on fait ses courses. Plus tard, je rencontre A. B., le célèbre garde du corps présidentiel d’origine maghrébine qui fait trembler la République, et il semblerait que nous nous connaissions puisque je lui parle de l’exposition, souhaitant la lui recommander chaudement. Je ne parviens cependant pas à lui en parler de manière culte ; tout ce que je trouve à dire, c’est que les explications sont très bien, que pour chaque objet la période est indiquée. A.B. fait alors une remarque profonde sur les périodes historico-politiques qui ne sont pas toutes également favorables aux arts et aux artistes.
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« Pandemtique » (prononcer pan-dèm-tique) est le nom d’un évangile de l’apôtre Thomas aujourd’hui perdu. L’évangile pandemtique, donc. Sera-t-il un jour retrouvé ? Quels secrets contient-il ?
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C. gare dans un parking souterrain la voiture où je suis avec elle. Alors qu’elle consulte son smartphone depuis son siège et ne conduit donc plus, la voiture se met à reculer, et le tunnel où la voiture avance ainsi à reculons n’a plus rien d’un tunnel de parking mais a l’aspect effrayant d’un souterrain de l’inframonde, avec non des murs en ciment mais des parois irrégulières et déchiquetées, souterrain dans les profondeurs duquel nous sommes comme happés. Je demande à C. ce qui se passe ; sans lever la tête, elle répond qu’elle me laisse faire la marche arrière. Je prends donc le volant mais pour repartir en marche avant, dans le parking, que nous rejoignons. Entre-temps C. a réalisé ce qui se passait ; nous nous rassurons en nous disant que ces inquiétants tunnels d’où nous venons de ressortir sont des cavités naturelles près desquelles le parking a été construit et que nous y avons engagé la voiture par erreur. Puis nous sortons.
En séjour touristique à Kinshasa, nous décidons de prendre un bateau-mouche. À l’intérieur, toutes les places sont prises, sauf deux près des fenêtres, où nous nous asseyons. Pendant le trajet, le bateau a tendance à s’enfoncer et, comme la fenêtre près de laquelle C. et moi sommes assis est ouverte dans sa partie haute, l’eau y pénètre et se déverse sur les personnes les plus proches, c’est-à-dire essentiellement nous deux. Les passagers noirs apprécient et commentent diversement ce qui se passe ; certains, le plus grand nombre, se réjouissent de ces déboires des toubabs, d’autres les déplorent en raison des devises que les toubabs apportent au pays, et voudraient que tout leur soit agréable.
Au débarcadère, la police nous interroge sur ce qui s’est passé dans le bateau-mouche, et de fil en aiguille nous finissons par leur parler de notre étrange expérience dans le parking. Une équipe de police s’y rend alors avec nous ; parmi les policiers, une inspectrice en chef et son adjoint, tous deux blancs. À l’intérieur du parking, quand je raconte les faits plus en détail, en avouant mon sentiment que l’événement n’avait rien de naturel, l’adjoint se tourne vers l’inspectrice et lui déclare qu’il a vécu la même chose « dans la chambre », et je comprends qu’il veut dire par là dans une chambre où ils étaient tous deux amants. Il la suspecte d’être une sorcière, ce qu’elle ne nie pas. (L’inspectrice est rousse et les femmes rousses étaient, dit-on, particulièrement suspectes de sorcellerie au Moyen Âge pendant les chasses aux sorcières de l’Église, chasses qui furent très virulentes en Allemagne où le phénomène est connu sous le nom de Hexenwahn, la folie des sorcières.)
Je demande à l’inspectrice de venir avec moi dans le couloir que je crois reconnaître comme étant celui où s’est ouvert pour C. et moi le tunnel de l’inframonde. Elle me suit et, quand nous tournons l’angle, nous entrons dans un autre univers, à l’entrée d’une vaste caverne vaguement illuminée depuis le fond opposé par une lumière blanche (la caverne, très étendue, est faiblement éclairée bien que la source de lumière blanche au loin paraisse d’une grande intensité). Devant nous se tient une créature humanoïde dont je ne distingue que les contours. La créature s’approche de nous, et en fait de moi, clairement dans l’intention de s’emparer de ma personne. Mais la présence de la sorcière prévient tout sentiment de peur : je sens qu’elle contrôle la situation et ne me veut aucun mal pour le moment, elle entend plutôt me montrer son pouvoir. Au moment où la créature arrive sur moi, la sorcière me reconduit dans le parking.
À l’écart, je raconte ce qui vient de se passer à l’adjoint. Notre conviction à tous deux est que, quand la sorcière envoie à des gens des visions de l’inframonde, c’est qu’elle les a choisies comme victimes, et que nous allons donc mourir si nous ne faisons rien. (Mais que faire contre un pouvoir surnaturel ?) La question, qui nous oppose, de savoir si nous avons été désignés comme victimes sacrificielles ou à un autre titre, lui ne croyant pas à l’hypothèse du sacrifice, est ensuite discutée entre nous, bien qu’elle semble relativement secondaire.
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Le summum bonimentum. (Au lieu du summum bonum.)
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Tandis que je suis assis dans un jardin à même la pelouse, contemplant un magnifique panorama de montagnes sous un ciel bleu turquoise, un couple de sangliers vient traverser le jardin, nullement effarouché par ma présence ni par celle des autres personnes assises autour de la table d’une véranda entourée de baies vitrées. Marchant entre la laie et le sanglier, se trouve aussi, ce que je n’avais pas vu tout d’abord, un marcassin. Ce dernier est attiré par un seau posé au sol, près de la véranda, qui contient divers détritus organiques pour le compost. Comme il commence, sous l’œil de ses parents, à fouiller du groin dans le seau, cela suscite parmi les spectateurs une gaîté bruyante. L’éclat ainsi provoqué fait sursauter le petit marcassin, qui s’enfuit en emportant dans la gueule la rose fanée qui surmontait le tas d’ordures. Un peu plus loin, après avoir laissé choir la rose, il entreprend de la dévorer rageusement, furieux d’avoir été dérangé pendant qu’il fouillait dans les ordures, et à cause de la frousse qu’il a eue il défèque en même temps.
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