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Pensées VII

Définition. L’homme-organisation, traduction française d’organization man (W. H. Whyte), est un stade intermédiaire entre la machine et l’homme.

Il fallait que le singe se fasse machine avant de devenir homme.

L’homme-organisation est le fumier, ou, pour éviter toute interprétation péjorative, l’engrais sur lequel poussent les fleurs de l’esprit. Celui qui écrit ne peut avoir de considération pour celui qui ne lit pas. Dans le monde des livres, qui est aussi, il me semble, le monde de l’esprit, la réalité de l’homme-organisation est sinistre, on le sait.

Quand l’homme-organisation veut sauver son âme de la mécanisation complète, il se lance en politique. Il joue aux élections, au pouvoir personnel… C’est pourquoi celui qui reste homme-organisation hait l’homme politique, qui a mis quelque chose d’humain dans sa vie, même primitif. En même temps, bien sûr, il le méprise, car, tandis que lui, l’homme-organisation, a une aura qui est qu’il représente la corporation (« I represent the corporation »), l’homme politique a une autre aura qui est qu’il cherche à représenter ou qu’il représente le peuple, ce qui a quand même une drôle d’odeur.

De divers travaux de sciences sociales consacrés à l’exploitation des données existantes en matière de tests d’intelligence (les États-Unis, notamment, ont massivement pratiqué ces tests, depuis la Première Guerre mondiale, et les données collectées y sont donc importantes, permettant une analyse statistique détaillée), il ressort les trois points suivants : 1/ Le QI des femmes est comparable à celui des hommes ; 2/ Le niveau d’études est corrélé au QI ; 3/ Chaque année, davantage de femmes obtiennent un diplôme que les hommes. Le point 3 suggère en réalité, d’après le point 2, que le QI des femmes est supérieur à celui des hommes. Or les tests, en particulier le Wechsler, ont été délibérément corrigés au cours du temps de façon à éliminer les questions qui reflétaient un avantage en faveur des hommes (H. Nyborg, 1997), ce qui, soit dit en passant, est de nature à jeter le discrédit sur l’ensemble de la démarche, qui ne serait plus autre chose que bricolage et charlatanerie : je suggère aux concepteurs de ces tests d’éliminer purement et simplement les questions qui reflètent la moindre différence entre individus, ce qui fera plaisir à un grand nombre de personnages influents. Si les tests sont une charlatanerie et ne mesurent pas l’intelligence, il reste à savoir ce que mesurent les résultats scolaires.

Quand les femmes ne travaillaient pas, elles avaient le temps de se cultiver, contrairement à leurs maris, qu’elles finissaient par mépriser, rêvant d’une autre vie, de révolution. La révolution a eu lieu. Aujourd’hui, les femmes sont meilleures à l’école que leurs camarades (de classe) masculins, ce qui implique, en raison de l’énorme importance de l’école et du diplôme pour la carrière professionnelle, qu’elles trouveront de moins en moins d’hommes à leur niveau socio-professionnel et devront de plus en plus se marier avec des hommes qui gagnent moins d’argent qu’elles, à des postes moins prestigieux que les leurs, et qu’elles finiront par mépriser pour cette raison, car en femmes pratiques elles seront peu flattées d’avoir chez elles un Lamartine ou un Aristote, c’est-à-dire des hommes qui auront eu plus de temps qu’elles pour se cultiver, quand ce ne seront tout simplement pas des préposés aux écritures. Mais – c’est peut-être manque d’imagination de ma part – je ne vois pas ce qu’elles pourraient demander de plus. Certes, ce mépris ne sera plus si grave puisque c’est leur carrière qui comptera le plus pour elles, et, dans des économies où 75 % des emplois consistent en tâches répétitives (J. Rifkin, 1995), c’est-à-dire en affreuses routines, on les comprend. (Comme il faut quand même qu’elles partagent les 25 % d’emplois restants avec quelques hommes, il n’y aura guère plus de 17 à 20 % du nombre total de femmes à des postes qui ne soient pas mortellement ennuyeux – 17 à 20 % d’après mon estimation du différentiel des résultats scolaires dans les années à venir ; on voit que j’ai une haute idée de leurs aptitudes scolaires.)

Ainsi, 75 % de l’emploi consiste en tâches répétitives. S’il fallait une preuve que l’humanité est composée de brutes…

De certains travaux actuels sur les différences d’intelligence entre les sexes, il ressort que les femmes sont légèrement supérieures aux hommes en capacités verbales et égales à eux en capacités visuo-spatiales (quand les quantités d’œstradiol diminuent au cours du cycle menstruel) (Nyborg, 1997). Soit une légère supériorité globale, au bout du compte. Si cela se confirmait, y aurait-il eu répression historique de l’intellect féminin par l’agression ?

Les niveaux d’exigence étant inégaux entre établissements scolaires, les opportunités sont également inégales, car celui qui pourrait plus que ce qu’on exige de lui n’est pas préparé à concourir avec ceux de qui l’on a toujours exigé, et obtenu, davantage. Plus l’établissement est socialement hétérogène, plus son niveau d’exigence est bas comparé aux établissements homogènes de la catégorie socioprofessionnelle (CSP) la plus haute (en vertu du fait statistique que le niveau d’études et la catégorie socio-professionnelle sont corrélés au QI ; le phénomène ici décrit n’est pas un mystère, et les parents ayant les moyens (CSP élevée) font tout pour se domicilier là où ils savent que leurs enfants seront scolarisés dans des établissements à forts taux de réussite, dont il n’est pas difficile de prévoir qu’ils sont fortement homogènes socialement). Dans cette logique, plus on rend d’établissements hétérogènes, moins le nombre d’établissements où se forme et se recrute l’élite devient important, c’est-à-dire plus les opportunités se réduisent à l’échelle du corps social dans son ensemble.

La culture de masse est fondamentalement l’industrie qui vit de la sous-classe, cette population sans qualification et au chômage de façon permanente. Si cette sous-classe est potentiellement une menace pour la société, elle est surtout, pour le moment, un bienfait pour cette industrie. Et un bienfait pour une industrie, cela n’a pas de prix.

Au XVIIe siècle, le gouvernement anglais décida de réserver la boulangerie et la brasserie, jusqu’alors pratiquées par les familles dans leurs cottages, à des firmes licenciées, afin de prélever des taxes sur ces activités. Ainsi, c’est l’État qui, s’étendant et ayant besoin de ressources fiscales, a fait du pain et de la bière des marchandises, c’est-à-dire a créé un marché. L’État et le marché grandissent ensemble. Et que c’est beau, le capitalisme, aujourd’hui, quand on conquiert des marchés par voie diplomatique : chaque président, chaque ministre en déplacement à l’étranger s’entoure d’une délégation de « capitaines d’industrie » dont il favorise les affaires, ou plutôt les arrange, dans un échange de bons procédés avec ses homologues politiques. C’est le capitalisme de la diplomatie au sommet ! Que de risques pris, que de fines tactiques, que de stratégies visionnaires, que de sport ! Et je ne parle pas de toutes ces start-up (« jeunes pousses » ? De quel sous-préfet aux champs provient cette agreste traduction ?) qui n’ont qu’un seul client : telle municipalité ou telle autre collectivité locale… Allez, que les bureaucrates arrêtent de jouer les capitalistes pour la galerie. L’entrepreneur, c’est ma femme de ménage.

L’emploi que parviennent à maintenir les élus politiques est de l’emploi subventionné (par l’impôt). La différence entre ces emplois et le chômage, au niveau collectif, c’est que, dans le cas du chômage, la collectivité publique paye les gens à ne rien faire, et, dans le cas du travail subventionné, si l’on va au fond des choses, la collectivité paye les gens à travailler à ne rien faire. Car c’est véritablement ne rien faire que de s’occuper de quelque chose qui se ferait sans nous. (Voir, notamment, Du succès des études cul-de-sac pour connaître mon point de vue sur la nature du travail aujourd’hui.)

Pour être heureux, il faut faire ce que l’on aime. Mais si ce que l’on aime ne rapporte rien, est-on sûr de pouvoir être heureux quand même ?

11.05.2014

Pensées V

La plupart des sociologues font de la science comme les journalistes font de l’information : avec force protestations d’objectivité. Certains n’ont même produit autre chose qu’une longue profession de foi à la gloire de l’objectivité scientifique ; quand on cherche ce qu’ils ont bien pu dire avec tant d’objectivité, on ne trouve rien – ou alors un pamphlet.

Le sens de la causalité dans la conversion hystérique. Selon la psychanalyse, l’hystérique inscrit dans son corps la métaphore langagière. Par exemple, « me voilà obligée d’avaler ça » se traduit, hystériquement, par « une aura hystérique dans la gorge ». Il faut se demander si la métaphore (« avaler ça ») n’est pas née de phénomènes physiologiques réellement éprouvés dans le cadre des interactions humaines. Il est possible que les métaphores de ce genre, nombreuses, renvoient à une communication beaucoup plus somatisée, par le biais de la suggestibilité, que ce que notre savoir en dit, que ces métaphores décrivent au fond des relations de suggestion, des phénomènes que la superstition décrivait sous le nom de « mauvais œil » et autres. (Voir ici ma traduction du texte « Les Procès de sorcières » de Strindberg.)

Qui lit de la littérature, en dehors des écoliers ? Je veux dire, qui a le temps de lire de la littérature ? Avant la révolution bourgeoise, les nobles avaient le temps. Après la révolution bourgeoise, les femmes avaient le temps : la littérature était écrite pour elles. Mais aujourd’hui ? Les gens qui savent lire n’ont ordinairement pas le temps de lire. Aujourd’hui, on écrit des romans pour les vieillards.

Le problème du mysticisme, c’est qu’il peut conduire loin dans le monde : une situation fatale au penseur.

Je crois comprendre que ceux qui dénoncent le puritanisme sexuel du passé sont en même temps convaincus que l’aventurisme sexuel est beaucoup moins répandu de nos jours.

Castes. L’insistance sur la pureté dans le système des castes tient sans doute au fait que l’invasion aryenne depuis le Caucase (vers 1 500 avant J.-C.) fit passer l’envahisseur d’un milieu sec à un milieu plus humide, où les bactéries prolifèrent plus rapidement. La barrière raciale devait avoir un caractère hygiénique, visant à prévenir les contagions. Le sud de l’Inde, plus humide, est aussi plus rigoureux dans l’exclusivisme des castes que le nord : on n’y accepte jamais d’eau ou d’aliments des mains d’un membre d’une caste inférieure. Les Indiens d’Amérique ont été décimés par les maladies de l’homme blanc, contre lesquelles ils n’avaient pas de  défenses immunitaires. Un tel risque a nécessairement toujours existé dans le cas de grandes invasions depuis des milieux différents.

Si Schopenhauer a raison sur le mariage, notre ère féministe est celle qui a réalisé la débâcle des femmes, l’anéantissement de tous leurs plans, le complet écrasement du principe féminin – par l’action d’œstrotypes/hormotypes asexués.

Il est impropre d’appeler féminisme le mouvement tendant à gommer les différences sexuelles, et il est erroné de penser que la nature s’oppose à un tel mouvement. Des hormotypes à peine distincts sexuellement peuvent parfaitement se fixer dans une population (devenir le type normal) ; c’est tout à fait concevable, c’est même sans doute ce vers quoi nous tendons, pour le plus grand bien « moral » de l’humanité – si l’on peut encore parler en termes moraux d’une espèce qui a évolué au point d’extinction des passions, en particulier amoristiques.

Le prestataire en marketing politique travaille à « extravertir » son client en vue de lui faire remporter une élection, le client étant en règle générale un bureaucrate introverti ou, pour parler péjorativement, un crâne d’œuf, homme ou femme. Il s’agit de rendre crédibles des hormotypes asexués en tant qu’incarnations de valeurs sexuelles prestigieuses aux yeux d’un électorat primitif. Ensuite, la victoire aux élections représente un véritable shoot hormonal (on connaît les relations des interactions sociales avec la balance hormonale), en l’occurrence un shoot à la testostérone (y compris pour les femmes : la « battante », dans tous les milieux, est saturée en testostérone, ce qui va de pair avec un grand appétit sexuel et me fait penser que la battante est aussi la femme facile). En d’autres termes, le crâne d’œuf, homme ou femme, acquiert véritablement, avec la victoire aux élections et l’exercice du pouvoir, les qualités sexuelles qui lui faisaient défaut, et sans doute aussi les notions primitives qui vont avec.

Dans la mesure où l’on vote pour des idées, pourquoi élit-on des hommes ? Il suffirait que le programme soit appliqué par l’administration, neutre et impartiale par définition. Dans tous les cas, l’élu ne se substitue pas à l’administration. Ce n’est pas un métier (M. Weber parlait des élus comme de « nebenberufliche Politiker »). Il est temps que l’homme politique, et même que l’homme d’État, disparaissent : il n’est plus permis au pouvoir de s’incarner.

Un hommage bureaucratique. Contrairement à ce que prédisent les théoriciens des organisations, esprits chagrins, c’était un directeur irremplaçable. Comme tous nos directeurs.

Les dividendes aujourd’hui demandés par les « actionnaires », si décriés, ne reviennent pas tant à des personnes physiques qu’à des organisations (fonds de pension et autres) gérées par une technostructure et pour lesquelles ces dividendes s’intègrent dans une comptabilité planifiée. Le management lui-même s’automatise, pour devenir plus rationnel et plus stable (par définition, une organisation est un algorithme : une routine) ; la présence d’hommes ne devrait bientôt plus y être requise, pas plus qu’elle ne l’est sur une chaîne de montage robotisée. Je prévois une contraction toujours plus importante des postes d’encadrement (qui ne soient pas du make-work ou du make-believe).

Je prévois également la fin des emplois de caissiers et caissières, à cause des innombrables fois où ma politesse n’a pas été payée de retour. Ou alors il faut se préparer à répondre à des questions du type : « La baguette, avec ou sans le sourire ? » – à tant le sourire.

Sur le Peter Pan de J. M. Barrie. Les temps ont changé ; le Neverland a disparu, et c’est notre propre monde qui est devenu la contrée du make-believe.

Une réflexion kantienne sur le baiser de cinéma (Métaphysique des mœurs). Autrui ne doit pas être considéré comme un moyen pour mes fins, ni aucun de ses organes car l’individu est un tout. Ceci est au fondement de l’illégitimité de tout pactum turpe. Or la différence entre le baiser de cinéma et la prostitution n’est qu’une différence de degré et non de nature : il s’agit d’individus monnayant l’usage de leurs organes en tant que ceux-ci sont érogènes (nonobstant que la finalité se veuille artistique dans un cas). Dans un esprit de conciliation, si l’on reconnaît à cette forme d’expression, le cinéma, le droit de représenter la passion amoureuse, il importe de ne tolérer qu’une seule forme de représentation corporelle de cette passion, celle de l’embrassement, avec ou, de préférence, sans baiser, et immobile. Cette représentation conventionnelle est la seule qui soit respectueuse de la dignité humaine dans les acteurs qui se prêtent à de tels rôles. Cette analyse n’a d’ailleurs rien d’original, et l’embrassement immobile a été la règle au théâtre et au cinéma par le passé.

La publicité commerciale est trop souvent une insulte à la disposition morale de l’humanité, et en même temps trop omniprésente dans la société, pour ne pas conclure en défaveur du système qui prétend requérir une telle situation.

Avril 2014