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XXII Sur un certain terme d’insulte

Sur un certain terme d’insulte. Comme je crois l’avoir montré (ici), notre culture, bien que pas de manière très franche, encourage la masturbation parmi les jeunes hommes. Cela ne va pourtant pas sans un certain malaise chez ces derniers, ou chez quelques-uns d’entre eux, voire sans un certain ressentiment, qui s’atteste par l’existence du terme d’insulte branleur. Ce terme est devenu si courant qu’il s’applique à toute personne (de sexe masculin) jugée digne de mépris pour quelque raison que ce soit. Dans un sens plus restreint, il décrit une personne qui n’accomplit rien de bon dans la vie, qui ne veut pas faire d’efforts, mais cette définition est depuis longtemps à peu près caduque, et le mot, dont la signification première renvoie à l’onaniste, a pris une acception beaucoup plus générale, indiquant une forme de rejet culturel de la masturbation, comme si, nonobstant le sens commun produit par l’intelligentsia et diffusé par les médias, il existait une notion collective selon laquelle l’onanisme est préjudiciable au développement de l’individu. Et ce alors même que l’existence de cette insulte n’a pas vraiment de valeur dissuasive quant à la pratique onaniste elle-même, bien qu’elle contribue certainement à nourrir un sentiment de culpabilité à son égard. Il y a par ailleurs implicitement, dans le recours à cette insulte, l’idée que celui qui la profère se démarque de sa cible par l’affirmation, pour sa part, d’une activité sexuelle plus adulte, donc, supposément, dans le contexte de groupes d’adolescents, de rapports sexuels plus ou moins clandestins et en dehors de tout lien conjugal ou de tout autre forme de légitimité légale, ignorés des parents, ignorés des pairs, ignorés par la société dans son ensemble.

Au passage, l’idée, très contemporaine, que la sexualité ne relèverait que de la sphère privée, devrait nous inciter à nous poser la question du consentement et de sa définition, car il arrive, paraît-il, que des jeunes hommes traînés devant les tribunaux pour des faits de viol tombent de bonne foi des nues et ne comprennent pas ce qui leur arrive. Cela tient, au-delà de la question des déficiences intellectuelles, à certains traits de la féminité traditionnelle, comme la pudeur et la réserve, ainsi qu’à l’idée, tout aussi traditionnelle, que le premier rapport sexuel avec telle femme en particulier ne peut de toute façon être consommé qu’en triomphant d’une certaine résistance, laquelle, sans être forcément hypocrite, ne serait pas non plus à prendre tout à fait au pied de la lettre. Jean-Jacques Rousseau a écrit de belles choses à ce sujet, dans son Émile.

De sorte que, pour éviter les malentendus et les mauvaises surprises, nous en viendrions à des mœurs dans lesquelles l’homme aurait intérêt à demander un consentement écrit à la femme, une sorte de contrat privé, un peu comme le contrat de mariage, sans curé ni édile municipal, mais opposable en justice le cas échéant. Ce serait donc bien privé, mais en même temps contractuel et juridique.

(J’espère que ceci ne passera pas pour une mauvaise plaisanterie à l’égard des victimes de viol, qui ont droit à toute notre compassion. Les violences sexuelles faites aux femmes m’ont d’ailleurs longtemps paru le pire des crimes. Un jour, je dis à une amie : « Il ne peut rien y avoir de pire pour une femme que d’être violée. » Elle ajouta : « Sauf la mort. » Apparemment, je n’en étais pas, à l’époque, convaincu. J’avais quinze ou seize ans et j’étais, je crois, parfaitement acculturé, mais la virginité de la femme avait cependant (pourquoi ?) de la valeur à mes yeux, et un viol porte évidemment une irrémédiable atteinte à cette valeur.)

Revenons à notre sujet : l’injure que l’on fait à autrui en le traitant de branleur. Cette insulte est certainement l’une des plus répandues. Lorsqu’un ancien Président de la République française se rendit, en campagne électorale, il y a quelques années, dans un certain quartier de banlieue parisienne, il se fit cracher dessus par quelques enfants et adolescents. Les journalistes présents ont écrit que ces enfants et adolescents scandaient le mot « menteur », accolé à celui du Président. Il se trouve que j’ai eu l’occasion de voir sur internet un enregistrement de cette scène (je n’ai pu le retrouver au moment où j’écris ces lignes et je le regrette), mais ce n’est pas le mot « menteur » que j’entendis : c’est le mot branleur. D’autres journalistes ont évoqué les mots « menteurs » et « voleurs » à la fois. Il ne me semble pas que ce soient des mots qui viendraient spontanément à la bouche de très jeunes gens, dans le contexte. De tels mots indiqueraient en tout cas comme une forme d’intérêt pour la chose publique, pour l’information des médias, ce sont des mots que l’on entend dans la bouche des politiciens eux-mêmes, pour se houspiller les uns les autres au cours de longs débats d’idées, et je ne crois pas non plus qu’un enfant crachant sur le Président de la République ait la volonté de rendre son langage approprié à la personne qu’il cherche à humecter. Sans doute a-t-il déjà entendu dire que cette personne était un menteur et un voleur, mais ce ne sont pas les mots qu’il emploiera pour l’outrage bien senti qu’il vise purement et simplement, et ce ne sont pas non plus les mots que j’ai entendus, contrairement aux journalistes.

Si le Président de la République avait été l’objet de la vindicte de cet enfant en raison de ses mensonges et de ses concussions, je dirais qu’il y a de l’espoir pour ce dernier car il serait sur la bonne voie pour devenir politicien. Selon l’analyse du célèbre anthropologue Oscar Lewis, qui travailla dans les taudis de Mexico et de Puerto Rico, une ébauche de conscience politique, voire simplement une imprégnation, aussi faible soit-elle, par le discours médiatico-institutionnel, serait un signe que cet enfant ou cet adolescent est en train de s’émanciper de la « culture de pauvreté » : « Once the poor begin to identify with larger groups or with larger causes, once they become class conscious or become socialists or Communists they rapidly begin to lose some of the crucial aspects of the culture of poverty. They begin to take on an internationalist rather than a provincial, locally oriented world view. » (cité par Rigdon, 1988). Mais le terme branleur n’indique rien de tel.

Janvier 2015

Pensées V

La plupart des sociologues font de la science comme les journalistes font de l’information : avec force protestations d’objectivité. Certains n’ont même produit autre chose qu’une longue profession de foi à la gloire de l’objectivité scientifique ; quand on cherche ce qu’ils ont bien pu dire avec tant d’objectivité, on ne trouve rien – ou alors un pamphlet.

Le sens de la causalité dans la conversion hystérique. Selon la psychanalyse, l’hystérique inscrit dans son corps la métaphore langagière. Par exemple, « me voilà obligée d’avaler ça » se traduit, hystériquement, par « une aura hystérique dans la gorge ». Il faut se demander si la métaphore (« avaler ça ») n’est pas née de phénomènes physiologiques réellement éprouvés dans le cadre des interactions humaines. Il est possible que les métaphores de ce genre, nombreuses, renvoient à une communication beaucoup plus somatisée, par le biais de la suggestibilité, que ce que notre savoir en dit, que ces métaphores décrivent au fond des relations de suggestion, des phénomènes que la superstition décrivait sous le nom de « mauvais œil » et autres. (Voir ici ma traduction du texte « Les Procès de sorcières » de Strindberg.)

Qui lit de la littérature, en dehors des écoliers ? Je veux dire, qui a le temps de lire de la littérature ? Avant la révolution bourgeoise, les nobles avaient le temps. Après la révolution bourgeoise, les femmes avaient le temps : la littérature était écrite pour elles. Mais aujourd’hui ? Les gens qui savent lire n’ont ordinairement pas le temps de lire. Aujourd’hui, on écrit des romans pour les vieillards.

Le problème du mysticisme, c’est qu’il peut conduire loin dans le monde : une situation fatale au penseur.

Je crois comprendre que ceux qui dénoncent le puritanisme sexuel du passé sont en même temps convaincus que l’aventurisme sexuel est beaucoup moins répandu de nos jours.

Castes. L’insistance sur la pureté dans le système des castes tient sans doute au fait que l’invasion aryenne depuis le Caucase (vers 1 500 avant J.-C.) fit passer l’envahisseur d’un milieu sec à un milieu plus humide, où les bactéries prolifèrent plus rapidement. La barrière raciale devait avoir un caractère hygiénique, visant à prévenir les contagions. Le sud de l’Inde, plus humide, est aussi plus rigoureux dans l’exclusivisme des castes que le nord : on n’y accepte jamais d’eau ou d’aliments des mains d’un membre d’une caste inférieure. Les Indiens d’Amérique ont été décimés par les maladies de l’homme blanc, contre lesquelles ils n’avaient pas de  défenses immunitaires. Un tel risque a nécessairement toujours existé dans le cas de grandes invasions depuis des milieux différents.

Si Schopenhauer a raison sur le mariage, notre ère féministe est celle qui a réalisé la débâcle des femmes, l’anéantissement de tous leurs plans, le complet écrasement du principe féminin – par l’action d’œstrotypes/hormotypes asexués.

Il est impropre d’appeler féminisme le mouvement tendant à gommer les différences sexuelles, et il est erroné de penser que la nature s’oppose à un tel mouvement. Des hormotypes à peine distincts sexuellement peuvent parfaitement se fixer dans une population (devenir le type normal) ; c’est tout à fait concevable, c’est même sans doute ce vers quoi nous tendons, pour le plus grand bien « moral » de l’humanité – si l’on peut encore parler en termes moraux d’une espèce qui a évolué au point d’extinction des passions, en particulier amoristiques.

Le prestataire en marketing politique travaille à « extravertir » son client en vue de lui faire remporter une élection, le client étant en règle générale un bureaucrate introverti ou, pour parler péjorativement, un crâne d’œuf, homme ou femme. Il s’agit de rendre crédibles des hormotypes asexués en tant qu’incarnations de valeurs sexuelles prestigieuses aux yeux d’un électorat primitif. Ensuite, la victoire aux élections représente un véritable shoot hormonal (on connaît les relations des interactions sociales avec la balance hormonale), en l’occurrence un shoot à la testostérone (y compris pour les femmes : la « battante », dans tous les milieux, est saturée en testostérone, ce qui va de pair avec un grand appétit sexuel et me fait penser que la battante est aussi la femme facile). En d’autres termes, le crâne d’œuf, homme ou femme, acquiert véritablement, avec la victoire aux élections et l’exercice du pouvoir, les qualités sexuelles qui lui faisaient défaut, et sans doute aussi les notions primitives qui vont avec.

Dans la mesure où l’on vote pour des idées, pourquoi élit-on des hommes ? Il suffirait que le programme soit appliqué par l’administration, neutre et impartiale par définition. Dans tous les cas, l’élu ne se substitue pas à l’administration. Ce n’est pas un métier (M. Weber parlait des élus comme de « nebenberufliche Politiker »). Il est temps que l’homme politique, et même que l’homme d’État, disparaissent : il n’est plus permis au pouvoir de s’incarner.

Un hommage bureaucratique. Contrairement à ce que prédisent les théoriciens des organisations, esprits chagrins, c’était un directeur irremplaçable. Comme tous nos directeurs.

Les dividendes aujourd’hui demandés par les « actionnaires », si décriés, ne reviennent pas tant à des personnes physiques qu’à des organisations (fonds de pension et autres) gérées par une technostructure et pour lesquelles ces dividendes s’intègrent dans une comptabilité planifiée. Le management lui-même s’automatise, pour devenir plus rationnel et plus stable (par définition, une organisation est un algorithme : une routine) ; la présence d’hommes ne devrait bientôt plus y être requise, pas plus qu’elle ne l’est sur une chaîne de montage robotisée. Je prévois une contraction toujours plus importante des postes d’encadrement (qui ne soient pas du make-work ou du make-believe).

Je prévois également la fin des emplois de caissiers et caissières, à cause des innombrables fois où ma politesse n’a pas été payée de retour. Ou alors il faut se préparer à répondre à des questions du type : « La baguette, avec ou sans le sourire ? » – à tant le sourire.

Sur le Peter Pan de J. M. Barrie. Les temps ont changé ; le Neverland a disparu, et c’est notre propre monde qui est devenu la contrée du make-believe.

Une réflexion kantienne sur le baiser de cinéma (Métaphysique des mœurs). Autrui ne doit pas être considéré comme un moyen pour mes fins, ni aucun de ses organes car l’individu est un tout. Ceci est au fondement de l’illégitimité de tout pactum turpe. Or la différence entre le baiser de cinéma et la prostitution n’est qu’une différence de degré et non de nature : il s’agit d’individus monnayant l’usage de leurs organes en tant que ceux-ci sont érogènes (nonobstant que la finalité se veuille artistique dans un cas). Dans un esprit de conciliation, si l’on reconnaît à cette forme d’expression, le cinéma, le droit de représenter la passion amoureuse, il importe de ne tolérer qu’une seule forme de représentation corporelle de cette passion, celle de l’embrassement, avec ou, de préférence, sans baiser, et immobile. Cette représentation conventionnelle est la seule qui soit respectueuse de la dignité humaine dans les acteurs qui se prêtent à de tels rôles. Cette analyse n’a d’ailleurs rien d’original, et l’embrassement immobile a été la règle au théâtre et au cinéma par le passé.

La publicité commerciale est trop souvent une insulte à la disposition morale de l’humanité, et en même temps trop omniprésente dans la société, pour ne pas conclure en défaveur du système qui prétend requérir une telle situation.

Avril 2014