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Trois récits fantastiques

  1. La gemme
  2. La clepsydre du docteur Voon
  3. Naufrage

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La gemme

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J’entrai dans le salon et serrai la main de Richard D.

« Je vous remercie, cher ami, me dit-il, d’avoir répondu à mon appel.

–Vous aviez l’air pressé de me voir, remarquai-je.

–En effet ! Je ne peux plus garder la chose pour moi, ce que j’ai à vous dire est de la plus haute importance. Savez-vous ce qu’est ceci ? »

Il sortit de la poche de sa veste d’intérieur un carnet noir :

« Un carnet de notes, fis-je, non sans une pointe d’humeur, car son appel m’avait conduit à changer mes plans.

–Certes, mais ce carnet de notes appartient à feu Claude-Henri G.

–Vous avez donc le carnet d’un ami à vous décédé. Il me semble bien que vous m’ayez déjà parlé de ce G., mais je n’ai pas eu le plaisir de lui être présenté. Donc, il est mort ?

–Je vous ai fait venir pour vous lire les trois derniers jours inscrits sur son carnet. Regardez. Avant ces trois jours, l’écriture est droite, propre, ordonnée, puis elle devient subitement presque illisible. »

Je comparai les deux écritures.

« Vous affirmez que c’est la même personne qui écrit ?

–Je suis catégorique. J’ai lu l’intégralité du carnet, la fin est parfaitement rattachable au reste. En outre, dans les notes relatives à ces trois derniers jours, l’auteur répète à plusieurs reprises qu’il est bien Claude-Henri G., comme s’il comprenait qu’il y aurait doute quant à l’identité de la personne au vu de son écriture inhabituelle.

–Cela signifie que lorsqu’il écrivit ces lignes il était lucide, alors que l’écriture ferait plutôt penser à celle d’un fou.

–Il était pleinement lucide en effet.

–Bien, vous avez éveillé ma curiosité.

–Je souhaite justement porter à votre connaissance les événements étranges survenus à Claude-Henri lors de ses derniers jours et qui sont la raison pour laquelle il n’était pas – comme on peut aisément s’en rendre compte en voyant son écriture – dans son assiette normale.

Je vais donc vous lire les notes qu’il écrivit pendant ces trois derniers jours. Mais – et j’espère que vous m’excuserez – je ne vous lirai pas exactement la version originale de Claude-Henri G., car, autre signe corrélatif de son trouble extrême, il commet de nombreuses erreurs grammaticales, tantôt oublie des mots et tantôt se répète abondamment, et je me suis donc permis d’établir une version plus lisible et compréhensible de son texte, tout en respectant autant que possible l’état d’esprit dans lequel il se trouvait. »

Richard D. m’invita à m’assoir dans un fauteuil et, après avoir sorti quelques feuillets d’un secrétaire et s’être assis dans le fauteuil en face de moi en plaçant ses lunettes sur son nez, commença la lecture :

« 15 février. – Notre vie est à la merci du moindre accident. L’angoisse qui nous prend parfois au milieu de nos occupations, de notre vie réglée, de nos joies mêmes, n’est autre que le pressentiment de cette vérité trop horrible pour être regardée en face : que le génie, le plus grand soit-il, glisse sur une couche de verglas et se rompe la tête, c’en est fini de lui. Pouvait-il s’y attendre ? Pouvait-il le prévoir ? Tous ses plans réduits à néant par un malencontreux concours de circonstances, l’œuvre immortelle qui devait être la sienne et prenait forme dans son cerveau, abolie par un piège infime placé sous ses pas dans la plus quotidienne des rues, en bas de chez lui…

Comment aurais-je pu croire que tout prendrait fin pour moi de la plus misérables des façons ?  C’était pourtant une belle journée, claire au milieu de l’hiver, mais à présent, pour moi, ces impressions ne sont plus rien. Le matin de bonne heure, j’étais sorti prendre l’air sur les quais de Seine. Je croyais que j’avais la vie devant moi, mais c’est la mort qui m’attendait ce jour-là.

Un misérable, l’air dément, les yeux injectés, un de ces malheureux clochards qu’on ne regarde même plus, se rua sur moi au niveau de la passerelle D…, en criaillant d’une atroce voix éraillée des paroles incompréhensibles. Cette épouvantable apparition alla jusqu’à se presser contre ma poitrine, et je perçus, en me débattant, toute la force de son intoxication malsaine, car je ne pus me dégager de son étreinte. Mon impuissance devant cette situation inouïe me conduisit au bord de l’évanouissement. C’est alors que le misérable lâcha prise et reprit son chemin, avec sa démarche de brute animale, tout en continuant de soliloquer comme un pensionnaire d’asile, tandis que je tâchais de reprendre mes esprits, appuyé contre la rambarde de la passerelle. Un passant s’approcha et, d’un air timoré, me demanda si ce fou ne m’avait pas blessé. Je le remerciai de sa sollicitude et, mettant fin à ma promenade, je rentrai sans tarder chez moi.

En marchant, je sentis dans la poche de mon manteau un objet insolite. Je l’en sortis et vis que c’était une pierre brillante, comme une gemme, d’une taille d’ailleurs assez considérable bien que je pusse fermer le poing sur elle. Sa couleur rouge était si éclatante que j’en eus comme mal aux yeux au bout de quelques instants. J’étais stupéfait de trouver cet objet dans ma poche et à la fois fasciné par son apparence. La pensée qui me vint naturellement à l’esprit, à savoir que l’aliéné m’avait laissé cette pierre, me paraissait incompréhensible.

Mais je ne me posai guère plus de questions et me précipitai chez le joaillier L., de mes connaissances, à quelques pas de là. Son commis, qui me reconnut, m’introduisit dans son bureau. Le voyant surpris, et même quelque peu inquiet, de la surexcitation dans laquelle il me trouvait à la suite des événements que j’ai décrits, je lui montrai sans attendre la pierre :

« Pensez-vous, cher ami, que ceci ait la moindre valeur ? »

Il la prit dans ma main et, saisissant une loupe de bijoutier sur son bureau, l’examina quelques instants en silence. Puis, d’un air que je trouvai sombre, il posa pierre et lunette sur le bureau, s’empara d’un ouvrage dans les rayons de la bibliothèque, une sorte de vieux grimoire qui, comme objet, me paraissait ressembler davantage à un traité de sorcellerie qu’à un manuel de minéralogie, et le feuilleta. Quand il trouva la page qu’il cherchait, il se plongea dans une lecture solitaire, ses traits, lors de celle-ci, devenant décidément de plus en plus sombres. Je ne savais que penser de cette attitude qui différait considérablement de ses habitudes professionnelles. Mais je ne quittais pas non plus des yeux la pierre, dont l’aspect restait, à vrai dire, au centre de ma pensée. Quand il eut fini sa lecture, il leva sur moi des yeux empreints de tristesse :

« Cher ami, me dit-il, reprenez votre pierre et retournez chez vous. »

Tombant des nues, je lui demandai de s’expliquer.

« Mieux vaut ne pas chercher à savoir, » fut la seule chose que je tirai d’abord de lui.

Je suis, moi, Claude-Henri G., on le sait, une personne émotive. Je pensais lui apporter peut-être un spécimen intéressant de gemme, et voilà qu’il entendait me congédier sans un mot. Devant cette attitude que je trouvai choquante, je lui arrachai son grimoire des mains et allais le laisser tomber sur le bureau pour produire un bruit violent quand j’en en aperçus le titre : Les pierres ensorcelées. Ces mots m’effrayèrent. Je reposai doucement le livre.

« Croyez-moi, fit L., oubliez que vous possédez cette pierre, ou mieux, allez la jeter dans la Seine.

–Mais enfin, cher ami, expliquez-moi ! »

Il poussa un profond soupir puis reprit la parole, résigné :

« Puisque vous ne voulez pas entendre mon conseil… Il est dit dans ce livre que votre bijou est une pierre maudite. Une certaine pierre bien connue des minéralogistes et dont la trace était perdue. Elle est cataloguée dans le De Infernorum Lapidibus, ouvrage monastique ancien traitant des pierres aux vertus maléfiques. Celle que vous avez actuellement en votre possession – son identité ne fait aucun doute car ses caractéristiques sont tout à fait uniques, croyez-en ma parole de joaillier – est connue sous le nom de mortis lacrimæ lapis

–Vous déraisonnez ! Vous ne croyez tout de même pas…

–Attendez ! Il est dit que celui qui a porté cette pierre dans son vêtement est maudit. Est-ce votre cas ?

Je restai sans voix.

« Mais, poursuivit-il, et je perçus, au ton faussement enjoué qu’il prit alors, qu’il cherchait à donner le change, ces vieilles légendes… »

Je ne voulus pas en entendre plus de sa bouche, je repris la pierre, saisis le livre et m’enfuis avec, bien décidé à tout savoir de cette satanée gemme ; je rendrais son grimoire à L. une fois que je me serais fait ma propre opinion.

De retour chez moi, je retrouvai le passage concernant la pierre. Et j’appris que, l’ayant portée dans mon manteau, il me restait deux jours à vivre.

16 février. – Je m’appelle Claude-Henri G., j’ai trente et un ans et je vais mourir. C’est sur mon lit de mort que j’écris ces lignes.

J’ai lu dans le grimoire tout ce qui concerne la mortis lacrimæ lapis. Pour mettre en garde l’humanité contre cet objet maudit, je résume ici cette lecture. Les légendes celtiques racontent que le guerrier Awenbryn, avide de richesses, succomba lors de l’assaut d’une forteresse remplie d’or. Agonisant au milieu des corps que la Mort fauchait de toutes parts, il se lamentait de n’avoir pu emporter de butin. Quand la Mort s’approcha de lui, car c’était son tour, il trouva la force de se redresser et de lui arracher un œil, fasciné par son éclat surnaturel. La Mort le faucha comme une gerbe, mais l’œil qu’Awenbryn avait saisi alla rouler et se perdit dans une faille que recouvraient des buissons d’épines. Et la Mort ne retrouva jamais son œil… ce sont les hommes qui le firent avant elle.

Les premiers rapports concernant la pierre datent de 1409. Depuis cette date, elle est passée dans une cinquantaine de mains connues. Elle a été perdue en 1417, 1509, 1538, 1603. Depuis cette dernière date, on n’en eut plus la moindre trace jusqu’en 1804, où elle fut jetée à la mer mais apportée sur les terres d’Écosse par un dauphin qui s’y échoua. Elle fut de nouveau perdue en 1829 et nul ne sait où elle est passée depuis lors. Ces faits et la malédiction attachée à cette pierre ont été rapportés par une chaîne de témoins entièrement dignes de foi. C’est moi qui la possède aujourd’hui, après l’avoir portée dans la poche de mon manteau, où elle fut placée criminellement par un individu qui se savait sans aucun doute condamné ; ce que j’avais pris chez ce dernier pour la dégradation de l’ébriété habituelle n’était autre que le résultat de la malédiction, la certitude déshumanisante d’une mort prochaine inéluctable.

Les minéralogistes qui connaissent cette histoire et se la transmettent, sous le sceau du secret, de génération en génération, ne savent comment traiter la question car leurs tentatives, par le passé, de révéler ces faits leur ont valu les soupçons en hérésie des autorités religieuses et politiques. J’ose espérer que mon témoignage, en ces temps plus éclairés, permettra de prendre les mesures rationnelles qui s’imposent.

17 février. – J’ai pour nom Claude-Henri G. À l’heure où j’écris, je sais que ne passerai pas la nuit.

Je suis Claude-Henri G., célibataire et sans enfants, de parents décédés. Je viens d’écrire mon testament ; il se trouve dans le secrétaire de mon bureau.

Je suis Claude-Henri G. Je laisserai la pierre sur la table de chevet avec ce carnet, pour que le monde sache, et que la malédiction prenne fin. Il ne faut plus que cette pierre nuise.

Je vais attendre dans le noir. »

Richard D. posa les feuillets, retira ses lunettes et alluma sa pipe sans dire un mot. Il tira d’épaisses bouffées de fumée en regardant le plafond, toujours silencieux. Nous restâmes quelques minutes sans rien dire. Puis il prit la parole :

« Claude-Henri G. est mort le 18 février vers six heures trente du matin – soit quelque deux jours après avoir porté la pierre dans la poche de son manteau –, d’arrêt cardiaque.

–Vous pensez qu’il y aurait du vrai dans cette légende ? demandai-je.

–Le fait est, cher ami, que cette pierre n’était pas plus maudite que ma pipe. Et je suis bien placé pour le savoir.

–Que voulez-vous dire ?

–Tout cela n’était qu’une machination. »

Il se leva et sortit du même tiroir dont il avait retiré les feuillets qu’il venait de lire, une pierre rouge que je supposai être la mortis lacrimæ lapis.

« Cette pierre, poursuivit-il, n’est qu’un fragment de pacotille. C’est Albert L., le bijoutier, qui l’a taillée. Nous l’avons ensuite, lui et moi, laissée à un homme de confiance avec la consigne d’aborder Claude-Henri G. et de la glisser dans sa poche. L. a de son côté joué son rôle, dans son bureau où il l’attendait. Je me suis rendu chez mon ami le matin du 18 février, prétextant une visite, et son majordome et moi avons constaté le décès ; j’en profitai pour subtiliser la pierre et le carnet. Le livre Les pierres ensorcelées est un vieux grimoire de charlatan reprenant les contes des époques d’ignorance et dont j’héritai avec la bibliothèque familiale. Je n’ai eu que l’embarras du choix pour y trouver une histoire bien absurde. C’est d’ailleurs en feuilletant ce bouquin que l’idée m’est venue de notre machination. L. et moi avions un compte à régler avec Claude-Henri et quand je vous dirai de quoi il s’agit vous n’aurez pas l’idée de me dénoncer, j’en suis certain.

–Je ne comprends pas… Cet homme est mort d’une crise cardiaque ?

–Il était persuadé qu’il allait mourir, et cette persuasion l’a tué.

–C’est incroyable !

–N’est-ce pas ?

–Mais vous êtes un assassin !

–Je vais tout vous expliquer, je viens de vous le dire, et vous m’excuserez. Mais surtout, pourquoi voudriez-vous dénoncer le crime parfait ? »

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***

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La clepsydre du docteur Voon

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Le manuscrit ici reproduit l’est avec l’autorisation des héritiers de mon vieil ami Gildas P. Certains faits qu’il rapporte sont des plus étranges mais je me garderai de formuler la moindre hypothèse les concernant, en l’absence de corroborations. Je rends public ce manuscrit afin que, si des personnes ont eu à connaître de faits comparables, elles veuillent bien entrer en contact avec moi.

« Le 5 mars au matin, je déambulai sur les quais de Seine à la recherche de raretés chez les bouquinistes ou dans les boutiques. M’étant aventuré un peu au-delà de ce qui m’est coutumier en ces occasions, car je ne trouvais rien d’intéressant, j’arrêtai ma promenade devant une échoppe d’aspect squalide, dont la vitrine présentait un capharnaüm babélique. Ma curiosité étant éveillée, j’entrai dans cette brocante. L’intérieur en était sombre et reproduisait à une échelle à peine plus grande, mais aussi un peu plus sale, la confusion hétéroclite de la vitrine. Au fond de la pièce se tenait derrière son comptoir un vieillard asiatique qui ne parut pas remarquer ma présence, bien que la porte de l’échoppe eût bruyamment grincé quand je l’eus ouverte puis refermée derrière moi. Ce vieillard, que je supposai être un Annamite de nos colonies, semblait perdu dans des rêves d’opium, tandis qu’il fumait sans vergogne une longue pipe en métal (l’odeur n’en était cependant que d’un mauvais tabac).

Sans plus lui porter attention (pour lui rendre sa politesse), je me mis à parcourir des yeux et, autant que cela m’était possible vu l’exiguïté des lieux, en allant et venant, les rayons de l’échoppe en quête de l’antiquité qui me paierait de ma peine. Au bout de quelque dix minutes de recherches, je découvris une très étrange clepsydre dont les tubes enchâssés par endroits dans des feuilles métalliques sculptaient un labyrinthe aérien de verre. L’étiquette, pendante à un fil attaché à l’objet, portait la mention « clepsidre (sic) du Dr Voon ». La consonance annamite du nom de ce « docteur » me fit conclure, en première approximation, à un travail de mandarin aux prétentions savantes, vaguement occidentalisé et possédant quelques notions de sciences positives inculquées par notre éducation coloniale.

J’apportai l’objet devant l’antiquaire impavide. À la vue de la clepsydre, les innombrables rides de son visage se déplièrent en un sourire hideux, dévoilant des dents noires. Je payai le prix et ressortis avec mon bien.

De retour chez moi, je posai la clepsydre sur la cheminée, demandai à la femme de chambre de la dépoussiérer et, quand cela fut fait, j’y versai de l’eau. La clepsydre se mit en marche. Je la contemplai un instant avec satisfaction puis vaquai à mes occupations du jour.

Le lendemain matin, je découvris que la clepsydre était vide. Je conclus à un système ingénieux d’évaporation comparable à celui des gargoulettes méditerranéennes et la remplis de nouveau.

Le matin suivant, je ressentis une faiblesse inhabituelle qui me contraignit de rester au lit. Honorine, la femme de chambre, me trouva pâle. Je lui dis que cela passerait et lui demandai d’aller remplir la clepsydre en lui donnant les instructions appropriées à cet effet. Au bout de quelques instants, elle revint dans la chambre :

« Monsieur, la…

–La clepsydre ?

–Oui, votre horloge, eh bien, m’est avis qu’elle n’a pas besoin d’être remplie vu qu’elle a toujours un fond de liquide rouge dedans.

–Un liquide rouge, dites-vous ? C’est sans doute l’eau qui aura détaché de la rouille dans certaines parties métalliques de la structure et s’en sera imprégnée. C’est un vieil objet, voyez-vous. Il comporte par ailleurs un mécanisme d’évaporation qui doit jouer un rôle dans la computation du temps en conjonction avec la circulation du liquide dans les tubes. C’est, semble-t-il, un objet très ingénieux, qu’il me plaira beaucoup d’étudier, et je me félicite plus que je ne saurais dire de cet achat. Ajoutez-y un peu d’eau, cela permettra de charrier la rouille restante. Vous le ferez d’ailleurs chaque matin pendant les prochains jours. »

Puis je me plongeai dans la lecture de Stobée.

Le jour suivant, loin d’aller mieux, je me sentis vraiment exténué, et Honorine, en entrant, poussa un cri de surprise. Sur mes ordres, elle fit venir le docteur Forni. Celui-ci m’ausculta.

« Il me semble que vous êtes anémié, finit-il par me dire. L’air de la ville ne vous réussit pas trop en ce moment. Votre pouls est un peu lent à mon goût mais je ne peux pas vraiment me prononcer sans un examen plus approfondi. Quant à l’immédiat, demandez à votre femme de chambre de vous préparer un bon grog. »

J’appelai Honorine et lui demandai le grog, ainsi qu’un apéritif pour l’homme de science. Pendant ce temps, ce dernier alla dans le salon pour rédiger une ordonnance et une demande d’examen. De façon que je pusse l’entendre par la porte ouverte entre la chambre et le salon, il s’exclama :

« L’intéressant objet que vous avez là ! C’est une clepsydre, n’est-ce pas ?

–Oui, fis-je, en forçant un peu la voix pour qu’il m’entendît, ce qui ne fut pas sans me coûter un effort considérable, je l’ai trouvée dans une petite boutique le long de la Seine, une brocante tenue par un Annamite.

–Ah oui, je crois en avoir entendu parler. Le propriétaire serait en effet un Chinois du Tonkin, ou de par là-bas. On ne m’avait cependant pas dit qu’on trouvait dans son gourbi des objets de valeur. »

Le lendemain, je me sentis plus invalide que jamais. Honorine venait de remplir la clepsydre, quand je l’appelai :

« Honorine, faites mes bagages, je pars à la campagne. L’air de la ville ne me réussit pas en ce moment. »

Le manuscrit de mon ami s’arrête là. La suite m’a été racontée par des témoins. On traîna le pauvre jusqu’à la gare où il devait prendre un train pour F…, où l’attendrait de la famille. Honorine, qui gardait pendant ce temps son logis parisien, remplissait la clepsydre qui se vidait inlassablement. Elle se vidait d’une eau rouge ! Une semaine plus tard, toutefois, l’eau resta pure, identique à celle qu’elle y versait. La rouille semblait par conséquent entièrement évacuée. En même temps, l’eau ne s’évaporait plus. Quelques minutes plus tard, Honorine apprenait la mort de son employeur, survenue ce matin-là. On l’avait retrouvé exsangue. Le soir même, l’appartement parisien de Gildas P. était cambriolé, les voleurs emportant notamment la clepsydre du docteur Voon.

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***

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Naufrage

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Les faits que je vais relater remontent à trente ans de cela. Si je me décide si tardivement à témoigner de ce qui m’est arrivé, c’est parce que j’ai longtemps été retenu par la certitude que personne ne me croirait et que l’on verrait au contraire dans mon récit pourtant véridique les affabulations d’un cerveau détraqué. Je prends sur moi de m’exposer dans mon vieil âge aux commentaires insultants, car il faut que le monde sache avant que je meure.

Tout commença au club à Hong-Kong. C’était un club d’Occidentaux, où l’on trouvait surtout des Anglais, mais aussi des Français, des Américains, des Allemands…, et la principale caractéristique pour laquelle ses membres semblaient l’apprécier particulièrement c’est que les autochtones n’y étaient pas autorisés.

Ce jour-là, une fin d’après-midi moite et lourde écrasait la cité fourmillante. Assis dans un rocking-chair, et rendu passablement torpide par l’humidité dont me soulageaient un peu les épaisses exhalaisons de mon cigare, je fixais apathiquement un aquarium bleuâtre dans lequel me semblait se dissoudre un gros poisson flasque aux yeux globuleux. Comme toujours, Harvey O. m’importuna de ses sottes réflexions :

« Je vous parie, me dit-il, que je suis allé dans bien plus de pays que vous. »

Et comme il répéta cette remarque après quelques instants de silence, je l’interrompis :

« Vous ne cesserez donc jamais de m’importuner dans mes méditations, Harvey ?

–Quel rabat-joie vous faites ! Et que peut bien méditer un Français fumeur de cigares dans un rocking-chair, je vous prie ? »

Cet individu prétendument cultivé avait l’étonnante faculté de m’irriter chaque fois qu’il engageait la conversation. Aussi, espérant lui fermer son indésirable clapet, je désignai le poisson de l’aquarium et lui dis – maudit soit-il :

« Si vous connaissez le nom de cette étrange créature, je prends le premier bateau au départ pour l’Australie. »

Quelle ne fut ma surprise lorsqu’il me récita, comme s’il venait d’apprendre sa leçon, que le poisson était un Oceanopisces rex, une espèce vivant dans l’océan Indien, ainsi que de multiples détails sur sa biologie, son anatomie et son mode de reproduction original. Je demandai au boy de m’apporter l’encyclopédie du club, où je trouvai confirmé tout ce que l’Anglais venait de me dire.

Le lendemain, je voguais sur la mer à bord d’un navire commercial à destination de l’Australie. Au cours de cette croisière, une terrible tempête s’abattit sur nous, et, parmi les vents hurlants, les flots déchaînés démantelèrent notre embarcation comme une construction d’enfant. Le choc cyclopéen me priva de conscience et je crus à cet instant que c’était pour mourir.

Mon esprit cartésien écarta cette hypothèse quand je ressentis, avec des martèlements lancinants derrière le front, un âcre goût salé dans la bouche, et me vis étendu sur du sable humide. En me redressant, tout endolori, je m’aperçus que j’étais échoué sur une plage, sous un ciel sans nuage. Une épaisse forêt bordait la plage.

Me mettant debout, je décidai dans un premier temps de marcher, avec mes faibles forces, le long de la plage, espérant trouver sur cette côte des signes de civilisation. Je trouvai bientôt étendu sur le sable Jean-René H., dont je ne souhaite pas dévoiler le nom mais qui sera reconnu par ses proches s’ils me lisent et recoupent les différents éléments qui précèdent. Il était sur le même bateau. Ému à l’idée d’avoir un compagnon d’infortune, je lui secouai l’épaule pour le réveiller, puis, ceci ne donnant rien, je lui fis du bouche-à-bouche, mais dans mon espoir et mon émotion j’avais oublié de commencer par le commencement : voir s’il était toujours en vie. Son cœur ne battait plus.

Abattu, je poursuivis mon chemin. La nuit tomba pendant que je marchais encore, et comme c’était une nuit claire de pleine lune je continuai de marcher. Le jour se leva, je continuai, et ceci jusqu’à la nuit, où cette fois je dormis contre des troncs de bois pourris échoués sur le sable. Le lendemain, la faim me tenaillait mais je n’osais m’aventurer dans la forêt ; je me contentai de noix de coco tombées des arbres en bordure de plage, que je brisais les unes sur les autres pour en boire le lait et en manger la chair. Je me remis en marche ; la forêt ne cessait jamais, du côté gauche de la marche. Plus tard ce jour-là, je retrouvai le corps de Jean-René qu’à ma grande honte j’avais laissé sans sépulture (j’espérais trouver rapidement de l’aide et faire venir des gens pour rendre les derniers hommages à sa dépouille). J’étais donc sur une île entièrement occupée par la jungle, dont je venais de faire le tour.

Après avoir enterré Jean-René, ou plutôt, avec les moyens dont je disposais, après l’avoir recouvert d’un mélange de sable et de terre à peu près au niveau du sol, je me résolus à pénétrer dans la jungle. Il me fallait trouver du bois pour faire un feu et réaliser des pièges et autres instruments de chasse pour les petits animaux que je m’attendais à trouver sur cette île de taille modeste, en espérant que n’y vivaient point de bêtes plus dangereuses, ou des primitifs hostiles, voire cannibales.

La forêt était dense et suffocante. De nombreuses flaques à l’aspect perfide de sables mouvants en trouaient la surface et la luxuriance des arbres difformes ne laissait filtrer qu’une faible lumière. Une découverte impromptue m’épouvanta. Au milieu de cendres noires et froides gisaient des ossements calcinés. Le lieu était donc habité. Par qui ? Des cannibales sanguinaires ?

C’est alors que je vis des hommes sortir des fourrés. Ils étaient trapus et mal proportionnés, couverts d’une boue violâtre et coagulée, armés de pieux. Je n’ai aucun souvenir de leurs traits faciaux, couverts par la même croûte de boue que le reste de leur corps simien, mais je n’oublierai jamais la férocité inhumaine de leur regard. Ils m’encerclèrent. L’un d’eux proféra des paroles si étrangères à toute langue connue de moi que je crus entendre un animal qui tentait d’imiter un être humain. Deux d’entre eux me saisirent, enfonçant de véritables griffes dans les muscles de mes bras, et je fus conduit à une hutte informe élevée avec de la boue et parsemée d’ossements, dont le sol avait été creusé dans la terre.

Dans l’étroite clairière où la hutte était bâtie, se dressait une grossière idole représentant ce qui me parut être un poisson qui aurait deux jambes et se tiendrait debout. Un homme se traîna hors de la hutte, encore plus immonde que les autres car son corps et son visage étaient rongés par une lèpre pernicieuse. Certains ornements d’os et d’écailles le parant de manière monstrueuse semblaient cependant indiquer un statut élevé, comme celui de chef ou de sorcier. Pendant que j’étais maintenu au sol à genoux, il pratiqua sur ma personne une sorte d’incantation démente avec force raclements de gorge hideux et me cracha dessus à plusieurs reprises un liquide pestilentiel contenu dans une calebasse.

Puis ils me reconduisirent sur la plage où je fus attaché à un arbre en bordure de la forêt, face à la mer. Quand ils eurent fini, ils se retirèrent, tout en restant à peu de distance, cachés dans la forêt, car je les entendais parfois marmotter entre eux, et surtout lancer par intervalles des appels caverneux à l’aide d’une conque marine, ce qui ne laissait augurer rien de bon.

À l’horizon le soleil déclinait. Quand la nuit fut tombée, la lune argentait la mer, dont la houle clapotait sur le sable paisiblement, contrastant avec l’angoisse qui m’oppressait le cœur. Alors les indigènes cachés dans la forêt derrière moi firent retentir dans la nuit des percussions sinistres. Dans les abîmes béants de ma pensée surexcitée, les images les plus folles se succédaient à un rythme de tachistoscope.

Au comble du déchaînement des percussions primitives, je vis droit devant, à peu de distance, les eaux argentées bouillonner, puis en surgir une chose innommable. La créature qui s’était dressée dans l’écume, sous les rayons blafards de la lune, avait vaguement forme humaine, mais à mesure qu’elle approchait – car telle était son intention – je distinguais de plus en plus nettement les caractères mêlés du poisson, de l’anguille et du crapaud. La chose était couverte d’écailles ruisselantes animées d’un mouvement presque autonome par rapport aux membres qu’elles couvraient, et la gueule du monstre était garnie de crocs innombrables.

La créature titubait à présent sur la plage d’une démarche maladroite et lourde. Je ne saurais décrire l’horreur qui m’étreignait en voyant qu’elle avançait vers moi. Au moment où elle me saisit pour m’entraîner avec elle, un des indigènes trancha les liens qui me retenaient ; je cherchai à fuir mais l’étreinte du monstre était déjà bien ferme, et je ne pus que le suivre à sa traîne vers la mer, tandis que les percussions continuaient de célébrer le sacrifice. Je poussais des hurlements désespérés, me débattant en vain, mais fus bientôt complètement immergé dans les ténèbres de l’abîme. J’étais entraîné vers le large et vers le fond, vers une mort certaine, par la vélocité prodigieuse du monstre. Malgré l’énergie du désespoir que je déployais pour me dégager, je sentis mes forces m’abandonner, l’engourdissement envahir mes membres. J’étais plongé dans le noir liquide et perdais à grande vitesse mon dernier oxygène.

Bien que je sois vivant pour écrire ces lignes, je sais que je n’aurais jamais dû survivre, après avoir passé les portes de la mort dans cet abysse ténébreux. Ce qui se produisit pour mon salut me dépasse complètement. Alors que le monstre continuait de m’entraîner vers le fond, et que je n’étais plus qu’à moitié conscient, les eaux se mirent à tourbillonner autour de moi ; mon prédateur faisait de grands gestes pour lutter contre quelque chose, sans doute un animal marin, comme un requin, ce qui le contraignit finalement à me lâcher. Cette surprise inespérée me tira immédiatement de ma torpeur d’agonie et je mobilisai mes dernières forces, le dernier souffle d’air fugitif qui restait dans mes poumons pour regagner la surface, ou la direction que je croyais instinctivement être celle de la surface, loin de ces fonds noirs et traîtres.

Je repris connaissance dans la cabine d’un navire qui m’avait trouvé flottant sur le dos et délirant. J’avais survécu. À ce jour, le sang continue de se glacer dans mes veines quand je revois, éclairé par une lune blafarde, la créature monstrueuse émerger des ondes. Cette île maudite me paraît, au terme de mes conjectures, servir de temple d’abomination à quelque peuple primitif ou dégénéré des mers du Sud qui y envoie vivre ses prêtres, où ceux-ci vénèrent et servent l’effigie du monstre auquel ils sacrifient. Ayant mis la main sur moi, ils convoquèrent aussitôt leur divinité pour une offrande vivante qu’elle s’apprêtait à conduire dans son antre solitaire ou – ce qu’à Dieu ne plaise – parmi les autres spécimens d’une race inconnue des hommes.

Journal onirique 5

Période : février 2020 (sauf pour le premier rêve, qui remonte à octobre 2019).

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Une visite de mon appartement par des acheteurs potentiels a lieu. Le groupe de visiteurs se trouve dans ma chambre alors que je suis encore au lit. J’en éprouve de l’embarras, sors du lit et, tout en emportant des vêtements pour m’habiller dans une autre pièce, j’adresse des excuses en anglais au groupe de visiteurs, en leur donnant l’assurance que la « visit manager » va s’occuper de leur visite au mieux. Je suis assez fier de ma trouvaille de « visit manager » et considère en mon for intérieur que cette formule est à elle seule de nature à corriger chez les acheteurs potentiels la mauvaise impression produite par le fait d’avoir trouvé l’occupant des lieux dans son lit.

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Au cirque, avec d’autres personnes disséminées dans les gradins, je suis censé faire la « claque » du directeur du cirque au moment où les artistes sont présentés au public avant le spectacle. Le directeur, qui a lui-même un numéro dans son spectacle, a choisi cette méthode pour attirer l’attention du public sur son numéro en particulier, le clou du spectacle selon lui.

Les présentations commencent : les artistes sont réunis en demi-cercle sur la piste et chacun s’avance et fait une révérence ou une autre forme de salutation quand son nom est appelé. J’attends donc, vigilant, que l’on appelle le nom de scène du directeur. Pendant ce temps, le public applaudit poliment les artistes, comme il se doit et sans plus. Puis, à la surprise de la claque « officielle », un certain artiste avant le nôtre reçoit un tonnerre d’applaudissements. Les organisateurs de cette claque étant assis à côté de moi, je les écoute parler : ils ont organisé cette claque de leur côté, d’eux-mêmes et en tant qu’association homosexuelle, pour rendre hommage à la beauté de cet artiste, physiquement leur préféré. Je me dis que notre claque à nous, après cela, n’aura pas autant d’effet que prévu. C’est ce qui s’appelle se faire doubler sur la claque.

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Dans un pays du tiers monde, P. et moi devons passer devant l’administration militaire pour des formalités relatives aux civils étrangers. Les militaires en charge de ces formalités sont les « lionceaux du Bengale », un corps de novices, et ils ont en effet la physionomie non pas léonine mais indienne de leur nom. Le premier des deux à passer, j’obtiens mon document sans difficulté. Pendant que c’est le tour de P. et que j’attends dans une pièce à côté, j’entends le ton monter entre lui et le militaire préposé au traitement de l’acte (le même militaire que pour moi). On lui demande de rédiger et signer une déclaration sur des faits survenus à son arrivée dans le pays, des faits où il est question d’un paon qui crie. P. refuse d’écrire que le paon a « crié » car le cri du paon a un nom spécial, comme les autres cris d’animaux, et il souhaite écrire ce mot-là mais ne l’a pas en tête, ni le militaire, et on ne le laisse pas consulter son smartphone. [N.B. Selon Google, le paon braille, criaille ou paone.] C’est pourquoi le ton monte. Au bout de quelques instants, le préposé militaire revient me voir pour m’annoncer qu’ils ne peuvent laisser P. quitter les lieux en raison d’anomalies dans son dossier. Il me fait signe de le suivre et nous passons dans la partie des locaux affectée aux détentions. Je suppose que P. a demandé qu’on me laisse le voir dans sa cellule pour échanger quelques mots avant que je reparte, mais quand le militaire ouvre la porte d’une cellule, celle-ci, en plus d’être pestilentielle, est vide : c’est moi qui dois l’occuper.

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J’emménage dans un appartement présentant cette particularité que l’une des pièces est commune avec l’appartement voisin. Cette pièce, un salon, n’est séparée de l’autre appartement que par un canapé, ou plutôt une double rangée de canapés adossés l’un à l’autre et qui empêchent de traverser la pièce (c’est-à-dire qu’ils occupent toute la longueur de ce qui aurait autrement été le mur de séparation) mais n’empêchent pas de se voir ni de se parler. Ainsi, les voisins qui craignent l’isolement ou la solitude, ou de rester enfermés dans leur petit cercle familial, peuvent converser dans cette pièce de part et d’autre de la délimitation. Et quand ils ne le souhaitent pas, ils font comme s’ils étaient entièrement chez eux plutôt que dans une salle commune, ou bien, s’ils ne parviennent pas au degré d’abstraction suffisant, ils évitent cette pièce, ce qui se trouve être mon choix car cet aménagement me semble plus gênant qu’autre chose.

Avec quelques amis, je sors en ville où se déroule une fête locale. Il s’agit d’une espèce de compétition sportive ou folklorique. Chaque fois qu’une équipe remporte une manche ou une partie, des gens grimpent sur une sorte de tour en pierre de quelques mètres de hauteur pour y laisser un drapeau aux couleurs de l’équipe victorieuse. Les rues sont noires de monde, et la tour aux drapeaux fourmille elle aussi de gens qui se sont hissés sur elle et y restent (sur plusieurs degrés car c’est une tour à degrés).

Ce qui devait arriver arriva : deux personnes – deux jeunes filles – tombent de leur perchoir sur la tour, ce qui provoque un grand cri de la foule. Au bout de quelques instants de tumulte, on demande à la foule de s’éloigner du lieu des festivités et de la tour, car elle est trop compacte pour permettre aux deux jeunes filles, qui se trouvent apparemment entre la vie et la mort, d’être conduites à l’hôpital. Je suis donc le mouvement, au milieu de cette foule compacte. Le flux s’éclaircit peu à peu, les gens sur les bords de la foule trouvant d’autres voies et délestant le corps central. Au bout d’un moment, nous avançons au milieu d’une densité de personnes tout à fait normale en ville. À côté de moi marche une adolescente d’une quinzaine d’années ; c’est l’une des deux filles tombées et elle a tout l’air de s’être bien remise de sa chute. Alors que nous sommes engagés dans un tunnel, elle me parle de ce qu’elle vient de vivre, me dit que c’est une impression étrange que de se retrouver parmi les gens comme à l’accoutumée alors qu’il y a quelques instants encore « elle était morte ».

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Organisateur d’une manifestation, je marche à l’avant du cortège avec les autres organisateurs tout en discutant avec eux. Le parcours implique de traverser à la nage le fleuve qui coupe la ville en deux, ce que nous faisons sans barguigner, tout en poursuivant notre discussion. Puis, alors que le cortège se repose sur les marches d’un monument colossal de l’autre côté du fleuve, un policier en civil chargé de contrôler la manifestation nous harangue. Il nous dit que nous sommes des bourgeois du 7e arrondissement qui ne cherchons qu’à humilier le peuple du 5e arrondissement, car cette manifestation comme les autres se passent dans ce dernier arrondissement. Sa harangue suscite une franche hilarité parmi les manifestants, qui rient et applaudissent.

Peut-être inspiré par la forte pensée de cet agent, je vais passer un entretien pour entrer dans la police. L’officier qui m’interroge (non comme un suspect mais comme un candidat à l’embauche) est d’une élégance à laquelle je ne me serais pas attendu, frisant le dandysme, notamment par ses chaussettes colorées. Il arbore celles-ci l’air de rien en croisant haut les jambes ou en posant une jambe sur le genou de l’autre, cette gestuelle me permettant de bien voir ses chaussettes dans la mesure où l’entretien se tient assis face à face et sans bureau entre nous deux.

Une question m’embarrasse : il veut savoir si je suis pieux. J’ai compris qu’il voulait détecter des signes de radicalisation fondamentaliste, présente ou future. Hésitant, je commence à répondre que les cours de philosophie que j’ai suivis au lycée m’ont mis en présence des preuves de l’existence de Dieu selon les philosophes et que ces preuves viennent naturellement à l’esprit de ceux qui, au cours de leur maturation intellectuelle, se posent des questions métaphysiques. Puis je pense me tirer d’embarras en expliquant qu’une personne pieuse est forcément quelqu’un qui pratique une religion, une personne pratiquante, et que je ne suis donc pas pieux.

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En Suède, je sors de mon appartement dans le but de prendre un train de banlieue, passer quelques stations, descendre et reprendre un train en sens contraire pour revenir chez moi. C’est le seul objet de ma sortie et je suis d’ailleurs en pyjama et robe de chambre pour bien montrer que je ne fais que prendre l’air et me dégourdir les jambes. De surcroît, je suis de cette façon plus élégant que la plupart des gens, ce qui n’a rien à voir avec les Suédois mais plutôt avec l’habillement moderne.

Dans un couloir du train, en voyant deux jeunes femmes devant moi, au bout du couloir, je me redresse pour apparaître dans ma plus belle prestance et, ce faisant, me retrouve bloqué entre les cloisons ; c’est comme si je m’étais dilaté en même temps que redressé, à la manière d’un pigeon qui se rengorge. Je parviens à continuer d’avancer, mais difficilement, tant le passage m’est devenu étroit. Sur un des murs, je lis des instructions de la compagnie ferroviaire invitant à « contourner » les autres passagers pour passer son chemin dans un couloir de train, avec un indescriptible schéma fléché censé pourtant expliciter le texte. Je lis cette instruction, par ailleurs écrite en anglais, à voix haute et ajoute à l’attention des deux jeunes personnes immobiles à l’entrée du couloir : « C’est facile à dire ! » Car ma situation montre bien qu’il serait particulièrement difficile de contourner quelqu’un dans un couloir déjà trop étroit pour une seule personne (sachant, qui plus est, que les hommes suédois sont assez souvent plus grands et plus larges que moi).

L’une des jeunes femmes me répond : « Et puis les gens ne connaissent pas forcément l’anglais », car les instructions sont, comme je l’ai fait remarquer, en anglais. Alors, moi : « Je croyais pourtant que la grande majorité des Suédois connaissaient l’anglais grâce à leur système d’éducation particulièrement performant. » La jeune femme l’admet, tout en justifiant ses paroles par une distinction nécessaire entre les capacités écrites et orales.

Je descends du train avec d’autres passagers. Dehors, il n’y a pas de quai et les passagers traversent carrément les voies. Après avoir vu qu’il n’y avait que de la forêt du côté opposé, je les suis. J’ai à peine traversé une voie qu’un train y passe à toute allure ; j’ai donc manqué de peu de me faire écraser. Le train était sans chauffeur et présentait un aspect de monstre mécanique. Nous sommes dans un district d’exploitation forestière où ne descendent pas en principe de passagers, à part les ouvriers des exploitations ; c’est pourquoi les trains passent à toute allure sans s’annoncer. Il m’arrive la même aventure en franchissant une deuxième voie : un train la traverse à toute vitesse juste après mon passage, me frôlant, alors que je n’avais rien vu ni entendu venir. Et, comme le précédent, le train, sans chauffeur, avait l’air d’une créature monstrueuse et vivante, bien que mécanique, plus que d’une simple machine. Je n’ose plus bouger, craignant, dans l’entrelacs de voies ferrées qui m’entoure, de me faire écraser au moindre mouvement.

Un groupe d’ouvriers travaille sur un chantier à côté ; l’un d’eux me tend la main pour me faire franchir une voie et je me retrouve au milieu d’eux. Ils travaillent à la construction d’une nouvelle voie, là encore avec une machine-monstre. Les ouvriers posent une certaine quantité de matériaux au sol puis la machine passe dessus et derrière son passage la voie ferrée est en place sur quelque distance. Pour me libérer de ce labyrinthe, je n’ai plus qu’à traverser la zone où doit passer la machine-monstre, en évitant qu’elle y passe au même moment, sous peine de servir moi-même de matériau de construction.

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Une petite fille japonaise nous raconte une histoire dans laquelle un homme mauvais provoque la ruine d’un homme intègre en lui mentant sur l’état réel du fonds de commerce qu’il lui cède. Je demande à la petite fille quelle est, selon elle, la morale de cette histoire. Elle répond qu’il faut être sur ses gardes mais je lui dis que la morale de l’histoire est qu’il est faut être bon. Au moment où je dis cela, un homme japonais apparaît près de la fille, visible d’elle et de moi, et me sourit d’un sourire exprimant contentement et gratitude. C’est l’esprit du grand-père défunt de la petite fille, qui fut victime de l’histoire qu’elle vient de nous raconter et dont sa famille a souffert avec lui.

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Je suis sur un échafaudage en plastique à plusieurs niveaux, dont seul le niveau inférieur permet d’espérer une chute non mortelle. L’épreuve consiste, en commençant par le niveau le plus élevé, à courir sur l’échafaudage sans tomber, selon un parcours menant de niveau en niveau jusqu’à terre. À la fin de chaque niveau, il faut sauter dans le vide sur l’échafaudage immédiatement en-dessous pour commencer le parcours inférieur.

Je saute avec succès sur le parcours du dernier niveau. Alors que j’approche de la fin de l’épreuve, l’échafaudage commence à se démanteler, à perdre des éléments, mais je parviens tout de même au bout du parcours, où je m’assois pour me laisser tomber, après un bref repos, sur le sable blanc d’une plage avec au loin une skyline de gratte-ciels. La fin de l’épreuve symbolise l’année 1776, date de l’indépendance des colonies américaines, et l’échafaudage représente les temps de l’histoire humaine antérieurs à cette date.

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Avec J. et P. nous avons bouclé nos bagages – car les vacances sont terminées et nous repartons demain – et nous nous couchons, P. et moi au deuxième étage, J. à l’étage en-dessous. Le lendemain matin, à notre réveil, nous découvrons par les fenêtres, avec P., qu’une inondation monstre a noyé toute la région aux alentours sous les eaux, jusqu’au deuxième étage de la maison que nous occupons. Nous n’avons aucun moyen de savoir ce qu’il est advenu de J., et quand passe sous nos fenêtres une péniche qui faisait croisière sur les cours d’eau de la région et se trouve à présent perdue dans les immensités aquatiques provoquées par l’inondation, nous sautons à son bord, au milieu de quelques touristes comme nous désemparés. Il n’y a plus de vivres à bord. Nous parvenons à une ville, dont la périphérie elle-même inondée est annoncée par de vastes réseaux de ponts métalliques, à l’ombre desquels passe la péniche. Des gens sautent des ponts pour nous rejoindre. Pour éviter d’en prendre un sur la tête, P. et moi plongeons dans l’eau et suivons la péniche à la nage, à une certaine distance car la plupart de ceux qui sautent des ponts tombent dans l’eau.

Nous rejoignons la terre ferme, une partie seulement de la ville étant sous les eaux, et nous rendons à la gare. Là, nous montons dans un train à destination du Malawi voisin car je dis à P. qu’il faut passer la frontière afin de fuir le chaos indescriptible engendré par les inondations dans le pays. P. est sceptique, il pense que nous serons refoulés à la frontière du Malawi. À voir les foules hagardes un peu partout, je me doute à mon tour que le nombre de réfugiés doit être trop important et que le Malawi va fermer ses frontières, s’il ne l’a pas déjà fait.

Nous sortons du train et errons dans les rues épargnées par l’inondation, réfléchissant à une solution. Alors que nous passons près d’un groupe de jeunes assis sur les marches d’un porche, j’entends l’un d’eux dire aux filles du groupe : « Je vous dis que c’est la bonne solution. » Je me jette alors sur lui, menaçant de le tuer s’il ne me révèle pas immédiatement sa solution, pour que nous en profitions nous aussi. Or il cherchait seulement à vendre de la cocaïne – une échappatoire misérable. Nous repartons, accompagnés par plusieurs jeunes du groupe.

Ensemble nous finissons par quitter la ville dans un autocar, mais, dans cet arrangement, nous sommes plus ou moins otages de gens peu fréquentables, des punks paramilitaires qui contrôlent le bus, conduit par l’un d’eux, et se conduisent en maîtres à bord. Parmi les autres otages, et nos alliés, un vieux chauffeur routier malmené par la vie et un comparse à lui, qui souffre de lombalgies sévères. Un soir, alors que le chauffeur routier et moi sommes descendus de l’autocar et que celui-ci fait une manœuvre, le conducteur perd le contrôle du véhicule, qui verse et fait même un tonneau. Accourant pour porter assistance aux passagers, nous découvrons que les membres de la bande qui « tenait » le bus sont tous hors d’état de poursuivre le périple, tandis que les autres vont bien. Nous repartons, le chauffeur routier au volant et moi à ses côtés. Tout le monde est si content d’être débarrassé des autres. L’une des filles s’est mise en maillot de bain, aux couleurs des États-Unis, et me sourit dans le rétroviseur. Par ailleurs, le comparse du chauffeur nous annonce qu’il n’a plus mal au dos, résultat inespéré des secousses de l’accident. Nous rions.

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La nuit, sur les bords de Seine parisiens, un homme, en tendant les bras vers le fleuve, produit des feux d’artifice. J’ignore si c’est parce qu’il jette ainsi des poignées d’une poudre d’artificier spéciale qui agit au contact de l’air. Je m’approche du parapet pour mieux profiter du spectacle mais suis aussitôt pris de vertige.

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Pour acheter un billet de train, le guichet se trouve dans une galerie commerciale. Quand je suis au guichet, je fais un rêve éveillé dans mon rêve endormi : la guichetière est chez moi, dans ma chambre, et je passe commande du billet depuis mon lit. C’est comme se faire livrer un repas à domicile, sauf que c’est un agent de la SNCF qui vient chez vous pour que vous réserviez votre billet sans avoir à vous déplacer (ni allumer votre ordinateur). Je lui dis que je veux un aller-retour dont le départ est le 31. Puis je regarde le calendrier sur mon iPhone pour déterminer la date de retour, sachant que je veux rester quinze jours. Je détermine de cette manière que mon retour sera le 5. La commande est passée et je réalise aussitôt que je vais devoir l’annuler car je suis loin de mon compte de quinze jours avec des billets le 31 et le 5. Mais entre-temps je trouve que la guichetière, assise au bord de mon lit avec sa tablette numérique, est désirable, et elle me fait depuis le début des minauderies. Seulement, quand je pose la main sur son épaule pour lui dire qu’elle est très gentille, elle se fige aussitôt et je fais alors un signe de croix en présentant mes plus plates excuses, pour éviter un procès.

Le rêve éveillé prend fin et je me retrouve de nouveau dans la galerie commerciale. Je distingue dans la foule une mère et sa fille. Leur âge apparent indique assez que la mère était adolescente quand elle est tombée enceinte. Les deux marchent main dans la main. La fillette ne cesse de répéter : « C’est riquiqui, c’est riquiqui, c’est riquiqui… », comme un perroquet qui aurait entendu ces mots quelque part et les répéterait sans les comprendre. Alors qu’elles viennent de s’engager sur un escalier mécanique pour monter à l’étage supérieur, la mère demande à la fillette d’arrêter, sans colère et d’ailleurs plutôt amusée. La fillette continue de plus belle et je les perds de vue. On ne peut que conjecturer le contexte dans lequel ces mots ont été prononcés à l’origine.

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Zombé Montos. (En me réveillant, c’est tout ce qui me reste du rêve. L’expression m’évoque alors, outre la physionomie lusophone de ces mots, dont je ne tire rien, par homéophonie un titre Zombie Mondo, qui serait un film mondo sur les zombies. Le genre cinématographique appelé « mondo », d’après le film italien Mondo cane de 1962, est un genre documentaire porté sur le sensationnel, souvent cru, voire violent. Un mondo sur les zombies serait par définition un documentaire où les zombies seraient donc une réalité.)

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L’Univers a besoin d’un briquet : une nouvelle théorie montre qu’il a fallu un briquet pour allumer le Big Bang.

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Je loue une chambre dans la spacieuse maison de M. et Mme X, qui ont un autre locataire avec moi. M. X décide d’accueillir en outre une certaine personnalité louche des Balkans, qui lui loue une chambre en journée de temps à autre pour y passer quelques heures avec sa maîtresse. Cela se passe en général quand l’autre locataire et moi ne sommes pas là. Or, un jour, j’aperçois tout de même ces étrangers : l’amant et sa maîtresse sont tous les deux obèses, on dirait d’ailleurs plus sa sœur que sa maîtresse. Ils sont accompagnés par deux gardes du corps, lesquels ont l’habitude d’attendre dans le jardin. J’en parle à M. X, qui m’explique la situation et qui, même si je suppose qu’il est généreusement rémunéré pour le service rendu, se fait un sang d’encre à cause de ces « locataires ». Un soir où M. et Mme X nous ont invités à dîner, l’autre locataire sans histoire et moi, le mafieux des Balkans s’attarde avec sa maîtresse et ses gardes du corps. Nous sommes ennuyés car nous n’osons pas regagner nos chambres de peur d’un incident. Une autre fois, le mafieux réprimande M. X au sujet de l’entretien du jardin, pour y avoir trouvé un étron en sortant prendre l’air avec sa maîtresse, alors que c’est un de ses gardes du corps qui avait chié dans le jardin en l’attendant.

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Un spécialiste discute mon hypothèse « Un philosophe au nom de cimetière : Kierkegaard » (kierkegaard = churchyard = cimetière). [Cette « hypothèse » est en fait une simple remarque que j’ai griffonnée parmi d’autres notes manuscrites.] Il conteste le sens que je donne à « gaard » ; selon lui, il s’agit d’un très ancien mot scandinave qui désignait à l’origine, sous une forme un peu différente, une chaise ou un banc, puis aurait évolué, à la fois dans sa graphie et sa sémantique, pour désigner à une époque moins lointaine une conversation, une discussion, parce que les gens bavardaient assis sur des chaises ou des bancs. Puis le mot aurait disparu de la langue danoise où il subsistait avec ce dernier sens, sauf dans quelques noms propres comme celui de Søren Kierkegaard. Ce nom, conclut-il, a le sens en réalité de conversation d’église. Je fais remarquer que cela décrit assez bien la philosophie de Kierkegaard.

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J’ai rendez-vous à l’Université de N. avec un vieil ami perdu de vue depuis le temps de nos études. Croyant me rappeler de la disposition des lieux, j’entre par une porte secondaire et me retrouve dans des locaux incroyablement vétustes et délabrés en même temps que mal éclairés. Les étudiants, les professeurs que je croise ont l’air aussi misérable que le reste, c’est très frappant et vaguement inquiétant. Ils sont silencieux et rasent les murs, et je suspecte qu’ils me regardent, avec mon manteau (alors même qu’il a quinze ans d’âge), comme quelqu’un n’ayant rien à faire là. Ne trouvant pas mon chemin et n’imaginant pas le demander à l’une de ces créatures, je décide de ressortir et de rentrer chez moi.

Aux abords de la gare qui dessert l’université, je croise par hasard N., un autre vieil ami du temps de nos études et perdu de vue depuis lors. Nous nous saluons chaudement, puis je lui raconte ce qui vient de m’arriver. Il m’explique que je suis entré par l’arrière de l’université, dans le département des langues slaves, où les étudiants comme les professeurs sont tous étrangers, c’est-à-dire originaires des pays slaves. Il me raconte ensuite qu’il est actuellement professeur d’économie à N. Je l’en félicite et lui demande des éclaircissements sur la « théorie de Duclos ». Au sujet de Duclos, je commence par préciser, par pédantisme, qu’il s’agit de l’ancien secrétaire général du Parti communiste français, mais il me corrige, et je me reprends en même temps : c’est le nom d’une économiste française homonyme. Selon N., la théorie dite des stratagèmes de Duclos est un mélange de théorie des jeux et de théorie de la lutte des classes qui montre qu’une classe doit toujours finir par assassiner l’autre.

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Je me rends à une exposition d’art contemporain avec A. et un autre garçon qui ne la quitte pas d’une semelle et représente donc un rival gênant. Dans la première salle, des photographies sont exposées sur de grands écrans verticaux, et le public peut y ajouter des effets temporaires telles que des fractales de Mandelbrot et autres surfaces tachistes de synthèse à l’aide d’une borne tactile dans un coin de la salle. C’est ce que nous explique le guide du musée en nous faisant une démonstration. Cette installation me paraissant de peu d’intérêt, je décide de ne pas attendre la fin des explications et poursuis la visite de l’exposition seul, au risque de laisser le champ libre à l’autre garçon avec A.

Dans la salle suivante, il n’y a que trois casiers, que le visiteur peut ouvrir. Le premier contient quelques lettres sous enveloppe, le deuxième des fils qui pendouillent, le troisième quelque chose de plus insignifiant encore. C’est visiblement une salle qui requiert de longues explications du guide, mais je décide de ne pas attendre.

Dans la salle d’après, les œuvres exposées sont à base de recyclage de matériel informatique. Je remarque en particulier une figurine d’homoncule sous perfusion de câbles d’ordinateur par lesquels il est alimenté et maintenu en vie. Avant de passer à la salle suivante, je regarde en arrière dans l’enfilade des pièces pour voir si A. et l’autre ont avancé, mais je ne les vois pas.

La salle suivante est occupée par un grand bassin où l’artiste a reconstitué une contrée paradisiaque au bord de l’eau, avec des acteurs, hommes et femmes, nus. Les hommes sont assis sur la plage, les femmes s’ébattent dans l’eau si bien que leur nudité, à elles, n’est pas apparente. Il faut longer le bassin pour parvenir à la salle suivante. Je me rends compte alors que la paroi du bassin est en vitre transparente, de sorte que l’on peut regarder par là ce qui se passe sous l’eau. Mon imagination en est titillée : la nudité des actrices de l’installation doit être visible par la paroi du bassin. Après m’être approché de l’endroit où elles s’ébattent, qui se trouve d’ailleurs sur le chemin de la salle suivante, je regarde par la paroi transparente. Les actrices jouent en réalité des sirènes et, comme elles ont des queues de sirène, on ne voit pas leur nudité.

Dans la salle suivante, l’artiste a imité des travaux de fouille archéologique. Comme dans les musées d’histoire naturelle où l’on trouve exposés des squelettes et des fossiles d’animaux antédiluviens tels qu’ils sont apparus aux archéologues dans le sol, affleurant à la surface dégagée, ici le visiteur peut voir le squelette des jambes d’un archéologue géant, portant encore, délavé par le temps, son short kaki.

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Forêt des contes, par Cécile Cayla Boucharel