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La Malédiction du jenglot

Nouvelle parue, sous une forme légèrement différente, dans Le Banian 23, publication semestrielle de l’association franco-indonésienne Pasar Malam, juin 2017.

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Le jour où Norbert Cazebeuve, ingénieur, acheta dans le capharnaüm d’un occultiste chinois de Jakarta un jenglot, il n’imaginait pas quelles allaient être les conséquences de son acte.

Un jenglot est une figurine griffue, à la peau noire et de texture rugueuse comme celle des momies, et dont le visage ressemble à une tête de mort avec de longues canines. Alors que les Indonésiens croient que les jenglots possèdent des pouvoirs surnaturels, pour Norbert Cazebeuve il s’agissait d’un remarquable travail de taxidermie, et comme il avait une âme de poète, le charme macabre de cet objet hideux l’attira.

Tandis que le vieillard chinois baragouinait dans un mélange incompréhensible d’anglais, d’indonésien et de hokkien des instructions pour l’entretien mystique de l’âme du jenglot, Norbert Cazebeuve se contentait de sourire, admirant la performance théâtrale du charlatan. Après avoir payé les 350 dollars américains auxquels leur courte négociation aboutit, il emporta son trésor dans une boîte ouvragée en pensant, après pourtant quelque dix années de mariage, que la découverte ravirait sa petite famille d’expatriés contraints et forcés, à savoir son épouse Martine et leurs deux enfants, Julot et Paquita.

Le soir venu, quand ils furent tous réunis dans le salon de leur villa moderne, il annonça qu’il allait leur faire connaître un jenglot, élevant le petit sarcophage devant les yeux écarquillés des deux bambins et ceux nettement plus sceptiques de Martine Cazebeuve.

Lorsqu’il ouvrit la boîte, un hurlement terrifiant déchira la nuit de Jakarta, glaçant le sang des quatre, et sans doute aussi de quelques voisins, jusqu’à la moelle. C’était Gremlin, leur chat siamois, qui s’était jusqu’alors tenu tranquille sur son coussin dans un coin de la pièce et qui, pour une raison inconnue, bondit par la fenêtre à cet instant, le poil tout hérissé. Le flot d’urine qu’il laissa derrière lui depuis son coussin se perdit dans la luxuriance du jardin ; le jusque-là fidèle animal s’était soustrait pour toujours à l’affection de ses maîtres. Ils ne le revirent jamais.

Plus tard, Julot affirma que le jenglot avait dardé sur le chat un regard noir et brillant comme celui d’un dragon de Komodo affamé. Norbert Cazebeuve regretta d’avoir offert un traité de la faune indonésienne à un enfant pourvu d’une telle imagination. Les yeux du jenglot, deux cicatrices boursouflées, sont fermés.

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Martine Cazebeuve était une maîtresse de maison comme de nombreuses autres maîtresses de maison mariées à des ingénieurs expatriés. Ne travaillant pas, elle avait tout loisir de chercher à redire au service de sa domestique Sita ou de ruminer la brillante carrière qui s’ouvrait devant elle à Mulhouse après des études de sémantique générale, avant qu’elle y renonce par un esprit de sacrifice qu’il lui arrivait de plus en plus souvent de contester en son for intérieur et parfois ouvertement.

L’épisode de la présentation du jenglot exacerba son crève-cœur existentiel. En position de faiblesse du fait du comportement inexplicable de Gremlin, dont chacun reçut une forte commotion, Norbert accepta tout penaud de remiser immédiatement « cette horreur » dans les profondeurs du buffet, avec les autres antiquités et œuvres d’art local que Martine bannissait avec constance hors de la vue de tous, sans égard pour l’âme de poète de son époux ingénieur. Le jenglot les accompagnerait à leur prochain voyage en France, avec les autres accessoires du purgatoire improvisé, pour compléter la déjà longue collection de l’excentrique oncle Maurice, qui n’en pouvait mais.

Quelques jours plus tard, tandis qu’elle lisait un magazine dans une causeuse, Martine observa le manège de leur domestique lorsque celle-ci entreprit de passer le plumeau dans le buffet. Apercevant une boîte inconnue d’elle, Sita l’ouvrit discrètement pour jeter un œil à son contenu. Martine la vit pâlir, mais Sita continua son travail ce jour-là comme si de rien n’était.

Le lendemain, Sita demandait son congé pour quelques semaines afin de se rendre au chevet de son vieux père malade. Martine, bien sûr, y consentit et prononça quelques paroles de réconfort, en attendant que Sita lui donne le nom d’une personne de confiance qui la remplacerait. Puis, comme Sita n’en faisait rien, elle posa la question. L’hésitation de Sita l’agaça quelque peu ; la négligence de la domestique sur ce point contrevenait à tous les usages. En outre, la perspective de démarches à faire pour trouver par elle-même une remplaçante lui était particulièrement déplaisante. Sita finit toutefois par dire qu’elle connaissait quelqu’un.

Très affectée, Sita partit donc au chevet de son père malade, des larmes lui montant déjà aux yeux, et sa remplaçante, une vieille femme taciturne et peut-être même muette, entra dans la maison. Cette dernière prit dès le premier jour l’habitude de rester le moins longtemps possible hors de la cuisine et Martine crut également remarquer qu’elle ne passait jamais le plumeau du côté du buffet. Elle se promit de lui en faire la remarque, réfléchissant entretemps au ton qui conviendrait le mieux.

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Norbert Cazebeuve, à cause de son imagination de poète, conjectura que le départ de Sita avait pu être provoqué par des craintes superstitieuses de la servante relativement au jenglot. Il se rappelait que l’Italien Arnaldo Fraccaroli, écrivain voyageur, raconte dans son livre Sumatra e Giava que les administrateurs néerlandais prenaient très au sérieux la guna-guna ou magie noire locale et se donnaient même la peine de la combattre, allant jusqu’à considérer que, par les pouvoirs de la suggestion ou autrement, cette magie faisait des victimes non seulement parmi les populations autochtones mais aussi, dans certains cas prétendument avérés, chez les colons. Mais il se faisait en même temps la réflexion que les cousins de ces puritains calvinistes avaient brûlé des sorcières à Salem et que l’on savait donc à quoi s’en tenir au sujet de ces esprits chagrins et sectaires.

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Cependant, les amertumes de la grande âme de Martine trouvaient à s’exprimer par mille petites contrariétés faites à son époux, dont les moindres faits et gestes trahissaient de plus en plus à ses yeux une nature étriquée. Norbert Cazebeuve, qui ne manquait pas de perspicacité en toute circonstance, le comprenait et, je ne sais si c’est du fait de son âme de poète ou de son âme d’ingénieur, il acceptait son tourment quotidien comme la contrepartie du privilège qui était le sien d’être la moitié d’une si grande âme. S’il lui avait dit les choses de cette manière, cependant, elle aurait contesté qu’il fût une moitié ; elle le situait à un niveau de fraction bien inférieur. Toujours est-il que la vie domestique de Norbert Cazebeuve, sous des apparences tout à fait ordinaires, glissait sur une pente savonneuse, dangereusement ingrate, en particulier depuis l’acquisition du jenglot, qui avait excité comme aucune autre curiosité exotique auparavant les sarcasmes de Martine.

Il existe sûrement un proverbe chinois qui dit de façon concise que les goûts reflètent l’âme. Cette pensée ne quittait plus Martine depuis l’entrée du jenglot dans sa vie. Que Norbert eût pu dépenser leur argent durement gagné pour acheter cette horreur lui semblait révéler distinctement les sédiments profonds de boue inconsciente dans l’âme de cet homme. Et quand, au cours de ses rêveries ou méditations de grande fumeuse, elle ressassait cette idée effrayante, il arrivait que dans son esprit révolté Norbert prît l’aspect d’un jenglot abominable.

Une nuit, alors qu’elle venait de fumer une cigarette sur la terrasse et se dirigeait vers le local à poubelles pour un contrôle de routine, elle fut arrêtée par l’aspect singulier de l’un des containers. Une sorte de mèche blonde en sortait, coincée entre le couvercle et le flanc. Intriguée, elle souleva le couvercle et vit alors que cette mèche blonde était la chevelure de la poupée Barbie pilote de chasse de Paquita. Sur les sacs en plastique elle trouva par ailleurs Fanfan le faon, Minnie l’ourson et Billard le béluga, les compagnons préférés de Paquita réduits à l’état d’ordures domestiques par une main profanatrice.

Réduite à l’incrédulité devant cet acte innommable, elle ne ressentit pas immédiatement de la colère, mais plutôt la sensation d’un sabord coulissant pour laisser passer le fût d’un canon – ce qui lui permettrait de tirer à boulets rouges dès qu’elle aurait confirmation de la culpabilité de Norbert.

Elle emporta les peluches et le mannequin dans ses bras et gravit les escaliers jusqu’aux chambres. Avant de demander ses raisons à Norbert, elle souhaita replacer dans la chambre de Paquita ce qui n’aurait jamais dû la quitter de cette façon. Sa fille dormait. À la lumière du couloir, Martine observa que Paquita serrait contre elle quelque chose. Elle s’approcha et ses traits se décomposèrent à mesure que la réalité lui apparaissait de plus en plus nettement. Parvenue au lit de sa fille, elle découvrit le drap qui recouvrait en partie Paquita, et l’impensable se dévoila sans contradiction possible à ses yeux horrifiés : Paquita endormie serrait le jenglot sur son cœur.

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Les explications que Paquita fournit, en larmes, à ses parents éberlués révélèrent que, malgré un premier contact déconcertant en raison de la soudaine folie du regretté Gremlin, la fillette s’était prise d’affection pour cette poupée d’un genre original, et l’avait dérobée au buffet, se débarrassant de ses autres compagnons.

Qui n’a vu sa fille serrer dans son sommeil un jenglot ne peut se faire une idée de l’abîme de perplexité dans lequel ce témoignage ingénu plongea Martine Cazebeuve. Elle estima dans un premier temps que son devoir de mère appelait des remontrances sur la façon dont sa fille avait maltraité ses jouets, lui demandant de bien comprendre qu’il n’était pas convenable de se séparer aussi brusquement de compagnons dignes d’affection et d’estime, en particulier sa Barbie pilote de chasse, un modèle de femme. Puis, après avoir recouché Paquita, elle demanda à Norbert de les débarrasser du jenglot sur le champ.

Alarmé par le bruit, Julot était sorti de sa chambre et avait assisté à la scène. Norbert Cazebeuve avait naturellement accepté l’idée de se séparer sans plus attendre du jenglot, mais son fils demanda qu’on le lui confiât pour qu’il en étudie la composition. Cela lui vaudrait, insistait-il, l’estime de M. Jacquin, son maître de classe à l’école française, dont la grande passion était l’histoire naturelle. Un tel argument ne put que recueillir l’assentiment de Martine, qui tâcha de surmonter son dégoût pour l’objet infâme qui avait dérangé les sens de sa fille.

C’est ainsi que Julot hérita du jenglot. Son comportement ne tarda pas à révéler des signes sensibles d’altération. Il arriva plusieurs fois que Martine entrant dans sa chambre au beau milieu de la journée la trouve plongée dans l’obscurité, persiennes et rideaux tirés. Une fois, elle surprit ainsi Julot affairé à quelque mystérieuse activité et, lui demandant ce qu’il pouvait bien faire dans le noir, elle s’entendit répondre que cela facilitait l’usage du microscope – c’est-à-dire du jouet que son père lui avait offert pour ses dix ans.

Comme il avait toujours manifesté, en raison de son esprit précoce et curieux, certains traits de caractère peu communs chez les enfants de son âge, et comme M. Jacquin avait rassuré les parents en leur demandant de bien vouloir au contraire encourager ces tendances scientifiques, on feignit dans un premier temps de ne pas trop s’étonner non plus des odeurs suspectes, tantôt comme de l’encens, tantôt comme de la charogne, qui commencèrent à émaner par moments de sa chambre, et qu’il expliquait par des expériences de chimie que l’avait invité à conduire M. Jacquin afin de stimuler son meilleur élève.

En réalité, M. Jacquin ignorait tout de ces « expériences » et Julot était en train de développer un attachement malsain pour son nouveau jouet, en qui son imagination, échauffée par le climat du pays, donnait à voir un être surnaturel qu’il convenait de vénérer, par exemple avec de l’encens, et de nourrir, en particulier avec le sang de petits animaux.

Au bout de quelque temps, Julot crut savoir que la soif du jenglot ne pourrait plus être étanchée par le sang des oiseaux et des écureuils qu’il tuait au lance-pierre dans le jardin, et qu’il demandait du sang humain. Julot conçut donc le projet de sacrifier Paquita sur l’autel du jenglot.

Je n’ose imaginer ce qui serait advenu de cette enfant si Martine Cazebeuve, un jour, sur le chemin des courses, n’avait rebroussé chemin, ayant oublié d’emporter avec elle le courrier à poster. Elle constata tout d’abord que la servante muette était comme à l’accoutumée prostrée dans la cuisine, avec peut-être un frémissement quasi imperceptible parcourant son corps ratatiné et une volonté plus manifeste que d’ordinaire d’éviter de croiser le regard de la maîtresse de maison. Elle se dit qu’il était grand temps d’appeler son attention sur la poussière du buffet.

Puis elle sentit cette odeur d’encens qui avait à plusieurs reprises auparavant indiqué une expérience en cours dans la chambre de Julot, mais cette fois l’étrangeté tout de même inconcevable de ces manières, ainsi qu’une soudaine angoisse à l’idée qu’elle ne comprendrait peut-être plus jamais son fils si elle continuait de le laisser agir à sa guise sans lui demander de justifier de manière plus précise la nature de ses expériences, la détermina à provoquer une discussion franche avec Julot.

Quand elle ouvrit la porte de la chambre – sans frapper, en raison de la crise, ou plutôt du dénouement, qu’elle entendait provoquer –, celle-ci était, comme elle s’y attendait, fermée à la lumière et au monde extérieurs par les persiennes et les rideaux. Ce à quoi elle ne s’attendait pas, en revanche, c’est la scène qui s’offrit à ses yeux. Le jenglot se dressait face à elle sur la table de nuit, éclairé par deux bougies et fumigé par des bâtonnets d’encens. Allongée au sol sur le dos et dévêtue, Paquita tourna des yeux surpris vers sa mère. De même que Julot, à genoux près de sa sœur – le hachoir de la cuisine à la main, levé au-dessus de sa tête.

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Après avoir désarmé le forcené, Martine rhabilla Paquita en hâte. C’est en vain qu’elle appela la servante à son aide, car celle-ci avait entretemps déserté la maison. Elle enfourna quelques affaires dans une valise et enfin, Norbert Cazebeuve rentrant du bureau, elle lui jeta le jenglot à la tête en poussant les enfants au-devant d’elle. Norbert, qui resta stupéfait un long moment, entendit au dehors la voiture de Martine démarrer en trombe.

Il tourna le regard vers la figurine gisant à ses pieds. Mesurant la perte dont cette poupée hideuse était la cause en raison de sa propre légèreté, il ramassa l’objet dans le but de passer dessus sa rage d’homme dépossédé. Mais à vrai dire son psychisme était tellement ébranlé par le choc qu’il venait de subir qu’il était à peine maître de ses mouvements. Lorsqu’il martela le jenglot contre la table en vue de le démembrer, on aurait dit que le jenglot lui martelait le bras contre la table avec une violence inouïe. Lorsqu’il voulut l’écraser contre le mur, on aurait juré que le jenglot lui-même le projetait contre le mur. Lorsqu’il le lança de toutes ses forces pour le fracasser, son effort frénétique le catapulta dans la même direction. Lorsqu’il sauta dessus à pieds joints, il s’écroula sur la table derrière lui, qui céda sous son poids. Après quelques minutes de furie insensée, sentant le souffle lui manquer et voyant que le jenglot n’était pas encore en charpie – compte tenu de la décoordination hystérique de ses mouvements, on peut penser que la plupart de ses coups n’avaient pas atteint leur but –, il décida d’y mettre le feu.

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Les pompiers découvrirent le corps calciné de Norbert Cazebeuve parmi les cendres et les décombres de sa villa moderne. Sous une cloche à fromage en inox, on trouva par ailleurs une figurine d’aspect rébarbatif que certains charlatans de bazar vendent sous le nom de jenglot. Abusant de la crédulité des gens, ces charlatans prétendent que le jenglot rend toutes sortes de services à son propriétaire, sauf si celui-ci ne lui témoigne pas le respect qui lui est dû, auquel cas le jenglot le maudit – sans que personne n’ait le droit de lui venir en aide, au risque de prendre la malédiction sur soi.

La Créature du billard électrique

Une nouvelle nouvelle nouvelle nouvelle

Sait-on quelles rencontres l’espace infini nous réserve ?

Dans un monde infini, infinies sont les possibilités.

Quelles peuvent être nos certitudes ?

Et toi, jeune lecteur qui n’a pas connu le loisir de la salle de jeux enfumée ou du café-bar bien franchouillard où le méchant tenancier (certains étaient toutefois plus bonhommes et conciliants) obligeait ses jeunes clients venus pour le billard électrique à consommer pour avoir le droit de jouer au milieu des pochetrons et des chômeurs PMUistes, ce qui fait que les joueurs devaient payer et pour leurs parties et pour des consommations, qui pourrait te faire comprendre la fadeur de ton temps libre aux yeux de ceux qui gardent de tels souvenirs ? Ne t’avise pas de lire ce qui suit au Starbucks où tu te morfonds habituellement après les cours avec des amis tout droit sortis des magasins, et des magazines, car le contraste risque d’être trop fort pour ton âme sensible. Que ceci serve d’avertissement légal.

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La vie d’une araignée se passe en grande partie immobile sur sa toile. Plus sa vie est immobile, plus elle est parfaite, car cela veut dire que les revers de la fortune lui sont épargnés. L’araignée se meut nécessairement pour trouver un lieu où tisser sa toile, puis elle bouge pour tisser celle-ci, puis elle attend ses proies et elle bouge pour les piquer, les momifier, les dévorer, elle se déplace aussi, régulièrement, à la recherche d’un partenaire sexuel. En dehors de ces nécessités, si elle doit bouger, c’est qu’un accident est arrivé à sa toile et qu’elle est contrainte de la refaire, peut-être en se déplaçant ailleurs. Moins, donc, elle a bougé dans sa vie, plus elle a vécu heureuse à l’abri des dévastations du monde. Sa toile a piégé les mouches et autres menus insectes dont l’araignée et ses rejetons se nourrissent, tout en échappant à la destruction par des objets, des créatures, des forces naturelles plus massives et toujours menaçantes.

Son piège tendu, la vie devient pour l’araignée une attente immobile. Rien de ce qu’elle pourrait faire désormais n’est davantage propice à lui dispenser sa nourriture que la plus parfaite immobilité. Cette mortuaire léthargie est immédiatement rompue quand la frêle mouche engluée dans les fils du piège se débat avec l’énergie du désespoir, car l’araignée, informée par les vibrations de sa toile, se précipite aussitôt sur sa proie et lui plonge ses crochets dans le corps, l’empoisonnant et la paralysant, pour ensuite la dévorer vivante, morceau par morceau.

Or il existe une forme de vie extraterrestre et prédatrice qui repose sur les mêmes principes d’évolution que l’araignée mais peut se servir de l’environnement artificiel de notre civilisation pour piéger ses proies. Et ses proies ne sont autres que les créateurs et habitants de cette civilisation – les hommes.

En l’an 1986 de notre ère, un vaisseau spatial d’origine martienne, invisible aux appareils de détection humaine, connut une avarie à peu de distance de notre planète. Au cours de cette panne et durant le temps que l’équipage prit pour la réparer, un caisson transporté par l’astronef s’ouvrit, l’absence de courant ayant rendu vulnérable le système de fermeture, et son occupant s’en échappa. Quand l’un des techniciens à bord le contasta, il en informa le capitaine, qui décida d’activer immédiatement le protocole d’autodestruction de l’appareil. Juste avant l’explosion de ce dernier, une capsule d’évacuation se dégagea avec le capitaine et trois officiers à son bord, conformément au protocole. Les survivants retournaient vers Mars quand le pilote en second informa le capitaine que, selon les censeurs qu’il venait d’activer, l’occupant du caisson avait subrepticement pénétré la capsule avec eux et s’y trouvait en ce moment même. Le capitaine n’eut alors d’autre choix que d’activer le protocole d’autodestruction de la capsule, qui explosa quelques secondes plus tard.

Entretemps, le mystérieux passager s’en était extrait et se dirigeait vers l’éco-milieu le plus proche, notre planète. C’était une sorte d’araignée noire, dont le tronc chitineux et boursouflé avait la taille d’une main humaine, et qui se servait au moment présent de l’ensemble de ses longues pattes filiformes comme d’un appendice caudal grâce auquel elle nageait dans l’espace avec une impressionnante vélocité, en vue de rejoindre la surface terrestre.

L’araignée extraterrestre tomba en pleine nuit dans la banlieue parisienne de Chouville. Elle se trouvait sur une surface gazonnée, non loin d’un pavillon, et approcha de celui-ci, après avoir observé quelques passants dans la rue au-delà du jardin. Pénétrant par une chatière à l’intérieur de la cuisine, elle entreprit d’explorer les lieux, dont les habitants dormaient, et quand elle découvrit dans une des pièces du sous-sol un billard électrique, cet objet ludique autrement connu sous le nom de flipper, elle sut qu’elle avait trouvé son piège.

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M. et Mme Dubois avaient trois enfants, dont deux, Pauline, seize ans, et Jeannot, douze ans, vivaient alors avec eux à Chouville, et le troisième, d’un autre lit de Mme Dubois, suivait des études de droit à Berkeley.

Un soir où leurs parents étaient de sortie, Pauline dit à Jeannot de rester dans sa chambre car elle avait invité son petit ami Marcel à la maison. Jeannot fut dégoûté mais il obéit, car sa croissance n’avait pas encore commencé et Pauline, qui faisait de l’aïkido, savait comment lui administrer des clés de bras affreusement douloureuses.

Marcel et Pauline descendirent dans la pièce du sous-sol aménagée en second salon, minimaliste, avec le flipper, une télé, une console de jeux Philips Videopac, un canapé, une table et quelques chaises, non loin de l’autre pièce du sous-sol, la cave proprement dite, où se trouvaient un coin pour la buanderie ainsi qu’un grand réfrigérateur. Les pièces recevaient en journée la lumière du soleil par des vasistas en haut des murs, donnant sur le jardin.

Il venaient de regarder un film d’horreur quand Marcel eut envie de jouer au flipper. Funky Fair était un flipper très attrayant sur le thème de la fête foraine, avec un affichage électronique sur le fronton, des bruitages stimulants, des illustrations gaies et colorées : les tentes des forains, des clowns badigeonnés, des ballons de baudruche, la femme à barbe… Les trappes et rampes et bumpers évoquaient diverses attractions, la grande roue, le train fantôme, les montagnes russes, le kiosque de la femme à barbe, les tirs aux pigeons.

Marcel lança une partie et Pauline en profita pour aller aux toilettes, en haut. Les Dubois avaient aménagé un second living-room au sous-sol comme un espace de liberté pour leurs enfants en croissance, ou pour faire du salon du rez-de-chaussée un espace de liberté pour eux ; de l’un on n’entendait pas ce qui se passait dans l’autre. Quand Pauline redescendit, Marcel n’était plus là. Elle l’appela, en vain, lui dit que ce n’était pas drôle, sans effet, puis remonta au rez-de-chaussée, où de nouveau elle l’appela en vain, puis monta à l’étage où elle demanda à Jeannot s’il avait vu cette andouille de Marcel, mais Jeannot, surpris en train de regarder un magazine cochon, n’avait vu personne. Pauline jura que Marcel le lui paierait.

Quand les parents de Marcel déclarèrent à la police qu’il n’était jamais rentré de son rendez-vous avec ses amis Norbert et Jean-Jacques, il fallut dans un premier temps découvrir qu’il avait en réalité passé la soirée chez les Dubois avec Pauline, qui fut alors considérée comme la dernière personne ayant vu Marcel. Elle expliqua qu’ils avaient passé la soirée ensemble jusqu’à ce qu’il parte à l’improviste, sans rien lui dire. Elle ajouta qu’elle avait d’abord cru que c’était une plaisanterie mais qu’elle avait fini par se rendre à l’évidence : Marcel avait profité de ce qu’elle se rende aux toilettes quelques instants pour sortir de la maison et mettre un terme à leur soirée. Les enquêteurs demandèrent à Jeannot s’il avait entendu quoi que ce soit depuis sa chambre, quelqu’un sortir par la porte d’entrée, par exemple, mais Jeannot leur dit qu’il n’avait rien entendu. On mit son trouble, pendant le bref interrogatoire, sur le compte de son jeune âge, sans se douter qu’il craignait que soit découvert ce qu’il était en train de faire au moment de la disparition de Marcel.

La disparition de Marcel, un jeune homme sans histoire ni fréquentations douteuses, restait un mystère. Le mystère s’épaissit encore quand, quelque deux semaines plus tard, Jeannot disparut à son tour.

Alors que leurs parents étaient de nouveau sortis, car ils avaient une vie sociale intense à cause des obligations professionnelles de Mme Dubois, Pauline se morfondait dans sa chambre, pelotonnée sur son lit et pensant à Marcel. Elle ne sut pas dire aux enquêteurs ce que faisait Jeannot pendant ce temps-là mais toujours est-il qu’il n’était plus à la maison le lendemain. Les Dubois étaient rentrés tard dans la nuit et avaient supposé que leurs enfants étaient couchés. Ils n’avaient pas l’habitude de s’en assurer à chacun de leurs retours de soirée et ce ne fut donc que le lendemain que, l’absence prolongée de Jeannot devenant suspecte, ils découvrirent qu’il n’était pas dans sa chambre. Toujours sans nouvelles le soir venu, malgré leurs appels chez les uns et les autres, ils contactèrent la police.

Les enquêteurs relevèrent ce qui pouvait l’être et dirent aux Dubois que tout serait fait pour retrouver leur fils. Personne ne le revit jamais.

Tout comme Marcel, il avait été victime de la créature extraterrestre cachée dans le flipper. Celle-ci s’était logée dans le parallélépipède incliné constituant le plateau. Ce qui l’avait attiré là, c’est, d’une part, le système électrique qui occupait les entrailles de l’objet, dont elle avait besoin pour maintenir sa température corporelle, et, d’autre part, le fait que la caisse du plateau offrait un espace confortable, pour elle comme pour ses victimes, ou ce qu’il en resterait quand elle les aurait dégonflées sous l’effet de ses sucs de momification instantanée. La créature possédait en outre des pouvoirs électriques. Elle ouvrit la portière du flipper, là où, dans les salles d’arcade, on introduit la pièce de monnaie pour jouer, et se glissa à l’intérieur. Quand Marcel alluma le flipper et que la créature comprit qu’il était seul, elle ouvrit le clapet depuis l’intérieur et entraîna sa victime dans le caisson. Marcel s’y trouvait donc plié – ou pour mieux dire cassé – en deux, le dos et la tête entre les jambes, et momifié, c’est-à-dire grandement réduit, comme une tête réduite par les Jivaros, de l’ordre des quatre cinquièmes, sans que sa valeur nutritive s’en trouve cependant diminuée d’un iota et sans qu’aucun fluide corporel n’endommage les circuits du flipper. La souplesse du monstre lui permettait de s’adapter parfaitement à l’encombrement du caisson ; le rangement de sa proie était un peu plus délicat, il fallut découper quelques morceaux pour éviter qu’elle ne pèse trop lourdement sur certaines pièces des circuits électriques internes et ne compromette le bon fonctionnement de la machine. C’est ainsi que la créature se nourrit les jours qui suivirent puis attendit une nouvelle proie, qui fut Jeannot.

Cette perte accabla les Dubois, qui décidèrent de changer d’air et mirent leur pavillon en vente. Le propriétaire d’une salle de jeux miteuse de Chouville, la seule dans cette banlieue, se porta acquéreur du flipper. Il le chargea dans une camionnette puis lui trouva une place au milieu de ses autres machines, billards électriques et bornes d’arcade de diverses formes et couleurs et bruitages variés. La créature se réjouit de ce nouveau milieu qui lui apporterait son pain quotidien en abondance, et réfléchit aux moyens d’attraper ses proies discrètement.

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La salle de jeux enfumée était occupée par une quinzaine de jeunes gens et bourdonnait de la cacophonie électronique et carnavalesque typique de ce genre de repaire socialement mélangé, quand tout à coup l’électricité fut coupée. Le silence des machines fut couvert par les huées des joueurs. L’obscurité était profonde car seule la porte d’entrée apportait de la lumière naturelle en ce lieu. La femme du propriétaire, qui tenait la caisse à ce moment-là, allait ouvrir en maugréant la boîte des fusibles quand l’électricité revint. Il fallut discuter un moment pour éviter de rembourser quelques clients énervés dont la partie avait été interrompue, puis tout rentra dans l’ordre.

La patronne crut bien remarquer que le joueur qui s’essayait au nouveau flipper – le flipper de chez les Dubois – n’était plus dans le local, mais elle ne sut qu’en penser et s’imagina que la confusion résultant du black-out lui avait troublé l’esprit.

En réalité, le joueur avait été happé par le flipper. Il était venu seul à la salle de jeu depuis Beudon, une banlieue voisine, n’était pas connu des autres joueurs et sur le moment sa disparition ne fut pas remarquée. Quand les parents de la victime déclarèrent sa disparition un peu plus tard, la police ne parvint pas à établir son passage à la salle de jeux de Chouville.

Ce fut différent avec la seconde victime de la salle de jeux. Cette fois-ci, le patron était présent quand le black-out se produisit. De même que précédemment, l’électricité fut coupée et se rétablit au bout de quelques instants, mais le joueur de notre flipper était venu accompagné. Quand, une fois les lumières rallumées, son compagnon, Gaston, ne le trouva pas, il pensa que Didier était reparti chez lui pendant la coupure de courant mais, apprenant quelques jours plus tard que son ami était porté disparu, Gaston se présenta à la police pour déclarer qu’il l’avait perdu de vue à la salle de jeux.

Les enquêteurs se rendirent donc à la salle de jeux pour avoir un entretien avec M. Groseille, son propriétaire. Ce dernier était inquiet. Il n’ignorait pas que le dernier flipper qu’il avait acquis avait été mis en vente après la disparition du fils de la famille des vendeurs – et c’était maintenant un de ses clients qui disparaissait. Par ailleurs, Mme Groseille lui avait parlé du précédent black-out de la salle, un phénomène qui venait de se produire deux fois en quelques jours après des mois de bon et loyal fonctionnement. En temps ordinaire, ce genre de séries événementielles n’est pas de nature à susciter l’étonnement, l’idée qui vient d’abord à l’esprit étant, en bonne logique, que les fusibles ont pris un coup de vieux ou quelque chose comme ça, mais la situation dans laquelle se trouvait M. Groseille était un peu spéciale, le lecteur en conviendra, et il ne put s’empêcher de faire le lien entre ces black-out et la disparition, même s’il écartait aussitôt l’idée, faute de pouvoir l’interpréter de manière satisfaisante. En lui apprenant le premier black-out, Mme Groseille n’avait rien dit au sujet de sa propre impression selon laquelle un client avait disparu, et de son côté elle n’apprit la disparition du second black-out qu’après que la police eut parlé avec son mari.

L’inspecteur Henri se présenta à M. Groseille alors que celui-ci était en train de tenir la caisse de la salle de jeux. Cette troisième disparition à Chouville, plus celle du jeune de Beudon, rendaient la police nerveuse. Rien de bien intéressant ne sortit de ce premier entretien mais M. Groseille était désormais informé du fait que le disparu avait été vu pour la dernière fois dans son établissement.

Lorsqu’il l’apprit à Mme Groseille, l’impression de celle-ci au moment du premier black-out lui revint à l’esprit et elle en fit part à M. Groseille. M. et Mme Groseille pensèrent qu’un malfaiteur hantait peut-être leur salle de jeux et avait profité du mauvais état des fusibles pour exécuter de sombres desseins… M. Groseille demanda à son épouse de ne rien dire à personne, qu’elle s’était peut-être d’ailleurs tout simplement imaginé des choses, comme elle l’avait elle-même cru d’abord, et que tout rentrerait dans l’ordre. Il lui dit cependant qu’ils devaient désormais ouvrir l’œil afin de repérer les conduites suspectes.

Il fit venir un électricien pour examiner les plombs de l’établissement. Celui-ci constata que tout était normal.

Une banlieue parisienne est un petit monde mais nous ne sommes pas à la campagne où les crimes en série suscitent des mouvements de panique collectifs, et ces disparitions successives n’empêchaient pas les esprits de rester calmes, la plupart des gens ignorant tout bonnement ce qui se passe à côté de chez eux. Les faits furent relatés dans de petits journaux locaux mais la plupart des habitants de Chouville, quand ils lisent la presse, lisent les journaux nationaux, où l’on ne parle pas de ce qui se passe à Chouville.

Quand un troisième adolescent disparut dans la salle de jeux de M. Groseille après un nouveau black-out, les choses prirent pour lui une tournure franchement désagréable. D’autant plus qu’on retrouva cette fois-ci les chaussures de la victime. La créature du flipper trouvait que les chaussures le ballonnaient, aussi décida-t-elle de les recracher d’emblée. Cela créa un mouvement de panique dans la salle obscure car une des deux chaussures ainsi éructées heurta la tête d’un client qui crut qu’on l’agressait et bouscula plusieurs autres personnes, lesquelles crurent la même chose, et tout le monde se précipitant vers la sortie en distribuant coups de poing et coups de pied pour se défendre, plusieurs furent blessés.

La police et le SAMU furent sur place en peu de temps. L’inspecteur Henri fut mis au courant et prit le chemin de la salle de jeux toutes affaires cessantes. Une personne impliquée dans la mêlée et restée sur place déclara avoir perdu une chaussure. On en trouva trois. On lui rendit la sienne, tandis que la paire restante ne trouvait aucun preneur. Trois garçons indiquèrent qu’elle appartenait à leur ami Roger, avec lequel ils étaient venus à la salle de jeux et qui avait dû rentrer chez lui – en chaussettes ! – après le mouvement de panique. L’inspecteur Henri demanda qu’on aille sonner chez le garçon puis prit à part M. Groseille, dans un coin de la salle. S’appuyant contre le flipper Funky Fair, sur le plateau duquel il posa son calepin, il recueillit son témoignage.

M. Groseille dit que c’était la troisième fois que l’électricité lui jouait des tours en l’espace de deux semaines, alors que le voisinage n’avait connu aucun incident de la sorte, et la dernière fois un client avait disparu :

« Je pense que ce sont des actes de malveillance, conclut-il. Un malade rôde par ici.

– Le compartiment des fusibles, répliqua l’inspecteur, est pourtant derrière votre caisse. Si quelqu’un l’avait manipulé, vous vous en seriez rendu compte, n’est-ce pas ?

– Je ne suis pas tout le temps derrière la caisse. Il faut se dégourdir un peu les jambes, et parfois des clients nous appellent auprès d’une machine pour constater son fonctionnement. La caisse, comme vous avez pu le constater, n’est pas près de l’entrée et elle est encastrée dans son meuble ; il n’est pas vraiment risqué de la laisser seule quelques instants.

– Où étiez-vous quand les plombs ont sauté tout à l’heure ?

– Derrière la caisse.

– Quelqu’un s’est-il approché du compartiment aux fusibles ?

– Pas que je sache.

– Bien. »

L’inspecteur Henri était l’officier de police qui s’était rendu chez les Dubois au moment des disparitions de Marcel et Jeannot. Il avait donc déjà vu le flipper Funky Fair mais pour lui, qui n’avait jamais été un joueur de flipper, tous les flippers se ressemblaient et il ne les aimait pas. L’aspect du billard électrique lui donnait une vague impression de déjà-vu, trop vague pour qu’il s’y arrête.

« Bien, bien. Voyez-vous, je suis porté à croire que ça va prendre un peu de temps avant qu’on revoie ce garçon aux baskets car, dans le cas présent, s’il est avéré, comme dans le cas précédent, je pense à une fugue. On sait quel genre d’adolescents vient passer le temps dans des lieux comme le vôtre. Le premier garçon a saisi l’opportunité d’une coupure de courant dans votre salle pour fuguer, tout en laissant croire, étant donné les circonstances inhabituelles et quelque peu dramatiques, à un enlèvement – pour maximiser l’inquiétude de ses parents, dans un esprit de vengeance, parce qu’il considère qu’ils ne le traitent pas comme il le mérite. Le bruit court parmi ceux qui le connaissent qu’il a quitté Chouville et ses parents de cette façon extraordinaire, on en parle à couvert, on l’admire, une autre panne se produit chez vous et l’un de ceux sur lesquels son geste a fait impression décide sur le champ de l’imiter. »

L’inspecteur Henri croyait également à des fugues dans le cas de Marcel et Jeannot. Il se fondait sur une théorie psychosociologique selon laquelle les fugues sont contagieuses : quand un jeune fugue, ses copains veulent l’imiter. Un trait parmi d’autres de la déliquescence post-soixant-huitarde. Par ailleurs, aucune demande de rançon n’avait été demandée ni aucun corps retrouvé.

– Ma foi, répondit M. Groseille, ça se pourrait bien. Je donnerais cher pour savoir ce qui se passe avec mes plombs…

– Un conseil : changez-en. Je m’étonne que vous ne l’ayez pas déjà fait. Ne tardez pas, si vous voulez conserver votre gagne-pain à Chouville. »

M. Groseille protesta qu’il avait fait venir un électricien mais l’inspecteur était déjà sorti. Grommelant dans sa barbe (c’est l’expression consacrée : M. Groseille était imberbe, alors qu’une barbe aurait caché la flaccidité de ses joues), il crut percevoir entre deux cibles du flipper un regard maléfique le scruter depuis les profondeurs de la caisse ; quand il fixa les yeux sur le phénomène, il avait disparu. M. Groseille soupira. La vie était une garce.

Le jour même, il appelait un second électricien, lequel à son tour constata que l’installation fonctionnait parfaitement mais, payé pour la changer, fit ce qu’on lui demandait. Le garçon aux baskets ne revint jamais chez sa mère et fut à son tour porté disparu. L’inspecteur Henri voyait ainsi son intuition confirmée. Ou presque.

*

Quand un quatrième black-out se produisit dans la salle des jeux des Groseille, Mme Groseille tenait la caisse et s’évanouit. Là encore, une mêlée s’ensuivit, avec plusieurs blessés, et des chaussures furent retrouvées ici et là. Ceux qui en avaient perdu attendaient à la porte de l’établissement et purent les récupérer des mains de la police. Cependant une paire resta sans preneur. Mme Groseille en larmes faisait une crise d’hystérie et dut être conduite à l’hôpital pour une prise en charge.

Passablement en colère, l’inspecteur Henri retrouva M. Groseille sur les lieux. M. Groseille lui présenta d’emblée les documents signés par l’électricien, indiquant les travaux réalisés et la date de leur réalisation : le problème ne pouvait provenir de sa propre installation, le nombre de ses machines était bien inférieur au maximum autorisé, l’origine était à chercher du côté du prestataire, il allait poursuivre EDF en justice…

« Et bien sûr, interjeta l’inspecteur, on retrouve une paire de chaussures sans propriétaire… Pour embrouiller les esprits, j’avoue que c’est très fort, de la part de ces fugueurs. Qui fuguerait sans ses chaussures, n’est-ce pas ? Mais, d’un autre côté, pourquoi le criminel ôterait-il les chaussures de ses victimes ? Les marioles veulent faire croire qu’il y a eu résistance, lutte, bien sûr, seulement le précédent fugueur de votre salle de jeux portait des lunettes, et qui peut croire qu’on perd plus facilement ses baskets au cours d’une lutte que ses lunettes ? Le fugueur les a bien sûr gardées sur le nez tandis qu’il enfilait au coin de la rue une autre paire de chaussures, sans doute apportée dans un sac à dos. Il avait chez lui une seconde paire de baskets mais pas une seconde paire de lunettes, voilà tout. Ça me paraît clair.

– Il faut faire quelque chose au sujet des lignes électriques, monsieur l’inspecteur. Ce n’est plus possible, c’est très mauvais pour le commerce. J’en ai assez que des gens se servent de mon établissement pour fuguer. Ma réputation… La santé de ma pauvre femme… »

L’inspecteur Henri avisa le billard électrique Funky Fair et tout à coup se rappela avoir vu le même chez les Dubois. Il réfléchit un instant, puis :

« Où achetez-vous vos machines ? demanda-t-il à M. Groseille.

– Chez des vendeurs spécialisés. J’ai plusieurs fournisseurs.

– Celui-là ? demanda l’inspecteur en montrant Funky Fair.

– Ah, celui-là, c’est différent. S’il y a moyen, je regarde aussi de temps en temps les occasions. On trouve parfois de bonnes machines ayant très peu servi.

– Vous vous rappelez à qui vous l’avez acheté ?

– Aux Dubois, de Chouville. Ceux qui ont perdu leur fils.

– Leur fils fugueur… Vous m’en direz tant… »

L’inspecteur trouva la coïncidence étrange, pendant un court instant, mais il se dit qu’il était tout à fait normal qu’un flipper soit acheté par le propriétaire d’une salle de jeux et qu’il n’y avait donc aucune coïncidence, en réalité.

« Bien, monsieur Groseille, reprit-il, je pense que nous allons devoir fermer votre établissement pendant quelque temps… Le temps que nos fugueurs retournent au bercail et que tout cela se tasse un peu, vous comprenez ? »

Ces propos chagrinèrent beaucoup M. Groseille. Son commerce était en règle ; existait-il une raison de penser qu’il était pour quelque chose dans ces disparitions ou ces fugues ? Si les jeunes de cette ville s’étaient mis en tête de fuguer, la fermeture de son établissement ne les en empêcherait pas. Pouvait-on obliger un honnête citoyen etc. ? L’inspecteur accepta un compromis : M. et Mme Groseille prendraient quinze jours de vacances.

Pendant ce temps, la police demanda à l’équipement quelques vérifications sur les installations électriques de Chouville, dans le quartier de la salle de jeux, une anomalie de fonctionnement ayant été constatée. Le personnel compétent procéda aux vérifications et, ne trouvant rien d’anormal, il s’ensuivit un âpre échange de courrier entre directeurs d’administration, au terme duquel l’équipement finit par constater deux ou trois petites imperfections dans son système, auxquelles elle remédia, au grand soulagement de l’inspecteur Henri.

Aucun fugueur – et le propriétaire des dernières chaussures dont il a été question était à présent lui-même porté disparu – ne s’était manifesté quand M. Groseille, qui sut par l’inspecteur Henri qu’EDF avait corrigé le défaut constaté sur la ligne, rouvrit son établissement. Le lecteur aura compris que les pannes de courant étaient en fait produites par la créature du flipper dotée de pouvoirs électriques.

À la cinquième coupure de courant, une nouvelle paire de chaussures avait perdu son jeune propriétaire.

Mme Groseille retourna à l’hôpital, cette fois pour des soins prolongés. Le local et l’appartement des Groseille furent passés au peigne fin ; cela avait déjà été le cas lors de la première disparition constatée, cependant la police, cette fois-ci de très mauvaise humeur, se montra particulièrement brutale. Mais ne trouva rien. L’inspecteur Henri lui-même commençait à douter de sa théorie et à suspecter M. Groseille de s’être payé sa tête. Il allait demander qu’on conduise celui-ci au poste en tant que principal suspect, quand un agent lui dit qu’un témoin du dernier black-out demandait à lui parler. C’était Gaston, l’ami de Didier, disparu.

« Quelque chose à me dire, mon garçon ? lui demanda l’inspecteur.

– Je ne sais pas si ça peut avoir le moindre intérêt mais je connais la personne à qui les baskets appartiennent et je l’ai vu jouer, avant la coupure de courant, au même flipper que Didier – son ami – avant sa disparition. Ce flipper-là. »

Et il montra Funky Fair. Le sentiment d’étrange coïncidence qui avait un instant saisi l’inspecteur lors du précédent entretien lui revint en mémoire, mais il trouva cela complètement absurde.

« Et bien ? Quelles conclusions en tires-tu ? demanda-t-il à Gaston, avec une certaine intonation propre à faire comprendre qu’il n’appréciait pas du tout qu’on lui fasse perdre son temps. Gaston se troubla, mais répondit :

« J’ai joué à ce flipper. Il fait des bruits bizarres.

– Je n’ai jamais rien remarqué de tel, interjeta M. Groseille, soucieux de la réputation de son établissement.

– C’est bien, mon garçon. L’agent Couillard va recueillir ton témoignage. »

Couillard reconduisit Gaston et l’inspecteur Henri se trouva de nouveau seul avec M. Groseille. Comme il était dans la plus extrême perplexité dans cette affaire, il chercha à gagner du temps devant M. Groseille et pour cela décida de mettre à profit l’inepte témoignage de Gaston.

« Bien, dit-il, vous allez m’ouvrir cette machine. »

M. Groseille, sans même bien savoir pourquoi, fut décontenancé.

« Qu’est-ce que vous penser y trouver ? eut-il l’audace de demander. Un cadavre ? Je sais que la caisse ressemble à un cercueil, mais ce n’est pas vide, là-dedans ; il y a toute la machinerie, les circuits… Vous, impressionné par les propos de ce pauvre garçon ? Allons, monsieur l’inspecteur…

– Faites ce que je vous dis, Groseille. Nous parlerons après. »

M. Groseille sortit un trousseau de l’énorme poche de son pantalon informe et chercha la clé. Quand il l’eut trouvée, il scruta l’inspecteur. Celui-ci restait impassible, attendant que son ordre de représentant de la loi soit exécuté. M. Groseille approcha la clé.

Au moment où il allait l’introduire, le clapet s’ouvrit brusquement, des cordes noires jaillirent de l’orifice et s’enroulèrent autour de M. Groseille, et voilà ce dernier, sans avoir le temps de dire ouf, disparu dans le trou, pourtant beaucoup trop étroit pour laisser passer son corps – et le clapet de se refermer derrière lui en claquant !

L’inspecteur Henri dégaina son pistolet et le déchargea sur la machine infernale. Tandis que le verre du fronton et du plateau volait en éclats sous l’impact des balles, les lumières du flipper clignotaient comme hallucinées, les bruitages de la mise en scène du jeu, musique acidulée, explosions, ricanements de clown, approximations électroniques de montagnes russes et de foules en liesse, jouaient une partition hystérique et délirante, et le flipper à son tour déchargea, comme une arme à feu d’un genre nouveau, sa réserve de billes métalliques sur l’inspecteur Henri. Une bille se ficha par ricochet dans la jambe de ce dernier, qui dut trouver refuge derrière la borne d’arcade la plus proche.

Des pattes arachnéennes, immenses et noires sortirent alors de plusieurs points du plateau du flipper et, touchant le sol, hissèrent l’objet dans les airs, où il ressemblait désormais au corps d’une horrible araignée géante. Quand les agents postés à l’extérieur entendirent les coups de feu et, hurlant des ordres sans queue ni tête, entrèrent dans la salle de jeux pour porter secours à l’inspecteur, ils trouvèrent celui-ci baignant dans son sang et le mur du fond percé d’un trou béant.

*

La nuit était tombée. La créature cherchait à rejoindre les bois de Chouville, où elle n’attirerait pas l’attention et pourrait abandonner son flipper endommagé pour changer d’appareil. Son pouvoir électrique créait le black-out autour d’elle ; comme si elle était entourée d’un halo de ténèbres, l’éclairage public s’éteignait à son passage et se rallumait derrière elle. Seules les illuminations du flipper trahissaient sa présence. En outre, la plupart des rues de Chouville sont peu passantes ; le monstre fut donc peu remarqué, bien que ceux qui le remarquèrent s’en rappellent encore et tentèrent, en s’organisant, d’alerter l’opinion publique sur l’existence de monstres inconnus issus d’accidents industriels. Mais les Chouvillois lisent la presse nationale, où l’on ne parle pas de Chouville, et le reste du monde ne veut pas non plus en entendre parler. Une voiture, cependant, croisa le chemin du monstre ; le conducteur freina des quatre fers et son véhicule pila entre les pattes avant de l’araignée. Il allait détacher sa ceinture de sécurité pour s’éjecter quand la caisse du flipper, dont la créature se servit comme d’un marteau, s’abattit sur le toit de la voiture dans un horrible fracas de tôle froissée et le tua sur le coup.

Alors que la police tentait d’organiser la traque du monstre, celui-ci était déjà pris en chasse. Les Martiens, naturellement, avaient eu vent des événements dramatiques survenus à leur vaisseau près de la Terre et de la mort par autodestruction de l’ensemble de l’équipage. Ils savaient ce que cela signifiait et envoyèrent un membre des commandos à la recherche de la créature échappée.

Le commando martien arriva à la salle de jeux au moment où la créature s’en extrayait après avoir grièvement blessé l’inspecteur Henri. Il avait adopté un déguisement de motard en blouson noir, avec un gros casque qui cachait aux yeux des hommes ses traits peu humains. Il vit sur son radar-bracelet que la créature déambulait dans les rues et se lança à sa poursuite en moto. Quand il l’aperçut galopant entre les immeubles, le corps protégé par une étrange armure, il fit immédiatement feu sur elle avec un pistolet-gicleur qui projetait à longue distance une sorte de mousse carbonique destinée à paralyser la créature. Quand la mousse ratait sa cible, elle se désintégrait immédiatement, sans laisser de trace. Heureusement, aucun être humain ne fut non plus touché, car c’eût été la mort assurée pour les malheureux.

Quand la créature se vit pourchasser, elle grimpa le long d’un immeuble afin de semer l’ennemi, mais la moto de ce dernier était du dernier cri martien et pouvait rouler sur les surfaces verticales. Il la poursuivit donc le long de la façade de l’immeuble, puis sur les toits, où elle sautait de terrasse en terrasse, et il sautait après elle tout en la mitraillant de jets de mousse.

L’araignée dégringola un dernier immeuble et plongea dans l’étang d’Oursine, à l’orée des bois de Chouville. Le motard plongea à sa poursuite ; sa moto toucha le fond et fendit les eaux vaseuses de l’étang, tandis qu’il continuait de la mitrailler sous l’eau. L’araignée nageait à grande vitesse à quelques mètres devant et au-dessus de lui, un peu en-dessous de la surface du lac. Elle émergea sur la rive opposée et, quand il sortit à son tour, elle l’attaqua. Elle sauta sur lui en se servant de la caisse du flipper comme d’un marteau, ainsi qu’elle l’avait fait avec la voiture. Le motard esquiva le coup de justesse, en dérapant, tandis que le flipper faisait gicler la boue de tous côtés. Un second coup l’obligea à sauter de la moto, que le choc du marteau géant enfouit en profondeur. Le motard culbuta et se mit immédiatement en position de tir, sur un genou. Le flipper-marteau allait lui tomber sur la tête quand le jet de mousse aspergea le plateau et, ruisselant à l’intérieur, paralysa la créature. Les pattes se rétractèrent et le flipper retomba mollement.

Le motard fit sauter le clapet et, inclinant la caisse, répandit son contenu sur le sol au milieu d’une lavure de mousse carbonique – deux momies ratatinées qui avaient été il y a peu des êtres humains et ressemblaient à présent à des poupées hideuses, et une espèce de faucheux noirâtre et horrible, la créature du flipper.

L’agent martien sortit d’une poche de son blouson un tube contenant un gaz rare et il y enfourna sans ménagement la créature paralysée. Il procéda de même, dans un autre tube, avec les deux momies, qu’il emportait pour ne pas laisser de traces, et à l’aide de son gant-exosquelette jeta le flipper en ruine au milieu du lac. Il parla dans son bracelet-transmetteur, d’une voix caverneuse :

« B-4 en boîte stop. Croissance entravée stop. Dommages minimes stop. Planète sauvée. »

Quand l’inspecteur Henri fut visité par ses collègues à l’hôpital, il tint des propos qui les firent se regarder les uns les autres. Cependant, il était indéniable qu’une bille de flipper avait été extraite de sa jambe. En outre, les agents qui examinèrent la comptabilité de M. Groseille trouvèrent qu’un flipper manquait dans la salle de jeux : le flipper Funky Fair acheté d’occasion aux Dubois de Chouville. On considéra par conséquent que l’inspecteur avait été blessé lors d’une explosion accidentelle de la machine – explosion résultant de la combinaison d’un défaut de fabrication et d’un défaut du réseau EDF local, par laquelle le billard électrique avait été entièrement désintégré et le mur de la salle de jeux partiellement démoli (tandis que les autres machines de la salle ne présentaient que peu de dommages, cela soit dit en passant). L’inspecteur ne chercha pas à maintenir sa version des faits, que l’on attribua à la fièvre provoquée par la blessure, et put réintégrer ses fonctions une fois sur pied. Les discrètes recherches qu’il conduisit montrèrent qu’aucune disparition liée à des salles de jeux, des cafés-bars ou des particuliers propriétaires de billards électriques ne fut déclarée dans le pays à la suite des événements survenus chez M. Groseille, et il douta de la réalité de sa rencontre avec le flipper infernal.

Juillet 2017