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Au gré de la brise du matin : La poésie de Karl August Tavaststjerna
Karl August Tavaststjerna (1860-1898) (le nom se prononce tavast-chêrna) est un écrivain finlandais de langue suédoise. Il vécut et mourut à l’époque du Grand-Duché (1809-1917), quand la Finlande était une province autonome de l’Empire russe. Quelques mots d’histoire en introduction permettront de contextualiser certaines de nos traductions ci-dessous.
Avant le Grand-Duché, la Finlande était suédoise depuis les 12e-13e siècles : ce sont les « Croisades suédoises » qui rattachèrent ce territoire à la Couronne de Suède, sous Éric le Saint puis Birger Jarl. La Finlande fut ainsi pendant quelques six cents ans une partie intégrante de la Suède, qui perdit avec elle, en 1809, près de la moitié de son territoire. (La Suède possédait encore, à l’époque, des territoires en Poméranie, qui furent cédés peu après, en 1814, à la Prusse, après avoir contrôlé un territoire englobant en outre des parties des actuels États baltes et de l’actuelle Norvège.)
La langue autochtone, le finnois, était parlé par la majorité de la population dans la vie quotidienne mais n’avait aucun statut officiel jusqu’au dix-neuvième siècle. L’élite était suédoise et suédophone. Quand la Finlande fut cédée à l’Empire de Russie, le tsar s’engagea à en respecter les coutumes et institutions. Le statu quo fut tout de même conduit à évoluer, notamment avec un « manifeste » du tsar de 1863 établissant le finnois sur un pied d’égalité avec le suédois. C’est en effet à l’époque du Grand-Duché qu’une revendication culturelle finnoise commença véritablement de voir le jour : à ses promoteurs, les « fennomans » (ou fennomanes), appuyés par le tsar, s’opposèrent les tenants du statut quo linguistique, les « svécomans » (ou svécomanes). Il convient cependant de souligner l’action décisive d’intellectuels d’origine suédoise dans le mouvement fennoman lui-même : par exemple, la publication du Kalevala, l’épopée finnoise, en 1835, est due au philologue d’origine suédoise Elias Lönnrot.
Parallèlement, à la fin du dix-neuvième siècle, la Russie commença de remettre en cause l’autonomie du Grand-Duché. Le poète Tavaststjerna, mort en 1898 à trente-sept ans, ne connut que les prémisses de cette évolution. La première vague concrète de russification (1899-1906), sous le gouverneur Bobrikov chargé de cette politique (avec notamment la suppression en 1899 du pouvoir législatif exclusif de la Diète finlandaise dans le Grand-Duché), fut interrompue à la suite des événements de 1905 en Russie, avant de donner lieu à une seconde vague, de 1908 à 1917, c’est-à-dire jusqu’à l’indépendance de la Finlande, que cette dernière a conservée jusqu’à nos jours, malgré la tentative d’invasion soviétique en 1939.
Tavaststjerna, qui était d’une famille noble d’origine suédoise, se situe politiquement dans le nationalisme finlandais. Face aux inquiétudes que donnaient les évolutions de la politique tsariste dans le Grand-Duché à partir de 1890, une partie considérable de l’intelligentsia ressentit la nécessité d’affirmer l’existence d’une nation finlandaise, forcément bilingue.
Un autre fait historique important pour l’œuvre de Tavaststjerna est celui des grandes famines qui touchèrent au dix-neuvième siècle la Suède (1867-1869) et la Finlande (1866-1868) et déclenchèrent une émigration de masse en Amérique. Ces deux famines furent sévères, mais celle de Finlande, dont on estime qu’elle causa directement la mort de près d’un dixième de la population, bien plus encore que celle de Suède. L’apport scandinave aux États-Unis d’Amérique à la suite de l’émigration atlantique est un fait important de l’histoire américaine (voyez notre étude « Scandinavian America: A Chronology », ici, ainsi que nos traductions de poésie suédo-américaine : le second billet ici). Le roman Hårda tider (Temps difficiles) de Tavaststjerna, publié en 1891 et qui passe pour le premier représentant d’une littérature « réaliste » en Finlande, se situe à l’époque de la grande famine. Sa poésie également présente une dimension « réaliste » ; certains y voient en outre des influences fin-de-siècle. Elle est en vers suédois classiques.
Les présentes traductions sont tirées de trois recueils du poète.
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Au gré de la brise du matin
(För morgonbris, 1883)
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Au gré de la brise du matin (För morgonbris!)
Le soleil parmi les nuages
annonçant la pluie
et le petit coup de vent chantant
qui fait se balancer le mât.
C’est ainsi que je naviguais dans ma jeunesse ;
la brise chantait dans le gréement,
le nuage versait une larme mélancolique
mais moi je souriais.
Le sifflement de la brise m’inspirait courage,
le courage d’agir et de vivre,
et quand les nuages quittaient le ciel
je n’avais pas besoin de réduire la voilure.
Viens et suis-moi si tu veux,
à travers le golfe suis-moi,
mène contre le vent la lutte que je mène,
et vois le monde comme je le vois !
Si tu as du cœur, si tu as du courage,
c’est merveilleux de défier les éléments,
c’est beau de sentir son jeune sang
couler dans ses veines, sans faire semblant !
Beau d’évoluer parmi les écueils et hauts-fonds,
de tracer son cap à vue,
beau quand la vague à crête d’écume
veut mugir par-dessus la proue !
Le soleil parmi les nuages
annonçant la pluie
et le petit coup de vent chantant
qui rend le mât dangereux.
*
Intérieur de bateau à vapeur (Ångbåtsinteriör)
La nuit est tombée sur le pont du vapeur,
comme dans les cabines et salons.
Seul le bruit sourd des pistons
trouble le silence. Contre le bastingage
appuyé, le pilote en ciré
donne le cap.
Les lanternes du port envoient, pâles,
des adieux par-dessus les vagues,
les vents du pays natal, dans le gréement
poussent des soupirs, étrangement faibles,
et dans le sillage du bateau
jouent des rayons mats.
Au salon, une lampe solitaire
éclaire des coussins de velours,
et le rayon jailli de l’applique murale,
effleurant les portières,
descend sur le tapis devant la cabine,
foulé de petits pieds.
Une main vient d’ouvrir la porte,
deux grands yeux baignés de larmes
ont scruté la cloison dorée,
comme s’ils s’attendaient
à trouver un étrange réconfort
dans l’ombre mystérieuse qui s’y dépose.
Mais l’ombre n’a pas de réconfort à donner,
et sur le tapis de toile cirée
la jeune femme s’avance, ouvrant
grand la porte, – et la laissant ainsi.
Elle veut monter prendre l’air
pour chasser sa tristesse.
C’est la nuit sur le pont du vapeur,
une nuit humide dans un brouillard froid,
les bateaux du port, tels des ombres nagent
alentour. Comme avant, contre le bastingage
appuyé, le pilote en ciré
donne le cap.
Les lanternes du port envoient, pâles,
des adieux par-dessus les vagues,
les vents du pays natal, dans le gréement
poussent des soupirs, étrangement faibles,
et dans le sillage du bateau
jouent des rayons mats.
*
Bal (Bal)
Les flammes ténues par milliers
répandaient leur sombre clarté à travers le verre cannelé,
une guirlande pendait en vagues luxuriantes
et les parfums montaient des vases de Sèvres.
L’estrade ornée de bouquets parlait
la langue des fleurs à la foule charmée,
et tout le monde trouvait la fête réussie,
le décor magnifique.
La danse offrait ses plaisirs capiteux,
les bijoux étincelaient sur les gorges blanches,
et les sourires las de la sagesse mondaine
s’échangeaient aux accords des valses de Strauss.
Bien que le regard fervent appuyât le flirt,
que le geste fébrile montrât de la tendresse,
on se sentait au fond de soi glacé
et les réponses étaient distraites.
Mais dans un coin de la grande salle,
à l’écart se reposait un couple,
à moitié caché par le piédestal
qui brisait d’ombre le flot de la lumière du gaz.
Les joues encore colorées par la danse,
le sein palpitant, les yeux brillants,
elle laissait sa tête reposer dans sa main ;
et ce qu’elle ressentait, il le ressentait aussi.
Mais dans l’air flottait une tristesse
pesant sur la poitrine du jeune homme,
c’était un souffle de l’atmosphère du bal
qui faisait du printemps un froid automne.
Les mots tendres qui tremblaient sur les lèvres
durent y rester, non prononcés ;
et quand ils se regardèrent dans les yeux,
chacun vit une gêne muette.
Un souffle, que tous deux pourtant fuyaient, de frivolité,
de vains faux-semblants, les saisit en même temps,
et c’est pourquoi leurs yeux discernèrent mal
le printemps au fond d’eux.
Et c’est pourquoi, dans le silence, la main restait
si froide dans celle qu’elle avait pressée,
et pourquoi le soupir trahit
ce que le regard ne laissait que soupçonner.
Mais sur le parquet, au rythme joyeux de la musique,
la frivolité virevoltait, avec exclamations, plaisanteries,
après que les forces timides de la jeunesse
se furent retirées de la salle bruyante.
Et il y avait de la jeunesse et du plaisir,
des bras nus et des gorges blanches,
et les sourires las de la sagesse mondaine
s’échangeaient aux accords des valses de Strauss.
*
Seule (Ensam)
Stridence des lourds wagons de train,
cris et saluts et hochements de tête,
porteurs et confusion de bagages,
hâte fébrile, regards froids.
Emportée par le courant,
une jeune femme seule, à moitié stupéfaite,
cherche inutilement à dissimuler son anxiété,
personne ne la reconnaîtra.
Ses regards vont et viennent,
en appellent en silence à ses voisins,
son baluchon est plein d’angoisse,
elle s’arrête dans un coin, désemparée.
Le courant la reprend, elle suit
le sombre flot humain,
jusqu’à ce que la nuit d’hiver
la recouvre – avec tout le reste.
*
Héritage (Arvedel)
Elles avaient marché d’un pas égal,
ces deux dizaines d’années
qui me virent devenir jockey
dans le sport plaisant de la vie.
Dieu bénisse la mémoire de mes parents,
qui, dans leur belle espérance pour moi,
cherchèrent à parer de fleurs
le chemin qu’ils m’avaient tracé.
J’allais pouvoir faire le bien
qu’il ne leur fut possible de faire,
j’allais atteindre à la félicité
qu’aucun de nos pères n’avait atteinte.
Mais le temps vint, et m’avertit,
et la vie perdit de son lustre ;
j’allais à mon tour, jusqu’à la tombe,
suivre la commune marche du monde.
J’allais frayer ma propre voie
malgré tout ce qu’ils avaient fait,
j’allais poser les mêmes questions
qu’ils avaient déjà posées.
Et j’allais recevoir les mêmes réponses
qu’ils avaient déjà reçues,
et enseigner à la génération suivante
à atteindre ce que je n’atteignis pas.
Ils devraient faire le bien
que moi-même je ne pus faire,
ils devraient trouver le bonheur
qu’aucun de nos pères n’a trouvé !
*
Mon églantine (Min vildros)
Elle n’a pas grandi en pot,
n’a pas ouvert son premier bourgeon
pour être acclamée, admirée,
et dépouillée à la fin de sa beauté.
Elle ne tolère pas de tuteur, elle pousse libre ;
que d’autres soient attachées à un bâton,
que d’autres, faibles, maladives,
tirent leur force vitale d’un… pot !
Sa tige ne rompt point
à la première brise franche et rude,
elle n’est pas fragile, mais elle plie
et montre ainsi sa force.
Elle fleurit joyeusement à l’air libre,
au soleil et sous la pluie, le jour et la nuit,
elle s’épanouit vers la lumière
mais reste dans la terre enracinée.
Elle a un parfum qui ne s’envole pas,
une teinte pourpre, si fugace soit-elle,
et dans sa splendide corolle
se trouve la plus belle leçon du Créateur.
Ennoblie, dans sa sève monte
la force cachée de la terre en bas,
et rencontre le rayon qui la colore
en baisant le calice plein de rosée.
*
Le cristal de glace (Iskristallen)
Crépuscule incolore, le jour de décembre tirait à sa fin,
le son des cloches de midi venait de se dissiper
quand le pâle soleil descendit derrière la forêt givrée,
emportant l’étincellement de cette journée d’hiver.
Pâle comme les congères, un peu de lumière restait ;
pauvre en nuances, ce n’était que le fantôme
de l’éclat qui, les jours passés, donnait au soir ses rayons
et sa couleur de pourpre à la danse d’été des vagues.
Sous les arbres au riche habit de givre,
je vis comment le soleil venait d’éteindre son flambeau ;
plus aucun rayon ne jouait sur la neige,
dont la robe ne recevait plus de couleurs du crépuscule.
C’est pourquoi je posai cette question silencieuse :
N’as-tu, soleil, plus aucun reflet de couleur chaude
pour les froides journées, quand la beauté s’épuise ?
la pourpre sur les vagues était-elle empruntée ?
D’une branche, alors, un cristal de glace tomba,
et dans cette chute la pâleur du crépuscule fut vaincue,
en mille tons subtils de couleurs
ce petit cristal apportait la réponse du crépuscule.
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Bourdonnement de mouches (Flugsurr)
Nous nous élançons comme des mouches contre les fenêtres,
et nous avons tous des ailes, aucun de nous n’en est privé.
Nous bourdonnons, rampons, prenons notre élan, et tombons,
et nous recommençons, car il nous faut sortir.
Nous sommes dans la maison ; dehors, contre le mur d’enceinte,
le vent souffle, et c’est la nature !
Alors nous nous élançons à nouveau contre les fenêtres,
le verre finira bien par se briser – oui, c’est certain !
À l’intérieur, dans la salle, banquètent sur la table
les autres mouches, en fait la plupart des mouches.
Elles se goinfrent de dessert, se noient dans les verres,
souillent la nappe et perpétuent la race.
Elles se rassemblent joyeusement autour de la saucière,
nous volons contre les carreaux et maigrissons à force de bourdonner.
Nous vivons pour la lumière du soleil, mourons sans elle,
et nous volons en vols frénétiques contre les carreaux – les carreaux !
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Nouveaux Poèmes
(Nya vers, 1885)
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Ndt. Le recueil est composé de trois nouvelles en vers. Ces nouvelles sont découpées en poèmes, chacun développant son propre élément de l’histoire, mais, compte tenu du fait que les poèmes sont à proprement parler les parties d’un tout où se situe la véritable unité, il ne nous a pas semblé pertinent d’opérer des coupes. Nous ne traduisons donc ici que le premier poème de la première nouvelle, pour donner une idée du genre de poésie, narrative et « réaliste », qu’il comporte.
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En Suisse (I Schweiz)
Et l’hiver suivit son cours habituel
dans la pension pour jeunes filles,
bien qu’il parût souvent interminable
aux pensionnaires qui s’y trouvaient cloîtrées.
On s’efforçait de donner la dernière main
aux études de cette jeune fille de dix-sept ans
qui devait bientôt retourner dans son pays,
bien qu’il eût resté beaucoup à faire.
C’était une tâche difficile
d’en faire une femme accomplie,
car l’enfant triomphait toujours, à la fin,
de chacune de ses enseignantes.
À l’approche du printemps grandit le mal du pays,
de sa maison et de ses obligations ;
elle en avait eu tôt la nostalgie
parmi divers petits conflits.
Les choses seraient différentes, dehors,
quand elle retournerait chez elle ;
c’est comme si désormais elle allait
éprouver la véritable force de la vie.
Elle serait bonne, heureuse,
aiderait en tout sa mère !
Et ses pensées la ramenaient chez elle,
par-delà les montagnes et les fleuves.
Elle a oublié son devoir de français,
et comment le terminer ?
l’encrier renversé a vidé
son contenu sur le cahier.
Mais la jeune fille n’a rien remarqué,
elle se laisse enchanter par l’avenir
ne jette que de temps à autre autour d’elle
le regard enfantin de ses grands yeux clairs.
Elle reste là des heures,
presque incapable de penser à présent,
et le crépuscule s’étend sur la vallée,
mais la cime des montagnes continue de luire.
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Poèmes en attendant
(Dikter i väntan, 1890)
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Un hommage (En hyllning)
C’est un jour de mai froid, à Helsingfors1,
les arbres nus attendent sur l’esplanade,
avec la croix de l’église aucun rayon ne joue,
et la parade militaire arpente la place.
Parmi le cliquetis des armes, les notes des cuivres,
les bataillons gris, odorants, défilent,
tournent aux rudes cris de commandement ;
la rue est secouée par les coups de canon.
La foule rassemblée reste muette d’admiration,
gardée avec zèle par la police municipale ;
de temps à autre un passant jette un coup d’œil tiède
sur cette pompe militaire et s’éloigne.
Tandis que le soir tombe, dans une rue latérale
attend, mutique, une autre foule.
Les forces de l’ordre elles-mêmes n’y voient
la moindre trace de danger.
Des regards sérieux se lèvent
vers une rangée de fenêtres sur la façade grise,
tandis que les étudiants marchent en ordre serré
parmi la foule qui lui fait place.
Le maître de chant lève doucement sa baguette,
l’hymne de Suomi2 est entonné par une centaine de voix ;
en ce chant, l’ancien passé du pays parle gravement
d’un peuple qui souffre, endure et succombe.
Comme un écho joyeux du pays de l’espoir,
neuf hourras résonnent en conclusion.
M. le sénateur ouvre lui-même
sa double fenêtre à la fraîcheur du printemps.
Il remercie la jeunesse par un discours,
avec une telle gravité que même le censeur s’incline ;
à son front, puissant et légèrement dégarni,
le froid du printemps joue sur les boucles clairsemées.
Il est celui qui vient, ce jour, de démissionner,
Mechelin3, professeur et homme d’avenir,
celui qui parle virilement, comme il le doit,
le langage du cœur national à son puissant voisin.
Ces accords finlandais, ce chant de Savonie né
à la frontière, où le combat était l’hôte de chaque jour,
sont suivis de près par le cri « Eläköön4 ! », qui suscitait
hier encore la division et les protestations.
Les deux langues à présent vont main dans la main,
tandis que les chapeaux de cent têtes sont levés
pour un « Notre pays » partagé, uni, vibrant,
et un dernier vivat pour notre professeur !
1 Helsingfors : Le nom suédois d’Helsinki.
2 L’hymne de Suomi : Suomis sång, chant patriotique finlandais sur une musique de Fredrik Pacius et les paroles en suédois d’Emil von Qvanten. Plus loin, à l’avant-dernier vers du poème, « Notre pays », Vårt land, est le chant composé par le même Pacius sur des vers tirés d’un poème de Johan Ludvig Runeberg, adopté en 1867 comme hymne national, en suédois et en traduction finnoise (Maamme).
3 Mechelin : Leo Mechelin (1839-1914), entrepreneur, fondateur en 1871 de Nokia comme producteur de pâte à papier, et homme d’État finlandais. Il démissionna en 1890 de son poste de sénateur. Les campagnes hostiles envers l’autonomie de la Finlande s’étaient multipliées en Russie, le « puissant voisin », dans les années 1880. En 1890, le « manifeste postal » impérial édictait le rattachement, par un acte administratif, du service postal finlandais à la direction du service russe. Mechelin considérait à juste titre que cela enfreignait les prérogatives constitutionnelles de la Finlande. C’était le premier acte d’une campagne de russification qui allait, comme nous l’avons dit en introduction, se déployer pleinement à partir de 1899.
4 Eläköön : « Hourra » ou « Vivat » en finnois.
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Encore un prologue (Också en prolog)
Ndt. Ce poème est « encore un prologue » car il évoque le premier pavillon finlandais de l’histoire dans une exposition universelle, en l’occurrence l’Exposition universelle de Paris en 1889 à l’occasion du centenaire de la Révolution française. Le pavillon finlandais est le « prologue » à la reconnaissance d’une véritable nation finlandaise sur la scène internationale. C’est aussi le sens, à peine voilé, d’« en attendant » dans le titre du recueil, Poèmes en attendant : en attendant l’indépendance. C’est dire que le poète était à ce moment, avec d’autres, dans une attitude de confrontation avec la Russie, dont les projets d’absorption pure et simple de la Finlande, projets qui n’allaient pas tarder à être mis à exécution, n’étaient déjà plus douteux.
Au jardin zoologique de Paris,
où le public peut admirer et applaudir
l’éléphant et le gnou ainsi qu’au paradis,
où l’on peut voir pour un prix modique le lion et le tigre
se promener et rugir comme dans la forêt,
parmi d’autres bêtes sauvages on trouve
une brave famille de Lapons.
Vêtus de peau de renne de la tête aux pieds,
avec leurs skis, leur hutte et leurs enfants,
c’est un appas excellent
auquel les Parisiens mordent bien.
Je me souviens d’un compatriote, un Finlandais,
qui fit l’école des beaux-arts à Paris.
Il était finnois jusqu’au bout des ongles,
sûr de soi, calme et plutôt lent, les yeux clairs.
Une bande de joyeux camarades
qui aimaient se moquer de lui
le convainquirent de venir dans le costume polaire
que l’on porte traditionnellement à Kola.
Mais le peintre trouvait trop impertinent
que les Français lui disent librement :
« Ne devrais-tu pas porter un anneau dans le nez ?
Tu as oublié ton pays et ton peuple finlandais
en devenant français pendant ton séjour.
Tu nous dois une entrée gratuite au zoo,
pour que nous allions te voir parmi tes compatriotes.
Tu es un snob qui cherche à ressembler aux Français ! »
Bien que ce fût une plaisanterie plus qu’à moitié,
il ne s’y trouvait pas moins quelque chose de sérieux :
les Français distinguent à peine
un Finlandais d’un Samoyède.
Dans leur cité sur la Seine, ils ont monté
d’immenses salles d’exposition
pour tout ce que nos temps peuvent produire,
et sous les énormes voûtes d’acier
ils ont convoqué la culture.
Là, les progrès de l’Amérique
mettent au défi la vieille Europe,
là le Japon et l’Inde apportent chacun du leur
dans cette arène pacifique.
Il y a cent ans ce sol
a chèrement été payé du sang de la liberté,
et les moissons ont poussé car la terre était forte,
et les fruits seront bons.
Dans cette parade mondiale de la culture,
la Finlande a pour la première fois
dans le cercle fier des nations
pris sa place. Dans chaque ville,
chaque foyer, les gens se sont unis avec joie
pour tenir les fantômes à distance.
Le pavillon finlandais a dressé
ses pignons et poutres de sapin
aux lieux où la tour Eiffel touche le ciel,
où l’idée de l’avenir est conservée,
où se tient le service du temple de la liberté.
Et même si beaucoup prophétisent
des calamités, notre pays a conquis sa place
dans l’histoire de la culture
et jeté une passerelle vers l’avenir.
Nous avons affirmé notre droit à hisser notre drapeau
parmi les peuples, pour la paix des peuples,
dans l’immense travail commun,
car la lande de pins et la maigre bruyère de Finlande
n’ont pas fait du Finlandais un Samoyède
et le seigle est aussi bon que le blé5 !
5 Le seigle est aussi bon que le blé : En lisant nos billets de traduction de poésie suédoise, on verra que le seigle y est la céréale la plus présente. Les pays nordiques n’ont pas un climat favorable au blé, dont la culture est en revanche privilégiée depuis longtemps dans les zones plus tempérées. Aujourd’hui, avec les progrès de l’agronomie, les pays nordiques produisent davantage de blé. À l’époque où Tavaststjerna écrivait son poème, le pain de blé, ou pain blanc, était une rareté en Finlande. Le pain blanc était considéré comme supérieur dans toute l’Europe, en raison de son raffinage, plus facile qu’avec le seigle : c’est le sens de l’expression française « avoir fini de manger son pain noir ». L’ironie est qu’en termes de valeur nutritionnelle nous savons aujourd’hui que le pain noir est supérieur. Mais valeur nutritionnelle et valeur culinaire sont deux choses différentes…
Le vers précédent, affirmant que les Finlandais ne sont pas des Samoyèdes, ainsi qu’un autre vers plus haut, selon lequel les Français ne font pas la différence, impliquent de savoir que, selon l’anthropologie de l’époque, Lapons et Samoyèdes de Sibérie appartiennent à une même famille ethnographique. Cette famille inclut en outre les Finnois (touraniens brachycéphales) selon quelques-uns. Matthias Alexander Castrén, traducteur du Kalevala en suédois en 1841, détermina la parenté linguistique des langues finno-ougriennes et samoyèdes.
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Escale (Transitofart)
Ndt. Évocation de l’émigration finlandaise vers les États-Unis d’Amérique, qui se faisait via Stockholm.
Givre et crépuscule hivernal sur la ville de Stockholm,
à Södermalm les lumières s’allument, brillent en rangs ;
plus bas, le quai baigne dans le blanc de l’éclairage électrique,
tandis que le courant de l’écluse empêche les eaux du Mälar de geler.
L’obscurité plane au-dessus du port, noire de charbon, en contraste
avec le givre suspendu au gréement des bateaux à l’hivernage,
tandis que les lampadaires de Blasieholmen poudroient, comme infiniment loin,
et que sur le pont Skeppsbron des douaniers plaisantent pour passer le temps.
Des vagues noires, agitées, bercent les lumières de la rive
flottant sur leur clapot comme des flaques de pétrole,
mais une petite lanterne de bateau trace son propre sillage
dans l’obscurité, où l’on entend le bruit sourd des pistons.
Une carène de navire émerge, blanche de givre,
exhalant des nuages de vapeur, presque cachée à la vue.
Le gréement argenté brille d’innombrables cristaux de glace
quand l’éclat fantomal des lanternes électriques éclaire cette splendeur.
C’est le vapeur d’hiver de Finlande ! Migrants, courrier… !
Paysans finlandais passant à la douane : habits de vadmal, provisions !
Naguère, une Finlande différente envoyait ses fils
à la vieille mère patrie pour qu’ils échappent à la misère de leur sol.
L’agent d’émigration rassemble des hommes aux épaules robustes
aussi nombreux que ceux que levaient jadis les rois, –
sauf que la tunique galonnée ne remplace plus l’habit de vadmal
et que les paysans n’ont plus à remercier pour la grâce royale.
Ils vont en longues files, noueux et trapus,
leurs casquettes en peau de chien rejetées vers l’arrière, le visage calme ;
leurs affaires ne pèsent guère, les portefeuilles sont cousus contre la poitrine,
ils sont bien décidés à aller de l’avant, à ne pas céder devant l’adversité !
Quelques enfants et femmes suivent cette foule grise.
Une famille entière est sur le départ ;
même la grand-mère, à soixante ans passés, partage le sort des siens,
avec son chat sous le bras, – la minette devait-elle rester seule ?
Les cloches du matin de Noël sonnent au-dessus de la glace natale,
et l’on discerne les lumières des églises à travers la brume ;
la ferme est abandonnée, la cendre a froidi dans l’âtre,
père et mère, enfants, grand-mère sont en route pour l’Amérique !
Ô mon pauvre pays, qui cuis le pain de la fatigue, dur comme la pierre,
ne t’attriste pas de perdre ainsi tes meilleurs soutiens !
Tu as sacrifié tes fils avant, pour la nation,
– sacrifie-les avec double patience quand c’est pour l’humanité !
*
Social (Socialt)
C’était à Copenhague, un soir comme les autres,
lumière du gaz, brouillard, dégel sempiternel ;
je flânais sans but,
l’esprit vide, les pensées engourdies.
Dans Vesterbro, les cafés dansants signalent leur présence
par des becs de gaz, flamboyants et transparents,
et devant l’entrée la joie se donne libre cours…
Je n’éprouvais aucune envie d’en ramasser les miettes.
Un peuple famélique, qu’il faut amuser, amuser,
pour qu’il oublie les clameurs de la presse de gauche.
Un banc de chapeaux, parapluies et boas. –
Au bras de la jeune fille toujours un lourdaud,
à la moue dédaigneuse pour le potin du jour,
et l’œil brillant d’assurance.
À travers les portes, on saisit au passage
un bout du french-cancan le plus en vogue.
Brr ! c’était sinistre ! Avec quelle frénésie les pauvres
cherchent à oublier leur misère dans l’ivresse des sens !
Dans les bureaux du journal en face, on écrit
pour demander de la lumière pour le peuple – plus de lumière !
Mais le peuple entend la lumière littéralement :
comme des mouches qui s’y collent la nuit,
se brûlent les ailes aux becs de gaz,
et la presse écrit, sans optimisme.
Où la foule est le plus dense près de l’établissement,
une rangée de voitures attend.
Une dame, qui dans le temps ouvrait ici le bal,
décrit de grands cercles autour des portes d’entrée,
et sur les pierres glissantes et la saleté de la rue
la lumière électrique est aveuglante.
– C’étaient des allées et venues incessantes pour téter
le plaisir à ses mamelles chaudes.
Je ne sais pourquoi mon humeur devint philosophique,
alors qu’habituellement je hurle avec les loups
et me sens bien en banc avec le menu fretin,
jouissant de cette manière de la vie et du moment.
À présent cela me semblait une dérision, tout était
si cyniquement grossier et dénué de la grâce
que je prête si facilement aux choses ordinaires de la vie.
– Je fus brutalement tiré de ma bonhommie.
J’éprouvai le besoin qu’on mît fin à ces rires
par le retentissement aigu d’une sirène d’alarme,
le besoin de les voir soudain pâlir, ces chasseurs de plaisirs,
le danger arrachant d’un coup leurs œillères,
et de les voir crier de désespoir et se piétiner
en s’élançant dehors, pour y recevoir des volées de fusils !
et puis de voir l’homme qui puisse les rassembler,
qui les comprenne et soit compris d’eux.
Pures imaginations ! Les gendarmes en bleu du Danemark
comme des bergers conduisent le peuple en troupeau vers son lit,
et le champion du peuple est peut-être encore
simple farmer du libre Illinois dans l’Ouest lointain.
Et le parquet saturé du local de danse
peut s’ébranler encore longtemps au rythme de la polka,
et toute tentative de cri d’alarme n’est qu’une convulsion ridicule,
car la foi comme les volontés fortes manquent.
–
J’allai chez une connaissance, un forçat de la poésie
ayant sué sang et eau pour s’avancer dans les rangs de la presse libre.
Il envisageait un changement, devenir homme de loi
pour rendre la justice selon les usages du temps.
Il me reçut en bâillant, mais poliment,
et m’écouta ; quand j’eus fini de parler,
il dit beaucoup de choses vraies au sujet du peuple :
« Ah ! laisse-le mûrir, il est encore vert !
C’est le devoir de chacun de se résigner,
de nos jours. Qui n’a pas eu dans sa vie un moment
où son cœur voulait s’enfler
car il croyait à sa propre force ?
Rappelle-toi nos années d’attente comiquement tendue,
vestiges des jours du romantisme !
Mais la vie s’est avérée être ce qu’elle a toujours été,
une rente indigente sur notre chair et notre sang. »
*
Viens ! (Kom!)
Viens, incline ta tête contre la mienne,
et je caresserai doucement ta joue,
la verrai alterner le rouge et le blanc,
et sentirai ton sein se soulever doucement
de l’émotion qu’il enserre !
Chaque désir informe qui pour moi
resta longtemps obscur et fantastique,
a pris ta forme de chair et de sang,
avec ta peau chaude, élastique.
Bénissons donc l’heureux moment
où nos regards se croisèrent
et tends-moi ta belle bouche insolente,
par un baiser rends mon être frais et sain
et possède moi tout entier, jusqu’au fond du cœur !
– Nous trouverons une autre fois
comment conduire notre bonheur !
*
Réticence (Reservation)
Tu te donnerais bien, chaleureusement, pleinement,
de tout ton cœur et toute ta pensée
– on dit pourtant que tu as un défaut :
une réserve au plus profond de toi !
Et c’est la vérité, mon amie ! Tu ne parviens pas
à déchiffrer l’énigme de ton être,
car si ne coule pas le nectar de l’amour,
si ne soufflent pas de douces brises,
il ne sert à rien de donner libre cours
à tes facultés d’entendement.
– Tu te fais un cœur de ta raison,
mais il ne peut verser de larmes.
La gravure dans le livre de cantiques et autres poèmes de Viktor Rydberg
Viktor Rydberg (1828-1895) est un des écrivains suédois les plus connus de son temps. Nous avons déjà cité son nom, dans le billet sur son compatriote Albert Ulrik Bååth (ici). Il appartenait comme ce dernier à la société littéraire Gnistan (L’étincelle), qui promouvait un renouveau du gothicisme dans les lettres suédoises. Pour quelques éléments sur le gothicisme, voyez notre billet sur Bååth.
Cette dimension gothiciste se traduit, comme chez Bååth, par des travaux historiques et philologiques. Rydberg est ainsi l’auteur d’études sur la religion scandinave et la mythologie en général, dans lesquelles il défend l’idée de la haute antiquité de l’ancienne religion scandinave. Il est également l’auteur de romans historiques. L’un d’eux, Singoalla, de 1865, histoire d’amour entre un chevalier et une gitane, a été adapté en film par le réalisateur français Christian-Jacques en 1950. Parmi ses autres romans historiques, non traduits en français à notre connaissance, sont des titres comme « Le pirate de la Baltique », « Le dernier Athénien », « L’armurier », et, parmi ses essais, « La magie au Moyen Âge », « La mythologie de nos pères », « Sibylles et Voluspa », « L’astrologie et Merlin », « Études de mythologie germanique ».
Les traductions suivantes sont tirées du volume de ses poésies dans ses œuvres complètes. Il s’agit d’une poésie classique, versifiée.
*
Épave (Spillror)
Avec les rêves du matin de la vie
il se bâtit un voilier pavoisé,
pour traverser les vagues étincelantes
au-dessus des vastes profondeurs.
Il le construisit avec ferveur,
car le clapot sur la plage
évoquait des images
de lointains pays merveilleux,
et parfois à l’ouest brillait
le mirage d’une île légendaire,
et l’on entendait une musique céleste
au-dessus de la mer bleue.
Alors il fut prêt à se lancer
sur la route rythmique des vagues,
puis il vit des éclairs zébrer le ciel
au-dessus des terres et de l’océan,
vit des nuages au sud, à l’est,
entendit au lointain
une tempête croissante de voix
et le bruit d’armes entrechoquées,
vit de sombres légions avancer
sous les éclats du tonnerre
pour mettre à bas un beau drapeau,
fouler aux pieds une noble cause.
Quand il le fallut, il abandonna,
bien que ce fût avec tristesse,
son léger voilier à son destin,
le laissa dériver sans but.
Et il entra dans le combat qui faisait rage
parmi les brisants tout le jour,
et parfois allait au-devant de la victoire,
parfois au-devant de la ruine.
Mais à présent, au crépuscule,
le voilà de nouveau sur le rivage,
sa plage ravagée par la tempête
et lui couvert de plaies.
L’horizon luit,
et des vagues sombres
laissent sur le sable
un débris ici et là
des rêves du matin de la vie,
du petit voilier détruit
qui devait, parmi les vagues étincelantes,
naviguer au-dessus des profondeurs bleues.
*
Cantate (Kantat)
À l’occasion de la cérémonie de remise des diplômes à Uppsala le 6 septembre 1877
Chœur
Sortie des temps de la nuit profonde,
vers un but qui te reste caché,
Humanité ! tu vas
à travers les siècles ton chemin dans les solitudes !
Ton jour est une simple bande de lumière
qui luit pâle et faible –
au-delà d’elle c’est la pénombre,
en-deçà c’est la nuit !
Et la génération où tu marches
s’écroule dans le désert,
et tu demandes en tremblant :
Dieu tout-puissant, où conduit ma route ?
Des visions terrestres manifestent
que tout ici-bas est éphémère ;
et quand vers les hauteurs du ciel
tu tournes tes regards inquiets,
tu vois les circuits des soleils arrêtés,
et des mondes courant à leur ruine,
des constellations qui s’éteignent
dans les profonds océans d’éther.
Tu entends des voix crier :
tout est vain,
et le temps et l’espace
sont une funèbre prison infinie.
Récitatif
Pourtant, ployé sous le doute,
arrêté sur le chemin, ruminant sombrement,
tu ressaisis ta bannière
et la portes avec courage à travers le désert.
Qu’importe si l’œil interrogateur voit
des milliers de soleils balayés du firmament ?
Qu’importe si les champs d’étoiles sont moissonnés
comme du grain doré par la faux du temps ?
La pensée juste, les actes voulus par amour,
les beaux rêves, ne peuvent être par le temps détruits,
c’est une moisson à l’abri,
car elle appartient au royaume de l’éternité.
Va de l’avant, Humanité ! sois joyeuse, console-toi,
car tu possèdes l’éternité dans ton sein.
Arioso
Chaque âme que le désir enflamme
pour ce qui est noble et vrai,
dans son tréfonds possède et sent
la promesse de l’éternité.
Quand l’égoïsme est oublié,
quand en toi l’image de Dieu
se dessine toujours plus excellente,
génération après génération,
aussi vaste que soit le désert,
tu parviendras au Jourdain.
Chœur
Quand l’égoïsme est oublié,
quand en toi l’image de Dieu
se dessine toujours plus excellente,
génération après génération,
aussi vaste que soit le désert,
tu parviendras au Jourdain.
Theologia
(Ex. 17, 1 Co. 10:4)
Doutes-tu qu’attende au loin une terre promise ?
Souffres-tu de la soif et tombes-tu sans espoir sur le sable brûlant ?
Vois ! la verge de Moïse fait jaillir l’eau du rocher –
alors, en avant, à travers le désert, Israël du genre humain !
Tu possèdes encore la verge ouvrant sous ses coups la source bénie ;
le rocher – céleste prodige ! – te suit partout où tu vas.
Plie le genou devant cette onde, éprouve comme cette eau pure
te donne, en étanchant la soif, une force merveilleuse pour ton voyage !
Juris prudentia
(Ex. 19)
Comme au vent ardent du désert tourbillonnent le sable et la poussière,
ainsi marche depuis l’Horeb Israël en groupes clairsemés.
Cette foule peut-elle atteindre le Jourdain sans ordre parmi ses rangs ?
Vois ! devant le ciel se dresse le Sinaï entouré d’éclairs.
Montagne et vallée répercutent le bruit du tonnerre et la voix de la loi,
et l’écho répond « Amen ! » dans la poitrine des hommes béants,
et les groupes clairsemés se rassemblent, le droit ayant trouvé son interprète,
forment un royaume excellent, un peuple saint.
Medicina
(Nb. 21:6)
Entourant le tabernacle de la loi, s’avance à présent un peuple uni,
à travers épées et lances, en direction du Jourdain de liberté.
Mais pourquoi pâlissent les guerriers ? Pourquoi s’abaisse la bannière ?
D’insidieux serpents de fièvre ravagent les rangs de l’armée.
Où est le salut ? Voilà le salut ! Vois le signe de l’Éternel,
le serpent d’airain resplendit, enroulé autour de la verge du prophète !
Israël sauvé par le symbole guérisseur,
une génération saine et forte marche vers le but de l’humanité !
Philosophia
(Ex. 13:21, Dt. 34)
Marche, sage et belle génération, vers le but que l’Éternel nous a fixé !
Mais comment trouver son chemin parmi les mirages et dans la nuit ?
Vois, une colonne de feu montre la voie dans les ténèbres ;
c’est la lumière de la pensée qui dans l’espace nocturne éclaire le peuple.
Vois, dans la touffeur du jour une colonne de nuée avance devant nous ; mais
cette nuée est tissée d’idéaux, l’esprit de l’Éternel est en elle.
Le voyant contemple le Nébo de poésie, s’éjouissant depuis la crête des montagnes :
Salem ! c’est Salem qu’on voit au loin ! En avant ! En avant vers la patrie !
*
La gravure dans le livre de cantiques (Träsnittet i psalmboken)
Je venais de recevoir mon premier livre de cantiques,
un livre magnifique avec un fermoir en argent,
et le dimanche je courus – je n’ai rien oublié –
tout joyeux à l’église avec mon livre.
Je me rappelle comme, ce jour-là,
la rue luisait au matin,
baignée de rosée printanière,
si brillante et si propre ;
comme étaient frais et luxuriants
contre le mur de la maison
les lilas et prunus
en fleurs, si beaux.
Oh ! quelles couleurs, quels parfums, quelle lumière.
Le ciel souriait,
les gens marchaient en habits du dimanche
vers la maison du Seigneur.
La croix dorée du clocher
flamboie des flammes du soleil !
Là-haut c’est un torrent grondant
d’ondoyantes vagues de métal :
vers les lointains bleutés
l’île de Vising1
répand des notes sonores
par-dessus le lac,
lequel est un miroir
réfléchissant
les nuages, les voiliers
et les vertes montagnes.
Ding dong, ding dong !
La ville entière
prend un bain
de soleil, de parfums et de sons de cloches.
Parmi les vieux arbres, haut et sévère,
se dresse le portail de l’église,
aux armes de Svea et de Göta
taillées dans le granit,
devant lequel les groupes endimanchés se retrouvent.
Je les voyais aller de-ci de-là,
groupes familiers
les uns près des autres,
grands et petits ;
ils différaient par
le rang et l’occupation
mais la même douce
paix dominicale
était sur tous les fronts.
Depuis l’école s’avançait,
en rangs,
la gorge nue et les joues roses, un groupe de garçons2.
Je suivis la troupe qui, sérieuse
et silencieuse, s’avança
à travers les allées pavées de sépultures
entre les rangées de piliers et les bancs.
Là je vis
la lumière vaciller
sous la haute
et sombre voûte.
Mais la croix se dressait
avec sa couronne d’épines,
comme en un flot
de céleste radiance,
dans la lumière rassemblée du chœur.
Les notes de l’orgue,
le chant des fidèles
emplirent l’église de leur harmonie.
Je pris mon livre de cantiques et l’ouvrit
dans un état d’esprit recueilli,
et je vis une gravure sur bois – et je la vois encore,
fidèlement conservée dans ma mémoire.
Elle représente
le roi David
au bord du Cédron
ou du Jourdain,
il chante avec allégresse
un psaume pour l’Éternel,
les formes au loin
sont les hauteurs de Sion. –
Au point de vue de l’art, c’était une étrangeté
dans la manière de Lundström,
le vieux Lundström de Jönköping3,
quelque chose de son atelier.
Mais quelle beauté je lui trouvai !
De quelles couleurs à ce moment
mon imagination tremblante et recueillie
parait le vague arrière-plan !
Quelles prairies de saphir
et quelles montagnes bleues !
Les cordes de l’instrument de David
ont la couleur du soleil,
de la harpe jaillissent
des étincelles,
qui résonnent, qui tintent
avant de se dissiper
dans le tonnerre de l’orgue.
Au son de la harpe
j’entendis
la voix du fils couronné de Jessé.
J’entendis sa voix dans le chant des fidèles :
« Mon âme sauvée un jour ira
au céleste mont de Salem,
où les anges jouent de la harpe. »
Je vis sur la page de mon livre
les contours de la montagne
parmi les flots du soleil
se dresser dans l’azur ;
j’entendis et je vis
un essaim jubilant
d’alouettes nombreuses
voler vers de bienheureuses contrées.
Mon désir reçut des ailes
et vola, lui aussi,
parmi les alouettes
vers Sion resplendissant dans le clair éther.
Il volait au-dessus des vergers et des oliviers,
des villes et villages de Canaan,
dont les habitants processionnaient
avec des palmes, en habits de fête,
dans des allées de cèdres,
conduisant
un agneau blanc
portant une couronne d’offrande ;
à l’ouest scintillait
l’étendue de la mer,
où nageaient des vaisseaux
comme autant de cygnes.
Mais la terre s’éloignait,
Salem approchait,
dans les flots de l’air,
avec ses créneaux dorés –
avec des créneaux dorés dans l’éther limpide,
ondoyante d’innombrables drapeaux ;
là des ailes battaient sur les remparts,
là planaient des foules de bienheureux.
Et là, et là !
je la vois parfaitement ;
un cher être me fais signe,
une personne bien connue,
une forme si claire
et si pure,
cette morte qui fut,
naguère, tout pour moi.
Je me hâte pour reposer entre ses bras,
pour me blottir au chaud
contre un sein de mère,
nid d’alouette de ma nostalgie tremblante.
Mais voilà que le psaume prend fin,
l’orgue retient ses flots,
la gravure était sans couleurs, comme avant,
et je restais assis, tiré de mon rêve,
et l’église était là,
sombre et froide –
ma mère me manque
en tous lieux.
Elle était là sûrement,
tout près encore
de mon âme d’enfant,
mais invisible,
cette présence aimée,
et le cœur se glaça
dans le pauvre être sans mère
et sans ailes.
Un nuage, en passant,
répandit une ombre dehors et dedans,
crépuscule dans l’église un moment
et crépuscule dans l’esprit de l’enfant.
Quand le nuage fut passé,
aussitôt la lumière
revint en lui
comme dans la rotonde du chœur.
Je pensais à elle,
que je venais de revoir,
et sentis que nous deux
étions un.
C’étaient des saluts depuis Salem,
chaque rayon de soleil
entré dans l’église
à travers les feuilles des ormes ombrageant la fenêtre.
–
Et pendant longtemps le vieux Lundström
fut pour moi un maître incomparable :
ses gravures renfermaient
un royaume rayonnant de beauté.
Fra Giovanni !
la profondeur
que j’ai trouvée depuis lors
dans la confession de ton pinceau
me fut annoncée
par cela qu’avec joie,
enfant, je contemplais
dans les travaux de Lundström.
Et ce que je ressentis sur la tombe du vieillard,
je le ressens encore :
merci, mon ami,
mon ami d’enfance, pour ce que tu m’as donné !
1 L’île de Vising : Visingsö, sur le lac Vättern, deuxième plus grand lac de Suède, dans la province de Jönköping.
2 Un groupe de garçons : Avant de se rendre à l’église pour l’office dominical, les garçons sortent de l’école, où ils étaient réunis, sans doute pour y suivre l’instruction religieuse luthérienne.
3 Lundström de Jönköping : L’atelier de Lundström à Jönköping était une imprimerie fameuse, notamment pour ses images imprimées (kistebrev), très répandues dans le pays.
*
La nymphe des bois (Skogsrået)
Ndt. Le skogsrå est, dans le folklore suédois, un esprit féminin de la forêt qui rappelle la nymphe de la mythologie antique, laquelle frappait de « nympholepsie » les hommes qui la voyaient. Ce poème de Rydberg a été mis en musique par plusieurs compositeurs, notamment Wilhelm Peterson-Berger et Jean Sibelius.
Björn était un garçon fort et beau,
aux larges, puissantes épaules,
à la taille plus fine que les autres –
le genre qu’aiment provoquer les méchantes nymphes.
Un soir d’automne, il se rendit à une fête,
la lune brillait sur les pins et les rochers,
et le vent soufflait
avec des « hi » et des « hou »
sur les marais et les bois,
par les sapinières de la lande,
ce qui lui donna de l’agitation ;
il observe la forêt, inquiet,
regarde la voûte du ciel,
mais les arbres lui font des signes
et les étoiles clignent de l’œil :
avance, avance dans la venteuse lande aux sapins !
Il avance, obéit au sombre commandement,
il le fait à la fois volontiers et contraint ;
mais les lutins de la forêt en habits noirs
glissent avec ruse dans la bruyère
et tressent un filet de rayons de lune
et d’ombres de ramure ondoyante,
un filet frémissant
dans les broussailles
derrière les pas du marcheur,
tandis qu’il avance,
et rauquement ils rient du captif.
Dans leurs antres se réveillent le loup et le lynx,
mais Björn rêve, écoutant la chanson
qui parmi les sapins erre
et murmure, et l’appelle, et commande ;
va plus avant, plus avant dans la mystérieuse, hallucinante lande !
Soudain le vent hurlant s’arrête,
et la nuit est belle comme en été,
des tilleuls en fleur répandent leurs parfums
au bord de l’eau dormante de l’étang.
Dans l’ombre un bruit confus,
une robe claire, blanche comme la lune, ondoie,
un bras fait signe,
si doux et rond,
un sein se soulève,
une bouche soupire,
deux yeux plongent dans les tiens
et, si bleus, promettent éternelle foi,
de façon que tous souvenirs s’effacent ;
ils t’invitent au repos, à l’oubli,
t’invitent à dormir, à rêver
dans cette paix du bois de la lande dormante.
Mais celui dont le cœur fut volé par une nymphe,
jamais ne le recouvre :
son âme a la nostalgie de rêves sous la lune,
il ne peut aimer une épouse.
Les yeux si bleus dans la forêt nocturne
emportèrent son esprit loin de la terre et de la charrue,
il ne peut plus sourire
ni s’égayer comme avant,
et les années regardent chez lui depuis le seuil
sans voir ni fleurs ni enfants ;
il vieillit tristement dans la maison déserte,
et s’il attend encore quelque chose,
c’est la mort et un cercueil,
il écoute, irrémédiablement triste, le murmure des sapins de la lande.
*
Snöfrid
Ndt. Snöfrid, comme sa variante Snefrid, est un prénom féminin. Le poème a été mis en musique par plusieurs compositeurs, dont Jean Sibelius et Wilhelm Stenhammar.
Dans la pénombre du soir et le roulement de l’orage,
il entendit une voix près de la fenêtre :
« Gunnar,
les vagues moutonnent sur le lac !
Viens, je veux voir si ton cœur est ardent,
si le courage peut habiter une poitrine de garçon :
viens, berce une nymphe sur la houle !
Et si tu ne crains ni trahison ni blessure,
Gunnar,
nous irons jusqu’à l’île de ton bonheur. »
C’était Snöfrid.
Au cœur de la forêt, il l’avait vue quelquefois,
la plus belle nymphe qu’il y eût jamais ;
elle était belle de l’éclat de ses yeux bleus,
belle de ses boucles dorées autour du front.
Il sortit en hâte, elle lui prit la main,
et ils descendirent ensemble au lac…
« Snöfrid,
comme tu es belle dans ta robe d’argent ! »
La lune se levant à la lisière de la forêt
à travers les nuages brillait d’un éclat orange
sur la voile hissée au commandement de la jeune fille,
et elle mit à l’eau le bateau depuis la rive.
« Snöfrid,
nous voilà bercés par la houle, fiancée de mes rêves ! »
À côté de lui
elle est assise, écoutant les récits du vent,
contemplant rêveusement le disque de la lune ;
autour d’eux les vagues menaçantes rugissent,
autour d’eux gémissent les voix de l’orage.
Un embrun s’écrase soudain contre l’étrave,
là où se dresse un cap de terre, comme une montagne.
« Gunnar,
nous voyons de l’or au clair de lune, »
disent des trolls en forme de nains,
ils appellent, font signe depuis le sommet de la montagne :
« Viens, jeune homme, saisis ton bonheur !
Nous te libérerons des humiliations de la pauvreté !
Gunnar,
donne-nous ton âme et tu auras nos trésors ! »
L’air hurle, le lac bouillonne,
à présent le bateau va frénétiquement en avant.
« Gunnar,
la ‘chasse sauvage’ arrive d’Utgard. »
Ils viennent avec des cors, des drapeaux, des épées,
et crient leur hommage assourdissant
à la violence qui enchaîna Midgard.
« Donne-nous ton âme et, dans le monde de la mémoire,
Gunnar,
ton nom sera couvert de gloire ! »
Puis ils virent une baie où la lune versait sa lumière,
où la houle s’étalait mollement.
« Gunnar,
appelle une voix, tourne par ici ta proue !
Une cabane t’attend au milieu des bois,
une fidélité qui jamais son serment ne rompt,
tu feras ici de doux rêves, près des roseaux de la plage !
Le bras le plus aimable qui puisse étreindre,
Gunnar,
avec amour tissera la trame de ta vie ! »
Mais Snöfrid se dressa
de toute sa taille, à la proue :
« Mieux vaut la noble
pauvreté de la lutte
que le sommeil sournois
du dragon sur son or,
mieux vaut une mort raillée
pour le bien
qu’une renommée gagnée
en efforts égoïstes,
meilleure que l’étreinte
de la paix est celle du danger.
En me choisissant,
tu choisis la tempête.
Car sur les runes sévères
de la vie héroïque, on lit :
Tire l’épée contre
les géants cruels,
saigne courageusement
pour les faibles,
renonce avec joie,
ne te plains jamais,
mène le combat sans espoir
et meurs sans nom.
Telle est la véritable histoire de la vie héroïque.
Ne cherche pas l’île du bonheur ! »
Et dans les nuées
sa nymphe disparut.
Il allait à présent seul sur la solitude des vagues.
–
Gunnar ! Jeune homme !
De nombreux chemins mènent au tombeau ;
si c’est la voie du combat que tu choisis,
elle te conduira dans l’inquiétude, les épreuves, les maux,
à travers les brouillards du doute.
Las et solitaire,
qu’il combatte dans son sang, l’homme qui lève
son bouclier pour la défense des humbles de ce monde,
et plus son but est près du ciel,
plus les pas qu’il doit faire sont lourds.
Cependant, jeune homme,
si tu restes fidèle à tes rêves les plus beaux,
la nymphe, un jour, te reverra,
avec toi elle jouera comme vous jouiez dans les bois,
elle chantera pour toi une consolante chanson runique,
ouvrira pour toi,
quand au milieu des combats tu en auras la nostalgie,
le jardin fleuri des souvenirs d’enfance,
où la Norne, dans la plaine d’Idavoll4, conserve
les tablettes dorées du matin de la vie.
4 Idavoll : « Idavallen. » C’est la plaine où Asgard a été édifiée. Après le Ragnarök, les survivants de la fin du monde y trouveront les tablettes d’or où sont gravées les sagas des dieux.
*
Le bûcher de Balder (Baldersbålet)
L’innocence du monde
gît sur le bûcher consacré.
Un frisson glacial
parcourt tout ce qui respire.
Le soleil, d’un rouge de sang, se couche,
l’ombre des montagnes s’étend,
et dans la couronne du chêne
l’automne des temps murmure.
En silence, les dieux attendent
autour du livide Balder.
La nuit de glace approche,
que s’embrase le bûcher !
La voûte du ciel s’enténèbre,
Odin saisit la torche,
le visage assombri par la tristesse,
incliné sur sa poitrine.
Voici venue la fin
de toute héroïque odyssée,
du sein de l’homme ne naîtra plus
que des projets malfaisants,
le paria sera fort,
l’homme bon, dans les fers,
jusqu’à que les flammes de Surt5
se répandent sur le monde.
Comme engourdi de sommeil,
le père sage s’arrête,
la pensée du dieu rumine
d’obscures énigmes,
plonge dans les profondeurs
à la recherche de runes cachées,
guette une réponse
dans l’abîme de l’esprit.
Le père sage a-t-il trouvé
ce qu’il cherchait au loin ?
Odin penche son front apaisé
au-dessus du front de Balder,
murmure au défunt
ce qu’ignorait le Walhalla,
murmure ce dont personne
ne s’est jamais douté.
Si tu veux déchiffrer l’énigme,
une nuit va dans la forêt,
écoute la voix de l’orage
sur les landes obscurcies !
Écoute le soupir tourmenté,
écoute le cri et la plainte,
entends la confession profonde
du sein de la nature !
Un silence sacré succède
au cri de l’horreur sans répit,
et, telles des notes d’orgue,
plane dans la forêt
la plus haute conception d’Odin,
la promesse de la rédemption du monde :
les luttes de la vie ont un sens,
la plus grande chute a sa consolation.
5 Surt : Géant mythologique qui doit déclencher l’incendie de la fin du monde.
*
Une fleur (En blomma)
Elle fleurissait au pied de la croix
sur la tombe solitaire ;
à ses racines un cœur arrêté
avait donné les sucs de la vie.
Elle brillait doucement, ondoyait avec grâce,
calice baigné de larmes dans la brise nocturne :
la pâle pourpre de sa robe
auparavant s’épanouissait sur la joue d’une jeune fille.
On lisait un mystère dans le regard de cette vierge,
qui fut bientôt poussière ;
un jeune homme en trouva sur la tombe le sens,
dans le parfum de la fleur.
*
Écoute le sapin près de la maison de ta mère (Lyss till granen vid din moders hydda!)
(Proverbe finlandais)
« Aussi loin que tu sois, écoute le murmure
du sapin ombrageant la maison de ta mère ! » –
Ô saint arbre, toujours dans les atours du printemps,
qui montes, aspirant au ciel, depuis la terre,
j’ai entendu tes paroles. Déchiffrées par le cœur,
elles m’ont tiré de l’agitation sauvage de la vie
et ramené à la calme maison paternelle –
plus silencieuse qu’avant : ses habitants l’ont quittée.
Je veux m’assoir près de l’âtre solitaire
pour écouter quand, des histoires de mon enfance,
tu murmures de douces images à ma mémoire.
Mais – est-ce le vent qui en est cause ? –
j’entends le vieux sapin seulement se lamenter
et j’entends l’écho de cette lamentation dans ma mémoire.
*
D’où viens-tu et où vas-tu ? (Vadan och varthän?)
La dernière fois, quand je marchai sur cette route,
le printemps parait les bois et la lande,
le ruisseau miroitant coulait le long des fleurs,
l’air était plein du son des cloches,
et le soleil brillait à travers les nuages du matin,
et la maison au-delà du portillon était neuve.
De la porte me vint un joyeux « La paix du Seigneur ! »
En habits du dimanche, se tenait là
le jeune fermier, avec sa fiancée.
Ils me saluaient gaiement ; puis il demanda :
« D’où viens-tu et où vas-tu, voyageur ? »
Mais à présent, sur le même chemin,
le soleil se couche au milieu de lourds nuages,
le ruisseau est sombre et le ciel voilé,
les cloches sonnent dans l’étendue morne,
sur la lande souffle un vent d’automne,
et la maison au-delà du portillon est grise d’ans,
et aucun « La paix du Seigneur ! » ne me salue
bien que la porte soit ouverte comme avant ;
il en sort une foule en noir
qui s’en va vers les arbres jaunis du cimetière.
Ô voyageur, d’où viens-tu et où vas-tu ?
Je suis donc mon chemin silencieux,
j’entends le temps qui déroule sa chaîne,
il mesure la course rapide des secondes
avec un cœur battant qui doit bientôt s’arrêter,
mesure la succession des années
avec des générations marchant dans les traces les unes des autres ;
il fait descendre le câble toujours plus profond,
nœud après nœud de tombe après tombe,
pour sonder la mer de l’infini,
et cherche en vain à chaque moment
à toucher le point d’ancrage de l’éternel.
Je rêvai que je volais parmi d’innombrables soleils,
de champ d’étoiles en champ d’étoiles.
Chaque étoile, hélas, était prisonnière
du doute, des tourments et du déclin,
de toutes montaient des soupirs :
« D’où venons-nous et où conduit notre course ? »
Chaque rayon qui traverse l’espace
est un messager cherchant et demandant une réponse.
Mais la réponse à « D’où viens-tu et où vas-tu ? »
gisait oubliée dans le giron des Ténèbres muettes.
Je rêvais alors que j’avais atteint le port le plus sûr :
j’étais un enfant sur le sein de ma mère.
À la question des étoiles que je venais d’entendre,
elle me donna la réponse dans un doux baiser.
Nous nous regardions inlassablement,
toute chose, à part elle, disparaissait,
l’infinité de l’espace se referma
tout entière dans ses yeux bleus
et le temps s’arrêta : dans le regard de ma mère
je pus contempler l’éternité.
*
Nous nous reverrons (Vi ses igen)
Le soleil du printemps à l’orient brillait
quand le fils du chevalier dans le village entra.
À la porte de sa maisonnette sous le tilleul,
se trouvait une fillette aux joues roses.
Et le garçon lui dit bonjour,
lui donnant en même temps un baiser.
Ils venaient tous deux de se lever
et son baiser était frais comme le matin.
Je vais longtemps voyager, mon amie,
mais ne m’oublie pas ! Nous nous reverrons.
Ainsi parla le garçon, et il sourit, puis s’en alla. –
Elle n’oublia jamais le baiser reçu,
elle n’oublia jamais comme il était beau,
comme ses yeux brillaient avec loyauté,
avec quelle grâce, sur ses boucles ondoyantes,
son chapeau à plumes de seigneur était posé.
Elle grandit et se rappelait encore
les paroles du garçon : Nous nous reverrons.
Elle grandit, elle était joyeuse et belle,
entendit bien des prières d’amour,
bien des prétendants se déclarèrent,
mais elle disait seulement : J’ai un ami.
Et les années passèrent rapides,
mais le temps n’altéra point son espérance.
Son printemps, son été finirent ;
elle se disait, contente : Nous nous reverrons.
Elle y pensait encore à l’automne de sa vie :
Nous nous retrouverons, c’est ce qui me console.
Et au moment de mourir elle se dit encore :
Comme je suis heureuse ! Nous allons nous revoir.
*
Le tomte (Tomten)
Ndt. Le tomte est un lutin scandinave, bien connu dans toute l’Europe sous ce nom depuis Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède. Le lutin « domestique » est d’ailleurs connu de tous les folklores européens et ressemble par bien des aspects au lare romain (Lar familiaris). Les illustrations de Jenny Nyström pour ce poème parmi les plus connus de Rydberg, illustrations réalisées en 1881 pour le journal Ny Illustrerad Tidning en suivant des instructions du poète, sont la source de l’imagerie contemporaine mondiale des lutins du Père Noël.
Le froid de la nuit d’hiver est âpre,
les étoiles scintillent.
Dans la ferme solitaire, tout le monde dort
profondément, il est minuit.
La lune suit son cours silencieux,
la neige brille sur les sapins,
la neige brille sur le toit.
Seul le tomte veille.
Il se tient, tout gris, à la porte de la grange,
gris près d’une blanche congère,
regarde, comme il le faisait déjà il y a maints hivers,
en haut le disque de la lune,
regarde la forêt dont les sapins
entourent la ferme comme un mur sombre,
rumine, bien que ce soit en vain,
certain mystère très étrange.
Passant la main à travers barbe et cheveux,
il secoue sa petite tête, d’un chapeau couverte –
« non, ce mystère est trop profond,
non, je ne devine pas » –
et, comme à l’accoutumée, il repousse bientôt
loin de lui cette pensée qui le turlupine,
et va ranger et bricoler,
vaquer à ses occupations.
Il va dans le cellier et la remise,
vérifiant chaque serrure. –
Les vaches rêvent au clair de lune
des rêves d’été dans leurs stalles ;
oubliant harnais, fouet et rennes,
le cheval, Pålle, dans son box rêve aussi :
la mangeoire sur laquelle il se penche
est remplie de trèfle parfumé. –
Il se rend à l’enclos où sont agneaux et moutons
pour voir s’ils dorment à leur aise ;
se rend au poulailler, où le coq
est fièrement juché sur le plus haut perchoir ;
Karo le chien sur la paille de sa niche va bien,
il se réveille et frétille de la queue,
Karo reconnaît son ami le tomte,
ce sont de bons amis.
Enfin, le tomte rentre dans la maison
pour voir sa chère famille de fermiers,
il remarque depuis longtemps
qu’ils respectent son travail ;
il s’approche de la chambre des enfants
sur la pointe des pieds pour voir les petits si mignons,
n’allons pas le lui reprocher :
c’est son plus grand bonheur.
C’est ainsi qu’il les a vus, père et fils,
à travers de nombreux maillons de la lignée,
dormir comme des enfants : mais d’où
ont-ils bien pu venir jusqu’ici ?
Génération après génération,
ils ont grandi, vieilli, puis s’en sont allés – mais où ?
Le mystère qui ne se laisse percer
surgit à nouveau !
Le tomte monte au grenier de la grange :
c’est là qu’est son logis,
parmi les odeurs du foin,
près du nid d’hirondelle ;
en ce moment le nid est vide,
mais au printemps de feuilles et de fleurs
l’hirondelle reviendra,
suivie de sa jolie compagne.
Elles ont toujours des choses à raconter,
des souvenirs de voyage,
mais rien de comparable au mystère
qui trotte dans la tête du tomte.
À travers une fente dans le mur de la grange,
la lune éclaire la barbe du vieillard,
un rayon brille sur la barbe,
le tomte réfléchit.
Le bois, la campagne sont silencieux,
la vie dehors est gelée,
on entend seulement au loin
le murmure assourdi d’un torrent.
Le tomte écoute et, rêvant à demi,
croit entendre le flot du temps,
se demande où il conduit,
se demande où en est la source.
Le froid de la nuit d’hiver est âpre,
les étoiles scintillent.
Dans la ferme solitaire, tout le monde dort
profondément, jusqu’au matin.
La lune descend, en son cours silencieux,
la neige brille sur les sapins,
la neige brille sur le toit.
Seul le tomte veille.
*
La poésie de l’enfance (Barndomspoesien)
Te rappelles-tu les jours de notre enfance,
quand nous apprenions un peu du langage des oiseaux ?
Dehors c’était l’hiver ; dans la maison il faisait bon,
à notre fenêtre, tous deux nous entendîmes
une famille de corbeaux perchés sur le toit du voisin,
qui discutaient bruyamment une affaire importante.
Leurs croassements mystérieux
furent aussitôt pour nous interprétés
par Anna qui réalisait un travail d’aiguille.
Les petits corbillats, des filles,
nous apprit-elle,
ont dit à leur mère :
« Ah ! nous avons froid, Maman,
plus que tu ne crois.
Vole avec nous jusqu’à l’île où habite le vent du sud !
Là-bas nous achèterons des souliers,
de jolis souliers français,
pour protéger nos pauvres serres.
Là-bas nous réchaufferons
nos petits corps gelés
en picorant les graines des bourgeons d’œillet,
les grains de poivre ronds,
les grains de poivre boulus,
le chat souffle dans un cor d’argent6.
–
Anna, nous qui n’avons pas d’ailes, pouvons-nous
quand même aller là-bas, à l’île du vent du sud ? –
« Oui, c’est possible, de vieilles chansons le disent,
il faut trouver le chemin du lac des cygnes ;
sur la rive fleurie on y voit un bateau,
décoré d’un liseré et d’un drapeau dorés, avec d’autres ornements.
Tiré par un cygne
sur les vagues,
parmi les nénuphars il navigue tout un jour
sur le lac bleu,
jusqu’à l’île verte. –
Le son du cor d’argent est éclatant, est beau. »
Oui mais, dis-nous, quelqu’un pourra-t-il nous indiquer la route
si nous cherchons le lac des cygnes ? –
« Au cœur de la forêt, à la croisée des chemins, selon la légende,
se trouve un poteau indicateur, rendu gris par les ans et la pluie.
Si vous ne le trouvez pas, demandez aux petits oiseaux,
au chardonneret, au passereau, qui chantent dans les bois,
où sont les cinq frères et sœurs hirondelles,
si vous les trouvez,
ou bien l’homme errant de Jérusalem,
ou bien la nouvelle lune,
ou bien un nuage d’argent,
ou bien le vieux tomte du plus proche village. »
–
Ainsi parlait, dans les longues journées d’hiver,
assise avec nous près du feu de bouleau, la poésie de l’enfance,
et quand le printemps venait et les que douces brises de l’ouest
jouaient à notre fenêtre avec le lilas en boutons,
avec lui venaient un groupe de légendes d’été
chantant en chœur avec les troupes ailées
qui gentiment au nord
s’en retournaient
et, de nouveau, dans les bois, les prés et les champs
et les grandes salles de la forêt
encore fraîches d’ombre,
égayaient de chansons les monts et les vallées.
Partout où quelque chemin serpente au loin, sa courbe emmenait
le voyageur vers une prairie de légende,
un moulin solitaire près du ruisseau, un toit de mousse dans la bruyère,
le lac et la plage racontaient de nombreuses aventures,
comme le rocher au sommet de la falaise, au-dessus de la vallée,
et le feu de charbonnier avec ses braises, au fond de la sapinière. –
Ah ! du labeur quotidien
l’imagination volontiers s’envole
jusqu’aux aventures de son aurore,
elle parvient parfois
à rompre ses liens,
à revoir le merveilleux pays de l’enfance.
Cela fait bien longtemps
que nous n’y habitons plus ;
beaucoup d’années ont passé, en labeurs et vicissitudes,
et nous ont fait voir
de nouvelles générations y entrer
à petits pas hésitants et mignons.
Au-delà de ses portes,
nous avons rencontré
une poésie ayant éprouvé le poids de la vie. –
Une poésie aux ailes fatiguées
maintenant a pour travail
la photographie de la réalité.
Mais, quelques soient nos circonstances au-dehors,
à l’intérieur de ces portes la poésie est jeune et joyeuse.
La Reine, à l’intérieur, c’est la fée du chant,
le Mythe, un scalde adolescent, y est roi.
Le prince du monde de l’enfance de notre peuple
a toujours au royaume des enfants un trône et un âtre.
Puissent-ils y rester
avec leur féerie,
avec leur babillage, leur non-sens et douce folie !
Puisse-t-elle y rester,
éternellement jeune et libre,
la poésie du matin de la vie !
Il s’y trouve encore
le château dont tu te souviens,
et il y joue encore, le beau prince de légende ;
au clair de lune,
de gaze vêtue et portant couronne de fleurs,
la fée du chant y poursuit sa danse.
Comme avant, quand la neige
tourbillonne au-dessus des champs, des lacs,
les corbeaux parlent de se rendre à l’île lointaine
chercher des souliers et des grains de poivre ;
et depuis la haute tour
le chat souffle dans le cor d’argent.
[Note de l’auteur] « Les cinq frères et sœurs hirondelles ». Selon une légende déjà rapportée par Agrippa de Nettesheim, contemporain de Luther, l’hirondelle élève cinq oisillons en même temps, dont elle prend soin et qu’elle nourrit sans en favoriser aucun plus que les autres. Quand les oisillons sont suffisamment exercés à l’usage de leurs ailes, les parents font avec eux un vol d’excursion de quelques jours et dont la destination est une contrée que la légende décrit mieux que la géographie. Puis ils reviennent à leur nid, et restent dans leur pays jusqu’au grand voyage d’automne.
6 Le chat souffle dans un cor d’argent : « Katten blåser i silverhorn. » Ce vers est tiré d’une vieille chanson populaire suédoise, Le corbeau sur le toit de l’église, auquel le poème de Rydberg rend l’hommage du souvenir par plusieurs autres allusions, dont la conversation des corbeaux.
*
La véranda au bord de la mer (På verandan vid havet)
Te souviens-tu du soupir des vagues, au crépuscule, quand elles atteignaient
à la fin de leur périple une simple plage terrestre, qui n’était pas le rivage de l’éternité ?
Te souviens-tu de la lueur mélancolique des impérissables étoiles du ciel ?
Ah ! même les étoiles doivent à la fin connaître le déclin.
Te souvient-il d’un certain silence, quand tout semblait recueilli dans une nostalgie d’éternité,
la plage, le ciel et la mer, comme recueilli dans un pressentiment de Dieu ?


